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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 09:07

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Comment l'ont-ils chanté l'automne, celui des châtaignes, des grands vents et des longues pluies, des brumes aériennes et des premières gelées, des feuilles rousses et des vendanges tardives, oui, comment l'ont-ils chanté nos poètes ? Tristement hélas !, ce qui m'étonne, car cette saison ait peut-être la plus inventive des quatre avec sa palette de couleur flamboyante, ses ciels panachés,  ses sous-bois emplis de champignons, ses grappes lourdes et ses fruits accomplis. Oui, elle n'a rien à envier à l'été trop uniformément vert ou bleu, ou même au délicieux printemps qui semble si souvent pris de cours, hâtif et impatient. Contrairement à lui, l'automne prend son temps, ajuste ses nuances, use de ses ultimes ressources avec une savante maturité. Rien ne meurt en automne, contrairement à ce que l'on dit ou écrit. C'est l'hiver qui ensevelit et avec quel art ! L'automne s'autorise à jouer de l'orgue, majestueux et souverain.

 

Automne malade

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule

 

Guillaume Apollinaire ("Alcools")

 

 

Chant d'Automne



Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)

 

 

Silence d'automne

 

C'est le silence de l'automne
Où vibre un soleil, monotone
Dans la profondeur des cieux blancs ...
Voici qu'à l'approche du givre
Les grands bois s'arrêtent de vivre
Et retiennent leurs coeurs tremblants.

Vois, le ciel vibre, monotone ;
C'est le silence de l'automne.

O forêt ! qu'ils sont loin les oiseaux d'autrefois
Et les murmures d'or des guêpes dans les bois !
Adieu, la vie immense et folle qui bourdonne !
Entends, dans cette paix qui comme toi frissonne,
Combien s'est ralenti le coeurs fougueux des bois
Et comme il bat, à coups dolents et monotones
Dans le silence de l'automne !

 

Fernand Gregh ("La Beauté de vivre" - Calmann-Lévy éditeur, 1900)



Automne

 

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l'air sévère, ce matin.
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin,

Comme toutes les voix de l'été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues !
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elle voudraient aller où les oiseaux s'envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin :
Elles iront mourir sur les étangs, demain.

Le silence est léger et calme ; par minute,
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l'Amour, qui jouait sous la bonté des cieux,

S'en revient pour chauffer, devant le feu qui flambe,
Ses mains pleines de froid et frileuses jambes,
Et le vieille maison qu'il va transfigurer,
Tressaille et s'attendrit de le sentir entrer.

 

Anna de Noailles ("Le Coeur innombrable")

 

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 08:37
Le bouffon de la montagne de Christophe Bigot

Un peu d’histoire, il me semble qu’il y a bien longtemps que je ne vous en ai pas proposé. Aujourd’hui, c’est Christophe Bigot qui m’accompagne pour vous raconter comment la Révolution Française a vu ses nobles idéaux transformés en une vaste boucherie alimentée par les instincts les plus vils. Drôle, picaresque, terrifiant !

 

Le bouffon de la montagne

Christophe Bigot (1976 - ….)

 

Passionné par les événements qui ont constitué la Révolution de 1789, Christophe Bigot a, au cours de ses recherches historiques, rencontré Laurent Lecointre, un personnage haut en couleur qui pouvait lui servir de fil rouge pour raconter les coulisses de cette révolution entrée dans la mythologie. Quand la France entre en ébullition en 1789, ce riche commerçant versaillais entend bien être un acteur important de ce grand mouvement qui transformera le pays de fond en combles. « Le goût de l’intrigue, la passion de la combinaison et la fièvre de la chicane » composant l’essentiel de son caractère, il se démène pour se rendre utile auprès des membres de l’Assemblé nationale, n’hésitant pas à en réunir certains autour de sa table richement garnie. « Duport était le pionnier de la Révolution, Mirabeau son astre, Marat sa vigie. Target était un esprit droit, Effort un grand cœur. Le seul qui l’eut déçu était Boislandry… » et tous ils honoraient son invitation. A force de se démener, d’intriguer, de dénoncer, il parvint à obtenir des fonctions relativement importantes et même à devenir député.

Lecointre est un révolutionnaire sincère, mais il agit souvent à contretemps, prends des initiatives souvent malheureuses, des risques inutiles et insensés, ses alliés le lâchent pour ne pas subir les conséquences  de ses audaces maladroites. Un de ses ennemis (il en avait toujours un privilégié dont la chute pourrait lui profiter : le futur Maréchal Berthier, Beaumarchais, Robespierre lui-même…) le dépeint dans un long poème – « La Laurentiade, ou faits et gestes du preux et vaillant chevalier Laurent Lecointre » - comportant cet extrait sans doute outré mais pas dénué de fondement :

« L’air d’un conspirateur, le maintien faux et louche,

Le front en pointe et l’œil passablement farouche ;

Le nez crochu ; de plus on voit sur son chignon

Flotter quatre cheveux : tel est le compagnon. »

La biographie construite par Bigot est certainement proche de la réalité même si elle comporte certains passages relevant de la pure fiction, l’auteur explique sa démarche dans une postface très explicite. A mon sens, il lui fallait un personnage capable de supporter la démonstration qu’il voulait conduire : la transformation d’une révolution porteuse des idéaux les plus nobles en une boucherie odieuse alimentée par les instincts les plus vils. Un frère du héros le présente comme suit : « Je ne crois pas qu’il soit fou. Comme tous les comploteurs, il est persuadé qu’on complote contre lui. Comme tous les méchants, il se croit persécuté. Mais il est rusé comme un renard ». Même si son investissement révolutionnaire est sincère, il ne manque aucune occasion pour arrondir sa fortune déjà bien conséquente.

 

Comme nombre de révolutionnaires, il a navigué entres ses idéaux, ses intérêts, ses amitiés, ses haines, ses ambitions, frôlant parfois le précipice, exposant exagérément sa famille, il n’a pas toujours su choisir ses amis et ses alliés. « Depuis toujours son cœur balançait entre Jacobins et Cordeliers, la Convention et le Commune, les bancs de la représentation nationale et le pavé des faubourgs ». Victime de ses errements, il s’est retrouvé de plus en plus isolé, abandonné de tous. Quand « Les mots se convertissaient en cadavres » que « Le glaive s’incarnait dans la machine hideuse dont le docteur Guillotin venait de présenter les mérites à l’Assemblée », Lecointre comprit que la Révolution avait dérapé, qu’elle était devenue un monstre assoiffé de sang mais il espérait toujours sauver la cause du peuple et lui rendre justice.

 

Christophe Bigot, à travers ce héros picaresque, cherche à montrer comment quand on célèbre cet événement, on oublie souvent que la Révolution française a eu une face particulièrement sinistre.  Presque toutes les grandes municipalités nationales possèdent une rue à son nom mais rares sont celles qui rendent hommage aux victimes innocentes, souvent considérées comme de simples dégâts collatéraux. Cette révolution est un énorme mouvement de révolte, de courage, de générosité mais aussi l’une des pages les plus odieuses de l’histoire de France et, pour l’auteur, même parfois une farce malsaine. « Il y a en effet dans la Révolution une alliance de l’horrible et du farcesque. Une théâtralité qui artificialise et exacerbe tout. Une électricité qui passionne, galvanise et hystérise. Un ridicule latent, découlant parfois des excès sanglants eux-mêmes… »

Denis BILLAMBOZ

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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 08:27
L'amour en super 8 de Chefdeville

Après un  long voyage en Corée, retour en France avec Chedeville, une sorte de Blondin du XXIe siècle, qui nous emmène dans une enquête improbable au volant de la Chambord bleue qu’il a reçue en guise de salaire, où tourne en boucle une cassette de Bob Dylan. Retour vers la Beat Generation.

 

 

                                 L’amour en super 8

Chefdeville 1959 - ….)

 

 

L’auteur, un photographe professionnel indépendant et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur ne s’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé  à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock, empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au réveil, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommé en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner  et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas. Mais, comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il ne lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

 

 

Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais suffisamment grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte ; celui-ci lui ayant  laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement parait se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire et le perturbent fortement. Son projet, qui devait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement, sans pouvoir poser le livre.

 

 

Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXIe siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la « Beat Generation » au point de s’imprégner  fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman est en quelque sorte une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses, mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu'à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant et très cultivé. Attention, sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent  ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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L'amour en super 8 de Chefdeville
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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 09:14
UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART

Une jeunesse sous le signe d’un profond mal-être : c'est le roman autobiographique d'un jeune homme pauvre dans une famille riche, allergique à la peinture et vivant au milieu des tableaux de Manet, de Berthe Morisot, de Degas qui forment son cadre journalier. Malheureux et sombre, errant parmi les souvenirs de ces peintres de la lumière, cultivant une névrose d'échec face à des artistes statufiés par la gloire, il se sent menacé par « l'aile noire de la folie ». Cette mélancolie le jette dans les bras des psychanalystes qui voient en lui un gibier de choix. Échec amoureux, social, scolaire, tentation du suicide, Jean-Marie Rouart nous livre son inappétence au bonheur. Il nous la fait même partager sans en omettre un seul détail. Les filles, la drogue, tout y passe de ce garçon pourtant gâté par les dieux : beau, d’une famille célèbre, adoré par sa mère, mais dont le père n’a pas su ou pu conserver le  train de vie de ses prédécesseurs.


C'est à travers la figure et le parcours d'un peintre du début du XIXe siècle, Léopold Robert, mélancolique, suicidaire, amoureux d'une princesse Bonaparte qui se moque de lui et en qui Jean-Marie Rouart a reconnu son double, que l'écrivain nous entraîne dans ses quêtes imaginaires et ses voyages pour tenter de se délivrer de ses démons. S'interrogeant sur le mystère d'une destinée qui le conduit au naufrage, il brosse une fresque de la grande famille de l'impressionnisme qui compose son prestigieux arbre généalogique. Ses vagabondages ne sont-ils pas une façon d’échapper à soi-même ? Ainsi visitons-nous Noirmoutier, Venise, Samos, Ibiza ; l’auteur semble aimer les îles - ces terres qui sont comme des sanctuaires secrets – et, en sa compagnie, nous cherchons dans ce récit  un peu brouillon, les clés perdues de sa vie sentimentale et le chemin de son labyrinthe intérieur, cet inconscient qui le harcèle et lui mène la vie dure mais l’ouvre aussi aux méditations profondes. Incontestablement, le livre est empli d’un charme particulier. Il est semé de détours qui nous ramènent à l’essentiel. L’élégance de l’écriture rend ce pèlerinage intérieur attractif, même si cette souffrance semble entretenue avec une indéniable complaisance. Le lecteur  se trouve plongé ainsi dans les affres d’un écrivain romantique qui gratte ses plaies avec coquetterie. Il y a dans le livre de Jean-Marie Rouart cette coquetterie littéraire trahissant, en maints passages, un égotisme qui prête à sourire. Mais l’auteur a une façon séduisante d’évoquer les lieux, les paysages, les parfums, les chagrins, ce, d'une plume délicate qui touche juste. Voilà un enchanteur qui, certes, parle trop de lui-même mais en parle bien, ménage habilement ses effets et vous embarque dans ses délires et ses excès  avec des mots envoûtants.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART
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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 08:00
Toutes les choses de notre vie de Hwang Sok-Yong

Toujours en Corée mais cette fois avec un auteur qui, à mon humble avis, devrait figurer sur la listes des futurs nobélisables : Hwang Sok-Yong, pour un roman qui raconte l’histoire d’un gamin vivant sur ce qui fut la plus grande décharge à ciel ouvert de la mégapole coréenne. Superbe roman !

 

 

Toutes les choses de notre vie

Hwang sok-Yong (1943 - ….)

 

 

Dans la Corée du Général Park, la mère de « Gros Yeux » n’y arrive plus depuis que son mari a disparu. A cette époque, il était bien difficile de savoir ce qu’il advenait de ceux que la police emmenait en prison ou dans les camps de rééducation. Son petit étal, en bordure du marché, ne lui permet pas de se nourrir, elle et son fils. Elle accepte donc l’offre d’un chiffonnier de l’Île-aux-Fleurs, un ancien camarade de son mari, qui lui propose de travailler dans son équipe où elle gagnera mieux sa vie et celle de son enfant. Le travail consiste à récupérer dans les déchets de la mégapole tout ce qui peut être recyclé, réutilisé ou revendu. La femme s’installe avec le chiffonnier et son fils, « Gros-Yeux », qui devient l’ami de « Le Pelé », le fils de l’amant de sa mère. Les deux gamins vivent de débrouillardise et d’expédients parmi les immondices, dans la puanteur de la cité des chiffonniers. Ils rencontrent la bande de « La Taupe », des gamins comme eux, le « Papy bric-à-brac qui recycle les appareils ménagers défectueux, la grand-mère du saule, sa fille épileptique, la chienne cacochyme et les êtres que seul « Le Pelé » peut voir, les lueurs bleues.

Avec ce roman Hwang Sok-Yong nous décrit la vie des chiffonniers de Séoul qui, à l’image de ceux du Caire, vivent de l’exploitation des déchets de la grande ville. Il explique l’organisation très structurée qui régit l’attribution des zones à exploiter par chacun, gratteurs indépendants ou gratteurs sous contrat avec la municipalité, et le circuit de revente des différents produits récupérés qui finissent toujours par engraisser, au bout de la chaîne, les riches grossistes. Une excellente présentation de l’énorme décharge de Nandjido qui accueillait tous les déchets de Séoul entre 1978 et 1993. Un réquisitoire contre les abominables conditions d’hygiène créées par cette monstrueuse décharge, et une dénonciation de la condition de vie des pauvres gens qui exploitent cette décharge, véritables rebuts  de la grande ville.

 

Cet ouvrage pointe du doigt le contraste qui s’est instauré entre la ville, qui se développe à marche forcée sans s’inquiéter des préjudices humains, sociaux et écologiques qu’elle induit, et la société misérable qui tente de survivre sur ce terrain. Les lueurs bleues, distinguée par l’enfant, ne sont que l’évocation des populations agricoles qui, autrefois, cultivaient les terrains de l’Île-aux-Fleurs pour nourrir les habitants de la ville. La grand-mère du saule répare les chiens estropiés par la ville, elle commerce avec un(e) chamane implorant les forces traditionnelles de la Corée profonde qui s’opposent à la superficialité d’une société contemporaine qui consomme voracement sans se soucier des déchets rejetés. Elle collectionne les objets banals de la vie courante, les choses qui relient à la vie, les objets qui s’ajoutent à ceux qu’on jette quand on n’en a plus l’usage, image symbolique de la permanence de ce qui dure, de l’authenticité de ce qui relie l’homme à son environnement par opposition à ce  qui est jetable.

 

« Gros-Yeux », comme les autres, n’est plus qu’un surnom, il a presque oublié son nom, il n’est plus un être humain, il est un rebut de la société qui mange ce que la ville rejette ou ce que les institutions religieuses distribuent pour attirer la jeunesse et la détourner de l’attraction communiste. Il a compris son sort et son avenir, mais, comme dit la chanson populaire coréenne :

 

« Que faire ? Que faire ?

Je ne peux ni vivre ni mourir

Que faire de mes enfants ?

Je ne peux ni rester ni partir. »

 

Un grand livre politique, un plaidoyer pour un pays sous la botte d’un général, une requête pour une nation entraînée dans un mode de consommation féroce, une supplique à l’intention d’un pays où l’idéologie a été dévorée par la productivité, un pays où les êtres humains ne sont plus que des ventres à remplir pour le plus grand profit des producteurs industriels.

 

La grand-mère du saule dans sa démence accuse : « Vous êtes ignobles ! Croyez-vous être seuls à vivre ici ? Vous les hommes, vous pouvez bien tous disparaître, la nature continuera d’exister, elle ! » Espérons-le !

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 07:52
Chère tante Yvonne

 

Elle nous a quittés à l’âge de 94 ans, sans avoir  jamais été  malade, parfois seulement un peu lasse ou un peu distraite. Elle fut sans doute la vieille dame la plus charmante, après avoir été l’une des plus belles jeunes filles de Nantes, de ces êtres qui traînent tous les cœurs à leurs basques. On aurait pu écrire à son sujet un traité sur l’art de vieillir avec grâce. Il est vrai que la grâce, elle l’avait reçue à la naissance, ainsi que trois autres dons magnifiques : la beauté, la santé et la gaieté. Descendante d’une famille austère, elle avait le goût du bonheur, mais sut respecter deux principes essentiels de la tribu : être digne et jamais se plaindre. Le goût de la vie, elle l’avait tellement en elle, qu’elle ne fût jamais tentée de céder à l’ennui ou à la morosité.  Malgré les épreuves, qui ne l’ont pas plus épargnée qu’une autre, un divorce et deux veuvages, elle avait une fois pour toute peint son existence de couleurs éclatantes. Elle appartenait à cette espèce de gens rares qui font vibrer la lumière autour d’eux.  Ce qui ne l’empêchait nullement d’avoir du caractère. Indépendante, elle savait, comme ses ancêtres, décliner les verbes résister et durer.

 

Ma tante eut néanmoins la faiblesse de s’incliner devant deux passions – je ne parle pas  des passions amoureuses qu’elle suscita, ô combien ! – mais de celles qui sollicitent la curiosité et l’intérêt : la nature et les voyages. Il est vrai qu’en ce qui concerne la nature, elle avait été gâtée puisqu’elle avait eu – comme sa jeune soeur, ma mère – le privilège de naître au cœur d’un parc paysagé, l’un des plus beaux qui soit, dessiné par un père qui, en ce domaine, était un magicien.  N’avait-elle pas grandi au milieu des fleurs et des bosquets et, malgré la Grande Guerre, traversé son enfance sans être privée de grand-chose.

 

C’est à l’adolescence que ses parents, ayant eu la mauvaise idée de se séparer, les difficultés se succédèrent sans rien enlever de son appétit de vivre et de son énergie. Quant aux voyages, elle en fit beaucoup et jusqu’à un âge avancé, ayant osé aussitôt après la Seconde Guerre mondiale parcourir seule, et à vélo solex, une grande partie de l’Espagne encore sous le régime de Franco. C’est son goût de l’aventure et de la liberté, qu’elle avait chevillé au corps, qui lui fit commettre quelques folies, mais que serait une vie sans elles !

 

Elle s’est éteinte comme une petite bougie au bout de sa flamme dans la quiétude de son grand âge, sans avoir jamais connu l’amertume ou l’acrimonie et avoir pleinement savouré les lendemains qui chantent. Aussi était-il inévitable qu’un jour le désir lui prenne de programmer un voyage dans l’au-delà, elle qui avait usé plus d’une paire de souliers à parcourir la planète terre. Si bien qu’après le Maroc et ses palais, la Norvège et ses fjords, la Turquie et ses harems, la Hollande et ses tulipes, la Suisse et ses grasses prairies, elle a choisi pour destination l’éden, ce jardin qui, par ses innombrables beautés, surpasse encore ceux créés par son père, un jardin idyllique où l’on goûte aux béatitudes éternelles. Nul besoin d’avion ou de de TGV pour s’y rendre, les anges s’en chargent d’un coup d’aile. Je l’imagine aujourd’hui toujours aussi souriante et gracieuse, se promenant en paix dans un éther où volettent les colombes, où s’épanouissent les corolles, où les aubes se lèvent à tout moment et où les clartés du soir sont pareilles à des confidentes qui s’attardent. Cette femme, qui aimait la joie, est partie sans regret ; elle me disait : le bonheur s’apprend comme le reste.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Ma tante et sa fille au mariage de mes parents

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Ma tante au mariage de sa fille. Ma mère est la dernière, au fond, à droite.

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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 13:05
Toujours plus à l'Est de Benjamin Pelletier

Le récit du périple en Corée d’un jeune Français parti enseigner notre langue à l’Alliance Française de Séoul, qui, avant de revenir au pays, a voulu explorer une partie de la péninsule. Une découverte d’un pays encore méconnu.

 

 

Toujours plus à l’Est

       Benjamin Pelletier (1975 - ….)

 

 

Benjamin Pelletier a passé un an à enseigner le français à l’Alliance française de Séoul, c’est  apparemment cette expérience qu’il raconte dans son ouvrage et, en tout premier lieu, sa découverte de la ville. « Le visage de Séoul ne se livre pas facilement », d’innombrables tours identiques et laides, construites pour différents usages, habitations, commerces, bureaux, bars, restaurants, salles de billard, … dégoulinantes de lumière occultent le paysage. Les rues, envahies de grosses voitures pompeuses et de passants pressés, renforcent cette impression et semblent valider l’image que les Occidentaux se font de ce pays neuf, émergeant, renaissant, après de multiples guerres qui ont laissé des stigmates profonds dans la population. Mais il faut se méfier des premières impressions, savoir être patient, s’aventurer ailleurs, dans l’autre partie de la ville, celle qui est encore très marquée par l’ancienne Corée, pour connaître la cité sous ses deux faces. Deux faces totalement opposées : « Ce contraste est aussi saisissant que si en plein quartier de la Défense se rencontraient la cahute d’un rebouteux et l’atelier d’un forgeron ».

 

 

Une fois la ville apprivoisée, lorsque l’auteur s’est habitué à son quartier de petites gens, loin de la cité envahie par les lignes droites, verticales et horizontales, il va à la rencontre des gens qui l’accueillent chaleureusement, sauf quand ils le confondent avec un Américain sensé leur rappeler la dernière guerre qui a meurtri le pays. Si l’on souhaite rencontrer les gens et échanger avec eux, il faut posséder au moins quelques mots et c’est une tâche ardue pour l’auteur qui, loin des méthodes rationnelles, découvre la langue avec les gens simples de son quartier qui lui enseignent l’origine de cette langue simplifiée au XVe  siècle qui ne sera adoptée définitivement qu’au XXe siècle. Les mots et la nourriture, les deux vecteurs essentiels de l’intégration dans une communauté, et les mots, comme le maniement des baguettes, cela s’apprend.

 

 

Visiter la Corée, c’est obligatoirement s’interroger sur la partition de la presqu’Ile en deux parties tellement différentes, totalement opposées. Benjamin a fait le pèlerinage, avec un groupe de touristes autochtones, il est monté au sommet de la montagne d’où l’on peut avoir la meilleure  vue sur la Corée du Nord et il a été fort surpris de constater que les habitants du sud n’éprouvent aucune émotion, aucune compassion, aucune haine, seulement une indifférence palpable, à l’endroit de leurs frères du nord. Alors, brusquement, je comprends mieux ce que je viens de lire dans la postface du livre de Bandi, « La dénonciation », racontant dans sept nouvelles la misère des Coréens du Nord, écrasés, torturés, humiliés, affamés,… par un régime en pleine folie. Ce texte a été passé en Corée du Sud, au péril de nombreuses vies, où il a été édité dans une quasi indifférence, la même que celle que Benjamin Pelletier a ressentie après avoir visité le point de vue sur la Corée du Nord. « Un coréen dira avec une humeur égale : Aujourd’hui, je suis allé voir la Corée du Nord et j’ai mangé des pastèques, tout comme il dirait : je suis allé au supermarché et j’ai acheté des nouilles ».

 

 

Avant de revenir au pays, l’auteur nous propose un voyage touristique, culturel et historique dans la province coréenne. Outre les descriptions des paysages et des villes, il nous livre des réflexions personnelles, des faits historiques, des éléments de culture, des légendes, des traditions qui ne sont jamais arrivés jusqu’aux rives de l’Europe. Benjamin me semblait très enthousiaste à son arrivée à Séoul, il était heureux de découvrir une langue nouvelle, de rencontrer des gens accueillants, nourris d’une autre culture, de découvrir une autre façon de vivre et surtout de se nourrir. A son retour à Séoul, après son périple touristique, on a l’impression que le ressort est brisé, il n’a rien retrouvé dans son quartier : la grand-mère de l’immeuble est décédée, le petit bistrot traditionnel a été rasé, les tours envahissent le quartier… l’enthousiasme est passé, le retour au pays s’impose. Mais il repartira riche d’une belle expérience, ayant compris qu’ici ou ailleurs, il sera toujours lui-même avec ses forces et ses faiblesses et que l’humanité bute toujours sur les mêmes problèmes où que ce soit sur la planète. Un bon témoignage sur la vie en Corée en 2015 et une pensée gravée par les Chinois en 1431 qui devrait nous faire réfléchir : « Traiter avec douceur les gens lointains ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 08:05
La dénonciation de Bandi

Bandi c’est un peu le Soljenistyne coréen, il a réussi à faire passer ses textes par-dessus le mur qui sépare les deux partie de la Corée pour informer l’opinion publique des galères que vivent les Coréens sous la dictature des Kim, père et fils. Un témoignage unique et très poignant.

 

 

La dénonciation

   Bandi (1950 - ….)

 

Le préfacier présente Bandi comme le Soljenitsyne nord-coréen car, comme lui, il a fait sortir ses textes de son pays pour dénoncer la cruauté, l’injustice, la cupidité du régime dictatorial qui y sévit. En coréen Bandi signifie luciole, c’est le pseudonyme choisi par cet écrivain clandestin, vivant toujours dans la partie nord de la presqu’île, qui essaie de faire comprendre au reste du monde l’étendue de la souffrance de son peuple. Son manuscrit se compose de sept nouvelles dénonçant la dictature autoritaire et cruelle du parti unique au pouvoir et toutes les aberrations du régime.  Dans un court prologue en vers, il explique sa démarche :

 

 Je vis en Corée du Nord depuis cinquante ans,

Comme une machine parlante,

Comme un homme attelé à un joug.

J’ai écrit ces histoires,

Poussé non par le talent,

Mais par l’indignation,

Et je ne me suis pas servi d’une plume et d’encre,

Mais de mes os et de mes larmes de sang. »

 

Ses nouvelles décrivent des faits certainement inspirés d’événements qu’il a vécus ou qu’il a connus, c’est un condensé de toutes les misères qui peuvent s’abattre à tout moment, sans réelles raisons, aveuglément, arbitrairement, sur  n’importe quel citoyen qui n’est pas ostensiblement protégé par le régime.

 

Un vieux cocher, qui vient de recevoir sa treizième médaille, abat l’arbre totem qu’il avait planté dans son jardin en souvenir de son inscription au parti, parce qu’il réalise subitement que sa vie n’a été qu’un leurre, qu’il a sué sang et eau chaque jour espérant des jours radieux qui ne sont jamais venus, alors qu’il ne peut même pas chauffer sa chambre.

 

Un couple doit élever un enfant qui a la phobie des portraits de Karl Marx et du dictateur coréen, ils ne pourront pas longtemps cacher cette lourde tare et devront en assumer les conséquences. « Nous préférons tous mourir et oublier la vie d’ici plutôt que de continuer à vivre ce calvaire ».

 

Un homme, devenu mineur contre sa volonté, veut retourner au pays visiter sa mère qui se meurt, mais l’administration lui refuse le titre de voyage nécessaire. Une longue et cruelle épopée commence alors  pour lui.

 

Une femme subit les pires tourments pour que le mari, qu’elle aime, n’apprenne pas l’indignation qui la frappe parce qu’un membre de sa famille est considéré comme ennemi du régime. L’opprobre est héréditaire en Corée du Nord.

 

Une vieille femme abandonne son mari et sa petite-fille coincée dans une foule compressée et affamée pour aller chercher des victuailles, elle est rejointe par le cortège du Grand Leader qui l’invite à bord d’une voiture et la place sous sa protection. Elle est instrumentalisée par la propagande gouvernementale alors que son mari et sa petite-fille sont piétinés par la foule affamée. Elle culpabilise d’être la vedette d’une cause qu’elle réprouve et qu’elle n’a pas choisie.

 

Tout le monde pleure le Grand Leader décédé, tout le monde feint de pleurer le Grand Leader, même ceux qui souffrent cruellement pour une raison personnelle. Il est obligatoire de pleurer la mort du Grand Leader. « N’avez-vous pas peur de cette réalité qui transforme les gens du peuple en comédiens hors pair, capables de simuler le chagrin à la perfection ? »

 

Un technicien de haut niveau est déporté parce que le frère de sa femme a fui vers le Sud, il travaille comme un forcené pour nourrir la population de la région mais reste le bouc-émissaire qui  endossera les incapacités des dirigeants locaux.

 

Bandi ne sait pas que depuis longtemps les exactions des régimes communistes totalitaires sont connus de tous, aussi insiste-t-il vivement pour que nous lisions ses textes, en espérant que nous prendrons conscience de l’étendue de la souffrance de son pays.

« Mais, cher lecteur,

Je t’en prie, lis-les ! »

 

Il n’a certes pas la plume de Soljenitsyne même si ses nouvelles sont d’excellente facture ; il m’a surtout fait penser à quelques auteurs albanais (Helena Gushi-Kadaré, Bessa Myftiu, Ylljet Aliçka,…) qui ont rapporté les exactions d’Enver Hodjai ressemblant étonnamment à celles des Kim père et fils. Les Coréens du sud ont lu ces textes en 2014 et ne sont pas spécialement émus. Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine chronique consacrée à un livre que Benjamin Pelletier a rédigé après un séjour d’un an à Séoul. Espérons que l’opinion publique française et européenne sera plus réceptive au message désespéré de cet auteur qui endosse des risques énormes, avec d’autres évidemment, pour nous faire passer ces ouvrages. Accepter la prière de Bandi, lire ses textes, c’est déjà compatir, c’est déjà résister, c’est déjà lutter avec lui et c’est aussi un excellent moment de lecture car ses nouvelles sont très poignantes et émouvantes.

« Ce champignon rouge arrachez-le ! Ce champignon toxique, arrachez-le de cette terre, de toute la planète, pour toujours ! »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:41
Arrêt sur image - La traversée des apparences

Il avait fallu se rendre à l’évidence, Charles laissait des dettes. Le notaire de famille, avec lequel Marie-Liesse s’entretenait, ne cachait pas son inquiétude : la somme était d’importance et les délais octroyés par les créanciers ne permettaient pas d’épiloguer sans fin sur les désagréments que causait cette révélation. Marie-Liesse, qui avait toujours été tenue à l’écart des décisions maritales, se voyait plongée dans un imbroglio de tracasseries qu’autant que faire se peut Adeline Charme, sa dame de compagnie, s’employait à démêler. Mais tôt ou tard il faudrait rembourser et – hélas ! – les ressources des Chaumet s’étaient amenuisées au fil du temps. En effet, pour payer les embellissements de la demeure du Plessis, la vie fastueuse qu’ils y avaient menée depuis la disparition de Charlotte et ses coups de cœur de collectionneur, Charles avait vendu les fermes et la plupart des terres. Même l’enceinte, où Renée régnait en maîtresse absolue, n’avait pas été épargnée. Après l’installation du chauffage central, jugeant les anciennes cuisines démodées, Charles avait imposé à la vieille domestique un véritable laboratoire presse-bouton qui n’avait eu pour résultat que d’altérer son humeur et la pénétrer d’une nostalgie qui ne la quitterait plus. A moins de priver le Plessis de ses objets d’art, il n’y avait d’autre solution que de liquider les actions Amory que Marie-Liesse détenait depuis sa majorité et qui faisaient d’elle une actionnaire à ménager. Mais pareille décision lui répugnait. Son père, en lui offrant ces parts, l’avait bel et bien associée à ses biscuiteries et s’en défaire équivalait à rompre le lien qui la rattachait à l’industrie familiale et se priver du seul acquit que celui-ci avait eu à cœur de lui consentir. Son notaire comprenait ses réticences mais, comme on ne pouvait reculer l’échéance, mieux valait se couper un bras que de voir fondre sur le patrimoine une horde de greffiers et d’hommes de loi qui auraient tôt fait de répandre autour de la famille des relents de scandale. Un tel argument ne pouvait qu’ébranler l’épouse de Charles et l’inciter à prendre au plus vite une décision, celle de vendre ses actions qui, d’après ce que lui disait maître Lumel, avaient perdu de leur valeur et risquaient à l’avenir d’en perdre davantage.

 

(…)

 

Au Plessis, la gêne ne continuait pas moins à se faire sentir. Les actions ayant été vendues pour éponger les dettes, il ne restait pour vivre qu’un petit excédent que les dépenses courantes mettaient à mal plus vite que prévu. Par souci d’économie, on avait renoncé aux services de la femme de ménage et on ne recourait à ceux du jardinier que deux ou trois fois l’an, afin qu’il défriche les sous-bois et fauche la prairie, car on n’osait plus appeler pelouse les herbes folles qui proliféraient devant la maison. Anne-Clémence contemplait avec nostalgie les allées envahies de chiendent, les taillis en friche, la colonisation progressive du lierre qui, non content de s’épandre sur le sol et d’y former une natte épaisse, montait à l’assaut des troncs. Le Plessis s’était ensauvagé, ainsi que la forêt de Chantepleure abandonnée par la commune et livrée à la multiplication des rouettes et des drageons. Curieusement, c’est dans un décor à l’opposé de celui qu’il s’était plu à parachever, qu’Anne-Clémence évoquait le plus tendrement le souvenir de son père et ce sont dans les cahiers, qu’elle glissait dans ses poches, qu’elle lui prêtait une existence qu’il n’avait jamais eue, une chair désirante qu’il n’avait pas osé assumer. Comme elle aurait aimé cheminer à ses côtés, sentant avec l’âge fléchir sa taille, sa marche devenir plus hésitante, sa voix plus sourde et leur intimité plus grande d’être confrontés à ces infirmités. Elle l’imaginait s’avançant dans l’allée, appuyé à son bras, les rides ayant atténué les sévérités d’un visage volontiers solennel, tous deux s’attardant sous les frondaisons que la lumière de mars faisait revenir à la vie. La nature sortait de sa dormance végétale comme d’une extase prolongée. De ses pores, on sentait la vitalité sourdre, des frissons de sève passer sous l’écorce des bouleaux poudrés d’un blanc lunaire ou sous la livrée rousse des cyprès chauves. Bientôt la beauté graphique des bois serait remplacée par l’effusion des pousses printanières. Partout des gemmes croîtraient sur les membres décharnés des arbres, pareils à des mâtures sans voile. La touffeur des bois ne s’en refermerait que plus vivement sur elle. Ici se devinait encore palpable la peur imaginaire des enfants que leurs jeux invitaient à ces évasions. Aussi, à l’image de Charles, se superposait celle de Louis émergeant des eaux tranquilles pour la convier à l’un de ces exodes qu’ils aimaient à partager. Et c’était toujours la même émotion qu’elle éprouvait lorsque, remontant vers la maison, elle l’apercevait se dévoilant à peine dans l’enchevêtrement végétal et qu’elle voyait poindre une lumière venant de la chambre de Marie-Liesse comme une fragile étoile.

 

(…)

Arrêt sur image - La traversée des apparences

Au fil des années, les difficultés ne cessant de devenir plus alarmantes, Marie-Liesse avait cédé aux suggestions de sa dame de compagnie et convié un expert dans le but de liquider les collections de son mari et de récupérer un peu de l’argent qu’il avait inconsidérément dissipé. Ce dernier avait procédé à l’évaluation des œuvres dont l’estimation mettrait à l’abri du besoin la mère et la fille, à condition que le fruit de la vente soit géré avec compétence. A quelque temps de là, une entreprise spécialisée dans les manutentions délicates, recommandée par le commissaire-priseur, était venue enlever les livres, les tableaux, les objets d’art. C’est Anne-Clémence qui s’était chargée d’envelopper dans du papier kraft les deux mille trente-quatre volumes de la bibliothèque paternelle. Entre ses mains étaient passées les soixante-dix tomes de Voltaire, les douze de Plutarque, les vingt de Saint-Simon et de Rousseau, les trente de Sainte-Beuve. La jeune femme avait l’impression qu’en l’espace de quelques heures s’était établi le seul contact vivant qu’elle ait eu avec son père. En lisant à voix haute des paragraphes entiers, en s’attardant à contempler les pages jaunies par le temps, dont certaines étaient annotées par l’écrivain lui-même, elle se prenait à imaginer les regards successifs qui avaient parcouru ces lignes, les esprits qui s’y étaient attardés et subodorait la longue chaîne d’initiés qui descendait jusqu’à elle. C’était une forme d’intemporalité qu’elle tenait là, une longue mélopée de l’intelligence qui, depuis le fond des âges, l’assurait que l’esprit poursuit son adage bien au-delà de la vie terrestre. Puis, quand les livres avaient été emballés dans leur livrée de papier, les déménageurs avaient sorti des camions des caisses en bois, semblables à des cercueils. On avait déposé chaque exemplaire à l’intérieur et cloué les couvercles et Anne-Clémence avait vu les caisses quitter une à une la bibliothèque. Ainsi s’en allait, bien des années après la date de sa disparition officielle, le corps spirituel de Charles. C’est seulement ce jour-là que sa fille s’était sentie orpheline et d’autant plus désemparée que cette vente lui apparaissait comme un sacrilège.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (extraits de « Le jardin d’incertitude » - roman)

 

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Arrêt sur image - La traversée des apparences
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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 08:14
Les effrois de la glace et des ténèbres de Christoph Ransmayr

Brrr !!!! Je suis enfin sorti, congelé et terrifié,  de l’enfer glacé du Grand Nord et de ce roman où, son auteur, selon une note liminaire, « raconte deux histoires à la fois parallèles et imbriquées, encadrées l’une dans l’autre et constamment reliées par le biais d’un narrateur omniprésent... D’une part, le voyage en 1981 de Joseph Mazzini, personnage fictif vers le cercle polaire arctique et, d’autre part, l’épopée de l’expédition Payer-Weyprecht » qui resta bloquée deux ans an nord de la Nouvelle-Zemble et découvrit en août 1873 la Terre François-Joseph à plus de 79° de latitude nord.

 

 

                        LES EFFROIS DE LA GLACE ET DES TENEBRES

                                     de CHISTOPH RANSMAYR

 

                            

Ce roman est presque un récit d’expédition, il propose de nombreux textes documentaires évoquant le contexte et l’expédition, il cite notamment de larges extraits des écrits des acteurs  de l’aventure, notamment Payer, Commandant de l’expédition sur terre, et Weyprecht, Commandant de l’expédition sur mer, mais aussi de Haller, premier chasseur, et de certains autres membres de l’équipage. Le texte est en majeure partie consacré à la tragique épopée des marins de l’Amiral  Tegetthoff qui s’aventurèrent vers des latitudes où personne n’était encore allé, dans des conditions qui peuvent apparaître au-delà de l’extrême. Le voyage de Mazzini occupe relativement peu de place dans le roman et n’est là, à mon sens, que pour apporter une couleur romanesque au texte sans rien ajouter au récit du voyage des aventuriers. Le lecteur s’attache inéluctablement au sort de ces pauvres bougres perdus au milieu de l’immensité la plus hostile avec des moyens techniques encore bien sommaires, frissonne avec eux, souffre avec eux, gèle avec eux, dépérit avec eux, tombe malade, subit la nature dans toute sa furie.

 

Ce texte écrit tout à la gloire de cette expédition austro-hongroise qui reçut un triomphe à son retour mais qui fut bien vite oubliée, certains lui contestant même l’existence des terres découvertes, met en évidence la folie de celui qui conduisit ses troupes au-delà des limites de l’humanité. Mais ceci semble être le propre de tous les grands découvreurs qui moururent en chemin ou découvrirent de nouvelles terres, de nouvelles routes, de nouveaux passages ou gravirent des sommets jusque-là inaccessibles.

 

Aussi est-ce un livre d’aventure qu’un roman, même si l’expédition solitaire de Mazzini apporte une touche fictive à ce récit très pragmatique. L’auteur va jusqu’à  lister  les passagers à bord du bateau, chiens y compris, dresse la biographie des principaux membres, recense les diverses expéditions qui ont essayé de forcer le passage de l’est ou de l’ouest pour rejoindre l’Atlantique et le Pacifique. La note fictive est apportée pour mesurer ce qui fut à l’aune de ce qui aurait pu être. «  Ce récit est  un procès du passé, un examen attentif, une pesée, une supposition, un jeu avec les possibilités de la réalité. Car la grandeur et le tragique, de même que le ridicule de ce qui s’est passé se mesure à ce qui aurait pu se passer ».

 

J’aurais aimé que ce texte souffle un peu plus fort le vent de l’aventure, de l’épopée, on sent bien la météo qui se déchaîne mais le ton reste, à mon avis, trop documentaire, le tourbillon glace, terrorise mais n’emporte pas. Ransmayr se contente de décrire le plan pratique, cherche l’intérêt que peuvent avoir de telles expéditions, s’interroge sur leur sens et leur coût en souffrance et en vies humaines. « Il est temps de rompre avec de telles traditions et d’emprunter d’autres voies scientifiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Car on ne saurait servir la recherche et le progrès en provoquant sans cesse de nouvelles pertes en hommes et en matériel ». Et pourtant, il faut toujours un grain de folie, parfois même un gros grain, pour que le monde bouge, avance, regarde derrière les portes, derrière les montagnes, au-delà des mers et des glaces et que les pionniers emmènent l’humanité vers son avenir.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Christoph Ransmayr, écrivain autrichien.

Christoph Ransmayr, écrivain autrichien.

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