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23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 10:39

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« Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité. » C’est en ces termes que Maurice Barrès décrit certains lieux spirituels de la France : le Mont St Michel ou la forêt de Brocéliande. Mais il en est d’autres plus modestes où une histoire intime se raconte à ceux qui sont venus là en quête de leurs racines et s’attardent en pensant : c’était ici. On ferme les yeux, on se recueille et, soudain, c’est le même vent, ce sont les mêmes parfums qui montent jusqu’à nous. Un clocher, un bouquet d’ormeaux, quelques brumes, un chien qui aboie, des lames d’eau qui étincellent et voilà que le temps s’inverse et que cette histoire redevient la nôtre.


Oui, mes ancêtres maternels sont gens de Loire depuis toujours. Il y a des siècles que notre famille s’ancra dans ce terroir de l’Ouest ouvert sur le large, pays d’eau et de marais, proue en quête d’horizon. C’est pourquoi notre histoire est une histoire de mer et de fleuve et quel fleuve ! le plus grand, le plus sauvage d’Europe : la Loire. Les écrivains la décrivirent sous différentes couleurs. Flaubert la vit bleue, Baudelaire verte, Vigny jaune, Hérédia et Péguy blonde et qu’importe ! s’ils eurent tort ou raison. Comment la Loire aurait-elle une couleur définie quand elle se disperse en tant d’îles, se multiplie en autant de bras que la suivre, au long des 1012 km de son cours, est une filature épuisante.


Et puis chacun de nous à sa Loire. Celle qui m’intéresse, ce n’est pas tellement la belle dormeuse du val, que la basse Loire déjà impatiente de se fondre à la mer. Là, au bord du fleuve, se dresse Ancenis, fief de pécheurs, traqueurs de lamproies et de civelles. Il y a ici une qualité de vie, une harmonie et un éclat qui confèrent à la population la certitude de demeurer sur une terre privilégiée. Joachim du Bellay le proclamait dès 1553 :

« Quand reverrai-je hélas ! de mon petit village / Fumer la cheminée, et en quelle saison / Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, / Qui m’est une province et beaucoup davantage ? »


Sise aux portes de la Bretagne et aux frontières de l’Anjou et de la Vendée, Ancenis – premier lieu de mémoire – est un carrefour historique et la première ou la dernière, selon que l’on se place en amont ou en aval, des villes bretonnes. C’est là que fut signé en 1468, entre Louis XI et François II duc de Bretagne, un traité qui préparait l’union de la Bretagne à la France. L’aspect gracieux des bourgs et des champs quadrillés de haies vives, ce je ne sais quoi d’épanoui et d’un peu alangui dans l’atmosphère ont contribué à donner l’impression qu’ici la vie était plus facile et plus civilisée qu’ailleurs. Parlant des gens de Loire, Alfred de Vigny note : «  Simples comme leur vie, doux comme l’air, forts comme le sol puissant qu’ils fertilisent, on ne voit sur leurs traits ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité du midi ; leur visage a comme leur caractère quelque chose de la candeur du vrai peuple de St Louis. »

 

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Recouvert d’un souple et riant bocage, le pays s’enrichit également des alluvions du fleuve, terre sableuse d’une surprenante fertilité. A ces avantages s’ajoute un climat doux et maritime qui fait de cette région un jardin enchanteur où poussent à profusion fleurs, fruits et primeurs. A la tombée du soir, il est merveilleux de rêver dans une barque sur le fleuve parsemé d’îles. On vit alors un moment de perfection silencieuse parmi les hérons et les cormorans. Autour se développe un paysage de collines et de vignobles qui a conservé ses haies de ronces et de pruneliers. Voilà la doulce France que chantèrent les poètes. Du logis du prince à la simple maisonnette, tout s’ordonne dans l’harmonie la plus parfaite.


La Loire est également associée au souvenir lointain de la marine à voile et de la batellerie ligérienne des «  marchands de Loire » et des « voituriers par eau », dont les gabarres charriaient ardoises, tuffeau et vins à l’époque où le fleuve était navigable. En 1843, plus de cent mille passagers utilisèrent cette voie pour se rendre d’Orléans à Nantes. Cependant cette navigation ne fut jamais facile, ainsi Madame de Sévigné, qui voyagea à plusieurs reprises sur ces navires à voile, raconte à sa fille que les lenteurs et les difficultés du voyage ne cessent pas ( il fallait 6 jours pour se rendre d’Orléans à Nantes et 15 à 20 jours, par bon vent, au retour ), mais elle ajoute : «  Je regarde, j’admire cette belle vue qui fait l’occupation des peintres. Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter…J’ai entendu mille rossignols. Je n’ai rien vu de pareil à la beauté de cette route. »


A partir de 1832, la navigation à vapeur donna un nouvel essor à la voie fluviale. Le premier service fit sensation. En une semaine, Orléans reçoit 197 bateaux. Mais des accidents se produisent, des chaudières explosent et l’enthousiasme a tôt fait de retomber. La concurrence des chemins de fer portera un coup fatal à la batellerie et, en 1862, la dernière compagnie cessera son activité.


Aujourd’hui, le sable a endormi la Loire et nous lui devons le spectacle de ces îles roses ou mauves couvertes d’une végétation de saules, de frênes et de peupliers, dont les teintes raffinées se marient aux tons pastels des ciels. C’est ainsi qu’au fil du fleuve circulaient les marchandises, les voyageurs et les idées. Est-ce là le secret de la gaieté qui caractérisent les Angevins ? Ou plutôt l’effet de cette divine lumière que le fleuve irradie et qui embellit tout ce qu’elle touche ?


Si l’on traverse la Loire pour gagner entre Layon et Vendée le pays des Mauges, le relief ne change guère. Le bocage réapparait sur ce bombement schisteux. A quelques encablures de Cholet, Chemillé – autre lieu de mémoire pour ma famille – est un bourg célèbre pour sa foire aux bestiaux et au beurre. Il est vrai que les grasses prairies d’alentour favorisaient l’élevage du bétail qui affluait par milliers de tête les jours de foire sur la place de Chemillé. Rien à signaler de particulier dans ce bourg, sinon la présence de trois églises qui expriment la religiosité de cette terre très chrétienne. Les Mauges sont une des rares régions de France où les édifices paroissiaux sont encore fréquentés le dimanche.

 

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Enfin, quand on porte le regard plus au Nord, par-delà le fleuve où les nuages glissent tels des montgolfières, la région sarthoise est un troisième lieu de mémoire. Ma famille grand-paternelle était de Bouloire, non loin du Mans. On est ici encore en pays de bocages, avec des haies, des arbres et des boqueteaux, un pays qui sourit, à travers l’immobilité de ses cultures, à la floraison prometteuse des pommiers, aux vergers familiaux, à ces ciels sarthois qui sont rarement d’un bleu intense mais plus souvent couturés de nuages ou frappés de lourdes nuées. Châteaux, églises, abbayes et plus de deux cents manoirs et gentilhommières évoquent l’existence très hiérarchisée de cette région où coexistaient, dans une sereine harmonie, les seigneurs campagnards, les hommes de Dieu et les agriculteurs. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la paysannerie sarthoise reposera essentiellement sur l’organisation tribale de l’exploitation familiale. Le « maître », patriarche incontesté, régnait sur sa terre. Parmi les domestiques, le premier charretier était le plus considéré, le cheval étant de tous les animaux de la ferme le plus coûteux et le plus noble. Venaient ensuite, dans la hiérarchie ancillaire, le vacher qui prenait soin des bovins, le paton qui avait la charge des brebis et enfin le commis qui était le domestique des autres domestiques.


Avec une extrême régularité, la vie de la ferme se jalonnait d’événements, de rituels et de fêtes. L’événement le plus important était la fête de la « batterie », c’est-à-dire le battage du blé qui marquait la fin de l’été. Ce travail collectif, qui couronnait les labours, les semailles et le mûrissement, était avant tout une belle manifestation d’entraide. Celle que l’on appelait « la mécanique », grosse machine de cuivre jaune qui crachait en abondance fumée et étincelles, était conduite de ferme en ferme avec, derrière elle, sa délégation d’hommes et de femmes. Les femmes participaient pleinement aux travaux agricoles. Elles ramassaient les pommes de terre, soignaient les volailles, trayaient les vaches, binaient les légumes, gobaient les fruits, sans compter les tâches ménagères habituelles qui leur revenaient d’office : pétrir le pain, entretenir la  maison, soigner le feu, laver le linge que l’on empilait pendant trois mois dans un réduit de la maison avant d’être l’objet d’une cérémonie : « la grande buée ». Couler la buée consistait à verser de l’eau bouillante sur le linge empilé par couches successives, séparé par des lits de cendre de bois. Après avoir traversé la pile de linge, l’eau revenait dans le chaudron. Il n’y avait plus alors qu’à se rendre au lavoir pour y savonner chacune des pièces avant d’aller les étendre sur le pré.


Si la vie était rude, elle n’était ni morne, ni triste, et chaque occasion était prétexte à réjouissances. A cela s’ajoutaient les veillées. Groupés autour de la cheminée, où les souches flambaient sur les landiers, on jouait aux cartes, on racontait des histoires, les femmes brodaient, les enfants jouaient à l’oracle et on mangeait des marrons cuits sous la cendre, des galettes et des pâtés de pommes, en buvant du cidre doux. Il y avait aussi, pour chacun des hameaux et des quartiers, la fête de l’assemblée. La musique municipale défilait dans les rues et il y avait bal, le soir, sous les charmilles. Les garçons y contaient fleurette aux filles car on prétend ici qu’on attrape les femmes comme les lapins…par les oreilles. Les gens de la Sarthe étaient alors plus taciturnes et plus rustiques que leurs voisins, les riverains de la Loire. La raison en était peut-être qu’il y avait moins d’eau, moins de fleurs et davantage de forêts. Les idées circulaient plus lentement, si bien qu’on s’en tenait aux traditions. Pour survivre, on se ramassait sur soi et on se contentait de durer.

 

A suivre : le prochain article : Nantes

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ESPRIT des LIEUX
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commentaires

Pascal 28/05/2014 13:19

Belle promenade dans l'espace et le temps, chère Armelle. Un grand merci. Toujours un plaisir de vous lire.

Alain 26/05/2014 19:56

Des beaux souvenirs et plus que jamais, parler de la France et de son extraordinaire situation géographique. De la richesse de sa nature, variée, belle, souvent indomptable. Un beau moment de
lecture pendant que la pluie battante me retient prisonnier à l'intérieur. Merci Armelle.

Thérèse 25/05/2014 13:32

Très plaisant à lire et une belle nature à découvrir.

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