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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 08:57

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J’ai bien aimé ce texte trouvé au Salon du livre de Paris l’année où l’Océanie était à l’honneur, il nous montre que nous ignorons encore beaucoup trop la littérature francophone du Pacifique qui comporte pourtant de bien beaux récits souvent très bien écrits.

 

L’Hom Wazo

De Dora Wadrawane

 

Dora Wadrawane a grandi sur l’île de Maré dans l’archipel des Loyauté et n’avait pas plus de vingt-cinq ans lorsqu’elle a écrit ce court roman qui a été distingué par le Prix Michel Lagneau en Nouvelle-Calédonie. Un roman en forme de conte maréen mêlant l’histoire d’une jeune fille douée pour le volley-ball qui tombe amoureuse de l’homme oiseau, l’Hom Wazo des iliens, et des légendes locales. Une manière de montrer le syncrétisme difficile entre la culture européenne et la tradition ancestrale.

Sur l’île de Maré, Patou, une jeune fille ayant abandonné ses études pour assurer des travaux ménagers de sa famille, aime bien Jimmy, mais ce dernier veut aller travailler à la capitale afin de constituer un petit magot et y vivre avec sa bienaimée. Mais, quelque temps après son départ, la jeune fille apprend que le jeune homme est hospitalisé dans un été désespéré. A partir de ce jour, elle fait toujours le même rêve angoissant, et, plutôt que de se lamenter devant les perturbations de son sommeil, décide d’aller voir la sorcière du village pour lui demander les feuilles qui font rêver car elle pense pouvoir utiliser ses visions pour savoir ce qui est réellement arrivé à Jimmy et si quelqu’un lui a causé du tort.

Un ancien petit ami du collège essaie de la reconquérir mais elle souhaite rester fidèle à son ami défunt et comprendre son drame avec l’aide de l’homme oiseau qui apparait dans les rêves provoqués par les feuilles de la vieille femme, car l’histoire est plus complexe que la jeune fille ne l’avait imaginée. Elle se sent poursuivie, espionnée, elle a l’impression qu’on lui veut du mal même pendant les matchs de volley-ball où elle excelle. Elle soupçonne tout le monde mais ne peut désigner aucun de ceux qui l’entourent comme coupable potentiel. L’histoire se mue alors en un véritable roman noir où se fondent le rêve et la réalité, le pragmatisme actuel et la magie ancienne, les mœurs contemporains et les rites ancestraux.

Dans ce conte mythologique - ce joli texte évoque inéluctablement la geste épique de certaines tragédies grecques - rédigé dans une langue fluide et élégante, qui mélange avec adresse réalité et virtualité, Dora Wadrawane fait déjà preuve d’une belle maîtrise du récit et d’un art consommé de la tragédie. Un exercice littéraire qui entraîne le lecteur dans le monde de la magie ancienne. « Les cauchemars s’en étaient allés pour faire place à des rêves emplis d’amour et de magie : l’esprit du pays l’avait envahie ».

Dans ce monde mythologique, les hommes peuvent toujours défier les dieux mais ils ne les vaincront jamais, une façon de faire comprendre au lecteur que, malgré notre culture et nos technologies, les hommes devront toujours s’incliner devant les dieux et que la science ne dominera jamais la tradition ancestrale. Une façon aussi de rendre hommage à son pays et à ceux qui y sont restés, afin de faire vivre ces traditions alors qu’elle étudiait les lettres en France.

« Et n’oublie pas ma fille, que ton esprit vit dans le rêve et que tu as besoin de lui pour vivre dans le monde des vivants ! »

 

 

Denis Billamboz

 

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 09:58
Proust et l'hôtel Ritz

 

 

Photos personnelles

 

Proust a été durant une partie de sa vie un familier de l'hôtel Ritz, lieu prestigieux où il se plaisait à recevoir. Il louait un cabinet pour des soupers intimes avec des personnalités du monde littéraire ou des aristocrates qu'il entendait convier dans un décor raffiné, décor qui incitait aux confidences. En effet, qu'est-ce que Proust recherchait en priorité, sinon faire parler ces femmes et ces hommes qui alimentaient son oeuvre et dont les voix devaient être rendues de façon authentique comme si elles avaient été enregistrées par un magnétophone. Et ce sera le cas : le rendu de ces voix multiples, grâce à la plume de l'écrivain, est confondant de réalisme et de véracité. Le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec se devait, par conséquent, de déjeuner un jour dans ce décor, afin de mieux évoquer l'écrivain. Ce qui fut fait en avril 2010. 

 

 

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Le Ritz, considéré comme l'un, sinon le palace le plus luxueux du monde, fut ouvert en 1898 et fondé par un citoyen suisse César Ritz. Rendez-vous des célébrités et de l'aristocratie européenne, il vit défiler des têtes couronnées, des personnages en vue et des écrivains comme Proust qui y buvait du champagne Cliquot servi par Olivier, son maître d'hôtel favori, Ernest Hemingway qui préférait les cocktails et la bière, Cocteau qui n'osait pas dessiner sur les murs ou Scott Fitzgerald qui y séjournait avec sa femme Zelda lorsqu'il était argenté. Enfin Coco Chanel y vécut jusqu'à sa mort et la princesse Diana y passa sa dernière nuit, sans compter les stars du monde entier qui se sont faits un point d'honneur à s'y afficher avec panache.


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                                         Le bar Hemingway

 

 

C'est surtout à la suite de sa rencontre avec la princesse Soutzo, qui y logeait avant de faire construire son hôtel particulier du Champ-de-Mars, 3 avenue Charles-Floquet, que Proust fréquentera l'hôtel Ritz, principalement durant les années de guerre en 1917 et 1918 et, ce, jusqu'en 1922, année de sa mort. Epouse séparée du prince Soutzo, dont elle conservera le nom et le titre, Hélène devait épouser par la suite l'écrivain Paul Morand. Marcel Proust désirait d'autant plus l'approcher qu'elle était jolie et intelligente, cultivée et spirituelle et, qu'à travers elle, il aspirait à séduite Morand, cet homme pressé qui était tout le contraire de lui au physique et au moral mais qui le séduisait par son intelligence vive et son élégance naturelle. C'est par conséquent cette femme qui va lui donner le goût du Ritz, univers de beauté et de volupté qu'il préférera bientôt au Crillon, peut-être parce que le personnel était suffisamment bavard pour lui glisser à l'oreille des renseignements inédits sur leurs illustres clients et que Proust, en ces années-là, était entièrement immergé dans sa recherche et n'avait d'autre préoccupation que l'élaboration de son oeuvre. Chacune de ses sorties, chacune de ses visites ou rencontres n'était envisagée que dans cette perspective. 

 

En 1917, Proust a 46 ans et sa santé est de plus en plus chancelante. En octobre 1914, lors du retour de son dernier séjour à Cabourg, il a eu, dans le train, une crise d'asthme épouvantable où il a cru mourir et, depuis lors, il ne souhaite plus quitter la capitale tant sa santé ne cesse de s'altérer. Néanmoins, une passagère amélioration l'incite à quitter pour quelques heures sa chambre funèbre tapissée de liège où il est devenu une sorte de marathonien des lettres, écrivant jour et nuit, et plutôt la nuit que le jour, grâce à ces agitateurs de neurones que sont le café et les diverses drogues dont il abuse. Le Ritz devient ainsi un des pôles de sa vie, celui où il se rend deux ou trois fois par semaine pour y recevoir, dans des salons privés, des personnalités comme Jacques de Lacretelle, Pierre de Polignac, Emmanuel Berl, Ramon Fernandez et,  bien entendu, le couple qui l'inspire dorénavant : Hélène Soutzo et Paul Morand. De plus, il tisse des liens étroits avec les maîtres d'hôtel et davantage avec le fameux Olivier Dabescat qui sera pour lui une source précieuse et inépuisable d'informations. C'est celui-ci qui racontera l'un des premiers dîners de Marcel Proust au Ritz : arrivé vers 22 heures dans la salle déserte, emmitouflé dans sa peau de loutre, il commanda un poulet rôti, des pommes de terre, des légumes frais, suivis d'une salade et d'une glace à la vanille. Il se fit ensuite servir, dans un petit salon, une grande cafetière et but seize demi-tasses d'un excellent café

 

 

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Au cours de ces soupers, l'écrivain ne cessait d'interroger le serveur sur la clientèle du Ritz qui était composée, à l'époque, de la haute aristocratie internationale dont le prince de Galles et ses frères, le roi Alphonse XIII, le grand-duc Dimitri et la reine Marie de Roumanie. Et que cherchait Proust en venant s'attabler au Ritz en dehors de ses rencontres avec des écrivains comme Gide ou Cocteau, des critiques littéraires qu'il aspirait à séduire, car à quoi servirait d'écrire si on n'est pas lu, et auprès desquels il tentait d'expliquer le sens profond de son oeuvre qui apparaissait difficile à lire à la plupart d'entre eux, si ce n'est une sorte de mélancolie inspirante, car l'écrivain n'était pas dupe : dans un tel décor les riches clients ne venaient-ils pas y oublier un amour, y retrouver un rêve, y chercher une consolation, y espérer une rencontre, y soigner un mal-être, en un lieu exceptionnel qui ne leur évoquait pas moins qu'une traversée des illusions. Et pour Marcel : la fin d'un monde. 

 

" Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme."   La Recherche

 

Proust y retournera jusqu'en 1922, année de sa mort, souvent seul. Ce qui m'amuse - écrivait-il - ce sont les soirées nombreuses et mêlées comme un feu d'artifice. Le Ritz m'a un peu donné cela, mais c'est toujours la même chose. Certes puisque les feux d'artifice sont faits pour s'éteindre et les soirées nombreuses et mêlées, l'occasion d'assister à un bal de masques. Rien d'autre. C'est ce que Proust avait compris et qu'il venait contempler, sachant que le temps détruit tout et que l'artiste a la charge de le reconstruire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 09:16

 

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Peut-être pas un chef d’œuvre littéraire mais un livre intéressant pour mieux comprendre les drames qui ont déchiré, et qui déchirent encore, ce pays encore  jeune pris entre deux religions absolument incompatibles et capables toutes les deux des pires atrocités.

 

 

Un bon musulman

Tahmima Anam (1975 - ….)

 

 

Sohail et Maya, un frère et une sœur très proches, sont séparés une première fois quand la guerre pour l’indépendance du Bengladesh éclate. Sohail prend les armes pour libérer son pays de l’emprise pakistanaise et Maya rejoint les services sanitaires pour soigner les blessés, notamment les femmes victimes de maltraitances et de viols de la part des soldats ennemis. Elle les aide à se reconstruire et souvent à se débarrasser de l’enfant ennemi qu’elles portent et dont personne ne veut, pas plus le chef charismatique de l’Etat en construction, que la société en général et que les familles en particulier.

 


Le roman de Tahmima Anam raconte le chemin de ce frère et de cette sœur que les événements ont séparés, ces deux routes parallèles qui se sont brusquement écartées après la fin de la guerre d’indépendance et qui se rejoignent  quand la femme de Sohail décède et que Maya retrouve son frère pour l’accompagner dans son deuil. En 1977, Maya est partie brusquement pour un long périple et s'est fixée dans un dispensaire où elle a aidé les femmes victimes de grossesses à répétition et souvent très seules au moment de l’accouchement. Elle sauve ainsi de nombreuses vies pour compenser, pense-t-elle, celles qu’elle a détruites en aidant les femmes violées par l’ennemi à avorter. Quand elle rentre à Dacca, en 1984, elle ne reconnait pas son frère qui a sombré dans un islamisme ultra rigoriste totalement contraire à leur mode de vie antérieur et fondamentalement opposé à sa lutte pour l’émancipation des femmes. Elle essaie alors de le sauver de cet enferment dans une posture religieuse obscurantiste mais il se confine dans les contraintes que lui imposent sa pratique et les missions qui lui sont confiées. Maya pense pouvoir soustraire la famille  à l'emprisonnement de la religion en prenant en charge l’éducation du fils attardé de son frère, mais celui-ci l’interne dans une madrasa où il est mal traité. Le frère ne cesse plus de se complaire dans une religion qui relègue les femmes au rang des utilités reproductrices, alors que la sœur livre un véritable combat contre les hommes qui détruisent les femmes sous des prétextes les plus fallacieux.


« Au début, tout va bien, mais vient un jour où leur égo se fragilise et vous devez passer le reste de votre vie à les serrer dans vos bras pour qu’ils se sentent mieux. Et là c’est votre vie à vous qui devient merdique ».

 


Ce roman est l’histoire de la fondation du  Bangladesh, un pays neuf, nouveau, révolutionnaire, qui a combattu la tutelle du Pakistan et s’est transformé en une dictature religieuse encore plus contraignante que l’occupant pakistanais. Cette histoire est contée en deux temps qui se confondent souvent : au début des années 1970, après la victoire, quand les combattants sont rentrés victorieux mais beaucoup moins nombreux qu’au départ, souvent blessés et toujours très marqués dans leur être par les atrocités qu’ils ont vécues ; et vers les années 1984 et 1985 quand Maya est revenue à Dacca après le décès de l’épouse de Sohail. Tout a basculé dans la guerre, les amis ne sont plus comme avant, la ville a été transformée. Maya veut reprendre la lutte en écrivant dans un journal révolutionnaire alors que le frère digère les horreurs de la guerre dans la lecture du Coran. Toute la difficulté de construire une nation unie avec un peuple bi ethnique fortement marqué par deux religions opposées.

 


En effet, comment reconstruire un peuple soudé avec des êtres détruits par les horreurs de la guerre, stigmatisés par le poids de la culpabilité, Sohail n’a pas tué que des ennemis, Maya a participé à de nombreux avortements ? Ils sont à l’image de ce peuple à la dérive que seuls la religion, la dictature, l’exil et la recherche de l’argent frivole semblent pouvoir guider. Ces deux destinées, ces deux combats contraires, que tout oppose, pourront peut-être retrouver une route commune, un avenir possible, lorsque tout ce qui a été tu sera dit, quand justice sera faite et que l'on pourra pardonner ou condamner.

 


 

Assurément, un livre intéressant qui évoque de très belle manière, dans une construction ambitieuse, l’accouchement d’un pays nouveau à travers la destinée de ce frère et de cette sœur, seul regret, le texte qui s’égare parfois dans des péripéties qui ne concernent pas vraiment le sujet fondamental du livre et qui rendent ainsi le récit un peu lourd et un peu brouillon. L’auteure aurait gagné à rester plus strictement concentrée sur son sujet principal, la construction littéraire du texte et la forme parabolique du récit suffisaient à constituer l’originalité de ce roman sans y ajouter des digressions plus encombrantes qu’enrichissantes.


 

Denis BILLAMBOZ

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 10:15

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À Venise, au pied de la Douane de mer, en face du palais des Doges et de San Giorgio Maggiore, deux jeunes gens, qui s'aiment, vont écouter, le soir, un personnage surprenant qui va, comme la conteuse des mille et une nuits, les entrainer dans des aventures extraordinaires. Ses récits vont les mener à travers l'espace et le temps, dans un tourbillon d’événements et sous des éclairages imprévus, en des lieux et des époques qui ont marqué à jamais l’histoire des hommes. Ainsi se familiariseront-ils, ainsi que les lecteurs que nous sommes, avec des personnages comme Stendhal et Christophe Colomb, des Chinois et des Arabes, le procurateur de Judée et des guerriers vikings, suivrons-nous avec eux le raid israélien sur Entebbe, en apprendrons-nous sur l'invention du zéro, les amours de Chateaubriand et de Natalie de Noailles, tout ce qui fait le quotidien des hommes, leurs grandeur et leur misère. L'homme à l'imperméable, qui raconte, avant de disparaître comme il est apparu, ses souvenirs qui se confondent avec la vie, se prétend condamné à l'immortalité pour avoir refusé, sur le chemin du Calvaire, un verre d'eau à Jésus titubant sous sa croix.

 

Reprenant le célèbre mythe du juif errant, Jean d’Ormesson réécrit l’histoire du monde à sa façon, mêlant la légende et la fable à la réalité, sans oublier de glisser un peu d’humour et de pittoresque dans le récit rocambolesque de ce vagabond qui tente de trouver un sens à son destin entre l’inexorable passage du temps et l’assourdissant silence des dieux. Tant que la terre tourne, les rêves se poursuivent pour ce juif errant qui se dit personne et qui est, en définitive, tout le monde, principalement celui qui marche et ne s’arrête jamais car il est interdit d’amour et de mort.


«  Mes enfants, dit Simon, il n’y a rien de plus beau que l’histoire des hommes. Pour la raison la plus simple : il n’y a rien d’autre. Les poissons dans la mer, c’est l’histoire des hommes ; les étoiles les plus lointaines et les galaxies qui s’enfuient à tire-d’aile, c’est encore l’histoire des hommes. Une matière sans la vie serait à peine une matière. Une vie sans la conscience serait à peine une vie. Les étoiles, les poissons, les pierres ne seraient rien, ou presque rien, s’il n’y avait pas l’homme pour les voir, et surtout pour en parler. Pour leur donner un sens. Et pour les empêcher d’être quelque chose comme un néant. Les étoiles, les pierres, les poissons dans la mer, les arbres dans les forêts entretiennent avec les hommes des liens obscurs et secrets. Ils sont des étapes, ou des écarts, sur leur chemin. Ils sont emportés dans la même aventure. Tout ce que nous pouvons nommer et décrire, et même l’ineffable dont nous nous risquons à parler, appartient à l’histoire. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. Mais tout ce que nous disons et pensons, et jusqu’au reste dont nous disons que nous ne pouvons rien en dire, est au cœur de l’histoire des hommes. »


 

Jean d’Ormesson a rédigé là un livre éblouissant qui ne nous fait pas seulement voyager dans le temps mais dans l’histoire, un livre d’une grande érudition auquel nous pardonnerons quelques longueurs tant le style est vif, les images séduisantes, la plupart des personnages truculents et plein de panache. Nous sommes ici à Rome, à Thèbes, à Byzance, à Ravenne, dans l’Oural ou au fin fond de la Sibérie, au bord de la mer d’Aral, dans les défilés de l’Hidou Kouch, en Chine et chez les Améridiens, avec Alaric et Frédéric II, Néron et la comtesse  Thamar, Démétrios et Poppée, Ponce Pilate et Marie de Magdala, Gengis Khân et François s’Assise, car notre conteur n’est autre qu’un homme mémoire, mémoire sans laquelle le temps et l’histoire n’existeraient pas.

 


«  J’ai le vertige du monde, dit Simon. Vous savez ce que je voudrais ? Je voudrais disparaître. Je voudrais tout effacer. Moi d’abord. Et le reste aussi. Mais rien de s’efface jamais. Tout s’accumule et se poursuit. La malédiction n’est pas de marcher. Elle n’est même pas de ne pas mourir. La malédiction, c’est que l’histoire ne s’arrête pas. La roue n’en finit pas de tourner et aucune force du monde, aucune révolution aucune passion, aucun dieu ne pourrait la freiner. Vous souvenez-vous de Sisyphe qui avait, lui aussi, apprivoisé la mort, qui l’avait enchaînée et qui avait été condamné jusqu’à la fin des temps à pousser un rocher vers le sommet d’une montagne d’où il ne cessait de retomber ? Jusqu’à la fin des temps…Je suis un autre Sisyphe.



(…) Il n’y a qu’une chose sous le soleil qui mette un terme pour un temps, à l’écoulement perpétuel : c’est l’amour. L’amour nous fait échapper à l’éternel enchaînement. A l’éternel progrès qui n’est qu’un éternel écroulement. Il nous pousse hors de nous-mêmes. Il brise le cercle infernal. Aimer, c’est oublier le monde, le temps qui passe, le malheur d’exister. C’est s’oublier soi-même au profit d’autre chose. C’est découvrir la vérité au-delà des apparences et choisir ce qui dure contre ce qui s’évanouit. En un sens, un Socrate, un Bouddha, le Christ n’ont rien enseigné d’autre. C’est pour m’être refusé à l’amour que je suis tombé dans l’histoire.

 


Quelle leçon tirer de ce remarquable ouvrage publié en 1993, sinon que l’histoire est ce que nous en faisons et le souvenir notre propre histoire, celle qui nous fait exister et durer, puisque nous sommes des êtres incarnés dans le temps et l’espace. L’espace me fait exister, dit Simon, le temps me tue.


 

« Voilà. Je ne crois pas à grand-chose, mais je crois à autre chose. Je crois à autre chose qu’à cette somme d’aventures auxquelles je n’en finis pas d’être mêlé dans ce monde que je vous raconte nuit après nuit dans la splendeur de Venise, image paradoxale et fragile de toute l’histoire des hommes. Oui, je crois à autre chose. J’ai rêvé d’écrire, sur le temps et au-delà du temps, une histoire d’éternité. Et ce qui en est le plus proche, c’est un visage de supplicié entr’aperçu un soir, sous le règne de Tibère, dans un faubourg de Jérusalem, au début du printemps.



Ainsi marche Ahasvérus ou Simon Fussgänger qui changera de nom tout au long du récit puisqu'il est condamné à errer pour avoir refusé un verre d'eau à Jésus lors de sa montée sur le mont Calvaire ( Golgotha ). Un texte épique d'où n'est pas exclu un certain étalage culturel mais qui propose au lecteur une réflexion sur l'histoire humaine absolument passionnante.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 08:52

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Un texte court, énigmatique, qui ravira ceux qui aime une littérature contemporaine  qui peut symboliser l’Afrique du sud telle qu’elle est sortie de l’apartheid, un pays encore illusoire, une vue de l’esprit qu’il faut désormais matérialiser. Vladislavic est bien Africain du sud, même s’il a des origines dans les Balkans comme son nom l’indique.

 

 

Folie

Ivan Vladislavic (1957 - …..)

 

 

Un beau jour, en Afrique du sud, un individu plutôt banal débarque à la limite d’un quartier périphérique d’une ville inconnue, à proximité du Veld, où il s’installe en face de la maison d’un couple très intrigué par cette intrusion dans son paysage. Le trio ainsi constitué, le Patron, quincailler, la Patronne qui passe son temps à faire le ménage et l’Autre, celui qui vient d’arriver et a l’intention de bâtir une maison sur ce bout de terrain qu’il a acquis, s’observent avec curiosité et inquiétude. Que vient faire cet inconnu ? Pourquoi les observe-t-il comme ça ? La crainte de l’inconnu, l’inquiétude devant l’étranger, l’angoisse de voir pousser un bidonville comme aux alentours de multiples villes de cette nation à peine ébauchée représentent pour les uns une certaine insolence, pour l’autre un certain mépris … on croit deviner mais on ne sait pas réellement…

Poussé par la curiosité de la Patronne, le Patron approche progressivement l’Autre et noue avec lui une vraie complicité, jusqu’à sombrer sous la coupe de cet original qui le convainc d’imaginer la maison qu’il souhaite construire, au point d’y vivre réellement. Le triangle ainsi constitué déstabilise le couple, le Patron se rapproche de l’autre en s’éloignant de la Patronne. L’Autre utilise la Patron pour entreprendre les travaux qu’il n’a pas le courage de réaliser lui-même,  au grand dam de la Patronne. Le Patron entre ainsi de plus en plus dans le jeu fantastique et onirique de l’Autre malgré l’opposition de la Patronne, au point d’adopter son délire, d’entrer dans son rêve et dans sa maison illusoire.

Avec son écriture dépouillée qui tresse un récit construit sur des détails infimes, en détournant les mots de leur sens initial pour formuler des expressions originales, inventives, savoureuses, ce texte énigmatique qu’il faut faire vivre comme les deux hommes ont fait vivre leur maison dans leur imagination, évoque une construction illusoire, bâtie dans une réalité rêvée, une vue de l’esprit, et non une réalité matérielle ou affective. « Ce n’est pas dans le cœur qu’elle se trouve, nigaud, mais dans la tête». On pourrait ainsi lire ce texte comme une parabole de l’Afrique du sud moderne qui ne serait encore qu’une vue de l’esprit confrontée à des différences ethniques et langagières fondamentales et difficilement surmontables. « Qu’est-ce qu’une maison ? Ce dont elle est sortie vaut bien davantage ». Qu’est-ce qu’un pays ? Les peuples qui le constituent sont bien davantage. On pourrait effectivement lire ce texte obscur de cette façon et y voir une parabole d’un pays en construction sur les fondations aléatoires de langages et de cultures différents.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 09:48

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Haïti  possède des peintres et poètes de tout première grandeur. Si l’île est pauvre  sur le plan des richesses matérielles, elle est riche d’une culture qui a dessiné son visage, un visage unique dans la mer Caraïbe. Ainsi René Depestre est-il de ceux qui donnent chaque jour à leur terre ravagée de douleur ses lettres de noblesse. Son univers associe, à la manière antillaise, l’engagement et le lyrisme, la sensualité et la colère.


Les poèmes d’un érotisme heureux, presque extasié, qui composent la partie centrale de son recueil  « Odes au réel merveilleux féminin », sont encadrés par deux mouvements aux tonalités plus graves où se côtoient une réflexion sur l’Histoire et l’évocation d’un monde en constante mutation. Les poèmes consacrés au « chaos haïtien » et aux intempéries qui ont frappé le sud de la France, à l’éclipse du 11 août 1999 ou à la destruction des tours du World Trade Center enracinent cette réflexion dans le terreau de notre quotidienneté.


« Non-assistance à poètes en danger » peut être considérée comme le testament poétique de René Depestre. À l’heure des bilans, il ne se contente pas de rendre hommage aux écrivains qui ont jalonné son itinéraire poétique (Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Pablo Neruda) ; avec la verve qui est la sienne, il formule également ses «dernières volontés» et s’alarme du sort fait à la poésie dans un monde soumis à la rage consumériste.

 

Né à Jacmel, au sud-ouest d’Haïti, en 1926, son enfance est marquée par la mort de son père, de graves soucis matériels et l’émerveillement que lui inspirent la mer, la nature et le surréalisme mystique de la vie en Haïti. À dix-neuf ans, il publie « Étincelles », son premier recueil, qui lui vaut un succès immédiat et lui permet de rencontrer de grands intellectuels, parmi lesquels André Breton et Aimé Césaire. Il publie aussi plusieurs romans, obtient le prix Goncourt de la nouvelle en 1982, puis le prix Renaudot en 1988 pour « Hadriana de tous les rêves », ainsi que de nombreuses distinctions dans le domaine de la poésie, dont le prix Apollinaire pour son « Anthologie personnelle » parue aux Éditions Actes Sud en 1993. L’écrivain-poète vit aujourd’hui à Lézignan-Corbières, petit village de l’Aude, où il poursuit son oeuvre poétique auprès de sa seconde épouse, d’origine cubaine. A travers ses ouvrages, René Depestre apparait comme le chantre d’un merveilleux incarné, le témoin d’une enfance de coeur qui le réconcilie définitivement avec le monde et les hommes, et l’artisan éclairé d’un verbe incandescent qui ne se départit jamais de sa lucidité. Il use d’une langue foisonnante où il mêle mythes et souvenirs des Caraïbes, langue qu’il façonne à sa manière comme il le revendique dans « Libre éloge de la langue française » : « De temps à autre, il est bon et juste / de conduire à la rivière / la langue française / et de lui frotter le corps / avec les herbes parfumées / qui poussent bien en amont / de nos vertiges d’ancien nègre marron ».


Près de quarante ans nous séparent


loin de mes racines j’ai su


tous les malheurs qui t’attendaient


j’ai été malade de tous les fléaux


qui te guettaient dans l’ombre


ils étaient derrière ma porte avant


de porter la hache au bois de ta santé


Hazel et Flora ont dévasté mes jardins bien


avant leur folle équipée dans ton ciel.


Mon âme s’est ensablée longtemps avant ton port


tout un courant d’espoir s’est tu en moi des lunes


avant que ta rivière eût cessé de chanter


chaque jour un facteur invisible m’apporte


les mauvaises nouvelles de la goyave


de la mangue de l’oiseau-charpentier du café


et surtout de l’homme-néant de mon coin natal


le cheval le plus désolé de ma poésie s’appelle Jacmel.

 


Ce n’est pas encore l’aube dans la maison


La nostalgie est couchée à mes côtés.


Elle dort, elle reprend des forces,


ça fatigue beaucoup la compagnie


D’un nègre rebelle et romantique.


Elle a quinze ans, ou mille ans,


Ou elle vient seulement de naître


Et c’est son premier sommeil


Sous le même toit que mon coeur.

 

La peine des hommes – Extraits de  LA RAGE DE VIVRE



Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille,


Ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme,


La douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline,


La houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers ton sang,


Comme tous les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté,


Comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien,


En toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair,


Je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots,


Ton délice à chaque instant me recrée tel un coeur ses battements,


Ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

 

( extraits de  MINERAI NOIR )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Haïti, un destin singulier

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:16

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J’ai lu ce livre car je voulais voir si l’immense pianiste mettait autant de feu et de passion dans ces textes que dans sa musique. Je n’ai pas été déçu, j’ai même été parfois débordé par ce roman évoquant de multiples sujets qui ramènent toujours à l’avenir de notre planète qu’Hélène Grimaud voudrait défendre envers et contre tout.

 

 

Retour  à Salem

Hélène Grimaud (1969 - ….)

 

 

C’est un cri d’alarme, un cri de colère, un appel à la révolte que lance Hélène Grimaud dans ce livre où elle explique le chemin qu’elle a parcouru pour essayer de comprendre les raisons qui lui restent de vivre dans notre monde profondément altéré, le chemin qui conduit des légendes saxonnes à la folie de Schumann puis aux récits de Brahms et Hugo Wolf, par effet miroir, et enfin à sa décision de revenir à Salem pour reprendre le combat écologique auprès de ses loups. Mêlant la fiction fantastique et les récits mythologiques, la prédiction écologique et apocalyptique et sa propre vie militante avec les loups, Hélène Grimaud explique, argumente, s’insurge contre l’imbécilité de l’humanité qui construit son destin apocalyptique à travers sa goinfrerie et son opulence. Si l’humanité n’était pas animée par une force destructrice puérile et imbécile, le monde vivrait dans une parfaite harmonie : « le monde, flore et faune ensemble, composait une symphonie, non pas improvisée mais accordée, comme si de tout temps une partition cosmique présidait à l’harmonie générale… »

 

A Hambourg, l’héroïne, Hélène Grimaud, répète le Deuxième Concerto pour piano de Johannes Brahms, au cours d’une pause, elle s’égare dans un quartier perdu de la ville et se réfugie dans un magasin vétuste, irréel, pour appeler un taxi. En l’attendant, elle trouve un étrange manuscrit où « alternaient des partitions parfois couvertes d’eaux-fortes signées d’un certain Max Klinger, des dialogues, des dessins, l’extrait d’un journal et, enfin, deux photos jaunies … » Les textes, que l’auteur rapporte, seraient de Brahms lui-même, sous la signature d’un pseudonyme. Ils racontent une balade dans une forêt fantomatique comme on en trouve dans la littérature fantastique mais aussi dans les légendes saxonnes, souvent reprises par les auteurs romantiques, une forêt sans vie, en voie de minéralisation, tuée par les hommes. « Le compositeur avait-il pressenti, dans le grand élan du romantisme allemand, les horreurs promises par la technique et le progrès ? »


Hélène Grimaud est au monde sonore ce que Yann Artus Bertrand est à l’image, elle décrit un monde déliquescent, en voie de décomposition, un monde « volodinien » dans des forêts dignes de JG Ballard. L’apocalypse écologique est en cours, les dégâts sont considérables, les légendes saxonnes prévoyaient déjà cette catastrophe, cette fin du monde par la destruction du milieu naturel. Mais cette fin du monde n’est pas forcément rédhibitoire, il y a un autre monde, un envers du paradis dont il faudrait trouver la clé, celle qui est égarée dans une légende germanique… celle qui ouvrirait la porte du changement à l’intérieur de nos modes de  vie.


Ce texte se nourrit à la source des légendes saxonnes qui ont inspiré tant d’œuvres littéraires et musicales, mais aussi d’idéologies pas toujours recommandables (voir Eroïca d’Andrzej Kusniewicz pour s’en convaincre). L’enchaînement des coïncidences que l’héroïne rencontre, ne peut pas être le fruit du hasard, il relie trop évidemment la musique aux légendes, à la littérature, à la vie de Brahms et à la sienne même. Tout est prévu à l’avance, le hasard n’existe pas, la destinée de chacun est tracée et chacun à son double qui le précède et le dessine a priori, Schumann était le double précédent Brahms et elle, Hélène Grimaud, voit en Brahms son double comme Hugo Wolf le voyait lui aussi. Tout s’enchaîne et se transmet dans un jeu de miroir entre ces doubles. « Ce qui m’intéressait, c’était…le thème qui m’était cher, celui du double et des jeux de miroirs entre les différents artistes, les différents destins ».


Ce livre est un cri de colère et d’indignation mais aussi un texte lyrique et romantique comportant de magnifiques pages sur la musique en général et Brahms en particulier, avec lequel elle partage des affinités évidentes. Un livre où elle montre l’immensité de sa culture, la pertinence de ses intuitions – l’intuition joue un rôle essentiel dans les démonstrations de l’auteur - et peut-être la justesse de sa prémonition, mais il est difficile de la suivre dans son raisonnement, ses analyses, ses perceptions sensorielles, elle vole souvent trop haut, plane au-dessus de nos têtes, et nous laisse souvent pantois et sceptiques, dubitatifs, égarés… Alors colère noire, indignation exacerbée, angoisse existentielle, alerte prémonitoire, justification de ses choix personnels, déclaration de guerre… un peu de  tout cela dans une vaste fresque qui nait dans la légende, passe par la folie, nourrit le récit et s’égare jusque dans le massacre des Indiens Arawak et le jugement des sorcières de Salem pour trouver son prolongement dans un retour auprès des loups, puis reprendre le combat et retrouver une nouvelle raison de vivre. Ce qu’Hélène Grimaud fit en quittant la Suisse afin de rejoindre ses loups à Salem. « J’ai pris la résolution d’écrire, tous les jours, dans mon journal, un compte rendu des souffrances de notre planète…de me battre aux côtés des loups de toutes mes forces et toutes celles de la musique. Sur ce sujet, j’ai décidé de devenir méchante. De ne plus épargner personne ». La guerre est déclarée, Hélène Grimaud est en campagne.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 09:47

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Ce poète peu connu du grand public fut pourtant l'un des plus délicats et des plus émouvants du XXe siècle. Mort à l'âge de 41 ans en 1975, il a laissé une oeuvre qui semble lever sur les lettres françaises une aube crépusculaire.

 

Roger Kowalski (1934 - 1975) serait-il davantage le poète des aubes que des crépuscules, allez savoir ? Toujours est-il que sa poésie est imprégnée du clair-obscur de ce qui commence ou de ce qui finit. Son nom n'apparait qu'au cours des années 60 dans les pages de La Licorne, puis du numéro 12 du Pont de l'Epée, la revue de Guy Chambelland, réputé talentueux et révélateur du talent des autres. Le poète-éditeur l'avait présenté à ses lecteurs à la façon chaleureuse et bourrue qui lui était habituelle. Néanmoins, lorsque le poète lyonnais mourut en 1975 à l'âge de 41 ans, sa disparition passa inaperçue dans le monde des lettres. Historiquement parlant, son oeuvre n'avait pas eu sa chance. Elle avait traversé les courants sans se laisser happer par eux, belle, fuyante, intemporelle, si pareille à son créateur. Certes, Kowalski n'était pas un bateleur génial comme Cocteau, il ne s'était pas drapé dans l'épopée de la résistance ( et pour cause il  n'avait que 11 ans en 1945 ) comme René Char, il n'avait pas le verbe haut et prophétique d'un Saint-John Perse ou Paul Claudel. C'était un jeune homme silencieux, venu d'un royaume où tombait la neige et où voletaient des colombes. Il était rare qu'il fasse allusion à notre monde contemporain, non qu'il le méprisât mais simplement parce qu'il avait oublié de l'habiter : forcément il demeurait ailleurs...dans la chambre secrète, parmi les roses de novembre.  Charmons l'ombre  écrivait-il, et, ce faisant, que faisait-il d'autre que de nous charmer ?

 

LA CHAMBRE SECRETE

 

Que j'entre dans le songe et qu'à tes pieds, licorne mâle,
tremble un fil de brume !
Il faut donner au feu quelques sarments d'hiver,
l'ombre de nos demeures et maints poèmes ;
il faut aussi que tu me comptes parmi celles-là de tes
créatures qui ne sont plus de ce monde,
et qu'à travers le hêtre, loin derrière l'écorce, tu devines
mes chambres les plus secrètes, celles que moi-même
je n'ose pas ouvrir.

un soir nous avions découvert une ombre
lisse aux combes de Novembre
les vents inclinaient nos songes à loisir

je savais qu'à tes pieds flambait la mousse
une odeur de gibier épuisé
une saveur de vieux miel sur la pierre

ce jour-là nous nous étions rencontrés
sur les dalles amères du silence et dès lors
vers nous se hâtaient les oiseaux couleur d'ambre.

 

DEMAIN

 

Le vent demain lèvera mes ombres ;
le poisson arrondira ses lèvres blanches sur mon nom ;
la voix du feu secondera la mienne et le fil n'aura jamais
été plus tendu ni plus musical.
Demain.

L'eau, la première, la très noire, dans ses gestes lavera
le souffle qui ne m'appartient plus,
la bouche que je n'ouvrirai pas sinon pour entrer dans
la tendre mort - et vous aurez tenu mes mains dans les
vôtres -
Ah, demain, seulement demain ;
il faut pour l'heure s'efforcer de ne pas défaillir à tâcher
de pénétrer dans l'aiguille par sa pointe.

 

                                 ( A l'oiseau, à la miséricorde )

 

 

 

Je ferai ici le poème de la bougie consumée, de la pluie que
nous attendions et qui ne tomba point; et j'évoquerai 
l'apparence de Bérénice même, dont le visage ne m'est point connu;

Etait-ce le nom d'un vaisseau de haut bord, Le dernier cri
des oiseaux qui venaient de Septembre et ne s'attardaient point
au dessus de notre demeure ?

Un chien jaune aboyait derrière la métairie; nous venions
de quitter nos travaux pour cette randonnée vers l'auberge à la
croisée des vents,

et vous me contiez une histoire qui me rappela le dit de la
vieille Jeanne, celui de Margoton et la solitude aux approches de 
l'hiver, entre les livres et le tabac parfumé.

 

 

Né à Lyon, il fut professeur et dût enchanter ses élèves parce qu’il y avait en lui d’ailé et d'aérien, Ariel amoureux des neiges anciennes, des tremblements imperceptibles, des songes et des pays immatériels. C’est le poète des murmures qui ne clôt jamais ses poèmes afin que son chant se prolonge, voix douce et amicale qui a fait de la tendresse et de l’émerveillement le meilleur de son inspiration.

 

 

Sept recueils jalonnent son itinéraire poétique :

 

Le Silenciaire  ( Guy Chambelland ) 1960
La Pierre Milliaire ( Les Cahiers de la Licorne ) 1961
Augurales ( L.E.O. ) 1964
Le Ban ( Guy Chambelland )  1964
Les Hautes Erres ( Seghers ) 1966
Sommeils (Grasset ) 1968
A l'Oiseau, à la Miséricorde ( Guy Chambelland ) 1976

 

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 09:04

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Pour changer un peu, je vous propose cette semaine un texte issu d’une collection de livres érotiques mais ce recueil de nouvelles est plus morbide qu’érotique et certainement moins pornographique que ce que nous voyons régulièrement à la télévision. Il nous raconte seulement, un peu crûment, que les désirs et les fantasmes ne sont le seul lot des Aphrodite et des Adonis mais que tous y ont droit même les moins bien lotis.


 


S’inventer un autre jour

Anne Bert ( ?... - ….)



« Elle aimait Mozart et les Beatles », non, non, je me trompe de love story, elle aimait un acteur et les beaux textes, surtout sa façon de réciter ces beaux textes, mais elle perd, suite à un accident, la possibilité d’atteindre l’orgasme et se venge cruellement sur le responsable de cet handicap. Tom a été abusé par sa tante, il en a gardé un profond dégoût pour les femmes sauf celles qui se décomposent à l’approche de la mort et qu’il accompagne dans leur dernier souffle. L’homme-chien a tout perdu, il vit avec son chien, en marge, il refuse même les avances d’une bourgeoise qui veut vivre avec lui son fantasme d’étreindre un SDF. Madame devient veuve mais ne peut se séparer de son mari, elle se donne à un autre sur sa tombe pour perpétuer leurs gestes d’amour. Accro à l’image d’une rue qu’une fille transmet chaque matin sur son blog avec un petit message, il découvre avec surprise que cette femme virtuelle aurait pu être plus réelle pour lui. Odile tombe dans les rets d’un voyeur en cédant à ses exigences et y prend un réel plaisir. Dans ces six nouvelles Anne Bert met en scène des personnages qui ne considèrent pas leur sexualité comme la majorité des femmes et des hommes, mais vivent leur handicap en  marge, préférant la morbidité, la nécrophilie, le fétichisme ou la virtualité, bien que tous aient des désirs, des fantasmes, des envies sexuelles comme la majorité des êtres humains. Le fil rouge qui relie ces histoires, plus morbides qu’érotiques, est ce besoin qu’ont les handicapés, paumés, déviants (ou présentés comme) d’avoir et de vivre une sexualité même si elle est différente de celle des autres.


Ces textes pourraient figurer dans le catalogue n’importe quel éditeur, ils ne sont jamais indécents, seulement durs, cruels, charnels, sensuels, ils disent des mondes que nous n’aimons pas voir, pas regarder, le monde de la marginalité et de la différence qui choque nos penchants bien pensants. Le talent d’Anne Bert lui permet de nous emmener au fond d’histoires difficilement supportables mais tellement réelles, des histoires comme les médias en relatent quotidiennement. Son écriture fluide, forte, violente quand il le faut, sensuelle si c’est nécessaire, lui permet d’explorer les mondes les plus glauques sans jamais sombrer dans la sordidité, ni la répugnance. Elle nous montre seulement que la sexualité est une fonction charnelle, physiologique, psychique et finalement vitale qui ne concerne pas que les starlettes et les bellâtres dénudés qui s’exhibent dans les magazines ou sur la Toile mais tout le monde, les moches, les handicapés, les malades, les pauvres, … et que les fantasmes peuvent planter leurs racines là où on ne l’aurait jamais cru. Les phéromones peuvent entraîner dans leur danse endiablée, comme dans un ballet de Walpurgis, les êtres sexués sans aucune préférence, l’amour est pour tout le monde même si certains disent le contraire et en font même une religion.


Denis BILLAMBOZ

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 12:14

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On le sait, depuis plusieurs décades, la poésie traverse son purgatoire ou, mieux, vit dans les catacombes. Et pourtant notre époque ne manque pas de belles voix pour nous entretenir de l'essentiel et nous aider à traverses les apparences. Jean-Michel Maulpoix est de ceux-là. 

 

Jean-Michel Maulpoix, poète et écrivain né en 1952, sait mieux que personne saisir les émotions intimes, tout en centrant l’essentiel de ses textes en prose sur l’autre, le frère, l’amante ou l’ami, ainsi que sur le monde et les sensations fugitives qu’il suscite. Le poète s’emploie également à un travail sur la mémoire, là où s’ajoute à l’immanence un examen critique de soi-même, une quête soucieuse et une aspiration à l’autre versant des choses, ce versant  qui se veut étrange ou invisible. Homme du seuil, Jean-Michel Maulpoix tente de se maintenir en équilibre entre extérieur et intérieur, assumant sa perplexité et initiant une interrogation subjective afin de rester vivant, dans le flot énergique de la vie et, ce, malgré les affres d’un monde dont on ne parvient pas à assurer l’ordre.

 

«  Il s’agit d’une méditation tournée vers ce qui se dérobe ou ce qui nous échappe : analyser la substance de ce qui fait l’existence humaine dans ses aspects les plus impalpables et les plus secrets, chercher les points de rupture, les points d’équilibre, les coutures … Explorer l’intériorité à travers un motif choisi » - disait-il lors d’une interview.

 

Ce qui intéresse le poète est autant ce qui passe que ce qui dure, à condition que le souci de la langue soit respecté. Son diagnostic est sans complaisance : «  Tour à tour nous avons perdu le réel et l’imaginaire. Nous sommes les citoyens hébétés d’un univers inquiétant sur lequel nos actes semblent n’avoir aucune prise… » Aussi priorité est-elle accordée aux lieux d’espérance, le poème représentant une sorte d’état privilégié, un retour au beau langage sans pour autant céder aux affirmations péremptoires. Car le mystère demeure. Il est notre quotidien et mieux vaut procéder par approche et allusion dans le seul souci de sauvegarder le désir.
 

Je n’écris jamais que des commencements. Seule est émouvante la lisière des mots, le toucher hasardeux de la plume sur la page…

… La parole n’est pas en moi ce qui résiste, mais le roseau qui plie. Tout ce qui s’émerveille de subir.

L’aube, tel un livre de peu de mots.

Ecrire pour inventer à chaque fois une innocence. N’ayant sur terre qu’une place accidentelle, je parle en miettes. L’éphémère suffit à ma nourriture. Ma soif ne s’apaise pas.

 

Pour vous donner le goût de cette belle prose, je joins quelques extraits de : « Dans la paume du rêveur », mon recueil préféré :

 

Voici le poème revenu sur les épaules des anges. Au bout du long chemin d’images incroyables. Pâle, au sortir de la mine de neige.

Voici le mot qui fut le soc et la cognée. Voici la plume d’or. Et sur le tronc un long cortège de filles noires.

Arbres tressés de songes, linges et voix, tout l’amour à l’œuvre dans les chambres d’oiseaux.

 

Celui qui est assis dans l’herbe s’efforce de ne pas y croire. Chasseur toujours et menacé. Avide, scrutant l’obscur. Pourtant le cœur à neuf, prêt à cesser de battre.

 

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Et pour  consulter le site wikipedia consacré à l'auteur, cliquer     ICI

 

Voici, par ailleurs les autres articles consacrés aux poètes :


Jules Supervieille ou l'enfance de l'univers

Blaise Cendrars entre dans la Pléiade

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière

Sabine Sicaud, l'enfant aux sortilèges

Alexandre Pouchkine ou l'empire des mots

Marie Noël ou la traversée de la nuit

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

Milosz ou l'entrée dans le silence

Paul-Jean TOULET ou une poésie fantasque

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

 

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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   Goethe

 

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