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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 07:35
Leon et Louise de Alex Capus

Une jolie histoire d’amour contrariée par la grande histoire, celle qui disperse les peuples, sépare les amoureux et, hélas, anéantit de nombreux individus, la saga d’une famille, les tribulations d’un amour singulier, mais surtout un témoignage de la vie des familles françaises moyennes sous l’Occupation.

 

 

 

                                        Léon et Louise

                                 Alex Capus (1961 - ….)

 

 

 

« - Quelqu’un la connait ?

  • C’est… ?
  • … peut-être…
  • Tu penses ?
  •  

 

…  J’avais compris au premier coup d‘œil que cette femme n’était pas de la famille…Est-ce que c’était vraiment cette Melle Janvier ? Elle avait donc osé ? » La famille Le Gall au grand complet assiste,  en la cathédrale Notre-Dame de Paris, aux obsèques de l’aïeul quand une petite bonne femme digne, élégante, se dirige très droite vers la dépouille qu’elle embrasse avec beaucoup de tendresse. 

 

 

L’auteur, l'un des petits-fils de Léon Le Gall inhumé en ce jour, décide alors de raconter l’amour qui a réuni, par-delà les crises, les guerres et autres misères, ce grand-père énigmatique et cette petite bonne femme très sûre d’elle. Léon, 17 ans en 1918 à Cherbourg, est fâché avec son père, les études et les efforts en général, il décide donc de quitter les études et de s’inscrire dans le service du travail volontaire et trouve ainsi un emploi de télégraphiste à la gare de Saint-Luc-sur-Oise où il rencontre une jeune et charmante fille dont il ne saura jamais rien car non seulement elle ne veut pas parler d’elle mais leur histoire est brutalement interrompue par un bombardement sur la route du Tréport, après leur première sortie en amoureux.

 

 

Dix ans plus tard, place Saint Michel à Paris, les deux jeunes gens se rencontrent pour une soirée en amoureux qui n’aura aucune suite, Louise ne voulant pas être la cause de la rupture d’un ménage qui a déjà des enfants. « Et qu’en penses-tu : crois-tu que cela aurait marché entre nous si nous avions eu plus de temps ensemble ? Ma tête répond non, mon cœur dit oui ». Léon accepte l’épreuve par devoir plus que par amour de sa femme et de ses enfants.  Douze ans plus tard, Louise part avec l’or de la Banque de France dans une lointaine colonie d’où elle enverra quelques lettres à Léon qui s’enferme de plus en plus dans le silence tout en assurant le gîte, le couvert et une certaine sécurité à sa famille. La guerre finie, Louise vient, comme elle l’a promis, le sortir de son apathie et de sa mélancolie.

 

 

Cette étonnante histoire d’amour sans amoureux, les deux tourtereaux ne s’oublient jamais mais ne se voient pas davantage, est très émouvante, elle touchera surtout ceux qui ont connu un bel amour de jeunesse, un amour qui n’a pas eu le temps de se consumer et n’a pas été complètement consommé, un amour resté en suspension prêt à se rallumer à la première étincelle.

 

 

A travers cette aventure filiforme, l’auteur nous conte l’histoire d’une famille française entre les deux guerres mais surtout pendant la guerre, une famille pas assez courageuse pour se révolter contre un envahisseur qu’elle supporte mal, mais tout de même assez forte pour ne pas sombrer dans une collaboration docile et veule. L’histoire de la famille de l’auteur, celle d'une famille de français moyens, passive, sans zèle, ni dans un sens ni dans l’autre, comme la plupart des familles françaises. Un clin d’œil de l’auteur pour nous rappeler que les héros de la résistance étaient bien peu nombreux avant que l’épilogue de la guerre soit perceptible et que de nombreux français ont surtout lutté pour survivre sans se laisser glisser sur la pente facile mais traîtresse de la collaboration.
 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 07:56
Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

Rien de comparable entre ce qui l’a uni à un musicien comme Reynaldo Hahn et les sentiments qu’il va éprouver durant les années 1912-1914 pour Alfred Agostinelli. Du temps de Reynaldo, il était jeune, inexpérimenté, ardent, sa mère vivait encore, les jeunes gens étaient du même milieu, partageaient les mêmes goûts, fréquentaient les mêmes salons. Lorsqu’il rencontre Agostinelli, il a 41 ans, sa mère est morte depuis sept ans et il s’apprête à publier chez Grasset « Du côté de chez Swann » qui recevra de la part des critiques un accueil mitigé, voire même hostile et ironique. Elie-Joseph Bois sera l’un des rares à prendre une position favorable dans la page littéraire du « Temps » en date du 13 novembre 1913 : « Je ne sais quel sera demain le suffrage de l’opinion publique, si elle sacrera chef-d’œuvre, comme je l’ai entendu dire, ce premier volume d’ « A la recherche du temps perdu », qui, tel qu’il est, forme d’ailleurs un tout se suffisant à lui-même, et qui porte le titre particulier « Du côté de chez Swann » ; mais je ne risque guère de prédire qu’il ne laissera indifférent aucun de ceux qui l’auront lu. »


C’est donc, à la veille de la Grande-Guerre, un homme bien avancé dans une œuvre conçue avec la rigueur d’un architecte qui, lors de l’été 1913 à Cabourg, s’engage dans une liaison qui va, tout à la fois, le ruiner, le plonger dans une détresse morale profonde et lui inspirer l’un des personnage clé de « La Recherche ». Il a fait la connaissance d’Alfred dans la station balnéaire l’été précédent. Ce garçon d’une vingtaine d’années était alors l’un des mécaniciens de la compagnie des taxis Unie – administrée par Jacques Bizet – que Proust prenait pour chauffeur, en alternance avec Odilon Albaret, pour ses randonnées à travers la campagne normande. Or Alfred a perdu son travail et s’adresse à lui dans l’espoir qu’il puisse l’employer comme chauffeur attitré. Chose impossible, étant donné qu’Albaret donne pleine satisfaction à l’écrivain qui propose en remplacement le poste de secrétaire. Il pousse même la gentillesse jusqu’à accepter sous son toit la compagne d’Alfred, Anna, et se met en dix pour procurer à celle-ci un emploi d’ouvreuse dans un théâtre parisien.

 

Alfred Agostinelli était né à Monaco dans une famille très modeste et n’avait rien en commun avec Proust. Gros garçon aux traits épais, au visage maussade, il avait le goût des machines roulantes ou volantes, mais il était surtout un être de fuite, ce qui allait bientôt le parer, aux yeux d’un Proust aveuglé de passion, du prestige d’un chevalier des temps modernes, ou mieux d’un moine guerrier. Comme Albertine – qu’il va contribuer à faire naître – il est cette eau vive que rien, ni personne ne peuvent canaliser. On comprend mieux le pouvoir que cet homme instable exercera, lorsque l’on relit ce passage de « La prisonnière » :

 

« Entre vos mains, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent et que d’autres êtres, même  plus beaux, ne donnent pas, il faut calculer qu’ils ne sont non pas immobiles, mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physique est le signe qui signifie la vitesse. (…)  Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour. Le plus souvent l’amour n’a pour objet un corps que si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pour quoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. A ces êtres, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous, leur regard semble nous dire qu’ils vont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beauté, qu’ajoutent les ailes, est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans aile et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. »

 

Voilà réunis en une même personne Icare, l’homme oiseau, et Albertine, l’eau vive. C’est aussi le début d’une période difficile où Proust sera victime d’accès de dépression, ce qu’il laisse percer dans sa correspondance par des phrases telles que : « Je suis en ce moment découragé par des chagrins »  (Lettre à Mme de Noailles – février 1913) ou « de grands chagrins que j’ai eus cette année et que j’ai encore. » (Lettre à Jean Cocteau – juin 1913)

 

C’est au cours de cet été 1913, le sixième qu’il passe à Cabourg, que Proust, sans prévenir ses autres domestiques, ni même la direction du Grand Hôtel – ce qui n’est pas dans ses habitudes – quitte brusquement la station pour revenir à Paris en compagnie d’Agostinelli. Que s’est-il passé ? Si l’on cherche à éclairer la réalité à la lueur de la fiction, on découvre dans « La Prisonnière » des éléments susceptibles d’élucider cette énigme. Dans le roman, le narrateur ne rentre-t-il pas en hâte à Paris avec Albertine, parce que celle-ci vient de lui avouer qu’elle a eu des relations avec Melle Vinteuil, dont on se rappelle les mœurs saphiques ?

 

« Certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourrait plus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellement peur qu’elle ne fit le mal en riant… » Et de même qu’il s’appliquera à cacher à son entourage la présence à ses côtés de son secrétaire très particulier : « pour éviter toute gaffe dangereuse » – écrit-il à un correspondant, - « je préférerais que vous ne disiez en général à personne que j’ai Agostinelli comme secrétaire », ne retrouve-t-on pas une situation identique dans le roman, où le narrateur dissimule à ses amis qu’Albertine ne demeure plus auprès de lui : « …car je cachais qu’elle habitât la maison, et même que je la visse jamais chez moi, tant j’avais peur qu’un de mes amis s’amourachât d’elle. » Il n’est pas douteux qu’une inquiétude et une jalousie pareilles à celles que Proust sut si bien décrire dans « La Prisonnière », et que la vie dissipée d’Alfred ne pouvait manquer de lui inspirer, affectaient à ce moment-là son humeur et sa santé. Les correspondances entre la vie de l’auteur et son œuvre sont alors si étroites que « La Fugitive » dut être profondément remaniée après la disparition d’Agostinelli.

 

Il y a mieux encore : un document précieux, découvert bien après la mort de l’écrivain parmi un lot de lettres, et édité en même temps qu’elles par Philip Kolb sous le titre « Lettres retrouvées » - n’est autre qu’une missive de dix pages adressée par Proust à Agostinelli le 30 mai 1914, jour même où celui-ci disparaissait en mer au large d’Antibes, à bord de son avion. Cette lettre avait été retournée à son envoyeur pour cause de décès. Et que nous apprend-t-elle ? Que Proust avait acheté à son chauffeur, soudain entiché d’aviation, et après qu’il lui eût payé des cours de pilotage d’abord à Buc, à l’école d’aviation Blériot, ensuite à Monte-Carlo – à la suite de son départ précipité et sans raison apparente du boulevard Haussmann le 1er décembre 1913 avec Anna – un aéroplane qui lui avait coûté la modique somme de 23 000F, ce, dans l’espoir insensé que celui-ci reviendrait au bercail. Il se proposait même de faire graver sur la carlingue, le sonnet du cygne de Mallarmé, poésie qu’appréciait particulièrement Alfred :

 

« Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique, mais sans espoir qui le délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre.

Toujours il secouera cette triste agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie

Mais non l’horreur du sol où son plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne

Il s’immobilise au songe muet du mépris

Que vêt parmi l’exil inutile, le cygne. »

 

A cet achat de l’aéroplane s’ajoutaient les sommes qu’il n’avait cessé de lui accorder et la voiture (peut-être une Rolls comme dans le roman), dont il avait également fait l’acquisition dans le but de l’offrir à son ancien chauffeur : « …surtout pour en finir avec cette question de l’aéroplane, je vous prie instamment de croire que mes récits à cet égard ne contiennent aucune intention, si cachée soit-elle, de reproche. Ce serait idiot. J’aurais assez de justes reproches à vous faire, et vous savez que je ne les tais pas. Mais vraiment il faudrait être trop bête pour vous rendre responsable (j’entends moralement) de l’inutilité d’un achat que vous ne saviez pas ! »

 

Cette lettre faisait suite à celle que lui avait envoyée Agostinelli qui, soudain, pris de tardifs scrupules, manifestait le désir de renoncer à ces cadeaux. Cette missive sera reprise dans « La Fugitive », à la différence que l’aéroplane est devenu un yacht : « Et pour la terre, j’aurais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture devenus inutiles, pour moi ils ne pourraient servir à rien. J’avais donc pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture inutiles. Mais pour cela et pour bien d’autres choses il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je serai susceptible de vous ré-aimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou pour un bateau à voiles et une Rolls-Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie, puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont la chance de rester toujours, l’un au port, ancré, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le…du yacht (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimez… »

 

Ainsi sommes-nous encore et toujours en présence de la mer. C’est la vision du yacht cinglant vers le large, c’est la réalité d’Albert Agostinelli qui sombre comme le cygne blessé et se noie, prisonnier de son aéroplane, créature faite pour mourir dans l’eau comme une étrange Ophélie, oiseau s’enfonçant dans  les profondeurs les plus grandes de l’eau sépulture. Le songe de l’eau ramènera désormais l’image de l’homme préféré qui parait unir en sa personne l’air et l’eau, ainsi que se mêlent les symboles de la naissance et de la mort. L’ultime voyage s’achève, de même que l’ultime amour de Proust ; toute une part nocturne de l’âme humaine prend signification dans cette mort qui, commencée dans un envol, s’achève dans un naufrage. Cependant l’eau est la matière de la mort belle. Elle seule, souligne Bachelard, « peut dormir en gardant sa beauté. »

 

« Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. » Cette dernière lettre d’Alfred rédigée quelques heures avant sa disparition, Proust n’a pu renoncer à la retranscrire sans en omettre une virgule dans « La Fugitive ». Ainsi la mer favorise-t-elle la vision du drame humain dans toute son ampleur et ses mystérieuses communications. C’est, écrit encore Gaston Bachelard, « la symphonie inexprimable de l’eau violente, l’impérieux tumulte du flot hostile. »

 

« Et puis ces sentiments particuliers, toujours quelque chose en nous s’efforce de les amener à plus de vérité, c’est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment plus général, commun à toute l’humanité avec lequel les individus et les peines qu’ils nous causent nous sont seulement une occasion de communier : ce qui mêlait quelque plaisir à ma peine, c’est que je la savais une petite partie de l’universel amour. » Sodome et Gomorrhe

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (Extraits de « Proust et le miroir des eaux » - Editions de Paris)

 

Pour prendre connaissances des chapitres précédents, cliquer sur leurs titres :

 

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

 

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Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli
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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 08:07
"La mer, le matin" de Margaret MAZZANTINI

Le regard d’une auteure italo-irlandaise sur le drame qui se déroule quotidiennement entre les deux rives de la Méditerranée, soit l’Italie et la Libye, une grande page de compassion pour ces peuples jetés à la mer par des dictateurs fous.

 

 

                                                  La mer, le matin

                               Margaret Mazzantini (1961 - ….)

 

 

« Il s’agissait de réunir deux morceaux de terre, deux morceaux de temps. Au milieu, il y avait la mer». La mer qui réunit les côtes d’Afrique, de Libye en l’occurrence, et les côtes des îles italiennes qui reçoivent régulièrement la marée des populations africaines fuyant ce continent de malheur.  Dans un village perdu aux confins du désert libyen, le petit Farid vit avec sa jeune mère qui ne peut chanter que pour lui, et avec son père ; «  Ils ne possédaient rien. Rien que des traces de pas que le sable bientôt effaçait », mais ils connaissaient la paix et même la tendresse et la douceur qu’une gazelle leur apportait jusque dans leur cour. Cette vie simple, frustre mais paisible, bascule un jour quand la guerre se déchaîne emportant le père dans sa cruauté cynique, alors la mère et Farid fuient dans le sable brûlant, puis sur la mer à bord du misérable rafiot d’un marchand de chair humaine. Ils veulent partir vers l’Europe, espérant seulement y survivre en profitant de la politique d’émigration du Raïs qui tente de noyer les plages européennes et les consciences occidentales sous le flot de la misère africaine.

 

Sur la plage d’une île italienne, Vito, un jeune homme qui ne sait pas encore quel sens donner à sa vie après ses études secondaires, ramasse les débris que la mer rejette sur le rivage. Vito n’a pas connu la Libye où son père et sa mère sont allés s’installer à l’instigation du Duce, ils y ont prospéré, ont eu une  fille, la mère de Vito, un autre Vito mort très jeune et abandonné dans un cimetière local. Mais le Rais avait  décidé un jour que les Italiens devaient retourner chez eux, alors la famille était partie, abandonnant tous ses biens sur place. La mère de Vito n’était jamais devenue une Italienne métropolitaine et quand elle avait pu retourner en Libye, elle n’y avait pas retrouvé ses racines. Elle était restée en suspens entre les deux continents, entre les deux cultures.

 

Deux versions de la fatalité africaine, les colons envoyés sur le continent africain par un dictateur débordant d’ambition et abandonnés par leur pays d’origine, et les pauvres indigènes qui n’ont pas choisi le bon camp, ou qui n’ont rien choisi du tout et  n’ont d’autre solution que de quitter leur maison et leur patrie pour tenter de survivre ailleurs. L’illustration simple et claire, comme l’est  le langage de Margaret Mazzantini, qui use de phrases courtes et efficaces pour expliquer l’histoire des migrations forcées entre la Libye et les îles italiennes du sud qui, aujourd’hui encore envahissent la Méditerranée et les pages des journaux. Ce texte sert aussi à démontrer que cette fatalité n’est pas si fatale que ça, qu’elle doit certainement beaucoup plus au Duce et au Rais qui ont exercé dictatorialement et brutalement le pouvoir, repoussant au gré de leurs humeurs et ambitions des peuples entiers sur les flots de la Grande Bleue, qu’à tous les prétextes qui ont été inventés depuis afin d’ expliquer ces migrations meurtrières.

Et lorsque les grandes puissances se mêlent du jeu des dictateurs, elles oublient que ce jeu ne se termine que lorsque le plus fou des belligérants est vaincu, tant il est vrai qu’il y a toujours un après, un après incertain à gérer... « Qu’est-ce qu’elles vont devenir, toutes ces armes quand tout sera fini ? »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 07:46
Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

En cette fin d’été 1894, Marcel Proust se trouve à Trouville à l’hôtel des Roches-Noires avec sa mère. Et ce que le jeune homme désire le plus, ce ne sont ni les jeunes filles rencontrées sur la plage, ni la tempête espérée sur la mer, mais la visite d’un certain jeune homme dont il a fait la connaissance peu de mois auparavant chez le peintre Madeleine Lemaire. Ce jeune homme est un musicien d’origine vénézuélienne et catholique par sa mère, allemande et juive par son père et se nomme Reynaldo Hahn. Après leur première entrevue, l’occasion leur est donnée de se retrouver au château de Réveillon, toujours chez Madeleine Lemaire qui a présenté Proust à Montesquiou un an plus tôt, demeure aux longues galeries de marbre, aux boiseries peintes en camaïeu et ornée, en permanence, d’abondants bouquets, où leur amitié s’approfondit. Il est vrai que Reynaldo Hahn possède les qualités susceptibles d’envoûter Marcel : c’est un beau ténébreux aux yeux de velours, à la voix d’or qui, malgré son jeune âge – il a dix-huit ans – est un compositeur talentueux. Or on sait que Marcel, formé en cela par sa mère, excellente pianiste, est sensible à la musique. Dans le parc silencieux et fleuri, ils se promènent, se découvrent, s’apprécient et ce, d’autant plus, que le musicien sait parler de littérature et que l’écrivain en puissance sait parler de musique, tandis que la maîtresse des lieux se met en frais pour rendre leur séjour idyllique. On comprend qu’entre ces jeunes gens, l’amitié ait été immédiate : le goût de l’art les unit, celui de la rêverie aussi. Le soir, dans le grand salon, Reynaldo joue du Massenet, du Saint-Saens et les premières mesures de l’opéra-comique auquel il travaille, tandis que Proust médite. Il se consacre alors à la rédaction des « Plaisirs et des Jours » et va dédier à Reynaldo la nouvelle qui ouvre le recueil : « La mort de Baldassare Silvande », composée cet été-là  à Trouville.

 

Le paysage, dans lequel se déroule l’histoire, est celui qu’il aime par-dessus tout, la mer mauve surprise à travers les pommiers, et les sujets qu’il développe, ceux déjà récurrents du baiser maternel, de la ressouvenance que cause le son lointain des cloches du village et le sentiment de culpabilité éprouvé par le héros qui n’a pas été en mesure de satisfaire les aspirations de ses parents, parce qu’il a préféré les plaisirs de la vie mondaine et les tentations d’une sexualité répréhensible aux exigences d’une vocation littéraire. Le châtiment et la mort font retentir leur funèbre carillon, thèmes parmi ceux fondateurs de l’œuvre liés l’un et l’autre à l’inversion. Après les remords de l’enfant incapable de combler les espérances maternelles, voici l’adulte en proie aux affres d’une culpabilité inconsolable. Et que fait Marcel en cette fin d’été 1894 ? Il appelle à son secours Reynaldo : « Comme maman partira bientôt, vous pourrez venir après son départ pour me consoler. » Etrange paradoxe qui l’incite à supplier celui pour lequel il éprouve une passion coupable à venir relayer à son chevet cette mère que, par de tels actes, il se reproche de  profaner.

 

Dans l’immédiat Hahn ne répond pas à l’invitation pour des raisons qui nous sont inconnues, si bien que Marcel regagne Paris sans plus tarder. Les deux amis vont très vite se revoir, tant le désir de conquête est toujours présent et la chair peut-être tyrannique, encore que chez Proust la passion morale ait toujours eu le dessus sur la passion physique. L’influence du musicien n’en est pas moins positive : Marcel semble vouloir travailler davantage, stimulé par ce jeune homme brillant et ambitieux qui lui inspirera « La critique de l’espérance à la lumière de l’amour », rédigée d’un jet et jamais relue, où il avoue que « le présent contient une imperfection incurable », réflexion qui reviendra comme un leitmotiv et ne cessera de s’amplifier dans « La Recherche ». Cette vision mélancolique de l’amour, il est vrai que Marcel la partage avec Reynaldo ; pour eux, seul le souvenir demeure, l’indulgent et puissant souvenir. D’ailleurs, leur amour ne sera qu’une étoile filante, alors que leur amitié demeurera et ne s’éteindra qu’avec la disparition de Marcel.

 

Mais pour l’heure, ils sont de nouveau réunis et se plaisent tellement qu’ils projettent de partir en Bretagne écouter le chant de la mer et du vent. La mer, la musique, l’être aimé, tout concourt à faire de cette évasion un inoubliable voyage. Non seulement un voyage au long des côtes mais en mer, pour quelques heures, jusqu’à Belle-Ile où Sarah Bernhardt possède une maison. On ne sait s’ils furent reçus par l’actrice, mais leur correspondance mentionne les divers inconvénients causés par l’inconfort des hôtels bretons, eux habitués à être les hôtes de demeures fastueuses. Cependant la splendeur des paysages, l’odeur âcre du goémon, les couchers de soleil inouïs, la mer rosée couverte de voiles blanches les enchantent. C’est durant ce périple que Marcel commence à écrire « Jean Santeuil » où Hahn est Henri de Réveillon, mais également Françoise, avec laquelle Jean va partager un amour marqué par l’inconstance et la tyrannie, à l’image d’une mer tempétueuse qui ensorcelle et affole. En 1895, Marcel écrit à Reynaldo : « Ne devrions-nous pas, pour nous exercer aux tempêtes futures rester huit ou quinze jours sans nous voir ? » Un rendez-vous manqué inspirera à l’auteur de « La Recherche » le rendez-vous manqué de Swann et d’Odette à la Maison Dorée.

 

C’est à la pointe de Penmarch que Proust situe la tempête que Jean Santeuil contemple attaché au matelot qui lui sert de guide afin de ne pas être emporté par le vent, tempête qui n’apparaîtra plus qu’à l’état de rêve dans « Les jeunes filles en fleurs ». A son retour, il compose « Vent de mer à la campagne ». « La campagne n’est supportable que si l’on peut apercevoir,  fut-ce en rêve ou par un phénomène de mémoire ou de correspondance baudelairienne, la mer entre les arbres. » - écrit-il. Ils se rendent également à Concarneau, à la Pointe du Raz, font des balades en mer avec des pêcheurs, communient intensément avec la nature, si bien que des années plus tard, encore habité par ces souvenirs, Proust conseillera à l’un de ses correspondants : « Avec une tempête là, vous serez fou de joie. Et vous verrez des plages douces et meurtries attachées à des rochers comme des Andromèdes. » Cette vision n’est-elle pas teintée de la mélancolie d’alors, lorsque les deux amants sont tenus de se quitter ? Leur séjour les a mis au contact d’une mer plus tragique, d’une Bretagne maritime que Proust ne reverra jamais ; ils ont laissé leurs regards s’abreuver de lumière, leur sensibilité s’animer à la contemplation de la beauté, mais la beauté n’est-elle pas d’abord dans l’œil de l’artiste ?

 

Nous sommes en plein cœur de l’eau violente, face à un adversaire qu’il faut séduire. C’est la rêverie d’une puissance jamais satisfaite qui contraint et n’apaise pas. Cette mer « dans tous ses états » à laquelle Proust songe depuis son adolescence, il l’approche, la contemple en présence de l’ami incomparable mais élément rebelle qui ne dégage pas moins « l’odeur soufrée de l’ouragan » comme le  soulignait d’Annunzio. S’annonce, dès lors, ce que sera tout ensemble une lutte contre la nature et un combat contre l’esprit. L’initiation n’est point joyeuse, elle est captivante et hostile. « La mer est une ennemie qui cherche à vaincre » - écrit Lafourcade, comme l’est pour Marcel la passion homosexuelle, cet amour-maladie qui afflige la mère et se révèle être l’expérience la plus mélancolique, malgré les voluptés partagées. La prison d’Albertine se devine déjà. Il y a, selon Proust, séparation entre l’intelligence, qui se veut une morale à servir, et les forces obscures de la chair et de l’inconscient. « La jalousie est née bien avant l’intelligence » - souligne-t-il dans « Contre Sainte-Beuve », « aussi ne la connaît-elle pas, et l’intelligence ne peut rien lui dire pour la consoler. L’esprit est désarmé devant la jalousie comme devant la maladie et la mort. »

 

Les lieux, qu’ils parcourent, portent les stigmates d’une force ténébreuse conforme à ce que leur avait décrit Alexandre Harrison, artiste américain, ami de Monet et de Rodin, qui s’était fixé en Bretagne pour y travailler à des marines qui commençaient à connaître le succès. « Vous ne pouvez pas ne pas aller à la Pointe du Raz. Vous savez ce que c’est, historiquement et géographiquement littéralement la Finisterre, la falaise géante de granit autour de laquelle la mer est toujours sauvage, dominant la baie des Trépassés, en face de l’île de Sein. Ce sont des lieux funèbres et d’une malédiction illustre qu’il faut connaître. »

 

Par ailleurs, la mer est une voix si elle n’est pas une parole. Peut-être la Parole Perdue qu’évoquent les traditions anciennes, la vibration inaugurale qui rassemble dans ses plis l’essence fondamentale de toute chose ? On pourrait alors considérer les océans dans une vision mythique comme le reposoir de la parole perdue ou, mieux, le témoignage magistral du silence de Dieu. Il n’est pas irréaliste de supposer que de telles hypothèses aient affleuré l’esprit de nos voyageurs, en souci de tous les déchiffrements et interprétions du mystère des origines. Dès 1896, leur passion s’est néanmoins épuisée. Reynaldo ne sera jamais l’homme objet, victime des exigences insatiables d’un Marcel tourmenté et tourmenteur. Non ! L’art en a fait l’un de ses dieux qu’aucun mortel ne peut réduire. Proust le comprendra et jettera dorénavant son dévolu sur des êtres plus modestes, des secrétaires ou des chauffeurs comme le seront un Albert Nahmias et un Agostinelli, ce qui ne l’empêchera pas d’éprouver des sentiments très forts pour des proches tels Lucien Daudet ou Robert de Flers. A l’égard de Reynaldo, lui qui quitte pour ne pas être quitté, saura procéder au transfert de la passion à l’amitié avec son élégance habituelle : « Mon cher petit, vous auriez bien tort de croire que mon silence est celui qui prépare à l’oubli. C’est celui qui comme une cendre fidèle couvre la tendresse intacte et ardente. Mon affection pour vous demeure ainsi et je vois que c’est une étoile fixe en la voyant à la même place quand tant de feux ont passé. » L’amitié exemplaire qui suivra n’est pas sans rappeler ce qu’il advient dans « Sodome et Gomorrhe » à Mademoiselle Vinteuil et à son amie qui, après s’être abandonnées à un trouble et fumeux embrasement, connurent la flamme d’une amitié haute et pure.

 

Hahn aura eu, entre autres mérites, celui d’introduire Proust dans plusieurs salons, dont ceux des Daudet, de la princesse de Polignac et de Mme Stern, et d’affiner sa connaissance de la musique. Dans « Les plaisirs et les jours », qui se présentent comme une suite de portraits -  aidé par Reynaldo, il composera ceux de Chopin, de Gluck, de Mozart et de Schumann – et d’un ensemble de nouvelles ; l’une d’elle, intitulée « La confession d’une jeune fille », ne reprend-elle pas le thème de l’amour interdit, accompli sous le regard accablé de la mère qui en meurt de chagrin, sujet dont on sait qu’il sera traité par étapes successives dans « La Recherche » et mènera le lecteur de l’enfance pure et épargnée que la mémoire involontaire ne cesse de faire revenir à la surface comme si ce pan de vie appartenait toujours au présent, jusqu’à la souillure que cause à la mère offensée la relation coupable ; enfin, pour que le cercle puisse se clore, au retour à l’innocence originelle grâce à l’acte héroïque capable d’assurer le salut, soit par la mort au champ d’honneur d’un Robert de Saint-Loup, soit par le sacrifice du narrateur usant sa vie à accomplir l’oeuvre rédemptrice ? A ce propos, on peut se demander, comme nous l’avons fait à propos d’Elstir, quels sont les musiciens qui servirent de modèles pour le personnage de Vinteuil ? Il semble que la réponse soit difficile à établir. A l’évidence, celui-ci n’est ni Fauré, ni Hahn, ni Saint-Saens, tous bien introduits dans les salons de l’époque et célèbres de leur vivant. Il est plus probable que l’écrivain ait voulu focaliser sur Vinteuil le sort déchirant du grand artiste méconnu comme le furent Van Gogh, Verlaine, voire même Baudelaire, unissant dans le même homme l’obscur professeur de piano et le créateur génial, ce qui réfutait en même temps les théories émises par Sainte-Beuve sur le sujet. De même que nous ne savons pas davantage de quel prélude, de quelle ballade la petite phrase a bien pu être tirée ! Dans une lettre à Antoine Bibesco, Proust dit s’être servi d’une ballade de Fauré ; on sait également que le quatuor Poulet, en 1916, s’était rendu à son domicile pour interpréter le quatuor de Fauré qu’il utilisera pour le septuor de Vinteuil ; mais le quatuor de César Franck était parmi ses œuvres fétiches, ainsi que « Le carnaval de Vienne » de Schumann qui a pu lui aussi servir de modèle. D’autre part, dans « Jean Santeuil », le roman abandonné faute de fondations, il évoque une sonate de Saint-Saens : «  Il avait reconnu cette phrase de la sonate de Saint-Saens qui presque chaque soir au temps de leur bonheur il lui demandait et qu’elle jouait sans fin, dix fois, vingt fois de suite. » Le violon tressaillant et désolé a su garder son mystère, et chaque lecteur écoutant du Fauré, du César Franck, du Saint-Saens, peut se pénétrer de ce que l’auteur du « Temps Retrouvé » nous dit au sujet de la musique : « qu’elle est cette âme paisible, désenchantée, mystérieuse et souriante » qui survit à nos maux et semble supérieure à eux.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE – Extraits de « Proust et le miroir des eaux » Editions de Paris ( 2006 )

A suivre

 

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Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

 

 

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Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn
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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 07:58
On l'appelle "TERRE"

Terre,
Il était écrit dans le livre sacré
A la page où se lèvent les aurores
Que tu serais pour le promeneur attardé
Un havre de repos et de paix, un lieu privilégié
Un  jardin où les fleurs, par grappes, s’épandent
Où agenouillés dans l’intensité de nos prières
Nous accordons nos cœurs à nos pensées.
Laissez-nous marcher dans la sueur de nos souliers,
Dix millénaires n’ont pas rendu l’homme plus sage.

 

Terre,
Tu es la mesure  immesurable,
Le sablier géant aux pieds de la plus haute investiture,
Tu es et n’es plus tant de fois désavouée
Que poids qui roule
Dans le voile bleu des nuits sans lune.

 

Terre,
Trop de fois tu as gémi sous la contrainte
L’homme a trop de fois jeté sur toi sa semence
Trop de fois creusé le sillon
Où l’âge aspire le temps
En un souffle éperdu.

 

La roue tourne au moulin
Regardez-la tourner
Plus lente que l’horloge
Au son du pendulier
La roue qui moud le grain.

 

Temps où la lâcheté
Se caresse à mains nues
Poussière sur la margelle
Du puits sans profondeur
Hommes de tous lignages
Levez vos faces saintes
Le temps est revenu
Et l’aveu et l’outrage.

 

Terre
Que ravinent fleuves et affluents
Cluses profondes et rides altières à ton front
Tu fermentes les germes de tes phantasmes
Et tes marnes te font l’haleine mauvaise.
Tu as l’âge de tes fièvres et de tes cancers.

 

Homme, ô homme
sauve-toi de ton humanité.
Ce vêtement étroit te rend le coeur amer.
La terre te fut donnée
Comme un poste avancé aux confins des déserts,
Au centre le plus au centre du cosmos ramassé
Sur cette seule pierre.
Ton esprit sur les flots se devait de souffler
Et les villes naissaient comme autant de sanctuaires.
Des prières savantes aux lèvres pharisiennes
Se brodaient d'adjectifs et de superlatifs.
Les pauvres se taisaient.


 

Midi sonne à l’horloge
La terre et l’océan
Suspendent un instant
Leur duel millénaire.
Les prophètes sont morts
Les dieux sont profanés
Le monde a trop de fois
Sombré dans le péché
O destin, ô douleur,
Vous voilà écoutant la parole sacrée !
Le champ reçoit la sueur et l’homme son salaire
La moisson est ailleurs.
La terre ne fut jamais
Pour ton humanité
O homme investi d’une haute destinée
Qu’une escale précaire entre deux infinis.

 

Peuple, il n'est plus de larmes
Pour pouvoir te pleurer
Il n'est plus de révolte
Pour vouloir te venger.
Les semailles formeront
De grandes gerbes d'or
Les épis moissonnés feront vide le champ
Et le grand chant du monde
Ne sera pas chanté...
Car le monde fait silence.
Poète, lève-toi
Il est temps de parler
Rends ta voix plus tonnante
Que l'airain, plus sonnante
Dis-leur la vérité.

 

La mesure du temps
Une fois mesurée
Arrête le pendulier.
La roue tourne au moulin
Regarde-la tourner
La roue qui moud le grain.

 

 

Armelle Barguillet Hauteloire - Extraits de « Incandescence » Ed. Saint-Germain-Des-Prés (1983)

 

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 07:44
Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

Pascale Hugues, journaliste, raconte l’histoire étonnamment parallèle de ses deux grands-mères, nées la même année, mortes la même année, elles ont marié un fils et une fille ensemble, les futurs parents de Pascale, mais l’une était une bonne provinciale française et l’autre la fille d’un Allemand et, en Alsace au XXe siècle, c’était un véritable problème. Une page de notre histoire que la France a tournée bien vite.

 

 

                                             

 

                                          Marthe et Mathilde

                                     Pascale Hugues (1959 - ….)

 

 

 

« Mes grands-mères s’appelaient Marthe et Mathilde. Leurs prénoms commençaient par les deux mêmes lettres. Elles étaient nées la même année, en 1902… elles moururent l’une après l’autre en 2001. A quelques semaines d’intervalle, tout au début du nouveau siècle et à la veille de leur centième anniversaire. »

 

 

« Marthe et Mathilde traversèrent le XXe siècle côte à côte d’un bout à l’autre », à Colmar que Marthe ne quitta que durant la deuxième guerre mondiale, elle était Alsacienne, mariée à un ancien militaire français alors que Mathilde était la fille d’un Allemand installé en Alsace avec sa femme belge francophone. Quand elles étaient enfants, les deux femmes habitaient le même immeuble, elles firent connaissance à l’âge de six ans et le hasard, qui fait si bien les choses, ne faillit pas à sa tradition en voulant que le fils de Marthe épouse la fille de Mathilde et qu’ils deviennent les parents de Pascale, l’auteure de cette histoire.

 

 

Ce texte ne serait qu’une accumulation de coïncidences plus surprenantes les unes que les autres, si cette histoire ne se déroulait pas en Alsace où ces deux femmes furent successivement allemandes jusqu’en 1918, puis françaises de cette date à 1940, à nouveau allemandes l’espace de la guerre et de nouveau françaises depuis 1945 jusqu’à leurs décès. Leur histoire échappe ainsi à la seule tradition familiale pour devenir le symbole de tout un peuple balloté de part et d’autre d’une frontière mouvante au gré des guerres qui ensanglantèrent la planète. Marthe se souvient comment les Allemands étaient, pendant la Grande, devenus durs et sévères avec les populations françaises, et Mathilde, elle, n’a pas oublié comment les Français avaient chassé, entre 1918 et 1921, les familles allemandes influentes.

 

 

Ce livre écrit pas une journaliste n’est peut-être pas très littéraire, il s’attache plus à faire vivre ces deux femmes au destin parallèle, malgré des origines et des personnalités très différentes, faisant de tout ce qui les séparait des atouts pour construire une part de vie commune. Il fallut beaucoup de tolérance à Marthe, la bonne provinciale simple et pragmatique, pour accepter les caprices et la supériorité intellectuelle de Mathilde à l’arbre généalogique riche de plusieurs nationalités et peuplé de personnalités importantes. Il fallut aussi beaucoup de résignation et de courage à Mathilde pour supporter son statut de « boche » et accepter de vivre dans une ville trop petite pour ses rêves de grandeur.

 

 

Mais à la réflexion, ces destins ne sont pas tout à fait parallèles, car Mathilde y occupe plus de place que Marthe, sans doute que son rayonnement intellectuel a davantage fasciné sa petite-fille que la simplicité bon enfant de Marthe, mais il est un excellent rappel des événements d’alors et peut-être même plus encore car dans nos écoles on ne nous a jamais parlé des expulsions en Alsace, de la francisation forcée, de l’interdiction de parler français ou allemand selon le lieu et l’époque, si bien que nombreux étaient les enfants qui devaient parler une langue à la maison et une autre à l’école… La France s’est beaucoup glorifiée d’avoir ramené l’Alsace dans le giron de la patrie gauloise mais n’a pas tout dit sur les méthodes employées et sur les douleurs subies par les populations. Et certainement que les Allemands n’en ont pas dit plus quand ils ont rattaché l’Alsace à la grande nation germanique. Cette histoire est aussi un exemple de tout ce que les peuples installés aux marches des nations ont dû subir, subissent encore pour certains, lors des conflits armés entre ces nations : dans les Sudètes, en Silésie, dans le Memel land, etc… et aujourd’hui encore à l’est de l’Ukraine, en Moldavie à l’est du Dniepr, dans l’imbroglio caucasien…

 

 

Ce texte nous rappelle qu’à cette époque, notre belle république auréolée de sa belle devise où trône fièrement l’Egalité, « classe ses enfants, il y a les légitimes, les tolérés, les adoptés, les rejetés et les Boches ». N’oublions jamais !

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Marthe et Mathilde de Pascale Hugues
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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 07:37
Photos exclusives de Erwann BARGUILLET prises en Tanzanie
Photos exclusives de Erwann BARGUILLET prises en Tanzanie

Photos exclusives de Erwann BARGUILLET prises en Tanzanie

C'était l'heure où les bêtes viennent boire à l'étang de Yangali, débouchant des sentiers dispersés parmi les épineux. Le ciel, sous l'effet d'une éruption, laissait fondre sur le paysage une coulée fluorescente, allumant des incendies dans les ramures et découpant, en un dessin ombré, la silhouette des reliefs. Une colonie d'éléphants avait choisi ce moment pour s'avancer en fil indienne, d'un pas lent, une femelle âgée ouvrant la marche en agitant sa trompe et en battant des oreilles, et les jeunes jamais très loin de leurs mères. Parfois, ils sont une quarantaine à entrer dans l'eau, à s'asperger dans un brouhaha incroyable qui n'effraie nullement les oiseaux. De quoi se nourrissent-ils ? De pas moins de deux à trois quintaux d'herbes, de feuillages, d'écorces et de racines. En permanence, ils défrichent la savane qui n'a nul besoin de jardinier pour la paysager.

 

Arrêt sur Images- Au coeur du monde sauvageArrêt sur Images- Au coeur du monde sauvageArrêt sur Images- Au coeur du monde sauvage
Arrêt sur Images- Au coeur du monde sauvageArrêt sur Images- Au coeur du monde sauvage
Arrêt sur Images- Au coeur du monde sauvageArrêt sur Images- Au coeur du monde sauvage

Puis, arrivent en désordre les buffles, les zèbres, les gnous, les rhinocéros avec leur double corne et leurs quatre tonnes de chair et d'os et les nonchalantes girafes qui se plaisent à traîner autour des points d'eau et à grignoter, avec une indifférence incommensurable, épines et feuilles d'acacias de leur langue qui sort de leur bouche comme un long serpent bleu. Les lions viennent plus tard, après leur nuit de chasse et la grasse matinée qu'ils s'accordent, suivie d'une tout aussi longue sieste aux heures les plus chaudes. Ils préfèrent les crépuscules quand, au bord des étangs, sont terminés les embouteillages. A ce moment, il n'y a plus de mobile dans la savane, prête à s'enténébrer, que les singes, les hyènes et les chacals, tandis que se perçoivent, dans l'obscurité, des frémissements, des grondements, des craquements qui composent une rumeur continue et inquiètante.

Photos Erwann BARGUILLETPhotos Erwann BARGUILLET
Photos Erwann BARGUILLETPhotos Erwann BARGUILLET
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Photos Erwann BARGUILLET

Photos Erwann BarguilletPhotos Erwann Barguillet
Photos Erwann BarguilletPhotos Erwann Barguillet
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Photos Erwann Barguillet

Aucune mère ne l'est davantage que la lionne, aucune plus subtile dans sa manière de transmettre l'art de la chasse, la précision dans l'attaque, la bravoure dans le combat, la majesté dans l'attitude, l'autorité dans le comportement. Aucune plus courageuse pour protéger sa portée, plus vaillante face à l'adversité, mieux disposée à lutter jusqu'à la mort si l'un des siens est menacé. Montherlant a écrit à ce propose : "La lionne si le lion est tué attaque, tandis que le lion si la lionne est tuée s'enfuit." Tout est dit de ce qui sépare le mâle de la femelle.

Plus beau qu'elle avec sa crinière abondante, ses muscles puissants, ses dents et ses griffes redoutables, son rugissement que l'on entend jusqu'à sept kilomètres à la ronde, il ne se révèle pas moins paresseux, comptant sur les femelles du groupe pour assurer l'affût, l'approche, la poursuite, parfois la mise à mort, n'entrant le plus souvent en action que pour se prélever, avec une autorité impérieuse, sa part du lion. C'est un jouisseur imbu de ses privilèges et quelque peu flambeur. Gros dormeur et grand bâilleur devant l'Eternel, on le considère comme l'icône de la force et du courage, l'effigie de la puissance, alors qu'il serait plus juste de le prendre pour exemple de l'oisiveté...

Elle, effacée, plus petite, est cependant plus résistante, plus généreuse et active, chasseresse remarquable qui revient auprès des siens pour partager les agapes, prête à bondir, à foncer sur l'obstacle si nécessaire, jamais en repos, consciente jusqu'à l'anxiété de ses responsabilités. Merveilleux spectacle que ces joutes pleines de grâce auxquelles les mères se livrent avec leurs lionceaux, étonnantes scènes studieuses où la lionne apprend à sa portée à choisir sa proie, à la guetter, à affiner sa technique d'approche. Elle n'hésitera pas, d'un mouvement vif, à saisir le cou de son petit avec sa gueule, afin qu'il recommence, avec davantage de précision, le geste qui fera de lui un chasseur accompli. Les femelles ne se démobilisent  jamais et leur méthode d'enseignement paraît exemplaire. Les lionceaux rechignent mais finissent par obéir à ces mères exigeantes, jamais lasses de les éduquer.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   ( extraits de "Les signes pourpres" )

 

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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 09:21
LES COULEURS DE L'ENFANCE OU LE BEL ETE

Si les souvenirs m’assaillent,
Je ne m’en détourne pas. Je les prends
Afin que dans mon cœur ils flambent,
Ils y fassent un bel été.
Ton visage ne cesse pas de se recomposer.
L’onde y inscrit un sourire, y ébauche un pli.
Ainsi es-tu, présent ô combien ! Pacifié.
Si différent d’autrefois.
Je me rappelle que tu marchais
Avec cette retenue que, parfois,
Ont les femmes, les gens qui,
A leurs sépulcres, conduisent leurs défunts.
Mais, dans cet aujourd’hui,
Plein de sel et d’embrun, quelle douceur ombre
Ton visage, quel amour libère enfin ses secrets ?

 

 

Naguère, j’aimais à te voir venir parmi les haies de lauriers et de symphorines. Tu ressemblais à un pèlerin.

Les senteurs printanières se ramassaient sous les branches, on s’enivrait d’un chant de tourterelle, d’un baiser.

La vie avait les mêmes couleurs que l’enfance. Lentement elle nous envahissait. Nous passions des heures à deviner ce que le monde oubliait de nous montrer, des heures à surprendre l’irréalité.

Le soir s’allongeait contre la hanche d’une colline. Des murmures nous laissaient croire qu’autour de nous dansaient quelques anges candides. Paix à ceux qui entendent. Nos paroles se mêlaient au soliloque des blés.

 

 

Il faut que tu le saches : je marche dans ce pays depuis toujours. J’en fais le tour maintes fois. La nature y sort de sa dormance végétale comme d’une extase prolongée. De ses pores, on sent la vie sourdre, des frissons de sève passer sous l’écorce des bouleaux poudrés d’un blanc lunaire ou sous la livrée rousse des cyprès chauves.

C’est là que poussent les caroubiers, les marronniers rouges, que la mésange nonnette, le sansonnet et le rossignol des murailles, les sittelles et les troglodytes abritent leurs amours.

C’est là que les champs s’émaillent de coquelicots et de chrysanthèmes des près, que les talus se fleurissent de stellaires et de centaurées.

Dans l’étang roselier, les lueurs s’épanouissent comme des jaunets d’eau.

 

 

Alors qu’à la fourche d’un arbre mort
Un oiseau aiguise son cri,
Que dans un ciel marbré de gris
Une lueur ancienne se profile.
Demain, peut-être,
Des paroles donneront sens
A ce qui s’achève…

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE  ( Extraits de « Profil de la NUIT » 

 

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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 08:45
Du côté de Canaan de Sebastian Barry

Sebastian Barry écrit une page de la version la moins glorieuse de la mythologie des Irlandais expatriés aux Etats-Unis, l’histoire de tous ceux qui ont quitté l’Irlande sous la pression de la famine, des Anglais ou de ceux qui ne partageaient pas leurs idées, sans jamais trouver ni fortune, ni bonheur ; les laissés pour compte du rêve américain en quelque sort.

 

 

                                                    Du côté de Canaan

                                      Sebastian Barry (1955 - ….)

 

 

« J’ai quatre-vingt-neuf ans et je vais mettre fin à mes jours très bientôt. Comment puis-jet vivre sans Bill ? » Bill, son petit-fils revenu très marqué de la guerre dans les sables, s’est pendu dans les toilettes de son ancien lycée. Lilly Bere, Irlandaise émigrée aux Etats-Unis, veut cependant expliquer son geste, raconter sa vie, sa mère décédée en la mettant au monde, son père chef dans la police de Dublin qu’elle prenait pour un héros mais qui avait été le bras armé d’une répression violente contre des manifestants. « Et penser, de me souvenir. D’essayer. Toutes ces sombres affaires, ces histoires englouties, comme de vieilles chaussettes dans une vieille taie d’oreiller. Sans plus trop savoir quels poids de vérité elles contiennent ».

 

Lilly raconte son épopée, sa damnation, sa destinée, le sort d’une jeune irlandaise qui traversa quatre guerres en y laissant à chaque fois un morceau de sa vie, un bout d’elle-même, la plupart de ses illusions et une bonne partie de sa foi. La Grande Guerre, celle de 14, a enterré le frère chéri dans la glaise de Picardie, l’horrible guerre fratricide des années vingt l’a chassée brutalement d’Irlande avec son fiancé qui était dans le mauvais camp, plus par opportunité que par vocation, celui des « Tans », les fameux supplétifs de la police, celle du Vietnam qui lui a rendu un fils abîmé, incapable de retrouver sa place dans la société, et enfin celle des sables qui a anéanti son petit-fils revenu de la guerre seulement pour vivre un peu plus longtemps, mais si peu.

 

Sebastian Barry s’immisce habilement, et avec bonheur, dans la peau de cette très vieille femme qui a passé son temps à perdre ceux qu’elle aimait et qui ne veut plus rien perdre si ce n’est le bout de vie dont elle dispose encore. Il raconte sous sa plume la fatalité qui a frappé de nombreux Irlandais condamnés à quitter leur pays pour fuir l’Anglais ou les frères de sang qui ne partageaient pas leurs opinions. Une migration héroïque enfantant tout un pan d’une nouvelle nation forte et dynamique, une épopée mythologique et souvent cruelle, désormais inscrite dans les gènes d’un peuple, Cette destinée envoûtante, morbide, fatale, manque cependant un peu du souffle épique que de nombreux auteurs irlandais ont fait mugir dans la littérature depuis très longtemps. Dans celui-ci, on ressent davantage la résilience flétrie de cette vieille femme usée par trop de malheurs, le mélodrame qui aurait pu nourrir le livret d’un opéra mis en musique par Puccini ou Verdi. Mais, « Seuls les incroyants peuvent être vraiment croyants, seuls les perdants peuvent vraiment gagner ».

 

Il ne faut pas non plus occulter le choc frontal que l’auteur provoque entre la fatalité morbide qui a frappé les Irlandais et la certitude insolente de la nation américaine en pleine explosion. Une fiction qui se voudrait le témoignage d’une vieille femme venue aux Etats-Unis pour fuir les démons de son peuple qui finissent par la rattraper mais pas avant qu’elle ait pu inscrire ses pas dans le chemin de « l’american way of life ».

 

Denis Billamboz

 

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 08:11

France_Eure_et_Loir_Chartres_Cathedrale_nuit_02.jpg

 

 

« Si la cathédrale est un miroir du monde, elle est d’abord le monde dans le miroir divin. »

                                                                               

                                                                                                               André MALRAUX

 

 

« En arrivant dans un pays, c’est la première chose qui frappe, elle domine le paysage, elle en est le centre » - souligne l’historien de l’art Louis Gillet. Ces audacieuses réalisations sont l’apanage des XIIe et XIIIe siècles, longtemps considérés à tort comme des âges obscurs. Oui, ce sont au cours de ces deux siècles que l’on a élevé en France, et un peu partout en Europe, ces merveilles romanes puis gothiques, prouvant que l’architecture la plus complexe, la plus hardie et novatrice était déjà à la portée des hommes de l’époque. Avant d’être un monument, chaque cathédrale fut d’abord un chantier, peuplé d’une foule d’oeuvriers, pour reprendre le mot de l’historien François Icher. Cette communauté de métiers fut à l’origine du compagnonnage qui a perduré jusqu’à aujourd’hui. Ces derniers, comme leurs ancêtres médiévaux, communient toujours dans un même esprit, reposant sur l’amour du travail bien fait, le souci de transmettre un savoir-faire et un savoir-être, un esprit communautaire fondé sur le métier et l’entraide. Mais, à l’origine d’un édifice, il y a d’abord le maître d’œuvre, celui qui aura les capacités requises pour assurer les plans, ensuite la bonne marche du chantier où il arrivait que plusieurs architectes se succèdent. Ce fut le cas pour Strasbourg. Ce grand art français, par excellence, nous a valu un ensemble religieux architectural d’une beauté inégalée qui a eu l’immense privilège de doter la France d’incomparables chefs-d’œuvre.

 

On se souvient du jeune Goethe, alors étudiant à Strasbourg, s’émerveillant devant la splendeur de Notre-Dame de Paris, splendeur que le XIXe siècle réhabilitera définitivement après une trop longue traversée d’indifférence de la part des siècles précédents. Alors, posons-nous la question : qu’est-ce que le gothique ? Une révolution nous dit Alain Erlande-Brandeburg, révolution architecturale marquant une rupture avec le roman, provoquée par une transformation sans précédent de la société, dont la poussée démographique se doublait de l’expansion d’une agriculture mieux maîtrisée. Ces nouvelles cathédrales se caractérisaient par l’importance accordée à la lumière  et, par conséquent, au vitrail, afin que chacune d’elles soit en harmonie avec le ciel et la terre. Elles s’édifiaient le plus souvent sur l’ancienne que l’on détruisait au fur et à mesure que les travaux avançaient. On pouvait ainsi continuer à exercer le culte pendant la durée des chantiers qui était longue de plusieurs années. Ces derniers s’arrêtaient les dimanches et les jours fériés. On a oublié que le Moyen-Age est l’une des périodes de notre histoire qui a accordé le plus de jours fériés aux ouvriers et aux paysans.

 

Curieusement le gothique est né deux fois : au début du XIIe siècle où, flamboyant, majestueux, rayonnant, il dominait les paysages, sorte de cité céleste qui plongeait ses racines dans la cité terrestre, et au XIXe siècle lorsque artistes, écrivains et historiens le redécouvrirent et l’immortalisèrent une seconde fois. La vogue littéraire du roman gothique lancée par le britannique Horace Wolpole, funèbre et sentimentale à souhait, sera suivie par un travail plus élaboré, formulé sous la plume d’un historien de l’art comme John Ruskin*, qui envisageait celui-ci avec compétence et rigueur.

 

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En France, après Chateaubriand et son phrasé aussi flamboyante qu’une cathédrale de pierre, c’est Victor Hugo qui la réhabilite vraiment avec son «  Notre-Dame de Paris », ajoutant toute une faune païenne à sa veine carnavalesque. Dans la lignée des écrivains symbolistes, convertis au catholicisme, il faut nommer Huysmans qui publie en 1898 un ouvrage consacré à Chartres «  La cathédrale ». Autant Hugo nous donnait à lire une dramaturgie minérale, autant Huysmans préférera une «  théophanie ésotérique », loin de tout excès de plume.

 

Par la suite, on retrouvera un peu partout la cathédrale dans la littérature, chez Romain Rolland et Aragon, dans la poésie de Jean Richepin, d’Emile Verhaeren et surtout dans celle de Charles Péguy dont «  La présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartes » est un pur chef-d’œuvre. L’auteur, redevenu pèlerin, n’a pour seul phare que les flèches de la cathédrale, « cette pierre sans tache, sans faute, la plus haute oraison qu’on ait jamais portée ». Et n’oublions pas Paul Claudel soudain converti derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, événement qui orientera définitivement et sa vie et son œuvre.

 

Mais les peintres ne sont pas en reste. Ainsi Monet, qui a laissé une série d’une trentaine de toiles de la façade de la cathédrale de Rouen saisie à toutes les heures du jour, de l’aube au crépuscule, renouant avec l’esprit médiéval : la cathédrale comme variation de lumière, fondement du gothique comme de la peinture impressionniste. Chagall fera encore mieux en réalisant des vitraux pour les cathédrales de Reims et de Metz. Chacun a ainsi sa cathédrale idéale. C’est dire qu’elles ont marqué l’imaginaire de l’homme, croyant ou non…à jamais.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

* Voir mon article sur John Ruskin, en cliquant  sur son titre :   John Ruskin ou le culte de la beauté

 

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