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28 novembre 2014 5 28 /11 /novembre /2014 09:48

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                               Les filles de Jethro de Botticelli

 

 

Ce 22 novembre marquait la clôture de l’année proustienne du Cercle de Cabourg-Balbec qui, après avoir contribué à évoquer « Proust et la guerre de 14 », se propose de prendre pour thème de l’année 2015 celui de « Proust et les écrivains ». En effet, qui sont ceux qui ont eu sur l’auteur de « La Recherche » l’influence la plus profonde et ont contribué à faire de lui un homme de lettres ? Chacun sait qu’un écrivain est d’abord un lecteur. Rappelons-nous la phrase de Victor Hugo : «  Etre Chateaubriand ou rien ». Ce défi nous a valu de compter parmi nous l’un de nos plus remarquable poète, romancier et dramaturge. Ce souci permanent de se maintenir sur les cimes a eu l’avantage de forger sa rigueur et de nourrir son inspiration. Comme son prédécesseur, Hugo s’est employé à user d’un style unique et à se passionner pour son époque au long de laquelle  il n’a jamais craint de s’investir avec toute la force de ses convictions morales et politiques.

Dans le décor, ô combien suggestif du Grand-Hôtel, haut lieu de la proustomanie qui vit s’éteindre le XIXe siècle au soir de la déclaration de la guerre de 14, date à laquelle Proust, renonçant désormais à quitter Paris, ne contemplera jamais plus les lumières du soir déclinant sur la mer, nous étions nombreux à écouter la conférence de Madame Annick Polin sur « Parcours croisés entre littérature et peinture ». Ces parcours croisés furent également ceux des innombrables artistes qui choisirent la Normandie comme cadre privilégié de leur inspiration. Peintres, musiciens, écrivains furent nombreux à se ressourcer au cœur d’une grasse campagne ou le long d’un littoral dont on sait les lumières étonnantes, les somptueux alliages de couleurs et les subtiles tonalités qui marbrent le ciel, le transforment au crépuscule en un opéra quasi wagnérien. Madame Polin a évoqué la parenté que l’écrivain s’est employé à créer avec les artistes et, plus précisément avec les peintres, dont l’emblématique Elstir, parce que Proust n’a jamais cessé de chercher auprès d’eux des archétypes et des correspondances. D’autant qu’il s’est toujours servi de l’image en virtuose. Il a non seulement rédigé ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais il a décrit en peintre et appelé ceux-ci à le rejoindre dans cette fabuleuse imagerie qu’est « La Recherche », faisant de son roman une recherche du temps et de soi-même pour chacun de ses lecteurs. Il est vrai que l’art autorise l’intemporel à entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est la raison qui a incité Proust à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que ce qu’elle a transfiguré, ou simplement magnifié, vienne se réincarner à nouveau dans le phrasé, cycle accompli  des métamorphoses.

Ainsi Madame Polin a-t-elle rappelé les nombreux passages de « Du côté de chez Swann », où le nez de Monsieur de Palancy évoque un portrait de Domenico Ghirlandajo «  Le vieillard et le jeune garçon » et que ce qui semblait s’être absenté du réel, pour exprimer un réel différent, s’y replonge à nouveau, de manière à ce que cette réalité picturale marche de conserve avec une réalité littéraire. Ce sera le cas des valets de pied comparés à une meute éparse, de l’autoportrait du Tintoret qui rappelle au narrateur le docteur du Boulbon, celui qui soignait sa grand-mère, du doge Lorédan d’Antoine Rizzo qui fait penser au cocher Rémi de Charles Swann. Enfin et surtout, le mondain et très cultivé Swann, cet homme doté de tous les dons, sauf celui de les réaliser, et qui est probablement le personnage le plus proche de l’auteur, focalise-t-il son amour pour Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, avec l’une des filles de Jéthro dans le tableau « Histoires de Moïse » de Botticelli. Proust s’est attaché à retrouver chez les peintres les traits individuels des visages que lui-même s’est plu à traduire en mots. Ces rapprochements sont constants pour la bonne raison que l’écrivain entend proposer plusieurs hypothèses et se munir de plusieurs images pour décrire une situation, un personnage, un état d’âme et leurs profondeurs mystérieuses.

 

«  Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais qui semble au contraire le moins susceptible de généralité ; les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliqué des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. »

(…)

«  Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensa seulement à elle ; et, bien qu’il ne tint sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. ( … ) Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse en un  exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur. »

 

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              Ghirlandajo                                               Tintoret - autoportrait


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                 Le doge Lorédan d' Antoire Rizzo

 

Par ailleurs, l’auteur de  « La Recherche » tenait Vermeer pour le plus grand des peintres : " Depuis que j’ai vu à La Haye la vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde", écrivait-il à Vaudoyer. Dans "Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Vermeer", et encore : " Je ne connais rien de Vermeer. Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante". Cette prédilection de Proust pour Vermeer s’explique d’autant mieux que le peintre hollandais utilise les mêmes moyens que l’écrivain pour donner aux choses les plus courantes une importance sensible et un pouvoir tel, qu’un petit morceau de mur jaune ou une perle se chargent d’une condensation extrême. De même Proust fait-il jaillir d’une tasse de thé ou de tilleul ou d’un bouquet d’aubépines des mondes abîmés dans l’oubli et remonter des profondeurs des pans de vie intacts. Proust se sentait également proche des impressionnistes qui avaient tenté une expérience similaire à la sienne, comme il l’était d’un Fauré ou d’un Debussy qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. Selon lui, les artistes élevaient l’homme au-dessus de lui-même et appelaient l’imaginaire et la sensibilité à transfigurer la réalité, en quelque sorte à réinventer le réel, tant il est vrai que l’art libère les énergies, transgresse les frontières et éclaire les ténèbres.

 

Le dîner avait lieu comme chaque année dans la salle où Marcel a très souvent soupé seul, au fond à droite, à une petite table et réunissait dans une atmosphère conviviale les membres du Cercle, lecteurs qui ont choisi pour compagnonnage cet écrivain rare et opté pour partager en sa compagnie un voyage au long cours, tant il est vrai que Proust a cela d’unique … s’il est difficile d’entrer dans son œuvre, il est tout aussi difficile de la quitter.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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delft.jpg

                                        VERMEER - vue de Delft

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Tania 29/11/2014 16:21

Merci de nous convier à cette conférence, et de nous réenchanter chaque fois par l'évocation de l'univers si poétique de Proust. Très beau sujet que ces croisements entre peinture et
littérature.
J'ai vu que chez Thames & Hudson, Eric Karpeles a publié "Le Musée imaginaire de Marcel Proust", le recommanderiez-vous ?

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