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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 07:54
Soudain j'ai entendu la voix de l'eau de Hiromi Kawakami

Hiromi Kawakami, une japonaise d’une cinquantaine d’années, raconte avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse une histoire d’amour qui réunit un frère et une sœur. Une histoire qui n’a rien de scandaleux si on considère seulement l’amour qui unit ces deux êtres.

 

 

Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

Hiromi Kawakami (1958 - ….)

 

 

« Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau », de l’eau que même la Muraille de Chine n’a jamais pu arrêter, de l’eau qui compose nos corps, de l’eau que Ryô répand dans le corps de sa sœur Miyakô. Miyakô et Ryô, un frère et une sœur vivent ensemble depuis que leur mère est morte et qu’ils n’ont pas voulu rester seuls chacun de leur côté. Miyakô, l’héroïne et la narratrice de cette histoire, entraîne le lecteur dans une introspection au sein d’un huis clos familial composé d’elle, la fille aîné de la famille qui travaille à la maison, de Ryô le frère cadet qui vit avec elle, de la mère qui décède trop tôt, du père qui s’éloigne après le décès de la mère, de Takejei celui qui a toujours aimé la mère sans jamais pouvoir l’épouser et d’une seule et unique amie.

 

Miyakô nous conte l’histoire de cette famille dans un texte doux, délicat et tendre sans aucune violence, une prose qui coule paisiblement comme l’eau qui baigne les corps. Totalement plongée dans le passé de cette famille, sans jamais essayer d’entrevoir l’avenir, elle essaie de comprendre comment elle est tombée amoureuse de son frère et comment ils en sont venus à partager leur vie. La mère, qui préférait le frère, rayonnait et attirait l’amour et la sympathie tout en fascinant sa fille qui l’admirait. « Maman était morte mais elle continuait à vivre en moi. Si bien que même si j’étais seule, je ne pouvais pas être seule ». La mère disparue, la fille a reporté cet attachement viscéral sur le frère qu’elle a toujours aimé tendrement et plus encore après qu’ils ont appris que leur père n’était pas leur père biologique.

 

Une réflexion sur la raison d’être, l’amour, la famille, la vieillesse et la mort, une réflexion totalement détachée du contexte historique et social, sauf de la guerre que la narratrice n’a pas vécue mais dont elle connaît bien les méfaits qu’elle a causés à la famille et de l’attentat au gaz sarin en 1995 qui aurait pu être fatal au frère. Une réflexion qui l’amène à penser que le hasard joue un grand rôle dans ce que nous devenons et ce que nous vivons. « Nous ne sommes pas constitués de la signification que revêtent les événements, les choses qui se sont passées. Nous existons simplement au gré de ce qui nous arrive, nous sommes ce que nous sommes par hasard, pas la peine d’aller chercher plus loin ». Si bien que l’existence n’est qu’une évidence simple que les hommes se complaisent à complexifier. «Tu ne crois pas que le monde serait plus supportable si les êtres humains étaient capables de dominer leurs sentiments ?»

 

La narratrice, et peut-être même l’auteure, essait de nous faire comprendre que la vie serait une chose douce et facile si nous acceptions de la prendre comme elle nous est offerte par le hasard et façonnée par notre passé. L’avenir, il suffit de l’affronter et de l’accepter. « Le mot de vieillesse est un mot avec lequel nous n’arrivons pas à nous familiariser. C’est comme s’il ne nous restait plus beaucoup de temps, une impression de ce genre. C’est peut-être aussi que nous ne voulons pas y penser, une sorte de préjugé, une illusion. » Et la famille n’est pas un débat, c’est comme ça, car les sentiments ne se gouvernent pas, pas plus que le cours de l’eau ne peut être entravé. « Dans la mesure où nous sommes ensemble depuis l’enfance, nous formons une famille, non ? »  A chacun sa vie, à chacun ses amours !

 

Denis BILLAMBOZ

 

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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 16:40

 

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Voilà Pâques et ses carillons, ses bouquets de fleurs, quelque chose dans l'air d'allégé, dans les vitrines des pâtisseries les gros oeufs en chocolat, enrubannés de couleurs vives. Lorsque j'étais petite fille, j'achetais toujours à ma mère un lapin en nougat, parce que j'étais sûre qu'elle le partagerait avec moi. Une fois, je n'avais pu résister et osé croquer l'une des oreilles. Mes parents avaient ri sous cape, puis, gentiment admonestée pour ma gourmandise.

 

 

J'aime à évoquer les Pâques de mon enfance. Curieusement, dans mon souvenir, il faisait toujours beau. Est-ce parce que j'étais en vacances et que nous nous réjouissions à l'idée de découvrir, cachées dans les bosquets, les friandises que les adultes y avaient déposées. Il suffit de peu de choses pour enluminer le passé. La mémoire s'y emploie avec brio. Je me souviens que les pelouses se piquetaient de coucous et de jonquilles, que les cerisiers et les prunus étaient en fleurs et que les cloches, qui carillonnaient, annonçaient la plus belle des résurrections : celle de la nature.

 

 

Pour ceux qui croient au ciel, ce jour est différent des autres. Et pour cause : quelqu'un est venu leur dire que la Création était le fruit d'un projet, que la vie avait un sens et que la mort n'était qu'un passage obligé. C'est réconfortant, même si la Science a décrété que l'on ne pouvait croire qu'à ce qui était vérifiable. Or l'homme qui croit au ciel pense que tout n'est pas vérifiable. L'univers existe, bien que nous ignorions son origine, ne puissions contrôler chacun des éléments qui le composent, ni même nous assurer de l'ampleur de l'espace-temps qu'il occupe. Tant de données et de paramètres nous échappent. Notre esprit est encombré de suppositions et de conjectures qui resteront à jamais à l'état d'hypothèse. Alors, puisque nous sommes si souvent contraints aux postulats, une transcendance souhaitée, à défaut d'être assurée, n'est-elle pas la plus noble des espérances, le pari de Pascal revisité, un peu de rêve tenu en haleine, auquel les humains que nous sommes, cernés de tous côtés par le mystère, aspirent en secret ?

 

 
Je reproche à notre époque son refus du sacré, refus comme institutionnalisé qui suscite fatalement de profondes divisions entre les êtres. Nous vivons dans une société  dont le socle fondateur se fissure. On évoque à tous propos les guerres de religion, mais c'est au nom du refus du religieux et du sacré que les guerres de demain risquent de se produire. Le sacré représentait un refuge, assurait une stabilité. Un refuge opposé au néant qui engloutit, anéantit, annihile. " Le néant conçu comme une absence de tout" - écrivait Bergson. Et il est vrai que le matérialisme n'ouvre aucune perspective... Une société matérialiste n'a d'autre aspiration que de satisfaire au mieux  ses envies et de jouir des biens de consommation qui lui sont proposés. Cela dans l'immédiat sans parvenir à inclure cette fiction permanente dans la durée. Ainsi va-t-elle dans le sens de l'asservissement qui, tôt ou tard, lui sera imposé par les tenants d'un pouvoir qu'elle subira sans broncher, puisqu'elle n'a ni ambition, ni idéal. Les grands trusts l'ont compris et savent où placer leur intérêt : ils la tentent, la flattent et l'assurent que tout se monnaye, qu'il suffit d'y mettre le prix ... Mais l'amour, la foi, l'espérance s'achètent-ils ?

 


Pâques pour celui qui croit au ciel est la conviction intime que rien n'est définitivement fermé et que ce que l'église appelle la communion des Saints est d'abord et avant tout la communion des Vivants, à l'égard desquels nous avons chacun un devoir et une responsabilité, afin que ces vivants nous deviennent proches, nous deviennent frères, et que ma liberté ne soit jamais que l'assurance de la leur.

Alors à ceux qui croient au ciel et à ceux qui n'y croient pas  JOYEUSES  PAQUES !

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Pâques au son des nouvelles cloches de Notre-Dame

 

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

 

 

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  oeufs-faberge.jpg    
numeriser0018_small_1206261720.png   Créations FABERGE

 

Joyeuses Pâques
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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 07:52
La lanterne de l'aubépine de Seamus Heaney

Encore un peu de poésie et encore un Prix Nobel, l’Irlandais Seamus Heaney distingué en 1995, qui propose un chant de paix et de réconciliation à ses compatriotes divisés depuis près d’un siècle maintenant.

 

 

La lanterne de l’aubépine

  Seamus Heaney (1939 – 2013)

 

 

Dans ce recueil de poésie, Seamus Heaney chante sa famille, ses amis, son village perdu dans la campagne, l’Ulster, l’Irlande, les héros mythiques fondateurs de cette nation éclatée après l’intrusion du voisin saxon. Il n’oublie pas les racines mythiques de ce peuple fier, cherchant ses références aussi bien dans la Bible, Beowulf ou les poètes et prosateurs des siècles derniers dans un œcuménisme littéraire qui pourrait réconcilier les comtés séparés.

J’étais le dernier comte à cheval dans le courant

Parlementant toujours, à portée de voix de ses pairs.

 

Un peuple fier et courageux mais aussi très bagarreur, croyant facilement en tout ce qu’on peut lui faire croire.

que le percement du canal de Panama

provoquerait l’écoulement de l’océan

et la disparition de l’île par agrandissement.

Un peuple divisé qui n’arrive pas à oublier les vieilles haines qui ont opposé leurs ancêtres.

Un pavé lancé il y a un siècle

Continue de me parvenir, première pierre

Jetée au front d’une arrière grand-mère renégate.

Le poney bronche et c’est l’émeute.

 

Deux clans qui ne parviennent plus à communiquer, où, à l’époque où Heaney a écrit ses vers, il était encore bien difficile de passer d’une partie à l’autre de l’île.

 

Et soudain tu es au-delà, suspect mais libre,

comme ayant gagné au travers d’une cascade

le sombre courant d’une route asphaltée.

 

Heaney, catholique, né dans la partie protestante de l’île, implore dans ses vers ses concitoyens d’oublier les vieilles querelles et de refonder la belle et fière nation qui peuplait l’Irlande avant l’arrivée des Saxons.

 

Aussi, avant de quitter ta maison bien rangée,

Prions. Que l’humus et le guéret,

Noircis par le sang des Celtes et des Saxons ...

 

Seamus a été entendu, en partie au moins, son chant ne s’est pas perdu dans les landes de la verte Erin même si certains peinent encore à oublier et à pardonner.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 08:31
A Chenonceau, il y a quelques années.

A Chenonceau, il y a quelques années.

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Voir Chenonceau ou le revoir, voilà un but d'excursion toujours apprécié. Et comment ne pas se laisser séduire par la beauté des ciels, l'élégance du site, le miroir des douves...

 

 

Chenonceau est sans nul doute le plus délicat des châteaux de la Loire. Partout les raffinements de la galanterie ont guidé la main des architectes et des jardiniers. Une inspiration féminine s'y fait sentir. Celle de Catherine Briçonnet qui sur un moulin fit bâtir un château ; celle de Diane de Poitiers qui sur le Cher fit construire un pont ; celle de Catherine de Médicis qui sur le pont édifia un palais. Ainsi naquit une demeure pleine de grâce et de légèreté.  

 

 

Implanté au coeur du Val de Loire, dans un lieu où tout conspire à la promenade et à la rêverie et où le souvenir de Léonard de Vinci, de Rabelais, Ronsard et du Bellay perdure, Chenonceau apparait penché au-dessus des eaux vertes du Cher dans les marbrures dorées des aurores ou les étreintes fulgurantes des crépuscules comme un rêve de dame.

 



Ce rêve fut d'abord celui de Catherine ou Katherine Briçonnet. La première dame de Chenonceau héritait d'une vieille forteresse que son époux Thomas Bohier s'empressa de détruire et à la place de laquelle cette femme de goût et d'autorité va élever un logis rectangulaire agrémenté de quatre tourelles.  La construction sera placée sous la responsabilité de Pierre Trinqueau qui, par la suite, sera l'un des architectes de Chambord. Le pont-levis d'origine donnait accès à une vaste terrasse qui menait à un portail ouvragé où se trouvaient gravées les initiales des époux bâtisseurs TBK, ainsi que leur devise : " S'il vient à point, me souviendra ". Lorsqu'ils meurent en 1524 et 1526, François Ier est roi de France et, au cours de ses séjours prolongés dans la région, apprécie tant le charme de Chenonceau qu'il en fait don à son fils Henri II, époux de Catherine de Médicis, mais surtout amant de la belle Diane de Poitiers qui ne va pas tarder à s'éprendre des lieux et à se les faire attribuer par lettres patentes. Elle en deviendra propriétaire au printemps 1555 et, sous la conduite de Philibert de l'Orme, architecte du roi, s'emploiera à construire le pont qui relie les deux rives du Cher. Ensuite, elle se consacre avec passion à ses jardins et y dépense des sommes considérables. Il ne faudra pas moins de 14000 journées d'ouvriers, de maçons, de jardiniers, pour mener à bien cette entreprise et créer les allées obliques qui divisent le parc en huit triangles, aligner arbres, fleurs, parterres, bassins, fontaines.

 

 

Lorsqu'en 1559, Henri II meurt des suites d'une blessure reçue lors d'un tournoi, Catherine de Médicis, qui veillait dans l'ombre, a tôt fait de prendre la tête du royaume au nom de son fils François II marié à la délicieuse Marie Stuart et, reléguant sa rivale à Chaumont, de devenir la nouvelle châtelaine de Chenonceau. Italienne, la reine ne l'est pas seulement d'inspiration. Pour son château, chèrement acquis, elle déploie autant de goût que d'audace et entreprend de faire construire une galerie à deux étages sur le fameux pont de Philibert de l'Orme. Commencés en 1576, ces travaux ambitieux ne s'achèvent qu'en 1581. Henri III est alors roi de France, après la disparition de ses deux frères François II et Charles IX, et la reine ne cesse de donner à son intention des fêtes somptueuses qui se clôturent par des feux d'artifice et des spectacles allégoriques en espérant que, distrayant la cour, elles feront oublier les tensions entre catholiques et protestants. Dès cette époque, le château et ses jardins ont déjà la configuration qu'ils ont aujourd'hui. A la mort de Catherine, Louise de Lorraine, sa bru, qui enterre la même année sa belle-mère et son époux Henri III, hérite des lieux mais elle est trop affligée par ses épreuves ( elle sera appelée la reine blanche car toujours vêtue de blanc selon l'étiquette du deuil royal ) pour envisager de changer quoi que ce soit à la demeure, d'autant qu'elle est accablée de soucis financiers. Après elle, César de Vendômois, fils légitimé d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées s'attachera à perpétuer le rêve de la reine de coeur et de la reine de France, si bien que le château et ses jardins conservent leur tracé italien avec les allées en berceau et les promenoirs. En 1650, le jeune roi Louis XIV sera le dernier hôte d'un château bientôt déserté par l'administration royale et la Cour. Dès lors, la résidence ne vit plus qu'avec ses fantômes. Comme sont loin  les fêtes pastorales d'antan où, devant les yeux admiratifs de la petite reine Marie Stuart, des fontaines jaillissaient à chaque détour, où se dressaient des autels antiques au long des allées, où des personnages glissaient entre les arbres et les parterres de fleurs dans des costumes rehaussés d'or, ainsi qu'il convient à un rêve de dame ! Le château, acheté par la famille Meunier, a retrouvé toute sa splendeur et ouvre ses jardins et ses appartements aux visiteurs sous le charme de cette grâce souveraine. 

 

 

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Je me rêve un instant en dame de Chenonceau.

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3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 09:14
Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész

Dans ce livre ardu, le Prix Nobel de littérature hongrois (2002), Imre Kertész, explique pourquoi il ne comprend pas sa déportation, comme juif, dans les camps de concentration nazi. Il ne s’est jamais senti juif, il a même appris très tard sa judéité.

 

 

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas

Imre Kertész (1929 – 2016)

 

 

L’ouvrage de  Imre Kertész explique qu’il ne récitera jamais le kaddish pour son enfant, l’oraison funèbre que les juifs récitent lors du décès de l’un des leurs,  parce qu’il n’aura jamais cet enfant, il ne veut pas lui infliger le sort qu’il a eu lui-même. Evidemment, c’est la shoah qu’il ne veut pas infliger à ce fils virtuel en lui donnant la vie, mais ce n’est pas l’argument qu’il avance en priorité dans sa démonstration.  "Jamais ne peut arriver à un autre enfant ce qui m’est arrivé dans mon enfance". Imre Kertész a eu une enfance difficile avec des parents qui ont divorcé tôt et l’ont envoyé chez un membre de sa famille à la campagne où il a découvert un autre univers.

 

Un jour, il a compris la vraie religion de sa tante, « … j’avais vu quelque chose d’horrible qui m’avait fait l’effet d’une obscénité à laquelle, rien qu’en considérant mon âge, je ne pouvais pas me sentir préparé : une femme chauve en robe de chambre rouge assise devant son miroir… ». Son père lui apprend alors que sa femme est une juive, une juive polish qui se rase la tête et porte perruque. Il découvre par la même occasion que lui aussi est juif mais pas comme son oncle et sa tante « … de vrais juifs, et non des juifs tels que nous, juifs de la ville,  juifs de Budapest, c’est-à-dire juifs quelconques, mais pas chrétiens… ». Il ne veut pas à son tour infliger une religion à son fils, surtout une religion qui peut vite devenir mortelle. « Comment peut-on obliger un être vivant à être juif » ? Supposons que l’enfant hurle : « Je ne veux pas être juif ! »

 

Le drame de Kertész, c’est d’être né juif et de rester juif même sans jamais pratiquer la religion, la judéité comme tare imposée à jamais, comme motif de mort. Il revendique donc, pour les générations à venir, sans réellement y croire, la liberté de choisir sa religion, son mode de vie, son existence… il en veut terriblement à son père de lui avoir transmis sa judéité et de l’avoir abandonné chez la tante chauve à la robe rouge.

 

Mais, comme il l’écrit, « mon enfance terrible et mes histoires abominables » ne sont pas uniquement liées à sa judéité, elles sont aussi le fait du père qui l’a abandonné, lui laissant les profonds stigmates d’un divorce mal vécu qui le marqueront tout au long de sa vie et l’empêcheront d’avoir une relation normale et pérenne avec une épouse.  " Auschwitz dis-je à ma femme, représente pour moi l’image du père, oui, le père et Auschwitz  éveillent en moi les mêmes échos, dis-je à ma femme. Et s’il est vrai que Dieu est un père sublimé, alors Dieu s’est révélé à moi sous la forme d’Auschwitz… "

 

Rejetant Dieu, il ne se réfugie pas, comme Primo Levi, dans le suicide, il se contente de détruire son lignage en refusant d’avoir un fils. Il cherche une autre voie pour donner un sens à l’existence qu’on lui a été infligée :  " Je ne sais pas pourquoi à la place de la vie qui existe peut-être quelque part, je dois vivre ce fragment qui m’a été donné par hasard…"  Il veut alors comprendre, pour ne plus entendre ceux qui prétendent qu’Auschwitz ne s’explique pas, alors qu’Auschwitz, selon lui, a été inventé par des êtres parfaitement rationnels.

 

Très longtemps, il a hésité avant de se réfugier dans l’écriture pour dire, pour témoigner mais surtout pour fuir,  « Je croyais peut-être que l’écriture était une fuite (…), une fuite et même un salut, mon salut à moi et par moi,… » Mais l’écriture n’était que son travail, la tâche qu’il devait accomplir, sa raison de vivre : « … la nature de mon travail qui, …, ne consiste qu’à creuser, à continuer de creuser la tombe que d’autres ont commencé à creuser pour moi dans l’air… » Il a cherché son salut en dehors « des religions déformantes, des églises déformantes », dans la compréhension du monde.

 

Imre Kertész a décrit ailleurs son abominable destin dans les camps de la mort, il ne l’évoque que très peu dans ce livre, il ne raconte que son dernier jour de captivité, le jour où tout changea. Le soldat allemand était devenu prisonnier, « l’ordre du monde avait changé…., la veille c’était encore moi le prisonnier, tandis que là c’était lui, et cela dissipa ma terreur… la sensation de la vie retrouvée, inoubliable et douce mais aussi prudente, car je vivais, certes, mais je vivais comme si les Allemands pouvaient revenir à chaque instant… » Et cette frayeur resta sa plus fidèle compagne jusqu’à la fin de sa vie.

 

Comment vivre avec un tel désespoir ? Comment ne plus croire en rien, accepter, seulement, accepter même de mauvaise grâce de vivre encore, de survivre un peu ? Comment prendre le risque de transmettre la vie, de se réincarner ? J’ai lu ce livre à Budapest entre une visite de la Maison de la Terreur et de la Grande Synagogue avec son cimetière des martyrs, je ne sais plus… je comprends de moins en moins notre monde.

 

« Ma judéité est restée une vague circonstance de naissance, une faute de plus parmi tant d’autres, une femme chauve en robe de chambre rouge devant son miroir ». Imre est né au mauvais endroit au mauvais moment…

Denis BILLAMBOZ

 

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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 09:30
Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Lorsque l’on atteint un certain âge, l’évocation des souvenirs s’accompagne presque toujours d’un sentiment étrange auquel on ne s’habitue pas, tant il est vrai que ce monde évoqué a déjà disparu, qu’il est un univers englouti dont seuls quelques témoins subsistent encore. Nous évoluons ainsi dans une actualité à demi amputée parce qu’elle n’est la nôtre qu’incomplètement. Ainsi, lorsque je passe devant l’immeuble où je suis née, où j’ai vécu les vingt premières années de ma vie, où mes parents ont demeuré de 1936 à 1976, certes l’immeuble est toujours là, quasiment inchangé, mais ceux qui y vivaient sont presque tous morts, les murs n’entendent plus raisonner leurs voix, passer leurs silhouettes, s’animer leurs présences. Et que dire quand j’évoque mon cher Rondonneau que je n’ai pas revu depuis le printemps 1960, cette propriété qui fut l’Eden de ma jeunesse, le petit paradis de mon imaginaire, lieu où se sont éveillés mes sens et ma sensibilité ! Nul doute que la rivière des Mauves continue de s’étirer au long des rives moussues avec son chant discret et mélodieux, que le parc s’ouvre à cet endroit précis comme un beau fruit coupé qui nous offre soudain un panorama forestier, que la maison a bien conservé son allure bourgeoise et son toit d’ardoise, qu’il y a toujours au loin, plantées comme des vigiles, la chapelle et la tour d’un ancien monastère, mais les acteurs se sont éclipsés de ce décor enchanteur, remplacés par des visages et une actualité qui ne sont plus les miens, si bien que j’apparais comme une revenante, un fantôme, le spectre d'un temps qui n’est nullement autorisé à se perpétuer. Oui, ma chère Renée n’est plus là devant le portail grand ouvert à nous guetter mes parents et moi avec son bon sourire, si bien que le présent se pare d’étranges images et que penser ainsi le passé est tout ensemble une joie et une souffrance. Le passé, Marcel Proust lui a rendu en littérature une forme de présent et l’a paré d’émotions bouleversantes, mais réactualiser le mien s’accompagne le plus souvent d’une pénible sensation de perdition qui m’affecte, m’immerge dans le sentiment inguérissable d’être non seulement l’orpheline des miens mais l’orpheline du temps. C’est vrai, nous sommes les orphelins de ce temps disparu qui laisse peu de témoins à nos côtés …

 

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

Renée est apparue dans mon existence alors que j’avais neuf ans. Maman avait reçu de ses parents, morts à un an l’un de l’autre, un gentil héritage qui a permis l’achat de cette vieille demeure, ancien pavillon de chasse des évêques d’Orléans, sise à 4 km de Meung-sur-Loire. Lorsqu’ils en firent l’acquisition en 1948, elle était en très mauvais état. Tout était à refaire des crêpis extérieurs aux peintures intérieures et à la remise en état du parc parcouru par la rivière des Mauves qui s’y faufilait en formant, ici et là, des charmantes îles auxquelles on accédait grâce à des ponts en bois. Renée est entrée au service de mes parents l’année suivante. C’était alors une jeune femme de 26 ans bien charpentée avec un visage sculpté comme un marbre et une abondante chevelure qui lui donnait un air de déesse antique. Elle était belle et surtout joyeuse et le courant est passé immédiatement entre nous. Elle s’installa bientôt dans le logement de gardien  avec son mari Pierre et son fils Serge, âgé de 3 ou 4 ans. Elle se chargerait d’entretenir la maison et le parc, secondée pour les gros travaux par un jardinier, projet qui ne faisait peur ni à sa vigueur, ni à sa robustesse, car Renée aimait le travail, savait l’assumer et s’en prévaloir à l’occasion avec une fierté souveraine. Le travail figurait pour elle une sorte de défi, une grandeur, une dignité morale et physique. Elle trouvait là ses quartiers de noblesse.

 

Renée le jour de son mariage.

Renée le jour de son mariage.

Auprès de cette jeune femme dynamique et ardente, j’allais bientôt frotter ma mélancolie naturelle, ma timidité instinctive, mes rêveries de fillette solitaire, mes refoulements de citadine et voir s’ouvrir devant mes yeux extasiés un paradis bucolique propre à enchanter mon enfance. Renée fut en quelque sorte mon école buissonnière, celle où j’ai le mieux appris : de la diversité des chants d’oiseaux à celle des plantes, des légumes et des arbres ; du secret des saisons aux rumeurs des campagnes et aux divers temps des semailles et des moissons. Oui, avec elle, auprès d’elle, j’ai expérimenté l’ordinaire de la vie, ce qui est peut-être le plus extraordinaire, le sens profond de chaque geste, l’attention qu’il ne doit manquer de susciter et la satisfaction engendrée par son accomplissement. Avec quelle hâte, dès qu’un week-end ou des vacances me permettaient de retrouver le Rondonneau, je m’empressais de quitter mes vêtements de citadine pour ceux plus rustiques qui ne craignaient ni la boue des allées, ni  la rosée des pelouses, ni la paille des poulaillers. Renée m’a ainsi, au fil du temps, légué une véritable échelle des valeurs, valeurs d'une existence simple et quotidienne. La petite fille des villes se découvrait soudain une âme à l’état de jachère, toute prête à recevoir le bel héritage des vallons et des près.

 

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

J’ose avouer que Renée m’a beaucoup eue dans les pattes ;  les premières années, je l’ai suivie comme un petit chien, époque où elle m’apprenait à soigner les poules et les lapins, à cueillir les légumes et les fruits, à les conserver sur des claies, à préparer les confitures, les conserves, les confits, à faire dorer sur le coin de la cuisinière à bois les fameuses tartes Tatin qu’elle réussissait à merveille. Elle me préparait également des œufs à la neige, et lorsque nous étions seules, tous les petits plats que maman avait retirés de mes menus parce qu’elle craignait que la mauvaise alimentation de la guerre n’ait laissé des séquelles dans mon foie ou ma vésicule, comme la guerre de 14/18 en avait produites dans son tube digestif, resté fragile sa vie durant. Par chance, grâce aux bons soins de Renée, tout fut remis en bon ordre et je gagnais même les quelques kilos manquants qui faisaient de moi, aux lendemains de l’armistice, une enfant un peu chétive. Avec Renée, les joues roses et les mollets dodus étaient de circonstance et me donnaient la témérité d’entreprendre des jeux plus audacieux : des parties de cache-cache éperdues dans le parc avec mes amis du voisinage, les longues randonnées jusqu’à la chasse du château de la Touanne, les courses folles à bicyclette et les évasions dans les deux barques sur la rivière des Mauves.

 

Et puis Renée eut un autre mérite, elle a su adoucir les effets négatifs d’une éducation trop austère. Pudique, mon père ne se plaisait guère à exprimer ses sentiments et ma mère avait mal vécu sa grossesse, plus mal encore son accouchement où elle avait, parait-il, tellement souffert qu’elle l’évoquait, trente ans après, avec des trémolos dans la voix. J’avais donc le sentiment d’avoir beaucoup dérangé et Renée a su, grâce à son intuition, chasser de mon esprit l’impression lancinante ( et fausse bien entendu ) que j’étais gênante. Chère Renée ! Lorsque je me suis mariée, trop jeune, elle a vu venir le gendre de Madame avec des yeux furibonds. Finaude, elle avait deviné que notre attelage n’était pas propice aux longs parcours. Et c’est vrai, nous divorcions trois ans plus tard au grand soulagement de Renée qui me répétait : « Je te l’avais bien dit, ma choute, que ce gars-là, il n’était pas fait pour toi. » Heureusement, le second eut davantage de succès et Renée ne s’est pas davantage trompée sur son diagnostic, énoncé ainsi : « Te voilà un bon petit mari pour sûr ! » Merveille, il dure encore ...

 

Quant à Renée, elle a eu du mal à se remettre de la vente du Rondonneau par mes parents en 1960. Puisque je partais habiter en Haute-Savoie, le Rondonneau n’avait plus sa raison d’être. Renée est restée quelque temps avec ceux qui avaient pris la suite, des personnes sympathiques mais qui n’envisageaient pas le parc de la même façon, qui, bientôt, transformaient sa vieille cuisine en un laboratoire presse-bouton et installaient le chauffage central en lieu et place des feux de cheminées qui diffusaient une chaleur plus rustique … C’en était trop pour Renée qui gagna la ville la plus proche et devint la responsable d’une superette, ce qui lui permettait de voir du monde et l'assurait d'un travail stable. Elle a pris congé en 2006, à l’âge de 83 ans, après une existence où le travail fut sa fierté parce qu’elle entendait le servir avec exigence et qu’elle en recueillait les plus vives satisfactions. Figure inoubliable, elle m'inspire toujours une reconnaissance éternelle et reste intimement mêlée à mon actualité de rat des champs. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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CHERS DISPARUS           LES CHIENS DE MON ENFANCE
 

LES PAQUES DE MON ENFANCE AU RONDONNEAU

 

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Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.
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27 mars 2017 1 27 /03 /mars /2017 09:08
Le petit oeuvre poétique de Claude Louis-Combet

Quel plaisir de vous présenter un recueil de poésie et quel recueil ! De la poésie de Claude Louis-Combet et peut-être le meilleur du meilleur qu’il a écrit. Un plaisir qui confine au bonheur car Claude Louis-Combet a enseigné dans ma ville de 1958 à 1992… mais hélas je ne l’ai jamais rencontré.

 

Le petit œuvre poétique

Claude Louis-Combet (1932 - ….)

 

Ecrire une chronique de ce recueil de Claude Louis-Combet relève de l’audace, c’est assumer ses étroites limites et même prendre le risque d’être ridicule tant le maître est au sommet de son art dans ces onze textes sélectionnés par son éditeur. José Corti a choisi des poèmes de diverses formes : poésies en prose, en vers plus ou moins libres, en forme de simples sentences de quelques mots ou même de quelques termes dispersés sur la feuille comme un nymphéa littéraire.

 

Mais quel que soit la forme, le maître a distillé chaque texte comme un alchimiste élabore son élixir dans sa cornue alambiquée pour obtenir le liquide le plus raffiné, l’essence même du produit, le nectar le plus doux. Dans ce recueil, le poète utilise l’essence du vocabulaire qu’il a distillée avec sa plume en forme de cornue pour exprimer les sentiments qu’il est allé chercher au plus profond de son âme, là où la vie confine à l’origine, là où il a trouvé le paradoxe qui régit la vie depuis toujours. « Les choses sont trop grandes pour moi et je suis trop grand pour les choses ».

 

Pour le poète, dans ce vaste paradoxe surgi du chaos originel, est né le texte qui a figé les choses, les rendant définitives. « Il y a eu le feu, la lave à pleine gueule, l’éructation du dedans solaire, la foudre brûlant soudain le décor. Et le texte, plus tard, recousant les blessures et fardant les cicatrices ». Le texte est fils de la Terre qui a donné naissance à l’Homme,  « … cette certitude irréductible d’être et d’avoir été toujours fils de la terre », qui a éprouvé l’Amour : « Si le texte est né du désir, pourquoi le désir ne serait-il pas né du texte ? »

 

Dans ce recueil Claude-Louis Combet exprime une vision très païenne de notre monde où l’Homme tourne en rond, s’enlisant dans le grand paradoxe de la création, sans jamais trouver l’issue qui lui ouvrirait les portes d’un ailleurs. « J’écris du désir comme du désert : où l’on s’enfonce sans avancer, où l’on contourne sans approcher, où l’espace vous traverse sans que vous puissiez le retenir, où le temps se précipite en vous qui vous précipitez en lui – et claquent les lambeaux de néant que sont les mots, dont la trace s’efface et dont le bruit s’éteint ».

 

Et pourtant la beauté est de ce monde mais elle n’enchante pas le maître comme elle a enthousiasmé Kawabata dont la sensibilité peut rejoindre celle de Louis-Combet qui profère : « Je suis de ceux que la beauté désespère ». Tout est beau dans ce recueil mais tout est controversé par son contraire, la moindre lueur d’espoir est obscurcie par sa propre ombre. Mais, le maître malgré son désespoir ne pourra jamais nous empêcher de débusquer la Beauté la plus pure nichée aux creux de ses lignes.

Denis BILLAMBOZ

 

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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 09:16
Le voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy
Le voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy

Ce jeune écrivain franco-vénézuélien propose un roman en forme de fable mythologique qui raconte l’odyssée d’un Vénézuélien dans une contrée isolée de tout où l’écriture n’est pas parvenue et où la nature dicte encore sa loi.

 

 

                                          Le voyage d’Octavio

Miguel Bonnefoy (1986 - ….)

 

 

« Dans le port de La Guaira, le 20 août 1908, un bateau en provenance de La Trinitad jeta l’ancre sur les côtes vénézuéliennes sans soupçonner qu’il y jetait aussi une peste qui devait mettre un demi-siècle à quitter le pays ». C’est dans ce petit port qu’Octavio est né, il réside dans l’église construite pour sanctifier le saint qui a favorisé la guérison de la population pendant cette grande peste, église alors désaffectée et ne servant plus que d’entrepôt à une bande de cambrioleurs. Octavio garde les trésors des voleurs, mais un jour il doit participer à un casse chez sa maîtresse, celle qui lui a appris à lire et à écrire. Démasqué, il fuit la ville et part pour un long périple dans le Parc National San Esteban.

 

Le voyage d’Octavio est une odyssée terrestre, un périple mythologique, à la limite du réel et du fantastique. Il vit de petits boulots, tous plus pénibles les uns que les autres, jusqu’à se faire apprécier des populations pour ses dons et compétences et pour son abattage au travail. Pour les populations rustres de cette région, il devient un héros, un être mythique. Mais un jour, il rentre au bercail pour participer à la reconstruction de l’église incendiée et à la rénovation du trésor des voleurs, alors que ceux-ci ont caché les statues dérobées pour mettre ces trésors à l’abri de la cupidité des riches. Le vol n’est pas qu’un délit, c’est aussi le moyen de conserver le savoir-faire des populations locales, leur culture, leur spiritualité.

 

Deux thèmes récurrents hantent ce petit roman : l’écriture qu’Octavio ne possédait pas et la nature. Ici, les gens lisent avec leurs yeux, avec leurs oreilles, avec l’ensemble de leurs sens, ils savent la nature, ils savent la lire, ils savent l’interpréter, mais ils ne peuvent pas communiquer avec ceux venus d’ailleurs. Octavio ne peut pas lire l’ordonnance que le médecin lui a faite. " A Campanero, l’écriture n’était pas née de l’homme. Elle était née de cette nature sans raison, où rien ne vient empêcher la soif tropicale de grandir, de s’étendre, de s’élargir dans une ivresse sans mesure." La nature est leur domaine, leur milieu, surtout le bois qui sert à tout, le bois qui est le matériau indispensable et nécessaire à la population, le bois, matière vivante avec laquelle ils communiquent. « L’écriture se manifestait à son cœur par le vernis et l’acide, la peinture et le bois, l’or et le plomb ».

 

Ce petit roman est comme une fable qui raconterait la vie de cette société isolée par le relief et par son incapacité à lire et à écrire. Un plaidoyer pour l’alphabétisation des populations disséminées dans les campagnes et les forêts de ce vaste pays, dans des régions abandonnées par les dirigeants.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy

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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le professeur François-Bernard MICHEL

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:05
Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure

Vermeer, auquel le Louvre consacre une exposition, est le peintre qui m’a le plus impressionnée dans ma jeunesse, lorsque mes parents m’ont emmenée faire un voyage en Hollande. J’avais quinze ans. Ses couleurs douces, l’intimité de ses compositions m’avaient subjuguée. J’étais d’emblée sous le charme de cette peinture simple et tranquille qui nous propose une suite de scènes de la vie domestique. Le peintre de Delft, ville ravissante penchée au-dessus de ses canaux, ne connut pas après sa mort, survenue le 15 décembre 1675 à l’âge de 43 ans, la renommée dont ont bénéficié la plupart des autres. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que Maxime Du Camp et Théophile Gautier le découvrent et le réhabilitent.

 

De sa vie, nous ne connaissons quasiment rien, sinon qu’il s’était converti au catholicisme et qu’il eût quinze enfants de son épouse Catharina Bolnes, probablement la jeune femme qui figure sur la plupart de ses toiles. Quant à ses traits, nous ne les connaissons pas davantage, il ne nous a laissé aucun autoportrait. La seule fois où Vermeer représente un peintre, lui assurément, ce sera de dos, aussi le secret le plus total repose-t-il sur sa personne et sur sa vie. Le mystère l’entoure et ajoute encore à l’aura de magie qui baigne son œuvre.

 

Néanmoins, il a su rendre palpable, à travers elle, l’existence quotidienne de son temps et détailler chacune des anecdotes qu’il a choisies de représenter d’un pinceau minutieux où il n’a omis aucun détail, préférant aux scènes de mythologie ou de religion traitées par de nombreux autres artistes, ces épisodes banals et courants.

 

Pendant longtemps, les toiles de Vermeer furent attribuées à d’autres : ainsi à De Hooch qui savait conférer à ses tableaux des jeux de lumière assez semblables et procurer à ses scènes une même dignité quasi liturgique ; ou bien encore étaient-elles imputées à Ter Borch, ce qui montre à quel point Vermeer était sorti de l’actualité picturale de son époque.

 

Marcel Proust dans sa Recherche rendra un hommage vibrant au peintre de Delft, cet artiste qui s’était représenté de dos le bouleversait, de même que ses sujets lui apparaissaient nimbés et animés d’une grâce envoûtante. Il est vrai que la contemplation de ses œuvres nous plonge aussitôt dans un univers spirituel, un silence profond qui est celui du monde intérieur, une interrogation qui est déjà celle de l’éternité, si présente sous son pinceau dans le quotidien. Par ailleurs, la place réservée aux femmes est immense. Elles sont là, maîtresses de dignité, de réserve et de naturel. Dans leur modeste apparence, elles sont les madones de la contemplation, les impératrices du quotidien, toute de simplicité majestueuse au cœur de leur royaume domestique, plongées dans une énigmatique rêverie et isolées dans un halo de lumière, tant il est vrai que le peintre, mieux que personne, a su rendre mystique la lumière du dehors pour la concentrer sur l'intimité intérieure.

 

Nul doute que ces femmes nous saisissent par leur attentive concentration et leurs attitudes journalières, cette réalité somme toute triviale a le pouvoir de nous propulser ailleurs, de nous faire toucher du doigt une dimension spirituelle. Aussi, rien d’étonnant à ce que Marcel Proust ait considéré Vermeer comme le peintre le plus apte à nous émouvoir et à nous toucher. Son monde est proche de celui de l’écrivain qui a passé l’essentiel de son temps à nous transporter dans le royaume intérieur ou toute chose prend valeur d’éternité et où ce qui semble le plus fugace anime le souffle du surnaturel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Vermeer ou l'énigme intérieure
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