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28 novembre 2014 5 28 /11 /novembre /2014 09:48

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                               Les filles de Jethro de Botticelli

 

 

Ce 22 novembre marquait la clôture de l’année proustienne du Cercle de Cabourg-Balbec qui, après avoir contribué à évoquer « Proust et la guerre de 14 », se propose de prendre pour thème de l’année 2015 celui de « Proust et les écrivains ». En effet, qui sont ceux qui ont eu sur l’auteur de « La Recherche » l’influence la plus profonde et ont contribué à faire de lui un homme de lettres ? Chacun sait qu’un écrivain est d’abord un lecteur. Rappelons-nous la phrase de Victor Hugo : «  Etre Chateaubriand ou rien ». Ce défi nous a valu de compter parmi nous l’un de nos plus remarquable poète, romancier et dramaturge. Ce souci permanent de se maintenir sur les cimes a eu l’avantage de forger sa rigueur et de nourrir son inspiration. Comme son prédécesseur, Hugo s’est employé à user d’un style unique et à se passionner pour son époque au long de laquelle  il n’a jamais craint de s’investir avec toute la force de ses convictions morales et politiques.

Dans le décor, ô combien suggestif du Grand-Hôtel, haut lieu de la proustomanie qui vit s’éteindre le XIXe siècle au soir de la déclaration de la guerre de 14, date à laquelle Proust, renonçant désormais à quitter Paris, ne contemplera jamais plus les lumières du soir déclinant sur la mer, nous étions nombreux à écouter la conférence de Madame Annick Polin sur « Parcours croisés entre littérature et peinture ». Ces parcours croisés furent également ceux des innombrables artistes qui choisirent la Normandie comme cadre privilégié de leur inspiration. Peintres, musiciens, écrivains furent nombreux à se ressourcer au cœur d’une grasse campagne ou le long d’un littoral dont on sait les lumières étonnantes, les somptueux alliages de couleurs et les subtiles tonalités qui marbrent le ciel, le transforment au crépuscule en un opéra quasi wagnérien. Madame Polin a évoqué la parenté que l’écrivain s’est employé à créer avec les artistes et, plus précisément avec les peintres, dont l’emblématique Elstir, parce que Proust n’a jamais cessé de chercher auprès d’eux des archétypes et des correspondances. D’autant qu’il s’est toujours servi de l’image en virtuose. Il a non seulement rédigé ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais il a décrit en peintre et appelé ceux-ci à le rejoindre dans cette fabuleuse imagerie qu’est « La Recherche », faisant de son roman une recherche du temps et de soi-même pour chacun de ses lecteurs. Il est vrai que l’art autorise l’intemporel à entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est la raison qui a incité Proust à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que ce qu’elle a transfiguré, ou simplement magnifié, vienne se réincarner à nouveau dans le phrasé, cycle accompli  des métamorphoses.

Ainsi Madame Polin a-t-elle rappelé les nombreux passages de « Du côté de chez Swann », où le nez de Monsieur de Palancy évoque un portrait de Domenico Ghirlandajo «  Le vieillard et le jeune garçon » et que ce qui semblait s’être absenté du réel, pour exprimer un réel différent, s’y replonge à nouveau, de manière à ce que cette réalité picturale marche de conserve avec une réalité littéraire. Ce sera le cas des valets de pied comparés à une meute éparse, de l’autoportrait du Tintoret qui rappelle au narrateur le docteur du Boulbon, celui qui soignait sa grand-mère, du doge Lorédan d’Antoine Rizzo qui fait penser au cocher Rémi de Charles Swann. Enfin et surtout, le mondain et très cultivé Swann, cet homme doté de tous les dons, sauf celui de les réaliser, et qui est probablement le personnage le plus proche de l’auteur, focalise-t-il son amour pour Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, avec l’une des filles de Jéthro dans le tableau « Histoires de Moïse » de Botticelli. Proust s’est attaché à retrouver chez les peintres les traits individuels des visages que lui-même s’est plu à traduire en mots. Ces rapprochements sont constants pour la bonne raison que l’écrivain entend proposer plusieurs hypothèses et se munir de plusieurs images pour décrire une situation, un personnage, un état d’âme et leurs profondeurs mystérieuses.

 

«  Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais qui semble au contraire le moins susceptible de généralité ; les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliqué des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. »

(…)

«  Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensa seulement à elle ; et, bien qu’il ne tint sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. ( … ) Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse en un  exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur. »

 

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              Ghirlandajo                                               Tintoret - autoportrait


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                 Le doge Lorédan d' Antoire Rizzo

 

Par ailleurs, l’auteur de  « La Recherche » tenait Vermeer pour le plus grand des peintres : " Depuis que j’ai vu à La Haye la vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde", écrivait-il à Vaudoyer. Dans "Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Vermeer", et encore : " Je ne connais rien de Vermeer. Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante". Cette prédilection de Proust pour Vermeer s’explique d’autant mieux que le peintre hollandais utilise les mêmes moyens que l’écrivain pour donner aux choses les plus courantes une importance sensible et un pouvoir tel, qu’un petit morceau de mur jaune ou une perle se chargent d’une condensation extrême. De même Proust fait-il jaillir d’une tasse de thé ou de tilleul ou d’un bouquet d’aubépines des mondes abîmés dans l’oubli et remonter des profondeurs des pans de vie intacts. Proust se sentait également proche des impressionnistes qui avaient tenté une expérience similaire à la sienne, comme il l’était d’un Fauré ou d’un Debussy qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. Selon lui, les artistes élevaient l’homme au-dessus de lui-même et appelaient l’imaginaire et la sensibilité à transfigurer la réalité, en quelque sorte à réinventer le réel, tant il est vrai que l’art libère les énergies, transgresse les frontières et éclaire les ténèbres.

 

Le dîner avait lieu comme chaque année dans la salle où Marcel a très souvent soupé seul, au fond à droite, à une petite table et réunissait dans une atmosphère conviviale les membres du Cercle, lecteurs qui ont choisi pour compagnonnage cet écrivain rare et opté pour partager en sa compagnie un voyage au long cours, tant il est vrai que Proust a cela d’unique … s’il est difficile d’entrer dans son œuvre, il est tout aussi difficile de la quitter.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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                                        VERMEER - vue de Delft

 

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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 08:50

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Alors que nous commémorons le centième anniversaire de l’effroyable guerre de quatorze, comme nous l’appelons couramment, c’est peut-être le moment pour ressortir Louis Pergaud, l’un des nombreux écrivains victimes de cette effroyable boucherie et  de  l’oubli  total dans lequel le monde littéraire l’a abandonné.

 

 

De Goupil à Margot

Louis Pergaud (1882 – 1915)

 

 

J’ai exhumé ce recueil de nouvelles animalières, ce petit bestiaire, des rayons d’une étagère où il dormait depuis de longues années. J’aime lire la prose de Pergaud et comme il fait partie de la longue liste des écrivains fauchés par l’imbécile boucherie de la Grande Guerre, je voulais, en cette année commémorative, le remettre un peu à l’honneur car il est tombé dans les oubliettes de l’histoire littéraire depuis un bon nombre d’années malgré l’acharnement que certains réalisateurs de la "Guerre des boutons" mettent à massacrer périodiquement ses Gibus et autres garnements.

 

Si Hugo nous a fait l’honneur de naître à Besançon et Colette d’y écrire quelques ouvrages, Pergaud est le véritable écrivain comtois de référence. Avec ce recueil, il a obtenu le Prix Goncourt en 1910. Il doit être rare que ce prix honore un recueil de nouvelles. Dans celles-ci, l’auteur met en scène les petits animaux de la campagne, ceux qui sont rarement mis à l’honneur dans la littérature, excepté l’incontournable renard, taupe, fouine, écureuil, lièvre, grenouille… les représentants de la faune des plus faibles, ceux qui sont à la merci de nombreux prédateurs. Dans un langage riche, nourri de mots qui, à l’époque, étaient aussi rares qu’aujourd’hui et d'un vocable disparu ou presque de nos jours, il dépeint le petit monde de la forêt et des taillis qu’il a bien connu quand il était enfant dans un village du Haut-Doubs. Il décrit sans complaisance, mais sans concession non plus, la violence de la vie dans la nature, la suprématie inéluctable du fort sur le faible. Il n’y a ni morale, ni sentiment dans ces récits, il n’y a que l’incontournable loi de la prédation qui régit le monde animal depuis l’origine du monde. Seul l’homme perturbe cet équilibre millénaire en introduisant dans cet univers bien hiérarchisé la cruauté qui semble être sa caractéristique principale.

 

Quand il a écrit ces lignes, Louis Pergaud ne se doutait pas qu’il serait un jour l’un de ces êtres sans défense à la merci de la cruauté humaine, pris au piège comme Margot, Goupil, Fuseline ou Rana, victime innocente de l’imbécilité humaine.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 10:07

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TU ES BELLE A L'INTERIEUR DE TON COEUR


Ce  livre est d’abord, lorsque vous le prenez dans les mains et le feuilletez, un  bel objet : papier glacé, magnifiques illustrations composées des photos et des reproductions des dessins et toiles de l’auteur qui ne se contente pas d’écrire mais dessine et peint, artiste complète et sensible  qui sait percer les mystères du cœur humain. Après Madrid et Singapour où son mari était en poste, Véronique Desjonquères s’est retrouvée avec ses enfants à Bombay en 2010 lors de sa nouvelle affectation professionnelle, plongée soudainement dans une  mégapole où elle s’est installée  avec le projet immédiat de ne pas se contenter d’y  vivre en vase clos avec la colonie française, mais de s’ouvrir à une population très diverse, à un monde bruyant et coloré dont la découverte demande du temps, de la disponibilité et des nerfs d’acier.


«  Voir la beauté de Bombay ne va pas de soi. Cela nécessite d’aller au-delà d’un extérieur sale et repoussant. Où est la beauté des bidonvilles et des barres d’immeubles décrépits par la mousson et le manque d’entretien ? Qui n’a jamais perdu ses nerfs en raison d’une circulation souvent infernale ? Comment ne pas être révoltée par ces familles entières dormant sur le trottoir, par ces enfants marchant pieds nus dans les détritus,  forcés de faire la manche aux carrefours plutôt que d’aller à l’école ? Bombay est la ville de tous les contrastes : à la fois frustrante, déconcertante et fascinante, elle est aussi le lieu où la plus grande des richesses côtoie la plus dégradante des pauvretés » - écrit-elle en préambule et on imagine le désarroi, l’inquiétude des premières semaines lorsqu’il lui a fallu s’immerger dans cette ville tentaculaire, tenter de s’y adapter et surtout de communiquer avec une population aussi composite. C’est cependant ce qu’elle a su faire avec une intelligence qui a été à l’origine de l’ouvrage dans lequel on plonge avec émotion et que l’on dévore d’une traite tant les êtres, qui vous parlent, semblent proches, tant ils ont à dire et le font avec simplicité et  une dignité bouleversante. Qui sont-ils ces hommes et femmes de milieux divers, ces adolescents, ces enfants, ces vieillards qui se confient avec retenue et pudeur et  de façon si naturelle, sans que soit exclu de leurs propos, humour, tendresse et malice.


« Il a fallu dépasser mes peurs de déranger, d’être mal reçue. Mes interlocuteurs, choisis au hasard, au gré de mon inspiration, se sont souvent livrés avec gentillesse, se sont rendus disponibles pour répondre, n’hésitant pas à arrêter leur travail pendant plusieurs dizaines de minutes. Peut-être étaient-ils heureux qu’une étrangère s’intéresse à eux ? Parfois, mais rarement,  j’ai été rejetée. J’ai fait ici une des plus riches expériences humaines que j’ai connues, elle a contribué à donner un sens à ces quatre années vécues à Bombay » - avoue Véronique Desjonquères dès les premières pages de son livre.

 

Et de ces quatre années difficiles mais intenses, elle n’est pas ressortie indemne, elle ne s’est pas investie sans en être profondément changée, enrichie, fortifiée. Ces êtres approchés et écoutés ont su créer en elle un paysage intérieur, faire naître une sensibilité plus vive à l’autre, une écoute sans doute plus précise, une inspiration probablement plus humaine. Sa peinture s’en ressent : colorée, sensitive, vibrante. Ses interlocuteurs sont là non seulement dans les mots mais dans les images :  les Samy, les Manhar, les Kamal, les Shekar, le doux sourire de Ratan ou le beau visage de Nikita. Les enfants sont si confiants, les jeunes filles si gracieuses, malgré la pauvreté, le dénuement même. L’espérance ne faiblit pas, vigilante, comme une bougie qui donne aux visages leur clarté. Et ces hommes et  femmes nous content leur quotidien sans détours, dans l’intimité de leurs humbles masures, au travail ou sur les marchés, sans oublier de souligner leurs  espérances secrètes, la foi qui les anime et les aide à rester vertical. Ce livre a, entre autre pouvoir, de vous rendre proche un univers lointain, de vous conduire au cœur d’une réalité dure mais vraie, émouvante, courageuse et toujours sobre et digne. Quelle belle leçon de vie !  Merci à l’auteure d’avoir su consacrer ces quatre années à ce témoignage en mots et en images d’une vérité et d’une authenticité qui nous incitent à partager son expérience. 


« En décidant de faire ce livre au lendemain de mon arrivée en Inde, j’avais l’intuition et j’espérais qu’il m’aiderait à voir la beauté de Bombay. Par le témoignage de ces hommes et de ces femmes,  j’ai voulu traduire la diversité de la mégapole. J’ai abordé des quartiers proches que je côtoyais dans mon quotidien et des lieux touristiques plus connus. J’ai cherché à comprendre comment les gens vivaient, travaillaient, ce qu’ils ressentaient, quels étaient leurs rêves. Ces rencontres personnelles m’ont transformée de l’intérieur. »


 Nous aussi Véronique à vous lire…


 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 08:37

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C’est le deux-centième anniversaire de la mort de Bernardin de Saint-Pierre, peut-être une raison suffisante pour lui rendre hommage en publiant cette chronique sur le roman qui l’a rendu célèbre à jamais. Mais, je confirme, ce texte n’est pas aussi insipide que certains se complaisent à le dire, il mérite bien une lecture que j’ai faite récemment et j’en suis ravi.


 

Paul et Virginie

Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737 – 1814)


 

Depuis très longtemps, j’avais envie de lire ce livre car je ne comprends pas très bien pourquoi on dit et écrit tant de choses désobligeantes sur ce roman dont le succès génère régulièrement des rééditions depuis plus de deux siècles. Il doit exister un petit brin de magie ramenant sans cesse de nouveaux lecteurs vers cet ouvrage qui raconte une histoire plutôt simple, romantique et très pathétique.

 

Dans la seconde moitié du XVIIIe  siècle, à Maurice, l’Ile de France à l’époque, une jeune veuve enceinte trouve refuge avec son esclave noire dans les montagnes avoisinantes de Port Louis où elle rencontre une jeune femme, mère d’un petit Paul, qui vit là aussi avec son esclave. Bientôt cette veuve met au monde une petite Virginie et les deux familles vivent alors en parfaite osmose une existence largement inspirée des thèses de Jean Jacques Rousseau, ami de l’auteur. Une vie simple, pieuse, laborieuse et vertueuse, en harmonie avec la nature et le voisinage. Les enfants sont élevés selon des principes que l’Emile de Jean Jacques Rousseau n’aurait certainement pas reniés. « Jamais les leçons d’une triste morale ne les avaient remplis d’ennui». « On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ».

 

Cette vie de vertu et de dénuement matériel mais de grande richesse affective et sentimentale ne dure pas très longtemps, bientôt ces deux familles sont confrontées à la violence et aux vices de la société européenne par l’entremise d’une tante riche et mauvaise qui veut faire le bonheur de sa petite-nièce malgré elle. C’est le grain de sable qui vient perturber la belle mécanique amoureuse qui s’était mise en marche entre les deux adolescents, et transforme cette  histoire d’amour en une Love story des temps modernes aussi pathétique que celle d’Erich Segal.

 

Les histoires d’amour tragiques séduisent souvent un large public mais ce livre, même s’il est un peu naïf et candide, pathétique et plein de bons sentiments, a une autre dimension, il prône un modèle de société idéal, certainement inaccessible, mais porteur de valeurs qui pourraient grandement améliorer la vie sur terre si elles étaient mises en pratique, en Europe notamment mère de tous les vices. C’est une véritable leçon de morale et d’éducation que l’auteur dispense aux lecteurs en s’appuyant sur les théories de Jean-Jacques Rousseau mais c’est aussi, en creux, une critique à peine voilée de tout ce qu’entreprennent et manigancent ceux qui détiennent les pouvoirs politiques, économiques, religieux … On sent nettement sous la plume de cet érudit une grosse pointe d’aigreur personnelle, on dirait qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait et qu’il en rend responsables ses semblables qui ont oublié les sacro-saints principes du maître de l’Emile.

 

Il ne faut surtout pas nier que Bernardin de Saint Pierre est un excellent homme de plume, son écriture est riche, fluide, parfois recherchée et il maîtrise son roman de bout en bout et, même si son histoire peut paraître mièvre, elle comporte aussi des élans d’héroïsme stoïque face à la mort : « j’ai été trouvée fidèle aux lois de la nature, de l’amour, et de la vertu. J’ai traversé les mers  pour obéir à mes parents ; j’ai renoncé aux richesses pour conserver ma foi : et j’ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur ». Le testament de Virginie pourrait être aussi celui de l’auteur, le message qu’il voulait nous laisser… mais aussi la vie qu’il a menée parce qu’il n’a pas réussi à faire fortune ?

 

Denis BILLAMBOZ

 

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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 11:05

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La mer ? Il y a longtemps que Proust en rêve. Elle aussi sépare ; des mondes, des continents ; fiévreuse, ardente, il l’imagine déjà dans ses tempêtes.

 

Un projet longtemps ajourné, comme le sera plus tard un voyage à Venise, va poursuivre l’adolescent qui, après les eaux claires de son enfance, aspire à celles violentes et sauvages des océans. La mer est un élément que l’on peut qualifier d’inhumain dans la mesure où il ne sert pas directement l’homme. « Le goût de la mer  - écrit Swinburne,  le baiser des flots sont amers ». C’est probablement une perversion de la nature qui a salé les océans remarque Gaston Bachelard, car le sel entrave une rêverie de la douceur. Nous sommes loin des eaux maternelles comparées par le poète à un lait intarissable. Affronter la mer est une lutte en soi. Les héros des romans de mer reviennent toujours de loin, ce sont des êtres sans rivages plongés dans l’inconnu d’un au-delà sans frontières. L’eau violente est un schème de vitalité et de courage et commander aux flots tient, soit de la volonté du génie qui ne veut se mesurer qu’à l’extrême, soit de la volonté de l’enfant qui ne vit pas encore dans la dépendance de la raison et se plaît à envisager l’impossible. Chez Proust, l’enfant et le génie ne cesseront de cohabiter, l’écrivain étant de ceux qui refont sans cesse leur enfance, car elle est le temps privilégié des découvertes et des émerveillements et que le poète qui ne sait plus s’émerveiller ne sait plus écrire. Certes Proust n’est pas un sportif, il n’ambitionne pas de traverser l’Atlantique, pas même la Manche, ni de s’engager dans un voyage autre que celui au long cours de sa vie intérieure – on sait que le moindre changement d’habitude le laissait désemparé – mais la mer n’en est pas moins une séductrice. Son spectacle suscitera en lui des émotions puissantes et sa contemplation, durant les séjours  prolongés qu’il fera régulièrement dans ce Balbec qui englobe, tout à la fois, Trouville, Cabourg et l’ensemble des stations de la Côte Fleurie, ne manquera pas d’amplifier son propos, de donner à sa prose le goût relevé du sel et de l’embrun.

 

« La mer est pleine de griffes » écrivait Victor Hugo dans « Les travailleurs de la mer » ; c’est pour cette raison que, tel un fabuleux animal, elle se prête à symboliser ce qui a trait à la furie et à la rage. On dit d’elle qu’elle gronde et rugit, aussi les métaphores de la mer furieuse sont-elles plus nombreuses que celles de la mer placide. Proust, devenu un jeune adulte, éprouvait sans doute le besoin de la présence d’un élément fort, d’un environnement moins bucolique, moins champêtre que l’univers de prairies et de vallons qui avait prévalu durant ses jeunes années. Sa tante Elisabeth étant morte et son père ne s’étant jamais décidé à acquérir une maison dans son bourg natal, il n’avait plus l’occasion de revenir à Illiers que l’on jugeait par ailleurs, à cause des pollens qui se dégageaient des nombreuses essences d’arbres, déconseillé pour son asthme. Le Combray de son enfance s’était à jamais cristallisé dans sa mémoire avec ses rivières, ses nymphéas, ses saules, ses châteaux, ses aubépines et ses deux côtés, comme deux pays rivaux qui se contemplent de loin, de part et d’autre du barrage des eaux, et où, dans l’un des deux vivait, à jamais captive de son destin, la tendre figure de Geneviève de Brabant. Marcher contre le vent et non loin de la mer est une image d’action valorisante qui a souvent été utilisée en littérature, illustrant un combat sans défaite. C’est la devise du marcheur intrépide que rien ne décourage et qui se courbe en avant pour offrir plus de résistance aux brusques rafales. « Dynamiquement le marcheur dans le vent est l’inverse du roseau », souligne Gaston Bachelard. Nul doute que le promeneur drapé dans la tempête n’arbore un profil victorieux : la victoire du lutteur contre les éléments. Nietzsche auquel n’échappaient pas ces analogies, disait que le rythme énergique de Zarathoustra était dû à sa vie en plein vent sur les sommets.

 

Proust est à ce moment de la sienne (il a passé le cap des vingt ans) où il lui faut s’affirmer, non seulement vis-à-vis de sa famille, mais plus particulièrement de son frère, de deux ans son cadet, qui mène sa vie d’étudiant au pas de charge et à vingt et un ans prépare son internat. Aussi l’aîné fait-il pâle figure, n’ayant à proposer que des aspirations. Il a bien suivi des cours à la faculté de droit et à la Sorbonne, obtenu une licence de droit et une licence ès lettres, il est entré à Sciences Po mais en est sorti sans diplôme et n’a malheureusement aucun projet capable de rassurer un père au sommet de sa carrière, professeur à la faculté de médecine, inspecteur général des services sanitaires, médecin honoraire de l’Hôtel-Dieu, membre de l’Académie de médecine et Commandeur de la Légion d’honneur. Ce ne sont pas les quelques articles qu’il publie dans la mince revue Le Mensuel et, par la suite, Le Banquet, dont la plupart ont le tour ampoulé d’une demi-parodie et où, pour les besoins de ses lecteurs, il se transforme en chroniqueur mondain, échotier, polémiste, qui peuvent rassurer les siens sur ses chances d’avenir. La mer aura-t-elle le pouvoir de fouetter cette indolence, de renouveler son inspiration et de le mettre en présence du schème puissant auquel il aspire ? Malheureusement la tempête ne sera pas au rendez-vous, remplacée par l’apparition d’un groupe de jeunes filles dans les tons d’aquarelle d’une calme matinée estivale. L’une d’elle sera l’incomparable Albertine, dont les amours avec le narrateur vont occuper plusieurs volumes de l’œuvre. Une telle passion, traversée de bourrasques, meurtrie de jalousie, qui s’achèvera dans la mort, ne pouvait prendre naissance qu’en ce lieu, au bord d’une plage que la marée basse transforme « en un vaste cirque éblouissant », là où la mer ourle indéfiniment ses vagues, comme si la jeune fille naissait telle Vénus de l’océan et tenait de cette parenté marine sa fausse douceur et son indomptable sauvagerie.

 

« L’être qui sort de l’eau est un reflet qui, peu à peu, se matérialise ; il est une image avant d’être un être, un désir avant d’être une image », écrit Gaston Bachelard. Dans le monde imaginaire, les êtres nus sortent toujours d’un océan. C’est la déesse des eaux, ce sont les innombrables naïades et nymphes qui encombrent une littérature souvent factice. Il semble que ce qui se reflète dans l’eau porte une empreinte féminine. Le cygne n’est-il pas, par excellence, l’ersatz de la femme nue qui s’identifie au désir et le chant du cygne l’ode de la mort amoureuse ? « Or il n’y a qu’un seul désir, souligne encore Gaston Bachelard, qui chante en mourant et qui meure en chantant, c’est le désir sexuel ». Le cygne allie donc le mythe tragique de la femme inaccessible et du désir à son point culminant. Cela n’a pas échappé à Proust qui a féminisé la mer au point de prêter à ses jeunes filles en fleurs, aperçues la première fois au bout de la digue de Balbec, comme un vol de mouettes, « un flottement harmonieux », une beauté « fluide, collective et mobile ».

 

(…)

 

La mer est ainsi tout à la fois l’être de fuite qui le captive et la conscience insaisissable qui le désespère. Qui suis-je ? se demande-t-il encore à travers les centaines de pages de La Recherche. Elstir, que le narrateur va visiter dans son atelier de Balbec, est – comme la plupart de ses personnages – un amalgame de plusieurs peintres qu’il eut l’occasion de rencontrer et dont il connaissait les œuvres. Monet, bien sûr, dont il admirait les toiles dans les salons qu’il fréquentait et auquel il fut présenté par Madeleine Lemaire lors d’un séjour qu’il fît chez elle à Dieppe avec Reynaldo Hahn ; Whistler, probablement ; mais sur le plan strictement humain, Elstir ressemble davantage à Paul César Helleu qu’il croisa souvent sur la côte normande et dont il fut l’intime.

 

(…)

Le peintre Elstir avec le musicien Vinteuil et l’écrivain Bergotte composent ainsi le trio artistique de La Recherche. Le narrateur les a connus plus ou moins intimement, mais la contemplation de leurs œuvres lui ont permis de toucher à leur humanité profonde et de voir comment, avec des ressemblances voulues et des différences apparentes, ils se sont inscrits dans une continuité tout en cultivant leur style et en nous ouvrant aux vérités éternelles. Et puis ces artistes donnent à l’auteur l’occasion de parler de l’art, de leur attribuer des propos qui sont les siens, dans sa façon d’envisager la création artistique, de la pratiquer et d’alimenter, avec le constant souci de substituer à la vie courante cette autre vie qui est la révélation de la « vraie vie ». La démarche de certains peintres vers l’abstraction prouve que cette idée ne resta pas sans écho. En quelque sorte construire à partir de morceaux séparés et d’ajouts un flux incessant qui ouvre sur l’infini, ainsi que l’avaient pressenti des Beethoven, Wagner, Dostoïevski, Vermeer, Baudelaire. Il fallait faire en sorte de briser le cercle tragique de l’enfermement dans le temps, dont des écrivains comme Flaubert et Balzac ne surent se délivrer. Aussi Proust voyait-il dans l’expérience des impressionnistes une tentative similaire à la sienne, qui leur faisait rompre l’unité de lieu là où il brisait l’unité de temps, comme s’ils répondaient tous à l’appel fameux de Victor Hugo : « L’art, c’est la pensée humaine qui va brisant toute chaîne ». Ainsi fait-il d’Elstir un curieux Socrate, sensé de lui apprendre à se connaître lui-même, de se délivrer des limites du réel, de différencier le « ce que nous savons » du « ce que nous sentons » et de dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision. Par sa bouche sont proférées quelques-unes des vérités qui tiennent le plus au cœur de l’écrivain, véritable profession de foi qui donne à Elstir une épaisseur incontestable dans l’ensemble du roman.

 

Ce que nous apprend le peintre où, plutôt, ce que nous apprend Proust par la voix d’Elstir est que l’art met en lumière certaines lois et que chaque artiste est tenu à recommencer sans fin et, pour son compte, un effort individuel afin de séparer le vrai réel du faux vrai. L’une des métaphores, qu’il se plaisait à utiliser pour que ce qui n’était que faussement réel devienne réellement vrai, était justement celle qui, comparant la terre à la mer dans ces marines, supprimait entre elles toute démarcation et c’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile, qui y introduisait « une multiforme et puissante unité », si bien que l’on voyait soudain surgir, comme une flottille, les églises de Criquebec dans un poudroiement de soleil et la ceinture d’un arc-en-ciel comme un tableau irréel et mystique. Ne faut-il pas que l’artiste se fasse sans cesse « passeur de muraille » ou mieux créateur d’un nouveau monde pour que le mot mort n’ait plus de sens pour lui ?

 

L’essentiel  pour un artiste n’est pas de se contenter d’un acquis mais de tendre toujours vers autre chose, d’où la révolution que ces créateurs ont eu le mérite d’opérer en nous démontrant de la façon la plus juste et la plus sensible que les révélations de l’intuition peuvent avoir plus d’importance que les conquêtes de l’intelligence.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Extraits de mon essai « Proust et le miroir des eaux »

 

Pour consulter l'article consacré à la présentation de mon ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Et pour prendre connaissance d'autres chapitres de mon ouvrage, cliquer sur leurs titres:   

 

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 09:25

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Je vous propose aujourd’hui  un roman policier qui pourra peut-être surprendre les plus sensibles mais comme j’ai beaucoup lu Frédéric Dard dans ma jeunesse, je n’ai pas pu résister devant ce polar proposé par un ami belge (ami de la Toile seulement, pour le moment du moins) qui m’a évoqué de vieux et bons souvenirs et  m’a bien fait rire.


 

                                            Un privé à bas bilan

                                         Eric Dejaeger (1958 - ….)

 

 

A peine avais-je lu une trentaine de lignes de ce livre que j’avais l’impression d’avoir descendu un bon nombre d’étages de ma déjà longue existence et de me retrouver à l’âge où on lit des polars en cachette. Il me semblait que je dévorais un texte enfant bâtard d’un vieux San Antonio ou d’une œuvre d’un hôte de la fameuse collection « Fleuve noir » : Mc Bain, Chase ou un autre, je ne sais…  En effet, Eric Dejaeger, le polyvalent des lettres belges, auteur aux talents multiples, éditeur d’une revue littéraire, blogueur, a commis un polar inspiré par des auteurs qui ne venaient  pas des pays nordiques et qui n’avaient pas encore pris l’habitude d’écrire des pavés formatés et parfois indigestes. Un polar comme ceux que je dévorais à la fin de mon adolescence avant que le genre ne me sature et que les nouveaux auteurs me détournent définitivement de ces lectures. Ce polar, c’est aussi une parodie qui met en scène un détective de fortune ou d’infortune, marginal, anarchiste sur les bords, il refuse toutes le contraintes administratives ou autres, mais il a quelques principes malgré tout : on ne s’attaque pas aux faibles, on ne gâche pas, et si on baise n’importe comment, n’importe où, on ne baise qu’avec des gens consentants. « Nous vivons dans une société dégueulasse où il y a plus que le fric qui compte. Le fric qui donne le pouvoir… J’ai toujours détesté le fric et le pouvoir ».

 


Frédo, un vieux jeune presque trentenaire, toujours à la charge de ses parents, traîne ses savates de bistro en bistro en évitant de s’engager dans un quelconque boulot. Mais un jour, dame chance lui fait un clin d’œil en forme de gain substantiel à la loterie et, la pression de son père aidant, il décide enfin de  prendre son indépendance en gagnant sa vie sans taper ses parents. Il part pour Bruxelles où il installe, avec quelques bouts de ficelle, quelques matériels de  récupération, beaucoup de débrouillardise et peu de scrupules, une agence de détective privé qui trouve rapidement ces deux premiers clients : l’éternelle bourgeoise trompée et l’inévitable papa inquiet de ne plus voir sa fille adorée. Frédo engage l’enquête avec tout le sérieux dont il est capable et l’appui d’une nymphomane fortunée et du petit ami de la belle disparue. Et l’aventure commence, pleine de rebondissements et de suspense…

 


A travers cette enquête, Eric dénonce les truismes et lieux communs qu’on rencontre dans tous les romans policiers actuels tout en se moquant des auteurs qui usent et abusent d’anglicismes pour masquer leurs lacunes en français. Il nous démontre aussi qu’avec des personnages banals, communs, pas franchement séducteurs, mal équipés, peu versés dans les technologies sophistiquées, ne disposant que d’une puissance de feu très limitée, on peut construire une intrigue haletante qui tient le lecteur en haleine jusqu’à un dénouement peu évident, qui vous prend de cours. « Couilles du diable », il est encore possible d’écrire de bons romans policiers sans sombrer dans les chausse-trappes d’un conformisme trop convenu.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 08:58

 

 


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Ce jour, foin de l'actualité politique ou culturelle, mon humeur sera consacrée à la nostalgie. Eh oui ! il y a des circonstances qui rendent plus tangible la temporalité des choses et nous reconduisent vers un passé qui apparaît souvent meilleur que le présent. Passer de 126 m2 à 80 m'a obligé à me désencombrer. Me voilà circonscrite dans un espace plus réduit qui m'a valu d'implacables aménagements et contraint à des choix raisonnables. Car entre ce qu'il est indispensable de conserver et sage de sacrifier, comment faire la juste part ? L'adieu aux choses s'auréole volontiers d'une mélancolie passagère dont nous guérissons, d'autant que j'aime assez cette idée d'allégement, façon d'aborder l'avenir avec le moins de bagage possible. S'alléger, se délester, me conviennent. Il y eut une époque où je me disais que j'aurais pu vivre à l'hôtel, être ainsi de passage comme quelqu'un en transit entre plusieurs destinations. Mais cela était impossible, dès lors que je fondais une famille, souhaitais des enfants. Il  y eut donc un havre plein de rires et de projets, un lieu d'accostage où il a fait si bon vivre ensemble. Puis les enfants sont partis. C'était normal : nous leur avions appris à nous quitter, afin de devenir adultes, autonomes à leur tour.

 

 

Et mon mari et moi nous sommes retrouvés nomades, dans une parenthèse flottante, prêts à recommencer une nouvelle vie, à envisager d'autres escales. L'eau a toujours été présente. Enfant, ce furent les rives de la Loire, le bord des Mauves ; jeune femme le lac d'Annecy avec ses courbes gracieuses, de toutes parts gaves, avens qui creusent plus profondément leur lit. Aujourd'hui, c'est la mer autour de moi et surtout devant moi, invitation permanente au voyage. Aussi est-il bon d'alléger la carène qui nous mènera un matin ou un soir au terme du périple.


 

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Le Rondonneau de mon enfance que l'on retrouve dans mon roman : "Le jardin d'incertitude"


C'est la raison pour laquelle mon mari et moi avons trié, jeté, donné, classé archives, documents, lettres, photos, qui sont venus discrètement se réanimer entre nos mains : amours défunts, visages saisis au hasard des jours, papiers jaunis qui parlent d'une actualité ensevelie dans le suaire du temps, sourires fugitifs, regards qui semblent prolonger l'interrogation. Pour mieux appréhender l'immensité de ces absences, j'y ai volontiers attardé ma pensée. Nostalgie de ce qui n'a jamais cessé de s'éloigner et de se perdre. Inquiétude face à la temporalité dans laquelle nous baignons, caravaniers des sables dont les traces s'effacent au fur et à mesure de nos pas et nous confinent à l'éphémère.

 

On ne lit rien à la surface des mots
mais feignons d'en deviner le sens.
Ce sera peut-être la dernière heure de la nuit.
Personne ne va au-devant de ceux qui s'éveillent.
A moins que l'enfant ne nous ait mis en sommeil
pour la vie ? Léogane, une demeure à la pointe d'une île blanche,
un lieu où descendre au fond de soi.
C'est un cérémonial dans lequel on entre,
un itinéraire commencé avant l'aube.
L'enfant nous guide d'un pas de sourcier.
Une cloche tinte. Elle nous rappelle que le temps
laisse en nous l'empreinte de ses dents voraces.
Cherchons un lieu pour y établir notre gîte.
Le péril est au bout de cette longe qui nous tient attentifs.
N'allons pas au-delà du signe sur la pierre,
du tatouage sur la rive abordée.
A nos épaules, le temps pèse de tout son âge,
tandis qu'au loin se perçoit le murmure des orges et des blés.


  

                                              ( extraits de " Le temps fragile" - Profil de la Nuit - )


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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                                La vue de notre balcon aujourd'hui

 

 

 

 

 

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 08:40

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Ces quelques strophes de Robert Desnos* dans " Contrées ", que nous apprenions à l'école lorsque nous étions enfants, m'inspirent une réflexion personnelle, que je vous livre dans l'espoir et l'attente des vôtres, car tout poème est là comme une chambre d'écho, afin de répercuter l'émotion de coeur à coeur, de sensibilité à sensibilité, mots que la voix humaine susurre ou murmure, crie ou psalmodie, chante ou prononce.  

 

Oui, j'entends, je perçois, j'écoute, tant la voix est multiple. Elle est la mienne, celle qui me donne à exprimer mes sentiments et mes pensées : elle est la tienne, ami, partenaire, inconnu qui, en échange, me renseigne sur tes souhaits et tes motivations, établit la relation et le dialogue.

Pour certains, ce seront aussi " les voix chères qui se sont tues", celles de l'amant, du confident, du père, du frère, que l'on n'entendra plus que dans le silence de la mémoire.
La voix peut être le chant, elle peut être le cri : cri de révolte, de peine, d'espoir, de joie, d'agonie, de naissance et de re-naissance ; voix d'apaisement, de pardon qui, tour à tour, accompagnent, distinguent, perdent ou rachètent ; voix qui profèrent l'ordre, l'avertissement, la condamnation, la réhabilitation ; voix d'ici et d'ailleurs, voix proches et étrangères, voix perçues, reçues, craintes, espérées.


Mais également voix du vent, de l'océan et des forêts, voix des cascades et des fleuves, voix du tonnerre et des tempêtes, voix de l'univers et des astres que des scientifiques parviennent à surprendre. " Est-il possible, dans le souvenir, de restituer non pas simplement le timbre des voix, mais encore la résonance de toutes les chambres de la maison sonore ? - interroge Gaston Bachelard. Certes, il nous faut souligner que, grâce aux moyens techniques d'aujourd'hui, les voix d'hier nous sont encore présentes. Voix d'hommes aux prises avec le temps, voix remontées du silence, voix ré-entendues et ré-écoutées, voix revenues d'un passé fausssement défunt, voix douce du violon et de la harpe, voix tonnante des orgues et des trombones, voix angéliques des enfants, voix célestes des divas, voix du peuple qui fonde l'opinion, voix publique qui exprime le sentiment général. Et n'omettons pas la voix du silence où se réfugie le grand écho de l'indicible et la voix intérieure qui ne parle qu'à soi-même. En somme les voix sont diverses et plurielles, car si l'homme a sa voix, la nature a la sienne, les événements ont les leurs. Et ces voix, qui s'unissent et se confondent, sont  ensemble notre vie propre et notre vie commune.

 

 

*                  VOIX

 

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée 
Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous.

Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau 
Elle ne parle que d'été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie, 
Elle allume aux lèvres le sourire. 

Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, 
L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ? 
Elle dit "La peine sera de courte durée"
Elle dit "La belle saison est proche."

Ne l'entendez-vous pas ?

 

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 09:12

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Ce livre est le premier opus d’une nouvelle maison, Fragrances Editions, créée par le Groupe des Editions de l’Eveil, elle est destinée à la publication de livres d’énigme reliés chacun à des flaveurs particulières. Ce premier essai est plutôt convaincant, cela peut-être une découverte intéressante pour ceux qui aiment les œuvres d’Umberto Eco ou de Dan Brown.


 

Le verrou

Laetitia Kermel


 

Elle était jeune, elle était belle, elle était riche, un peu libertine, « à vingt cinq ans, elle avait déjà tout ce qu’on peut espérer de la vie » mais il y avait quelque chose qui clochait, « elle n’aimait rien tant que la solitude et la pluie, elle qui était toujours si entourée, et sous le plus ensoleillé des ciels ». Elle avait fait de sa passion, le tatouage, un métier, un art qui lui valait une réputation flatteuse. Mais elle restait en suspens entre mélancolie et euphorie, elle avait parfois l’impression d’être affectée de schizophrénie, elle ressentait toujours l’absence de sa famille, anéantie dans une catastrophe aérienne, malgré la bienveillance et l’amour complice de sa grand-mère qui l’avait recueillie et partageait toujours sa vie dans une grande maison des environs d’Aix-en-Provence.

 

Un jour, une rencontre avec un homme encore séduisant transforme radicalement cette vie hésitant entre solitude et frénésie, en l’entrainant dans une folle cavale parsemée de cadavres de plus en plus horribles. L’inconnu lui demande de lui tatouer le dos, un dos qui a été sévèrement marqué par le fouet, la jeune fille voit dans les stigmates de la flagellation des lignes qui lui rappellent une œuvre de d’Honoré Fragonard dont elle possède une gravure, « Le verrou ». Elle décide alors d’orner à jamais le dos de cet homme d’une copie de cette œuvre mais ce projet n’aboutira jamais, sa maison est incendiée et sa grand-mère se consume dans le brasier. Elle comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un accident mais d’un meurtre lié vraisemblablement à la gravure qu’elle voulait tatouer. Elle fuit alors vers Paris mais les cadavres jonchent son parcours et ses poursuivants la cernent de plus en plus près. Elle comprend, avec l’aide de son ami Berlinois, qu’elle a rencontré dans une boîte branchée de la capitale allemande, que la solution de cette aventure se trouve sur le tableau lui-même et l’histoire de ce tableau.

 

Avec cet opus, Laetitia Kermel livre un polar historique haletant, l’intrigue qui implique aussi bien Louis XV et la du Barry que Fragonard et Choiseul et que les milieux libertins de l’époque, est tout à fait crédible. La culture générale de l’auteure est assez complète pour retenir les lecteurs férus d’histoire et de peinture, mais aussi ceux qui se délectent dans le dénouement des conjurations les plus inextricables. J’ajouterai que ce livre montre bien que l’histoire se construit aussi avec des personnages qui n’en avaient parfois pas plus l’ambition que la vocation et qu’elle peut s’écrire de différentes façons.

Un bon moment de lecture sur la plage ou à l’ombre d’un arbre bien feuillu pour meubler quelques heures de vacances tout en étoffant sa culture générale.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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31 octobre 2014 5 31 /10 /octobre /2014 09:30

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Nantes est mon troisième lieu de mémoire après Ancenis et Bouloires dans la Sarthe. Bien que je n’aie jamais habité dans cette belle ville, elle est celle de mes aïeux depuis le XVIIIe siècle. C’est ainsi qu’un certain Charles Caillé et sa femme quittent un jour de l’année 1710 St-Florent-le-Vieil pour gagner la grande ville et s’y installent comme horticulteurs. La lignée des Charles Caillé commence et ne s’éteindra qu’avec la disparition de mon grand-père en 1946. La ville de Nantes doit le parc Procé à un cousin de mon grand-père Gustave Caillé qui en fera don à la ville pour une somme symbolique, alors que mon grand-père, architecte paysagiste, fera beaucoup pour améliorer la beauté du fameux Jardin des Plantes. Les pépinières de la Rivière, près du Pont du Cens, étaient réputées dans toute la région et mon aïeul expédiait déjà ses plantes dans le monde entier. Il a d’ailleurs sa rue à Nantes. Mais ayant deux filles, dont ma mère, il n’a pu léguer à un fils, qu’il aurait appelé Charles selon la tradition, ce magnifique patrimoine. Il est mort d’ailleurs assez jeune, je suppose de chagrin, d’avoir dû vendre cette affaire de famille, qui était sa fierté, à un promoteur qui fera de ses 30 hectares de jardins un lotissement.

 

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Nantes rayonnera au-delà des mers et sera un lien privilégié entre la langue d’Oc et les parlers gaéliques, entre l’Europe des marchands et la Touraine des rois de France, entre les îsles d’Amérique et la lointaine Afrique. Alors que Rennes, ville administrative, se confond avec l’appareil froid de l’Etat, Nantes se pare de l’attrait lumineux de la Loire et l’ample respir de l’océan. Capitale des ducs, elle se suffit à elle-même et préfère que l’on dise « Nantes en Bretagne » que Nantes ville bretonne. Evincée par Rennes au XVIe siècle en tant que capitale, elle trouve ses consolations dans le commerce maritime et le négoce que renforce encore, sur le fleuve, la navigation des gabarres et des coches d’eau. Son grand siècle fut le  XVIIIe. Armateurs, banquiers, propriétaires à St Domingue et à l’île Bourbon, importateurs de canne à sucre et trafiquants de bois d’ébène y constitueront alors une bourgeoisie opulente dont les hôtels de l’île Feydeau attestent de la richesse et de l’orgueilleux éclat. F. Lefeuvre écrit à ce sujet : "Dans ce milieu très fermé, les armateurs formaient une élite, ne se mêlant jamais, que lorsque les affaires l’exigeaient, au commun des mortels. Leur raffinement étonnait : certains allaient jusqu’à envoyer une fois l’an leur linge sale à St Domingue, dont l’eau des sources était réputée pour son pouvoir exceptionnellement blanchissant. Bourgeois ou anoblis, ils portaient tous la grande toilette de ville et étaient coiffés, poudrés, en habit de soie de couleur sombre ou tendre, suivant la saison, en bas blancs et souliers à larges boucles d’or ou d’argent. " C’est l’époque ou le maire Gérard Mellier, l’homme d’affaires Graslin, les architectes Ceinerey et Crucy donnent à la ville son aspect monumental. De 1761 à 1780, Nantes se structure : l’enceinte est abattue, les douves comblées, l’Erdre canalysé. Jean-Jacques Graslin, qui prend en mains l’urbanisme à la suite de Mellier, est un véritable mécène. Afin de réaliser ses ambitions, il n’hésite pas à puiser dans sa cassette personnelle. C’est à lui que la ville doit quelques-uns de ses plus beaux hôtels, ses promenades, la place qui porte son nom. Son rêve se réalise lorsque le 23 mars 1788 est inauguré le théâtre construit en une année sur l’un de ses terrains. ( Il sera presque entièrement détruit par un incendie 8 ans plus tard et reconstruit ).

Nantes, à la fin du XVIIIe, est devenu l’une des villes les plus attrayantes de France. Les réceptions fastueuses s’y succèdent dans les hôtels de ces Messieurs du commerce, les spectacles de théâtre ( on en compte quatre à la fin de l’ancien régime ) sont renommés dans la France entière, comme l’est l’hôtel Henri IV, ouvert en 1788 sur la place Graslin et qui compte 60 chambres. Arthur Young dut y faire un séjour inoubliable, car cet anglais fait de cette auberge une description enthousiaste dans Voyage en France. «  Je ne sais si l’hôtel Henri IV n’est pas la plus belle auberge de France. »

 

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                                         Le passage Pommeraye

 

 

Les guerres civiles de la Révolution vont hélas faire de la région nantaise une terre exsangue ; les échanges avec St Domingue, que la France a perdu, cessent ; la traite des Noirs est abolie ; et surtout l’augmentation du tirant d’eau des navires ne leur permet plus de remonter le fleuve jusqu’à la ville, si bien que la concurrence de St Nazaire précipite son déclin portuaire. Un voyageur de l’Empire en trace un tableau sans complaisance : «  Elle est passablement infatuée de son importance et se donne des airs de capitale ; elle a des promenades sans promeneurs, une bibliothèque sans lecteurs, des théâtres sans spectateurs, un musée sans peintres, un cabinet d’Histoire Naturelle où l’on montre pour toute curiosité une peau d’homme tannée. Elle a aussi une Société des Beaux-Arts où l’on est admis moyennant cotisation et où l’on joue fort bien au billard. »


A partir de 1885, Nantes amorce son redressement. Raccordée à la haute mer par les travaux du canal de la Martinière et surtout par les dragages entrepris sur la Loire, la ville reprend vie avec l’essor d’industries nouvelles ou traditionnelles soutenues par le port et l’arrière-pays. C’est ainsi que les initiales L.V., désignant les biscuiteries Lefèvre-Utile, deviennent le sigle de la ville. Elle retrouve ainsi un peu de sa prestance et de son autorité de capitale régionale mais, jamais plus, elle ne jouira de l’aura et de l’influence qui l’avaient fait connaître par delà les mers. C’est également à la Belle Epoque que commencent à prospérer les stations des bains de mer lancées sur la côte d’Armor et que s'édifient les premières villas de La Baule. En 1900, c’est la plage fréquentée par le Tout-Nantes, dont l’exemple sera suivi par les stations voisines du Pouliguen et de Pornichet.

 


Par une sorte de miracle, le patrimoine architectural de Nantes a résisté aux bombardements de la guerre de 39-45. Toujours debout la cathédrale gothique au-dessus de sa crypte romane, l’imposant château des ducs de Bretagne, le quartier médiéval avec la place du Change, la rue de la Juiverie, la rue Ste Croix, l’élégante place royale et un peu partout les hôtels d’armateurs aux ferronneries savantes édifiés à l’époque où l’or roulait dans les coffres, grâce au commerce triangulaire Afrique-Amérique-Europe. Toujours au centre de la vie active, la rue Crébillon et le passage Pommeraye avec sa verrière, son escalier monumental, son panthéon d’hommes illustres ; toujours appréciés des rêveurs les parcs et le jardin des Plantes dont les camélias et les magnolias ont fait la réputation, sans compter les 200 espèces de son jardin botanique. Et si au bord de la Loire, le quai de la Fosse, autrefois grouillant de marins, est quelque peu encalminé, les rives de l’Erdre, si bien décrites par Julien Gracq, voient encore passer les flâneurs du dimanche le long de ses rives ombragées d’arbres centenaires.

 

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                                            Le parc de Procé

 

Nantes est née de l’eau et des brumes comme ces villes mirages qui surgissent de l’imaginaire des marins perdus. L’Erdre et la Loire la traversent et l’océan n’est qu’à 50 km. Sur ce site exceptionnel, au point de rencontre de la Loire fluviale et de la Loire maritime, les Namnètes fondèrent un port qui fut ensuite consolidé par les Romains. Ce port fit la prospérité de la ville avec le commerce de la pacotille, la traite des Noirs, les chantiers navals et le trafic colonial. Grâce à lui, la ville rivalisa avec la capitale par ses richesses et les produits qu’elle recevait : les cafés, les épices, les soies, les cotonnades, les bois précieux, d’autant que l’arrière-pays assurait les denrées essentielles fournies à profusion par les terres fertiles : primeurs, fruits, fleurs, bétail, vins et que le fleuve et l’océan y ajoutaient leur tribut de poissons et de crustacés.


Comme l’Angevin, le Nantais est gai et comment ne le serait-il pas dans un tel pays ! Mais il l’est différemment, avec moins de retenue et plus d’audace. C’est quelqu’un qui aime le jeu et la rivalité et qui met autant de panache à perdre qu’à gagner. Car il a souvent perdu, mais avec tellement de fierté que l’on pourrait se méprendre. Ainsi la ville fut-elle à plusieurs reprises ravagée par les incendies mais, à chaque fois, les habitants eurent à cœur de la reconstruire plus belle et plus imposante. Leurs sang, comme leur argent, les Nantais le répandirent sans en être avare. C’est d’abord le meurtre fondateur des enfants martyrs Donatien et Rogatien à l’aube du IVe siècle. Ce sont ensuite les incursions des Normands en 843 et l’évêque Gohard égorgé au pied de son autel. Au XVe siècle, ce sont les crimes de Gilles de Rais et son châtiment, puis les guerres de Religion ; en 1626, l’exécution d’Henri de Talleyrand ; en 1720 celles de Pontcallec, de Couëdic, de Montlouis et de Talhouët qui furent condamnés à mort sans jugement pour avoir participé à une conspiration qui visait à renverser le Régent pervers et dissolu au profit de Philippe V, roi d’Espagne, petit-fils de Louis XIV, pieux et austère. Pendant la Révolution, le sang, ce sera la guillotine sur la place Bouffay et les exécutions que Carrier mène pendant quatre mois avec une férocité telle que son nom est entré dans l’histoire. Jean-Baptiste Carrier, né dans le Cantal, avait été affecté à Nantes pour y punir la Vendée. Dès son arrivée, il proclama qu’il fallait "tout égorger".  Les Vendéens seront passés par les armes et les Nantais par la guillotine. Mais, bientôt, il trouve les formalités trop longues et la place trop réduite pour enterrer les cadavres. La Loire, qui traverse Nantes, lui inspire une idée macabre : celle de se débarrasser des prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Sa première noyade en masse, Carrier l’effectue sur 90 prêtres attachés deux par deux et embarqués sur des chalands que l’on coulait au large de la ville. Ce sont par la suite des groupes de 100 et 200 détenus que l’on ne prend même pas la peine de faire comparaître et que l’on enferme dans les calles des embarcations dont toutes les issues ont été condamnées et que l’on ouvre à coup de hache au milieu du fleuve. Ainsi périrent 4 à 5OOO personnes. Enfin, le sang, ce furent les bombardements de la dernière guerre. Nantes eut à souffrir de son engagement dans la résistance à l’ennemi et, avec Saint-Nazaire, de sa position stratégique. Aussitôt ralliés au général de Gaulle et tournés vers l’Angleterre, les pays de l’Ouest subiront une occupation rendue encore plus difficile par le Mur de l’Atlantique. De l’embouchure du Couesnon à celle de la Loire, la côte bretonne se hérisse d’obstacles antichars, de champs de mines, de barbelés que surveillent des chapelets de blockhaus. L’Allemagne, qui utilise la péninsule bretonne comme base privilégiée pour menacer l’Angleterre, y installe sa kriegsmarine, tandis que les Français créent en octobre 1941 le Bureau central de renseignement et d’action militaire qui travaille en liaison avec l’Intelligence service et est rattaché à l’état-major particulier du général de Gaulle. Le sang, ce sont enfin les cinquante otages exécutés en représailles de l’attentat mortel perpétré contre le Feld-Kommandant.


«  D’où vient-il que cette ville qui n’est pas immense, constituée au trois-quarts d’immeubles de sous-préfecture (…) donne si fortement le sentiment d’une « grande ville » ? – interroge Julien Gracq dans La Forme d’une ville. « Peut-être de ce qu’elle est, plus impérieusement qu’une autre, centrée sur elle-même, moins dépendante de ses racines terriennes et fluviales…) » – répond-t-il. Et c’est vrai que l’on ne comprend pas Nantes si on ne la regarde pas comme une cité étrangère à sa propre région, comme une ville farouche et frondeuse, ouverte davantage sur les pays du Nouveau monde que sur les banlieues rurales trop occupées à coudre à petits points la vie quotidienne. Il faut à Nantes l’aventure, les terres lointaines, les grands souffles, les lendemains qui chantent et déchantent mais s’irriguent d’une énergie insatiable. Ville de défis et de modernité, elle toujours souhaité être différente et s’est nourrie de cet orgueil. Nantes, à la veille de la Révolution, est avec ses 90.000 habitants la plus grande ville bretonne, également la plus remuante, la plus ambitieuse, en quelque sorte la plus extrême, tant et si bien que nos rois ont toujours eu à cœur de l’amadouer. C’est ce que fit Charles VIII qui vint y déclarer sa flamme à la duchesse Anne âgée de 15 ans et, par la même occasion, annexer la Bretagne à la couronne de France. Puis, ce fut le tour de Louis XII qu’elle épousa en seconde noces et qui la fit reine une seconde fois pour dix années, jusqu’à sa mort survenue à l’âge de 38 ans en 1514. Ce sera ensuite la venue de François Ier qui n’hésita pas, dans son souci de plaire aux Bretons, de parcourir la péninsule entière, alors que ses successeurs se contenteront de faire dans Nantes des entrées fastueuses que les gazettes de l’époque relateront dans les moindres détails. Après les guerres de religion, qui virent se perpétrer de véritables jacqueries paysannes, sans compter les exécutions auxquelles des villes comme Nantes servirent de décor funeste, la visite du bon roi Henri IV, accueilli le 13 avril 1598 à la porte St Pierre, allait mettre un terme pacificateur à ces luttes fratricides. Dès le soir de son arrivée, l’habile prince de Navarre signait le traité qui porte le nom de la ville ( édit de Nantes ) et concrétisait, dans un souci humain d’équité, la liberté de conscience et de culte. Enfin, deux rois Bourbon honoreront la ville de leur présence : Louis XIII y présida en août 1614 les Etats de Bretagne, tandis que Louis XIV y vint tout jeune encourager la prospérité maritime. Dans un souci analogue, Louis XV, par ordonnance, abolissait en 1713 le privilège des compagnies privatives, si bien que Nantes, Bordeaux et St Malo reçurent l’autorisation du trafic africain à la condition de verser au trésor 20 livres «  par nègre débarqué aux îsles » .


De 1713 à 1780, le nombre des navires double et les armateurs ont tôt fait de se constituer des fortunes colossales grâce au commerce circuiteux avec l’Afrique et les îsles d’Amérique. Emplis de pacotille, c’es-à-dire de cotonnade, d’eau-de-vie, de poudre à feu, de vivres, d’animaux vivants, de viandes salées etc., ceux-ci appareillaient en direction du Sénégal et de la Guinée. Commençaient alors les tractations avec les chefs noirs qui, en échange des denrées proposées, n’hésitaient pas à livrer aux trafiquants de la chair noire, de préférence jeune et en bonne santé. Les navires négriers repartaient vers les Antilles et principalement Saint Domingue où les noirs étaient troqués contre le sucre, le rhum, le coton, le café, le tabac, avant que le bateau ne remette les voiles en direction de Nantes. Ainsi s’effectuait ce que l’on a appelé le « commerce triangulaire » de sinistre mémoire. Une famille comme les Mautaudoin fut, avec ses 40 navires, maîtresse de la moitié de l’armement négrier de l’époque. Fortune faite, les membres de cette lignée se recyclèrent dans la magistrature et la juridiction comme beaucoup d’autres afin, qu’après avoir obtenu les bienfaits de la fortune, ils puissent aspirer au mérite de l'honorabilité.


 

Principal port de commerce avec les Amérique et ville phare de la mode, il n’est pas surprenant que Nantes fut l’une des premières à défendre la liberté des colons d’Amérique en rébellion contre l’Angleterre, comme elle défendra vigoureusement, quelques années plus tard, les idées de la Révolution, allant jusqu’à prendre les armes contre sa campagne à laquelle elle n’a cessé de tourner le dos. Quel contraste entre cette ville qui, sans frémir, pratique l’esclavage et s’enflamme pour les idées libérales et cette campagne priante, recluse dans sa foi et ses traditions ! Contrairement à tant de régions qui se regroupent autour de leur grande ville comme autour d’un donjon, les pays de Loire ont vécu sans vraies relations avec leur capitale. Ils l’admirent de loin comme quelque chose d’inaccessible et de vaguement sulfureux. On s’y rend comme pour une initiation, sachant qu’on en reviendra à jamais différent. Le brassage de tels courants ne peut pas ne pas avoir marqué la physionomie profonde d’une population quelle qu’elle soit…Aujourd’hui où les villes s’étendent jusque dans les campagnes, où les usines s’implantent jusque dans les champs, où les publicité s’affichent jusque sur les murs des étables et des granges, tout se nivelle de même façon. L’espace perd de son importance, il se noie dans un flou où les idées elles-mêmes ne se reconnaissent pas. On ne sait plus où commencent et finissent les choses et à qui elles appartiennent. Mais il y a seulement de cela cent ans, l’existence s’écoulait à la mesure du pas de l’homme. Elle avait encore cette lenteur majestueuse qui confère aux gestes leur signification. C’est ainsi que mes ancêtres sont restés, bien que vivants à Nantes, des gens de Loire, de foi et de conviction. La petite ville  de St Laurent-le Vieil, dont ils étaient originaires, s’irriguait d’une longue tradition qui lui venait, en amont, de son fleuve, de ses rois de France. Plus que le commerce, c’est la culture et un certain art de vivre, raffiné et sans tapage, qui les a caractérisés et ont fait d’eux, pendant plus de 200 ans, des amoureux des fleurs et des jardins.

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans ESPRIT des LIEUX
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