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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 08:12
Marcel Proust, lecteur  ( suite et fin )

Nous savons, d’autre part, que le fait de trouver sa voix personnelle est survenu tardivement dans sa vie, d’où l’intérêt, la curiosité qu’il a accordé à écouter, entendre, disséquer celles des autres. Ainsi ses lectures ont-elles participé au dynamisme permanent de son évolution créatrice, sans qu’il ne cède jamais à la tentation de les imiter. Sa formidable culture littéraire est un des éléments constitutif de son génie, de cette structure interne qui lui a permis d’élever son œuvre à la hauteur de ses aspirations secrètes. Aurait-il été l’écrivain qu’il fût s’il n’avait pas été un pareil lecteur ? Probablement pas ! C’est d’ailleurs grâce à ses lectures, nombreuses et attentives, qu’il a pu truffer de citations les dialogues de ses personnages et donner à chacun une voix particulière et étonnement personnelle. Ses amis prétendaient qu’il avait tout lu et rien oublié.

 

Parmi les grands textes qui l’ont forgé et ont fait de lui un héritier, il faut citer les incontournables : Racine, Madame de Sévigné, Ruskin, Edgar Poe et Dostoïevski. A Edgar Poe, par exemple, il empruntera ni plus, ni moins, sa méthode de composition, celle-ci étant capitale pour tout écrivain et elle le sera d’autant plus que celle de Poe est originale : commencer par la fin. Proust n’hésitera pas à suivre ce conseil après avoir lu Poe et écrira, dans une lettre à Mme Straus, cette phrase énigmatique à l’époque : « Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. » La suggestion d’Edgar Poe vient de rencontrer un émule. On voit qu’aucun acquis théorique n’est perdu pour Marcel et qu’il récolte son miel au fur et à mesure de ses lectures, sachant les sucs des fleurs qui lui sont les plus favorables. Et il poursuit : « Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » Ainsi obéit-il aux impératifs d’un plan secret, transposant une construction en un parcours de vie, la vie étant le symbole incarné d’une existence.  Que faisait d’autre Baudelaire en notant à son tour : « Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit les premières. », sinon de paraphraser Poe qui considérait toute œuvre comme une totalité préconçue.

 

Chez Madame de Sévigné, ce que Proust admirera le plus, à la suite de sa grand-mère et de sa mère, sera l’élégance du style, et à ces deux êtres indissociables de sa vie réelle, il ajoutera le personnage fictif de Mme de Villeparisis qui aura, au sujet de l’épistolière, une longue discussion avec le baron de Charlus dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ; ainsi Proust se plaît-il à nous plonger dans le Grand-Siècle avec ses formules et gestes de politesse inculqués comme un art.

 

« Mais ce parti pris de virilité ne l’empêchait pas d’avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de décrire pour ma grand-mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant qu’elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d’être séparée de cette ennuyeuse Mme de Grignan : - Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C’était du reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L’habitant du Monomotapa de La Fontaine, courant chez son ami qui lui est apparu un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus grand des maux est l’absence de l’autre pigeon, vous semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C’est si beau ce qu’elle dit quand elle la quitte : « Cette séparation me fait une douleur à l’âme, que je sens comme un mal du corps. Dans l’absence, on est libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.

Ma grand-mère était ravie d’entendre parler de ces Lettres exactement de la façon qu’elle l’eût fait. Elle s’étonnait qu’un homme pût les comprendre si bien. Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses, une sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard, quand nous fûmes seuls et parlâmes tous les deux de lui, qu’il avait dû subir l’influence profonde d’une femme, sa mère, ou plus tard sa fille s’il avait des enfants. Moi je pensai : une maîtresse, en me reportant à l’influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre compte à quel point les femmes avec lesquelles ils vivent affinent les hommes. Une fois près de sa fille, elle n’avait probablement rien à lui dire, répondit Mme de Villeparisis.

Certainement si ; fût-ce de ce qu’elle appelait « choses si légères qu’il n’y a que vous et moi qui les remarquions ». Et en tous cas, elle était près d’elle. Et La Bruyère nous dit que c’est tout : « Etre près des gens qu’on aime, leur parler, ne leur parler point, tout est égal ». Il a raison ; c’est le seul bonheur, ajouta M. de Charlus d’une voix mélancolique ; et ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée qu’on le goûte bien rarement ; Mme de Sévigné a été en somme moins à plaindre que d’autres. Elle a passé une grande partie de sa vie auprès de ce qu’elle aimait. »

 

Par ailleurs, le fait que John Ruskin, Stevenson, George Eliot ou Thomas Hardy soient peu mentionnés dans La Recherche ne signifie nullement qu’ils ont eu peu d’influence auprès du lecteur Proust. Comme Baudelaire, peu cité également, ils ont été entièrement intériorisés. Dans une lettre à Robert de Billy, Proust s’en explique : « C’est curieux que dans tous les genres les plus différents, de George Eliot à Hardy, de Stevenson à Emerson, il n’y a pas de littérature qui ait sur moi un pouvoir comparable à la littérature anglaise et américaine. L’Allemagne, l’Italie, bien souvent la France me laissent indifférent. Mais deux pages du « Moulin sur la Floss »  (d’Eliot) me font pleurer. » Et dans cette lettre, Proust ne fait même pas allusion à  Ruskin, pas plus que dans son œuvre d’ailleurs, alors que son influence fut, à maints égards, déterminante. Voilà un auteur qu’il a traduit avec l’aide de sa mère et qui l’a ouvert à la beauté de l’art médiéval, tout en lui inspirant nombre des propos qu’il placera dans la bouche du peintre Elstir. Proust passera neuf années dans l’obsession de Ruskin et finira par s’éloigner, car il lui fallait désormais – pour exister lui-même – se détacher du vieux maître, tuer le père, de façon « à renoncer à ce qu’on aime pour le recréer ». Du moins le chroniqueur anglais aura-il eu le mérite d’ouvrir les yeux du jeune Marcel sur l'art en général : peinture, architecture, littérature mais également géologie, botanique, ornithologie, économie politique, il semble que presqu’aucun sujet n’ait échappé à la curiosité et à l’esprit d’analyse de Ruskin. Proust le découvrit grâce à Robert de la Sizeranne et à son étude « Ruskin et la religion de la beauté », dont le titre ne pouvait manquer de retenir son attention. Pour Ruskin, l’artiste était le lien entre la nature et l’homme et, son obligation, celle de ne dépeindre que ce qu’il voit, considération qui confortait Proust, celui-ci estimant ne pas avoir d’imagination. Sa passion naissante pour le philosophe anglais sera si totale qu’il abandonnera la rédaction un peu brouillonne de « Jean Santeuil » pour s’atteler à la traduction de « La bible d’Amiens ». Cette traduction se fera avec l’aide de sa mère, qui maîtrisait parfaitement l’anglais, contrairement à son fils, et les rapprochera d’autant plus qu’Adrien Proust venait de mourir. Mais le traducteur de Ruskin cherchait déjà la forme d’une œuvre personnelle et cette œuvre, en cours de traduction, avait le mérite de lui révéler une structure dont il recueillait précieusement les éléments constitutifs pour se les appliquer à lui-même. Ainsi Ruskin et Poe auront-ils largement contribué à forger la technique de la construction de La Recherche. Ce qui n’est pas une mince influence !

 

Sa relation avec la littérature russe est différente. D’abord Tolstoï, « ce dieu serein » qu’il place très haut dans le panthéon de ses artistes, bien au-dessus de Balzac, pour la simple raison qu’il considérait sa conception romanesque proche de l’idéal littéraire. Il écrira dans « Contre Sainte-Beuve » :
« L’impression de puissance et de vie chez Tolstoï vient précisément de ce qui n’est pas observé, mais que chaque geste, chaque parole, chaque action n’étant que la signification d’une loi, on se sent mouvoir au sein d’une multitude de lois. »

 

Quant à Dostoïevski, c’est l’obsession du crime qui le fascinait : « Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. » Un jour, alors qu’un journaliste lui demandait quel était le plus beau roman du monde qu’il ait lu, Proust avait répondu : L’idiot de Dostoïevski. Il avouera même à Gaston Gallimard qu’il  y a beaucoup de Dostoïevski dans la conception de « Du côté de Guermantes ». Dans « La Prisonnière », il s’en explique longuement à Albertine qui devait trouver cela bien ennuyeux :

 

Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevsky ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un Crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je viens avec vous à Versailles comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et juste en face de celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contentera pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevsky cette préoccupation de l’assassinat  a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie…

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevsky… Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé pour lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous les Lebedev, Karamazov, Ivolguine, Segrev, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être pourtant n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle au fond courante. En tout cas elle est à la fois pleine de vérités, profonde et unique, n’appartenant qu’à Dostoïevsky.

 

Proust s’insérait ainsi dans une lignée en digne héritier de la littérature, littérature qui a façonné son art puisqu’il sut toujours s’abreuver aux sources les plus pures. Racine, en particulier, tient un rôle capital dans « La Recherche », c’est la raison pour laquelle je l’ai gardé pour la fin car de tous les écrivains qui ont accompagné, nourri l’imaginaire proustien, aucun n’occupe la place dévolue à Racine, essentielle pour la compréhension du personnage du narrateur. Lors de ses études, Proust avait rédigé une composition française qui consistait à comparer Corneille et Racine et l’élève Proust, sans chercher à dissimuler un penchant évident pour l’auteur de Bérénice, « le poète de la rébellion farouche », soulignait honnêtement les évidentes qualités du « précurseur génial ». « Aimer passionnément Racine, ce sera simplement aimer la plus profonde, la plus tendre, la plus douloureuse, la plus sincère intuition de tant de vies charmantes et martyrisées, comme aimer passionnément Corneille, ce serait aimer dans toute son intègre beauté, dans sa fierté inaltérable, la plus haute réalisation d’un idéal héroïque » - écrira-t-il plus tard dans « Contre Sainte-Beuve ». Dans « La Recherche », il faut avouer que Corneille est passablement oublié au profit de Racine, présent et même omniprésent depuis l’enfance du narrateur à Combray jusqu’au dénouement de ses amours avec Albertine. Il saura, comme le souligne finement Mme Muhlstein dans son ouvrage « La bibliothèque de Marcel Proust », fausser le sens de certaines tirades et créer une lecture homosexuelle d’un comique inégalable d’ « Athalie » ou d’ « Esther » et utiliser « Phèdre » afin d’illustrer les tragiques ravages provoqués par la jalousie et l’amour repoussé dans « La Fugitive », Phèdre étant pour Proust le symbole même de l’amour maladie. En effet, Phèdre aime son beau-fils Hippolyte et s’en ouvre à sa confidente Oenone. Mais voilà que l’on annonce la mort de Thésée son époux, aussi Phèdre se demande-t-elle si elle n’a pas le droit désormais d’aimer Hippolyte. Peu de temps après, la nouvelle est démentie et, prise de remords, Phèdre est sur le point d’avouer son indignité à son époux. De son côté, Oenone, craignant qu’elle ne se donne la mort, déclare à Thésée qu’Hippolyte a tenté de séduire Phèdre. Thésée prie alors Neptune, dieu de la mer, de le venger et Phèdre, torturée par la jalousie en apprenant qu’Hippolyte aime Aricie, laisse le destin s’accomplir. Au dernier acte, Oenone est démasquée et se jette dans les flots, Hippolyte a été dévoré par un monstre marin et Phèdre, ayant avalé un poison, révèle la vérité à Thésée et meurt à ses pieds.

 

Voyons maintenant comme Proust va utiliser le thème et se l’approprier dans « La Fugitive » :

 

« Mais que, par un départ, l’être indifférent nous soit retiré, et nous ne pouvons plus vivre. Or, l’argument de Phèdre ne réunissait-il pas ces deux cas ? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris soin de s’offrir à son inimitié, par scrupule dit-elle (ou plutôt lui fait dire le poète), plutôt parce qu’elle ne voit pas à quoi elle arriverait et qu’elle ne se sent pas aimée, Phèdre n’y tient plus. Elle vient lui avouer son amour, et c’est la scène que je m’étais si souvent récitée :

 

« On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous. »

 

Sans doute cette raison du départ d’Hippolyte est accessoire, peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et même quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d’avoir été mal comprise :

 

« …Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire… »

 

On peut croire que c’est parce qu’Hippolyte a repoussé sa déclaration :

 

« Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ? »

 

Mais il n’aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu’il valait peu de chose. Mais dès qu’elle voit qu’il n’est pas atteint, qu’Hippolyte croit avoir mal compris et s’excuse, alors, comme moi venant de rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu’au bout sa chance :

 

« Ah ! cruel, tu m’as trop entendue. »

 

Et il n’y a pas jusqu’aux duretés qu’on m’avait racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l’égard d’Albertine, duretés qui substituèrent à l’amour antérieur un nouveau, fait de pitié, d’attendrissement, de besoin d’effusion et qui ne faisait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène :

« Tu me haïssais, je ne t’aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

 

La preuve que le soin de sa gloire n’est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c’est qu’elle pardonnerait à Hippolyte et s’arracherait aux conseils d’Oenone, si elle n’apprenait à ce moment qu’Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de la réputation. C’est alors qu’elle laisse Oenone  (qui n’est que le nom de la pire partie d’elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «  du soin de le défendre » et envoie ainsi celui qui ne veut pas d’elle à un destin dont les calamités ne la consolent d’ailleurs nullement elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort d’Hippolyte. C’est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les scrupules « jansénistes », comme eût dit Bergotte, que Racine a donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que m’apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux de ma propre existence. »


Ainsi, dans l’ensemble de « La Recherche », les citations de Racine sont-elles nombreuses et diverses pour souligner les sentiments éternels ou particuliers éprouvés par les personnages. L’auteur ne cessera d’avoir recours aux vers d’ « Athalie » pour décrire la chute de Nissim Bernard, l’oncle de Bloch, qui se plaît à débaucher un commis du Grand Hôtel ou un garçon de ferme et use de sa majestueuse sévérité pour pointer du doigt les manœuvres de ce vieux vicieux vantard et sans scrupules. Cette symbiose entre deux écrivains de génie permet au plus moderne des deux d’oser utiliser le langage classique de l’aîné avec aisance et une indiscutable effronterie.

 

Nous voyons que la lecture a non seulement contribué à élaborer la culture de l’enfant, puis de l’adolescent Proust, mais qu’elle l’a éveillé à des mondes divers dont celui très vaste des idées, a provoqué en lui des émotions nombreuses et l’a éclairé intellectuellement, tout en façonnant ses goûts. Le lecteur qu’il a été, si attentif, si curieux, si avide, si exigeant,  se retrouve dans l’écrivain qu’il sera tout aussi attentif et soucieux de s’insérer dans une filiation et de n’accepter l’héritage qu’en veillant à l’élargir,  l’approfondir, le renouveler. Si, dans un premier temps, il se consacre aux livres des autres comme ce sera le cas avec la traduction de « La Bible d’Amiens » de John Ruskin et ose des pastiches grâce à son talent d’imitateur, une fois ces étapes franchies, il lui faut se lancer et épouser la grande aventure qui est celle de l’écrivain vivant dans l’impatience, la jubilation, le doute, la douleur de la gestation, consacrant ses ultimes forces «  à la transcription d’un univers qui est à redessiner tout entier » - soulignera-t-il. Mais l’idée de lecteur ne le quittera jamais, conscient qu’il ne travaille que dans le but d’éveiller l’intelligence de milliers de lecteurs à venir, afin, qu’à leur tour, ils se penchent sur «  le grand miroir de l’esprit (qui) reflète une réalité nouvelle ».

 

Si lire, c’est partager, écrire, c’est se donner et, en se donnant, se multiplier, s’universaliser. Il est vrai que pour Proust, la vie est avant tout une recréation de l’intelligence, le vrai réel est celui que notre imagination recompose et transcende, tant il est vrai que l’essentiel – et là il rejoint Saint-Exupéry – est invisible pour les yeux et ne l’est que pour l’œil intérieur, c’est-à-dire le coeur. C’est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c’est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l’espace et du temps. « Proust a eu mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s’est immolé dans la douloureuse gestation de l’œuvre et si, en épuisant ce vécu, il s’est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption est avant tout envisagée dans une optique humaine. Proust ne demande pas à un dieu de lui prêter sa force, il s’honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les anges et les saints de le délivrer du mal, il s’en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s’approche de Dostoïevski, c’est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble. Car c’est l’œuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante et rédemptrice, elle qui se partage. Elle est le lieu de rencontre privilégié, comme l’est le chœur de la cathédrale que Proust s’est plu à édifier afin que l’auteur et le lecteur soient unis dans une semblable communion d’esprit. C’est bien là la seule forme de communion dont il avait rêvé lorsqu’il nous demandait de nous pencher sur nous-mêmes, de nous examiner avec probité afin de déceler en nous des traits communs à tous les hommes »*. En le lisant, nous devenons les lecteurs de nous-mêmes comme autrefois, en lisant les autres, Proust s’était révélé à lui-même.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*« Proust ou la recherche de la rédemption » Armelle Barguillet Hauteloire  - Editions de Paris

 

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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 07:51
La folie que c'est d'écrire d'Alexandra Bitouzet

J’ai rencontré, et découvert par la même occasion, Alexandra à la Foire du livre de Bruxelles en févriers dernier, je connaissais son éditeur, je lui ai fait confiance j’ai acheté le premier roman de cette jeune femme et j’en ai été ravi. Alexandra a du talent et de la rage, elle devrait réussir dans les lettres.

 

 

                                         La folie que c’est d’écrire

                                   Alexandra Bitouzet (1980 - ….)

 

 

A l’occasion d’un long voyage en train, je me suis laissé entortiller dans les lacs de la folie qu’Alexandra a tressés dans ce texte, pour en sortir, j’ai essayé de distinguer ce qui pourrait appartenir à l’auteure, Alexandra, de ce qui pourrait provenir de la narratrice Esther. Evidemment cette démarche est extrêmement subjective mais, comme le proclame Marcos Malavia (je le répète souvent, chaque fois que ça m’arrange), chaque lecteur invente un livre différent, alors pourquoi me gêner. Il y a trop de souffrance, trop de violence, trop de mauvaise foi dans ce livre pour une seule personne.

 

Alexandra a inventé Esther une jeune fille qui devient trop vite mère, par hasard, sans envie réelle, sans motivation particulière. Elle n’arrive pas à mener concomitamment sa vie de mère, sa vie d’épouse de moins en moins amoureuse et de moins en moins aimée et considérée, sa vie d’employée par nécessité alimentaire et sa vie d’écrivain qu’elle veut absolument devenir par besoin intellectuel et psychologique, par égo, pour démontrer ce dont elle est capable. Elle s’enfonce dans une spirale névrotique mortifère. « J’avais l’impression que pour être femme et mère et salariée et écrivain, il m’aurait fallu des journées de trente-cinq heures ».

 

Je n’ai aucune connaissance en pathologie neurologique, j’ai attribué la folie à Esther, une folie qui n’a pas grand-chose à voir avec celle que j’ai lue récemment dans les lignes de Sylvia Plath, plutôt une forme de paranoïa issue d’une enfance trop douloureuse : son père battait sa mère sans qu’elle se rebelle même quand les coups sont devenus particulièrement cruels. Ainsi Esther serait porteuse de la phobie des hommes par transfert de la haine qu’elle vouait à son père, à l’ensemble de la gente masculine. Alexandra apporterait, elle, la version féministe militante, je ne pense pas qu’une profonde paranoïa s’accommode bien d’une forme de militantisme quelconque et d’un féminisme assez conventionnel.

 

La relation à l’homme pour l’une, Esther, peut-être, se transforme en une forme de rejet de son propre sexe, elle n’accepte pas d’être une femme car les femmes sont vouées à échouer. « Mais le pire de tout, ça n’était pas ce dégoût que les mâles m’inspiraient, le pire c’était cette répugnance que je m’infligeais à moi-même». « Frustrée d’être à tout jamais une femme. Une femme et rien d’autre ». Alors que l’auteure, elle, serait plutôt militante de la cause des femmes. Mais tout cela n’est peut-être pas si simple, les deux femmes se confondent parfois en évoquant le genre et ses incidences sur la création littéraire et la vie en général. « Ce que vous appelez féminisme n’est ni plus ni moins que de la paranoïa. La fenêtre entre les deux est ténue… ». Alexandra sait ce qu’on pourrait penser de son texte et que tout cela est bien complexe et plonge certainement ses racines dans quelque chose qui n’appartient pas à ce récit.

 

Le besoin d’écrire d’Esther est un besoin vital qui relève de la nécessité de faire sortir ce qu’elle ne peut pas dire, d’évacuer ce qui l’étouffe, alors qu’Alexandra serait davantage porteuse d’un besoin de reconnaissance, de réussite, de notoriété. « Mon roman, une fois publié, allait faire de moi quelque chose ou quelqu’un d’autre que cette mère, cette épouse ou cette secrétaire ». Dans le texte, deux notions s’affrontent : la notion d’écriture qui relève du besoin de dire qui appartient plus à Esther et celle de littérature qui relève plus de l’envie de notoriété. L’écriture peut avoir une version thérapeutique que la littérature n’a pas, la littérature est un art et en aucun cas une thérapie, elle est la fille du talent alors que l’écriture peut-être celui de la douleur et de la souffrance. « La littérature est comme le ventre d’une mère », lieu de naissance et de création.

 

Il restera toujours ce texte que j’ai lu presque d’une seule traite et que, même si j’ai eu envie parfois de le jeter tant le récit est violent, tout au long de mon voyage, je n’ai jamais pu le poser, le thème n’y est pas pour rien mais je pense que l’écriture y est encore pour plus. Alexandra a l’art d’enfermer le lecteur dans ses mots sans jamais le laisser s’évader, elle le ligote littéralement, le conservant à la merci des mots qu’elle partage avec son héroïne.

 

Voilà comment je pourrais décrire la folie d’écrire, le livre que j’ai inventé après la lecture du texte d’Alexandra Bitouzet. Mais, tout cela n’a aucune importance puisque l’auteure, ou simplement l’héroïne, a décrété que les hommes n’y comprendraient rien.

 

Denis Billamboz

 

 

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 09:05
avec mon mari et Adèle - Photos Edmée de Xhavée
avec mon mari et Adèle - Photos Edmée de Xhavée

avec mon mari et Adèle - Photos Edmée de Xhavée

Il y a des moments de la vie qui sont inscrits dans notre mémoire sans qu’ils aient pour autant été exceptionnels, des moments comme en suspens par leur grâce et leur harmonie et que nous nous plaisons à évoquer parce qu’ils nous apaisent, nous réconfortent, nous assurent que la vie est belle lorsqu’elle est ainsi simple et tranquille. L’hiver, ces moments se passent souvent devant un feu de cheminée à griller des châtaignes, à écouter un conteur ami, à partager une soirée crêpes ; l’été, dans un jardin, à l’ombre d’une charmille, par une journée douce et ensoleillée enivrée de parfums végétaux, auprès de l’oiseau qui chante, des insectes qui bourdonnent, dans l’éclat d’une lumière filtrée par les feuilles ; oui, des moments semblables à des récréations parce qu’ils savent dénouer les tensions, apaiser, encourager, se présenter pareils à des parenthèses dans l’accélération du temps.

 

 

 

C’était hier, ce sera demain, qu’importe !, ces moments sont nos havres de paix que l’on se plaît à évoquer, à marquer d’une pierre blanche comme des instantanés de bonheur où n’intervient aucun intérêt général ou particulier. Etre là, ensemble, dans une aura de convivialité où l’écheveau des mots se démêle, où les regards confluent, où les gestes s’allient miraculeusement, des moments que nous avons tous connus pour leur transparence, leur rayonnement, leur sérénité. Nous pourrions les nommer nos « heures exquises » parce que lumineuses, paisibles, mélodieuses parmi les bruits trop souvent heurtés et inutilement accélérés de nos existences quotidiennes. Le poète écrivait « Ô temps, suspends ton vol ! ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette heure, de ces heures comme enchâssées, hors d’atteinte, dans nos mémoires et nos cœurs !

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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avec Edmée de Xhavée, mon amie écrivain

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 07:22
Jardins de papier d'Evelyne Bloch-Dano

Lorsqu’un auteur m’invite à le suivre dans un univers de jardins, de senteurs, de richesses bocagères, miroir qui reflète le tableau le plus ouvragé, le plus naturel, le plus bucolique qui soit, je lui emboîte bien volontiers le pas. Comment résister au charme envoûtant de jardins aussi divers que ceux proposés par Evelyne Bloch-Dano qui nous convie non seulement à les visiter dans leur multiplicité, mais à partager avec quelques écrivains leurs jardins imaginaires, jardins de papier qu’elle nous aide à déchiffrer dans leur beauté cachée, incitant le lecteur à flâner un moment dans ces « cloîtres de papier ».

 

Oui, grâce à elle et à sa plume fleurie, nous lisons tout en respirant l’odeur d’une terre mouillée, en écoutant le bourdonnement d’une abeille ou le battement d’ailes d’un pigeon, et nous nous promenons voluptueusement dans ce livre comme dans un parc, celui où notre enfance se recueille encore. Du jardin des origines, à l’aube de l’humanité, lorsque la terre était un vaste univers minéral et végétal baigné d’eau océane, aux jardins bibliques que nous évoquent les textes sacrés, enfin à ceux d’Homère et de Nausicaa, nous allons parcourir des lieux en son aimable compagnie, contemplant successivement les jardins médiévaux où le potager était encore inséparable de la maison, ceux de la Renaissance qui illustrent une philosophie de l’existence et un art de vivre, pour s’arrêter longuement dans les jardins à la Française, plantés de jasmins rosés et d’orangers, de Versailles, Vaux-le-Vicomte, Chantilly, comble de la civilisation avec leurs parterres de broderies florales, leurs miroirs d’eau et leurs perspectives allongées à l’infini. Oui, un parcours illustré de descriptions enchanteresses où l’imagination vacille comme débordée par tant de majesté. Et nous n’avons pas tout vu : les jardins à l’anglaise m’apparaissent comme un point d’orgue, étant de tous les jardins du monde ceux que je préfère, grâce à leur désordre harmonieux, à l’alliance de leurs couleurs, aux sous-bois empreints de rêverie.

 

Mais les jardins de roman n’en ont pas moins leur séduction, lorsque Jean-Jacques Rousseau nous y emmène en apôtre des sources et des bois, complice du ravissement provoqué par la sensualité végétale, les berceaux enjolivés de bosquets et buissons, les baies sauvages et les guirlandes odorantes de liserons et de chèvrefeuilles. On musarde aussi volontiers à Nohant auprès de George Sand, au cœur de cette bohême qu’elle entendait conserver  « afin que corps et esprit ne soient pas séparés », puis nous cuillerons la fleur sans parfum du « Lys dans la vallée », simplement belle et délicate, précieuse et intouchable, avant de nous égayer dans quelques jardins provinciaux fleuris de parterres et ombrés de tilleuls et d’acacias. Nous apprécierons ensuite les jardins réanimés par Marcel Proust, isolé dans son arche de liège, dont la plume sait nous enivrer de l’odeur sucrée des aubépines du jardin de l'enfance qui serpente encore aujourd’hui à Illiers-Combray, avant de passer un moment avec  André Gide dont « La porte étroite » s’ouvre sur l’herbier de la Roque-Baignard, enfin ce sera auprès de Colette que nous nous reposerons en ses mille et un jardins gavés de senteurs botaniques, dont celui de « La treille muscate », des roses et volubilis pieusement arrosés par Sido, lieu privilégié à l’éclosion de la vie que l’auteur des « Vrilles de la vigne » savait si bien nous décrire avec des mots évocateurs empreints de saveurs multiples.

 

Pour mettre fin à ce pèlerinage, nous serons auprès de Christian Bobin dans un clos peuplé d’oiseaux qui ignorent l’existence du mal, un abri tranquille que l’auteur du « Très-bas » s’emploie à chanter en soulignant l’attrait des petites choses et des joies simples, ce réel infinitésimal qui seul protège du désastre. Alors louange soit faite au brin d’herbe et à la charmille et  à ce voyage ensorcelant dans des jardins de rêve et des rêves de papier.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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jardin à la française

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à Nohant auprès de George Sand

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 07:35
Leon et Louise de Alex Capus

Une jolie histoire d’amour contrariée par la grande histoire, celle qui disperse les peuples, sépare les amoureux et, hélas, anéantit de nombreux individus, la saga d’une famille, les tribulations d’un amour singulier, mais surtout un témoignage de la vie des familles françaises moyennes sous l’Occupation.

 

 

 

                                        Léon et Louise

                                 Alex Capus (1961 - ….)

 

 

 

« - Quelqu’un la connait ?

  • C’est… ?
  • … peut-être…
  • Tu penses ?
  •  

 

…  J’avais compris au premier coup d‘œil que cette femme n’était pas de la famille…Est-ce que c’était vraiment cette Melle Janvier ? Elle avait donc osé ? » La famille Le Gall au grand complet assiste,  en la cathédrale Notre-Dame de Paris, aux obsèques de l’aïeul quand une petite bonne femme digne, élégante, se dirige très droite vers la dépouille qu’elle embrasse avec beaucoup de tendresse. 

 

 

L’auteur, l'un des petits-fils de Léon Le Gall inhumé en ce jour, décide alors de raconter l’amour qui a réuni, par-delà les crises, les guerres et autres misères, ce grand-père énigmatique et cette petite bonne femme très sûre d’elle. Léon, 17 ans en 1918 à Cherbourg, est fâché avec son père, les études et les efforts en général, il décide donc de quitter les études et de s’inscrire dans le service du travail volontaire et trouve ainsi un emploi de télégraphiste à la gare de Saint-Luc-sur-Oise où il rencontre une jeune et charmante fille dont il ne saura jamais rien car non seulement elle ne veut pas parler d’elle mais leur histoire est brutalement interrompue par un bombardement sur la route du Tréport, après leur première sortie en amoureux.

 

 

Dix ans plus tard, place Saint Michel à Paris, les deux jeunes gens se rencontrent pour une soirée en amoureux qui n’aura aucune suite, Louise ne voulant pas être la cause de la rupture d’un ménage qui a déjà des enfants. « Et qu’en penses-tu : crois-tu que cela aurait marché entre nous si nous avions eu plus de temps ensemble ? Ma tête répond non, mon cœur dit oui ». Léon accepte l’épreuve par devoir plus que par amour de sa femme et de ses enfants.  Douze ans plus tard, Louise part avec l’or de la Banque de France dans une lointaine colonie d’où elle enverra quelques lettres à Léon qui s’enferme de plus en plus dans le silence tout en assurant le gîte, le couvert et une certaine sécurité à sa famille. La guerre finie, Louise vient, comme elle l’a promis, le sortir de son apathie et de sa mélancolie.

 

 

Cette étonnante histoire d’amour sans amoureux, les deux tourtereaux ne s’oublient jamais mais ne se voient pas davantage, est très émouvante, elle touchera surtout ceux qui ont connu un bel amour de jeunesse, un amour qui n’a pas eu le temps de se consumer et n’a pas été complètement consommé, un amour resté en suspension prêt à se rallumer à la première étincelle.

 

 

A travers cette aventure filiforme, l’auteur nous conte l’histoire d’une famille française entre les deux guerres mais surtout pendant la guerre, une famille pas assez courageuse pour se révolter contre un envahisseur qu’elle supporte mal, mais tout de même assez forte pour ne pas sombrer dans une collaboration docile et veule. L’histoire de la famille de l’auteur, celle d'une famille de français moyens, passive, sans zèle, ni dans un sens ni dans l’autre, comme la plupart des familles françaises. Un clin d’œil de l’auteur pour nous rappeler que les héros de la résistance étaient bien peu nombreux avant que l’épilogue de la guerre soit perceptible et que de nombreux français ont surtout lutté pour survivre sans se laisser glisser sur la pente facile mais traîtresse de la collaboration.
 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 07:56
Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

Rien de comparable entre ce qui l’a uni à un musicien comme Reynaldo Hahn et les sentiments qu’il va éprouver durant les années 1912-1914 pour Alfred Agostinelli. Du temps de Reynaldo, il était jeune, inexpérimenté, ardent, sa mère vivait encore, les jeunes gens étaient du même milieu, partageaient les mêmes goûts, fréquentaient les mêmes salons. Lorsqu’il rencontre Agostinelli, il a 41 ans, sa mère est morte depuis sept ans et il s’apprête à publier chez Grasset « Du côté de chez Swann » qui recevra de la part des critiques un accueil mitigé, voire même hostile et ironique. Elie-Joseph Bois sera l’un des rares à prendre une position favorable dans la page littéraire du « Temps » en date du 13 novembre 1913 : « Je ne sais quel sera demain le suffrage de l’opinion publique, si elle sacrera chef-d’œuvre, comme je l’ai entendu dire, ce premier volume d’ « A la recherche du temps perdu », qui, tel qu’il est, forme d’ailleurs un tout se suffisant à lui-même, et qui porte le titre particulier « Du côté de chez Swann » ; mais je ne risque guère de prédire qu’il ne laissera indifférent aucun de ceux qui l’auront lu. »


C’est donc, à la veille de la Grande-Guerre, un homme bien avancé dans une œuvre conçue avec la rigueur d’un architecte qui, lors de l’été 1913 à Cabourg, s’engage dans une liaison qui va, tout à la fois, le ruiner, le plonger dans une détresse morale profonde et lui inspirer l’un des personnage clé de « La Recherche ». Il a fait la connaissance d’Alfred dans la station balnéaire l’été précédent. Ce garçon d’une vingtaine d’années était alors l’un des mécaniciens de la compagnie des taxis Unie – administrée par Jacques Bizet – que Proust prenait pour chauffeur, en alternance avec Odilon Albaret, pour ses randonnées à travers la campagne normande. Or Alfred a perdu son travail et s’adresse à lui dans l’espoir qu’il puisse l’employer comme chauffeur attitré. Chose impossible, étant donné qu’Albaret donne pleine satisfaction à l’écrivain qui propose en remplacement le poste de secrétaire. Il pousse même la gentillesse jusqu’à accepter sous son toit la compagne d’Alfred, Anna, et se met en dix pour procurer à celle-ci un emploi d’ouvreuse dans un théâtre parisien.

 

Alfred Agostinelli était né à Monaco dans une famille très modeste et n’avait rien en commun avec Proust. Gros garçon aux traits épais, au visage maussade, il avait le goût des machines roulantes ou volantes, mais il était surtout un être de fuite, ce qui allait bientôt le parer, aux yeux d’un Proust aveuglé de passion, du prestige d’un chevalier des temps modernes, ou mieux d’un moine guerrier. Comme Albertine – qu’il va contribuer à faire naître – il est cette eau vive que rien, ni personne ne peuvent canaliser. On comprend mieux le pouvoir que cet homme instable exercera, lorsque l’on relit ce passage de « La prisonnière » :

 

« Entre vos mains, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent et que d’autres êtres, même  plus beaux, ne donnent pas, il faut calculer qu’ils ne sont non pas immobiles, mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physique est le signe qui signifie la vitesse. (…)  Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour. Le plus souvent l’amour n’a pour objet un corps que si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pour quoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. A ces êtres, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous, leur regard semble nous dire qu’ils vont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beauté, qu’ajoutent les ailes, est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans aile et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. »

 

Voilà réunis en une même personne Icare, l’homme oiseau, et Albertine, l’eau vive. C’est aussi le début d’une période difficile où Proust sera victime d’accès de dépression, ce qu’il laisse percer dans sa correspondance par des phrases telles que : « Je suis en ce moment découragé par des chagrins »  (Lettre à Mme de Noailles – février 1913) ou « de grands chagrins que j’ai eus cette année et que j’ai encore. » (Lettre à Jean Cocteau – juin 1913)

 

C’est au cours de cet été 1913, le sixième qu’il passe à Cabourg, que Proust, sans prévenir ses autres domestiques, ni même la direction du Grand Hôtel – ce qui n’est pas dans ses habitudes – quitte brusquement la station pour revenir à Paris en compagnie d’Agostinelli. Que s’est-il passé ? Si l’on cherche à éclairer la réalité à la lueur de la fiction, on découvre dans « La Prisonnière » des éléments susceptibles d’élucider cette énigme. Dans le roman, le narrateur ne rentre-t-il pas en hâte à Paris avec Albertine, parce que celle-ci vient de lui avouer qu’elle a eu des relations avec Melle Vinteuil, dont on se rappelle les mœurs saphiques ?

 

« Certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourrait plus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellement peur qu’elle ne fit le mal en riant… » Et de même qu’il s’appliquera à cacher à son entourage la présence à ses côtés de son secrétaire très particulier : « pour éviter toute gaffe dangereuse » – écrit-il à un correspondant, - « je préférerais que vous ne disiez en général à personne que j’ai Agostinelli comme secrétaire », ne retrouve-t-on pas une situation identique dans le roman, où le narrateur dissimule à ses amis qu’Albertine ne demeure plus auprès de lui : « …car je cachais qu’elle habitât la maison, et même que je la visse jamais chez moi, tant j’avais peur qu’un de mes amis s’amourachât d’elle. » Il n’est pas douteux qu’une inquiétude et une jalousie pareilles à celles que Proust sut si bien décrire dans « La Prisonnière », et que la vie dissipée d’Alfred ne pouvait manquer de lui inspirer, affectaient à ce moment-là son humeur et sa santé. Les correspondances entre la vie de l’auteur et son œuvre sont alors si étroites que « La Fugitive » dut être profondément remaniée après la disparition d’Agostinelli.

 

Il y a mieux encore : un document précieux, découvert bien après la mort de l’écrivain parmi un lot de lettres, et édité en même temps qu’elles par Philip Kolb sous le titre « Lettres retrouvées » - n’est autre qu’une missive de dix pages adressée par Proust à Agostinelli le 30 mai 1914, jour même où celui-ci disparaissait en mer au large d’Antibes, à bord de son avion. Cette lettre avait été retournée à son envoyeur pour cause de décès. Et que nous apprend-t-elle ? Que Proust avait acheté à son chauffeur, soudain entiché d’aviation, et après qu’il lui eût payé des cours de pilotage d’abord à Buc, à l’école d’aviation Blériot, ensuite à Monte-Carlo – à la suite de son départ précipité et sans raison apparente du boulevard Haussmann le 1er décembre 1913 avec Anna – un aéroplane qui lui avait coûté la modique somme de 23 000F, ce, dans l’espoir insensé que celui-ci reviendrait au bercail. Il se proposait même de faire graver sur la carlingue, le sonnet du cygne de Mallarmé, poésie qu’appréciait particulièrement Alfred :

 

« Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique, mais sans espoir qui le délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre.

Toujours il secouera cette triste agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie

Mais non l’horreur du sol où son plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne

Il s’immobilise au songe muet du mépris

Que vêt parmi l’exil inutile, le cygne. »

 

A cet achat de l’aéroplane s’ajoutaient les sommes qu’il n’avait cessé de lui accorder et la voiture (peut-être une Rolls comme dans le roman), dont il avait également fait l’acquisition dans le but de l’offrir à son ancien chauffeur : « …surtout pour en finir avec cette question de l’aéroplane, je vous prie instamment de croire que mes récits à cet égard ne contiennent aucune intention, si cachée soit-elle, de reproche. Ce serait idiot. J’aurais assez de justes reproches à vous faire, et vous savez que je ne les tais pas. Mais vraiment il faudrait être trop bête pour vous rendre responsable (j’entends moralement) de l’inutilité d’un achat que vous ne saviez pas ! »

 

Cette lettre faisait suite à celle que lui avait envoyée Agostinelli qui, soudain, pris de tardifs scrupules, manifestait le désir de renoncer à ces cadeaux. Cette missive sera reprise dans « La Fugitive », à la différence que l’aéroplane est devenu un yacht : « Et pour la terre, j’aurais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture devenus inutiles, pour moi ils ne pourraient servir à rien. J’avais donc pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture inutiles. Mais pour cela et pour bien d’autres choses il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je serai susceptible de vous ré-aimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou pour un bateau à voiles et une Rolls-Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie, puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont la chance de rester toujours, l’un au port, ancré, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le…du yacht (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimez… »

 

Ainsi sommes-nous encore et toujours en présence de la mer. C’est la vision du yacht cinglant vers le large, c’est la réalité d’Albert Agostinelli qui sombre comme le cygne blessé et se noie, prisonnier de son aéroplane, créature faite pour mourir dans l’eau comme une étrange Ophélie, oiseau s’enfonçant dans  les profondeurs les plus grandes de l’eau sépulture. Le songe de l’eau ramènera désormais l’image de l’homme préféré qui parait unir en sa personne l’air et l’eau, ainsi que se mêlent les symboles de la naissance et de la mort. L’ultime voyage s’achève, de même que l’ultime amour de Proust ; toute une part nocturne de l’âme humaine prend signification dans cette mort qui, commencée dans un envol, s’achève dans un naufrage. Cependant l’eau est la matière de la mort belle. Elle seule, souligne Bachelard, « peut dormir en gardant sa beauté. »

 

« Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. » Cette dernière lettre d’Alfred rédigée quelques heures avant sa disparition, Proust n’a pu renoncer à la retranscrire sans en omettre une virgule dans « La Fugitive ». Ainsi la mer favorise-t-elle la vision du drame humain dans toute son ampleur et ses mystérieuses communications. C’est, écrit encore Gaston Bachelard, « la symphonie inexprimable de l’eau violente, l’impérieux tumulte du flot hostile. »

 

« Et puis ces sentiments particuliers, toujours quelque chose en nous s’efforce de les amener à plus de vérité, c’est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment plus général, commun à toute l’humanité avec lequel les individus et les peines qu’ils nous causent nous sont seulement une occasion de communier : ce qui mêlait quelque plaisir à ma peine, c’est que je la savais une petite partie de l’universel amour. » Sodome et Gomorrhe

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (Extraits de « Proust et le miroir des eaux » - Editions de Paris)

 

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Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

 

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 08:07
"La mer, le matin" de Margaret MAZZANTINI

Le regard d’une auteure italo-irlandaise sur le drame qui se déroule quotidiennement entre les deux rives de la Méditerranée, soit l’Italie et la Libye, une grande page de compassion pour ces peuples jetés à la mer par des dictateurs fous.

 

 

                                                  La mer, le matin

                               Margaret Mazzantini (1961 - ….)

 

 

« Il s’agissait de réunir deux morceaux de terre, deux morceaux de temps. Au milieu, il y avait la mer». La mer qui réunit les côtes d’Afrique, de Libye en l’occurrence, et les côtes des îles italiennes qui reçoivent régulièrement la marée des populations africaines fuyant ce continent de malheur.  Dans un village perdu aux confins du désert libyen, le petit Farid vit avec sa jeune mère qui ne peut chanter que pour lui, et avec son père ; «  Ils ne possédaient rien. Rien que des traces de pas que le sable bientôt effaçait », mais ils connaissaient la paix et même la tendresse et la douceur qu’une gazelle leur apportait jusque dans leur cour. Cette vie simple, frustre mais paisible, bascule un jour quand la guerre se déchaîne emportant le père dans sa cruauté cynique, alors la mère et Farid fuient dans le sable brûlant, puis sur la mer à bord du misérable rafiot d’un marchand de chair humaine. Ils veulent partir vers l’Europe, espérant seulement y survivre en profitant de la politique d’émigration du Raïs qui tente de noyer les plages européennes et les consciences occidentales sous le flot de la misère africaine.

 

Sur la plage d’une île italienne, Vito, un jeune homme qui ne sait pas encore quel sens donner à sa vie après ses études secondaires, ramasse les débris que la mer rejette sur le rivage. Vito n’a pas connu la Libye où son père et sa mère sont allés s’installer à l’instigation du Duce, ils y ont prospéré, ont eu une  fille, la mère de Vito, un autre Vito mort très jeune et abandonné dans un cimetière local. Mais le Rais avait  décidé un jour que les Italiens devaient retourner chez eux, alors la famille était partie, abandonnant tous ses biens sur place. La mère de Vito n’était jamais devenue une Italienne métropolitaine et quand elle avait pu retourner en Libye, elle n’y avait pas retrouvé ses racines. Elle était restée en suspens entre les deux continents, entre les deux cultures.

 

Deux versions de la fatalité africaine, les colons envoyés sur le continent africain par un dictateur débordant d’ambition et abandonnés par leur pays d’origine, et les pauvres indigènes qui n’ont pas choisi le bon camp, ou qui n’ont rien choisi du tout et  n’ont d’autre solution que de quitter leur maison et leur patrie pour tenter de survivre ailleurs. L’illustration simple et claire, comme l’est  le langage de Margaret Mazzantini, qui use de phrases courtes et efficaces pour expliquer l’histoire des migrations forcées entre la Libye et les îles italiennes du sud qui, aujourd’hui encore envahissent la Méditerranée et les pages des journaux. Ce texte sert aussi à démontrer que cette fatalité n’est pas si fatale que ça, qu’elle doit certainement beaucoup plus au Duce et au Rais qui ont exercé dictatorialement et brutalement le pouvoir, repoussant au gré de leurs humeurs et ambitions des peuples entiers sur les flots de la Grande Bleue, qu’à tous les prétextes qui ont été inventés depuis afin d’ expliquer ces migrations meurtrières.

Et lorsque les grandes puissances se mêlent du jeu des dictateurs, elles oublient que ce jeu ne se termine que lorsque le plus fou des belligérants est vaincu, tant il est vrai qu’il y a toujours un après, un après incertain à gérer... « Qu’est-ce qu’elles vont devenir, toutes ces armes quand tout sera fini ? »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 07:46
Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

En cette fin d’été 1894, Marcel Proust se trouve à Trouville à l’hôtel des Roches-Noires avec sa mère. Et ce que le jeune homme désire le plus, ce ne sont ni les jeunes filles rencontrées sur la plage, ni la tempête espérée sur la mer, mais la visite d’un certain jeune homme dont il a fait la connaissance peu de mois auparavant chez le peintre Madeleine Lemaire. Ce jeune homme est un musicien d’origine vénézuélienne et catholique par sa mère, allemande et juive par son père et se nomme Reynaldo Hahn. Après leur première entrevue, l’occasion leur est donnée de se retrouver au château de Réveillon, toujours chez Madeleine Lemaire qui a présenté Proust à Montesquiou un an plus tôt, demeure aux longues galeries de marbre, aux boiseries peintes en camaïeu et ornée, en permanence, d’abondants bouquets, où leur amitié s’approfondit. Il est vrai que Reynaldo Hahn possède les qualités susceptibles d’envoûter Marcel : c’est un beau ténébreux aux yeux de velours, à la voix d’or qui, malgré son jeune âge – il a dix-huit ans – est un compositeur talentueux. Or on sait que Marcel, formé en cela par sa mère, excellente pianiste, est sensible à la musique. Dans le parc silencieux et fleuri, ils se promènent, se découvrent, s’apprécient et ce, d’autant plus, que le musicien sait parler de littérature et que l’écrivain en puissance sait parler de musique, tandis que la maîtresse des lieux se met en frais pour rendre leur séjour idyllique. On comprend qu’entre ces jeunes gens, l’amitié ait été immédiate : le goût de l’art les unit, celui de la rêverie aussi. Le soir, dans le grand salon, Reynaldo joue du Massenet, du Saint-Saens et les premières mesures de l’opéra-comique auquel il travaille, tandis que Proust médite. Il se consacre alors à la rédaction des « Plaisirs et des Jours » et va dédier à Reynaldo la nouvelle qui ouvre le recueil : « La mort de Baldassare Silvande », composée cet été-là  à Trouville.

 

Le paysage, dans lequel se déroule l’histoire, est celui qu’il aime par-dessus tout, la mer mauve surprise à travers les pommiers, et les sujets qu’il développe, ceux déjà récurrents du baiser maternel, de la ressouvenance que cause le son lointain des cloches du village et le sentiment de culpabilité éprouvé par le héros qui n’a pas été en mesure de satisfaire les aspirations de ses parents, parce qu’il a préféré les plaisirs de la vie mondaine et les tentations d’une sexualité répréhensible aux exigences d’une vocation littéraire. Le châtiment et la mort font retentir leur funèbre carillon, thèmes parmi ceux fondateurs de l’œuvre liés l’un et l’autre à l’inversion. Après les remords de l’enfant incapable de combler les espérances maternelles, voici l’adulte en proie aux affres d’une culpabilité inconsolable. Et que fait Marcel en cette fin d’été 1894 ? Il appelle à son secours Reynaldo : « Comme maman partira bientôt, vous pourrez venir après son départ pour me consoler. » Etrange paradoxe qui l’incite à supplier celui pour lequel il éprouve une passion coupable à venir relayer à son chevet cette mère que, par de tels actes, il se reproche de  profaner.

 

Dans l’immédiat Hahn ne répond pas à l’invitation pour des raisons qui nous sont inconnues, si bien que Marcel regagne Paris sans plus tarder. Les deux amis vont très vite se revoir, tant le désir de conquête est toujours présent et la chair peut-être tyrannique, encore que chez Proust la passion morale ait toujours eu le dessus sur la passion physique. L’influence du musicien n’en est pas moins positive : Marcel semble vouloir travailler davantage, stimulé par ce jeune homme brillant et ambitieux qui lui inspirera « La critique de l’espérance à la lumière de l’amour », rédigée d’un jet et jamais relue, où il avoue que « le présent contient une imperfection incurable », réflexion qui reviendra comme un leitmotiv et ne cessera de s’amplifier dans « La Recherche ». Cette vision mélancolique de l’amour, il est vrai que Marcel la partage avec Reynaldo ; pour eux, seul le souvenir demeure, l’indulgent et puissant souvenir. D’ailleurs, leur amour ne sera qu’une étoile filante, alors que leur amitié demeurera et ne s’éteindra qu’avec la disparition de Marcel.

 

Mais pour l’heure, ils sont de nouveau réunis et se plaisent tellement qu’ils projettent de partir en Bretagne écouter le chant de la mer et du vent. La mer, la musique, l’être aimé, tout concourt à faire de cette évasion un inoubliable voyage. Non seulement un voyage au long des côtes mais en mer, pour quelques heures, jusqu’à Belle-Ile où Sarah Bernhardt possède une maison. On ne sait s’ils furent reçus par l’actrice, mais leur correspondance mentionne les divers inconvénients causés par l’inconfort des hôtels bretons, eux habitués à être les hôtes de demeures fastueuses. Cependant la splendeur des paysages, l’odeur âcre du goémon, les couchers de soleil inouïs, la mer rosée couverte de voiles blanches les enchantent. C’est durant ce périple que Marcel commence à écrire « Jean Santeuil » où Hahn est Henri de Réveillon, mais également Françoise, avec laquelle Jean va partager un amour marqué par l’inconstance et la tyrannie, à l’image d’une mer tempétueuse qui ensorcelle et affole. En 1895, Marcel écrit à Reynaldo : « Ne devrions-nous pas, pour nous exercer aux tempêtes futures rester huit ou quinze jours sans nous voir ? » Un rendez-vous manqué inspirera à l’auteur de « La Recherche » le rendez-vous manqué de Swann et d’Odette à la Maison Dorée.

 

C’est à la pointe de Penmarch que Proust situe la tempête que Jean Santeuil contemple attaché au matelot qui lui sert de guide afin de ne pas être emporté par le vent, tempête qui n’apparaîtra plus qu’à l’état de rêve dans « Les jeunes filles en fleurs ». A son retour, il compose « Vent de mer à la campagne ». « La campagne n’est supportable que si l’on peut apercevoir,  fut-ce en rêve ou par un phénomène de mémoire ou de correspondance baudelairienne, la mer entre les arbres. » - écrit-il. Ils se rendent également à Concarneau, à la Pointe du Raz, font des balades en mer avec des pêcheurs, communient intensément avec la nature, si bien que des années plus tard, encore habité par ces souvenirs, Proust conseillera à l’un de ses correspondants : « Avec une tempête là, vous serez fou de joie. Et vous verrez des plages douces et meurtries attachées à des rochers comme des Andromèdes. » Cette vision n’est-elle pas teintée de la mélancolie d’alors, lorsque les deux amants sont tenus de se quitter ? Leur séjour les a mis au contact d’une mer plus tragique, d’une Bretagne maritime que Proust ne reverra jamais ; ils ont laissé leurs regards s’abreuver de lumière, leur sensibilité s’animer à la contemplation de la beauté, mais la beauté n’est-elle pas d’abord dans l’œil de l’artiste ?

 

Nous sommes en plein cœur de l’eau violente, face à un adversaire qu’il faut séduire. C’est la rêverie d’une puissance jamais satisfaite qui contraint et n’apaise pas. Cette mer « dans tous ses états » à laquelle Proust songe depuis son adolescence, il l’approche, la contemple en présence de l’ami incomparable mais élément rebelle qui ne dégage pas moins « l’odeur soufrée de l’ouragan » comme le  soulignait d’Annunzio. S’annonce, dès lors, ce que sera tout ensemble une lutte contre la nature et un combat contre l’esprit. L’initiation n’est point joyeuse, elle est captivante et hostile. « La mer est une ennemie qui cherche à vaincre » - écrit Lafourcade, comme l’est pour Marcel la passion homosexuelle, cet amour-maladie qui afflige la mère et se révèle être l’expérience la plus mélancolique, malgré les voluptés partagées. La prison d’Albertine se devine déjà. Il y a, selon Proust, séparation entre l’intelligence, qui se veut une morale à servir, et les forces obscures de la chair et de l’inconscient. « La jalousie est née bien avant l’intelligence » - souligne-t-il dans « Contre Sainte-Beuve », « aussi ne la connaît-elle pas, et l’intelligence ne peut rien lui dire pour la consoler. L’esprit est désarmé devant la jalousie comme devant la maladie et la mort. »

 

Les lieux, qu’ils parcourent, portent les stigmates d’une force ténébreuse conforme à ce que leur avait décrit Alexandre Harrison, artiste américain, ami de Monet et de Rodin, qui s’était fixé en Bretagne pour y travailler à des marines qui commençaient à connaître le succès. « Vous ne pouvez pas ne pas aller à la Pointe du Raz. Vous savez ce que c’est, historiquement et géographiquement littéralement la Finisterre, la falaise géante de granit autour de laquelle la mer est toujours sauvage, dominant la baie des Trépassés, en face de l’île de Sein. Ce sont des lieux funèbres et d’une malédiction illustre qu’il faut connaître. »

 

Par ailleurs, la mer est une voix si elle n’est pas une parole. Peut-être la Parole Perdue qu’évoquent les traditions anciennes, la vibration inaugurale qui rassemble dans ses plis l’essence fondamentale de toute chose ? On pourrait alors considérer les océans dans une vision mythique comme le reposoir de la parole perdue ou, mieux, le témoignage magistral du silence de Dieu. Il n’est pas irréaliste de supposer que de telles hypothèses aient affleuré l’esprit de nos voyageurs, en souci de tous les déchiffrements et interprétions du mystère des origines. Dès 1896, leur passion s’est néanmoins épuisée. Reynaldo ne sera jamais l’homme objet, victime des exigences insatiables d’un Marcel tourmenté et tourmenteur. Non ! L’art en a fait l’un de ses dieux qu’aucun mortel ne peut réduire. Proust le comprendra et jettera dorénavant son dévolu sur des êtres plus modestes, des secrétaires ou des chauffeurs comme le seront un Albert Nahmias et un Agostinelli, ce qui ne l’empêchera pas d’éprouver des sentiments très forts pour des proches tels Lucien Daudet ou Robert de Flers. A l’égard de Reynaldo, lui qui quitte pour ne pas être quitté, saura procéder au transfert de la passion à l’amitié avec son élégance habituelle : « Mon cher petit, vous auriez bien tort de croire que mon silence est celui qui prépare à l’oubli. C’est celui qui comme une cendre fidèle couvre la tendresse intacte et ardente. Mon affection pour vous demeure ainsi et je vois que c’est une étoile fixe en la voyant à la même place quand tant de feux ont passé. » L’amitié exemplaire qui suivra n’est pas sans rappeler ce qu’il advient dans « Sodome et Gomorrhe » à Mademoiselle Vinteuil et à son amie qui, après s’être abandonnées à un trouble et fumeux embrasement, connurent la flamme d’une amitié haute et pure.

 

Hahn aura eu, entre autres mérites, celui d’introduire Proust dans plusieurs salons, dont ceux des Daudet, de la princesse de Polignac et de Mme Stern, et d’affiner sa connaissance de la musique. Dans « Les plaisirs et les jours », qui se présentent comme une suite de portraits -  aidé par Reynaldo, il composera ceux de Chopin, de Gluck, de Mozart et de Schumann – et d’un ensemble de nouvelles ; l’une d’elle, intitulée « La confession d’une jeune fille », ne reprend-elle pas le thème de l’amour interdit, accompli sous le regard accablé de la mère qui en meurt de chagrin, sujet dont on sait qu’il sera traité par étapes successives dans « La Recherche » et mènera le lecteur de l’enfance pure et épargnée que la mémoire involontaire ne cesse de faire revenir à la surface comme si ce pan de vie appartenait toujours au présent, jusqu’à la souillure que cause à la mère offensée la relation coupable ; enfin, pour que le cercle puisse se clore, au retour à l’innocence originelle grâce à l’acte héroïque capable d’assurer le salut, soit par la mort au champ d’honneur d’un Robert de Saint-Loup, soit par le sacrifice du narrateur usant sa vie à accomplir l’oeuvre rédemptrice ? A ce propos, on peut se demander, comme nous l’avons fait à propos d’Elstir, quels sont les musiciens qui servirent de modèles pour le personnage de Vinteuil ? Il semble que la réponse soit difficile à établir. A l’évidence, celui-ci n’est ni Fauré, ni Hahn, ni Saint-Saens, tous bien introduits dans les salons de l’époque et célèbres de leur vivant. Il est plus probable que l’écrivain ait voulu focaliser sur Vinteuil le sort déchirant du grand artiste méconnu comme le furent Van Gogh, Verlaine, voire même Baudelaire, unissant dans le même homme l’obscur professeur de piano et le créateur génial, ce qui réfutait en même temps les théories émises par Sainte-Beuve sur le sujet. De même que nous ne savons pas davantage de quel prélude, de quelle ballade la petite phrase a bien pu être tirée ! Dans une lettre à Antoine Bibesco, Proust dit s’être servi d’une ballade de Fauré ; on sait également que le quatuor Poulet, en 1916, s’était rendu à son domicile pour interpréter le quatuor de Fauré qu’il utilisera pour le septuor de Vinteuil ; mais le quatuor de César Franck était parmi ses œuvres fétiches, ainsi que « Le carnaval de Vienne » de Schumann qui a pu lui aussi servir de modèle. D’autre part, dans « Jean Santeuil », le roman abandonné faute de fondations, il évoque une sonate de Saint-Saens : «  Il avait reconnu cette phrase de la sonate de Saint-Saens qui presque chaque soir au temps de leur bonheur il lui demandait et qu’elle jouait sans fin, dix fois, vingt fois de suite. » Le violon tressaillant et désolé a su garder son mystère, et chaque lecteur écoutant du Fauré, du César Franck, du Saint-Saens, peut se pénétrer de ce que l’auteur du « Temps Retrouvé » nous dit au sujet de la musique : « qu’elle est cette âme paisible, désenchantée, mystérieuse et souriante » qui survit à nos maux et semble supérieure à eux.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE – Extraits de « Proust et le miroir des eaux » Editions de Paris ( 2006 )

A suivre

 

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Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

 

 

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Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn
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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 07:58
On l'appelle "TERRE"

Terre,
Il était écrit dans le livre sacré
A la page où se lèvent les aurores
Que tu serais pour le promeneur attardé
Un havre de repos et de paix, un lieu privilégié
Un  jardin où les fleurs, par grappes, s’épandent
Où agenouillés dans l’intensité de nos prières
Nous accordons nos cœurs à nos pensées.
Laissez-nous marcher dans la sueur de nos souliers,
Dix millénaires n’ont pas rendu l’homme plus sage.

 

Terre,
Tu es la mesure  immesurable,
Le sablier géant aux pieds de la plus haute investiture,
Tu es et n’es plus tant de fois désavouée
Que poids qui roule
Dans le voile bleu des nuits sans lune.

 

Terre,
Trop de fois tu as gémi sous la contrainte
L’homme a trop de fois jeté sur toi sa semence
Trop de fois creusé le sillon
Où l’âge aspire le temps
En un souffle éperdu.

 

La roue tourne au moulin
Regardez-la tourner
Plus lente que l’horloge
Au son du pendulier
La roue qui moud le grain.

 

Temps où la lâcheté
Se caresse à mains nues
Poussière sur la margelle
Du puits sans profondeur
Hommes de tous lignages
Levez vos faces saintes
Le temps est revenu
Et l’aveu et l’outrage.

 

Terre
Que ravinent fleuves et affluents
Cluses profondes et rides altières à ton front
Tu fermentes les germes de tes phantasmes
Et tes marnes te font l’haleine mauvaise.
Tu as l’âge de tes fièvres et de tes cancers.

 

Homme, ô homme
sauve-toi de ton humanité.
Ce vêtement étroit te rend le coeur amer.
La terre te fut donnée
Comme un poste avancé aux confins des déserts,
Au centre le plus au centre du cosmos ramassé
Sur cette seule pierre.
Ton esprit sur les flots se devait de souffler
Et les villes naissaient comme autant de sanctuaires.
Des prières savantes aux lèvres pharisiennes
Se brodaient d'adjectifs et de superlatifs.
Les pauvres se taisaient.


 

Midi sonne à l’horloge
La terre et l’océan
Suspendent un instant
Leur duel millénaire.
Les prophètes sont morts
Les dieux sont profanés
Le monde a trop de fois
Sombré dans le péché
O destin, ô douleur,
Vous voilà écoutant la parole sacrée !
Le champ reçoit la sueur et l’homme son salaire
La moisson est ailleurs.
La terre ne fut jamais
Pour ton humanité
O homme investi d’une haute destinée
Qu’une escale précaire entre deux infinis.

 

Peuple, il n'est plus de larmes
Pour pouvoir te pleurer
Il n'est plus de révolte
Pour vouloir te venger.
Les semailles formeront
De grandes gerbes d'or
Les épis moissonnés feront vide le champ
Et le grand chant du monde
Ne sera pas chanté...
Car le monde fait silence.
Poète, lève-toi
Il est temps de parler
Rends ta voix plus tonnante
Que l'airain, plus sonnante
Dis-leur la vérité.

 

La mesure du temps
Une fois mesurée
Arrête le pendulier.
La roue tourne au moulin
Regarde-la tourner
La roue qui moud le grain.

 

 

Armelle Barguillet Hauteloire - Extraits de « Incandescence » Ed. Saint-Germain-Des-Prés (1983)

 

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 07:44
Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

Pascale Hugues, journaliste, raconte l’histoire étonnamment parallèle de ses deux grands-mères, nées la même année, mortes la même année, elles ont marié un fils et une fille ensemble, les futurs parents de Pascale, mais l’une était une bonne provinciale française et l’autre la fille d’un Allemand et, en Alsace au XXe siècle, c’était un véritable problème. Une page de notre histoire que la France a tournée bien vite.

 

 

                                             

 

                                          Marthe et Mathilde

                                     Pascale Hugues (1959 - ….)

 

 

 

« Mes grands-mères s’appelaient Marthe et Mathilde. Leurs prénoms commençaient par les deux mêmes lettres. Elles étaient nées la même année, en 1902… elles moururent l’une après l’autre en 2001. A quelques semaines d’intervalle, tout au début du nouveau siècle et à la veille de leur centième anniversaire. »

 

 

« Marthe et Mathilde traversèrent le XXe siècle côte à côte d’un bout à l’autre », à Colmar que Marthe ne quitta que durant la deuxième guerre mondiale, elle était Alsacienne, mariée à un ancien militaire français alors que Mathilde était la fille d’un Allemand installé en Alsace avec sa femme belge francophone. Quand elles étaient enfants, les deux femmes habitaient le même immeuble, elles firent connaissance à l’âge de six ans et le hasard, qui fait si bien les choses, ne faillit pas à sa tradition en voulant que le fils de Marthe épouse la fille de Mathilde et qu’ils deviennent les parents de Pascale, l’auteure de cette histoire.

 

 

Ce texte ne serait qu’une accumulation de coïncidences plus surprenantes les unes que les autres, si cette histoire ne se déroulait pas en Alsace où ces deux femmes furent successivement allemandes jusqu’en 1918, puis françaises de cette date à 1940, à nouveau allemandes l’espace de la guerre et de nouveau françaises depuis 1945 jusqu’à leurs décès. Leur histoire échappe ainsi à la seule tradition familiale pour devenir le symbole de tout un peuple balloté de part et d’autre d’une frontière mouvante au gré des guerres qui ensanglantèrent la planète. Marthe se souvient comment les Allemands étaient, pendant la Grande, devenus durs et sévères avec les populations françaises, et Mathilde, elle, n’a pas oublié comment les Français avaient chassé, entre 1918 et 1921, les familles allemandes influentes.

 

 

Ce livre écrit pas une journaliste n’est peut-être pas très littéraire, il s’attache plus à faire vivre ces deux femmes au destin parallèle, malgré des origines et des personnalités très différentes, faisant de tout ce qui les séparait des atouts pour construire une part de vie commune. Il fallut beaucoup de tolérance à Marthe, la bonne provinciale simple et pragmatique, pour accepter les caprices et la supériorité intellectuelle de Mathilde à l’arbre généalogique riche de plusieurs nationalités et peuplé de personnalités importantes. Il fallut aussi beaucoup de résignation et de courage à Mathilde pour supporter son statut de « boche » et accepter de vivre dans une ville trop petite pour ses rêves de grandeur.

 

 

Mais à la réflexion, ces destins ne sont pas tout à fait parallèles, car Mathilde y occupe plus de place que Marthe, sans doute que son rayonnement intellectuel a davantage fasciné sa petite-fille que la simplicité bon enfant de Marthe, mais il est un excellent rappel des événements d’alors et peut-être même plus encore car dans nos écoles on ne nous a jamais parlé des expulsions en Alsace, de la francisation forcée, de l’interdiction de parler français ou allemand selon le lieu et l’époque, si bien que nombreux étaient les enfants qui devaient parler une langue à la maison et une autre à l’école… La France s’est beaucoup glorifiée d’avoir ramené l’Alsace dans le giron de la patrie gauloise mais n’a pas tout dit sur les méthodes employées et sur les douleurs subies par les populations. Et certainement que les Allemands n’en ont pas dit plus quand ils ont rattaché l’Alsace à la grande nation germanique. Cette histoire est aussi un exemple de tout ce que les peuples installés aux marches des nations ont dû subir, subissent encore pour certains, lors des conflits armés entre ces nations : dans les Sudètes, en Silésie, dans le Memel land, etc… et aujourd’hui encore à l’est de l’Ukraine, en Moldavie à l’est du Dniepr, dans l’imbroglio caucasien…

 

 

Ce texte nous rappelle qu’à cette époque, notre belle république auréolée de sa belle devise où trône fièrement l’Egalité, « classe ses enfants, il y a les légitimes, les tolérés, les adoptés, les rejetés et les Boches ». N’oublions jamais !

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Marthe et Mathilde de Pascale Hugues
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