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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:30

cid_7110.jpg sabinesicaud_lereve-197x300.jpg   1913 - 1928

 

Sabine Sicaud ou l'enfant aux sortilèges poétiques pourrions-nous dire, tant ce talent éblouissant est un cas unique dans l'histoire de la littérature française. Sabine n'était pas née avec des doigts de fée, mais avec un esprit féerique, un don inouï pour la poésie qu'elle s'était mise à composer dès l'âge de 8 ans, faisant preuve d'une incroyable maturité dans l'alliance des mots, le rythme savant des phrases et une pensée déjà très structurée. A 11 ans, en 1924, elle remporte le second prix du "Jasmin d'argent" pour son poème Le petit cêpe et l'année suivante "Les jeux Floraux" pour son poème Matin d'automne rédigé à l'âge de 9 ans, stupéfiant les jurés comme le poète et académicien Jean Richepin et la célébrissime Anna de Noailles.

 

Peut-être un hérisson qui vient de naître ?

Dans la mer, ce serait un oursin, pas bien gros...

Ici, la boule d'un chardon - peut-être -

Ou le pompon sournois d'une bardane

Ou d'un cactus ? Mais non, dans le bois qui se fane,

Dans le bois sans piquants, moussu, discret et clos,

Cette chose a roulé subitement, d'en haut

Comme un défi...parmi les feuilles qui fanent.

 

Si bien qu'Anna de Noailles, enthousiaste et éblouie, présente ses Poèmes d'enfant  en 1926, disant ses ruses charmantes, ses compositions pleines de grâce et sa vision du monde  qui ne manque ni de malice, ni d'espièglerie. Car cette petite fille, élevée dans un milieu lettré - son père est avocat, ami de Jean Jaurès, et sa mère, ancienne journaliste, écrivait elle-même de la poésie - baigne très tôt dans un univers où la culture est prioritaire, si bien que son existence se partage entre la bibliothèque de la maison familiale " La Solitude", sise à Villeneuve-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne, et le jardin où elle aime à passer de longs moments de méditation à observer la nature.

 

Non, pas une glycine. Au lieu des grappes mauves,

     Ce sont des grappes d'or...

On dirait des pendants d'oreille de jadis, en bel or fauve...

Ou des pastilles d'ambre, ou des confettis d'or

Qui joncheraient, pour un grand mariage,

Le tout petit sentier... C'est le décor

Où des torches s'allument. Vois flamber le paysage !

 

Durant l'été 1927, à la suite d'une blessure au pied, la fillette est atteinte d'ostéomyélite mais refuse d'être transportée à Bordeaux pour des soins plus intensifs, si bien que le mal empire et gagne tout le corps, provoquant d'intolérables souffrances qu'elle exprimera dans ses derniers poèmes qui sonnent tragiquement comme un cri. Elle s'éteint le 12 juillet 1927. Elle a 15 ans et laisse une oeuvre brève mais foudroyante comme sa vie.

 

Ah, laissez-moi crier, crier, crier...

Crier à m'arracher la gorge,

Crier comme une bête qu'on égorge,

Comme le fer martyrisé dans une forge,

Comme l'arbre mordu par les dents de la scie,

Comme un carreau sous le ciseau du vitrier,

Grincer, hurler, râler. Peu me soucie

Que des gens s'en effarent, j'ai besoin

De crier jusqu'au bout ce qu'on peut crier.
Les gens
? Vous ne savez donc pas comme ils sont loin,

comme ils existent peu, lorsque vous supplicie

Cette douleur qui vous fait seul au monde.

 

Heureusement ses poèmes nous restent et ont fait l'objet de quelques publications, insuffisantes pour lui offrir la place qu'elle mérite dans les lettres françaises, alors qu'elle a, dès l'enfance, manifesté les dons les plus accomplis, donnant - malgré son jeune âge - une leçon de fraîcheur à bien des poètes enfermés dans le carcan des rimes. Que serait-elle devenue si la mort ne l'avait fauchée si tôt ? Aurait-elle pu conserver cette spontanéité bouleversante, ce pouvoir d'émerveillement et aurait-elle su résister aux pressions et aux modes ? On ne le sait,  mais ce qu'elle nous lègue de ses joies, de ses peines, de ses souffrances, rien ne peut être retranché. Ce météore était bien tout entier composé de lumière. A l'heure où tant de jeunes ne savent plus aligner trois phrases et dont le vocabulaire ne cesse de se réduire à une peau de chagrin, relisons Sabine Sicaud, la petite magicienne des mots.

 

Sentez-vous cette odeur fauve et rousse

de beau cuir neuf, chauffé par l'automne qui flambe ?

Tous les cuirs du Levant sont là, venus ensemble

de souks lointains saturés d'ambre et de santal.

Des huiles et des gommes d'or les éclaboussent.

 

En de jaunes parfums d'essences et de gousses,

tous les cuirs précieux d'un faste oriental,

cuirs gaufrés et gravés, pointillés de métal,

peints et damasquinés sont là. Ceux de Cordoue

s'allongent en panneaux où la lumière joue

comme dans l'escalier d'un palacio ducal ;

ceux de Russie ont des reflets de pourpre ardente ;

ceux de Venise la douceur d'épais velours,

et ceux de Flandre aux blonds rares, aux bruns sourds,

semblent chez le bourgmestre attendre une kermesse.

 

Pour prendre connaissance des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 

sabine-sicaud3.jpg

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

armelle 14/12/2012 09:40

De la part de Gérard Rocher qui, ne parvenant pas à faire un copier/coller sous cet article, m'a chargée de le faire à sa place, ce dont je m'acquitte bien volontiers.

Voici donc le témoignage de Gérard :

Cette jeune poétesse est décédée à l'âge de quinze ans d'une gangrène. Elle passa toute sa vie à Villeneuve sur Lot dans la maison familiale: "La Solitude" qui connut sa naissance et son dernier
soupir. Le poème que je vous offre est tiré de son poignant recueil: "Douleur, je vous déteste". Celui-ci, me touche particulièrement au regard de soucis personnels


Vous parler ?


" Vous parler ? Non. Je ne peux pas.

Je préfère souffrir comme une plante,

Comme l'oiseau qui ne dit rien sur le tilleul.

Ils attendent. C'est bien. Puisqu'ils ne sont pas las

D'attendre, j'attendrai, de cette même attente.


Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul.

Je ne veux pas d'indifférents prêts à sourire

Ni d'amis gémissants. Que nul ne vienne.


La plante ne dit rien. L'oiseau se tait. Que dire ?

Cette douleur est seule au monde, quoi qu'on veuille.

Elle n'est pas celle des autres, c'est la mienne.


Une feuille a son mal qu'ignore l'autre feuille.

Et le mal de l'oiseau, l'autre oiseau n'en sait rien.


On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble ?

Et se ressemblât-on, qu'importe.Il me convient

De n'entendre ce soir nulle parole vaine.


J'attends - comme le font derrière la fenêtre

Le vieil arbre sans geste et le pinson muet...

Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait ?

Qu'attendent-ils ? Nous l'attendrons ensemble.

Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être..."

Pascal 11/12/2012 12:42

Magnifique et très émouvant. J'imprime pour mes enfants. Quel modèle ! Merci Armelle.

Alain 10/12/2012 11:42

Une bien belle découverte que cet "esprit féérique" comme vous l'écrivez. Je ne connaissais absolument pas Sabine Sicaud. Merci Armelle. J'imprime et votre billet pour mieux en savourer le contenu.

Tania 09/12/2012 15:13

Quelle fraîcheur, quelle force poétique chez cette jeune fille au destin tragique. J'admire cet émerveillement sous les mots, cette justesse aussi : "Cette douleur qui vous fait seul au monde".

Thérèse 08/12/2012 19:03

Très émouvant. je ne connaissais pas cette poétesse. Je vais chercher d'autres textes sur google. Merci Armelle.

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