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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 08:43

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           VIDEO D'APOSTROPHES de Bernard PIVOT

 

 

Ce livre a été pour moi un moment de lecture très émouvant qui décrit, en un texte relativement court mais très beau, le drame que fut, et est encore pour certains, la vie en Algérie depuis la fin de la dernière guerre mondiale et les premiers soulèvements contre la colonisation.

 

 

Adieu ma mère, adieu mon cœur

Jules Roy (1907 – 2000)

 

C’était un 2 novembre, quand les gens vont fleurir les tombes des leurs, en 1994 ou en 1995 ou une autre année au début de cette décennie - il ne se souvient plus exactement que, Jules Roy, au soir de sa vie, en ayant marre de ne pas pouvoir fleurir la tombe de sa mère et de ceux qu’il avait laissés dans les cimetières algériens, décida, sous le coup de la colère, de retourner dans son pays natal malgré les dangers que cela représentait à cette époque- là.

 

Et c’est ainsi qu’il retrouvera Alger, Alger la blanche, Alger la putain, transformée par trente années d’indépendance et de guerre civile qui ne voulait pas dire son nom mais bien visible dans les rues envahies de policiers en armes et obstruées de barrages. Le FIS, le GIA, les islamistes, les barbus, les ninjas rivalisaient de violences et de cruauté, massacrant à tour de kalachnikovs des innocents sans raison, pour des causes futiles et même simplement pour le symbole qu’ils pouvaient représenter à leurs yeux. Les journalistes et les représentants de la moindre once de culture occidentale étaient des victimes de choix. Alger et sa région étaient devenus le terrain de jeux mortifères des ninjas et des barbus qui rivalisaient de cruauté et de sadisme.

 

La première et certainement la dernière fois que Jules Roy a pu se recueillir, sous la protection de la police, sur la tombe de sa mère et des siens après l’indépendance. Un dernier pèlerinage, avant la fin de sa vie, pour retrouver sa mère, son vrai père, celui qui lui a donné son nom, son frère consanguin, son frère utérin, l’oncle Jules, la grand-mère, la famille, les amis et Meftah, celui qu’on n’entendait jamais mais qui était toujours là quand on avait besoin de lui. Et surtout les souvenirs, un afflux de souvenirs, issus de l’enfance, de l’adolescence, des événements, de l’indépendance, de la fracture, des erreurs, des honneurs, du deuil jamais fait.

 

Un océan de nostalgie, un voyage dans le temps où l’Algérie était française, dans la famille de Jules Roy, dans l’histoire des relations franco-algériennes, dans un pays prospère où les colons méprisaient, le plus souvent les autochtones, où un fossé séparait déjà les deux communautés. Camus avait choisi sa mère au détriment de la justice, Jules Roy a choisi la justice, sa mère méprisait les bicots, « les troncs de figuiers », il s’excuse sur sa tombe de lui avoir donné tort mais il ne pouvait pas la suivre dans ses errements, il avait vu la guerre en Indochine et avait alors décidé d’abandonner l’armée sans cependant accabler ses compagnons d’armes. Les Arabes ont participé aux deux grandes guerres mais ont toujours été traités avec condescendance et mépris et la réconciliation et la fraternité n’ont jamais été possibles. Les deux communautés vivaient, et vivent encore, un amour impossible, une passion dévorante, une cohabitation et une séparation tout aussi impossibles. « Elle avait tort, ma mère, d’accabler les Arabes avec les mots qu’on employait dans toute ma famille et chez presque tous les colons d’alors ».

 

Avec son écriture brève, rapide, précise, juste, Jules Roy nous lègue, en héritage, dans ce livre-testament, un bilan synthétique d’un demi-siècle d’histoire franco-algérienne où le peuple algérien ne trouva jamais la paix car, comme disait sa mère : « Ils jouissent de voir le sang couler ». Le testamentaire pense, lui, que la responsabilité de la dégradation du pays incombe prioritairement à la colonisation, aux colons et au pouvoir corrompu qui a pris la suite. Il veut croire en un autre avenir même s’il a vu ces jeux morbides, qui dévastèrent le pays, trouver ensuite leur prolongement dans les violences de nos banlieues. La présence prégnante dans ses souvenirs de Camus, Amrouche et quelques autres intellectuels qu’il a fréquentés lorsqu’il était jeune en Algérie, l’incite à plus d’optimisme. Camus lui a fait découvrir l’homme arabe alors que Amrouche, précise-t-il, lui a appris à écrire.

 

Mais voilà qu’au début des années quatre-vingt-dix, quand Jules Roy accomplissait son pèlerinage, les extrémistes musulmans s’étaient dressés contre le pouvoir corrompu et, ensemble, s’étaient livrés à la destruction de ce qui restait du pays après la guerre d’indépendance et les exactions qui en ont découlé. Ce pays, qui était un véritable joyau et devait devenir un état riche, fut vidé de tout ce que l’Occident lui avait apporté, même l’instruction. Ainsi les Islamistes ont-ils ajouté les ruines aux ruines, l’obscurantisme à l’ignorance, la cruauté à la violence. « Pour les imams du FIS, les femmes existent pour fabriquer des futurs chômeurs que Dieu emploiera à tuer ceux qui ne se conforment pas aux préceptes de la religion. » Et, un jour « Dieu montrera qu’Il est puissant et le seul Dieu, et les machines volantes, réduites en monceaux de ferrailles brûlantes avec passagers et pilotes carbonisés, chanteront la gloire du Tout-Puissant. »

 

Un instant tenté par l’OAS afin d’éviter la fracture définitive, Jules Roy a fait le pari de l’humanisme, espérant que Français et Algériens pourront un jour proclamer comme Jean Amrouche, le poète : « La France est l’esprit de mon âme. L’Algérie est l’âme de mon esprit. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 09:48

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Depuis la mort de Georges Braque en septembre 1963 célébrée par Malraux comme rarement ce le fut avec un tel éclat pour un autre artiste, le peintre était tombé dans une relative indifférence. Peu d’expositions, peu de publications lui donnaient la place qu’il mérite dans le panthéon de la peinture française. Il semblait que l’on eût oublié ce que Malraux proclamait de sa voix sépulcrale dans la cour Carrée du Louvre devant le cercueil de Braque : «  Sans doute le caractère le plus pénétrant de son art est-il de joindre, à une liberté éclatante et proclamée, une domination des moyens de cette liberté, sans égale dans la peinture contemporaine. » Ou encore : «  Enfin, ces tableaux exprimaient la France à l’égal de ceux de Corot, mais plus mystérieusement car Corot, lui, l’avait beaucoup représentée. Braque l’exprimait avec une force de symbole si grande qu’il est aussi légitimement chez lui au Louvre que l’ange de Reims dans sa cathédrale. »

 

Deux ans plus tôt, Braque avait orné d’un grand oiseau héraldique le plafond des salles étrusques du Louvre et, en 1961, pour la première fois, un peintre vivant avait été convié à rassembler son œuvre à proximité de ses maîtres, au cœur même du musée. Certes, les honneurs n’avaient pas manqué à Braque à la fin de son existence mais, depuis lors, un silence anormal, comparé aux trompettes de la renommée qui n’ont cessé de retentir pour Pablo Picasso, s’était abattu sur lui ; aussi la remarquable rétrospective que lui consacre le Grand Palais est-elle une juste réhabilitation d’un artiste de première grandeur que le démon de la création n’a jamais abandonné et qui, jusqu’à son dernier souffle, ne cessa de travailler. L’ultime toile qu’il a laissée sur son chevalet se nomme  « La sarcleuse » et représente, à la tombée de la nuit, cet objet, emblème du travail des hommes, soudain immobilisé sur une terre épaisse, obscurcie par un ciel lourd et ouvert qui laisse le mystère pénétrer comme le souhaitait le peintre. Poésie muette, paysage où visiblement la mort est présente, lucide et calme.

 

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C’est en tant que paysagiste que Braque avait débuté sa carrière, influencé par les artistes postimpressionnistes. Né au Havre en 1882, il s’était très vite trouvé un maître : Cézanne, et avait rejoint le groupe des fauves de Matisse à Derain. La lumière enthousiasmait sa jeunesse et les couleurs vives exaltaient le jeune homme de 23 ans qui, descendu dans le midi, s’apprêtait à peindre des paysages euphoriques et colorés, simplifiant les formes afin d’élargir un espace profond et structuré. L’horizon du paysage n’est pas l’horizon du peintre, l’espace délimité par la nature n’est pas celui délimité par le peintre. L’art de celui-ci n’est autre que de briser le miroir et de reconstituer le monde à sa façon et selon des critères qui lui sont personnels.

 

Mais sa rencontre avec Picasso va marquer un tournant décisif dans sa vie. Auprès de cet espagnol flamboyant, Braque va inventer le cubisme. Après le fauvisme, qui pétrit la matière et imprègne la glaise molle de la volonté « du pouce créateur », le cubisme disloque le réel et, depuis ses débris épars, le recompose selon des lois qui ne sont plus celles de la logique et de la rationalité mais une nouvelle  harmonie qui propose un nouvel univers à l’univers trop arbitraire de la réalité. En effet, le poète qui sommeillait en lui n’avait rien à voir avec la raison pure, il était par conséquent nécessaire de lui chercher une équivalence dans les signes abstraits, instinctifs ou mieux intuitifs.

 

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Si Braque a été, au départ, un gentil fauve, il va devenir un génial cubiste, l’ordonnateur d’un cubisme repensé selon les attentes et les rejets du XXe siècle. Ainsi ses toiles se hérissent-elles de fines arêtes et de lumière opaline ou cristalline liés à une composante rocailleuse que certains jugeront inutilement austère. Il est vrai que Braque n’est pas Picasso. Le havrais n’est pas un taureau fougueux, un artiste tapageur, fulgurant et médiatique. Alors que l’un surjoue son égo, l’autre se consacre à une œuvre plus secrète, plus équilibrée mais en métamorphose constante. On le compare volontiers à un artisan solitaire qui s’inscrit naturellement dans la tradition ancienne et élabore une œuvre de longue haleine où les ingrédients restent conformes au classicisme français : l’équilibre et l’harmonie en référence constante avec le modèle grec et latin. Son ami Apollinaire disait à propos de lui : «  Braque atteint la beauté sans effort ». L’une de ses grandes découvertes sera les collages et l’intrusion des lettres dans la peinture. Il s’agit de faire signifier les formes et les choses autrement et en-dehors de leur usage et de leur aspect habituels.

 

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Mais la guerre de 14 est déclarée et, officier de réserve, Braque part au front immédiatement. Il sera blessé le 11 mai 1915, abandonné sur le champ de bataille, trépané et entrera dans une longue convalescence qui l’éloignera des mois et des mois de son atelier et de son chevalet. Il ne reprendra ses brosses qu’en 1917 et signe alors «  La grande musicienne » qui annonce un retour progressif à la couleur et se présente comme une œuvre majeure où l’angularité s’accentue et se durcit, ne laissant découvrir que peu d’indices figuratifs. L’exposition du Grand Palais, qui se tient jusqu’au 6 janvier 2014, nous permet de cheminer dans l’univers du peintre qui n’a cessé d’évoluer, de s’approfondir. La virtuosité de Braque ne se contente pas de donner vie à l’inanimé dans ses très nombreuses natures mortes et de faire tanguer les tables, elle s’accompagne d’une fantaisie, d’une poésie de l’instant et de la chose regardée et toujours magnifiée que l’on surprend rarement, sinon plus tard chez un Odilon Redon. Faisant référence au monde de la musique, l’artiste joue des effets de transparence et de matière et superpose les plans tout en laissant deviner l’entre-deux. L’ajout de sable, les pâtes plus épaisses de la fin de sa vie procurent aux formes leur densité et une stylisation très particulière à l’époque. Puis, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Braque va explorer de nouveaux thèmes, souvent empreints d’inquiétude. C’est à ce moment qu’apparaissent les oiseaux et que le questionnement méthodique du peintre rejoint l’idée que des hommes de lettres comme Paulhan, Saint-John Perse, René Char se faisaient de la littérature. L’art n’est pas là pour suppléer au réel mais pour le réinventer, pour le délivrer de la pesanteur. Braque partageait avec eux ce crédo : ouvrir le monde au mystère plutôt qu’à l’utopie, ne pas céder au romantisme pleurnichard ou à l’émotion émolliente mais structurer les énergies, se rapprocher de ce qui élève et délivre, initier le poème dans l’image. Car exister, n’est-ce pas être là simplement – le mode de l’explication et de la raison n’est pas celui de l’existence – aussi est-ce le devoir de l’artiste, quel qu’il soit, de le composer selon ses vœux et de tenter non seulement de l’éprouver mais de le décrire, afin d’aboutir à ce que fut par excellence la vocation de Braque : placer l’intime dans l’universel.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:18

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Au moment où la Libye secoue le joug que le dictateur faisait peser de plus en plus lourdement sur les épaules de son peuple, Kamal Ben Hameda nous offre ce joli petit livre en hommage aux femmes tripolitaines qui ont toujours su vivre en harmonie, ne sombrant jamais dans les excès dévastateurs des hommes qui ne pensent qu’à les humilier et les violenter avant de s’entredéchirer.


 

La compagnie des Tripolitaines

Kamal Ben Hameda (1954 - …..)


 

« Je dédie ce livre aux femmes et aux mères qui, une fois par semaine, pendant des années, manifestaient à Benghazi en Libye devant la direction générale de la Sécurité pour réclamer le corps de leurs époux, de leurs enfants disparus cette nuit du 24 au 25 juin 1969… » La dédicace est claire.

 

Cet hommage, l’auteur le rend à travers le regard d’un adolescent, Hadachinou, qui vient de subir, par surprise, sa circoncision ; il entre ainsi dans le domaine des adultes mais il ne peut pas s’arracher aux robes des femmes qu’il continue de fréquenter, écoutant leurs paroles, leurs gloussements, épiant leurs gestes, leurs petits jeux sensuels, affectant l’innocence en jouant encore avec ses poupées. Il n’aime pas les hommes qui n’ont que le ventre et le sexe pour préoccupations.


Hadachinou visite les tantes, toutes les femmes adultes sont des tantes, la mère célibataire juive et sa grosse fille qui ne s’aiment pas, la couturière italienne qui se pense mal aimée de tous, la tante qui séduit les hommes à Djerba, la tante noire qui joue avec le diable, … et s’amuse avec ses amies, celle qui disparait brusquement sans pouvoir épouser celui qu’elle aimait, la fille noire qui fait le service à la maison. Mais il n’aime pas aller chez la tante que son mari prive de tout et chez celle que son mari bat comme plâtre. « Celui qui ne connait pas la haine ne connaîtra jamais l’amour. »

 

En écoutant, en observant, en épiant, Hadachinou s’initie à la vie d’adulte au contact des femmes qu’il découvre à leur insu, dans leur intimité, constatant ainsi le sort qui leur est réservé et la veulerie des hommes qui les accablent de tous les maux. Il apprécie la compagnie de ces femmes, toutes tripolitaines, et qui, bien que d’origines très  différentes, vivent toujours en parfaite harmonie, sont souvent complices et parfois même  davantage dans l’intimité de la chambre du fond. « Je me demandais parfois comment des femmes aussi différentes pouvaient passer des heures durant à évoquer chacune son dieu, son peuple, ses pensées, libres dans leur folie, sans provoquer de réels conflits. C’est que ces femmes n’avaient ni pouvoir à garder ni avoir à surveiller. »


Un hommage à ces femmes qui n’ont aucune liberté, pas d’argent, rarement du plaisir mais qui  reçoivent souvent des pluies de coups. Une complicité avec celles qui cherchent des bouts de liberté, des morceaux de plaisir qui leur sont refusés. Une quête identitaire au milieu des ces libyennes, juives, italiennes, noires, berbères,… mais toutes tripolitaines et toutes maltraitées. Seules les femmes qui plongent leurs racines au plus profond de l’histoire africaine, berbères et noires, trouveront peut-être un jour un espace de liberté.


Cela se passait avant la révolution, avant le dictateur sanguinaire, c’était au début des années soixante, mais la situation ne s’est pas améliorée… Le livre des mouches a peut-être raison : « Didon n’avait pas mesuré les conséquences de son acte : les hommes ivres et inconscients s’octroyèrent tous les pouvoirs, sourds à la parole des femmes, tout juste des ventres où se vider… »

 « Sept filles dans une flûte. La goule tourne et tourne et en mange une… »


 

Denis BILLAMBOZ

 

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 07:30

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En cette saison où l’Académie suédoise attribue la plus haute distinction littéraire de la planète, j’ai pensé qu’il était intéressant de rappeler l’un des derniers récipiendaires de ce prix qui n’a peut-être pas connu le succès littéraire que son talent mérite.  A cette fin, je vous  propose donc ce commentaire de ma récente lecture d’un livre d’Herta Müller, titulaire du Prix Nobel de littérature en 2009.

 

 

Le renard était déjà le chasseur

Herta Müller (1953 - ….)

 

Ce texte m’est apparu comme le dessin qu’un enfant colorie, un dessin où des cases sont numérotées, un numéro différent pour chaque couleur, les motifs, les personnages, le décor apparaissent progressivement, le dessin prend peu à peu forme. Ainsi, Herta Müller peint en accumulant des descriptions de détails, un décor constituant le fond du récit d’où émergent peu à peu les personnages qui habitent progressivement l’intrigue. Et, quand tout est assemblé, que l’on prend le recul nécessaire, apparait finalement un tableau lumineux de ce que fut la Roumanie à l’époque de Ceausescu. « … les mains des hommes portent le drapeau tricolore, trois raies bien à eux. La pièce rouge famine, la pièce jaune silence, la pièce bleu espion… »

 

Herta Müller écrit, peint, à l’ouest du pays, là où le Danube sert de frontière avec la Yougoslavie, là où les minorités allemandes, descendant le grand fleuve, se sont installées depuis des lustres, sur cette bande de terre entre la Hongrie et la Serbie où elle est née, territoire qui a conservé le nom générique des anciennes divisions administratives : le Banat.

 

Adina, l’institutrice, fiancée d’Ilie, le soldat, Clara qui travaille à l’usine et couche avec Pavel, le milicien, Paul, Abi, Anna, Mara, les contestataires, Gibore, le séducteur, le concierge, le nain, l’intendant, le contremaître, un petit monde dans une petite ville, un condensé de la Roumanie de Ceausescu. Des renards et des chasseurs, des chasseurs qui traquent les renards, des renards qui sont déjà sur la piste des chasseurs. Un raccourci de l’histoire de la Roumanie pendant l’ère communiste quand « les hommes avaient des femmes, les femmes des enfants, les enfants avaient faim. »

 

Evocation d’un peuple cantonné derrière un mur, derrière le fleuve qu’on ne peut pas franchir, un monde clos, figé, irréel, absurde. Les personnages sont absorbés par les détails comme s’ils n’avaient pas d’occupations plus importantes. Un texte lent où il faut pénétrer avec douceur, prudence, un texte à l’image de la Roumanie à l’époque où la vie passait lentement, où les gens s’ennuyaient, craignaient leurs voisins, les autres, les miliciens, leurs collègues, survivaient grâce au marché noir, supportaient la corruption des dirigeants et de leurs sbires. Un pays où la compagne la plus fidèle était la peur, où certains chantaient déjà « Réveille-toi Roumain de ton sommeil éternel ».

 

Un roman poignant, évoquant un monde cruel, cynique, avec une écriture poétique, un recours systématique à la métaphore et à l’image, des phrases courtes pour décrire des impressions, des sensations, des perceptions, une appréhension du monde par les choses infimes de l’environnement d’où émergent des personnages qui se meuvent avec lenteur. Un monde sans espoir – « une corde mince pour le cheval est une grosse corde pour un homme. Un homme avec une corde est un pendu » - qui enfin bascule.

 

Une réflexion sur la ligne qui sépare les coupables des victimes, sur l’inversion des rôles, sur l’après, l’après révolution, l’après démolition, …, une interrogation sur les limites de la condition humaine. « Il ne faut pas dire aux enfants qu’un homme est bon comme du bon pain, dit le conducteur, les enfants y croient et ne peuvent plus grandir ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 10:32

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Semur, bâti sur un éperon de granit rose au-dessus de la rivière Armançon dans le département de la Côte d'Or, est une petite ville d'un charme fou, sise au coeur d'une campagne vallonnée. Elle mérite d'autant plus le détour qu'elle a toutes les chances d'être un coup de coeur pour le visiteur. Pour moi, il en fut ainsi, je l'ai aimée du premier coup d'oeil et je me plais à  revenir y flâner lorsque mes pas me ramènent vers cette province magnifique : la Bourgogne.


Semur surgit soudain devant vous dans l'enceinte de ses remparts ainsi qu'une enluminure médiévale et telle qu'elle était au XIV et XVe siècles, l'une des plus puissantes cités fortifiées du duché. Epousant la boucle de l'Armançon, elle se love dans son méandre avec ses rues étroites, ses places, ses remparts gardés par des tours impressionnantes : celles de l'Orle d'or, de la Gehenne, de la Prison et de Margot qui semblent tenir la ville enlacée entre leurs mains puissantes.

 

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Une ancienne chronique assure que les Semurois sont des gens aimables qui " se plaisent fort en l'accointance des estrangers" et, il est vrai, que la ville se prête à l'affabilité avec ses maisons à pans de bois, ses vastes demeures classiques, ses anciens couvents - car la vie religieuse a profondément marqué la Bourgogne, terre d'églises et de monastères - ses hôtels de magistrats qui offrent au regard leurs porches ouvragés, leurs sculptures figuratives et leurs grilles altières. La marquise du Châtelet, tendre amie de Voltaire, épousa le gouverneur de Semur et habita l'une d'elles. Car Semur est le paradis de deux espèces singulières d'artistes - écrit Jean-Philippe Lecat - les connaisseurs de mobilier et de livres anciens et les cinéastes. Commissaire-priseur, galerie, antiquaire accueillent les premiers - poursuit-il - tandis que les artistes de l'image sont séduits en priorité par le décor. L'âme intacte d'une ville aussi étonnante ne peut manquer de fasciner. C'est ici qu'Yves Robert a tourné Ni vu, ni connu. Le héros, campé par Louis de Funès, était un braconnier au grand coeur et les libations, auxquelles se livrait cette petite société, commençaient à perdre leur dignité à la cinquième prise. On le comprend  quand on sait combien le vin bourguignon est gouleyant...

 

Il faut s'attarder à Semur, la cité le mérite. Ainsi l'église Notre-Dame frappe par la pureté de ses lignes, son admirable mise au tombeau dans la tradition burgundo-flamande qui se trouve dans le bas-côté gauche et la suite des Vitraux de métiers qui rappelle que les professions du Moyen-Age s'étaient tout d'abord organisées en confréries religieuses sous la protection d'un saint patron. Progressivement ces confréries devinrent des "métiers", assurant la formation professionnelle et le respect des règles de qualité. Les vitraux de Semur datent du XVe siècle, une époque conquérante et joyeuse et leur intérêt documentaire est d'autant plus remarquable qu'il évoque oppotunément la vigueur de l'industrie urbaine dans la Bourgogne médiévale.


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L'Auxois était riche alors et pendant des siècles un équilibre intelligent fut maintenu qui s'appuyait essentiellement sur l'élevage et l'agriculture propices sur les terres grasses, et un artisanat brillant et diversifié composé de forges et de tissages, tissage à partir de la laine des grands troupeaux de moutons des abbayes et des communautés rurales. Oui, Semur-en-Auxois continue de sourire,  penché au-dessus du miroir formé par l'Armançon, dans son parfait décor de près clos et de haies vives.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 08:01

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Au cours de mes pérégrinations littéraires africaines, j’ai rencontré ce texte de Mia Couto qui m’a fait sourire, rire parfois, mais qui m’a aussi désolé et attristé. Il ouvre une porte sur une nouvelle littérature, une littérature qui exprime toute la douleur et la misère de ces pays de l’Afrique de l’est sans jamais sombrer dans une quelconque sinistrose, voulant toujours croire en la possibilité d’une vie jouissive et exubérante.


 

L’accordeur des silences

Mia Couto (1955 - ….)


 

Une famille uniquement masculine, le père, ses deux garçons, un domestique et, épisodiquement, un oncle s’exile dans la forêt mozambicaine, dans un ancien camp militaire, Jesusalem (Jésus et alem, au-delà) comme le père l’a baptisé, où ils doivent construire un monde nouveau, vierge de tous les vices que l’ancien connaissait. « A Jesusalem, il n’y avait pas d’église, pas de croix. C’était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C’était là qu’il attendait le retour de Dieu ». Le père perd un peu la tête, il ne se remet pas de la mort de sa femme, se comporte comme un véritable dictateur, décrète que le monde a disparu, qu’ils sont les seuls survivants de l’humanité, qu’il n’y a plus de passé. Il entraîne ses deux garçons dans cette réclusion pour fuir le monde, la guerre et ses malheurs et quitte la ville, croisant les gens qui fuient les campagnes ravagées par la guerre.


Le père ne sait pas aimer ses enfants qu’il emporte dans sa folie destructrice, les traitant sévèrement, comme un dictateur d’opérette. Le cadet des fils, le narrateur, apprend à lire sur des manuels militaires russes et à écrire sur les espaces vierges d’un jeu de cartes, en cachette du père qui ne veut pas que ses fils connaissent le passé, le monde extérieur, l’existence et la mort de leur mère. « Les Ventura n’avaient ni avant ni après. »


Il n’y a pas de femme au campement, la seule femelle est une ânesse qui satisfait les mâles besoins du père, jusqu’au jour où une femme blanche s’introduit dans le campement, dans cet univers d’hommes reclus, retirés du monde, recherchant le mari qui l’a abandonnée depuis longtemps déjà. Le huis clos est ainsi brisé, il y a un monde extérieur avec des femmes, des femmes dont le fils aîné a tellement envie et peut-être même besoin. L’exode n’a plus de sens, la famille regagne la société et les problèmes qu’elle y a abandonnés. « ….la laborieuse construction de Sylvestre Vitalicio volait en éclats. Finalement, il existait bien dehors un monde vivant et l’un de ses envoyés s’était installé au cœur de son royaume. »


Cette histoire un peu rocambolesque, à la limite du roman fantastique, fortement allégorique et symbolique est avant tout une ode à la beauté originelle d’un pays massacré par la folie des hommes, mais aussi une condamnation de la dictature et des pouvoirs autoritaires, un voyage initiatique vers un retour à une africanité mâtinée de saudade portugaise. Un texte qui traite de l’apparence des choses et des personnages (les faux noms par exemple) qui masquent une réalité que le père ne veut pas, ne peut pas assumer, cherchant à constituer un monde faux plus vraisemblable que le monde réel  inacceptable qu’il a vécu.


Ce roman entre la légende et le conte africain, entre témoignage et fiction fantastique, construit sur un échafaudage de paradoxes, d’oxymores, d’images, d’allégories, d’aphorismes, révèle une grande voix qui s’élève au sud-est de l’Afrique, une voix qui recrée une langue portugaise accommodée à la sauce mozambicaine, une langue poétique, riche, flamboyante pour un texte puissant, jouissif et novateur.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 07:38

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Encore un livre qui évoque, plus de cinquante ans après, la lourde chape de silence qui s’est abattue sur la plupart des familles allemandes après la deuxième guerre mondiale, laissant toute une génération devant une montagne de questions très douloureuses. Victime de ce non dit, Uwe Timm essaie de comprendre pourquoi son frère a choisi de s’engager dans la pire troupe du deuxième Reich, comme moi, à travers mes lectures, j’essaie de comprendre comment un tel régime à pu exister dans un grand pays comme l’Allemagne.


 

A l’exemple de mon père

Uwe Timm (1940 - ….)

 

Plus d’un demi-siècle après la mort de son frère aîné sur le front russe, après le décès de sa mère, Uwe Timm peut enfin évoquer la disparition de ce frère âgé de seize ans de plus que lui qui s’était engagé dans la Waffen-SS et qui lui manque tellement. Ce livre témoignage montre une nouvelle fois le profond malaise ressenti par les enfants allemands, nés pendant et après la guerre, qui  peinent tant à savoir ce qu’ont été et ce qu’on fait leur père, leur frère, leur oncle,… dans la triste épopée nazie. « Pour la génération des pères, la génération des protagonistes, vivre c’était raconter ou, au contraire, passer sous silence. » Ils ont eu droit, dans la plupart des cas, à la chape du silence.

 

Uwe Timm n’obtient qu’au décès de sa mère un carnet de notes succinctes écrites par son frère avant de mourir en Ukraine en 1943. Avec ces notes, quelques lettres rédigées par son frère, son père ou sa mère, quelques confidences récoltées, quelques témoignages arrachés dans son environnement, il essaie de reconstituer ce que fut la vie de soldat de son frère, son niveau d’engagement dans la funeste division Totenkopf, son niveau de responsabilité.


Né en 1940, après une sœur totalement délaissée, ce n’est qu’une fille inutile, et un frère pas très viril qui fait cependant tout ce qu’il peut pour satisfaire son père qui, lui, s’est engagé dès le début des années vingt dans les corps-francs, Uwe reconstitue la vie de son père, de sa mère, de son frère, de sa sœur, de sa famille pour essayer de déceler ce qui a pu conduire ce frère adulé à s’engager dans l’une des plus sinistres divisions de la Waffen-SS. « Mon frère, c’était le garçon qui ne mentait pas, qui marchait toujours droit, qui ne pleurait pas, qui était vaillant, qui obéissait. Le modèle. » Sa mère n’aime pas la guerre qui lui a pris son fils mais est sensible au prestige de l’uniforme, la sœur est morose et lui n’est pas apprécié par son père parce qu’il n’est pas un enfant viril comme son grand frère essaie de l’être. Une famille nazie ordinaire qui se pose toujours la même question : « Que se serait-il passé s’il ne s’était pas engagé dans la SS ? » « La Wermacht, c’étaient les soldats qui n’avaient fait que leur de voir. Ceux de la Waffen-SS avaient fait plus que leur devoir. »


Ce livre pose clairement, et sans aucune concession, le problème de la responsabilité collective du peuple allemand. « Presque tous ce sont détournés et tus lorsque les voisins juifs ont été cueillis à leur domicile et ont disparu comme par enchantement, et la plupart se sont tus une autre fois, après la guerre, lorsqu’on apprît où l’on avait fait disparaître les disparus ». «On ne le savait pas – on n’avait pas voulu le voir, on avait détourné les yeux». Chacun fuit, du plus humble des mortels au Feldmarschall, devant sa part de responsabilité : la fameuse contrainte des ordres qu’il faut bien exécuter et qui convenait si bien aux faibles qui avaient envahi les postes à responsabilité, ne connaissant que l’obéissance aveugle, jusque dans leur vie intime, incapable de mettre en cause la parole du chef. Cette médiocrité qu’Hannah Arendt avait si bien comprise au procès d’Eichmann, mais aussi cette « … propension à relativiser sa propre faute, à se décharger de sa propre culpabilité sur les vainqueurs, à faire d’eux des complices. ». La dictature de l’obéissance leur a servi d’impunité. « En vertu de cette contrainte, les meurtriers de masse purent courir librement après la guerre, redevenir juges, médecins, policiers, professeurs. » Alors que le courage aurait été de ne pas obéir à des ordres ignobles et de refuser de commettre l’horreur malgré les risques encourus.


Et quand l’horreur devient banalité quotidienne, chacun fuit sa responsabilité, il ne reste aux familles qu’à mesurer le degré d’implication des leurs dans l’accomplissement de l’abomination, seulement un problème d’échelle de gravité dans la mesure de l’ignominie. Et quand le frère met un terme définitif à son journal, on comprend qu’un échelon dans l’indicible a été gravi : « Je mets ici un terme à mon journal, estimant absurde de rendre compte de choses aussi atroces que celles qui se produisent parfois. »


Denis BILLAMBOZ

 

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 07:43
Saint Valentin - Le coeur révélé

 

 

Tandis que l'aube
déchire le voile du temple de la nuit,
attardé en ses ténèbres,
voilà que l'absent m'apparaît enfin.
A moi, qui me tiens à l'écart,
il offre sa main fraternelle.
Ai-je mérité son attention
ou sait-il que je l'attends depuis toujours ?
Il sait et je sais que ses yeux ne peuvent mentir,
que j'existe depuis longtemps dans son désir.

 

Nous venons l'un et l'autre de si loin,
lourds de nos tâches et de nos peines
et de ce passé qui s'étend à l'infini
comme une plaine.
Nul obstacle ne décourage
ceux qui tentent de se rejoindre.
Déjà nos lèvres se cherchent,
déjà se mêlent nos paroles
et un vocable s'instaure
qui dit ce qu'ensemble nous sommes,
lui le désir de mon attente
moi l'attente de son désir.

 

Ne doute pas mon ami, mon frère,
l'amour est autre qu'un songe vague,
que la promesse du jeune matin,
que l'eau du puits fraîche à notre soif.
C'est la relation sensible au coeur qui se révèle,
c'est la voie qui conduit à l'indicible.
Que je naisse de ton désir
comme tu nais de mon attente,
et que je ne puisse plus me mouvoir
que dans le rayon de ton regard
où je me veux à jamais captive.
J'ai laissé ce vide à mon côté
pour que tu y prennes place.
Installe-toi, mets-toi à l'aise,
que toute entière je t'appartienne.
A gestes lents et solennels,
apprends-moi comme je t'apprends,
car ni hier, ni demain,
ne pourront plus nous reconnaître.
Parce que tu as investi ma pensée,
qu'en secret tu y demeures,
que tu es lumière pour l'esprit,
source de chaleur pour le coeur,
parce que tu es l'absent le plus présent qui soit,
que le bonheur nous soit partage
et même l'absence de bonheur.

 

Le feu prend, l'âtre fume.
C'en est fini de mon attente.
Me vois-tu désormais
ton attentive, ta patiente ?
Le jour se lève à pas furtifs,
l'oiseau émet un cri posthume.
Soyons ensemble dans l'orbite
du Regard qui nous dépasse,
sur ces mondes qui gravitent,
éphémères et nomades.



M'entends-tu dire adieu
à ce qui tente de nous restreindre ?
Le temps n'exerce sa tyrannie que sur les incrédules
qui emboîtent son pas.
Où finit ce qui en nous finit,
où commence ce qui ne finit pas ?
L'espérance a-t-elle pouvoir de nous tromper et de nous perdre ?
Non, mon aimé, ne faiblis pas,
toujours vers elle les yeux tournés,
comme le passeur qui guette en vain
l'horizon qui, sans cesse, se soustrait.



Si d'autres mondes se découvrent,
c'est toi encore qui apparais,
aube sur ma vie recommencée.
Je suis bien quand tes bras me tiennent et me confortent,
que je m'accepte ton enchaînée aux seules chaînes de ton désir.
Mais puis-je aspirer à me confondre
sans briser l'élan qui me porte ?
Je ne le puis et je rends grâce.

 

Le jour s'approprie le ciel
qui a rincé jusqu'à l'écume des nuages.
Ainsi que des expatriés,
les pieds lourds d'une marche incessante,
nous rentrons chez nous, dans notre humanité
qui ne desserre pas son embrassement.
Assumons-là, jusqu'à ce que l'outre-temps
nous soulève dans sa houle, et osons dire
ce qu'avec elle et contre elle nous devenons.

 

L'éternité n'est qu'un fruit vert
et, en ce monde,
notre union ne peut aboutir,
à moins qu'en songe elle ne transgresse
la mesure invariable de l'être.
Ce sera le passage auquel nul ne déroge,
pas davantage l'homme oublieux
que les amants que l'on surprend enlacés,
tant ils craignent que l'épée du jugement ne les sépare.



Nous, qui rendons ce jour maussade plus clair,
notre amour est comme le message du feu, de la pierre et du vent !
Il est le sourire des jours perdus.
Non, la beauté ne sera pas défaite,
pas plus que l'amour rassasié.
Prends dans ma main ma main de femme
et ensemble poussons l'octroi de la ville-songe.
A l'abri de son enceinte,
on murmure que l'ineffable subsiste.
C'est ainsi qu'une certitude s'avance,
que, soudain, les peuples se recueillent.



Mon cavalier, emporte-moi !
Ta monture est ardente, nous irons loin.
Certains proféreront des sentences qui troubleront notre repos.
Elles nous indiqueront les choses qui n'ont pas franchi les seuils.
Elles souffleront un vent contraire et nous saurons, alors,
combien insignifiant est le poids du visible.

Donne-moi un baiser, emmène-moi,
aussi confondus que la parole à son souffle,
le crépuscule à sa nuit
et jamais autrement que nous-mêmes.

 

Nous étions seuls,
nous voici innombrables et tout recommence.
Soyons confiants, la mort ne nous touchera pas
de son aile sombre,
l'Amour n'a pas de sépulcre,
il est le Songe inconsolé de Dieu,
car, au-delà de nos attentes,
au-delà de nos désirs,

est la permanence de Son Coeur.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


Extraits de "Profil de la Nuit - un itinéraire en poésie "

  

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 08:21

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Dans ce magnifique livre que j’ai reçu par l’intermédiaire du Club Transfuge dont je fais partie, Oriane Jeancourt Galignani, Rédactrice en chef du magazine Transfuge, évoque le suicide de la poétesse Sylvia Plath, elle ne raconte pas comment elle s’est suicidée mais elle reconstitue, en s’appuyant sur ses écrits, la vie de souffrance et d’humiliation qui a amené cette femme à la dernière extrémité. Un très beau livre.
 

 

Mourir est un art comme tout le reste

Oriane Jeancourt Galignani

 

 

En Angleterre, par une nuit glacée de février 1963, Sylvia Plath organise méticuleusement son suicide tout en prenant soin que ses enfants puissent trouver quelque chose à manger quand ils se réveilleront orphelins. Oriane Jeancourt Galignani prend cette histoire à bras le corps pour reconstituer à sa façon la mort de cette poétesse adulée des féministes, délaissée par son mari, humiliée plus souvent qu’à son tour, mais aussi pour expliquer comment une femme jeune, belle et talentueuse peut arriver à cette ultime extrémité. « Ce roman s’est accordé toute liberté…. S’appropriant l’existence de personnalités réelles ».


En préparant son suicide Sylvia explore toutes les failles qui ont fissuré sa vie et qui se creusent de plus en plus la détruisant complètement : son avortement, l’accouchement de son fils, ses amours, son amour, son grand amour avec Ted Hughes, le poète chéri des médias, « imposteur en goguette », qui s’en va à vau l’eau. Ted conduit sa carrière au détriment de celle de sa femme qui accepte de vivre en retrait pour l’amour de son mari et de ses enfants. « Parce que ta vie restera l’officielle et la mienne l’officieuse ». Elle revoit aussi Bergman et son film, « Au seuil de la vie », sur l’accouchement, la maternité, l’avortement, la stérilité ; elle ressent encore l’humiliation qu’elle a éprouvé quand on lui a refusé ironiquement de publier « La cloche de détresse » ; elle ne peut oublier son père nazi à jamais, profondément antisémite, sa mère qui ne sait pas l’aimer, sa première tentative pour fuir vers un autres monde ; elle revit sa rupture avec la religion le jour des obsèques de son père,  le jour du baptême des ses enfants ; elle n’arrive toujours pas à assumer ses origines allemandes, sa parentalité avec les auteurs de l’Holocauste. Toujours l’échec, l’humiliation, les hallucinations qui la pourchassent, elle ne croit plus en elle, elle se trouve laide, indésirable, incapable de séduire, mauvaise mère. Femme bafouée, poétesse dévaluée, mère accablée, fille hantée par les fantômes, sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue.


Oriane ne raconte pas la vie de Sylvia, elle la réinvente, elle s’infiltre sous la peau de la poétesse pour nous conduire au cœur du drame de cette femme mille fois humiliée car ce n’est pas seulement la folie qui a tué Sylvia, mais surtout la somme des humiliations et des frustrations qu’elle a dû subir. Elle veut, par ce procédé, nous faire ressentir ce que cette femme a subi, ce qu’elle n’a pas pu supporter, ce qu’elle a fui. Sylvia Plath était bipolaire, selon le diagnostique actuel, mais Oriane insiste surtout sur sa vie de fille, sa vie de femme, sa vie d’épouse avec tous les échecs qu’elle a rencontrés dans toutes ces vies.  Mais ce livre est avant tout, à mon sens, un grand texte qui se suffirait certainement à lui-même s’il ne fallait pas un prétexte pour assembler les mots, les accorder en musique funèbre, un requiem  pour toutes les femmes poussées vers l’extrême.


Une écriture riche, travaillée, léchée, un récit très maitrisé, vivant, sensuel, agréable à lire, un beau texte, étayé de multiples citations de l’œuvre de la poétesse, qui réinvente une Sylvia acculée à la dernière extrémité, dans un récit cheminant au gré des pensées que la victime a pu avoir tout en ourdissant son ultime plan. Un texte dans lequel Oriane pourrait conjuguer son talent avec celui de Sylvia, mais pour l’affirmer, il faut que désormais je lise « La cloche de détresse ».
 

Denis BILLAMBOZ 

 

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 08:52

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Comme je sais que ce blog est fréquenté par des lecteurs férus de littérature, je n’hésite pas à vous proposer ce livre binaire que j’ai découvert par le plus grand des hasards. Un livre en noir et blanc qui démontre qu’on peut manger du pain blanc aussi bien au pays blanc qu’au pays noir.


Les couleurs de l’hirondelle

Marius Daniel Popescu (1963 - ….)


Un texte pointilliste, une suite de détails infimes en noir et blanc, aux couleurs de l’hirondelle, qui construit la vie de l’auteur et des siens entre son pays d’origine, celui du parti unique qu’il ne nomme jamais, et celui d’accueil sur les bords du Léman, au moment où il revient dans sa famille pour enterrer sa mère. Et, tout au long de la cérémonie, l’auteur revivra l’existence qu’il a menée au pays blanc de son enfance insouciante, au pays noir de la dictature, au pays blanc de l’accueil et de la liberté, au pays noir du racisme et du rejet. Il se souviendra, dans le désordre de sa mémoire, de l’école au pays blanc, des jeux virils avec les copains au pays blanc, de l’accouchement de sa femme au pays blanc, de l’école de sa fille au pays blanc, des jeux tyranniques avec sa fille au pays blanc,… , des combats contre les forces du pouvoir au pays noir, de l’impossibilité de secourir les nécessiteux au pays noir, …,  « Tu as deux pays et chacun de ses pays est à la fois « le pays d’ici » et le « pays de là-bas », le pays blanc et le pays noir.


Ce texte paraitra certainement un peu rébarbatif à certains mais, moi, je l’ai bien apprécié, il est composé de chapitres courts qui traitent de sujets presque toujours différents, certains passages racontent même deux histoires simultanément dans les mêmes phrases. Le talent de l’auteur fait en sorte que le lecteur ne s’égare jamais et parvient aisément à reconstruire un univers entre le pays du parti unique et le canton de Vaud qui correspond aux lieux où il a vécu avant d’être obligé de s’exiler et après la fuite hors de son pays. L’agglomération de détails infimes permet de reconstruire le parcours et la vie de ce migrant depuis son enfance jusqu’au moment où il écrit. Il y a du Herta Müller chez Popescu, cette même manière de reconstruire un tout en accumulant des détails minimes de façon apparemment éparse mais toujours judicieusement étudiée. Ainsi ce texte, qui apparait éclaté, reste toujours sur le fil rouge de l’histoire de son auteur.


Comme Herta Müller, Popescu laisse transparaître l’état pitoyable du pays du parti unique qui n’a fait aucun progrès après la révolution ; les têtes ont changé mais ceux qui gouvernent désormais doivent assumer leur histoire qui n’est pas forcément plus brillante que celle de ceux qu’ils ont chassés.


 

Cet ouvrage est aussi un vrai travail littéraire, l’auteur joue sur les consonances, les assonances, les homonymies, …, il le parsème  de jeux sur les lettres et la fabrication des mots : sur leur parenté, leur apparente affinité, leur musicalité...


Denis Billamboz

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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TEXTE LIBRE

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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