Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 07:52

dossier-photos-N--2-3823.jpg

 

Oui, Venise est bien une étape décisive dans l’existence de Proust, en le mettant sur une voie où il ira plus loin que personne, conscient que l’on ne devient écrivain qu’en se soumettant d’abord à une pensée et à un art extérieurs à soi-même, d’autant que l’occasion s’était présentée, grâce à l’incomparable médiateur que fût John Ruskin, de se conforter dans l’idée que la tâche d’un écrivain est de re-dire, comme le fit Homère, ce qu’il a vu et ce qu’il a senti, de rendre sensible l’âme des choses, tant il est vrai que ce qui est grand se restreint à ce qui est humain. Il évoquera d’ailleurs en 1906, dans un article, aussi bien la Venise agonisante de Barrès que la Venise carnavalesque et posthume de Régnier, la Venise insatiable d’amour de Madame de Noailles que la Venise de Léon Daudet exerçant sur toute imagination bien née une fascination unique et une emprise inégalable.

 

«  Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour l’égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j’allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. A ce moment, quelque mauvais génie qui avait pris l’apparence d’une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n’y a pas entre le souvenir d’un rêve et le souvenir d’une réalité de grandes différences, je finissais par me demander si ce n’était pas pendant mon sommeil que s’était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place entourée de palais romantiques à la méditation prolongée du clair de lune. »

 

Rentré fin mai 1900 à Paris, Proust se consacre avec sa mère à parfaire la traduction de « La bible d’Amiens », tandis que le roman, qui contient les moments essentiels de ce séjour, ne paraitra que 27 ans plus tard et 5 ans après la mort de leur auteur. Jeanne Proust, qui avait une connaissance approfondie de la langue anglaise, établira une première version dont la Bibliothèque nationale conserve le manuscrit et que son fils retouchera et annotera abondamment. En 1901 Marcel remettra sa traduction définitive à l’éditeur Ollendorf, ouvrant sa vie personnelle sur d’autres perspectives. Dans sa préface, il fera preuve d’une érudition rare et montrera comment John Ruskin lui permit de comprendre non seulement l’art gothique mais l’Italie, puis il s’emploiera à l’oublier et la page sera définitivement tournée.  Il chargera d’ailleurs Marie Nordlinger d’achever la traduction commencée de « Sésame et le lys » pour lequel il fera néanmoins une admirable préface consacrée à la « lecture ».

 

Ainsi en est-il de la Venise réelle visitée à deux reprises par un Marcel Proust de 29 ans, vision d’azur et de printemps dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beautés en un temps où le jeune homme avouait qu’il n’y a pas de créateur sans un maître et pour qui le philosophe anglais en était un, parce qu’il savait établir entre les choses et les êtres « cette mystérieuse concordance qu’on demande vainement à la science d’analyser ». Mais qu’en sera-t-il de la Venise transposée bien des années après par l’écrivain et que deviendra-t-elle  revisitée par son esprit, transformée par ses souvenirs er réanimée par sa mémoire involontaire ? Lorsqu’il entreprend la rédaction de la dernière partie de « La Recherche », soit celle de La fugitive et Le temps retrouvé, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s’est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été fauchés dans les combats et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. Les pages qui vont composer ce qui prendra plus tard le titre de « La Fugitive » sont celles qui le révèlent peut-être le plus intimement mais surtout apportent un éclairage essentiel sur la structure et la composition sensible de son œuvre. Il est par conséquent intéressant d’analyser la transition qu’opère l’écrivain pour passer de la réalité du voyage à son évocation littéraire. Dans la Venise de « La Recherche », Albertine apparaît et madame Proust n’est plus la collaboratrice qui aide son fils à traduire « La Bible d’Amiens », mais une femme vieillissante et d’une importance soudain considérable, alors même que la cité des eaux devient en quelque sorte le temps partagé entre l’œuvre que l’on aspire à écrire et celle que l’on redoute de ne pas achever, symbolisant à tout jamais ce qui ne cesse d’advenir entre le vécu et l’espéré.

 

«  Je me disais non seulement : « Est-il encore temps ? » mais « Suis-je en état ? » La maladie qui, en me faisant comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service ( car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits ), la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, notamment au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la re-création par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalent d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? Ah ! si j’avais encore les forces qui étaient intactes encore dans la soirée que j’avais alors évoquée en apercevant François le Champi ! C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort lente de ma grand-mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris la résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir Mr Swann. Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte du jardin s’ouvrir, sonner, se refermer…

 

 (…)

 

"Alors, je pensais tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, cette matinée – comme autrefois à Combray certains jours qui avaient influé sur moi – qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps."


 

( Le temps retrouvé )

 

Certes le temps presse, la maladie ne cessant pas de gagner du terrain. Heureusement avec «  La Fugitive » et bientôt « Le temps retrouvé », il n’en est plus aux fondations mais aux galeries supérieures, aux rosaces, aux flèches. Autour de lui, lorsqu’il se penche, il voit venant mourir à ses pieds la mer immense des souvenirs, il entend le phrasé des milliers de pages qu’il a écrites, parfois à bout de souffle, souvent à bout de force. Et cette œuvre à qui la consacre-t-il, en dehors du temps et de la création littéraire, sinon à sa mère, cette mère qu’il a cru profaner et qui l’ouvre à l’éternité de l’art qui les fera perdurer ensemble.

 

«  Et parce que derrière ses balustrades de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille moins pour avoir l’air habillée devant les gens de l’hôtel que pour me paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée ; parce que, ne m’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole je l’appelais elle envoyait vers moi, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir, à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de moi que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait m’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée du soleil de midi… »

 

C’est curieusement une mère en deuil qu’il choisit de nous décrire, probablement parce que la Venise du romancier, si éloignée de celle du visiteur, est  hantée de spectres et de fantômes et semble concentrer en elle toutes les douleurs. Ainsi promène-t-il dans les calli désormais embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d’Albertine, auquel s’ajoute la peine inconsolée de la veuve d’Adrien et de la mère profanée. Venise offre à l’écrivain un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine où le passé se décompose en une mélancolie poignante qu’aggrave le caractère inéluctable de sa déchéance. Ici Proust rejoint Balzac, Barrès et Zola dans la vision d’une Venise qui s’engloutit peu à peu en ses eaux crépusculaires et dont la mort est annoncée mais qui, grâce à la plume de l’écrivain, renaîtra de ses cendres, remontera à la surface comme un reflet retrouvé, car écrivait-il –

 

« Les années heureuses sont des années perdues, on attend une souffrance pour travailler. »

 

En effet, le roman s’achèvera sur une fête quasi vénitienne qui n’ensevelit qu’apparemment ses participants et que la puissance des mots a à charge de recréer, puis d’éterniser. Parvenu en ce point du roman, « La Recherche » prend une autre dimension, construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s’épaissit, construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise.

 

« Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce qu’au moment où je la percevais, mon imagination qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même titre de livre, etc. – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination  de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement affectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur.

(… )

« Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà entendu ou respiré jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de « mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? »

 

Aussi est-il intéressant de savoir comment ces réminiscences successives vont découvrir des perspectives jusqu’alors inconnues, qui dépassent de beaucoup l’ordre du temps et plongent subitement le narrateur dans une sorte d’extase, un étourdissement que l’on éprouve parfois devant une vision ineffable, suggérées par des désirs qui ne sont connus que de l’esprit. Proust va vivre, en effet, un événement qui était déjà apparu, comme nous l’avons vu dans le texte cité à l’instant, au début de l’œuvre – mais qu’il n’avait pas encore pris soin d’analyser, considérant comme Chateaubriand et Nerval que ce n’était là qu’un phénomène intuitif, non un séisme d’une importance aussi capitale -, de façon à en redoubler la signification, celle d’une vie qui a su ressusciter son passé, celle d’un roman qui récapitule et achève sa propre course en se refermant. Cet événement n’est autre qu’une réminiscence nouvelle qui conforte la première, celle de la madeleine -  et se produit au moment où le narrateur de « La Recherche »  entre dans la cour de l’hôtel de Guermantes et bute malencontreusement contre un pavé mal équarri. L’impression ressentie, comme une « visions éblouissante » par ce soudain déséquilibre, lui procure une félicité étrange et parfaite et fait ré-apparaître Venise et les dalles du baptistère Saint-Marc, mal équarries elles aussi. Or cette coïncidence avec deux moments de sa propre vie n’est pas le fait d’un simple flash-back, elle est un acte de mémoire qui entraîne l’émergence d’une autre réalité, une irruption dans le temps d’une dimension – écrit-il – extra-temporelle.

 

«  Et presque tout de suite, je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire, et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit, et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente ?

« Le temps retrouvé »

 

Tout l’effort du personnage d’Elstir, l’artiste-peintre de « La Recherche », dont les théories ne sont autres que celles de Ruskin, ne consistaient-elles pas à changer le regard qui interroge en une vision qui illumine ? Sa leçon devait produire de beaux fruits. L’illusion comme le rêve est chargée de façonner un autre réel, un réel intérieur que Proust – à sa suite – considère comme plus vrai parce que l’artiste, entre-temps, s’est plu à dévoiler le sens caché des choses, ces choses qui se dissimulaient derrière les apparences trompeuses de la réalité.

 

«  Me rappelant trop avec quelle indifférence relative Swann avait pu parler autrefois des jours où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait autre chose qu’eux, et la douleur subite que lui avait causée la petite phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mêmes, tel qu’il les avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût de la madeleine avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport avec ce que je cherchais souvent à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray, à l’aide d’une mémoire uniforme ; et je comprenais que la vie peut être jugée médiocre, bien qu’à certains moments elle parût si belle, parce que dans le premier cas c’est sur tout autre chose qu’elle-même, sur des images qui ne gardent rien d’elle, qu’on le juge et qu’on la déprécie.

(…)

Or cette cause, je la devinais en comparant ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans le jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, entre une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté, qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. »  ( Le temps retrouvé )

 

Mais revenons à Adèle Weil, morte depuis plus de dix ans et demandons-nous pourquoi est-ce une mère en deuil et si visiblement affligée que l’écrivain choisit de présenter dans son voyage littéraire, alors que la réalité du séjour à Venise fut sans doute l’un des moments les plus heureux de leur vie où mère et fils ont été le plus étroitement proches, à travers leur travail en commun sur Ruskin ? Oui, pour quelle raison cette rêverie solitaire s’achève-t-elle sous une treille assombrie et au bord d’une eau ténébreuse qui transmet d’étranges et funèbres murmures ? Il est vrai que Venise, ville de mirages et d’illusions - surtout en ces années 1900 où tourisme et restauration n’étaient pas à l’ordre du jour -  est le décor idéal pour une œuvre qui tente d’éclairer la nuit du monde et de l’âme, et dont l’auteur est un homme qui a perdu tous ceux qu’il aimait et, après avoir été le prisonnier de ses amours, l’est désormais de son œuvre. D’autant qu’au chagrin de la mère disparue – comme a disparu l’Albertine du roman – s’ajoute le remords de la mère profanée et, comme chez Dostoïevski, la dialectique de la faute et de l’expiation qui ne trouvera sa délivrance que dans l’œuvre rédemptrice. Proust se blâmait sans doute des pensées incestueuses qu’il avait pu avoir à l’intention de sa mère et se reprochait inlassablement les soucis qu’il lui avait causés par sa paresse et l’inquiète tendresse qu’il lui avait inspirée. Ce désir de punition est déjà lisible dans Sodome et Gomorrhe et se précise davantage encore dans La Fugitive. Ecoutons-le :

 

« Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être maintenant bien loin de la gare. Bientôt elle serait partie, je serai seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L’heure du train s’avançait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu’elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul, les choses m’étaient devenues étrangères, je n’avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me paraissaient comme des fictions mensongères que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties et quantités de marbre pareilles à toutes autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’azote, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme le lieu où on arrive et qui ne vous connaît pas encore, comme un lieu qu’on a quitté et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, laisser rien de moi se poser sur lui, il me contractait sur moi-même, je n’étais plus qu’un cœur qui battait, et une attention qui suivait anxieusement le développement de « Sole mio ». J’avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle courbe caractéristique du Rialto, il m’apparaissait avec la médiocrité de l’évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu’en son essence il n’est pas Hamlet.

 

(…) Et plus loin :

 

«  Si bien que ce bassin de l’Arsenal, à la fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mélange de dégoût et d’effroi que j’éprouvai la première fois que, tout enfant, j’accompagnai ma mère aux bains Deligny, et où, dans ce site fantastique d’une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des chambrettes, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, dans lesquelles les pôles étaient compris, et si cet étroit espace n’était pas la mer libre du pôle ; et dans ce site solitaire, irréel, glacial, sans sympathie pour moi, où j’allais rester seul, le chant de « Sole mio » s’élevait comme une déploration de la Venise que j’avais connue, et semblait prendre à témoin mon malheur. »

 

Et deux pages plus loin, on lit encore ceci :

 

« Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt elle serait partie. Et c’était déjà la Venise où je resterais sans elle, qui s’étendait devant moi. »

 

Ainsi Venise aura-t-elle eu le pouvoir d’initier l’œuvre puis de la clore après que son auteur ait fait l’expérience, ô combien difficile et souvent cruelle, d’un monde, le sien et celui des Guermantes, qui se noie dans les artifices et les douleurs, ainsi que Venise dans ses eaux ténébreuses d’où les brouillards montent comme de la cendre humide. Proust a prêté volontairement aux dernières pages de son roman l’atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu’il parcourut seul en quête de ses plaisirs et de ses inquiétudes, monde qui s’enfonce lentement dans la mort mais que la plume de l’écrivain ressuscitera comme un éternel printemps, ainsi qu’il le fera du jardin de Combray, du baiser maternel, du tintement ferrugineux de la petite cloche et de ce passé qui descendait si loin. Car comment sauver de l’oubli les êtres aimés et les personnages fictifs et les lieux, les saveurs, la beauté ? Comment donner sens et forme à la vie qui ne fait que passer ? Comment enfermer, ou plutôt circonscrire, dans une enceinte les êtres qui s’empressent à nous fuir, les choses qui se plaisent à nous quitter ? Par quel moyen ? Le seul possible : la transmutation littéraire.

 

Aussi pour goûter plus parfaitement les impressions qui nous atteignent, l’écrivain nous invite-t-il à les rendre plus claires jusque dans leurs profondeurs. « La Recherche » n’est autre qu’une œuvre de survie. Proust n’a-t-il pas proclamé à plusieurs reprises que tout devait revenir : le fleuve à sa source, l’homme à son enfance. Mais comment y parvenir sinon en se perpétuant, ce qui est, de toute évidence, la meilleure façon de se consoler du « chagrin d’être » aurait dit le philosophe et moraliste roumain Emil Michel Cioran. Aussi l’œuvre a-t-elle ce privilège immense, qu’elle soit de pierre ou de mot, de permettre à l’auteur d’échapper à l’écoulement et à l’effritement de ce qui l’entoure, en visant à l’ordre le plus construit et à l’architecture la plus rigoureuse, conclusion de ce que la leçon de Venise fut pour l’incomparable écrivain du Temps perdu et retrouvé.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la première partie de l'article, cliquer sur son titre : Proust et Venise  

 

Et pour prendre connaissance des articles de la rubrique DOSSIER PROUST, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 Liste des articles de la rubrique : DOSSIER MARCEL PROUST

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
commenter cet article

commentaires

Marcel Lommier 16/09/2012 13:20

Très intéressant article sur le Venise de Proust, haut lieu de la religion de la beauté, écrivait-il. La ville représente dans 'La Recherche' l'un des pôles, au même titre que Combray et Balbec,
lieu affectif et onirique qui sera un tournant que vous expliquait fort bien dans son existence personnelle et littéraire.

Alain 16/09/2012 00:28

À la lecture, et relecture de vos deux articles, force est de constater que vos commentaires, ajoutés aux passages choisis de votre auteur, l'emportent sur les mauvais souvenirs scolaires qui m'ont
éloigné de cet écrivain. Je vais attendre une période plus paisible et essayer de lire Proust en pensant à Armelle pour oublier "Folcoche".

Tania 13/09/2012 19:45

Quelle magnifique étude, Armelle ! Je suis éblouie.
J'avais oublié ce parallèle que fait Proust entre Venise et Combray, vous me donnez envie de reprendre la Recherche de bout en bout.
(Aux écrivains amoureux de Venise, j'ajouterai Philippe Sollers et Dominique Rolin.)

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche