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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 09:41

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Depuis la publication de cet article le 21 octobre, Scholastique Mukasonga s'est vue attribuer le prestigieux Prix Renaudot 2012, alors même que son roman " Notre-Dame du Nil " avait été retiré de la liste en compétition. Je me félicite de ce choix qui place en pleine lumière de l'actualité littéraire un ouvrage rédigé dans une langue sobre et belle.  

 

 

Scholastique Mukasonga, née en 1956 dans la province de Gikongoro, est un écrivain rwandais de langue française que j'aie eu la chance de rencontrer lors d'une présentation qu'elle faisait de son premier ouvrage Inyenzi ou les cafards  en 2008 aux "Puces gourmandes", près de Caen. La sympathie pour cette femme talentueuse et lucide, miraculeusement rescapée du génocide qui vit les Hutus procéder à une véritable purification ethnique à l'encontre des Tutsis, fut immédiate. Récemment, l'écrivain eut la délicatesse de m'envoyer ses deux derniers livres dont j'ai pris connaissance avec un intérêt mêlé de beaucoup d'émotion. Car Scholastique, d'origine Tutsie, a perdu tous les membres de sa famille lors de ce génocide, dont sa merveilleuse maman courage Stefania à laquelle elle rend un vibrant et bouleversant hommage dans La femme aux pieds nus ( Folio ), afin que la sépulture que la cruauté du sort lui a refusée, sa fille le lui élève en mémoire avec ses mots.

 

Pour Scholastique, qui vit désormais en Normandie si loin de sa patrie natale, l'écriture est devenue une priorité, celle de rendre témoignage de cet incompréhensible carnage qui a vu sa terre s'ensanglanter, sa famille disparaître, son enfance et sa jeunesse s'abîmer dans la douleur. Aussi, est-ce les évocations de ce drame qui donnent à ses livres une résonance déchirante, une actualité qui vous prend à la gorge, cela dans un style d'une grande pudeur et d'une intense poésie, toujours au plus près de la vérité. Dans La femme aux pieds nus, l'auteur nous raconte avec simplicité ce qu'était la vie auprès de sa mère et de ses frères et soeurs, rythmée par les tâches quotidiennes, les fêtes traditionnelles et les usages en vigueur au cours des années 60 où de nombreux Tutsis devinrent des exilés de l'intérieur dans leur propre pays, parqués dans l'aride région du Bugesera. La description de ce monde disparu dont " les larmes de la lune" sont le symbole, paradis où l'on pouvait encore envisager une vie, certes rude, mais familiale et digne, prend une coloration poignante au fur et à mesure que le danger se précise et, qu'à maints détails, on devine les tentatives génocidaires des Hutus, cela avant même qu'eût été proclamée l'indépendance du Rwenda.

 

" Longtemps les déplacés avaient espéré qu'ils rentreraient chez eux, au "Rwanda", comme ils disaient. Mais après les sanglantes représailles des premiers mois de 1963, ils perdirent leurs illusions. Ils avaient enfin compris - et les militaires de Gako étaient là au besoin pour le leur rappeler : jamais ils ne retraverseraient la Nyabarongo, jamais ils ne retrouveraient les collines d'où on les avait chassés. Ils étaient condamnés à une relégation perpétuelle, et pour eux et pour leurs enfants, dans ce pays de disgrâce et d'exil qu'avait toujours été le Bugesera dans l'histoire du Rwanda. Une contrée que l'on situait dans les contes tout au bout de la terre habitée par les hommes, où, s'il faut en croire les traditions, on égarait, afin qu'ils ne puissent retrouver le chemin du Rwanda, les guerriers félons, les filles déshonorées et les épouses adultères. Au bord des grands marais où erraient sans fin les Esprits des morts et où, pour beaucoup, en effet, les attendait la mort ".

 

Notre-Dame du Nil, son livre le plus récent, il date de 2012, n'est pas un récit, un témoignage comme les précédents mais un roman, un ouvrage où réalité et légende se mêlent, nattant conjuguément leurs narratifs. Au début des années 70, près des sources du Nil que l'on nomme les Monts de la Lune, à 2500 m d'altitude, dans un collège tenu par des religieuses belges et françaises, se dispense un enseignement sensé former l'élite des jeunes filles rwandaises. L'ordre règne sur cette montagne dominée par une Vierge noire qui pourrait tout aussi bien être une reine de Nubie ou une pharaonne de Méroé. Car un vieux planteur de café excentrique et cultivé, Monsieur de Fontenaille, est persuadé que les Tutsis sont les descendants des Pharaons noirs. Aussi peint-il minutieusement le fin visage des jeunes élèves du collège qui osent s'aventurer jusqu'à lui, persuadé qu'elles seront bientôt exterminées et représentent, de ce fait, l'ultime trace de cette filiation mythique. Le président en exercice, Kayibanda, n'a-t-il pas commencé à lancer des opérations punitives contre cette ethnie rivale qu'il condamne dorénavant à la mort ou à l'exil ? D'ailleurs, au coeur du pensionnat, on a veillé à ce qu'il n'y ait qu'une minorité ( 10% ) de jeunes filles tutsies, dont Virginia, déterminée et studieuse, qui semble bien être le double de l'écrivain et se charge de relater les amitiés, les haines qui se nouent dans cette petite société où déjà se profilent complots et persécutions sournoises. Dans un style concis et imagé, cette oeuvre maîtrisée nous rend proche et sensible le huis clos où vivent recluses ces lycéennes et les ultimes heures d'un monde condamné, suspendu au bord de l'abîme :

 

" Mais un soir, le bras de Nyamirongi, l'index et son grand ongle se mirent à trembler et elle dut pour le replier s'aider de son bras gauche. Elle regarda Virginia, les yeux brillants : - La pluie me dit qu'elle s'en va, elle laisse la place, ainsi qu'elle le doit, au temps poussiéreux. Et elle me dit aussi qu'en bas, au Rwanda, la saison des hommes a changé. Mais elle me dit encore de ne pas t'y fier : ceux qui croiront au temps calme, la foudre les surprendra. Ils seront frappés, ils périront. Tu vas bientôt me quitter. Demain, pour toi, je tirerai les sorts."

 

C'est ainsi grâce à sa plume que Scholastique Mukasonga se ré-approprie un univers perdu qui, par la force de ses mots, le souffle de ses phrases, se met à revivre pour nous en ses beautés défuntes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Marcel Lommier 21/11/2012 10:52

Je ne connais par cette auteure mais je me félicite de voir que nous ouvrons nos tribunes à des témoignages de cette qualité qui ce cessent d'élargir notre vision du monde et surtout de rendre la
francophonie plus présente, car la langue française reste l'un des meilleurs vecteurs de la littérature. Cela dit sans chauvinisme.

Thérèse 18/11/2012 10:53

Je ne lis pas assez à mon goût mais l'article et les commentaires me donnent très envie de me procurer 'La femme aux pieds nus'. Je vous dirai par la suite ce que je pense. mais je ne doute pas que
ce soit très prenant. Ce peuple a tellement souffert et cette femme parait avoir un grand courage pour avoir surmonté ses épreuves et s'être mise à témoigner avec talent. Bravo pour ce prix
Renaudot qui est attribué à une personne méritante.

armelle 15/11/2012 10:22

Voici ce qu'a écrit notre ami Denis Billamboz après la lecture de "La femme aux pieds nus" de Scholastique Mukasonga :

"« Le linceul dont je n’ai pu parer ma mère »

« Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps, il ne faut pas laisser voir le corps d’une mère. » Mais, «maman, je n’étais pas là pour recouvrir ton corps et je n’ai
plus que des mots … pour accomplir ce que tu avais demandé. » Alors, Scholastique tisse avec ses mots un linceul pour que sa mère ne soit pas une infime partie anonyme d’un immense charnier là-bas
du côté de Nyamata au Rwanda où toute sa famille, et bien d’autres Tutsis, ont été déplacés dès la fin des années cinquante.
Et, contrairement à Boris Boubacar Diop qui voudrait inlassablement dire « l’horreur. Avec des mots-machettes, des mots-gourdins, des mots hérissés de clous, des mots nus et des mots couverts de
sang et de merde », Scholastique fait revivre sa mère avec tendresse et amour dans un petit livre plein de fraîcheur qui contraste tellement avec le bain de sang que nous connaissons bien
maintenant. L’effroi n’en est que plus intense et plus dramatique. Comment a-t-on pu assassiner tant de douceur, d’amour, de tendresse, mais aussi de pugnacité, de courage et de volonté de vivre
dans la dignité et le respect des traditions, des us, des rites et des croyances d’une communauté qui refuse de disparaître et veut croire encore en une vie possible dans cette région dénuée de
tout où elle a été reléguée.
Dans ce tout petit livre aussi frais que les belles collines du Rwanda où elle est née et dont elle a été chassée, Scholastique raconte avec une grande simplicité, simplicisme diront les mauvaises
langues, la vie quotidienne de cette mère de famille chassée de chez elle qui dépense des trésors d’énergie, de courage, d’ingéniosité sans jamais mesurer ses efforts, pour que ses enfants puissent
survivre et même vivre dans la dignité et la tradition de la communauté et aussi, éventuellement, accéder à une bonne éducation pour sortir de la misère.
Nous connaissons hélas l’issue de ce combat, quand en 1994 …. Mais cela est une autre histoire que Scholastique a déjà racontée dans un autre livre où elle dit aussi comment elle pu échapper à la
barbarie pour aujourd’hui témoigner. Ce témoignage nous l’avons reçu et nous n’oublierons jamais ses mères à qui les Hutus faisaient comprendre « Ne donnez plus la vie car c’est la mort que vous
donnez en mettant au monde. Vous n’êtes plus des porteuses de vie, mais des porteuses de mort. »
Scholastique nous nous souviendrons :
« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers

Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été. »

Mais Jean Ferrat chante dans le désert, toujours l’histoire répète ses atrocités sans que les hommes jamais ne se lassent".

armelle 13/11/2012 09:42

J'avoue Denis avoir un faible pour "La femme aux pieds nus" qui m'a touchée au plus haut point. Un hommage à sa fatrie secrifiée alors qu'elle-même n'a eu la vie sauve que parqu'à cette époque elle
se trouvait pensionnaire au Burundi. Et également son frère qui étudiait la médecine à Dakar.

Tania 12/11/2012 18:40

Voilà un prix littéraire inattendu, et un sujet qui m'intéresse. Merci pour ce billet qui donne envie de la lire.

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