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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 07:29

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Patrick Modiano, qui vient d'être couronné par le Prix Nobel de littérature, a consacré sa vie à la littérature et sut créer non seulement un univers mais un style d'une précision qui ne laisse aucun détail de la vie courante au hasard. Chez lui, pas de grands personnages, mais de ceux inquiétants ou énigmatiques qui fondent les mystères de notre quotidien et portent en permanence leur part d'ombre, ténébreux et impénétrables.



Né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, l'écrivain souffrira d'une enfance difficile auprès de parents négligents, absents les trois-quart du temps, si bien que lui et son jeune frère seront laissés à la garde de personnes étrangères, familles de substitution qui ne parviendront pas à leur assurer la sécurité d'une jeunesse insouciante et heureuse. D'ailleurs Modiano avouera qu'il était "comme en dépôt". Son père, juif italien, est un homme insaisissable qui eut maille à partir avec la collaboration et sera dans l'oeuvre de son fils une figure romanesque de par ses ambiguïtés partagées entre affairisme et malversations. Sa mère, d'origine flamande, est une actrice de second rang qui travaillera un moment aux sous-titrages de films de propagande allemands. Elle ne tiendra guère de place dans les romans de son fils, bien que ceux-ci soient tous plus ou moins autobiographiques. Il se contentera d'écrire d'elle que "c'était une fille au coeur sec". "Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir". Cette phrase de René Char exprime bien sa propre quête. De cette jeunesse chaotique, le souvenir le plus douloureux sera la mort de son frère Rudy, de deux ans son cadet, à l'âge de 10 ans et que son père lui apprendra brutalement alors qu'il est pensionnaire à Jouy-en-Josas. Aussi ses premiers livres seront-ils dédiés à ce frère avec lequel il a traversé les heures d'une petite enfance si peu gratifiée de tendresse. Par chance, la lecture et l'écriture, qu'il aborde très tôt, le sauvent de la solitude et, dès l'âge de 18 ans, sa décision est prise : il sera écrivain. Décision suivie d'effet, puisqu'il publie son premier ouvrage "La place de l'étoile " à 22 ans et chez Gallimard, ce qui est exceptionnel, d'autant que le sujet abordé de l'occupation et de la collaboration est des plus scabreux. Refusé dans un premier temps par le comité de lecture, il sera imposé par Gallimard lui-même, séduit par la maturité précoce de ce jeune auteur, dont Queneau et Malraux avaient été les témoins de mariage.

 

Bien que contemporain du "Nouveau Roman", Patrick Modiano n'appartient pas à ce mouvement. Il n'est ni surréaliste, ni minimaliste, ni avant-gardiste, simplement inclassable. Certains critiques l'ont qualifié de "rétro", ce qui ne lui a pas déplu. La plupart de ses romans ( pas loin d'une trentaine ) sont écrits à la première personne du singulier dans un style inventif et sobre qui se joue des codes littéraires et empruntent des itinéraires qui ont vocation de déboucher sur des impasses. Pour l'auteur, la mémoire n'est pas liée au goût comme chez Marcel Proust ( la petite madeleine ) mais aux noms et à l'identité. Peut-être, et même sûrement, parce que son père n'a cessé de jouer avec les siens...

 

Il est vrai que l'on rencontre et croise dans ses pages  des personnages fuyants, changeants, qui ont des vies dispersées et malmenées et dont le cadre est presque toujours celui sombre de l'occupation, comme si l'écrivain était hanté par cette époque qu'il n'a pas connue. Est-ce si difficile de naître en 1945 ? Son oeuvre peut se classifier ainsi : 1) Le quatuor de l'occupation  2) les gens apatrides et déracinés  3) la vie en fraude  4) le cycle des inconnus. De cet ensemble d'ouvrages "Un pedigree" et "Livret de famille" sont les plus autobiographiques. Tour à tour l'écrivain se fait défenseur et procureur et se montre vétilleux au sujet du moindre détail, soucieux aussi de la topographie des lieux, alors que ses personnages restent pénétrés de mystère. On peut dire que le romancier nous décrit un univers flou avec précision. Précision maniaque des chiffres, des dates, des lieux généralement urbains, des numéros de téléphone, de ces petites choses qui prennent chez lui une importance incroyable. Dans l'un de ses livres, il établit la liste des jeunes filles qui furent déportées lors de la dernière guerre, cédant à sa manie de l'enquête. Il se plaît également à décrire les rues, les quartiers de Paris qu'il connait bien, les librairies, les cafés et parfois les casinos, s'il se trouve en Suisse, sur la Côte d'Azur ou à Deauville. Le monde du jeu, les rencontres improbables, les changements d'identité, la vie d'errance et la solitude constituent l'univers modianesque, bien que son avant dernier-né "L'horizon" se différencie nettement des précédents. On a le sentiment que le passé s'est éloigné enfin, que peut-être Modiano a vaincu ses démons, mais est-ce possible ? Peut-on arrêter le temps, peut-on faire en sorte que le passé ne soit qu'une étape du présent ? Malgré cette bouffée d'air frais qui parcourt les pages, sa littérature reste sans ancrage tant elle est  habitée de la crainte obsessionnelle de l'illégitimité.

 

Son vingt-septième roman  L'herbe des nuits ne déroge pas aux précédents et l'auteur y apparait plus que jamais hanté par la remémoration et par le Paris des années 60. Ici nous allons suivre une femme et ses amis en errance entre hôtels minables et bars de nuit, femme qui a peut-être commis un meurtre et rappelle à l'écrivain une jeune personne connue lors de son adolescence. Nous sommes une fois encore entre réalité et fiction, dans un univers trouble que la magie des mots transcende. D'ailleurs la première phrase n'est-elle pas : " Pourtant je n'ai pas rêvé. " Est-ce si sûr ?

 

Modiano a également écrit des scénarii, dont celui de "Lacombe Lucien" en collaboration  avec Louis Malle.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

autres articles consacrés à des romanciers contemporains :

 

Milan Kundera ou les prétextes de l'histoire

 

Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde

 

Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique

 

Mario Vargas Llosa ou le porteur de flambeau

 

Andreï Makine ou l'héritage accablant

 

 


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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Alain 14/10/2014 21:15

Je suis loin d'avoir tout lu de Modiano mais les mots que vous employez aiguisent ma curiosité. Je me souviens des "Dimanches d'août" et "Elle s'appelait Françoise". Rien à voir entre les deux,
mais j'ai bien envie d'en découvrir davantage. Grâce à vous, une fois encore. Merci Armelle.

armelle 12/10/2014 10:53

L'un de mes préférés reste "Rue des boutiques obscures". C'est d'ailleurs le premier que j'avais lu tant le titre m'attirait. Un vrai policier et un livre qui vous fait voyager. "Place de
l'étoile", comme premier roman, est assez époustouflant mais éprouvant. Modiano sait créer un climat très particulier et angoissant. Eviter de lire tous ses livres à la suite...

Edmée De Xhavée 12/10/2014 09:15

Moi non plus je n'ai jamais rien lu de lui... Je ne sais pas si je suis attirée, même si l'écriture est belle. C'est peut-être l'univers qui m'inquiète...

Tania 11/10/2014 18:50

Merci, Armelle, pour cette synthèse éclairante. J'avoue n'avoir rien lu de Modiano après avoir abandonné il y a longtemps un de ses romans où je n'entrais pas, je ne m'en rappelle même pas le
titre.
Conseillez-vous de commencer par ses récits les plus autobiographiques ou voyez-vous une meilleure entrée dans son univers ?

niki 10/10/2014 11:04

merci pour cet article, armelle - je n'ai jamais lu modiano, je le connais très mal, voire pas du tout - grâce à votre article je le découvre un peu

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