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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:48

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Nous poursuivons notre périple littéraire sur les vastes étendues maritimes des mers du sud, passant de l’Océan Pacifique à l’Océan Indien en concentrant notre attention sur Maurice pour la simple et seule raison que je n’ai lu que des livres en provenance de cette île. Si, un jour, je repasse par là, je pense que je trouverai d’autres ouvrages à vous proposer. Mais, en attendant, je vais, en compagnie de Natacha Aplana, vous emmener à la rencontre de trois autres écrivains mauriciens  qui ont retenu mon attention : Abhimanyu Unnuth qui relate dans un roman très instructif la difficile intégration des populations indiennes qui, désormais, gouvernent l’île ; Ananda Devi, la prolifique auteure qui nous raconte le mal être des femmes aux approches de la ménopause ; et Carl De Souza qui nous rappelle les difficiles journées d’émeute que Maurice connut en février 1999 après le décès d’un chanteur emprisonné.

 

La noce d’Anna

Natacha Aplana (1973 - ….)

« Aujourd’hui, 21 avril, je marie ma fille. » « Je l’aime tant, ma fille, je ne voudrais pas qu’elle s’en aille, … ». J’ai peur, j’ai peur, elle est si jeune, vingt-deux ans, elle n’a pas connu la vie, elle n’a pas connu d’autres amours, d’autres corps, d’autres sentiments. Elle n’a pas souffert, elle n’a pas assez ri, elle ne s’est pas abandonnée à la vie. Elle va se lier pour toujours avec l’amour de sa vie, ce petit huissier trop poli, trop honnête, trop sérieux, trop adulte, elle va mettre son corps en cage. J’ai peur qu’elle ne soit pas heureuse et qu’elle refasse les erreurs que j’ai faites à vingt ans avec mon premier amour qui m’a donné cette fille et qui l’ignore encore. Je ne l’ai certainement pas assez aimée, je l’ai laissée seule pour m’évader dans les histoires que je bâtissais pour construire mes romans. Elle va me laisser seule à son tour, elle va m’oublier comme j’ai oublié les miens là-bas sur cette belle île en fleur. Déjà, elle a réglé tous les détails de la cérémonie, je suis devenue encombrante, elle a peur que je gâche sa fête. C’est elle qui est désormais l’adulte qui décide et moi qui dois obéir, écouter et subir, je suis déjà la vieille qu’on surveille pour ne pas qu’elle  fasse des sottises et pourtant je peux encore séduire bien que je n’aie guère gâté mon corps qui dut lui aussi subir mes évasions littéraires. Mais, dans toute cette foule qu’elle a réunie, je ne connais presque personne, je suis redevenue l’étrangère et l’angoisse de ma solitude future me harcèle à nouveau car le temps vite a passé, où est la petite fille innocente qui me donnait toute sa confiance ? Et pourtant elle m’aime sans doute un peu, ma petite fille ! Une main s’égare dans mes cheveux qui se sont libérés du carcan du chignon pour couler sur mes épaules, un homme, beau, un brin négligé, y glisse ses doigts  ... je ferai l’amour à cet homme avant la fin de la noce !

 

Sueurs et sang – Abhimanyu Unnuth (1937 - ….)

Ce livre raconte une page fondamentale de l’histoire de Maurice, l’arrivée des volontaires indiens qui ont répondu à l’appel des colons pour exploiter les plantations de l’île. Parvenus sur les lieux, ces pauvres Tamouls, qui pensaient construire leur avenir en ce lieu, ont vite été transformés en véritables esclaves. C’est leur lutte pour la liberté et leur dignité qu’Abhimanyu Unnuth met en scène dans ce roman. Une lutte contre les colons oppresseurs, également un combat contre la résignation des Indiens qui acceptent trop facilement le sort qu’on leur impose. Une lutte en deux temps : celle du père, puis celle du fils qui reprend la lutte après l’assassinat du père.

Indian tango – Ananda Devi (1957 - ….)

Un auteur anonyme (mais l’est-il réellement ?), peu lu et mal connu, s’est réfugié à Delhi pour redonner sens à sa vie. A Delhi, Subhadra déambule dans les rues en suivant une femme, l’auteur, qui, comme elle, admire les sitars dans la devanture d’un magasin d’instruments de musique. Subhadra supporte très mal le passage de la cinquantaine, son corps commence à se détériorer, aussi est-elle mal dans son corps, mal dans son être, et veut-elle changer de vie afin d'exister différemment, L’attirance pour cette femme, qu’elle identifie à un personnage de film, et les sitars pourraient être le moteur d’une nouvelle forme d’existence.

Ananda, dresse un portrait très fort de la femme qui voit la ménopause arriver comme le début du chemin qui conduit à la mort et a l’impression de n’avoir rien fait de sa vie et de n’y avoir pas même goûté. Une ode à la féminité que toutes les croyances ont essayé d’occulter pour faire croire aux femmes que la chasteté était garante d’une vie meilleure dans l’au-delà. L’angoisse de la romancière non reconnue, de l’écrivain sans lecteur.

Les jours Kaya – Carl De Souza (1949 - ….)

En février 1979, à Maurice, un jeune chanteur rasta est arrêté et emprisonné pour avoir fumé un joint en public. Il décède peu après dans sa geôle provoquant une violente émeute de la jeunesse mauricienne. Carl De Souza raconte ces jours d’émeute à travers l’odyssée de la sœur du chanteur qui part dans la nuit, au mépris de tous les dangers, à la recherche de son frère disparu, dont elle ignore le sort. Une plongée dans le monde des adultes où elle côtoie la violence, l’intolérance, le racisme, l’hostilité entre les communautés. L’envers de l’île radieuse que nous proposent régulièrement les marchands de séjours enchanteurs. Un parcours initiatique qui la fera grandir vite, trop vite peut-être.

Denis BILLAMBOZ  -  à la semaine prochaine afin de poursuivre notre périple littéraire autour du monde  -

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 08:36

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" Le sacré est ce qui donne vie et ce qui la ravit " ( Roger Caillois) 

  

L'Occident a-t-il évacué le sacré de ses préoccupations ? Certaines orientations pourraient nous le laisser craindre.  Il semblerait, en effet, que le  questionnement existentiel, qui incitait l'homme à s'interroger avec perplexité sur ses origines et sa finalité, ne soit plus d'actualité, puisque l'opinion en vogue tente d'accréditer avec force argumentation l'idée que l'univers est vide de toute pensée et que nou roulons vers le néant, nous condamnant, si nous n'y prenons garde, à n'être plus que des citoyens consommateurs qu'il serait aisé d'asservir comme une masse humaine aussi homogène que possible, astreinte à un prêt-à-penser égalitaire. Voilà ce qui risque de se produire, à plus ou moins brève échéance, si l'homme s'éloigne de ce qui, jusqu'alors, en avait fait une créature à part sur notre planète, pour la raison qu'elle peut, tout à la fois, se penser et penser l'univers, se tourner vers le passé aussi bien que se projeter dans l'avenir, et s'imaginer un destin qui outrepasse les frontières fixées par la matière. Un être qui unit chair et esprit.

 


Surprenant que de nos jours, certains jugent superflu l'enseignement de l'histoire qui, de tout temps, a répondu à la problématique d'une époque et d'un lieu donné ; d'autant que dans un monde qui tend à devenir unique et où les problèmes sont globaux, il est capital de se rappeler les parcours différenciés, ce qui singularise et distingue les nations et les peuples les uns des autres, dans le respect de ce qui, dissemblable de nous, nous reste néanmoins proche. N'oublions jamais que l'uniformalisme peut devenir un totalitarisme, dont l'objectif serait de métisser les populations afin de les dissoudre et de les standardiser. Si la conquête de la liberté, sans laquelle l'homme ne peut être une personne, comporte des risques et doit être soumise au doute méthodique, elle ne peut pas être écartée davantage que le sacré de la conceptuelle humaine. Il semble impossible qu'un quelconque avenir - respectueux de l'être - s'envisage sans qu'y soient étroitement associées ces deux notions. N'est-ce pas grâce à l'esprit de liberté que l'on pourra susciter des comportements et des modes de participation basés sur le respect d'autrui et n'est-ce pas grâce à la contribution de chacun que l'on trouvera des solutions aux problèmes qui nous sont communs ? Si je comprends mon prochain en ce qui le distingue de moi et s'il me comprend de la même façon, nous pouvons dialoguer, collaborer, nous mettre d'accord sans perdre une identité à laquelle nous ne saurions renoncer, de façon à bâtir une maison planétaire habitable et supportable, en évitant les rivalités ethniques. Nous savons trop bien, désormais, que notre planète est une, elle est donc la maison commune de l'humanité que nous devons administrer, sans évacuer les valeurs qui ont fondé les grandes civilisations et sans refuser, à chaque peuple, de rester lui-même. Et ces valeurs reposent toutes sur les notions de liberté et de sacré. Sans sa relation au sacré, l'homme n'est qu'une enveloppe vide, sans l'exercice d'une liberté contrôlée, il serait rapidement la victime d'un système déshumanisé, bien incapable de gérer ce que l'on appelle communément le potentiel humain.

 


On a connu cela dans un passé encore proche. En effet, le communisme et le nazisme, qui ont dénaturé le XXe siècle, sont les deux seules idéologies qui se sont refusées, l'une et l'autre, à respecter la liberté individuelle et à se référer à une quelconque relation avec la transcendance. Et on sait où elles ont mené les hommes...

 


Or le mondialisme (qu'il ne faut pas confondre avec la mondialisation, échanges commerciaux légitimes entre les pays) risque d'être une idéologie de nature assez proche, que gouvernerait une synarchie technocratique imposée par la haute finance internationale. C'est un autre danger que nous ne devons pas écarter, aussi avons-nous le devoir de rester vigilants. Comment ? En puisant dans notre passé, notre mémoire, notre histoire, les valeurs qui ont servi d'assises aux civilisations et, à la nôtre en particulier, en nous refusant à dilapider un héritage qui nous a fait héritiers. Le refus du conservatisme est une hérésie, car, privée des structures du passé, la modernité n'est qu'une bulle artificielle, illusoire et éphémère. Et comment ne pas se rappeler que l'on ne dure qu'en se prolongeant, et que celui qui ne voit pas loin dans ce qui est passé ne verra pas loin dans ce qui est à venir, se jetant à corps perdu dans une fuite en avant sans motivation et sans but. Parions que le passé, dont nous disons tant de mal, sans le bien évaluer ou le bien connaître, est la seule lumière en mesure d'éclairer l'actualité...de demain.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 10:21

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Luc Ferry, ex-ministre de l'éducation nationale, professeur, auteur d'une abondante bibliographie cherche à ré-introduire la philosophie dans les affaires de la cité et la conduite des coeurs. Rien que cela !  A ses yeux la philosophie doit redevenir ce qu'elle était à Athènes, il y a deux mille cinq cents ans : un art de vivre et de mourir. Autrement dit une école de sagesse. Pour ce faire, rien n'est plus fécond que de se plonger dans les grands mythes qui sont à la source du " miracle grec ".

 

Au commencement était les mythes - nous dit-il. Ce sont des histoires littéraires, bien sûr, mais qui tentent toutes de répondre à une question philosophique fondamentale, celle de savoir ce qu'est " une vie bonne" pour les mortels. La mythologie grecque va ainsi préformer l'interrogation philosophique la plus fondamentale, celle qui va de Parménide aux stoïciens, en passant par Platon et Aristote.
L'expression " vie bonne" renvoie à une interrogation qui n'est pas seulement morale, mais qui touche à la question du sens. Il ne s'agit pas tant de respect de l'autre que de chercher le sens de la vie pour des êtres qui vont mourir et qui ont peur de la mort. L'idée qui va dominer la mythologie et que la philosophie va reprendre quasi intégralement, c'est celle qui vient de la Théogonie d'Hésiode. Hésiode raconte la naissance des dieux, puis la guerre que deux générations de dieux vont se livrer. La première, composée par les Titans, dieux violents et guerriers, la seconde qui réunit les Olympiens, fils des Titans, conduite par Zeus. Les Olympiens vont faire la guerre aux Titans pour établir un partage juste et paisible du monde. A Gaïa reviendra la terre, à Ouranos le ciel, à Poséidon la mer etc. Ce qui va naître alors dans l'espace intellectuel, culturel, moral et même métaphysique grec est l'idée de cosmos, c'est-à-dire l'idée que l'univers tout entier n'est plus un chaos, mais qu'il est au contraire harmonieux, juste, beau et bon. C'est cette idée de cosmos qui permet de répondre à l'interrogation sur " la vie bonne". Le sens de la vie va se définir comme la mise en harmonie de soi. C'est le sens de la quête d'Ulysse. Que fait-il, sinon chercher à regagner sa place dans l'ordre cosmique. Il a été déplacé par la guerre de Troie, il va mettre vingt ans à retourner chez lui, dans son lieu d'origine, Ithaque, afin de se réajuster à l'ordre du monde, tout simplement. Car, au fond, que disent les stoïciens ? Qu'une vie réussie, c'est une vie en harmonie avec l'ordre cosmique. D'où les trois pans de leur philosophie. D'abord, la théorie, qui est la contemplation du monde pour déterminer où se trouve notre place. Ensuite, la morale, qui est l'ajustement à cet ordre du monde. Enfin, la question du salut : qu'est-ce qui nous sauve de la mort ? Ce message formulé rationnellement par les stoïciens, c'est celui que l'on retrouve avec des accents encore cultuels et religieux, dans les grands mythes fondateurs grecs que sont l'Odyssée et la Théogonie.


Lorsque Zeus gagne la guerre contre les Titans, il fait apparaître que le monde est un ordre cosmique harmonieux, juste et beau. Ce monde est divin, en ce sens que nous, les humains, ne l'avons pas créé nous-mêmes. Mais ce divin-là n'est pas incarné dans une personne comme dans le Christianisme ; il est la structure anonyme et aveugle du monde. La première rupture, que le Christianisme instaure par rapport au divin grec, réside dans l'incarnation. Cette rupture va tout changer, et la problématique de la morale et la problématique du salut, puisque ce divin, incarné dans la personne du Christ, ne sera plus appréhendé par la raison, d'où la mort de la philosophie, si l'on peut dire, mais par la foi, fides, la confiance.


L'autre rupture est l'idée moderne d'égalité que pose le Christianisme. Et aussi d'humanité. On va inventer en même temps l'idée moderne d'humanité et la valorisation du travail. C'est la parabole des talents qui raconte l'histoire d'un maître qui part en voyage et confie des sommes d'argent à ses trois serviteurs. Losqu'il revient il demande des comptes. Que signifie cette parabole ? Simplement une rupture radicale avec le monde aristocratique pour lequel ce qui fait la dignité d'un être, c'est ce qu'il a reçu au départ, à savoir les talents ou les dons naturels. L'aristocrate est bien né, ou bien doué. Il y a une hiérarchie naturelle des êtres. Ce que la parabole des talents introduit est l'idée que ce qui fonde la dignité est non ce que l'on a reçu mais ce que l'on a fait. La liberté plutôt que la nature. Du coup, on invente à la fois l'idée d'humanité, l'idée d'égale dignité des êtres et la valorisation du travail.

Une nouvelle étape est franchie. Mais celle qui est la plus importante selon moi - poursuit Luc Ferry - après la réconciliation des grecs et des chrétiens, c'est la révolution qui a eu lieu au XIIe siècle où se pose l'idée qu'il faut désormais explorer la nature par la raison. Pourquoi : parce que la splendeur de la nature en tant que création divine doit porter les traces de la divinité du créateur. Elle ne peut pas être l'effet du hasard. Il n'y a plus alors de raison pour que raison et foi se contredisent. On trouve déjà là le thème qui sera cher à Pasteur qu'un peu de science éloigne de Dieu, mais que beaucoup nous y ramène. Ce qui sera repris dans l'avant-dernière encyclique de Jean-Paul II - Fides et ratio - foi et raison.

D'une certaine façon, il est visible que la modernité n'est jamais parvenue à saper le christianisme. Il y a aujourd'hui dans le monde à peu près 2 milliards de chrétiens. S'il y a une déchristianisation en Europe, elle est néanmoins à relativiser. Car si la quantité a diminué, la qualité a augmenté. Il y a aujourd'hui plus de chrétiens de conviction que d'habitude. Mais ce qui se passe, tout particulièrement avec la révolution scientifique des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est que les dogmes chrétiens, notamment les arguments d'autorité, vont être plongés dans un acide, celui des Lumières et de l'esprit critique auxquels ils ne résisteront pas : du moins pas entièrement.
Cela se fera en deux temps : d'abord de Descartes à Hegel et avec les Lumières, qui sont pour une bonne part, une sécularisation de la religion chrétienne ; puis avec la philosophie contemporaine, de Schopenhauer jusqu'à Heidegger, qui coïncide avec une sécularisation de cette première sécularisation. On peut le voir chez Nietzsche dans ce qu'il appelle la critique du nihilisme.

Mais une fois que l'on a tout déconstruit, que reste-t-il ? Eh bien ce qui va apparaître n'est rien de moins que la sacralisation de l'humain, qui n'est pas pour autant idolâtrie, mais la conviction que les seules raisons qui méritent que l'on risque sa vie ne sont plus Dieu, la Patrie ou la Révolution, mais bien les êtres humains eux-mêmes. Le sacré s'incarne dorénavant dans les proches, et aussi le prochain qui est le contraire du proche, celui qu'on ne connaît pas, comme en témoigne l'humanitaire. Nous assistons à l'émergence d'un sacré à visage humain qui requiert une spiritualité d'un autre type. Lequel ?
La philosophie, disait Hegel, c'est notre temps saisi par la pensée. Notre époque appelle un humanisme d'un genre nouveau. Non plus l'humanisme des Lumières, de Voltaire et de Kant, qui était un humanisme de la raison et des droits, mais un humanisme du coeur et de la transcendance de l'autre. Bref, de l'amour. Nous vivons un tout nouvel âge de l'humanisme. C'est une révolution comme il en arrive peu, peut-être une fois tous les mille ans.

 

Voici la thèse que soutient avec talent un philosophe que je respecte infiniment, mais qui me paraît être trop optimiste, hélas ! Car notre époque ne dessine pas le visage de cet humanisme du coeur et de la transcendance, à l'heure où rarement la violence n'a été aussi présente, ni l'égoïsme si  habituel, ni le goût du profit si prononcé. Et l'on sait d'autre part que l'humanitaire, sous des dehors très estimables, n'est pas toujours dénué d'intérêts moins avouables et que le droit d'ingérence conduit le plus souvent à la catastrophe. Finalement, à écouter ce très sympathique philosophe, nous ne ferions rien d'autre que de revenir au vieux précepte chrétien : aimez-vous les uns, les autres. Mais cela fait vingt siècles que l'on s'y emploie sans grand résultat.

 

 

De Luc FERRY à  lire : 

La sagesse des mythes  chez  Plon
La tentation du christianisme  ( avec Lucien Jerphagnon ) chez Grasset
Quel avenir pour le christianisme ( avec Philippe Barbarin ) chez Salvator

Combattre l'illetrisme ( 2009 ) chez Odile Jacob

La révolution de l'amour. Pour une spiritualité laïque ( 2010 ) chez Plon

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 09:23

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Lire sous le long nuage blanc

Toujours au cœur du Pacifique, nous accostons aujourd’hui dans un archipel certes plus modeste mais suffisamment important  pour générer une riche littérature issue du métissage entre les colons, principalement britanniques, et les autochtones maoris. Sur cette terre de l’hémisphère sud,  nous allons à la découverte d’une littérature qui exprime souvent la douleur et le mal de vivre que nous n’imaginions pas en Nouvelle-Zélande, lorsque nous la regardions de notre observatoire européen. En effet, « le pays des hommes du long nuage blanc », qui nous semblait plutôt idyllique, apparaît, à travers les écrits que je présente autrement plus nuancé, avec ses banlieues sordides, ses indigènes en marge de la société, ses métisses mal acceptés par les deux autres communautés que nous approcherons en suivant le sillage d’Alan Duff ; il nous mènera à la rencontre de deux autres écrivains qui ont, eux aussi, raconté la difficulté de vivre : Kirsty Gunn et Keri Hulme. Mais avant, nous ferons un petit détour pour fleurir la mémoire de Janet Frame qui nous a fait comprendre que les fous étaient parfois moins fous que ceux qui se croient sains d’esprit.

 

Les âmes brisées

Alan Duff (1950 - ….)

Beth a quitté son mari, Jack le Musclé, parce qu’il a violé leur fille qui n’a pas pu supporter cette salissure et s’est suicidée. Jack essaie de refaire sa vie en puisant dans les vertus physiques et morales que le rugby lui a enseignées quand il était encore un jeune gaillard plein de vitalité. Beth tente, elle aussi, de vivre encore, malgré le poids de cette fille partie, d’un fils tué dans la guerre des gangs et celui d’un abominable mari dont elle a dû se séparer.

Alan Duff, dans cette tragédie urbaine, démolit quelque peu la belle carte postale du « Pays du long nuage blanc » que nous avions imaginée en Europe, avec ses plages, ses volcans et ses farouches All Blacks. Il dépeint l’envers du décor, les banlieues d’Auckland où se sont agglutinés les maoris qui n’ont compris ni le mode de vie, ni la culture du nouveau peuple venu s’installer sur leurs îles. La drogue et l’alcool leur servent d’expédients pour calmer leurs angoisses et leurs craintes. La violence, qui leur permettait d’assurer leur survie dans un milieu rigoureux, ne leur sert plus, désormais, qu’à affirmer leur existence de marginaux dans des quartiers pourris où le racisme et le clanisme ont force de loi. Ici, le suicide est le moyen le plus rapide d’échapper à cette violence ordinaire et brutale et à cette misère sordide et incurable. Jake et Beth ont vu leurs filles respectives s’évader ainsi de ce monde où elles ne pouvaient plus s’épanouir.

Malgré le poids de leur drame, les héros vont rechercher l’issue qui les conduira hors du tunnel de la violence et de la misère, bien que les rites ancestraux et les perversions diverses, qui envahissent le quartier, ne leur faciliteront pas la route vers l’insertion dans un monde plus sain.


Cette lente et inéluctable érosion du peuple maori, « The bone people ou les hommes du long nuage blanc », selon le titre du livre de Keri Hulme qui traite lui aussi de ce drame et détaille les vices importés par les blancs, est racontée de façon  poignante par Alan Duff au long d’un récit à la fois acide et amer.

 

Visages noyés – Janet Frame (1924 – 2004)

Profondément marquée par la mort de deux de ses sœurs à dix ans d’intervalle, Janet Frame est internée et les médecins diagnostiquent une schizophrénie. Elle subit alors deux cents électrochocs et sa lobotomie est programmée, mais elle est sauvée de cette mutilation par un prix littéraire qu’elle obtient pour un recueil de nouvelles. Libérée de l’asile psychiatrique, elle voyage et apprend, en Angleterre, qu’elle n’a jamais été atteinte de schizophrénie. « Visages noyés » est un peu, et peut-être beaucoup, son calvaire et son parcours dans le milieu psychiatrique. Un témoignage troublant, émouvant, dérangeant, d’une grande sensibilité, un livre magnifique sur les altérations psychiatriques dont certains peuvent souffrir, mais surtout un moment d’émotion pure, j’en avais les yeux tout mouillés.

Histoire aux yeux pâles – Kirsty Gunn (1960 - ….)

Encore une histoire pas drôle du tout, une histoire où la vie n’arrive pas à s’incruster dans des êtres partis à la dérive. Une mère, encore jeune, décède d’une overdose qui n’est peut-être que la réponse qu’elle adresse au mari qui l’a l’abandonnée, un mari qu’elle avait aimé jusqu’au bout de la déchéance. Sa petite fille, devenue femme, reproduira le schéma dessiné par la mère, une vie de destruction, d’abandon, sous l’emprise de la drogue. Une histoire triste, triste, qui décrit la difficulté de vivre de toute une frange de la population errant en marge de la société, dans une sorte de vie qui balance entre réalité et rêve, empreinte d’une sensibilité trop artificielle pour conduire vers un vrai bonheur.

The bon people ou les hommes du long nuage blanc – Keri Hulme (1947 - ….)

Kerewin Holmes, pêcheur au carrelet, découvre un jour, en rentrant de la pêche, un jeune garçon blessé tapi au fond de son atelier. Le lendemain, elle rencontre le père adoptif de ce jeune garçon, un Maori convaincu, et ainsi va se constituer un triangle où trois êtres hypersensibles vont confronter et conjuguer leurs convictions et leur passion jusqu’à l’extrême. Dans le seul livre qu'il ait jamais écrit, Keri Hulme nous entraîne dans un univers irréel plein de sensibilité et de magie, le « Pays du long nuage  blanc » comme les Maoris dénomme la Nouvelle-Zélande.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour  la suite de notre parcours littéraire à travers le monde  -

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 08:42

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Comment le poète chante-t-il le couple ? Comment le décrit-il ? A travers les siècles, sa parole a porté l'offrande et le don, l'expression et le sens du mot le plus beau du vocabulaire " AMOUR ". 

 

 

O ma fiancée qui s'avance
dans l'aurore radieuse et l'envol blanc des mouettes belliqueuses ;
la mer râle au loin son chant de vacuité
et tes longs cheveux qui glissent sur tes hanches sont algues lissées par les flots.
Ma fiancée, mon amante, plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue,
plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe,
à ma langue plus suave que grain de coriandre,
sois celle qui te dresse et te tiens en vigie, face à moi qui te somme,
face à moi qui te nomme, somptueuse riveraine.

Jamais vaisseau ne porta haut ton lignage,
jamais lame n'abreuva l'espace de tes voiles, au large,
où la mer croise le remue-ménage de ses vagues.
Grande écorce qui vibre sous tes dunes,
tu offres au regard tes combes et tes lagunes
et l'alternance des saisons joue aux dés l'or de tes feuillages.

Ma fiancée, mon amante,
en toi est mon jardin,
en toi est mon enfance,
et je suis là à mon ancrage,
femme fleur, femme fête, femme paysage.

 

Te voir, te toucher,
est-ce assez pour l'écueil imparfait où la chair se prend ?
Flamboiement aux artères que le sang divise,
ici le coeur s'empale à son désir,
rien ne ravaude le temps qui se presse à ma mesure. Rien !
Est-ce assez que la loi brise l'élan et courbe l'échine de l'éclair ?
Est-ce assez l'imposture pliée aux quatre coins du rectangle ?
Cercle divinement dilaté, sans rayons, ni sécantes,
j'ai mal où ma douleur m'emporte.
A l'avivement du feu, le segment de la pierre,
l'enlacement des ténèbres, là où se creuse la fulgurance.

O aimée, mes lèvres jointes sur le mot retenu !
Te dire, te parler,
radier jusqu'à la plus folle exaspération des sens
et l'eau sur la blancheur de tes bras...

Je n'ai pas d'écoute. La voile porte haut mon message
et le sillage rompt les amarres trop savamment tendues.


Être toi plus vrai dans ma vérité partagée
et notre couche ouverte aux effluves de l'été,
cette saveur de sel quand la marée diffuse ses embruns
et la pointe aiguë de l'alliage au sommet de l'alliance.
Ma fiancée, ô ma fiancée, regarde-moi.
Sur ton visage ai-je assez posé l'empreinte de mes yeux,
torche vive, ai-je assez consumé la pulpe de tes doigts !
Ne cabre pas ton corps à mon insistance,
ne me défie pas de ton indifférence,
haute jusqu'à l'ultime, à notre coupe
bois cette liqueur d'ellébore.

 

Ta main dans la mienne
nouée comme un oeil épissé,
doublement lové en son orbe.
Gansé de salive est mon baiser sur ta nuque
et je suis devant toi, coursier d'étoiles sur les grès,
joueur d'élodion dans la pénombre des chambres,
où les servantes tiennent captifs des plaisirs très secrets.
Mortel est le désir qui affame mon âme ;
désir d'elle, femme aux rives immortelles,
antienne, vibrante antienne en l'honneur de toi.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  

 

Extraits de " Profil de la Nuit " - Le chant de Malabata  ( Antienne ) Editions L'étoile du Berger ( 2005 )


Ce poème a d'abord été publié par Guy Chambelland / Le pont de l'Epée en 1986, a été couronné par l'Académie française en 1987, re-publié par "Les cahiers bleus" en 2001, a fait l'objet d'un spectacle au château du Barry de Louveciennes et d'une émission de radio de Pascal Payen Appenzeller et se trouve désormais inclus dans " Profil de la Nuit - un itinéraire en poésie".

 

Pour se procurer ce livre, cliquer  LA

 

Pour lire un autre poème publié ici et inclus dans "Profil de la nuit", cliquer sur son titre :

 

Le coeur révélé  

 

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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 09:43

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Lire entre Perth et Sydney

Après avoir visité de nombreuses îles du Pacifique, nous faisons étape aujourd’hui sur la plus grande, l’île continent, l’Australie, où une riche littérature s’est développée sous l’influence des colons européens. Pour apprécier l’ampleur de cette production littéraire, nous prendrons pour attache  Markus Zusak qui nous raconte, de l’Australie où il est né, une histoire qui s’est passée au pays que ses parents ont dû fuir pour ne pas en vivre d’autres comme celle-ci. Il nous conduira à la rencontre du Prix Nobel de littérature local, Patrick White, qui écrivait des romans d’aventure comme Jules Verne savait si bien le faire, des œuvres de Kenneth Cook qui s’est enlisé au plus profond du bush  et d’Elliot Perlman qui, hélas, confond un peu trop politique et littérature dans l’ouvrage que je vous propose.

 

La voleuse de livres

Markus Zusak (1975 - ....)

 « On était en janvier 1939. Elle avait neuf ans, presque dix. Son frère était mort. » Liesel arrive dans une famille d’accueil en Bavière, près de Munich, sous les fumées de Dachau, où elle est hébergée chez un couple à la tendresse un peu rude, même si le nouveau papa éprouve une réelle tendresse pour cette pauvre gamine égarée loin des siens dont l'erreur était de ne pas penser comme il le fallait à l'époque. Son voyage avait été sévère dans un train glacial où le petit frère ne résista pas et fut emporté par la mort, cette mort que Liesel retrouvera deux fois encore, afin que soient réunies les trois couleurs du drapeau maudit : le blanc de la neige dans laquelle fut enterré le petit frère, le noir de la carlingue d’un avion écrasé au sol et le rouge du ciel de Munich en feu. Et le dernier jour, la mort trouvera le cahier que la fillette avait écrit pour raconter son étrange histoire.

Cette petite Saumensch, comme l’appelait sa maman de remplacement, mène en Bavière la vie de n’importe quelle gamine de dix ans, vive, dégourdie et même un peu têtue. Elle ne sait pas lire et son nouveau papa, qui vient la consoler la nuit quand le cauchemar récurrent de la mort du petit frère vient mouiller ses draps, déploie des trésors de patience et d’imagination pour lui apprendre les mots qu’elle met sur les choses sans en comprendre forcément le sens ; elle sait bien, par exemple, que « kommunist » est un mot lourd qui peut faire mal et qui a peut-être fait souffrir son père. Les mots deviennent ainsi progressivement images, outils, remèdes, armes, ils prennent une certaine matérialité, une concrétude qui les rend actifs, utiles et même dangereux, mais également indispensables pour dire, raconter, apprendre, et surtout transmettre afin de ne pas oublier. La fillette devient vite amoureuse des mots qu’elle découvre dans les livres, elle qui  a déjà ramassé un livre lors de l’inhumation de son petit frère, en a subtilisé un autre au cours d’un autodafé et d’autres encore qu’elle dérobe en catimini dans une bibliothèque privée.

Liesel traverse ainsi son adolescence en compagnie de son ami Rudy, ce Saukerl avec lequel elle accomplit les aventures initiatiques qui les conduiront vers l’âge adulte, sans jamais révéler qu’un jour un boxeur juif est venu frapper à la porte de sa nouvelle maison. Ce boxeur changera sensiblement la vie de cette Saumensch en lui ouvrant une autre fenêtre sur le monde au son de l’accordéon de papa, que le boxeur connaissait, un accordéon qui avait déjà vécu une autre guerre.

Cette histoire pourrait ressembler à de multiples histoires racontées par ceux qui ont vécu la montée du nazisme dans les petites villes, comme Martin Walser sur le Bodensee, mais Zusak a mis en œuvre un processus littéraire très adroit en faisant raconter cette histoire par la mort, pas celle qui se promène comme un squelette recouvert d’un manteau noir et armée d’une faux, non, celle qui vient délicatement ramasser les âmes lorsque les hommes les font sortir des corps. « J’ai parcouru la planète comme d’habitude et déposé des âmes sur le tapis roulant de l’éternité. » La mort raconte la vie de ces deux adolescents en dix parties, portant chacune le titre d’un des livres que Liesel a trouvés, volés ou reçus. C’est un moyen de mettre en scène la montée du nazisme dans ces contrées éloignées du pouvoir avec tous les poncifs que nous connaissons désormais. Mais, c’est surtout un moyen de confronter l’humanité à ses tares, sa vanité, sa veulerie, son ambition mesquine, son immense bêtise, sa cruauté bestiale, … « Parfois ça me tue la façon dont les gens meurent. » - proclame la mort. Soixante ans après Fallada, Zusak nous injecte une piqûre de rappel pour que nous n’oubliions pas que tous les Allemands n’étaient pas des nazis, qu’il y avait parmi eux des justes et que les peintres en bâtiment ne sont pas forcément des monstres sanguinaires.

Ce livre, bourré de tendresse, d’amour et d’humanité, a manifestement été écrit à l’intention des adolescents, mais il faut absolument le mettre dans les mains des adultes pour qu’ils puissent, comme les jeunes lecteurs, mettre des images sur les mots qui ont été colportés depuis plus d’un demi-siècle maintenant. Ainsi mesureront-ils l’immense désespoir qui s’est emparé de ceux ayant vécu ces événements dramatiques, même s’ils n’ont pas tous pénétré au cœur même de l’horreur. « Désormais, je ne peux plus espérer. Je ne peux plus prier pour que Max soit sain et sauf. Ni Alex Steiner. Parce que le monde ne les mérite pas. » Cet ouvrage a pour autre mérite d’ouvrir une lucarne sur un avenir tangible et de nous faire passer au-delà de la douleur qui semble être la seule récompense acceptable pour expier la faute de tout un peuple ou presque. Enfin cette histoire, racontée par la mort, « fait partie de celles, aussi extraordinaires qu’innombrables que je transporte. Chacune est une tentative, un effort gigantesque, pour me prouver que vous et votre existence humaine valez encore le coup. » - précise-t-elle, souhaitant que certains de ceux qui habitaient la rue Himmel puissent accéder au Ciel ! Celui dont on peut dire qu’il était  « tout juste un homme » … un homme juste !

« Même la mort a du cœur ! »

 

Cinq matins de trop – Kenneth Cook (1929 – 1987)

J'ai beaucoup apprécié ce livre, l'histoire de cet antihéros qui ne peut plus supporter l'isolement dans le bush australien et cherche à rentrer le plus rapidement possible dans sa métropole d'origine. Mais, tout ce ligue pour que son voyage vers Sydney devienne un voyage infernal. Grain de sable après grain de sable, les ennuis s'accumulent et grippent la machine qui devait le conduire vers le bonheur.

Ce livre est celui de la fatalité, peut-être même de la culpabilité. Si tu mets le doigt dans le péché... Ou peut-être simplement le livre d'une certaine forme du désespoir : toujours la vie te ramènera au point de départ quels que soient les efforts consentis.

Une excellente description du bush et de ses habitants, à demi sauvages, et une plongée dans la violence à l'état brut.

Une ceinture de feuilles – Patrick White (1912 – 1990)

En 1936, entre l’Australie et la Tasmanie, un navire fait naufrage et, après de longues journées sur des chaloupes, les voyageurs  accostent enfin sur une côte où des indigènes les accueillent pacifiquement. Malheureusement la rencontre tournera vite au drame et seule la femme d’un riche anglais échappera au massacre pour être soumise aussitôt à l’esclavage. Elle va alors, à l’aide de sa seule ceinture de feuilles, tenter de résister à ses ravisseurs et s’évader.

Un bon gros roman d’aventure concocté par le Prix Nobel de littérature (1973) local, l'un de ces romans qui ont enchanté notre jeunesse et qui, désormais, se font de plus en plus rares sur les rayons de nos librairies.

Trois dollars - Elliot Perlman (1964 - ….)

A l’aube de la quarantaine Eddie, qui a épousé Tanya avec qui il a eu une petite fille, traverse une nouvelle épreuve. Il a vu ses amis et autres connaissances se frotter, eux aussi, aux aspérités de la vie, surtout quand celle-ci est régie par un pouvoir libéral qui a confié l’avenir du pays à des managers. Ces derniers ont la désastreuse habitude de ne penser qu’à court terme avec, pour seul souci, d’atteindre la meilleure rentabilité possible sans aucun respect de l’environnement et de l’avenir de la planète. Ces personnes sans culture n’ont aucune considération  pour des femmes et des hommes qui, comme Eddie et Tanya, ont bien des difficultés à assurer leur existence matérielle et vivent en permanence dans un état de stress  qui les mène inexorablement au divorce, à l’affrontement entre amis et à la remise en cause d’idéaux qui ne sont plus compatibles avec leur plan de carrière. Dans cette lente glissade, Eddie retrouve les vieux démons qui l’accompagnent depuis l'enfance.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre voyage littéraire autour du monde  -

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 10:43

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Tout était réuni sur la scène du CID de Deauville, ce 9 février au soir, pour enflammer les planches : les claquettes, les castagnettes, la cambrure des reins, les voix gutturales, les rythmes effrénés, oui tout était rassemblé pour faire de cette soirée un spectacle grandiose où l'Espagne régnait en maître des coeurs et des esprits avec deux magnifiques chorégraphies : Noces de sang et Suite flamenca. Ce que le spectacle du célèbre danseur et chorégraphe Antonio Gadès a de remarquable est qu'il puise aux sources mêmes de l'inspiration et de la tradition ibériques, renoue avec ce qu'elles ont d'éternel et  de familier, ce que le maître de ballet a su faire remonter des profondeurs de la mémoire et du passé. Point de faste et de couleurs flamboyantes, nous sommes ici dans l'Espagne pauvre du petit peuple, dans les tons  modestes des gris et des marrons relevés parfois de blanc qui parlent le mieux de la passion, de la jalousie et de la mort si présente et quotidienne dans l'âme catalane. Ce qui compte, ce ne sont pas les décors - que sont-ils sinon ceux d'une auberge ou d'une place villageoise - mais l'histoire de ces hommes et femmes habités par l'énoncé des corps, le langage des gestes, la déclinaison des voix, l'harmonie de cordes, le battement des coeurs qui est à l'égal de ceux des pas. Tout trépigne dans une exaltation des sens, les femmes aussi guerrières et intrépides que les hommes, les sentiments galvanisés par les luttes intérieures et intimes qui forgent les caractères et exaspèrent les orgueils. C'est simplement beau, rendu à l'expression la plus dépouillée et la plus juste, avec ce rien de défi permanent et de fierté hautaine que l'on retrouve dans les courses de taureau, les fêtes populaires, les danses villageoises où l'art sait mêler la joie et le drame, la vie et la mort, l'affrontement et la concorde. 

 

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 Noces de sang et Suite flamenca  furent créées au théâtre de Paris en février 1982 par Antonio Esteve Rodenas né à Elda en 1936 et mort à Madrid des suites d'un cancer en juillet 2004. Danseur et chorégraphe, il a largement contribué à populariser le flamenco sur les scènes internationales. Après avoir travaillé dans la troupe de Pilar Lopez, il l'a quittée pour fonder la sienne en 1960 et a réalisé sa première chorégraphie sur la musique du Boléro de Ravel. En 1978, il est nommé directeur du Ballet National Espana et monte Noces de sang  inspirées de l'oeuvre de Federico Garcia Lorca. Ce ballet enthousiasme à tel point le cinéaste Carlos Saura qu'il propose à Antonio d'en faire un film, collaboration qui se renouvellera avec Carmen  dont ils signent ensemble le ballet et le film, ce dernier primé deux fois au Festival de Cannes. Engagé au parti communiste espagnol, Antonio, qui a pris pour nom de scène Gadès, est reçu à Cuba par Fidel Castro et épouse en secondes noces une chanteuse et danseuse de 12 ans sa cadette, connue sous le pseudonyme de Marisol. Fidel Castro acceptera d'être leur témoin. De même qu'il honorera le danseur de la plus haute distinction de l'île. Après sa mort et selon ses voeux, les cendres de Antonio Gadès seront ramenées à Cuba où elles ont été déposées au Mausolée des Héros de la Révolution à La Havane. Après son décès, sa veuve et l'une de ses filles ont repris la direction de la troupe qui poursuit sa mission de se produire sur les scènes du monde entier avec le succès que l'on sait.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 08:48

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Le soleil, comme on le sait, est une étoile. Une étoile de taille moyenne qui circule dans le ciel avec sa cohorte de huit planètes (y compris la terre) qui gravitent autour d’elle. Notre étoile fait partie d’un vaste troupeau d’étoiles rassemblées dans un enclos qu’on appelle galaxie. Notre galaxie porte le nom de Voie lactée.

Ce troupeau d’étoiles est si immense que si l’on pouvait monter à bord d’une navette spatiale et s’élancer à la vitesse de la lumière, il nous faudrait environ 100 000 ans pour la traverser de bout en bout. Il faut se souvenir à cet égard que la lumière voyage à 300 000 km/s (kilomètre par seconde), ce qui veut dire que la lumière fait sept fois le tour de la terre en une seconde.

Et, dans notre incroyable périple, nous croiserions quelques milliards d’étoiles (de 2 à 5 milliards, dit-on). Même si ces étoiles sont regroupées en un troupeau, les distances entre elles sont phénoménales, du moins suivant nos échelles de valeur. Au point que l’on calcule ces distances non pas en kilomètres ou en milles mais en années-lumière, c’est-à-dire en se basant sur la distance que franchit la lumière en une année (dix mille milliards de kilomètres). Ainsi, l’étoile la plus proche du soleil («Proxima du Centaure») est à 4,3 années-lumière de celui-ci. C’est une voisine. Certaines des quelques milliards d’autres se baladent à 100, 1000, 10 000, 50 000 années-lumière et plus.

Et, dans tout ça, il ne faut pas oublier que nous sommes toujours dans l’enclos que constitue notre galaxie. Si on franchit la barrière de l’enclos pour jeter un coup d’œil à l’extérieur, bien là le tournis est garanti car il y a plus de 100 milliards d’autres galaxies dans notre Univers de démesure. Nous y reviendrons un autre jour. Pour l’instant allons dormir sur ces chiffres époustouflants.

Nous sommes donc installés dans la Voie lactée et, lorsque nous levons les yeux vers le ciel étoilé, tous les astres qui s’offrent à notre vue, étoiles et planètes, font partie de notre Voie lactée (hors peut-être quelques lointaines galaxies que nous prendrons pour des étoiles)

Si nous prêtons un peu attention à ce ciel étoilé, nous y décèlerons une bande blanchâtre qui le traverse de part en part. C’est d’ailleurs de cette bande que notre galaxie tient son nom de Voie lactée. C’est la grande multitude des étoiles concentrées au centre de la galaxie qui crée cette image d’une lisière blanche. C’est un peu comme si, dans une fête foraine, nous étions assis dans une grande et large roue illuminée de milliers d’ampoules. En regardant le carrousel par la tranche, la multitude des ampoules nous donnerait l’impression qu’elles se touchent toutes et forment une bande lumineuse continue. Par contre, nous distinguerions une à une les ampoules tout autour de nous. N’empêche que ces ampoules autour de nous feraient elles aussi partie de notre grande roue au même titre que les ampoules plus éloignées formant la bande lumineuse.i nous étions assis dans un siège au bas

  Il est étrange de penser que, même si les étoiles de notre galaxie sont très éloignées les unes des autres, elles sont si nombreuses (quelques milliards) qu’elles finissent par nous donner l’image d’un bloc lumineux homogène au cœur de la galaxie.

Pour observer notre galaxie, nous sommes postés, avec le soleil et ses sept autres planètes, dans la banlieue de cette grande roue qu’est notre galaxie : un immense troupeau d’étoiles de cent années-lumière de longueur et trente années-lumière d’épaisseur.


Si, toujours durant cette même nuit étoilée, vous levez les yeux vers le ciel, vous vous écrierez sans doute : «Voyez la paix, le calme, la stabilité de ce ciel. Les étoiles conservent éternellement leur rang les unes par rapport aux autres. Le basculement de la terre peut, au gré des saisons, faire apparaître ou disparaître des constellations, mais les étoiles elles-mêmes sont immobiles et silencieuses… Erreur!


Les étoiles sont lancées dans une course folle. Elles nous paraissent immobiles parce qu’elles sont trop loin pour que l’on puisse, à l’œil nu, déceler leur mouvement. C’est un peu comme l’avion long-courrier qui, à une altitude de 30 000 pieds, vole à 7 ou 8 cents km/h et nous paraît se déplacer à la vitesse d’un escargot. Imaginez s’il était compagnon de voyage d’une étoile située à quelques années-lumière de nous et qu’un télescope de grande puissance pouvait l’apercevoir. À ces distances, il nous paraîtrait parfaitement immobile.


Et les étoiles ne se contentent pas de bouger. Elles grondent. Ce sont de hauts fourneaux qui consomment leur hydrogène et le convertissent en hélium dans un bruit d’enfer accompagné de fréquentes explosions. Les étoiles «chantent», comme disent les astronomes.


Très bien, elles bougent et grondent, direz-vous, et croire qu’elles sont immobiles et silencieuses est une illusion. Mais s’il y a une chose dont on peut être certain c’est que le ciel qui s’offre à notre vue n’est pas une illusion lui. Il est bien là, tel que je le vois.


Hélas, ça aussi c’est une illusion. Le ciel est menteur, on n’en sort pas. L’image que nous renvoie le ciel est fausse. Le ciel n’est définitivement pas ce qu’il paraît être. Et ceci parce que les étoiles qui nous paraissent toutes sur le même plan voguent en fait sur des plans différents. Deux étoiles, par exemple, peuvent nous paraître voisines alors que l’une est à cent années-lumière de nous et que sa voisine est cinquante mille années-lumière. Le rayon lumineux de la première est parti de son étoile il y a cent ans alors que le rayon lumineux de la seconde est parti il y a cinquante mille ans. Elles ont sans doute fait beaucoup de chemin depuis toutes ces années et l’une d’elles (ou peut-être les deux) est peut-être même éteinte aujourd’hui. L’image d’étoiles voisines qui vient frapper ma rétine est une image faussée. L’image entière du ciel nocturne est une image faussée.

 

«Mais comment donc, se sont demandé les Anciens, toutes ces étoiles et tous ces astres font-ils pour tourner ainsi autour de la terre ?» - car il était bien évident que la terre était au centre de l’univers et que c’était le ciel qui tournait. On a imaginé toutes sortes d’explications mais c’est le brave saint Thomas d’Aquin qui, en fin de compte, a fourni la réponse indiscutable : ce sont les anges qui, du battement de leurs ailes, poussent les astres pour les faire tourner. Voilà, tout était dit…jusqu’à ce qu’un moine polonais du nom de Copernic avance timidement l’hypothèse que c’était peut-être la terre qui tournait. Pour ne pas subir les foudres du Vatican, il eut la prudence de ne faire publier sa théorie que le jour de sa mort.

Mais l’italien Galilée prit la balle au rebond et, après de longues nuits d’observation du ciel avec sa lunette astronomique, se mit à claironner imprudemment que la terre tournait autour du soleil et non l’inverse. Coup de tonnerre au sein de l’Église : la Bible disait clairement que Dieu avait arrêté le soleil pour permettre à Josué de poursuivre et exterminer ses ennemis avant la fin du jour. Il était donc bien évident que c’est le soleil qui tournait. C.Q.F.D. Et la Sainte Inquisition força Galilée à s’amender. (Il est amusant, à cet égard, de noter que ce n’est qu’en 1992 que Jean-Paul II a réhabilité Galilée).

Essentiellement, Copernic et Galilée disaient que c’était le soleil qui était au centre de l’univers (héliocentrisme) et non la terre (géocentrisme). Cette affirmation faisait aussi scandale car, non seulement elle contredisit la Bible, mais elle laissait entendre que l’homme n’était pas le nombril de l’univers, thèse sur laquelle reposait l’édifice du christianisme.

Si révolutionnaire que fut la théorie de l’héliocentrisme, elle nous fait sourire aujourd’hui alors que nous savons que le soleil n’est qu’une banale étoile perdue dans l’univers qui n’a pas vraiment de centre.

N’empêche que, au-delà de leur valeur scientifique, les découvertes de Copernic et Galilée constituaient une véritable révolution culturelle : elles annonçaient que les phénomènes célestes n’étaient pas régis par les dieux comme on le croyait depuis Aristote mais que ces phénomènes avaient des causes naturelles que l’homme pouvait arriver à comprendre s’il se donnait la peine de les observer et d’en rechercher les causes. Ce fut une révolution à la fois scientifique et culturelle qui s’attira les foudres de l’église mais aussi des milieux conservateurs chez les soi-disant esprits scientifiques de l’époque.

 

 

Cet article a été rédigé par mon ami Jean MARCOUX, passionné d'astro-physique qui, début janvier, a pris un aller simple pour rejoindre à jamais ses chères étoiles.

 

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Il était une fois l'atome - Hommage à Jean Marcoux

 

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 09:29
Le carnaval de Venise

 

 

Chaque année, le carnaval de Venise, comme celui de Nice ou de Rio, voit se réunir un public et des participants nombreux dans des cadres exceptionnels et le passé renouer avec le présent pour réactualiser des traditions anciennes qui mêlent les danses, les costumes et le goût de la fête. Mais  posons-nous d'abord la question : d'où vient l'appellation ... carnaval ? Les linguistes avancent deux hypothèses. Le mot pourrait venir du latin  carnem levare, priver de viande, de chair, ce qui annonçait le carême - ou, au contraire, de carne vale, la chair prévaut, ce qui dans les deux cas concerne le même objet, dans le premier, la chair ou viande que l'on mange, dans le second la chair que l'on convoite. Le carnaval est, on le sait, une transgression des interdits, une exaltation momentanée de ce qui, d'ordinaire, est défendu. A Venise, dès la Renaissance, cette transgression atteindra des sommets et, malgré les interdits, sera encouragée régulièrement par le gouvernement et l'Eglise, peut-être comme soupape, si bien qu'il se maintiendra contre vents et marées tout au long des siècles de la République, dans un tourbillon de licence et de plaisir.


Point de masques lors des premières fêtes. L'usage semble s'être répandu après la conquête du Levant. Une loi de 1268 autorise le port du masque, non seulement pendant le Carnaval, mais pour une période de 6 mois. Les Vénitiens prirent alors l'habitude de sortir masqués, richement vêtus, les femmes arborant leurs bijoux, ce qui fut interdit par la suite hors du Carnaval qui débutait certaines années dès le 26 décembre sur la place Saint-Marc. Bientôt les artisans spécialisés dans la fabrication des masques eurent leur statut propre, leur corporation différenciée de celle des peintres. De nombreuses boutiques s'ouvrirent dans la ville permettant à chacun de s'approvisionner en masques et en déguisements. Parmi ceux-ci, il y avait la bauta ou masque noble qui était une sorte de capuchon de soie noir formant mantille sur les épaules et par-dessus lequel les gentilshommes portaient le tricorne. Le port de la bauta se complétait par celui de la larva ou volto, simple masque blanc qui donnait une allure quelque peu fantomatique à qui le posait sur son visage. Les nobles dames, quant à elles, cachaient leurs traits sous la moretta, masque ovale en velours noir.

 

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Mais chacun, les patriciens comme les gens du peuple, pouvait adopter l'un des nombreux travestissements en vogue : turc fumant la pipe, médecin de la peste, avocat allemand, espagnol, juif, homme sauvage, diable, maure, bossu, sans oublier les personnages familiers de la Commedia dell'Arte: Arlequin, Pulcinella, Pantalon, Brighella, Colombine. La liste des déguisements serait interminable. Pendant cette période particulière, qui permettait tous les écarts, les milliers de courtisanes de Venise faisaient des affaires en or. D'autre part, le travestissement favorisait la prostitution masculine, la promiscuité et les débordements. Des espions, à la solde du Conseil des Dix, masqués évidemment, traquaient à l'occasion la débauche des uns et des autres, enfin je parle de ceux qui avaient une position en vue, et que l'on pouvait ainsi dénoncer et déboulonner aisément. Des lois furent promulguées, interdisant aux hommes de se costumer en femmes pour pénétrer dans les couvents et à quiconque d'entrer masqué dans une église ou le parloir d'un monastère. En temps de peste, le masque était prohibé mais, une fois l'épidémie terminée, la folie reprenait de plus belle. Elle allait durer jusqu'à la chute de la République, le gouvernement autrichien n'autorisant plus le masque que dans le cadre de soirées privées. De plus, les Vénitiens, fidèles à leur grandeur passée, répugnèrent à faire la fête sous le regard de l'occupant.


 

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Quand Venise fut rattachée au royaume d'Italie, le Carnaval resta lettre morte. La cité des doges n'était plus alors qu'une ville provinciale, meurtrie dans son orgueil. Hormis quelques soirée mémorables organisées dans des palais par des personnalités comme le comte Volpi ou Charles de Beistegui, Venise s'était endormie comme le ferait une femme derrière son moucharabieh. Il fallut attendre les années 1970 pour que le Carnaval, à l'instar du phénix, renaisse de ses cendres et, ce, sous l'impulsion de commerçants vénitiens et d'étudiants qui souhaitaient rendre un peu de féerie à leur cité.  Les tout premiers Carnavals tinrent davantage du happening  que de la fête longuement préparée et c'est peut-être cette improvisation et cette spontanéité qui eurent raison des réticences et en firent un succès. Maquillages et costumes firent leur ré-apparition, de même que les masques. Des soirées eurent lieu dans des appartements, des restaurants, dans les rues et le Carnaval de Venise put bientôt rivaliser avec celui de Rio. L'impact commercial et promotionnel d'une telle manifestation n'échappa à personne et nombreux furent ceux qui désirèrent s'investir davantage dans une manifestation devenue officielle, sans comparaison avec les premières flambées improvisées instituant bals, feux d'artifice et événements spectaculaires. D'autant que ces fêtes avaient le mérite de rendre vie à la cité au moment où l'humidité et le froid  n'incitent guère les touristes à venir y séjourner. Si bien que ce Carnaval est redevenu, depuis une vingtaine d'années, une véritable institution que de nombreux amateurs ne voudraient manquer pour rien au monde. Les Vénitiens s'investirent les premiers  dans cette résurrection qui procure à leur ville une manne inespérée. Spectacles et animations fleurissent un peu partout et une foule cosmopolite, qui joue le jeu avec enthousiasme, se donne rendez-vous sous le signe d'un travestissement éphémère qui la rend soudain tout autre. En une quinzaine d'années, le masque a rejoint la gondole parmi les objets qui symbolisent le mieux Venise. Vous en verrez exposés dans  les vitrines de la cité lacustre à quelque époque que vous vous y rendrez. Des artisans de talent confectionnent de très beaux modèles, soit inspirés de la tradition, soit de leur imagination. Et quelle cité autre que Venise pouvait mieux servir d'écrin à un cérémonial païen où chacun semble devenir le fantôme de lui-même ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Marcel Proust à Venise

 

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Le carnaval de Venise
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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 09:09

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Quelque part entre Hawaï et Tahiti

Pour cette édition, nous allons considérer un immense territoire liquide, et aller à la rencontre des littératures des îles du Pacifique, tâche un peu ardue car ces îles ont longtemps eu recours à la tradition orale pour transmettre leur culture, leurs rites, leurs usages et leur mode de vie. Mais, depuis la colonisation, les lettres ont séduit les autochtones et, désormais, on trouve aisément d’excellents ouvrages dans les diverse îles de cet immense océan. Nous évincerons, évidemment, l’Australie et la Nouvelle-Zélande de cette étape, car elles ont toutes deux une littérature suffisamment foisonnante pour que nous leur consacrions, à chacune, un séjour particulier.

Nous accomplirons donc ce périple avec Nicolas Kurtovitch que j’ai eu le plaisir de rencontrer au dernier Salon du livre de Paris et qui, de sa Nouvelle Calédonie natale, nous conduira vers les Philippines pour  visiter Francisco Sionil José qui sera peut-être nobélisé un jour, puis au Timor oriental là où est né Luis Cardoso désormais réfugié au Portugal et, enfin, en Indonésie pour faire la connaissance de Pramoedya Ananta Toer.

 

Good night friend

Nicolas Kurtovitch ( 1955 - ….)

J’ai rencontré Nicolas Kurtovitch au dernier Salon du livre de Paris et je lui ai acheté ce petit roman qui raconte une histoire calédonienne construite comme une tragédie grecque transplantée sous le soleil de Nouméa. Ce petit livre mêle adroitement les croyances locales, les traditions ancestrales, les pouvoirs occultes et la raison des Blancs avec le fatalisme de la tragédie antique. Le père de Léa a tué le sorcier qui avait inoculé une maladie fatale à sa fille qui refusait ses avances et il s’est livré à la police pour expier sa faute, mais le fils du sorcier se fait emprisonner pour une raison vénielle afin d’assumer la vengeance que la tradition locale impose.

La vengeance pourrait être évitée si le fils aîné de la famille présentait le pardon rituel à la famille de la victime, mais ce fils a disparu sans laisser d’indices sur sa destination et Léa se lance à sa recherche dans les squats et dans les brousses où une faune dangereuse pullule et où elle-même vivra une aventure douloureuse.

Nicolas Kurtovitch a écrit de la poésie et du théâtre avant de se lancer dans la fiction romanesque, il en a gardé le sens de la mise en scène avec des phrases courtes et percutantes comme des répliques, un rythme qui conviendrait à la scène et une langue qui doit beaucoup à la poésie. Il utilise aussi un procédé peu habituel qui consiste a toujours faire parler le narrateur à la première personne même si celui-ci n’est pas toujours le même personnage du roman, une façon d’impliquer le lecteur au cœur de l’action.

Un joli petit roman d’une facture originale, qui aborde des thèmes très actuels comme la difficulté de ces exilés de l’intérieur qui ont abandonné leur terre pour rejoindre la ville où ils n’ont aucun repère, où ils ne savent pas guider leurs enfants qui partent à la dérive, cédant au mirage de l’alcool proposé par les Blancs. Ces derniers ont construit une ville anarchique afin d’exploiter le nickel, richesse du sol calédonien, alors même que ce sol donne leur identité aux Kanaks et les rattache à un clan. C’est l’histoire d’une civilisation explosée, démantibulée, qui n’arrive pas à concilier la tradition millénaire transmise par les ancêtres avec les règles cartésiennes imposées par les Blancs.

L’irruption des Européens, dans un monde qui possédait ses propres règles, ses rites et coutumes, pour construire une ville au seul objectif économique, provoque l’afflux d’une population qui s’entasse dans des squats, squats qui ne sont pas sans évoquer les favelas que Jorge Amado a vu pousser dans « Les pâtres de la nuit » au Brésil. Les autochtones s’égarent dans le labyrinthe urbain  et ne n’osent pas retourner vers la terre qu’ils ont trahie car chacun « sait que le nom dans la société kanake est la terre, il est Une terre. » Et Léa cherchera son nom, comme sa mère cherchera son territoire, tandis que le frère retourne à la nature dans la même quête identitaire avec, pour seule perspective, celle de redonner un sens à sa vie.

 

Po-on – Francisco Sionil José (1924 - ….)

Depuis un certain temps sur la liste des favoris du prix Nobel de littérature, Francisco Sionil José s’est notamment illustré par la vaste saga de Rosales dont le premier tome est l’oeuvre que je vous présente ici : Po-on. Cette première partie évoque la conquête des Philippines par les Espagnols et l’exil forcé des paysans dont les terres ont été spoliées par les colons. Ce peuple prend la route de l’exil avec les maigres objets qui constituent  leur patrimoine et part à la recherche de nouvelles terres libres avec la perspective de s’y installer, d'y prospérer et de combattre pour la liberté.

C’est le symbole de la lutte d’un peuple contre l’envahisseur espagnol, puis contre la domination américaine et finalement pour l’indépendance et la création d’un état libre. Un grand livre qui  n’aurait certainement pas terni la bibliographie des Nobel.

Une île au loin – Luis Cardoso (1959 - ….)

Ce livre est le premier roman écrit par un Timorais. En exil au Portugal,depuis que son pays a été conquis par les Indonésiens auxquels il s’était opposé, Luis Cardoso raconte sa vie, ses voyages entre les diverses îles qui constituent son pays natal, le voyage des Indonésiens venus en conquérants et le voyage ultime qu’il dût effectuer vers la patrie colonisatrice dans le seul souci d’échapper à la vindicte des conquérants indonésiens. Un livre où alternent douceur et violence mais également la poésie et qui nous transporte dans un monde que nous ne nous attendions pas à découvrir sous cet angle.

Corruption – Pramoedya Ananta Toer (1955 – 2006)

Une véritable analyse clinique du processus de la corruption à travers la découverte par un fonctionnaire falot et insignifiant de la facilité avec laquelle on peut s’enrichir un trichant avec l’argent public. Mais, l’appétit venant en mangeant, le fonctionnaire met le doigt de plus en plus profondément dans le système de la corruption jusqu’à être complètement happé par cette machine infernale.

Un réquisitoire implacable contre une corruption qui a sévi en Indonésie après l'indépendance, dans les années cinquante, et pour laquelle Toer avait lui-même lutté de toutes ses forces.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour une nouvelle étape de notre voyage littéraire.

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
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