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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 11:18

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Oscar - Venceslas de Lubicz Milosz, né à Czeréïa en 1877, n’occupe pas la place qui devrait être la sienne dans l’histoire de la poésie française. Ce grand seigneur lituanien, arrivé dans notre pays à l’âge de douze ans, est de ceux qui furent mal aimés et mal perçus de leur vivant et dont le parcours atypique demeure obscur, aujourd’hui encore, à la plupart de nos contemporains. Comme Rimbaud, il avait compris très tôt que la poésie ne pouvait être une fin en soi ; pour lui, elle ne fut jamais que l’attestation de sa quête ou son support et, pour cette raison, il se refusera à toute ambition littéraire, mais, différemment de l’homme aux semelles de vent, il ne fit pas de son existence «  un pur témoignage de perdition »  ; au contraire, il imprimera à la sienne les stigmates de la sainteté.

Son enfance, sans amour, passée dans un château entouré de trente mille hectares de terre et parcouru par une armée de laquais, lui communique l’étrange sentiment d’être tombé, par hasard, dans une fête incompréhensible et de ne savoir, de ce fait, ni d’où il vient, ni où il va.

 

Car je n’ai jamais eu, ô Nourrice, ni père, ni mère,
  Et la folie et la froideur erraient sans but dans la maison. "

                                                                             ( Symphonie de Septembre )

 

Ce monde dépersonnalisé, où rien ne lui semble vrai, le désoriente au point qu’il écrit : « Toute cette belle mobilité, depuis le nuage et la rivière jusqu’à l’oiseau de la vieille allée et la fourmi dans le gazon, était libre et courait où la vie l’appelait. Moi seul je rampais vers la cité hantée de mon désir avec la lenteur des mousses rongeuses dont les pieds s’enfoncent dans le bois et la pierre. »


Ainsi est-il atteint en son âge le plus tendre de cette "lèpre" de l’angoisse existentielle et du goût précoce de la mélancolie et du secret. Sans désespérer de son salut, il le cherchera longtemps dans une errance qui l’égarera à bien des reprises dans des labyrinthes ésotériques auxquels sa mère, israélite convertie, familière des spéculations kabbalistiques, l’avait probablement initié. Mais il n’est pas le seul. Des écrivains comme Huysmans et Léon Bloy passèrent par le tunnel inquiétant de l’occultisme et ne trouvèrent le catholicisme qu’après maints détours. Avec l’admirable Cantique de la Connaissance, qui date de sa quarante-cinquième année, il semble que le pont soit traversé entre le versant profane et le versant sacré de son œuvre. Ce ne sont plus les bois silencieux du domaine paternel, où court la nostalgie propre au pays d’enfance, qui le captivent mais, selon un crescendo logique, son inspiration accompagne dorénavant l’ascension progressive qui mène des nuits de l’âme aux heures ensoleillées de Dieu.


 " Je ne m’adresse qu’aux esprits qui ont reconnu la prière comme le premier entre tous les devoirs de l’homme. / Les plus hautes vertus, la charité, la chasteté, le sacrifice, la science, l’amour même du Père, / Ne seront comptées qu’aux esprits qui, de leur propre mouvement, ont reconnu la nécessité de l’humiliation dans la prière."

La longue pratique des hommes de tous genres et de tous pays lui a appris comment ils aimaient, comment ils pleuraient, et il ne s’est pas privé de stigmatiser leur détresse - nous lui devons quelques-uns des cris les plus poignants de notre misère terrestre : les terrains vagues où le mystère, offusqué par les fêtards, se tapit dans l’ombre, les splendeurs défuntes, le gouffre infini des tentations, l’infamie, l’adultère, le blasphème, les scandales, les faux amours vécus dans la boue et la luxure. Il a pour ainsi dire répertorié tout ce qui prive l’homme de sa ressemblance avec Dieu, ce qui le mutile dans son âme elle-même, l’entrave dans sa quête de l’amour « immense, ténébreux et doux ».


On lui reprochera d’avoir préféré l’amour à la lutte sociale, la réflexion à l’action. Mais cet homme, qui avait été spolié de son héritage familial, avait connu les méfaits et les excès du marxisme, était naturellement prudent à l’égard des engagements idéologiques. Il travailla néanmoins, sa vie durant, à la renaissance de son pays.

 

 Il est vrai aussi que, dès sa jeunesse, il s’est situé hors du temps, hors des catégories sociales qui réduisent l’homme. Celui dont il parle, et auquel il s’adresse, n’appartient qu’à Dieu. C’est le frère en esprit et en communion, le frère d’oraison et le frère de peine. Le poète dépasse de beaucoup le cercle étroit de ses contemporains. D’ailleurs, Platon, Pascal, Goethe ont-ils jamais écrit pour les hommes de leur temps ? « C’est à la patience qu’on mesure l’amour », écrit-il et c’est par la prière que l’on force le repaire du «  Dieu caché » de Pascal, sensible au cœur, non à la raison, et dont le poète n’hésite pas à dire qu’Il aime être « importuné ». Il a donc fallu traverser quarante-cinq années de tentations, de doutes, d’atermoiements, parmi les faux - semblants de l’amour et de l’espérance, pour que Milosz, exigeant maintenant les pleins pouvoirs, imprime sa marque et, envers et contre les théosophes et les augures, aspire à établir sa propre conscience. Faut-il renoncer à la parole pour mieux céder à la prière, faut-il suspendre le chant pour célébrer l’Homme qui s’est levé et approche ?

 
Il ne lui importe plus guère de savoir d’où il vient et où il va, il…EST, puisqu’il AIME. La pensée qui, selon Descartes, constitue la dignité de l’être, son seul mérite et en laquelle il voit la preuve péremptoire de notre existence, Milosz - qui l’avait acclamée en son temps - la dépasse et affirme son existence sur un autre registre, se décline sur une autre octave. Au   Je pense donc je suis, il propose son  J’aime donc je suis. Et il ajoute : "Le cerveau n’est que le satellite du cœur ".  Il faut donc aimer avant de comprendre, proclamer avant de croire.

 

Milosz n’est plus désormais «  un pleureur du passé », il est tout près de la réintégration au royaume du Père et le prône dans son dernier poème : "Le Psaume de l’étoile" 


Voici les choses sont ce qu’elles sont / profond profond est Cela/ devant celui qui se prosterne/ on se prosternera. 

Les murailles de Jéricho sont-elles enfin tombées pour lui et entre-t-il dans les Arcanes avec «  la clef d’or » de l’adoration ? Il faut prier, telle est sa conclusion, la consécration d’une vie qui a cherché ses concepts supérieurs aussi bien dans ses propres cendres que dans la bibliothèque sacrée de tous les âges, n’a dédaigné ni les rites initiatiques, ni les débordements de l’âme aux prises avec elle-même. Mais l’heure est venue de faire de l’agapè le véhicule de la grâce, de poser la plume, de fermer l’encrier, d’entrer dans le silence où tout est murmure, où le cœur se plait à accompagner le recueillement de Dieu.
Monsieur de la mangeoire, cet oiseleur au profil de héron, qui donne la becquée aux oiseaux, est un homme qui, entre l’intelligence et l’amour, a choisi l’amour.


« Tous les oiseaux le connaissaient. Ils volaient par centaines au-devant de lui dès qu’ils le voyaient paraître dans l’allée des Boulingrins » - dira le propriétaire de l’Aigle, la pension où il se retire en 1926, à Fontainebleau. Lui, qui avait été si inquiet de savoir d’où il venait et où il allait, a enfin trouvé son point d’amarre en Dieu. 
L’immuabilité du suprême Amour, c’est la Foi - écrira-t-il. La mienne m’attendait au terme de quelle course aride ! 

 

Désormais Milosz se tait et se tient à l’abri sous la mante maternelle de l’orthodoxie catholique. Si le silence de Rimbaud avait été celui d’un ange déchu qui se retire en grondant, celui du poète lituanien est d’autre nature : le silence d’un repenti qui juge inutile de chanter, quand il convient de se prosterner.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

delphine 17/11/2011 22:30


Peut-on reprocher d'aimer?


Armelle BARGUILLET 12/11/2011 10:05


Oui Denis, il s'agit du grand poète lituanien Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz (1877 - 1939 ). En 1980, Pascale de Boysson et Laurent Terzieff avaient monté au Lucernaire un superbe spectacle
autour de son oeuvre. Malheureusement la poésie d'inspiration spirituelle n'est plus guère en faveur aujourd'hui et on s'éloigne ainsi de textes d'une beauté bouleversante.


Denis.Billamboz 11/11/2011 19:32


Désolé mais j'ai commis une regrettable confusion avec Czelaw Milocz, lui aussi d'origine lithuanienne, Prix Nobel de littérature pour la Pologne où il était réfugié.


Denis.Billamboz 11/11/2011 19:28


Beau texte sur un grand auteur que j'ai eu le plaisir de découvrir, en avril dernier, à travers la lecture de "Sur les bords de l'Issa" que j'ai commenté. Je peux t'envoyer ce commentaire où le
publier ici dans cette rubrique.


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