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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 09:28
Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry de Dominique Bona
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

 

Ce livre en étonnera plus d’un parmi les admirateurs de Paul Valéry car l’ouvrage de la biographe/académicienne Dominique Bona sous le titre « Je suis fou de toi – Le grand amour de Paul Valéry » est l’histoire romanesque et douloureuse de l’amour impossible qui lia durant  5 ans  le philosophe/poète et une jeune femme de 32 ans sa cadette qu’il rencontra dans un salon et pour laquelle il éprouvera une passion dévorante et ravageuse, un amour fou dont il mourra, oui, vous avez bien lu…un amour brûlant qui consumera et son esprit et son corps. On sort de cette lecture avec des sentiments partagés : d’une part, on se désole qu’un si grand esprit se soit laissé embarquer dans une aventure avec une femme manipulatrice et aventurière et, d’autre part,  on se console en se disant qu’elle lui a inspiré des vers magnifiques et qu’elle a su ranimer la flamme de la poésie qui l’avait un peu quitté. Ainsi, cette femme, qui n’est guère sympathique,  aura-t-elle desservi l’homme mais servi l’art, alors ?

 

Quand Paul Valéry tombe sous son charme, il a déjà 67 ans et occupe dans la République des lettres une place enviable : académicien, professeur au collège de France, probable prix Nobel, écrivain lu et admiré par ses pairs comme le philosophe de la raison, homme éclairé s’il en est, il jouit de tous les prestiges. Aussi imagine-t-on mal ce bel esprit sombrant dans les eaux agitées d’une passion aveugle, alors qu’il est un homme vieillissant, un père de famille irréprochable et un travailleur acharné que l’on sollicite de toutes parts pour des conférences, des préfaces, des articles, des conseils. Un homme qui est une référence intellectuelle et morale. Et chose d’autant plus étonnante qu’à l’âge des premiers emballements amoureux, il s’était juré, après avoir été follement épris d’une femme plus âgée et mère de famille, Madame de Rovira, qu’on ne l’y prendrait plus et qu’il ne perdrait jamais plus la tête pour quelque enchanteresse que ce soit, qu’il s’en tiendrait dorénavant au rationnel et aux seuls pouvoirs de l’intelligence.

 

Bien qu’il ait  aimé à plusieurs reprises, entre autre la poétesse Catherine Pozzi, qui fut pour lui une partenaire intellectuelle de premier plan, mais une femme irascible et terriblement jalouse, il avait toujours conservé les distances nécessaires pour ne pas perturber son havre d’équilibre et de paix, sa famille « une serre de travail aussi favorable que possible » - disait-il, sur laquelle veillait son épouse Jeannie Gobillard, nièce de  Berthe Morisot et cousine germaine de Julie Manet/Rouart, excellente pianiste, qui lui assurait un foyer calme mais néanmoins joyeux autour de leurs trois enfants, équilibre qui lui était nécessaire et qu’il préservera malgré les tentations les plus érotiques. C’est cependant une certaine Jeanne Loviton qui fera sauter ce barrage affectif et démontrera que, hélas !, l’intelligence la plus rationnelle, les aspirations les plus sages, les sentiments les plus tendres peuvent céder lorsque la passion submerge les digues, rompt les amarres. Jeanne entre dans l’existence de Valéry en février 1938. Mais qui est cette jeune femme qui va lui inspirer un tel amour ? Une personne brillante sans nul doute, divorcée, libre, fière, mondaine, qui conduit sa vie avec brio, suscitant au passage bien des passions. Est-elle belle ? Pas vraiment : des yeux à fleur de tête, un long nez, des jambes lourdes mais de l’éclat, de l’entregent, des cheveux drus, un beau sourire, de l’élégance – elle s’habille chez les plus grands couturiers  - et une assurance rarement prise à défaut. Bien que née dans un milieu modeste, de père inconnu, elle a été adoptée à l’âge de dix ans par le mari de sa mère, une petite théâtreuse, qui lui donnera son nom, l’encouragera à faire de bonnes études et lui offrira un métier, des rentes et une belle maison, de même que les conditions nécessaires, après une enfance difficile, pour assumer sa vie avec panache. Et du panache, elle en a !

 

Mariée pendant 9 ans à un écrivain déjà traduit en quinze langues, Pierre Frondaie, auteur de « L’homme à l’hispano », « L’eau du Nil », « Deux fois vingt ans », la jeune avocate découvre en lui un noceur professionnel qui fréquente assidûment le milieu du théâtre, est acteur à ses heures et présente une personnalité à l’opposé de Paul Valéry – que Jeanne ne connait pas encore – épris de poésie pure, volontiers rêveur et mélancolique. Pierre Frondaie a, quant à lui, la séduction chatoyante et se plaît à vivre dans un luxe tapageur. Certes son allure, sa bonne santé, sa virilité en ont fait un auteur en vue, d’autant qu’il n’est pas dépourvu de talent, mais un époux difficile à garder que la jeune femme, exaspérée par ses infidélités, quittera afin de retrouver sa précieuse liberté et son autonomie, d’autant que ce mari volage a l’outrecuidance d’être ombrageux. Toutefois, gagnée par son influence, Jeanne écrira trois romans sous le pseudonyme de Jean Voilier «  Beauté raison majeure », «  Solange de bonne foi » et «  Jours de lumière » édités chez Emile Paul. « Jours de lumière », qu’elle rédige alors qu’elle commence à fréquenter Valéry, sera retenu pour le prix Fémina, grâce à l’influence de ce dernier,  mais sans succès, si bien que, déçue, Jeanne renoncera définitivement à l’écriture pour se consacrer exclusivement à sa tâche d’éditrice aux éditions Domat-Montchrestien, auprès de son père adoptif.

 

Ainsi est-elle libre lorsqu’elle le destin la met en présence du philosophe/poète et qu’elle le reçoit dans son ravissant hôtel particulier du 11, rue de l’Assomption. Celle qu’il appellera « Lust » soit désir en allemand, est devenue l’idéal, son idéal, sa déesse qu’il n’hésitera pas à comparer à Héra, l’épouse de Zeus, ce qui flatte évidemment son narcissisme. Désormais le besoin qu’il a de la retrouver ne lui laisse plus de répit. Il a soif d’elle, faim d’elle, il est possédé, en état de vénération pour cette femme à l’intelligence pratique, dont la voix est agréable, qui s’assume seule, ne lui fait jamais de scène car elle-même est très occupée, et prend la vie avec optimisme et volupté.

 

Le dimanche devient le jour de « Jeanne ». Un rituel vite établi. Auprès de sa déesse, l’écrivain renoue avec sa vraie nature, légère, aérienne, se laissant aller à une fantaisie  qu’il bride si souvent face aux responsabilités d’un homme de lettres consacré. Jeanne achète alors le château de Béduer où elle recevra le Tout Paris, car cette mondaine aime à être entourée, adulée et a le goût du faste. Valéry ira la rejoindre à deux reprises mais souffre en silence de la savoir trop sollicitée. Entre leurs rencontres, il lui écrit d’innombrables lettres ( il y en eut plus de mille ) et pas moins de 150 poèmes où les vers irradiés de ferveur font l’éloge de l’incomparable, de l’inspirante, en un chant d’amour total :

 

Puisse ton cœur, ce soir, silencieuse absente,

Te souffler de ces mots dont je t’ai dit plus d’un,

De ces mots dits si près qu’ils prenaient ton parfum

A même ta chair tiède et sur moi trop puissante.

 

En 1939, il lui avoue, célébrant leur communion de corps et d’âme :

 

L’heure de Toi, l’heure de Nous

Ah !... Te le dire à tes genoux,

Puis sur ta bouche tendre fondre

Prendre, joindre, geindre et frémir

Et te sentir toute répondre

Jusqu’au même point de gémir…

Quoi de plus fort, quoi de plus doux

L’heure de Toi, l’heure de Nous ?

  
Lui, qui s’était éloigné de la poésie revient à elle, inspiré par cette muse. Ce seront deux créations ambitieuses, tirées l’une de la mythologie, l’autre de la légende : un Narcisse, puis un Faust ! Et secrètement pour eux seuls les 150 poèmes qui seront vendus avec les 1000 lettres par Jeanne le 2 octobre 1982 à Monte-Carlo et dont le montant s’élèvera à un million et demi de francs, soit l’équivalent de 400.000 euros d’aujourd’hui, somptueux cadeau posthume, publiés de nos jours par les éditions de Fallois sous le titre « Corona & Coronilla. Poèmes à Jean Voilier ». Car Jeanne ne s’embarrasse pas de sentiment et de scrupule. Cette guerrière ambitieuse mène son existence au pas de charge, dans le luxe et les vanités du monde. Ses amants seront nombreux qu’elle ménage avec habileté et diplomatie, afin qu’aucun d’eux ne sache qu’il n’est pas le seul. Elle éprouvera aussi un amour saphique pour Yvonne Dornès qui sera, tout au long de sa vie, l’amie parfaite et dévouée, Jeanne n’envisageant pas de vivre sans adulation, considérant que l’on se doit d'être à ses genoux comme l’ont été Valéry et son père adoptif Ferdinand Loviton. Giraudoux le sera lui aussi, Malaparte brièvement.

 

La guerre sépare Valéry et sa muse, puis la maladie. Chacun d’eux s’éloignant de Paris durant l’occupation, Valéry à Dinard puis au Mesnil dans la maison de Julie Manet et Jeanne dans son château de Béduer où elle poursuit sa vie brillante comme si de rien n’était. Valérie souffre mille douleurs et jalousies. Il ne sort plus guère, se languit d’elle : «  Tu es sourde à présent et insaisissable ». Le temps passe sans les rapprocher comme le philosophe/poète le souhaiterait. C’est alors que Jeanne lui apprend qu’elle va bientôt épouser l’éditeur Robert Denoël. Coup de grâce. Nous sommes en 1945, Valéry lui écrit encore : « Ma bien-aimée/ Ta bouche tendre/ Fit un poison/ De tout mon sang. »  Il mourra le 20 juillet de la même année…d’amour, dans les bras de sa fidèle épouse Jeannie, après avoir écrit ces derniers mots :

Je connais mon cœur aussi. Il triomphe. Plus fort que tout, que l’esprit, que l’organisme. Voilà le fait. Le plus obscur des faits. Plus fort que le vouloir vivre et le pouvoir comprendre est donc ce sacré C… »

 

Sur ordre du Général de Gaulle, il recevra de grandioses funérailles nationales dans le Paris livré à l’épuration que Valéry déplorait en homme pacifique, soucieux d’unité. Jeanne fera envoyer une magnifique gerbe de glaïeuls de chez Lachaume et poursuivra une existence encombrée d’ombres. Alors que Valéry sera glorifié, admiré presque comme un saint laïque. Cela l’aurait amusé, lui qui notait pour Jeanne quelques mois avant de s’éteindre : «  Tu sais bien que rien au monde, rien de ce qu’il peut donner ne pesait à mes yeux ce que ta ferveur et ta tendresse m’étaient. Hélas ! »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Dominique Bona – Je suis fou de toi – Editions Grasset

 

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 09:19
Les trois lumières de Claire Keegan

Encore un livre issu de la riche production irlandaise, un livre qui respire bon l’Irlande profonde, l’Irlande des campagnes, l’Irlande qui a connu, à certaines époques, bien des difficultés pour nourrir ses enfants. Claire Keegan construit dans ce petit roman une histoire en forme de témoignage sur ce problème si bien illustré dans le film « Magdalena Sisters ».

 

 

                                                      Les trois lumières

                                               Claire Keegan ( 1968 - ….)

 

 

Oui, un bon texte venu d’Irlande où les feuilles poussent aussi drues que le trèfle dans les prairies, un texte un peu elliptique, allusif, qui décrit un monde en équilibre précaire, un moment de la vie d’une fillette où tout va basculer, à travers ce que voit et comprend cette gamine qui va, au cours d’un été, sortir de l’enfance. « La  Pétale », comme l’appelle le mari de la famille où elle est accueillie, fait partie d’une nombreuse fratrie appartenant à un couple de pauvres fermiers irlandais qui parvient difficilement à nourrir toute sa marmaille, aussi  quand un nouveau bébé s’annonce pour le début de l’automne, il décide de placer, pour la durée de l’été, une de leur fille chez d’autres fermiers plus fortunés qui n’ont pas ou plutôt plus d’enfant.

 

La fillette, qui n’est pas encore pubère au début de l’été, débarque dans cette famille comme un potache dans un collège. Elle est très intriguée, elle découvre un confort qu’elle ne connait pas, elle essaie de ne pas mal faire pour ne pas déranger, pour être acceptée et pour ne pas infliger la honte à ses parents. Elle est surtout surprise de l’amabilité et de l’affection qu’elle reçoit de la part de ses hôtes, on comprend bien qu’elle n’est pas habituée à un tel traitement chez elle. Mais progressivement, ses sens s’éveillent, sa gêne et son appréhension s’effilochent, elle perçoit mieux ce qui se trame autour d’elle, ce que personne ne dit ou ce qu’on évoque qu’à demi-mots sans jamais l’exposer réellement. Elle comprend, et nous avec elle, que cette famille en apparence si équilibrée, si attentive, si affectueuse, a elle aussi ses failles et ses secrets même si elle refuse de l’avouer. Quand viendra la fin de l’été, elle aura fait un grand pas vers la maturité, elle n’aura pas tout compris ce qui est tu dans cette famille, mais elle aura découvert des sentiments et des comportements qu’elle ne connaissait pas jusqu’alors.

 

C’est un tout petit livre que nous propose Claire Keegan, un roman pour l’éditeur, une grande nouvelle pour certains lecteurs, peu importe, c’est un joli texte que j’ai bien aimé car l’auteur s’est contenté de n’écrire que ce que la fillette ressent et c’est au lecteur, à partir de ce matériau, de reconstituer l’histoire qu’elle a vécue au cours de cet été qui l’a vue sortir de l’enfance pour devenir une adolescente. Il y a une grande finesse dans la manière dont l’auteur conduit son récit, il nous donne juste ce qu’il faut, juste ce que la fillette peut comprendre, pour que nous construisions l’histoire qu’on pense avoir devinée. Nous n’aurons certainement pas tous bâti la même histoire, mais peu importe, ce qui compte c’est ce que la fillette a ressenti et ce qu’elle est devenue.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 09:13
Evocation

Ici, nous avons cru la nuit définitive,
peuplée de grands ducs et de dames blanches.
Crois-moi si je te rappelle que l’enfance
a le goût des cerises et des pommes sures.
Crois-moi si je t’évoque le parc empli de mystères
où s’empannent les ailes des oiseaux nocturnes.
La demeure resplendit comme une châsse
au bout de la nef d’arbres centenaires,
un peuple de fantômes s’y ébat
à la lueur mourante des chandelles.
Entends le bruit de leurs bottines
qui claquent sur les dalles de marbre noir !
Non, nous ne pouvons plus vivre ici,
trop obsédante est l’attentive sollicitude des  branches,
le frémissement des trembles,
alors que passe l’étranger.
Et puis, au large de la plaine,
le ciel a la couleur de l’ambre.

 

Scrupuleuse, je définis ta place parmi nous,
j’élargis le cercle où tu figureras,
je ferme toutes ouvertures sur le réel,
afin que le foyer soit clos infiniment
sur nos longues nuits désirantes.
Ensemble, nous veillerons le feu.
Je te dirai : recueille-toi, la haute chambre
dévoile son secret,
l’astre franchit l’augure,
la matière se libère et s’aimante,
n’est-ce pas enfin l’obscur qui consent ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de « Profil de la Nuit » )

 

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 10:05
Photos BARGUILLET
Photos BARGUILLETPhotos BARGUILLET

Photos BARGUILLET

 

Les Massaï ne se rencontrent qu'occasionnellement dans les villes. Pour les découvrir, il faut aller à leur devant dans une nature âpre et sauvage, où leur nomadisme prend tout son sens. De les surprendre dans la savane sèche des hautes terres, drapés dans leurs capes rouges, en compagnie de leurs troupeaux est un moment de réelle émotion.Les Massaï, pasteurs-guerriers d'origine nilotique, auraient quitté l'actuel Soudan il y a quelque cinq cents ans et seraient arrivés au Kenya par le lac Turkana à la conquête de la savane d'Afrique Orientale. Laissant les pentes montagneuses aux Bantou, ils s'établirent sur un territoire qui s'étend du lac Victoria à la Tanzanie. Au long de ces plaines verdoyantes, parcourues de fleuves et de rivières, traversées d'escarpements et de collines, ils vivent avec leur bétail, ne s'installant que quelques semaines ou quelques mois dans des villages de fortune, construisant des huttes provisoires faites de branches et de pailles séchée, enduite de bouses de vache. Ils les disposent de façon circulaire autour de l'enclos central où ils parquent leurs troupeaux à la tombée du jour, de manière à ce qu'ils soient protégés des prédateurs pendant la nuit. Ils agissent ainsi depuis la nuit des temps.

Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MassaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MassaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï

 

Le tonnerre et l'éclair, le vent, le soleil et la lune, les étoiles, les phénomènes au milieu desquels ils vivent en une étroite communion, leur ont inspiré le respect et la crainte de la nature. Sans les adorer, ils tentent d'obtenir la bienveillance de ces forces qui régissent l'univers par des implorations et des rituels. La vie rude qu'ils mènent, la violence d'un pays qui connaît des variations climatiques extrêmes, les ont incités à croire que l'univers était commandé par des puissances invisibles, qu'ensuite ces forces s'intéressaient à leurs affaires, les punissant lorsqu'elles étaient mécontentes, les récompensant quand elles étaient satisfaites, si bien qu'ils furent très vite convaincus qu'il y avait moyen de gagner leurs bonnes grâces et, à l'occasion, d'acquérir leur hostilité envers leurs ennemis. Les dangers qui les menacent, la prospérité qu'ils souhaitent, les incitent à obéir à des principes auxquels ils se soumettent jusqu'à la contrainte. C'est ainsi que les Massaï, et la plupart des tribus nomades, s'édifièrent un monde spirituel, contrepartie invisible du monde visible, qui  consiste à imaginer que les objets ont une existence propre et consciente, forme de religiosité que l'on nomme l'animisme. Les choses n'étant pas seulement ce qu'elles semblent être - rochers, montagnes, fleuves, nuages - ils en déduisent qu'à la forme extérieure et tangible qui compose leur apparence correspond une forme intérieure, comme une sorte d'âme ou d'esprit - qui leur permet d'éprouver des sentiments, d'exercer une emprise. Les populations, en contact permanent avec la nature, ont une spiritualité instinctive, l'athéisme leur est étranger, tant elle sont en prise directe et permanente avec le mystère. Les spectacles grandioses, auxquels elles assistent, les portent à la contemplation et, s'il y a de la naïveté dans leurs croyances, leur intuition du sacré est étonnante.

 

Pour tout jeune Massaï a lieu le temps de l'initiation qui dure environ six années, six années durant lesquelles il va vivre à l'écart du village avec les autres jeunes gens de sa classe d'âge, sous l'autorité du laibon, chef spirituel d'une tribu Massaï qui veillera à ce que cette formation soit non seulement formatrice mais ascétique. Ce temps d'initiation, où il devient murran, sera sans doute la plus exaltante de sa vie. Durant cette période, on le formera à l'art du combat et on l'initiera à être une guerrier sans peur, à défaut d'être sans reproche, car il arrive, en cas de sécheresse et d'épidémie, que les aînés ferment les yeux si les murrans vont la nuit soustraire quelques têtes de bétail à leurs voisins. Le point culminant de cette initiation est la circoncision et celui où les jeunes murrans ont l'autorisation de prendre femme ; il leur revient alors de veiller sur le groupe familial, de protéger le village des attaques ennemies, de se mettre en quête des points d'eau pour les troupeaux, d'accompagner les femmes lors des voyages, d'être en quelque sorte la force de frappe de leur tribu. La considération dont ils sont entourés, l'intérêt que l'on porte à leurs faits et gestes, le souci qu'ils doivent avoir de leur apparence censée impressionner leurs amis comme leurs ennemis, le culte qu'à travers eux on voue à la compétition et à l'effort, mais également à la jeunesse, les invitent à se surpasser. Ne se soumettent-ils pas, au cours de ces années, qui sont comme une traversée, un passage au sens propre du terme, à diverses épreuves de courage et d'endurance ? On ne naît pas Massaï, on le devient, en acceptant cette période de privation et de célibat. Pour quelques-uns, dont le courage aura été remarqué, l'épreuve ultime sera le combat avec un lion mâle qui leur méritera, pour le restant de leurs jours, la position enviée et prestigieuse d'arbitre, aussi est-ce parmi ces élus que sera choisi le chef futur, le laibon de demain. La vaillance est, au regard des Massaï, la vertu suprême, vaillance qui les a maintenus en vie dans des conditions souvent périlleuses et leur a permis, au prix de quels combats, de rester un peuple libre.

 

Pour marquer les esprits et faire des cérémonies de fin d'initiation le point d'orgue de la vie sociale, on les a intentionnellement revêtues d'une lourde charge émotionnelle. Cela commence par le festival de couleurs assuré par la diversité des costumes et l'abondance des bijoux dont les hommes et les femmes se parent. Cela se poursuit par une débauche de sons avec pour tempo de base le tam-tam que, à volonté, les batteurs rendent plus ou moins percutant, plus ou moins saccadé et haletant. Cela se continue avec les chants et les danses, où les jeunes hommes accompagnent leurs sauts de cris gutturaux, faisant vibrer l'air autour d'eux, comme s'ils cherchaient à éveiller tout ensemble les vibrations sourdes de la terre et les échos de l'espace bâillonnés par les nuages. Cela dure des heures et des heures avec, selon l'avancée du soleil, des danses différentes et, la nuit encore, à la lueur des torches, des chants plus monotones pénétrés de l'anxiété des ténèbres.

Danses rituelles des hommes, et femmes parées lors des cérémonies
Danses rituelles des hommes, et femmes parées lors des cérémonies
Danses rituelles des hommes, et femmes parées lors des cérémonies

Danses rituelles des hommes, et femmes parées lors des cérémonies

 

En cette fin de XXe siècle, les Massaï rendent leur territoire intact à une civilisation trop éprise de puissance, à un monde trop avide de modernité. Les nomades ont su protéger les déserts, économiser la savane ; ils n'ont pollué ni les lacs, ni les fleuves, ni les mers. Et pourtant, aux yeux des sédentaires, les non-sédentaires sont toujours coupables. D'autant plus coupables que leur petit nombre ne les autorise pas à user des secours qu'apportent les lois, les statuts, les chartes. Ils n'ont que leurs traditions et leurs usages, ce qui est peu. Alors comment envisager l'avenir de peuples comme les Massaï ou de leurs cousins germains les Samburu, quand on sait leur vulnérabilité face au dieu le plus exigeant qui soit désormais : le profit ? Le tourisme étant devenu pour le Kenya et la Tanzanie la source principale en devises, les gouvernements se sont vus contraints de prendre des mesures qui vont à l'encontre des intérêts des populations nomades. Au début de 1950, on commença d'expulser les éleveurs des réserves protégées, procédure qui ne cessa de se durcir pour satisfaire le goût de l'exotisme des amateurs de safaris. En effet, les vaches et les chèvres, les zébus et les brebis font un peu désordre au milieu des antilopes, des girafes, des rhinocéros et des éléphants. Ne doit-on pas assurer le touriste que rien ne viendra contrarier le bon déroulement de son voyage, celui-ci ayant été programmé de façon à lui offrir, dans des conditions de confort parfait, un spectacle inoubliable ? Bien que des voix se soient élevées pour crier haut et fort que le bétail avait toujours su cohabiter avec la faune sauvage, cette remarque justifiée n'a pas obtenu de réponse et les Massaï, comme les Samburu, ont été sommés de se sédentariser et de devenir cultivateurs. Ce n'est ni plus, ni moins, l'obligation de choisir entre deux maux : creuser ou crever ! Pour parvenir à leurs fins, les Etats n'ont pas hésité à financer la construction de fermes et coopératives sur les anciennes pâtures, prenant pour prétexte le vieil adage qui veut que la vie nomade soit l'ennemie de la civilisation, une forme d'existence bâtarde, illégale et arriérée. Les rebelles, qui refusèrent de céder à ces injonctions, n'eurent d'autres ressources que de réduire leur zone de transhumance, d'autant que le droit de passage vers les points d'eau leur fut peu à peu retiré, ce qui entraina très vite une baisse de la production laitière. Que reste-t-il aux Massaï, aux Samburu, condamnés à plus ou moins brève échéance, à voir se rétrécir en peau de chagrin, et pour des raisons inavouables, les terres qu'ils parcourent depuis des siècles ? Pour eux, existe-t-il un pays où la joie cessera enfin d'être blessée ? Devront-ils continuer à s'entasser dans des bidonvilles comme les renégats d'une civilisation qui n'est pas taillée à leur mesure ? En sont-ils définitivement réduits à se donner en spectacle aux clients des tour-opérators, à vendre, sur les circuits qu'ils empruntent, des articles de pacotille, objets dérisoires, témoins de la fascination qu'ils exercent encore sur les civilisés ? La réponse semble déjà implacable et définitive.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE - extraits de mon roman "Les signes pourpres

 

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Nairobi, le Mont Kenya, pays des Kikuyus

 

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Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MassaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MassaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Massaï
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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 09:07
Cannibales de Mahi Binebine

Un texte à relire et à méditer au moment où les rejetés de l’Afrique et du Moyen-Orient échouent en vagues tragiques sur les rives du sud de l’Europe quand ils ne naufragent pas avant.

 

 

                                                           Cannibales

                                             Mahi Binebine (1959 - ….)

 

 

A la fin du XXe siècle, mais cela pourrait-être hier, près de Tanger, échoués sur le rivage de leur existence les membres d’un petit groupe hétéroclite cherchent à rejoindre l’autre rive de la Méditerranée, l’autre face de leur existence, celle où ils pourraient oublier la misère dans laquelle ils croupissent. Cette petite troupe frigorifiée attend avec moins en moins de patience qu’un passeur leur donne l’ordre d’embarquer et, comme pour meubler cette attente, le narrateur, un des membres du groupe, raconte la vie, le parcours, les aléas qui ont amené ces pauvres bougres à cette extrémité, 

« Prêt(s) à resquiller sur le destin et à lui extorquer une vie nouvelle. Meilleure ». « Loin de ce soleil rongeur, de l’indolence et du désœuvrement, de la corruption et de la crasse, de la lâcheté et de la fourberie qui sont notre (leur) lot ».

Il y a là, outre le narrateur, Azzouz, jeune Marocain du sud avec son ami maladif Reda qu’il prend en charge, Kacem Djoudi, un Algérien seul survivant d’un massacre, Youssef un autre Marocain,  deux Maliens Yarcé le sage et Pafadman le géant, et une jeune femme marocaine et son bébé qui ne veut pas croire que son mari, parti en France, l’a abandonnée. Chacun raconte sa vie, la galère qui les a conduit à cette extrémité, « …avant de se jeter à l’aveuglette dans la grande aventure ; de se faufiler en douce dans un autre destin ; de s’en vêtir, sans épouser l’ordonnancement et les jours ; pour mieux renaître ailleurs ; changer de peau, d’air, d’univers ; de tout recommencer à zéro ». Ils étaient «  prêts à croire n’importe quoi pourvu qu’on nous (leur) permit de partir. Le plus loin possible. A tout jamais », même les boniments de Morad, « L’Expulsé européen », le rabatteur qui leur soutirait l’argent qu’ils s’étaient procuré pas toujours très légalement, en leur faisant miroiter le mirage de la vie en France où même en résidant dans un taudis, elle est cent fois meilleure que celle qu’il connaisse chez eux.

 

Ce roman pourrait être un concentré des misères de l’Afrique, surtout du Maghreb, un échantillon  des malheurs qui conduisent des populations entières à migrer vers un ailleurs où la vie est encore possible. Ce texte ne juge pas, il dresse un constat, raconte des vies laissées en déshérence après le départ des colons, des vies brisées par la violence, des femmes négligées, réduites à l’état de bête de somme, le règne de la corruption, de l’incurie et de tous les travers qui peuvent affecter un continent mis en coupes réglées par des dirigeants trop souvent cupides. L’auteur a beaucoup de tendresse pour ces laissés pour compte de l’humanité, victimes mais jamais responsables, pour les raconter sans sombrer dans le misérabilisme habituel, il utilise l’humour et la dérision et  souvent de belles images et des raccourcis savoureux.

 

Ce livre, écrit et publié en 1999, redevient hélas ! d’une cruelle actualité avec le déferlement des émigrés clandestins sur les côtes italiennes, espagnoles, grecques et autres encore. La guerre a certainement amplifié le phénomène mais bon nombre de raisons, mises en évidence par Mahi Binebine, concourent encore à cette désolante migration d’un peuple qui quitte sa terre natale sans même l’avoir choisi, simplement pour survivre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 10:51
Bonne-Maman, à la veille de son mariage

Bonne-Maman, à la veille de son mariage

Les grands-mères devraient être considérées comme des trésors par chaque famille tant elles sont la courroie de transmission du passé, de l’histoire vivante et vécue. Ne sont-elles pas nos  mémoires et pour cela méritent d’être entourées de tous les égards ! Je n’ai pas eu la chance de connaître mes grands-pères, l’un est mort victime d'une hémorragie cérébrale en 1913, l’autre en 1945 après avoir vu son patrimoine vendu pour la simple raison qu’il n’avait pas de fils pour succéder à des générations d’horticulteurs et d’architectes paysagistes, qui tous s’appelaient Charles, et avaient porté l’art des jardins à un degré incontestable d’excellence. Mais j’ai connu mes deux grands-mères. L’une était douce et effacée, je n’ai malheureusement d’elle que peu de souvenirs, car elle est morte jeune, aussi ai-je principalement celui douloureux de ses obsèques, du cercueil recouvert de fleurs, des larmes de ma tante et de ma mère, et de ma cousine et moi suivant le convoi funèbres à travers les rues de Paris dans nos tristes tenues marines.

 

Ma grand-mère paternelle était tout son contraire, une personnalité sans tendresse qui avait su s’imposer très tôt et s’assumer seule après avoir perdu en quelques années son frère, son mari et sa mère. Oui, la famille avait été décimée en moins de 4 ans par les combats de la Grande Guerre et la grippe espagnole. De telles tragédies vous forgeaient des caractères d’acier et une endurance à toute épreuve. A 25 ans, ma bonne-maman avait dû se mettre à travailler, alors qu’elle n’y était pas préparée et, ma foi, s’en était tirée avec panache, ayant eu ensuite une retraite confortable à l’abri du besoin. C’est cette grand-mère-là dont je me souviens : une  urbaine pur jus qui aimait aller au théâtre, avait son abonnement à l’Opéra et à la Comédie française, adorait le jazz et se montrait d’une modernité de bon aloi.  Elle venait à la maison tous les jeudis, c’était alors le jour de congé des enfants, et le déjeuner, une fois terminé, nous passions au salon où cette conteuse me tenait sous le charme pendant des heures. Elle me narrait sa vie à la Belle-Epoque, l’exposition universelle de 1900 où la planète avait paru se réunir toute entière sur les deux rives de la Seine, la fée électricité, la naissance de l’aviation, ses premiers bals,  puis les années tragiques de la guerre, son frère parti au front et mort dès les premiers combats et dont on n’a jamais retrouvé le corps, son mari, de dix ans son aîné, victime d'un AVC à moins à 40 ans et sa mère, dont les cheveux tombaient jusqu’aux mollets comme l’impératrice Sissi, emportée en 1918 par la grippe espagnole. On passait ensuite à la drôle de guerre, à son angoisse lorsque son fils avait été appelé à son tour sous les drapeaux, les bombardements  des stukas et junkers qui avaient remplacé la grosse bertha, enfin de son garçon ( mon père ) qui ne lui avait donné que des satisfactions et qu’elle couvait d’un œil empli d’admiration. Elle me parlait aussi de de Gaulle traversant Paris, ce Paris libéré qui avait tremblé d’amour et de bonheur et qu’elle avait fêté elle aussi en agitant un drapeau. Avec elle, l’histoire prenait des couleurs, se parait d’intimité, s’inscrivait dans les souvenirs familiaux comme un zeste de nous-même, un roman partagé. Bien qu’elle n’ait jamais été une grand-mère gâteau et consultait mon livret scolaire avec plus de sévérité que mes parents, je l’aimais, je l’écoutais avec attention, elle me distrayait autrement plus que mes camarades d’école qui, encore privées de passé, n’avaient pas grand-chose à dire. Alors que cette grand-mère en était auréolée comme une madone.

 

Or, il m’apparaît aujourd’hui que les enfants ont les oreilles moins attentives que les nôtres, que les Anciens, surtout s’ils sont très âgés, ne jouissent plus du même prestige que ceux d’antan, ces sages que l’on entourait de beaucoup de respect et dont on sollicitait les conseils. Reclus, pour la plupart, dans des maisons de retraite, à l’écart des jeunes générations, ils souffrent de solitude et en meurent souvent à petit feu. Aussi, à l'heure où un certain égocentrisme pointe le nez, que soient bénies ces aînées qui dansaient sur les airs des Beatles et d’Elvis Presley, de Sinatra et Nat King Cole, portaient des robes en vichy et des cheveux en choucroute et dont les combats ont assuré une grande part des libertés d’aujourd’hui.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 09:46
Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de la Recherche

En 1886, après la mort de sa tante Elisabeth ( décrite sous les traits de tante Léonie dans "La Recherche" ), un monde va disparaître pour le jeune Proust, alors âgé de quinze ans. C’est le paradis perdu de sa petite enfance, le jardin du Pré Catelan que son oncle Jules Amiot, horticulteur à ses heures perdues, avait dessiné et réalisé, et où il l’emmenait se promener parmi les myosotis, les volubilis, les buis et les catalpas, l’adieu aux aubépines, à la Vivonne et à ses nymphéas, aux lilas de Tansonville, à l’étang couleur d’opale, au potager de Françoise, aux déjeuners du samedi où l’on cuisinait un bon morceau de veau, aux heures de lecture solitaires qui lui faisaient éprouver les joies et les infortunes des personnages des romans ; c’était également l’adieu à un royaume dont il avait dressé la topographie et où l’élément frontière, représenté par les eaux du Loir devenues la Vivonne, séparait non plus la Beauce du Perche mais des contrées, ou plutôt des pays imaginés et dont l’importance était amplifiée par l’enfant.

 

L’un de ces côtés était celui de M. Swann, que les parents du narrateur ne voyaient plus guère depuis qu’il avait épousé une personne qui n’était pas de sa condition, une de ces femmes entretenues qui aimait à se faire remarquer avec son équipage avenue du Bois et que Swann avait connue dans le salon de Mme Verdurin. Cette cocotte allait cependant devenir son amour, celui pour lequel il sacrifierait sa réputation, sa position sociale, sa notoriété, peut-être même sa vocation, préfigurant ce qui serait advenu de Marcel s’il s’était laissé déborder par ses tentations et ses faiblesses.

 

Le personnage attachant de Swann, amateur d’art, homme fin et délicat, d’un goût exquis, certes mondain mais intelligent, cultivé, raffiné, élégant, est lié au thème de la souffrance amoureuse que, plus tard, le narrateur connaîtra avec Albertine. Mais Swann est surtout celui que l’auteur charge de ses fautes et de ses irrésolutions, il est le reflet de ce que lui renvoyait de lui-même le regard de sa mère, et plus encore celui de son père, que navrait son dilettantisme. Swann, c’est l’homme Proust avant la naissance de l’écrivain Proust, attaché à des amours qui ne sont pas de sa nature, à des plaisirs qui ne sont pas de sa condition, à une indolence et à une paresse qui sont indignes de ses aptitudes. Le narrateur fait travailler Charles Swann à une étude sur Vermeer qu’il ne parvient pas à terminer, comme lui-même n’avait pas su achever son «Jean Santeuil », écrit à la hâte et jamais relu.

 

« Le côté de chez Swann » est, en quelque sorte, le côté familial de l’auteur, celui de son enfance, de la première apparition de Gilberte, la fille de Charles et d’Odette dans le parc de Tansonville, et dont le prénom – lors de cette rencontre – lui est révélé par « la dame en blanc », qui n’est autre que sa mère l’appelant par-dessus la haie de jasmin et de giroflées. C’est le côté qui lui inspire ses premiers émois, ses premiers désirs, celui, par exemple, de serrer dans ses bras une jeune paysanne aux joues fraîches ; c’est la maison de Montjouvain dans laquelle s’installe Mademoiselle Vinteuil qui conduit son buggy à trop vive allure, les rencontres avec M. Vinteuil, son père, le musicien génial et méconnu qui vit un véritable chemin de croix entre sa fille aux mœurs douteuses et les leçons qu’il donne en tant que professeur sans ressources, si bien qu’il n’a pas même le loisir de transcrire au net les œuvres de sa vieillesse qui seront, fatalement, condamnées à l’oubli. C’est encore le petit village de Roussainville qui sculpte sur le ciel «  le relief de ses arêtes blanches », le peuplier de la rue Perchamps adressant à l’orage des supplications, le porche de Saint-André-des-Champs avec ses saints et ses patriarches ; c’est enfin la mare de Montjouvain où le narrateur aime voir se refléter le toit de tuiles de la maison voisine.

 

Dans "La Recherche", le mot mare n’est employé qu’ici, lié étrangement à l’évocation du lieu où demeure Melle Vinteuil. Cette jeune fille vient de perdre son père, l’organiste du village, le professeur besogneux, lorsque le jeune Proust, venu se promener seul et s’étant endormi dans le buisson d’un talus qui dominait la maison, est subitement le témoin involontaire d’une scène marquante dans le roman, celle où Melle Vinteuil, en compagnie d’une amie, se livre à des ébats saphiques, puis laisse son amie cracher sur le portrait du vieil homme en proférant des obscénités.

« Certes dans les habitudes de Melle Vinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez un sadique » - écrit le narrateur dans « Du côté de chez Swann ».

 Le mot est lâché : sadisme, noirceur, vice, deuil, tout est noir dans ce passage où l’adolescent nous découvre la pente ténébreuse de ce côté de Méséglise. Ainsi la mal est-il présent au cœur même de ce paradis enfantin, au bord du chemin fleuri d’églantiers où, au-dessus de la barrière blanche qui ceint le parc de Tansonville, embaument les lilas. Toutefois, le mal, bien qu’il ne soit jamais éludé, n’est autre pour Proust que l’envers du bien, sa face négative, mais l’homme reste maître de son destin et l’intérêt de la vie réside justement dans son aptitude à progresser et à vaincre ces forces maléfiques qui sont en lui, co-existantes avec celles du bien. La mare est donc évoquée avec ses fonds de vase, ses reflets mornes, eau stagnante qui émet de sinistres plaintes, eau défunte qui suggère un univers englouti et, à la surface de laquelle, peuvent toujours remonter des images imprévues. Cependant, le narrateur prend soin – est-ce là par souci d’esthétisme moral ? – de souligner que la maison et la mare se trouvent un peu à l’écart du sentier que lui et sa famille empruntaient lors de leurs promenades, faisant de ce lieu maudit comme une excroissance, une verrue, qui ne parviennent pas à défigurer le paysage familial.

 

Proust parle en connaissance de cause, parce qu’il se sait atteint de deux maux : la paresse et l’attirance pour les jeunes hommes. Ce qu’il appelle et décrit sous le terme « d’inversion », qu’il semble préférer à homosexualité, est secret et intime – le mal aura toujours chez lui une connotation sexuelle – nous sommes loin du mal dépeint par Dostoïevski dans « Crime et châtiment », mais ne le tourmente pas moins cruellement, parce que ce fils, si attaché à ses parents, si pleinement fils qu’il ne sera jamais ni époux, ni père, ne doute pas un instant combien il les afflige. Si le sens du salut enlumine l’œuvre, c’est que la notion de faute y tient une place capitale. Proust, mort en 1922, n’a pas eu connaissance des camps d’extermination nazis, ni des goulags communistes, entreprises criminelles si effroyables qu’elles plaquent sur le XXe siècle un masque terrifiant. Nous sommes en droit de nous interroger sur les répercussions que de tels événements n’auraient pu manquer d’avoir sur un écrivain de cette sensibilité et à quelles descriptions apocalyptiques il aurait été enclin à se livrer pour exprimer cette horreur et tenter d’en comprendre les raison. Sans nul doute, sa vision du mal s’en serait aggravée. Mais en ces années 1890-1914, le mal analysé dans "La Recherche" est lié principalement à la décadence, celle des mœurs d’une société saturée de bienfaits. Néanmoins, alors que la première guerre mondiale oppose l’Allemagne  à la France, l’auteur soucieux d’inscrire son œuvre dans l’Histoir ne manque pas de décrire le Paris de l’époque, l’atmosphère qui y règne, au point de comparer la capitale livrée aux tirs des canons ennemis à Pompéi en ses dernières heures. Il fait également allusion aux raides des Zeppelins, aux clairons qui ne sont pas tous pour la parade, aux vols des premiers avions militaires semblables à des constellations, aux pénuries d’essence, aux rares taxis qui circulent encore dans la nuit et aux militaires en permission qui animent les quelques bars ouverts, seuls points lumineux de la ville dans un océan de pénombre. Plus tard, on apprendra comment le neveu de M. de Charlus, Robert de Saint-Loup, saura mourir avec courage à la tête de sa section et, avec quel esprit d’abnégation, des petits gars dévoyés iront au feu avec panache et offriront leur jeunesse aux balles ennemies par amour de leur nation, agissant de façon telle que leur rédemption est assurée par le don de leur vie.

 

Mais, revenons à Melle Vinteuil – qui va également, comme les petits gars dévoyés qui partaient au feu, avoir sa rédemption, et à son amie profanant dans la petite maison sise au bord de l’eau d’une mare putride, le souvenir d’un père, cependant adoré, qu’elles vont ensemble, en proie à des pulsions incontrôlables, comme une malédiction, ravaler et souiller. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette histoire sordide prendra tout son sens et, ainsi qu’une lueur rose se réfléchissant parfois dans la mare, une lumière sanctifiante va apparaître et traverser les épaisses ténèbres dans lesquelles les jeunes filles semblaient s’être plongées avec une volupté coupable. Ce sont elles qui finiront par déchiffrer les notations quasi illisibles de la fameuse sonate que Vinteuil avait laissé comme son chef-d’œuvre le plus pur.  Ainsi le pire peut-il produire le meilleur, les mauvais arbres donner de bons fruits, le salut naître de l’espérance.

 

L’autre côté est celui de Guermantes et il est tout différent. Celui de Swann avait le parfum des choses connues, aimées, choisies, il était emprunt d’abandon, alors que le côté de Guermantes est d’autre nature ; il ouvre sur l’inconnu, l’inatteignable, l’envoûtant et laisse longtemps persister dans le cœur son oppressante fascination. Qu’est-il donc, en définitive, pour l’enfant Proust ce côté de Guermantes ? Ce sera, porté à son paroxysme, celui de la transgression. Trois personnages vont tenir des rôles déterminants dans un milieu aristocratique que Proust va nous décrire avec une drôlerie, une verve, un regard froid d’entomologiste qui feront merveille. Ces personnages ne cesseront d’ailleurs de musarder tout au long de "La Recherche" jusqu’à la scène finale du "Temps Retrouvé" où le narrateur assiste, dans l’hôtel particulier des Guermantes, à une matinée donnée par la princesse : ce sont Charlus, de son prénom Palamède, la duchesse Oriane et Robert de Saint-Loup,  tous pointilleux quant à leurs préséances. Il n’en demeure pas moins que le côté de Guermantes procède du côté de Swann, car sans Charles Swann, le narrateur n’aurait pas fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus et, par eux, de la duchesse de Guermantes.

 

Swann et Charlus dominent le roman et se voient chargés des remords du narrateur. A travers Swann, Proust se reproche le temps perdu à des frivolités et montre du doigt son inconstance, sa paresse, son dilettantisme ; à travers Charlus, il stigmatise de façon terrible, presque dantesque, la faiblesse de la chair et son inversion. Par ailleurs « Le côté de Guermantes » développe deux idées fortes qui conduiront le narrateur à l’admirable conclusion du « Temps retrouvé ». La première est que chaque principe héberge potentiellement son contraire ; la seconde, qu’il existe dans la société parisienne une véritable frontière ou mieux un barrage idéologique entre les milieux sociaux. C’est pour cette raison que l’enfant Proust considérait les deux côtés comme inconciliable et qu’il notait que prendre par Guermantes pour aller à Méséglise lui semblait être une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Ce n’était pas une simple rivière qui séparait l’un des côtés de l’autre, mais un fleuve immense qui, hors de la présence du Pont-Vieux, devait être impossible à franchir parce qu’agité de redoutables tourbillons. Il est vrai que tout parait plus grand que nature au regard d’un enfant et que l’adulte est souvent surpris de découvrir, quelques années plus tard, les modestes proportions de ce qu’il croyait être un château, un parc, une montagne.

(...)

Le souvenir se serait-il perdu en même temps que la réalité qui l’avait initié ? Le passé, réactualisé par la vision des paysages d’antan, ne semble pas bénéficier du même pouvoir d’évocation que la réminiscence capable de faire surgir d’une simple tasse de thé les nymphéas de la Vivonne et les bonnes gens du village et tout Combray et ses environs, enveloppant le souvenir dans une subjectivité empreinte de poésie, un peu de la même façon que la réminiscence platonicienne qui est la ressouvenance d’une connaissance acquise dans une vie antérieure, lorsque l’âme avait accès au monde sensible des essences et était en prise directe avec les Idées. Plus grand-chose ne sépare désormais le côté de chez Swann et le côté de Guermantes, et la Vivonne, qui apparaissait infranchissable à l’enfant, semble à l’adulte restreinte et banale. A ces eaux étroites succéderont des eaux marines, parfois violentes, puis des eaux mêlées, parfois troubles. Le miroitement baroque obtenu par le mélange des genres, des types, des thèmes, des rapprochements insolites, des hyperboles, voit se brouiller sous nos yeux les règles les mieux établies, et nous convainc du peu de réalité d’un monde sapé par l’inconstance. En définitive, rien ne dure, sinon l’art, ce germe d’éternité propre à féconder un surréel où les hommes tendent éperdument à se rejoindre et à se rassembler.

Car l'eau ne se contemple pas seulement dans ses reflets mais dans sa profondeur. Nous n'avons plus affaire à la vision active qui éclaire ce qu'elle souhaite voir, mais à la vision volontaire où entre une grande part de subjectivité. La nature paraît elle-même s'ordonner autour de ses rives comme un immense jardin, s'en faire le miroir réfléchissant, l'oeil transfigurateur, celui qui change la vue en vision.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( extraits de mon ouvrage  « Proust et le miroir des eaux » )

 

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Marcel Proust ou les eaux enfantines
 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux familiales

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 10:20

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Il m'arrive de me demander si les Français aiment leur pays comme il le mérite. Cette France que chantait le doux poète Charles d'Orléans, lorsque prisonnier des Anglais, lors de la guerre de Cent ans, il soupirait : " De revoir France que mon coeur aimer doit " ou que Joachim du Bellay louait, lorsqu'il en était éloigné, en ces termes amoureux :  " La mère des arts, des armes et des lois, / Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle : / Ores, comme un agneau que sa nourrice appelle, / Je remplis de ton nom les antres et les bois ". Il est vrai qu'il y a quelques raisons à se laisser désenchanter par les déboires politiques actuels, l'aggravation du chômage, la vie chère, la perte d'influence de notre pays sur la scène internationale. Mais n'est-ce pas à nous de redresser la tête et de ne pas nous laisser accabler par une actualité peu souriante ? De tout temps, nos aïeux ont connu de dures épreuves et ont fait en sorte de redresser la barre, de recouvrer l'espérance.

Oui, cette France éternelle qui va de Du Guesclin, à Saint Louis, à Jeanne la pucelle, au fringant François Ier qui la couvrit de châteaux et eut l'intelligence d'y inviter Léonard de Vinci, au bon roi Henri IV et de sa poule au pot au solaire Louis XIV qui en fit, durant 72 ans, le royaume le plus admiré du monde, nous ne manquons pas de repères pour enfiévrer notre imagination et honorer une histoire qui de la Chanson de Roland à nos jours  vit notre patrie à la pointe des plus belles réalisations humaines. Artistes, savants, explorateurs, ingénieurs, maréchaux l'ont couverte de gloire et aidé à garder la tête haute aux heures les plus sombres de son destin. Et au-delà même de son histoire, elle est sans nul doute la nation la plus séduisante du monde. Une sorte de condensé à l'harmonie irréprochable de ce que la nature peut réaliser de plus pittoresque et de plus spectaculaire.


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Du nord au sud, les paysages se succèdent et s'accordent en une diversité qui ne cesse de surprendre : collines et vallons, gorges profondes, hautes futaies, villages en nids d'aigle, fleuves langoureux, calanques rubescentes, plateaux abrupts, cimes inviolées, lacs d'émeraude ; des montagnes les plus hautes au littoral le plus découpé, elle peut tour à tour évoquer l'Amérique ou le Tibet, l'Australie ou le Brésil, patchwork qui semble résumer à lui seul la terre entière.

Oui, je me pose souvent la question de savoir si nous sommes conscients de demeurer dans un pays béni des dieux qui n'ont pas lésiné à lui allouer une terre féconde, une façade maritime unique, des fleuves majestueux et permis que, comme la femme la plus belle et la mieux parée, elle ne soit jamais ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. C'est d'ailleurs pourquoi elle est si appréciée des visiteurs qui, débarquant sur ses rives ou traversant ses frontières, découvrent émerveillés un territoire somptueux et un art de vivre inégalé.


" Bois de chênes et tournesols, prés verdoyants et vignobles, la France est un rêve merveilleux " - écrit William Boyd, l'auteur britannique qui, après avoir découvert la France à l'âge de 17 ans, vit désormais une partie de l'année à Bergerac. Même enthousiasme chez Kenzo, le couturier japonais, qui se dit impressionné par la création française et son art de vivre ; chez l'actrice Kristin Scott Thomas qui a choisi d'épouser l'un des nôtres (un médecin en l'occurrence ), afin de quitter Londres pour Paris et la rue Saint-Benoît. Ou encore chez William Christie, chef d'orchestre franco-américain, pour qui la France est la quintessence du raffinement, alors que Peter Mayle, autre écrivain britannique, compare l'Hexagone à une femme choquante de beauté après qu'il ait assisté à un coucher de soleil au-dessus de Gordes dans le Lubéron. C'était beau comme la ville rose de Petra - avoua-t-il.

 

Hédonistes pour les uns, ingénieux pour les autres, bons vivants mais performants pour la plupart, les Français font des envieux et la France, que nous aimons trop souvent avec distraction ou désinvolture, est à leurs yeux, sans doute plus amoureux que les nôtres, un bijou précieux. Ne l'oublions jamais et remercions ces dieux de s'être montrés si généreux à notre égard. Doulce France !

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1280599506_roussillon-village2__wince_.jpg     Village de Roussillon

 

1280594925_calanques_de_piana1__wince_.jpg      Les Calanques

 

 

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 09:16
J'ai eu des nuits ridicules d'Anna Rozen

Un texte moderne, contemporain, rédigé dans la langue des médias et de la communication, une langue rapide, efficace, une langue pour dire le maximum avec le minimum de vocabulaire. Une lecture rapide et agréable qui manque de fond.

 

 

                                        J’ai eu des nuits ridicules

                                       Anna Rozen (1960 - ….)

 

 

Valérie est, comme la plupart des Valérie françaises, trentenaire approchant de la quarantaine, elle vit et habite dans un de ces quartiers nouvellement envahis par la « branchouille » parisienne des médias et de la culture. Evidemment, elle est seule, libre, un peu débauchée mais surtout seule. « Et pourtant elle n’a qu’un homme en tête en ce moment. Un seul, qui n’est pas là, soit, mais qu’elle traîne du matin au soir comme une bonne chanson. Un tube ». Thaddée, qu’elle partage avec sa maîtresse, est parti avec celle-ci en Italie, elle reste seule, seule, elle n’ose pas appeler un de ses amants d’occasion, elle ne veut pas laisser croire qu’on la laisse à l’abandon, elle préfère assumer sa  solitude et rentre chez elle à pied pour cuver l’alcool qu’elle a ingurgité au cours d’une soirée trop arrosée, quand, brusquement, une main se pose sur son épaule, celle d’un adolescent égaré dans le crépuscule et qui lui demande l’hébergement pour la nuit. Cet adolescent est à la rue, il n’a rien d‘un voyou, sent plutôt la bonne famille, elle accepte plus par lassitude que par conviction ou charité. Le gamin s’installe progressivement chez elle, prend ses aises sans vouloir lâcher un mot sur lui et les raisons de sa détresse.

 

Sa vie de femme libre et débauchée, de moins en moins sollicitée par des amants de passage - « Est-ce qu’on peut, est-ce qu’on doit appeler amour, ces élans excellents qu’elle a éprouvés pour un certain nombre d’individus et qui ont duré entre deux fois deux heures et trois fois un an ? » - bascule progressivement. Elle ne peut pas se résigner à renvoyer, pas plus qu’à adopter son hôte de circonstance qui n’est plus un enfant mais pas encore un homme. La mère voudrait l’enfant, la femme cherche un amant stable, le conflit entre les deux la déstabilise, remet en cause tout ce qui a fait sa vie depuis qu’elle s’assume financièrement. Elle prend progressivement conscience de la puérilité de son existence et de la vacuité de sa vie sentimentale. « Les gens de télé, qu’ils se disent ou non journalistes, quelle sale engeance. On les prend pour des amis et on se fait sucer la moelle comme de pauvres, de pauvres… bovins abrutis. Ca n’est pas que rien n’a plus de sens, mais que tout n’en a plus qu’un. Quand on ne pense qu’au fric ou à la notoriété, ce qui revient au même, il n’y a plus d’amis, que des sources ». Le dilemme qui existe en ce qu’on veut réellement et ce qu’on s’avoue vouloir, la dualité entre la raison et les sentiments, entre la mère et la femme, l’envahit, elle va devoir choisir, adopter une nouvelle vie, changer d’amis…

 

A travers la vie de cette femme bousculée par l’intrusion d’un adolescent innocent, Anna Rozen, avec son écriture moderne, rapide, truffée d’expressions issues du langage parlé par la jeunesse branchée des beaux quartiers parisiens et du jargon des métiers des médias et de la culture, dresse une satire à la fois acide et amère d’une société factice, inconséquente, puérile et débauchée qui vit dans un monde virtuel, avec ses codes, ses mœurs et son langage, en marge des réalités ambiantes. Peut-être aussi une réflexion sur la vie et le sens qu’on lui donne.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 09:28
La confusion des valeurs met-elle le monde en péril ?

Dans quelques décennies, lorsque des penseurs analyseront notre époque, en dehors des avancées positives de la science, sans doute parviendront-ils à la conclusion suivante : que nous avons pratiqué à l'envi la confusion.
 

Et pourquoi ne pas l'admettre dès aujourd'hui,  en favorisant les idéologies  de toutes sortes et en abandonnant peu à peu nos valeurs et nos convictions, nous avons perdu  notre autonomie et notre force au point de gommer jusqu'à notre propre identité. Ceux qui s'y refusent sont traités de passéistes et de ringards et dûment moqués et ridiculisés. Je n'en veux pour preuve que l'aspiration à une politique mondialiste qui sous-entendrait une gouvernance planétaire, et à celle de l'homme nouveau qui déboucherait sur la promotion de l'homme standard, visant à la suppression progressive  de l'identité ethnique, religieuse et nationale. De même que les flux migratoires sont favorisés et parfois provoqués par des guerres indignes, dans le souci d'effacer ou de modifier le visage particulier et l'histoire fondatrice et formatrice de chaque pays. 


Plus de pays, plus de races, plus de cultures identitaires, plus d'individualité. A l'histoire serait préférée l'idéologie, à la religion, l'occultisme et l'ésotérisme, au patrimoine national, celui informel et universel qui, en appartenant à tous, n'appartiendrait à aucun. En quelque sorte, unifier, robotiser, simplifier, déshumaniser, niveler ; l'utopie parfaite de l'égalitarisme meurtrier.


Il faut reconnaître que l'homme a souvent eu ces sortes de folies. A une certaine époque, il eut le culte du surhomme et l'on sait  où cela a conduit. De nos jours, on envisagerait plus volontiers l'avènement du sous-homme, c'est-à-dire de l'homme réduit à sa plus simple expression, l'homme du supermarché, de la mal-bouffe, du prêt-à-penser, masse indistincte et consommatrice, manipulée et asservie par la synarchie du nouvel ordre mondial, déjà à l'œuvre, et qui sait fort bien nous désinformer, nous décerveler, nous orienter, nous endoctriner en nous faisant baigner à l’envi dans la violence, la drogue, le sexe, le consumérisme, soit la sous-culture. Croyez-moi, ils sauront nous dire ce que nous voulons entendre afin de mieux nous persuader de ce qu'ils veulent nous dire. Il suffit de remodeler nos consciences de façon à ce que cette nomenklatura, chapeautée par la Haute Finance et les Multi-Nationales, nous impose les nouveaux archétypes de la production mondiale, contrôlant, dans la foulée, ce qui a trait à la recherche, l'exploitation, la répartition des produits et matières premières  sur l'étendue de la planète.

  

En écrivant le mot planète, je ne peux m'empêcher d'y associer, par la force des choses, celui de planification. Mot aussi inquiétant que celui d'uniformisation. Cauchemar, peut-être, mais cauchemar plausible, envisagé d'ores et déjà par les hautes sphères qui détiennent les puissances de l'argent et, par voie de conséquence, le pouvoir temporel, principalement celui de manipuler l'opinion publique, proposant des styles de vie, lançant des modes, des slogans, créant des goûts, des habitudes et des modèles, suscitant des engouements, nous enlisant sous un flot d'informations dérisoires, sorte de bruit de fond continu capable d'occulter les vraies informations et nous condamnant à consentir ou à pâtir. Dictature douce, puis progressivement dure, où toute consultation des peuples sera exclue. De quelle année date notre dernier référendum qui, d’ailleurs, a été détourné ?


Et ce monde de demain, ou d'après-demain, taillé sur un modèle uniforme, quel sera-t-il ? Sans la pluralité des nations, des peuples, des coutumes, des croyances, des traditions, des styles, qu'adviendra-t-il ? Si l'Europe n'était plus l'Europe, ni l'Afrique, l'Afrique, ni les Amériques les Amériques, qu'est-ce qui nous dépayserait, nous enchanterait, nous captiverait ? Si de Singapour à Valparaiso, il y avait les mêmes usages, la même architecture, les mêmes modes, la même culture, c'est-à-dire plus de culture...la monotonie serait le sens commun et la mort du désir.

 

Et ne sourions pas. L'homme est sujet à des divagations de ce genre. La démence du pouvoir en a conduit plus d'un au bord du gouffre. Lorsque le bon sens nous quitte et que nous nous laissons gagner par la confusion des valeurs, les utopies les plus extravagantes peuvent séduire les esprits. Aussi ressaisissons-nous, les peuples ont encore leur mot à dire. Soyons des veilleurs attentifs, faisons appel à notre discernement, une valeur sûre, celle-là. A l'heure où notre environnement est en danger, nos nations en péril, la pauvreté omniprésente, des populations hagardes aux portes de nos frontières, les guerres en pleine expansion, nos équilibres de plus en plus instables, ce qu'il convient d'envisager, ce n'est pas de changer le monde mais de le sauver, en comprenant que le pire serait notre incapacité à réfléchir et à laisser l'émotion disposer de la raison.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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