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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 09:45
Proust ou le regard d'un visionnaire

                         

Aucune œuvre ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust. C’est grâce à l’illusion de nos sens et de nos sentiments que nous enjolivons le quotidien – «  car ce que l’on sait n’est pas à soi » – écrit-il. C’est l’illusion qui est importante. «  Cette perpétuelle erreur qui est précisément la vie » - ajoute-t-il encore. Proust revient souvent sur cette constatation. «  Ne peut être beau que ce qui porte la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir et de notre faiblesse. » Puis, Proust, usant d’une vue plus aiguë, devient bientôt visionnaire. Après avoir accommodé son regard à celui d’un Monet, il se laisse finalement gagner par une vision intérieure à la Rembrandt. Comme chez ce grand peintre, l’obscurité féconde une zone immense d’où jaillissent les images qui hantent l’esprit. Il affirme d’ailleurs dès les premières lignes de Du côté de chez Swann : «  Une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut-être plus encore pour mon esprit. »

 

L’écrivain voit et décrit en poète et cherche à établir un réseau, un quadrillage, pour cerner et saisir la réalité qui n’en finit pas de se dérober. Son œuvre, dont on a souligné qu’elle était vide de Dieu et de préoccupations religieuses, n’est autre cependant qu’une quête mystique, un itinéraire spirituel. Au-delà de la recherche du temps perdu se perçoit bien autre chose, celle que la pensée, pour atteindre l’homme, doit s’incarner afin de donner substance et vie à son message. L’écrivain reprend à son compte le thème majeur de la tradition chrétienne. En effet, il avait le pressentiment de ce corps mystique dont parlent les évangiles, de cette commune union des esprits, de cette réalité morale et physique de l’univers spirituel. Il s’est approché du mystère en visionnaire et en analyste, persuadé de la religiosité des choses  ( religion vient du mot latin religare = relier ) qui sont signes et repères et du rôle, dévolu à l’art, de transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde où ce que nous avons vécu dans la hâte, de façon anecdotique, atteint sa plénitude.

 

L’art se bâtit sur des impressions et percevoir, c’est également interpréter, édifier l’invisible grâce à l’intelligence et à la sensibilité. Notre pensée recrée le monde à chaque instant. Proust professait que    « le monde est soumis à des lois et qu’il existe un lien entre l’intelligence humaine et l’univers ». Cette intuition cosmique faisait de lui un précurseur. Que d’heures il lui avait fallu lier les unes aux autres dans la trame inconsistante du temps, par le miraculeux artifice du souvenir que, plongeant dans cette réserve insoupçonnée, il en ressuscitât non seulement la forme, devenue immatérielle d’êtres, d’objets, de scènes précises, reflets d’états d’âme et de pensées qui, ainsi, en se détachant de leurs amarres vivantes pour se confondre avec la nature universelle de l’esprit, de contenu devenait contenant. Cette communion des esprits est si étonnante que l’on peut en déduire qu’il existe quelque part dans l’espace ou dans le non-espace, hors des atteintes du temps, une sorte de nappe fluide ou gazeuse d’où l’esprit générateur propulse, ainsi que le ferait une turbine, des ondes que nous captons selon notre propre pouvoir d’engendrer l’abstrait et de nous situer dans cette zone franche où le temps et l’espace s’abolissent. De sorte que s’établit un courant permanent de l’esprit s’universalisant à travers les consciences et que notre individualité, bien que sauvegardée dans son essence, ne peut survivre que grâce à cette communion avec l’esprit collectif. Je parle de nappe gazeuse mais je pourrais aussi bien évoquer l’océan, brassant dans son gigantesque mouvement la vague la plus ancienne et la vague nouvelle, réservoir inépuisable où demeurent perpétuées l’immensité de la souffrance et de la grandeur humaine, la somme de nos errances et la totalité de nos gains.

 

Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme. Seul le monde de l’art est absolu ». Et il ajoutait dans Le Temps retrouvé : « Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en-dessous, leur déjeuner sur l’herbe ».

 

L’art va constituer pour lui une forme de salut, de pré-éternité. Alors qu’il avait vécu son inversion, contrairement à Gide, comme un drame, l’ascèse qu’il s’imposa pour mener son œuvre à son terme constituera, à ses yeux, une sorte de rachat. Les artistes, les peintres, les poètes et les musiciens, si bien représentés dans La Recherche, jouent dans cette religion de l’art le rôle qui est celui des saints dans la vie chrétienne. Proust est allé jusqu’au renoncement de l’anachorète ; il a quitté peu à peu, sans regrets, les biens de la terre et il a appelé lui-même la fin de sa vie une adoration perpétuelle. Ce devait être le titre du Temps retrouvé. Si son œuvre, malgré ses perversions, porte une empreinte chrétienne, le paradis, ce temps retrouvé, glorifié dans ses mystères que sont les phénomènes de la mémoire involontaire,  n’en est pas moins – « la haute plaine où l’âme visible des choses obtenue à la suite de douloureuses idéalisations, ainsi que les lois psychologiques établies au prix de quelles souffrances, ces lois nommées par lui vérités s’offrent au regard de l’esprit enfin comblé » - écrit joliment André Maurois.

 

Si nous le considérons en tant que moraliste et philosophe, nous pouvons dire, en écho aux propos de Maurois, que Marcel Proust a donné un magnifique exemple de méthode et d’ascèse pour apprendre à l’homme le moyen d’échapper à l’incohérence vitale où il se disperse et tenter d’atteindre son unité créatrice. Dans la perspective d’une philosophie de l’esprit, la métaphysique proustienne se définit par son impuissance à sentir la continuité de l’être et l’effort qu’elle doit fournir pour retrouver cette stabilité dans une perspective du monde et de l’homme orientée vers le devenir. C’est la raison pour laquelle Proust, lorsqu’il s’ouvre sur l’absolu, et malgré la progression apparemment victorieuse qui le conduit du temps perdu au temps retrouvé, reste insatisfait. Chez ceux qui, comme lui, ont eu l’aspiration sans découvrir la voie, la foi sans avoir la croyance, ce qui reste est un sentiment tragique de l’existence. Ce sentiment-là marque de son sceau l’œuvre proustienne.

 

« Je vois clairement les choses qui sont dans ma pensée jusqu’à l’horizon, mais celles-là seules qui sont de l’autre côté, je m’attache à les décrire » - nous confie-t-il. Il y a dans son œuvre la présence obsédante du sacré. Dieu n’est pas nommé mais il n’en est pas moins omniprésent et la moindre impression est bientôt élevée à une hauteur inaccoutumée. Des termes empruntés à l’âge d’or des cathédrales font resplendir sur ses écrits l’éclat de l’enluminure. De son texte Proust fait un ostensoir : par la littérature, il atteint l’extra-ordinaire, il transfigure le quotidien. De plus,  « fragile de corps et démesuré d’esprit », ne tolérant guère le poids matériel des choses, il est un homme exalté. Bénir et maudire lui est habituel. Une sorte de piété, ou plutôt de religiosité, donne à ses textes la gravité des formules saintes. Le baiser de sa mère le pacifie, il le reçoit comme un sacrement : « Elle avait penché vers moi sa figure aimante et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle ».

 

Son âme transcende ses impressions, ses rapports avec le monde visible rehaussent ce qu’il éprouve. Dès son existence terrestre, il a vécu son paradis et son enfer. Ses amours sont des dévotions et il n’y a rien de petit qu’il n’ait mêlé intimement à ce qu’il y a de plus grand. Ainsi l’appartement de Swann est-il un sanctuaire, sa salle-à-manger obscure un temple asiatique, son portemanteau un chandelier à sept branches, le corps de la maîtresse de Saint-Loup est un tabernacle, les maîtres d’hôtel de Balbec, lorsqu’ils découpent les viandes, sont des sacrificateurs, la désignation du « temple de l’impudeur » élève le plaisir le plus sordide à la dignité d’un culte. La notion de mal apparaît constante et la transgression ne fait que rendre plus évidente ses frontières avec le bien. Or, il ne peut y avoir religion sans notion de péché et personne n’a eu, plus vivement que Proust, le sentiment de la souillure et de la faute. « Tandis que les crimes du Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules » - est une des premières phrases du Temps perdu. Et ce qu’il a été petit garçon, Proust l’est resté toute sa vie, appartenant à cette famille des poètes dont on sait qu’ils sont les derniers habitants de leur enfance.

 

La discipline, à laquelle sa grand-mère tenta de le soumettre, lui apprit très tôt le sens de la rigueur. Près d’elle, il était, selon son expression, sous la loi. Ame pleine de scrupules, il le fut et le resta et, bien qu’il cédât facilement aux tentations, il ne cessa d’aspirer à une pureté originelle, de tendre vers l’optimal, le supérieur. On peut être religieux et corrompu. Proust le fut. Il en résulte son immoralité, source d’élévation morale. Aux mauvais arbres, il fit porter de bons fruits. Inversement, au pire furent mêlées des parcelles du meilleur. Cela était conforme à sa nature, mais probablement prit-il un certain plaisir à aggraver cette propagation du bien et du mal. Il écrit à propos de son amour pour Albertine : « Que le désir physique a un merveilleux pouvoir de rendre des bases solides à la vie morale ». Si l’on se place, même sans l’approuver, dans l’optique de Proust – «  sans les vices, l’histoire des vertus serait pauvre, la médiocrité s’infiltrerait partout ». De ces demi-mesures, rien de grand ne jaillirait. L’un éclaire l’autre et le rend concevable. Le mal a, en quelque sorte, un pouvoir rédempteur, car il faut être pécheur pour être pardonné, il faut être tombé pour être relevé ; ces mystères de la foi et de la communion des saints sont présents chez Proust, l’agnostique, car ils participent de l’inexprimable.

 

Que Proust est eu à cœur d’élever l’homme n’est pas douteux. Sa ferveur nous apprend à le devenir – « à prendre les choses au sérieux, à arracher les mauvaises herbes du scepticisme, de la légèreté et de l’indifférence ». Il y a chez lui de l’Orphée et du grand prêtre, remarque très justement André Maurois. Orphée, pour descendre au plus profond de soi en quête de ce déchiffrement des secrets enfouis, et du célébrant afin que les mythes restent vivants et nous conduisent, au-delà des classifications, vers les symboles essentiels. « Je ne pus retenir un douloureux sanglot quand, dans un geste d’offertoire mécaniquement accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j’allais avoir à faire de toute joie chaque matin jusqu’à la fin de ma vie, renouvellement solennellement célébré à chaque aurore de mon chagrin et du sang de ma plaie » - écrit-il dans La Recherche. Proust, pour mieux donner à la vie une résonnance métaphysique, sut judicieusement utiliser les formules sacramentelles, faisant de son œuvre une bible moderne où l’homme, surpris dans sa vérité la plus païenne, est également réhabilité dans sa grandeur suprême, parcourant, ainsi que Jacob, tous les degrés de l’échelle humaine et spirituelle.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE   ( extraits de mon ouvrage  « Proust ou la recherche de la rédemption » ( Figures libres – Editions de Paris )

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

niki 12/04/2014 18:21

quel texte magnifique, armelle - comme vous le savez j'ai énormément aimé votre livre sur "proust et le miroir des eaux"
je suis une inconditionelle de cet auteur

Maxime 11/04/2014 18:45

Un article très éclairant et qui ouvre une fenêtre sur la spiritualité évidente de Proust. Sa sensibilité en a fait d'ailleurs un écrivain à part dans la galaxie des auteurs. Ou on déteste ou on
adore. je fais partie de ceux qui adorent.

Edmée De Xhavée 11/04/2014 13:04

C'est vrai, Armelle, que j'ai des choses communes avec lui, oh combien. Le corps mystique, j'en ai eu conscience très tôt, sans le comprendre. Le lien avec le passé (que l'on sait regarder avec des
lunettes roses et qui pourtant est la seule certitude...), la notion du temps comme le flot lent d'une rivière....

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