Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 11:05

P1090160.JPG

 

 

La mer ? Il y a longtemps que Proust en rêve. Elle aussi sépare ; des mondes, des continents ; fiévreuse, ardente, il l’imagine déjà dans ses tempêtes.

 

Un projet longtemps ajourné, comme le sera plus tard un voyage à Venise, va poursuivre l’adolescent qui, après les eaux claires de son enfance, aspire à celles violentes et sauvages des océans. La mer est un élément que l’on peut qualifier d’inhumain dans la mesure où il ne sert pas directement l’homme. « Le goût de la mer  - écrit Swinburne,  le baiser des flots sont amers ». C’est probablement une perversion de la nature qui a salé les océans remarque Gaston Bachelard, car le sel entrave une rêverie de la douceur. Nous sommes loin des eaux maternelles comparées par le poète à un lait intarissable. Affronter la mer est une lutte en soi. Les héros des romans de mer reviennent toujours de loin, ce sont des êtres sans rivages plongés dans l’inconnu d’un au-delà sans frontières. L’eau violente est un schème de vitalité et de courage et commander aux flots tient, soit de la volonté du génie qui ne veut se mesurer qu’à l’extrême, soit de la volonté de l’enfant qui ne vit pas encore dans la dépendance de la raison et se plaît à envisager l’impossible. Chez Proust, l’enfant et le génie ne cesseront de cohabiter, l’écrivain étant de ceux qui refont sans cesse leur enfance, car elle est le temps privilégié des découvertes et des émerveillements et que le poète qui ne sait plus s’émerveiller ne sait plus écrire. Certes Proust n’est pas un sportif, il n’ambitionne pas de traverser l’Atlantique, pas même la Manche, ni de s’engager dans un voyage autre que celui au long cours de sa vie intérieure – on sait que le moindre changement d’habitude le laissait désemparé – mais la mer n’en est pas moins une séductrice. Son spectacle suscitera en lui des émotions puissantes et sa contemplation, durant les séjours  prolongés qu’il fera régulièrement dans ce Balbec qui englobe, tout à la fois, Trouville, Cabourg et l’ensemble des stations de la Côte Fleurie, ne manquera pas d’amplifier son propos, de donner à sa prose le goût relevé du sel et de l’embrun.

 

« La mer est pleine de griffes » écrivait Victor Hugo dans « Les travailleurs de la mer » ; c’est pour cette raison que, tel un fabuleux animal, elle se prête à symboliser ce qui a trait à la furie et à la rage. On dit d’elle qu’elle gronde et rugit, aussi les métaphores de la mer furieuse sont-elles plus nombreuses que celles de la mer placide. Proust, devenu un jeune adulte, éprouvait sans doute le besoin de la présence d’un élément fort, d’un environnement moins bucolique, moins champêtre que l’univers de prairies et de vallons qui avait prévalu durant ses jeunes années. Sa tante Elisabeth étant morte et son père ne s’étant jamais décidé à acquérir une maison dans son bourg natal, il n’avait plus l’occasion de revenir à Illiers que l’on jugeait par ailleurs, à cause des pollens qui se dégageaient des nombreuses essences d’arbres, déconseillé pour son asthme. Le Combray de son enfance s’était à jamais cristallisé dans sa mémoire avec ses rivières, ses nymphéas, ses saules, ses châteaux, ses aubépines et ses deux côtés, comme deux pays rivaux qui se contemplent de loin, de part et d’autre du barrage des eaux, et où, dans l’un des deux vivait, à jamais captive de son destin, la tendre figure de Geneviève de Brabant. Marcher contre le vent et non loin de la mer est une image d’action valorisante qui a souvent été utilisée en littérature, illustrant un combat sans défaite. C’est la devise du marcheur intrépide que rien ne décourage et qui se courbe en avant pour offrir plus de résistance aux brusques rafales. « Dynamiquement le marcheur dans le vent est l’inverse du roseau », souligne Gaston Bachelard. Nul doute que le promeneur drapé dans la tempête n’arbore un profil victorieux : la victoire du lutteur contre les éléments. Nietzsche auquel n’échappaient pas ces analogies, disait que le rythme énergique de Zarathoustra était dû à sa vie en plein vent sur les sommets.

 

Proust est à ce moment de la sienne (il a passé le cap des vingt ans) où il lui faut s’affirmer, non seulement vis-à-vis de sa famille, mais plus particulièrement de son frère, de deux ans son cadet, qui mène sa vie d’étudiant au pas de charge et à vingt et un ans prépare son internat. Aussi l’aîné fait-il pâle figure, n’ayant à proposer que des aspirations. Il a bien suivi des cours à la faculté de droit et à la Sorbonne, obtenu une licence de droit et une licence ès lettres, il est entré à Sciences Po mais en est sorti sans diplôme et n’a malheureusement aucun projet capable de rassurer un père au sommet de sa carrière, professeur à la faculté de médecine, inspecteur général des services sanitaires, médecin honoraire de l’Hôtel-Dieu, membre de l’Académie de médecine et Commandeur de la Légion d’honneur. Ce ne sont pas les quelques articles qu’il publie dans la mince revue Le Mensuel et, par la suite, Le Banquet, dont la plupart ont le tour ampoulé d’une demi-parodie et où, pour les besoins de ses lecteurs, il se transforme en chroniqueur mondain, échotier, polémiste, qui peuvent rassurer les siens sur ses chances d’avenir. La mer aura-t-elle le pouvoir de fouetter cette indolence, de renouveler son inspiration et de le mettre en présence du schème puissant auquel il aspire ? Malheureusement la tempête ne sera pas au rendez-vous, remplacée par l’apparition d’un groupe de jeunes filles dans les tons d’aquarelle d’une calme matinée estivale. L’une d’elle sera l’incomparable Albertine, dont les amours avec le narrateur vont occuper plusieurs volumes de l’œuvre. Une telle passion, traversée de bourrasques, meurtrie de jalousie, qui s’achèvera dans la mort, ne pouvait prendre naissance qu’en ce lieu, au bord d’une plage que la marée basse transforme « en un vaste cirque éblouissant », là où la mer ourle indéfiniment ses vagues, comme si la jeune fille naissait telle Vénus de l’océan et tenait de cette parenté marine sa fausse douceur et son indomptable sauvagerie.

 

« L’être qui sort de l’eau est un reflet qui, peu à peu, se matérialise ; il est une image avant d’être un être, un désir avant d’être une image », écrit Gaston Bachelard. Dans le monde imaginaire, les êtres nus sortent toujours d’un océan. C’est la déesse des eaux, ce sont les innombrables naïades et nymphes qui encombrent une littérature souvent factice. Il semble que ce qui se reflète dans l’eau porte une empreinte féminine. Le cygne n’est-il pas, par excellence, l’ersatz de la femme nue qui s’identifie au désir et le chant du cygne l’ode de la mort amoureuse ? « Or il n’y a qu’un seul désir, souligne encore Gaston Bachelard, qui chante en mourant et qui meure en chantant, c’est le désir sexuel ». Le cygne allie donc le mythe tragique de la femme inaccessible et du désir à son point culminant. Cela n’a pas échappé à Proust qui a féminisé la mer au point de prêter à ses jeunes filles en fleurs, aperçues la première fois au bout de la digue de Balbec, comme un vol de mouettes, « un flottement harmonieux », une beauté « fluide, collective et mobile ».

 

(…)

 

La mer est ainsi tout à la fois l’être de fuite qui le captive et la conscience insaisissable qui le désespère. Qui suis-je ? se demande-t-il encore à travers les centaines de pages de La Recherche. Elstir, que le narrateur va visiter dans son atelier de Balbec, est – comme la plupart de ses personnages – un amalgame de plusieurs peintres qu’il eut l’occasion de rencontrer et dont il connaissait les œuvres. Monet, bien sûr, dont il admirait les toiles dans les salons qu’il fréquentait et auquel il fut présenté par Madeleine Lemaire lors d’un séjour qu’il fît chez elle à Dieppe avec Reynaldo Hahn ; Whistler, probablement ; mais sur le plan strictement humain, Elstir ressemble davantage à Paul César Helleu qu’il croisa souvent sur la côte normande et dont il fut l’intime.

 

(…)

Le peintre Elstir avec le musicien Vinteuil et l’écrivain Bergotte composent ainsi le trio artistique de La Recherche. Le narrateur les a connus plus ou moins intimement, mais la contemplation de leurs œuvres lui ont permis de toucher à leur humanité profonde et de voir comment, avec des ressemblances voulues et des différences apparentes, ils se sont inscrits dans une continuité tout en cultivant leur style et en nous ouvrant aux vérités éternelles. Et puis ces artistes donnent à l’auteur l’occasion de parler de l’art, de leur attribuer des propos qui sont les siens, dans sa façon d’envisager la création artistique, de la pratiquer et d’alimenter, avec le constant souci de substituer à la vie courante cette autre vie qui est la révélation de la « vraie vie ». La démarche de certains peintres vers l’abstraction prouve que cette idée ne resta pas sans écho. En quelque sorte construire à partir de morceaux séparés et d’ajouts un flux incessant qui ouvre sur l’infini, ainsi que l’avaient pressenti des Beethoven, Wagner, Dostoïevski, Vermeer, Baudelaire. Il fallait faire en sorte de briser le cercle tragique de l’enfermement dans le temps, dont des écrivains comme Flaubert et Balzac ne surent se délivrer. Aussi Proust voyait-il dans l’expérience des impressionnistes une tentative similaire à la sienne, qui leur faisait rompre l’unité de lieu là où il brisait l’unité de temps, comme s’ils répondaient tous à l’appel fameux de Victor Hugo : « L’art, c’est la pensée humaine qui va brisant toute chaîne ». Ainsi fait-il d’Elstir un curieux Socrate, sensé de lui apprendre à se connaître lui-même, de se délivrer des limites du réel, de différencier le « ce que nous savons » du « ce que nous sentons » et de dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision. Par sa bouche sont proférées quelques-unes des vérités qui tiennent le plus au cœur de l’écrivain, véritable profession de foi qui donne à Elstir une épaisseur incontestable dans l’ensemble du roman.

 

Ce que nous apprend le peintre où, plutôt, ce que nous apprend Proust par la voix d’Elstir est que l’art met en lumière certaines lois et que chaque artiste est tenu à recommencer sans fin et, pour son compte, un effort individuel afin de séparer le vrai réel du faux vrai. L’une des métaphores, qu’il se plaisait à utiliser pour que ce qui n’était que faussement réel devienne réellement vrai, était justement celle qui, comparant la terre à la mer dans ces marines, supprimait entre elles toute démarcation et c’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile, qui y introduisait « une multiforme et puissante unité », si bien que l’on voyait soudain surgir, comme une flottille, les églises de Criquebec dans un poudroiement de soleil et la ceinture d’un arc-en-ciel comme un tableau irréel et mystique. Ne faut-il pas que l’artiste se fasse sans cesse « passeur de muraille » ou mieux créateur d’un nouveau monde pour que le mot mort n’ait plus de sens pour lui ?

 

L’essentiel  pour un artiste n’est pas de se contenter d’un acquis mais de tendre toujours vers autre chose, d’où la révolution que ces créateurs ont eu le mérite d’opérer en nous démontrant de la façon la plus juste et la plus sensible que les révélations de l’intuition peuvent avoir plus d’importance que les conquêtes de l’intelligence.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Extraits de mon essai « Proust et le miroir des eaux »

 

Pour consulter l'article consacré à la présentation de mon ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Et pour prendre connaissance d'autres chapitres de mon ouvrage, cliquer sur leurs titres:   

 

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
commenter cet article

commentaires

armelle 17/11/2014 12:29

Merci Charlotte. Votre commentaire est pour moi une sorte de légion d'honneur et gratifie, ô combien, un évident travail. Merci mille fois et surtout gardez votre enthousiasme pour écrire encore et
toujours, cette drogue, comme vous le dites, ne fait de mal ni au physique, ni au moral, et j'aime tant partager avec les personnes qui ont une plume au bout des doigts.

Charlotte 17/11/2014 11:26

Armelle, j'ai pris le temps de lire votre exposé sur Proust et les Eaux Marines. Egalement votre blog. Je suis époustouflée, admirative et après avoir ressenti la puissance de votre verbe, je me
sens humble, même craintive. Oserai-je encore continuer à écrire? Je sais que je le ferai, l'écriture est une véritable drogue. Je reste néanmoins confondue devant la richesse de votre vocabulaire
et la profondeur de vos réflexions. Vous parlez de l'oeuvre de Proust avec une telle intensité que je me demande si je ne vais pas relire "A la recherche du temps perdu". J'avais trente ans à
l'époque, un demi-siècle me sépare de cette première lecture un peu trop touffue à mon avis. Malgré mon âge ou peut-être à cause de lui, j'ai envie d'aller vite et Proust demande du temps. Merci
Armelle. Ce dimanche, grâce à vous n'est pas un dimanche perdu.

Maxime 16/11/2014 14:18

Je ne manque jamais vos articles sur Proust et celui-ci me plaît particulièrement car il ouvre une fenêtre qui est celle des relations avec l'eau et l'inspiration, l'eau et le temps, l'eau et
l'illusion, l'eau et la mort, l'eau et l'enfance ( votre précédent article), oui l'eau est en relation étroite avec l'être, avec l'âme des choses, avec le symbolisme qui nous relie au cosmos. Merci
Armelle.

Pâques 15/11/2014 23:59

- Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle emportés sans retour
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ? Lamartine

armelle 15/11/2014 18:42

Proust a en effet beaucoup parlé de l'eau parce qu'elle est un symbole très fort, ne serait-ce que l'eau-mère et l'on sait combien il était lié à sa mère. La mer a été pour lui un tremplin
littéraire et spirituel d'autant plus puissant qu'elle sous-tend une infinité de symboles et qu'elle est un formidable support à l'inspiration.
Merci Philippe de l'intéressante réflexion que tu as la gentillesse d'offrir à nos visiteurs afin d'élargir le champ de pensée au sujet de ce grand écrivain.

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche