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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 10:55

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Le philosophe André Comte-Sponville a publié, il y a de cela quelque temps, un ouvrage qui a pour titre  "Le goût de vivre et cent autres propos" *, dans lequel il fait l'apologie de la sagesse et revient ainsi à la source même de la philosophie occidentale. Tout d'abord, il se définit comme un philosophe rationaliste, matérialiste et humaniste. Rationaliste parce qu'il croit à la toute puissance de la raison qui lui apparaît comme le meilleur outil pour comprendre le monde et se comprendre soi-même ; matérialiste parce qu'il considère que tout est matière ou produit de la matière ; humaniste enfin parce qu'attaché à l'humanité et aux droits de l'homme. Néanmoins, il distingue deux types d'humanisme, dont celui qu'on peut appeler religieux, au sens où c'est une religion de l'homme, celle à laquelle il adhère, si bien que cet humanisme s'apparente plus à un humanisme de la miséricorde tel qu'on le trouve chez Montaigne, lequel disait : Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment. Etre humaniste, c'est donc se conduire le plus humainement possible, sans se faire pour autant trop d'illusions sur l'être humain. 

Car la sagesse est d'abord ce qui importe. C'est la vie heureuse, mais la vie heureuse dans la vérité. Soit le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. Il s'agit de penser mieux pour vivre mieux. D'abord parce que la dimension atemporelle de la sagesse est sans doute aussi ancienne que la civilisation. Dès lors que nous sommes doués de vie et de pensée, la question se pose pour chacun d'entre nous d'articuler l'une à l'autre ces deux dimensions. Cette démarche de sagesse fait partie de la condition humaine. Le besoin de philosophie d'un public de plus en plus large s'explique par le déclin des réponses toutes faites. Celles apportées par les grandes idéologies, mais aussi les sciences humaines. Avec le temps, on a découvert que les sciences humaines ne sont finalement que des sciences approximatives, et surtout qu'elles ne répondent pas à la question : comment vivre ?

Toute sagesse est individuelle. Toute politique est collective. C'est pourquoi nous avons besoin des deux et de la différence entre les deux. Au temps de ma jeunesse - dit le philosophe - nous avions le sentiment que tout passait par un salut collectif et donc par la politique. C'était une illusion, parce qu'il n'y a de bonheur qu'individuel. Pour autant, aucune société ne peut se passer de communion et de fidélité. Qu'est-ce que le philosophe entend par communion ? Communier, c'est partager sans diviser. C'est donc un paradoxe. On ne peut partager la plupart des choses qu'en les divisant. Songez à un gâteau. Comment le partager sans le diviser ? C'est impossible. On ne peut donc communier en un gâteau. En revanche, on peut communier dans le plaisir qu'il y a à manger ensemble un gâteau. Le plaisir de chacun est augmenté et non diminué par le plaisir de tous. C'est la raison pour laquelle on parle de communion des esprits, car seuls les esprits peuvent partager sans diviser.

 

Je veux dire par là - poursuit Comte-Sponville - qu'une société a besoin de pouvoir partager un certain nombre de valeurs communes. C'est du reste l'un des deux sens étymologiques du mot religio en latin, que certains rattachent au verbe religare - relier. Ce qui nous relie, c'est un certain nombre de valeurs communes.
Venons-en à la fidélité, qui nous ramène, elle, à l'autre étymologie possible du mot religio, qui nous viendrait, non de religare mais de religere, relire, recueillir. En ce sens, la religion repose sur un ensemble de textes fondateurs qu'on ne cesse de lire, relire et, par là, de transmettre. La fidélité consiste donc à transmettre ce que l'on a reçu à ceux qui viennent après nous. C'est à cette double condition - communion et fidélité - qu'une société peut subsister. Nos sociétés sont aussi menacées par deux dangers symétriques : le fanatisme, surtout à l'extérieur, qui est une espèce d'excès de foi, et le nihilisme, surtout à l'intérieur, qui est un manque de fidélité.

 

Bien que personnellement athée, je reconnais qu'il n'y a pas plus de preuves de l'existence de Dieu que de son inexistence. Pascal le savait. C'est pourquoi, je me définis comme athée non dogmatique et fidèle. Pourquoi non dogmatique, parce que tout athée que je suis, je reconnais que mon athéisme n'est pas un savoir. Si quelqu'un vous dit savoir que Dieu n'existe pas, il y a de fortes chances pour que ce soit un imbécile. Pareillement d'une personne qui vous dit savoir que Dieu existe. C'est là une double erreur : théologique, parce que la foi est une grâce, ce que le savoir ne saurait être et, philosophique, parce qu'on confond alors deux concepts différents : le concept de croyance et le concept de savoir. L'athéisme que je professe n'est ni un savoir, ni un dogme : je ne sais pas si Dieu existe ou non.


Et pourquoi athée fidèle ? Parce que tout athée que je sois, je reste évidemment attaché, par toutes les fibres de mon être, à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles, qui sont nées le plus souvent dans les grandes religions, et spécialement, pour nous Européens, dans le Christianisme, dont je perçois toujours la grandeur. Ce n'est pas parce que je suis athée que je vais cracher sur deux mille ans de civilisation chrétienne et trois mille ans de civilisation judéo-chrétienne. La fidélité n'est pas une croyance mais un attachement à des valeurs et la volonté de les transmettre.

 

Mais si Dieu n'existe pas, il y a assurément quelque chose de désespérant dans la condition humaine. C'est pourquoi tout le monde préférerait, moi inclus, qu'il existe. Il y a d'ailleurs tout lieu de se demander si Dieu n'a pas été inventé pour satisfaire ce désir que l'on a de Lui. Quand on ne croit pas en Dieu, ce n'est pas la morale qui change ; ce qui change, c'est qu'on passe d'une dimension d'espérance à une dimension de désespoir. Je crois que Pascal, Kant, Kierkegaard ont raison de dire qu'un athée lucide et cohérent ne peut échapper à une part de désespoir. Leur erreur - me semble-t-il - c'est d'avoir confondu le désespoir et le malheur ; parce que, de même que l'espérance n'est pas la même chose que le bonheur, le désespoir n'est pas la même chose que le malheur. Si l'on espère être heureux, c'est que l'on n'est pas heureux, et, inversement, quand on est heureux, il n'y a plus rien à espérer. Comme dit Spinoza, il n'y a pas d'espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. Si bien, que m'appuyant à la fois sur les sagesses antique et orientale, j'ai été amené à proposer ce que j'appelle une sagesse du " gai désespoir ". Loin de chercher une consolation dans une vie après la mort, il s'agit d'apprendre à aimer la vie présente. Le désespoir que j'évoque n'a donc rien à voir avec la tristesse et le nihilisme. C'est un désespoir tonique, dynamique, actif : espérer un peu moins, aimer et agir un peu plus. C'est pourquoi j'ai appelé mon ouvrage "Le goût de vivre". Il ne s'agit pas d'inventer des systèmes, non, simplement d'apprendre à aimer la vie. Tel est le but de la philosophie et sa réussite la plus haute.

 

 

Le goût de vivre et cent autres propos " d'André Comte-Sponville - Albin Michel ( 416 pages )  20 euros

 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 09:50

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Lectures de Formose

Quittant le Japon, nous faisons aujourd'hui escale sur une autre des grandes îles du continent asiatique, Taiwan, à quelques encablures de la côte chinoise. En effet, cette étape s’impose car, même si cette île appartient à la sphère culturelle chinoise, elle a développé une culture, et notamment une littérature très personnelle, qui plonge ses racines dans la tradition ancestrale et s’est imprégnée de la problématique insulaire de la vie sur cette île toujours sous la menace de la grande puissance de l’ex-mère patrie. En effet, Taiwan a trouvé son moyen d’existence dans un fort essor économique réussi au prix d’une politique sociale exigeante pour la population. Nous rencontrerons donc des écrivains nés en Chine ayant migré vers Taiwan et des écrivains, plus jeunes, nés sur l’île. Wang Wenxing,  le plus âgé, nous conduira ainsi à la rencontre de Bai Xyanyong, Huang Fan et Li Ang.

 

Processus familial

Wang Wenxing (1939  - ….)

Quand le Dragon, né de la côte chinoise, s’éveille, une nouvelle littérature apparaît. Wang Wenxing (né en 1939) est avec Bai Xyanyong (cf. ci-dessous) le chef de file de cette littérature taïwanaise des années soixante-dix qui « paradoxalement, …, a su mieux que cinquante ans d’ostracisme communiste conserver et transmettre la culture chinoise traditionnelle et son art de l’écriture ».

« Processus familial » retrace le cheminement qui conduit le narrateur depuis l’enfance et l’adoration du père jusqu’à l’âge adulte et au rejet de ce dernier. Le roman débute par la disparition du père qui sera l’objet de toute l’histoire avec les recherches entreprises par Fan Yé, le fils qui a osé rejeter le père. Pour conduire son récit, Wang a construit un plan articulé autour de deux séries de chapitres qui s’entremêlent : une série qui raconte la recherche du père et une autre de 157 chapitres qui, comme les pièces d’un puzzle, reconstituent la relation des deux protagonistes du roman au sein de leur famille. Au cours de ces 157 chapitres, souvent très courts, de quelques mots à quelques pages en passant par quelques lignes, Wang évoque la vie de ces Chinois du continent imbus de leur statut familial antérieur, à travers les scènes de la vie quotidienne, les images, les sons et les souvenirs des événements marquants de l’existence d’un enfant.

Au long de sa quête du père disparu, Fan Yé se remémore cet homme qu’il a admiré dans sa prime enfance et dont peu à peu il s’éloigne jusqu’à le rejeter totalement, et même à le haïr. Entre un père irrésolu, poltron et puéril, dominé par une mère querelleuse, jalouse et menteuse, le fils puîné, la promiscuité aidant, voit les tares de ses parents prendre une importance de plus en rédhibitoire jusqu’à ce qu’il ne puisse plus les supporter.

Lors de son édition, ce livre scandalisa la critique, tant  il incarne la révolte contre la piété filiale, véritable loi sacrée que nul ne doit transgresser dans la Chine traditionnelle, et symbolise la révolte contre les régimes dictatoriaux qui se succédaient à cette époque sur l’île. C’est toute la tradition familiale du confucianisme qui est remise en question par cette nouvelle littérature née d’une Chine capitaliste et pragmatique, dont les succès dans la sphère économique lui vaudront le surnom de « Dragon ». C’est la rupture entre la Chine millénaire et la Chine de Taiwan ; la naissance d’une nouvelle société avec les douleurs que cela implique.

Ce livre est aussi une véritable leçon d’écriture, tout ce qui est écrit est nécessaire, rien ne manque, rien n’est inutile et tout est juste. Une référence pour ceux qui alourdissent inutilement leurs textes.

 

Garçons de cristal - Bai Xianyong (1937 - ….)

Ces garçons de cristal ne sont autres que des adolescents qui se regroupent dans le parc central de la capitale taïwanaise pour se sentir moins seuls, car leurs familles ne veulent plus les recevoir. La cause en est qu'ils ont  l’immense défaut d’être homosexuels, ce qui est une tare inacceptable dans cette société conquérante sur le terrain économique, et encore tellement imprégnée par la culture chinoise ancestrale. Aussi, pour survivre, s’adonnent-ils au commerce du sexe, même si l’auteur, avec une  extrême pudeur et une tout aussi grande délicatesse, n’évoque ces relations que par des allusions cependant suffisamment explicites pour que l'on comprenne bien le désespoir de gamins qui n’ont guère que leur corps pour vivre.

Un livre plein de douceur et de tendresse qui traite ce sujet grave, et  souvent dramatique, avec subtilité et tact. Il n’y a pas que les trottoirs de Manille…

Le goût de la charité - Huang Fan (1950 - ….)

Avec dix-sept autres locataires, un jeune Taïwanais habite chez une vieille dame qui le dorlote  jusqu’au jour où elle décède laissant, à leur grande surprise, cette maison en héritage à ces joyeux drilles. Mais ce cadeau se transforme vite en cadeau empoisonné, car il devient le révélateur de tous le travers réunis dans cette petite société, où les appétits, les ambitions, la cupidité …, se révèlent brusquement. La charité de la vieille dame laisse un goût bien amer dans la bouche du jeune homme qui découvre, grâce à cet épisode, une bonne partie des vices qui affectent l’humanité.

Un livre tout en  finesse qui sonde avec précision la nature humaine et ses travers.

La femme du boucher - Li Ang (1952 - ….)

Mariée contre son gré à un boucher lubrique et volage, une femme se venge en le tuant et en dépeçant son corps. En installant cette violence dans son roman, l’auteur entend prouver que le traitement infligé aux femmes est à la hauteur de cette vengeance. La réplique de la femme du boucher se situe, pour la romancière, militante pour les droits de la femme taïwanaise encore largement bafoués, au même plan que ce que son mari lui a fait subir.

Li Ang est la seule taïwanaise à écrire en chinois. C’est une figure emblématique de la dissidence taïwanaise de par ses prises de position en faveur de l’indépendance du pays et de la libération sexuelle.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour une nouvelle étape de notre tour du monde littéraire  -

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 08:48

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" Et sur cette mer figée, soudain, une caravelle de vie et d'espérance immobilisée là depuis des siècles."

 

Il y a d'abord le désert, un monde minéral, surprenant, qui déploie à l'infini ses entablements rocheux, ses monts sculptés, ses pistes caillouteuses ou ses bombements de sable qui prennent au soleil la couleur de l'or et du feu. Etrange, fabuleux labyrinthe en plein vent, où, il y a de cela très longtemps, Dieu parlait à l'oreille de Moïse. Oui, terre originelle que les siècles n'ont point changée et qui semble nous offrir, dans le silence et la solitude, un cliché véridique de ce que fût, au commencement des temps, l'aurore du monde. Est-ce donc ici que tout commence ou que tout finit ?  Est-ce ici que nous est présenté la géologie primitive de notre planète, sa face immémoriale que le passage des siècles n'est pas parvenu à changer ? Car, en ces lieux, règnent le chaos, celui qui présida à la naissance de la terre, avant que l'homme ne vienne y inscrire son oeuvre personnelle. C'est sans doute l'absence de civilisation qui frappe, parce que rien du quotidien de l'existence humaine n'y est visible. La route est comme une piste, celle que quelques nomades empruntent ( on en recense 80.000 ) pour le traverser à dos de chameaux et que l'on surprend, de loin en loin, fragiles esquifs dans cette mer de sable et de pierre où la température peut atteindre les 50°. Mer figée, immense à parcourir. On imagine ce qu'éprouvèrent les enfants d'Israël errant quarante ans dans ce territoire inhospitalier où la nature a oublié de sourire !  Par chance, le Sinaï est resté à l'écart des invasions touristiques, encore préservé des migrations contemporaines, d'où la sensation exaltante de pénétrer en un désert, mythique pour les uns, mystique pour les autres.

 

Néanmoins, le Sinaï est, depuis les temps les plus reculés, un carrefour important, une porte entre l'Afrique et l'Asie et un pont entre la Méditerranée et la Mer Rouge. Au XVIe siècle avant notre ère, les pharaons avaient construit la route de Shur qui les menait jusqu'à Beersheba et Jérusalem. Les Nabatéens, puis les Romains, utilisaient, quant à eux, une autre voie que l'on nomme aujourd'hui Darb-el-Hadj, ce qui signifie " route des pèlerins". Malgré son aridité terrifiante, le Sinaï surprend ses rares visiteurs par sa beauté. Si la terre ne se prête pas à l'agriculture et si les Bédouins n'y survivent que grâce aux palmiers-dattiers, aux légumes qui poussent autour des points d'eau et à leurs troupeaux qui paissent sur les collines, elle n'en est pas moins grandiose. En dehors de ces quelques vies humaines, elle appartient au loup et au renard, la hyène et la chèvre sauvage, l'aigle et la gazelle. Car elle ne semble être là pour personne, que pour elle-même...

 

Quelle route fut celle des enfants d'Israël, en ce territoire sévère et hostile, quand ils quittèrent l'Egypte pour se rendre à Canaan sous la conduite de Moïse ? Bien que le tracé exact soit controversé par les érudits, il semblerait que celui-ci, une fois la Mer Rouge traversée, passait par Elim ( ce que l'on pense être l'actuel El-Tur ) avec ses 12 puits et ses 70 palmiers, puis par la plaine d'Ebran ( Wadi Hebran ) et, ce, jusqu'au Mont Horeb, où il leur avait été demandé de fonder une organisation religieuse et sociale. Tandis que notre car progresse, soudain nous apercevons, dans une étroite vallée pierreuse, les murs de la forteresse monastique construite par l'empereur Justinien au VIe siècle et qui est devenue le monastère Ste Catherine, au pied du Mt Moïse. A l'intérieur de l'enceinte, qui conserve sa silhouette primitive, et ne fut jamais, au cours des siècles, ni conquise, ni détruite, se regroupent des constructions d'époques diverses, dont une église, une mosquée, un musée, une bibliothèque, un ossuaire et les bâtiments conventuels du plus vieux monastère chrétien élevé à l'endroit précis où Dieu se serait révélé à Moïse dans le miracle du Buisson Ardent.

Les premiers moines vécurent dans une extrême pauvreté et certains furent victimes des nomades maraudeurs jusqu'au moment où ils envoyèrent une requête à Médine en 625 pour demander à Mahomet sa protection politique. Celle-ci leur fut accordée et la preuve en est toujours visible grâce à un document ( l'original se trouve en Crète ) que Mahomet en personne signa avec la paume de sa main. On raconte qu'il séjourna au monastère alors qu'il était encore marchand, ce qui est plausible, le Coran mentionnant les lieux sacrés du Sinaï. Si bien que lors de la présence ottomane dans la Péninsule, le monastère fut épargné. La Mosquée, construite vers le Xe siècle, est là pour rappeler que le Sinaï est aussi un carrefour des religions. D'ailleurs, à l'intérieur de l'enceinte, on croise autant de Chrétiens que de Musulmans ou de Juifs, venus en famille avec leurs enfants, se recueillir et admirer les pièces rares que recèle le musée, dont des icônes de la période byzantine (du  IVe au Xe siècle ) réalisées selon la technique de la cire fondue. La plus belle, selon moi, est un Christ Pantocrator de la fin du VIe siècle qui plonge son regard dans le vôtre comme s'il lisait au plus profond de vous. Saisissant !

 

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 Christ Pantocrator du musée Ste Catherine du Sinaï


Le musée contient également de très beaux objets du culte comme une mitre en vermeil datant de 1678, don de la Crète, et un somptueux reliquaire de la même provenance, ainsi que des vêtements sacerdotaux et une bibliothèque réputée comme la plus grande et la plus importante après celle du Vatican. La pièce d'exception est le Codex Syriacus que l'on date du milieu du IVe siècle et qui est considéré comme le manuscrit le plus précieux au monde. Malgré les merveilles qu'il abrite, le monastère frappe par sa simplicité. Tout y reflète le calme, tout y est imprégné de recueillement. On peut vraiment dire qu'ici le temps suspend son vol...


Plus loin, le jardin s'étend comme un long triangle et forme une véritable oasis au milieu des montagnes abruptes. A force d'efforts, les moines, appartenant à l'Eglise grecque orthodoxe, sont parvenus à faire pousser quelques palmiers, des plantes aromatiques et médicinales. A l'est,  se trouve une colline où vivaient Jethro et ses sept filles, dont l'une devint l'épouse de Moïse. De là, on aperçoit deux sommets : celui de Moïse ou Sinaï ou Saint Sommet ou encore Mont Horeb selon la Bible, qui culmine à 2285m et celui de Sainte Catherine ( 2637 m ), du nom de cette jeune fille née à Alexandrie qui tint tête à l'empereur Maxence au début du IVe siècle. L'empereur, ayant donné l'ordre à cinquante sages de lui faire adjurer sa foi chrétienne, la jeune fille réussit à les convertir par la force de ses arguments. Sous la torture, au lieu de plier, son courage et ses convictions eurent pour conséquence de subjuguer l'impératrice elle-même et quelques-uns des membres de la Cour. Ses restes, retrouvés non loin du monastère par un religieux, font dorénavant l'objet d'une vénération et reposent dans un reliquaire au coeur de l'église.
Il est midi, les cloches sonnent, joyeux carillon au coeur de cette sévérité. Notre dernière visite sera pour la chapelle du Buisson Ardent de style byzantin. En cet endroit, le pèlerin entre en se déchaussant, en souvenir du commandement de Dieu à Moïse : " Ote les sandales de tes pieds, car l'endroit où tu te trouves est saint ". Fait inhabituel, l'autel n'est pas érigé au-dessus de reliques, mais sur les racines du Buisson. Dans l'abside, la mosaïque de la Transfiguration est la plus ancienne d'Orient. Quant au buisson, il pousse toujours à quelques mètres de la chapelle où il a été transporté. C'est le seul buisson de son espèce dans la péninsule du Sinaï.

 

   1266426964 jordanie-egypte-740 wince          Vue du mont Sinaï ou mont Moïse

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 09:08

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Lire au pied du Mont Fujiyama

Après un premier séjour avec quelques-uns des plus grands maîtres de la littérature nippone, nous effectuerons une seconde étape sur cette île, où l’art littéraire semble être aussi dynamique que les entreprises qui lui ont valu le titre de « Dragon du Pacifique ». Nous irons d’abord à la rencontre de Fumiko Enchi, qui m’a laissé une excellente impression avec un livre fort qui conte une histoire issue d’une époque où le Japon sortait à peine de la féodalité. Nous visiterons ensuite Kenji Nakagami qui nous entraînera là où l’océan entre en conflits, souvent violents, avec la terre comme le prouve la récente catastrophe. Et nous terminerons notre séjour avec Akiyuki Nakagami et l’une des plus tragiques histoires de la littérature. Pour nous accompagner, j’ai choisi un probable candidat à un futur prix Nobel de littérature avec un livre que je n’ai, à mon grand regret, pas beaucoup aimé, mais je n’ai pas d’autre lecture à vous proposer pour l’instant. Je vous conseille donc de lire une autre de ses nombreuses œuvres.

 

Les amants du spoutnik

Haruki Murakami (1949 - ….)

Je me réjouissais de ce retour à la littérature japonaise que j’avais un peu délaissée depuis presque un an, mais mon plaisir fut vite émoussé et, après quelques pages, je fus bien obligé d’admettre que ce roman était aussi  peu représentatif de la littérature nipponne que « Les vestiges du jour » d’Ishiguro ou que « Éclipse » d’Hirano. En effet, ce roman est très européen et Murakami utilise même certains clichés de la culture occidentale, afin de bien souligner qu’il s’inscrit dans la lignée des auteurs européens ou américains qu’il n’oublie jamais de citer, notamment Kerouac qui est l’idole d’une des protagonistes. L’autre protagoniste féminine fait commerce, entre autres, de vin et a étudié le piano à Paris où elle a découvert les grands classiques européens, dont  Mozart, Brahms, Schwarzkopf, …

Dans cette oeuvre à la sauce européenne, Murakami constitue un trio avec deux femmes et un homme, où les cartes sont particulièrement mal distribuées car chacun pourrait être aimé de celui qu’il n’aime pas et n’est pas aimé de celui qu’il aime. Sumire, jeune fille en rupture d’études, qui essaie d’écrire un roman, tombe folle amoureuse de Miu, une élégante et belle bourgeoise, plus toute jeune, qui ne peut plus aimer, physiquement du moins, depuis une regrettable aventure. Quant au narrateur, il est très épris de Sumire, mais celle-ci ne l’aime pas suffisamment pour partager sa couche et, a fortiori, sa vie.

Miu emploie Sumire et l’emmène en voyage en Europe pour son travail et un petit supplément de vacances, au cours duquel la vie du trio est chamboulée et plonge brusquement dans un monde étrange qui perturbe sérieusement l’existence de chacun. A travers ces événements, Murakami nous entraîne sur le chemin de la coexistence entre ce que nous croyons savoir et ce que nous ignorons, ce qui pose des problèmes dans le monde réel et n’en pose pas dans le monde du rêve. Alors quel est notre vrai monde ? Est-ce celui de la réalité où celui que nous rêvons ? Les trois personnages sont confrontés à cette collision entre le monde du rêve et le monde réel et leur avenir est peut-être au bout de cette quête ou le dédoublement de la personnalité les guette.

Aussi est-ce à un voyage dans l’espace, hors du cadre de la raison auquel nous invite l’auteur, cet espace où naissent les idées, les rêves, les pensées, et parfois les certitudes. L’espace, où sourd l’inspiration du romancier et du narrateur, comme voudrait le faire croire Sumire. Aussi est-ce une réflexion sur la fiction et la naissance de l’œuvre littéraire que l’écrivain nous propose et, au-delà, sur le monde et sa réalité. Une forme de remise en question de nos sociétés par trop pragmatiques qui laissent peu de place à ceux qui pensent et rêvent sans s'imposer de frontières.

Un roman qui aurait pu être intéressant mais m’a laissé l’impression du mariage de la carpe et du lapin : d’un côté une bluette mièvre et mollassonne, de l’autre une réflexion philosophique un peu embrouillée et assez peu convaincante. « La compréhension n’est jamais que la somme des malentendus »- écrit Murakami.  Voilà sans doute pourquoi je n’ai pas tout compris !

 

Chemin de femmes - Fumiko Enchi (1905 – 1986)

Pendant l’ère de Meiji, au tournant du XIXe et du XXe siècles, le Japon ouvre timidement ses portes sur le monde extérieur mais les moeurs ancestrales restent encore ancrées au sein de la société et des familles. C’est durant cette période que l’héroïne de Fumiko Enchi vit, épouse d’un  haut fonctionnaire volage et égoïste, elle supporte avec courage et patience les humiliations que lui inflige cet époux machiste comme l’étaient les féodaux japonais de l’époque. L’épouse accueille même les diverses maîtresse de son seigneur et maître pour pouvoir rester à ses côtés et ne pas être rejetée.

C’est un beau livre de femmes que nous propose, avec tendresse et délicatesse malgré la violence qu’elle fait supporter à son héroïne, cette japonaise militante pour le respect des femmes, bien avant que les féministes n’osent élever la voix au Japon et même dans beaucoup d’autres pays.

La mer aux arbres morts - Kenji Nakagami (1946 - 1992)

Une histoire de famille qui se déroule à l’extrémité sud-est de Honshu, l’île principale du Japon, là où les vents sont si forts que les arbres ne peuvent pas résister à leurs assauts. Akiyuki, fils d’une veuve, mère de cinq enfants, séduite par un charpentier qui lui fait cet enfant avant d’être emprisonné, navigue entre ce père absent et celui que sa mère lui a donné. Il reste à l’écart de son vrai père qui s’est rapidement enrichi et traîne une réputation douteuse. Un petit grain de sable viendra un jour mettre en péril l’équilibre précaire que cet enfant avait construit pour vivre entre sa famille et son vrai père. Une saga familiale qui se déroule dans les ruelles d’une petite ville du bout du monde, dans le peuple des petites gens, saga pleine de tensions, de violences en tous genres et de rebondissements.

Un livre qui ne laisse pas indifférent et dont je garde un fort souvenir tant par  la violence qu’il comporte que par l’atmosphère qui l’imprègne.

La tombe des lucioles - Akiyuki Nosaka (1930 - …)

Un adolescent, Seita, et sa petite sœur Setsuko, perdent leur famille dans un bombardement à Kobe, pendant la guerre du Pacifique qui opposa les Japonais aux Américains. Les deux enfants se retrouvent seuls dans la ville dévastée, se réfugient ensuite chez une vieille tante mais tout manque : la nourriture, l’eau, … et la maladie les gagne rapidement pour les emmener à l’extrémité de leur courte vie en une fin inéluctable qu’on a devinée dès le début du livre.

Cette histoire tragique m’a littéralement fasciné et je ne dois pas être le seul car elle a fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée et une autre au cinéma. Un très grand moment d’émotion malgré une immense tristesse.

Denis BILLAMBOZ  -  puisque nous reprenons le rythme habituel de nos publications, à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire autour du monde  -

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 09:58

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En hommage à un peuple martyr

Traversant la mer, après avoir visité la Corée, nous arrivons au Japon, sur cette terre martyrisée où l’imprévoyance humaine s’ajoute aux tremblements de terre et au déchaînement des eaux. C’est donc avec compassion et respect pour les victimes de cette terrible catastrophe et pour tout un peuple meurtri  -  car aucun Japonais n’est sorti indemne de cette funeste journée - que nous effectuerons ce double séjour à la rencontre d’une littérature luxuriante, ancrée dans une tradition millénaire et qui a déjà fourni deux Prix Nobel : Yasunari Kawabata  (1968) et Kenzaburô Oé (1994) que nous rencontrerons. Afin accomplir ce voyage en terre nipponne, nous nous attacherons les services d’une femme de lettres, elles sont hélas beaucoup moins nombreuses que leurs homologues masculins, Sawako Ariyoshi qui nous guidera vers l’un des pères de la littérature moderne japonaise : Yasushi Inoué. Ce premier séjour littéraire en hommage à ce peuple martyr honorera ainsi trois grands maîtres de cette littérature qui recevront donc notre hommage au nom de tous les auteurs dans la peine ou le deuil.

 

Les années du crépuscule

Sawako Ariyoshi (1931 – 1984)

Au cours des années soixante-dix, dans un quartier populaire de Tokyo, la grand-mère Tachibana décède brusquement au retour de chez son coiffeur, laissant le grand-père désemparé et la famille surprise et embarrassée. Rapidement, celle-ci se rend compte que le grand-père manifeste des signes inquiétants de sénilité, il ne reconnait plus ses enfants mais seulement sa bru, la main qui le nourrit. Il fait des fugues et est pris, la nuit, de crises d’angoisse. Sa dépendance est de plus en plus importante et seule sa bru peut s’en occuper. Pour ce faire, elle délaisse son emploi, cherche de multiples solutions mais, au final, c’est toujours elle qui doit intervenir au détriment de sa santé et de sa profession.

Dans ce roman linéaire, précis et détaillé, parallèle à la courbe descendante de la santé mentale et physique du grand-père, Ariyoshi pose sans ambigüité, et avec une grande lucidité, le problème des aînés dans la société japonaise des années soixante-dix, en plein boom économique. Elle constate que les anciens deviennent de plus en plus un handicap pour les familles et que, même s’ils en sont conscients, ce handicap est bien difficile à surmonter. « Moi non plus je ne demandais pas à vivre si longtemps mais, si je me suicide, on aura du mal à marier mes petits-enfants. »

Le vieillissement de la population est un sérieux problème pour la société car les vieux coûtent cher. Les jeunes ne veulent pas prendre le risque de perdre leur emploi et la possibilité d’obtenir une promotion en raison de parents encombrants. Si bien que chacun tremble à l’idée d’avoir un jour un aïeul à charge ou de devenir soi-même un fardeau pour ses proches. Ainsi, le père et la mère auscultent-ils attentivement leur corps et paniquent-ils à chaque petit signe de vieillissement, au point que le simple fait de porter des lunettes devient un indicateur fort du début de la fin. Peu à peu, ils prennent conscience des dégâts causés par l’âge et réalisent que chaque jour passé les conduit irrémédiablement vers la décrépitude. A l’angoisse de leur propre vieillissement, qu’ils mesurent à l’aune de la déchéance du grand-père, vient s’ajouter la charge de travail causée par l’aïeul et la douleur morale que suscite sa sénilité.

En décrivant cette douloureuse situation, l’auteur met en évidence la charge qui tombe sur le épaules des femmes, dont le salaire n’est pas encore considéré comme un élément indispensable du revenu familial, même s’il concourt sérieusement à l’améliorer. C’est la place de la femme dans la société japonaise qui est mise en relief. Les femmes doivent, en plus de leur emploi, gérer les problèmes domestiques, y compris ceux qui affectent la belle-famille, sans pour autant obtenir la reconnaissance que cette charge supplémentaire mériterait. Mais la maman Tachibana s’acquitte de sa mission avec résignation parce qu’il le faut bien  et, d'autant mieux, qu’elle a l’impression qu’elle sera peut-être bien traitée au moment où son tour viendra. « C’est peut-être idiot, mais j’ai l’impression que, si je m’occupe bien de ma belle-mère maintenant, je souffrirai moins plus tard » - dit sa voisine.

Progressivement, elle s’attache à ce vieillard qui ne l’a jamais aimée et éprouve à son égard  une certaine tendresse qui l’incitera à accompagner sa fin de vie d’un amour filial et d’une réelle humanité. Ainsi ce livre sur la vieillesse et la fin de vie devient-il une belle histoire de femme qui m’a remis en mémoire « Chemin de femmes », un roman que Fumiko Enchi a consacré aux épouses japonaises. C’est aussi une réflexion sur la vie en ce qu’elle a d’éphémère et sur la mort qu’il convient de relativiser. « Elle avait toujours pensé que la mort était l’épreuve la plus terrible dans la vie d’un être humain, mais maintenant elle savait que survivre pouvait être encore plus douloureux. »

 

Le maître de thé – Yasushi Inoué (1907 – 1991)

Quand j’ai découvert ce livre il y a une douzaine d’années, j’ai été impressionné par la ferveur avec laquelle le vénérable Inoué nous décrivait le service du thé, comme s’il voulait nous montrer, qu’au-delà de ce service, cette cérémonie a une véritable dimension spirituelle qui confine au religieux. Elle apparaît ainsi comme une sorte de sacrifice que l’on pourrait rapprocher de l’eucharistie chez les catholiques.

Mais ce livre, publié à l’extrême bout de la longue vie d’Inoué, est aussi une forme de testament que le vieux sage cherche à transmettre aux jeunes générations, essayant de les convaincre que les rites ancestraux ont un sens et une signification spirituelle dont le Japon d’aujourd’hui, immergé dans le matérialisme, a bien besoin de retrouver, de façon à assurer son avenir et garantir l’équilibre des futures générations menacées par les valeurs qu’importent dans leurs bagages les hommes d’affaires et les capitaines d’industrie.

M/T et l’histoire des merveilles de la forêt – Kenzaburô Oé (1935 - ….)

Dans l’île de Shikoku, au cœur de la forêt, comme celle qui entourait le village natal de Kenzaburo Oé, les forces terrifiantes des fuyards et des bannis sont parvenues à fonder la société rebelle des « merveilles ». Ainsi s’est composée une population de monstres et de géants dont on ne sait plus s’ils vivent ou rêvent, apparaissent ou disparaissent et, parmi laquelle se trouve un enfant mal formé comme l’était le fils que Kenzaburo a reçu un jour, stigmatisé de la marque fatale des « merveilles ».

Un roman complexe où se mêlent l’histoire du village de l’auteur, le destin du fils handicapé qu’il a eu et une sorte de mythologie imaginaire reliée aux anciennes traditions qui louent et sanctifient les forces de la forêt. En prenant connaissance de ce livre, j’ai eu l’impression qu’Oé cherchait à faire de ce fils particulier un être tout droit sorti de la mythologie locale, un personnage d’exception venu du monde des dieux afin d’apporter la lumière aux mortels. Un acte d’amour immense envers un enfant handicapé mental devenu un grand compositeur. Un ouvrage rare.

Tristesse et beauté – Yasunari Kawabata (1899 – 1972)

La veille du Jour de l’an, un écrivain célèbre se rend à Kyôto pour écouter les cloches des monastères, espérant en secret renouer avec une femme qui fut sa maîtresse vingt ans auparavant. Mais cette femme vit désormais avec une jeune et séduisante jeune fille au tempérament ardent qui ourdira un complot maléfique de manière à venger la maîtresse bafouée et à dissuader l’écrivain de toute tentative de  relation avec son ancienne amante.

Un livre d’une grande beauté qui célèbre la ville de Kyôto, cela bien avant le tremblement de terre, ses monuments magnifiques, ses jardins, l’art, la littérature, la tradition japonaise et s’interroge sur la solitude, la mort, l’amour et l’érotisme. Cet ouvrage prend une profondeur particulière quand on considère qu’il est la dernière œuvre achevée écrite par Kawabata avant de se donner la mort.

Denis BILLAMBOZ   - à lundi prochain pour poursuivre nos lesctures japonaises  -

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 12:05

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En ce premier jour de l'année, chacun se souhaite le meilleur, sans nul doute le voeu le plus difficile à réaliser, bien que le plus séduisant. On aimerait tellement que ce que l'on espère se réalise, que ce que l'on rêve advienne. Ainsi s'imagine-t-on volontiers un monde sans guerre où l'homme, devenu raisonnable, aurait banni les armes à jamais et où la paix régnerait enfin sur la terre. Mais on sait que cela restera un voeu pieux, la raison l'emportant rarement sur la folie meurtrière. Si bien que voilà un premier voeu à reléguer aux oubliettes.

 

Le second serait que chacun de nous soit à l'abri du besoin, mais on se rappelle trop que les famines et la misère n'ont cessé de cohabiter avec le bien-être et l'opulence. Alors pour que l'équité l'emporte sur l'injustice, il serait nécessaire que le coeur de l'homme change et ce second voeu apparait aussi difficile à concrétiser que de déplacer des montagnes ou de rendre l'aride fécond...si bien que ce second voeu n'a guère plus de chance de s'accomplir que le précédent.

 

Oui, des voeux, nous en faisons tous pour nous-même et ceux que nous aimons, afin qu'il n'y ait plus, dans le champ de notre regard, de désespérés, d'infortunés, de malchanceux. Un autre voeu, qu'il nous arrive de formuler, serait que les hommes qui, certes, naissent égaux en droit, voient le jour avec le même potentiel de santé, de force, de sagesse et de raison, mais là encore l'égalité est le bienfait le moins bien partagé, aussi cette aspiration reste-t-elle cantonnée au rayon des utopies.

 

Mais il n'en demeure pas moins, à notre portée, le voeu le plus beau, celui qui rend chacun de nous, malgré ses faiblesses et ses insuffisances,apte au partage d'un sourire, d'une attention, d'une écoute, d'une aide, d'un secours. Ce sont ces gestes, apparemment sans éclat, qui rendront le monde plus aimable et plus bienveillant à défaut de ...meilleur.

 

ALORS TOUS MES VOEUX DE BIENVEILLANCE POUR 2013

 

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 08:44

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Lorsque l'été s'achève, cela se voit à des signes imperceptibles, malgré la chaleur qui subsiste encore : les tons d'aquarelle qui tamisent la lumière, les feuilles qui se colorent d'or et de feu, la plage qui retrouve sa solitude, les cours de récréation qui s'animent du rire des enfants. Et les volets des demeures estivales qui se ferment. Cela se voit aussi aux vols des oiseaux migrateurs qui empruntent tous le même itinéraire, comme s'ils possédaient un code infaillible qui les guidaient tout au long des milliers de kilomètres qu'ils auront à parcourir et passent devant mes fenêtres plus volontiers aux heures crépusculaires. Cela se voit également aux vitrines des libraires qui affichent les dernières publications, dont une qui a retenu immédiatement mon attention pour son titre magnifique : " Un coeur intelligent ". Comment avec un tel titre, ne pas entrer chez le libraire pour acquérir immédiatement l'ouvrage et, sans plus tarder, se plonger dans la lecture d'un livre qui aspire à ce que l'homme fasse en sorte que son coeur agisse avec plus d'intelligence et son intelligence avec plus de coeur. L'auteur n'est autre que Alain Finkielkraut, un homme courageux que j'estime parce qu'il défend, avec une énergie inlassable, la notion de transmission et la culture classique. Chemin faisant, le philosophe s'est rendu compte qu'il ne pouvait plus adhérer aux slogans des années 60 du type : Cours camarade, le vieux monde est derrière toi - pour la raison qu'il se sait, comme vous et moi, issu de ce vieux monde et que la détestation du passé lui est insupportable. Pour lui, les temps modernes doivent réunir à la fois l'humanisme de la Renaissance et le subjectivisme cartésien. L'humanisme de la Renaissance pose le principe que l'homme accède à la connaissance de lui-même grâce aux signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture. Les premiers modernes firent donc allégeance aux Anciens et reconnurent la dette des vivants envers les morts. Le subjectivisme cartésien dit autre chose : c'est le " je pense donc je suis " qui ouvre la voie de la maîtrise et de l'émancipation en exonérant le sujet de toute référence au passé et à la culture. D'où la querelle des Anciens et des Modernes et la rupture survenue dans notre civilisation lorsque l'on a cessé de penser la culture au singulier. Tout est alors devenu culturel et, comme l'exprime très bien l'auteur, si la modernité constitue le moment où la culture s'est émancipée de la religion, la postmodernité serait celui où la culture s'est abolie dans le culturel. En conséquence, le projet moderne aurait-il échoué ? Finkielkraut ne se veut pas trop pessimiste. On ne peut pas dire qu'il ait échoué - dit-il. Il est devenu moins un projet qu'un processus et moins une utopie qu'un destin.

 

Mais, malgré tout, quelque chose a déraillé. Le grand principe d'égalité a cessé de régir seulement le domaine politique pour s'emparer de tous les domaines de l'existence. Si nous sommes tous égaux, l'idée de valeur sombre dans l'équivalence. Le jugement est comme frappé d'interdit. Or la culture est justement l'art de juger et de discerner. Finkielkraut se considère aujourd'hui comme l'était Hannah Arendt il y a un demi-siècle, lorsqu'elle pointait du doigt les dérives libertaires de l'enseignement Outre-Atlantique. Car l'enseignement est la première victime de cette infantilisation généralisée où l'on se refuse à accepter nos différences structurelles et affectives. Plus rien ne vaut. On observe même un acharnement particulier contre toute forme de sublimation, de dépassement, de transcendance. Triomphe de nos jours - ajoute l'auteur - dans cet idéal proclamée de la " désidéalisation ".

 

Le titre de son livre, il le doit d'ailleurs à Hannah Arendt qui se référait à une prière adressée par Salomon au Roi des rois. Il adjurait Dieu de lui accorder un coeur intelligent. Pour obtenir aujourd'hui ce coeur intelligent - reprend le philosophe, je ne vois qu'une solution : lire. La littérature lui apparaît comme le refuge privilégié contre l'infantilisation propagée par les médias et encouragée par les instances du nouvel ordre mondial. Des auteurs comme Kundera, Philip Roth, Henry James, Lévinas ou encore Grosmann. Jamais avant Grosmann - avoue Alain Finkielkraut - on a su aussi bien parler de la bonté. Son originalité n'est pas de l'avoir opposée au mal, au nom d'un manichéisme primaire et sentimental, mais...au bien. C'est d'autant plus important que nous sortons d'une siècle - le XX ème - où l'on a pu éprouver ce que pouvait produire d'horrible le développement d'intelligences purement fonctionnelles. Avec Kundera, la question est autre : quelle est la place, se demande-t-il,  de l'humour dans une société poststalinienne toujours en proie au sérieux révolutionnaire ?


Car si le rire est le propre de l'homme, l'humour ne l'est pas. L'humour n'est que le propre de l'homme civilisé ou de l'homme moderne qui met en doute ses propres certitudes. C'est certes Descartes affirmant sa prétention à la maîtrise, mais c'est aussi Cervantès découvrant la relativité des opinions humaines et la sagesse du principe d'incertitude. Nous assistons ainsi, sous couleur de plaisanterie, au retour du rire originel, lequel n'est que l'expression effrayante de la suffisance barbare de l'homme en bonne santé face à l'homme disgracié, à l'homme différent, à l'homme malade. Notre époque est celle d'un réensauvagement du monde par le rire. Le bouffon du roi est devenu roi.

 

Or le souci premier de la littérature est de répondre à celle-ci, qui est primordiale : qu'est-ce que l'homme ?  Je ne crois pas que l'on puisse répondre à cette question par un traité philosophique, reprend Finkielkraut. On ne peut le faire qu'au travers d'oeuvres de fiction qui mettent des hommes aux prises avec leur destin impossible. Si bien que l'on peut poser, au sujet de la littérature, une nouvelle question : sera-t-elle en mesure de sauver le monde pour parler comme Dostoïevski ? En effet, la seule voie pour l'homme contemporain qui souhaite échapper à sa prison intérieure, c'est elle. Grâce à elle, chacun peut appréhender intimement une expérience qui lui est étrangère. C'est d'après Soljénitsyne, le sens qu'il faut donner à la formule dostoïevskienne. La beauté sauvera le monde parce que, par la beauté littéraire, les hommes peuvent réellement entrer au contact les uns des autres. Sinon, ils n'ont plus que l'information, la médiatisation planétaire d'événements ciblés, l'air du temps et la communion avec des figures illusoires. Quant à savoir si cela suffira au salut des hommes, c'est une autre question à laquelle le philosophe, amoureux de la littérature, ne répond pas.

En conclusion de cet ouvrage passionnant qui m'ouvre sur la gravité automnale et le retour à la vie intérieure, il m'apparaît que l'intelligence sans le coeur ne parvient pas à donner sens à la vie et que le coeur sans intelligence est impuissant à forger notre jugement et à satisfaire notre curiosité des choses.

 

" Un coeur intelligent " d'Alain Finkielkraut  Ed. Stock/Flammarion - 288 pages

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 09:50

 trouville plage (WinCE)

 

Trouville, contrairement à Deauville, a eu l’avantage d’être découverte, non par des financiers et des promoteurs, mais par des artistes. En ce coin privilégié du littoral, ils se sont toujours sentis chez eux ; ce, depuis le temps où la mère Ozerais accueillait Alexandre Dumas. A sa suite, d’autres artistes s’y sont installés, y ont résidé, peint, écrit, tourné des films, photographié, construit. Autre avantage, qui n’est pas l’un des moindres, Trouville a su grandir sans se défigurer. Cela grâce aux personnalités éclairées qui se sont succédées pour lui donner le visage qu’elle a aujourd’hui : Couyère l’artisan des premiers travaux d’infrastructure, le comte d’Hautpoul, le baron Clary et, à partir de 1935, le bienfaiteur de la ville, dont le quai porte le nom, Fernand Moureaux. Quant au nom de Trouville, d’où provient-il ? Sans doute d’un toponyme hybride, mi-roman, mi-scandinave. Le trou ou Thörulfr dériverait du nom du possesseur du lieu,  à l’origine un Viking prénommé Turold, l’un de ces nombreux et fameux navigateurs qui descendirent des brumes de Norvège ou du Danemark à bord de leurs drakkars et surent faire souche en épousant des jeunes filles du cru, nous donnant l’exemple d’une assimilation parfaitement réussie.

 

A une heure du matin, le samedi 4 janvier 1549, le sire de Gouberville quitta Honfleur avec chevaux et valet. Il partait en pleine nuit pour «avoir la grève », c’est-à-dire profiter de la marée basse pour atteindre Trouville au passage de la Touques. Dans l’ombre nocturne, les cavaliers avaient à éviter les moulières et roches noires, mais le chemin était plus aisé, plus court que les mauvaises routes de l’époque. Il s’agit bien de Trouville où le bac et ses passeurs étaient utilisés lorsque l’heure tardive et le flot, grossi par la marée montante, incitaient à la prudence. Mais le jour, on n’était point contraint à cela. Les cavaliers passaient la rivière à gué et les piétons utilisaient la barque de traversée. A marée haute, un bateau passager de plus grande taille embarquait les uns et les autres.

 

Aux alentours de 1600, Trouville était déjà un havre, c’est-à-dire un abri, un refuge pour les navires. En 1599, Robert Esnault d’Hennequeville arme un bâtiment pour aller s’approvisionner en sel jusqu’aux rivages de Galice et il n’est pas rare que d’autres armateurs envisagent des courses jusqu’en Ecosse, au Portugal, au Pays-Bas et à Terre-Neuve. A Trouville, en ces temps anciens, on pouvait être à la fois cultivateur, propriétaire de saline, maître et bourgeois de navire. Au XIXe siècle, Flaubert parlera d’une falaise surplombant des bateaux. Avant d’être reine des plages, Trouville fut d’abord et avant tout …un port. Quand la population commença de s’accroître à la fin de l’ancien régime, le village initial, aux masures couvertes de chaume, était devenu trop étroit au pied du vallon de Callenville. Désormais les demeures ne cesseront plus de gagner sur la dune et d’occuper les étendues sableuses de la péninsule de la Cahotte. C’est ainsi qu’un certain Pierre Grégoire Ozerais fait l’acquisition d’une portion de terrain en herbe le 17 mai 1783 pour y construire une maison, qui deviendra peu de temps après l’auberge du Bras d’or, tandis que la bourgade de pêcheurs poursuit tranquillement son développement. La construction navale prospère et le quai ne sert plus seulement à l’accostage des barques de pêche, mais au déchargement des navires marchands.


Mais voilà que par une journée de l’été 1825 arrive d’Honfleur, à marée basse, par le chemin de grève, un peintre de 19 ans qui va poser son chevalet et planter son parasol sur les bords de la Touques. Il s’appelle Charles Mozin et il est tellement séduit par le paysage qu’il décide de résider là un moment et prend pension à l’auberge du Bras d’or. Bien que celle-ci ne soit pas particulièrement confortable, le lieu l’enchante et le jeune peintre ne se lasse pas de dessiner Trouville sous toutes ses facettes : ses collines verdoyantes, ses pêcheuses sur la plage, ses barques dans la tempête, son estuaire au flux ou au jusant et, par-dessus tout, les ciels qui varient de couleur et d’intensité à chaque heure. Mozin vient de lancer Trouville sans le savoir. Il est bientôt rejoint chez la mère Ozerais par Eugène Isabey, Paul Huet, Alexandre Decamps et Alexandre Dumas. Si bien que le monde élégant n’a plus qu’à suivre, après qu’il y ait été encouragé par les descriptions de Dumas et les toiles de Mozin.

Une des premières personnalités à acquérir une demeure sera la comtesse de Boigne, célèbre mémorialiste, qui achète en mars 1850 quarante ares d’une propriété qui faisait autrefois partie du presbytère de l’église Saint Jean-Baptiste, acquise par un cultivateur lors de la vente des biens du clergé. Elle et son ami le duc Pasquier, ancien conseiller d’état et préfet de police de Paris, membre de l’Académie française, seront les personnalités influentes qui contribueront à la prospérité de la région.

 

Le 1er juillet 1847 a lieu l’ouverture du nouveau Salon des bains de mer sur un terrain ayant appartenu au docteur Olliffe, ce même docteur qui avait incité le frère de l’empereur, le duc de Morny, à s’intéresser aux étendues marécageuses qui se déployaient à perte de vue de l’autre côté de la Touques… Mais pour lors, Deauville n’existe pas et Trouville brille déjà de tous ses feux. Les bains de mer sont à la mode,  la petite ville ayant pris le relais de Dieppe lancé par la duchesse de Berry. En 1845, le comte d’Hautpoul est élu maire. Il est le fils du général d’Hautpoul, tué à la bataille d’Eylau et de la princesse de Wagram, fille du maréchal Berthier. C’est lui qui  va marquer le paysage architectural de la ville, alors que son épouse s’emploiera à des tâches charitables. Tandis que le comte termine les travaux de l’église Notre-Dame des Victoires, offrant sur sa cassette personnelle le maître-autel, l’une des cloches et la décoration picturale, la comtesse Caroline inaugure des orphelinats et des maisons ouvrières. A ce moment, Trouville a doublé sa population qui s’élève au respectable chiffre de 3.504 habitants. Aux aristocrates du début, qui ont bâti les premières grandes villas, ainsi la villa persane de la princesse de Sagan, celles de Monsieur de la Trémouille ou de la marquise de Montebello ou encore de Gallifet, s’ajouteront, à partir de 1860, la villa de Formeville, celle du docteur Olliffe, voisine de la villa de Monsieur Leroy d’Etiolle, tant et si bien que le modeste petit port est devenu un lieu de villégiature recherché par des estivants tout autant épris de sport et de grand air que de confort et de mondanités.

Les activités sportives constituent, en effet, un élément majeur de la vie balnéaire qui se doit d’être une fête permanente. Aux bains de mer, appréciés pour leurs vertus thérapeutiques et aux courses de chevaux pratiquées dans une région qui a la réputation d’être le paradis de ce noble animal, s’ajoute la plaisance qui séduit une clientèle de plus en plus large. C’est à Trouville qu’est créée la Coupe de France en 1891 et en 1906 les épreuves de régates dureront deux jours et seront remportées par une équipe allemande. Trouville aura aussi son vélodrome et, en 1893, le premier Paris-Trouville sera patronné par le Journal et ouvert aux vélopédistes comme aux tandémistes. Comment s’ennuyer à Trouville dont la municipalité met sur pied une fête des fleurs avec un défilé de 300 voitures, des tournois de lutte, un championnat international de catch ? Enfin il y a le casino qui a été complété par une salle de spectacle, si bien que cette fin du XIXe voit la cité au faîte de sa renommée.

 

C’est l’époque des artistes et des peintres et Dieu sait qu’ils seront nombreux à apprécier ce village de pêcheurs qui avait tant séduit Mozin, du temps où il était inconnu, mais qui ne leur déplait pas aujourd’hui qu’il a été rattrapé par le succès. Dans les rues montantes couronnant sa colline, sur la plage ou la jetée, on croise Boudin, Courbet, Whistler, Monet, Corot, Bonnard, Charles Pecrus, Degas, Helleu, Dufy, Marquet, Dubourg, pour ne citer que les plus prestigieux. Davantage que le pittoresque, c’est la qualité de la lumière qui fascine, le duo subtil de l’eau et du ciel, les masses de couleurs distribuées par l’ocre des sables et les toilettes des femmes, les jeux d’ombres perpétrés par les parasols et les ombrelles qui deviendront emblématiques de l’impressionnisme. Tous essaieront de rendre sensible les vibrations de la lumière, les glacis fluides qui l’accompagnent et cet aspect  porcelainé dont parlait Boudin. Sans doute doivent-ils à cette atmosphère quelques-unes de leurs plus belles toiles. Mais les peintres ne sont pas les seuls à être subjugués par la beauté des lieux : les écrivains ne sont pas en reste. Au manoir de la Cour Brûlée d’abord, ensuite dans celui des Mûriers qu’elle fera construire, Madame Straus, veuve du compositeur Bizet, transporte et prolonge, à la saison estivale, son salon parisien. Après Flaubert, qui était tombé amoureux à Trouville de la belle Madame Schlésinger : "Chaque matin, j’allais la voir se baigner. Je la contemplais de loin sous l’eau ; j’enviais la vague molle et paisible qui battait ses flancs et couvrait d’écume sa poitrine haletante ; je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient. Et puis, quand elle passait près de moi, j’entendais l’eau tomber de ses habits" - écrira-t-il de celle qui lui inspira le personnage central de son roman   « L’éducation sentimentale » - après Alexandre Dumas qui appréciait à Trouville sa belle chambre à l’hôtel du Bras d’or et les repas copieux qu’on lui servait pour un prix dérisoire, apparaît, comme le familier du salon de Geneviève Straus, Marcel Proust. Certes, il avait déjà séjourné avec sa mère à l’hôtel des Roches-Noires, mais ce seront les vacances passées auprès de ses amis Straus et Finaly qui lui laisseront le souvenir le plus prégnant.  Il y retrouvera ses camarades du lycée Condorcet, Jacques Bizet, Jacques Baignières, Fernand Gregh, Louis de la Salle, et se plaira à être l’un des habitués de ce cercle «Verdurin-sur-mer». Le soir, on s’attardait à bavarder sous les tonnelles où couraient les ampélopsis et les chèvrefeuilles, tandis que Mme Straus, bien campée sur son  trône en rotin, bavardait avec Edgar Degas et Anna de Noailles, Guy de Maupassant et Abel Hermant, Léon Delafosse et Charles Haas.

Le train à voie étroite ramenait chaque été son lot de villégiaturistes. Les passagers descendaient enveloppés dans des pelisses, les femmes dissimulées sous des voilettes qui les protégeaient des escarbilles. Les calèches attendaient devant la gare, inaugurée en 1863, trois ans après le pont de la Touques et qui, dorénavant, reliait Trouville à Deauville, sa cadette. Après-midi embaumés sous les vérandas, siestes rêveuses derrière les jalousies, promenades dans les sentes qui longeaient la mer, d’où l’on respirait le parfum mêlé de feuillées, de lait et de sel marin. «  Nous étions sortis d’un petit bois et avions suivi un lacis de chemins assez fréquentés dans la campagne qui domine Trouville et les chemins creux qui séparent les champs peuplés de pommiers chargés de fruits, bordés de haies qui laissent parfois apercevoir la mer, (…) le plus admirable pays que l’on puisse voir dans la campagne la plus belle avec des vues de mer idéales ».  (Marcel Proust - Lettre à Louise de Mornand - 1905 )

 

Quant à Deauville, elle commençait de s’émanciper et la période 1910-1912 sera décisive pour les stations des deux rives de la Touques. Trouville n’était plus la seule à capter l‘attention ; il fallait compter avec Deauville. La lutte fut d’autant plus rude que s’y mêlèrent politique, lutte des classes et rivalités de personnes. Ce fut entre autre la guerre des casinos. Les joueurs et les milieux mondains s’amusaient à parier sur l’un ou sur l’autre, selon la montée ou la baisse de leurs actions…Mais bientôt la mise fut remportée par le magicien de la nuit Eugène Cornuché qui entraîna les initiés dans le somptueux établissement qu’il inaugurait à Deauville. Les Trouvillais n’avaient plus que leurs larmes pour pleurer ; mais voilà que des nuages s’accumulaient à l’horizon et que le tocsin s’apprêtait à retentir dans toutes les églises de France : la déclaration de guerre, cette guerre née de la compétition des grandes puissances européennes, eut lieu durant l’été 14, si bien que les casinos rivaux se virent réquisitionnés comme « hôpitaux complémentaires » et  les joueurs relégués à d’autres tâches.

 

Lorsqu’au début de 1916 les blessés furent transférés à la caserne Hamelin de Caen, les casinos furent rendus à la vie civile et, dès septembre 1916, certaines personnalités politiques et mondaines s’activèrent pour redonner vie au vieux casino-salon dans le but de ramener une partie de la haute société. Le 13 juillet 1917 au soir, la salle était comble et l’édifice cerné de lumière et, bien que la guerre perdura, les festivités avaient repris dans les deux stations. En 1922, Cornuché,  qui avait fait la gloire du casino de Deauville, reprenait pied à Trouville. L’empereur des jeux mettait un terme à la compétition des deux casinos en les gérant l’un et l’autre et en faisant en sorte de les rendre complémentaires. Mais une station comme Trouville pouvait-elle se contenter du seul produit des jeux ? Certes non !  Par chance, deux hommes se proposaient de se consacrer à sa modernisation et à son embellissement ; un maire Fernand Moreaux ( 1863-1956 ) et un architecte Maurice Vincent. Moureaux écrivait ceci : «  Avec sa plage et son décor de verdure, notre cité devrait être une station estivale de premier ordre. Si cette ville était dirigée par des hommes, artistes de goût, vous verriez un joyau de prix inestimable et rare ». Le prix, il le paiera souvent de ses deniers, en mécène éclairé et d’une folle générosité, qui ambitionnait de redonner au petit port, découvert par Mozin, fréquenté par Musset, Hugo, Flaubert, Gounod, Thérèse de Lisieux, son caractère et son charme, tout en l'actualisant, car il faut bien vivre avec son temps ; cela, sans omettre de renchérir sur son pittoresque. Ainsi vont s’élever sur les quais rénovés et d’après les plans de Maurice Vincent, la nouvelle poissonnerie avec criée et se réaliser la normandisation des maisons qui bordent la Touques. En 1935 sort également de terre l’établissement des Bains de mer, la piscine bleue. La reine des plages entend se rendre plus conviviale et y réussit, puisque arrivent, par cars entiers ou trains surprises, les nouveaux vacanciers, impatients de bénéficier de l'air vivifiant du littoral. Il est vrai que la population balnéaire a changé : celle du XIXe siècle était relativement homogène, constituée principalement par l’aristocratie, les propriétaires et rentiers. Au début du XXe, et surtout après la guerre de 14, la noblesse s’est appauvrie et elle est peu à peu remplacée par des hommes d’affaires, banquiers, industriels, directeurs de journaux, clientèle plus active et mobile. Ainsi le brassage amorcé à la Belle Epoque trouve-t-il son plein épanouissement. Cela a un coût : l’obligation de s’adapter aux exigences de ces nouveaux estivants en agrandissant et en réhabilitant le capital hôtelier. Trouville possède bien deux hôtels de classe internationale, celui des Roches-Noires, peint par Monet, où Proust a séjourné, et l’hôtel de Paris, mais ce potentiel est insuffisant ; aussi vers 1910 inaugure-t-elle le Trouville-Palace qui réunit les caractéristiques du palace moderne : façade monumentale, larges fenêtres et chambres claires équipées de salles de bains.

 

C’est alors que la seconde guerre mondiale s’annonce et que Trouville  passe, sans transition, de l’heure des fêtes et des palaces, des bains de mer et des salles de jeux, à l’heure allemande. Le 19 juin 1940, dans une ville presque déserte, les premières troupes montent à l’assaut des rues comme une sombre marée et, durant quatre années, Trouville et ses habitants vont connaître la vie rude et austère des occupés. Officiers et sous-officiers  réquisitionnent immédiatement les hôtels, les villas, les immeubles, tandis que les avions anglais, qui tentent des raids, provoquent les tirs des batteries ennemies. En 1942, lorsque commence la construction du mur de l’Atlantique en vue de repousser un éventuel débarquement, barrages, blockhaus se dressent et les  ouvertures des villas et demeures du front de mer sont murées. Beaucoup de maisons seront évacuées et les habitants tenus à chercher asile ailleurs. En juillet 1943, les Allemands détruisent la jetée- promenade qui permettait l’accostage des bateaux à vapeur en provenance du Havre. En 44, les bombardements s’intensifient, entraînant des destructions importantes dans le patrimoine immobilier. Le 4 juin, on annonce que le débarquement est pour bientôt. Le 6 juin à 6 heures du matin, les Allemands font sauter les écluses du port de Deauville et un immeuble, rampe Notre-Dame à Trouville, est détruit parce qu’il gêne les tirs des canons installés à l’arrière, ce qui, du même coup, pulvérise les vitraux de l’église toute proche, là où la petite Thérèse se plaisait à aller prier lors de ses vacances trouvillaises. Le 21 août, c’est au tour du pont reliant Trouville à Deauville de sauter, causant de nombreux dégâts. Mais les alliés arrivent et le 24 août a lieu la libération. Les premiers à enjamber la Touques, sur les débris du pont, seront les combattants belges de la brigade Piron. Hélas, la semaine suivante, le Havre est écrasé sous les bombardements alliés. Comment oublier autant d’épreuves ? Cette guerre a laissé des traces durables; la Normandie a souffert plus qu’aucune autre région, les plaies seront longues à cicatriser. Le généreux maire Fernand Moureaux, l’haussmann trouvillais, président-fondateur de l’apéritif SUZE, avance sur ses fonds personnels ceux nécessaires à la destruction des blockhaus. Il ne faudra pas moins de douze années pour réparer les dommages immobiliers, déminer et redonner à la cité son cachet. Beaucoup de changements vont s’avérer inévitables : les grands hôtels seront reconvertis en appartements, un complexe nautique remplacera les bains bleus et la magnifique jetée-promenade ne verra pas aboutir, hélas ! les plans élaborés pour sa reconstruction.

 

Dès 1950, l’hôtel des Roches-Noires, après avoir servi d’hôpital militaire, devient une résidence privée où Marguerite Duras acquiert, en 1963, un appartement, ayant eu le coup de foudre pour ce village où tout le monde se connaît et dont elle disait qu’il possédait un charme très violent, immédiat. Le flux et reflux de la mer, qu’elle aimait à observer de ses fenêtres, lui rappelaient le mouvement des eaux dans l’Indochine de son enfance. L’écrivain avait avec elle une relation intime, viscérale, et avouait que lorsqu’elle quittait Trouville, elle perdait un peu de lumière. Elle y  séjournera souvent et y écrira "La vie matérielle", "L’été 80", "Yeux bleus, cheveux noirs" ; elle souhaitait d’ailleurs qu’on l’appelât Marguerite Duras de Trouville.

Il est vrai que les artistes n’ont jamais manqué à Trouville. A Flaubert, Maxime Du Camp, Maupassant, Proust succédèrent des écrivains comme Duras, Modiano, Louis Pauwels ou Jérôme Garcin ; à Boudin et Corot, des peintres comme Hambourg, l’humoriste Savignac, le photographe Lartigue ; à Yvette Guibert et Loïe Fuller, qui faisaient les beaux jours de L’Eden-Théâtre, des actrices et acteurs, tels qu’ Emmanuella Riva, Gérard Depardieu, Annie Girardot, Antoine de Caunes. Chacun a aimé ou aime à marcher, à la fin du jour, sur la plage livrée aux seuls oiseaux de mer où « dans cette atmosphère humide et douce s’épanouissent, le soir, en quelques instants, de ces bouquets célestes bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent des heures à se faner ». ( Marcel Proust - La Recherche )  

Chacun y a ses habitudes : les fruits de mer aux Voiles ou aux Vapeurs pour les uns, les pâtisseries de Charlotte Corday pour les autres, les pulls en cachemire de la "Petite Jeannette" ou les vêtements marins du "Loup de mer", ou encore une nuit dans un 5 étoiles à l'hôtel des Cures Marines. De même que chacun a son trouville :  rues étroites et pentues, quartiers pittoresques pour y flâner,  lieux de solitude pour y rêver. Dans une ambiance bon enfant se mêlent les résidents, les pêcheurs, les saisonniers. Parce qu’on l’aime pour mille raisons, la France s’est émue lorsque sa célèbre halle aux poissons a brûlé à l’aube du 24 septembre 2006. Les messages de sympathie et les dons affluèrent en si grand nombre que la municipalité a réagi avec une louable promptitude. Cette halle a été reconstruite à l’identique pour que le visage de Trouville, si familier et apprécié, ne soit pas défiguré et que l’œuvre de Maurice Vincent, Halley et Davy retrouve sa splendeur passée, ainsi qu’il convient à un édifice inscrit à l’inventaire des monuments historiques. Le destin de Trouville ne s’est-il pas inscrit dans la durée ?

 

 

 Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Trouville, le havre des artistes
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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:44

Seoul_Gyeongbokgung_01.jpg  Séoul

 

 

Lire entre Pyongyang et Séoul

Après une longue traversée de l’immensité chinoise, nous rejoignons la Corée et, à dessein, conservons le singulier car il n’y a aucune raison valable d'évoquer deux Corée, en littérature du moins. Il serait tellement dommage de chercher des lignes de fracture dans cette littérature tellement riche qui puise désormais abondamment dans l’immense souffrance que ce pays a connue et connait encore, au nord. La souffrance n’est ni du sud, ni du nord, elle est pour les pauvres Coréens qui ont subi l’invasion japonaise, les dictateurs, aussi fous au sud qu’au nord. Si Hwang Sun-Won évoque les malheurs des paysans du nord lors de la réforme agraire, Hwang So-Yong, lui, nous parlera des malheurs des pauvres étudiants et ouvriers qui voulaient lutter contre la dictature au sud. Et, comme si la misère n’était suffisante en Corée, Chang Rae-Lee est allé en chercher un supplément sur les champs de bataille du Sud-est asiatique avec les Coréens de la diaspora émigrés aux Etats-Unis. Pour visiter ces différentes faces de la littérature coréenne, nous voyagerons avec Kim Won-Il comme Monsieur Lee voyage dans le roman de cet auteur.

 

Le voyage de Monsieur Lee

Kim Won Il (1942 - ….)

Quand Monsieur Lee rencontre Choi, c’est Ouranos qui rencontre Chthonos, le nomade qui croise le sédentaire, le yang qui se confronte au yin, l’activité qui s’oppose à la tranquillité. En effet, Lee, trop pauvre pour vivre dans son village, quitte son pays pour un périple qui le conduira de Mandchourie en Sibérie, puis en Chine, pour un long voyage, et enfin au Japon avant de revenir en Corée, à Ipam, où il se fixe définitivement auprès de la femme du bistrot. Ce périple, qui ne l’a point enrichi, lui a valu mille misères et mille aventures, la faim, le froid, la guerre, la mort des compagnons, la torture, l’errance, … avant de connaître un peu de repos auprès de la veuve qui l’a accueilli dans sa couche. Mais à présent, il sent son corps se décomposer et la mort rode dans ses nuits d’insomnie, alors il décide d’organiser sa postérité en choisissant le lieu de son tombeau avec le concours de son ami Choi, le géomancien qui n’a jamais quitté son village où, en bon fils aîné, il a cultivé la terre de ses ancêtres malgré son désir de voir le monde.

A travers la rencontre de ces deux personnages, Kim aborde le thème du sens de la vie et du bilan que l’on fait au moment de partir pour l’autre monde. Il explore les deux possibilités : une vie d’errance et de quête où le plaisir a plus de place que l’effort mais où la douleur et la souffrance ont, elles aussi, une place non négligeable, et une vie paisible de labeur et de dévotion sur la terre des ancêtres. Les deux solutions engendrent leur part de frustration et d’inquiétude et la rédemption n’est pas acquise à priori. Le passage dans le monde des morts fait aussi partie de la vie, « mourir, c’est seulement changer de façon de vivre », et il faut trouver le bon chemin vers un monde meilleur, mais quel est-il ? Celui de Bouddha ou celui de Jésus ou ni l’un ni l’autre ? Lee et Choi s’interrogent sur le sens de leur vie et sur l’avenir de leur âme à travers les expériences qu’ils ont vécues, les souffrances qu’ils ont endurées, les efforts qu’ils ont consentis, mais aussi les péchés et les fautes qu’ils ont commis.

Lee et Choi peuvent aussi être considérés comme le symbole de la Corée divisée en deux, le Sud - Lee, plus enclin à l’ouverture sur le monde et aux plaisirs malsains qu’on y rencontre et le Nord - Choi, solidement ancré et enfermé dans son territoire où il est incapable de faire vivre ses enfants. C’est l’histoire de toutes les souffrances subies par la Corée depuis les guerre d’indépendance et l’invasion, puis à nouveau la guerre et la partition qui a séparé les Coréens, comme la destinée qui éloigne ces deux êtres qui ne peuvent se quitter mais que tout oppose. 

 

Les sombres feux du passé - Chang-Rae Lee (1965 - ….)

Très belle lecture que ce livre de ce Coréen émigré aux Etats-Unis qui raconte l'histoire d'un autre Coréen qui s'est installé lui aussi en Amérique après la guerre de 1945, et qui a fait tout ce qu'il convient de faire pour s'intégrer dans sa nouvelle patrie et devenir un citoyen américain respectable. Mais tout dérape lorsque sa fille adoptive, qu'il  a sans doute mal élevée en la gâtant trop, quitte la maison pour rejoindre ses amis marginaux.

Hata, notre Coréen, perd peu à peu pied et détruit sa maison, symbole de sa réussite américaine et surtout symbole de son triomphe sur un passé qu'il avait tenté d'oublier mais qui le rattrape au moment où sa fille s'enfuit. Il se souvient du rôle qu'il a joué dans un hôpital militaire où des filles indigènes étaient offertes aux soldats envahisseurs.

Un livre sur l'émigration et l'insertion mais surtout sur la culpabilité et la rédemption.

Les descendants de Caïn - Hwang Sun-Won (1915 – 2000)

Né en Corée du nord, Hwang Sun-Won est l’une des figures majeures de la littérature coréenne, de même qu’il est l’un des témoins privilégiés des bouleversements sociaux et économiques qui ont affecté le pays au cours du siècle dernier. Dans ce roman, il raconte la vie d’un jeune propriétaire qui hésite à fuir vers le sud car il est follement épris de la fille de son intendant, mais il ne sait pas faire face à cet amour ni comment approcher la belle.

C’est aussi l’histoire de la Corée du nord qui bascule dans le stalinisme et de la réforme agraire qui risque de poser bien des problèmes à ce jeune propriétaire. Un document très intéressant sur les vicissitudes qui ont accompagné ce changement politique et sur la fracture qui partage ce pays de plus en plus largement. Une très belle lecture.

Le vieux jardin - Hwang Sok-Yong (1943 - ….)

Après dix-huit ans de détention, un opposant au régime dictatorial en Corée du Sud recherche son dernier amour qui, hélas, est mort depuis un certain temps. Il se réfugie alors dans la maison de celle qu’il a aimée et lit les lettres et documents qu’elle lui a laissés. Ainsi, revit-il  les années de lutte, les années qu’il a passées avec elle et le parcours de cette femme quand elle était jeune encore et s’était engagée dans l’opposition active au régime. Ce récit entremêle leurs deux destins et, notamment, son séjour en prison qu’il décrit par le menu jusqu’à en faire un véritable manuel du parfait petit détenu.

Un beau livre qui plonge au cœur de l’âme humaine, conduit aux limites de la vie et navigue de la tendresse la plus douce à la cruauté la plus sévère.

Denis BILLAMBOZ  -  exceptionnellement, en raison des fêtes,  mes articles de cette semaine et de la semaine prochaine sont publiés un mercredi au lieu d'un lundi, alors à mercredi prochain pour la suite de notre périple littéraire  -

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 09:38

 

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Nous en rêvions depuis longtemps. S’envoler un jour vers ces îles lointaines qui semblent posées sur l’océan et serties comme des perles précieuses dans l’anneau émeraude des lagons, connaître la couleur du Pacifique, le parfum des fleurs de tiaré avec leurs corolles blanches et cireuses, celles du jasmin, de l’ylang-ylang et du frangipanier que les navigateurs d’autrefois respiraient avant même de discerner les contours des îles, comme une fragrance envoûtante. Puis, découvrir, ainsi qu’ils le faisaient, les paysages somptueux avec Mooréa au premier plan, Tahiti au fond, le bleu dur de la mer, le liserai d’écume qui ourle le littoral, surplombé par la masse sombre des montagnes, auxquelles s’accrochent les nuages, avant d’entrer en contact avec une population dont la légende veut qu’elle soit d’origine améridienne, arrivée en Polynésie à bord de ses pirogues depuis les rives sud-américaines, il y a de cela plusieurs millénaires. Aujourd’hui, il semble plus probable que cette population soit austronésienne, les Océaniens poursuivant leur lente avancée dans le Pacifique plus d’un millier d’années avant J.C. Excellents navigateurs, ils connaissaient déjà les ciels nocturnes et leurs moindres constellations et le langage de la houle et des vents. En un millénaire, ils s’implantèrent dans la Polynésie centrale et orientale, des îles Cook et de la Société à Hawaï et à l’île de Pâques. Oui, nous désirions connaître cela et, pour y parvenir, nous n’avons pas hésité à casser notre tirelire, d’autant plus que le franc pacifique, en cette année 1984, était le double du franc métropole. Aussi le voyage se ferait-il dans des hôtels ou pensions de famille au coût raisonnable, avec un seul repas par jour et les caboteurs chargés du courrier et du ravitaillement comme moyen de transport entre les îles, à l’exception de Bora-Bora, trop éloignée de Tahiti et, pour laquelle, nous serions tenus de prendre l’avion.

 

C’est un 21 juillet que nous avons décollé de Roissy pour Los Angeles dans un boeing 747. Douze heures de vol par le sud du Groenland, la baie d’Hudson et une partie des Etats-Unis, avec l’immensité des champs de céréales découpant géographiquement le sol en plaques de couleur. A Los Angeles, escale de 4 heures, ce qui paraît long en pleine nuit et ré-embarquement sur un DC 10 pour Papeete. Lorsque nous descendons de l’avion à Faa, je suis pieds nus, tant mes chevilles ont gonflé durant ces 22 heures de voyage. Le parcours en car depuis l’aéroport jusqu’à notre modeste hôtel, en pleine nuit, ne nous laissera aucun souvenir. Il faudra attendre le lever du soleil pour que nous découvrions les premiers paysages et au loin l’île de Mooréa se découpant dans la brume nacrée de l’aube. Pas question de dormir. Nous ne voulons pas passer au lit notre première matinée polynésienne. Une douche effacera les fatigues de ce long voyage. Le petit déjeuner avalé, nous nous enquérons d’une plage pour aller prendre notre premier bain dans le Pacifique. Mais les Maoris ne sont guère loquaces. Un battement de cil très fiu vous tiendra lieu d’explication. Comme il n’y a pas de truck le dimanche, nous voilà partis à pied vers une hypothétique plage que nous imaginons immaculément blanche. Mais il y a peu de belles plages à Tahiti, île volcanique. Par chance, nous sommes logés au sud de Papeete, non loin de Punaania qui est l’une des plus belles, frangée de bois de fer et de cocotiers. Ce premier bain dans le Pacifique n’en est pas moins décevant. Si la plage est sublime, la baignade est rendue difficile par l’abondance des coraux qui abondent jusqu’aux abords du sable.

 

Le réseau routier tahitien est limité au littoral, car l’intérieur des terres est occupé par le relief montagneux qui aligne ses flancs escarpés couverts d’une abondante végétation de pandanus, de bancouliers et de purau et que zèbrent une profusion de cascades. De là-haut les vues sont superbes mais difficilement accessibles, sinon à dos de mulet ou en 4x4 et cela coûte cher. Nous en seront réduits à quelques excursions pédestres, épuisantes par la chaleur, mais toujours récompensées par des points de vue d’une étonnante beauté.

 

C’est non loin de Punaania que Gauguin vécut de 1897 à 1901 et produisit une soixantaine de toiles dont  D’où venons-nous qui se trouve au musée de Boston. Dans les scènes familières, qu’il a croquées, comme  La siesteLe silence, Le repos, l’artiste a su saisir les essences parfumées de l’île, les survivances des croyances ancestrales et l’insouciance lasse des femmes aux postures alanguies. Il est amusant de souligner que presque toutes les jeunes filles du coin disent descendre du peintre, leur grand-mère ayant été son modèle et son amante. Alors Dieu sait qu’il a dû en avoir !

 

Mais Tahiti ne parviendra pas à nous captiver, peut-être par son absence de chaleur humaine et les barrières infranchissables qui existent entre les diverses communautés : les Maoris, les Chinois et les Européens vivant les uns à côté des autres sans parvenir à dialoguer. Il n’y a qu’au marché de Papeete, le matin de bonne heure, que l’on est gentiment apostrophé par la gouaille des matrones qui vendent des chapeaux, des paréos, des fleurs, des multitudes de fruits et légumes, sans oublier les poissons aux écailles argentées. Il y a là une atmosphère bon enfant inoubliable, un parfum de vanille, des couleurs étincelantes et un petit quelque chose qui vous donne soudain l’impression d’être un peu moins loin de la mère patrie.

 

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                                                                Mooréa

 

Il faudra attendre Mooréa pour que nous ressentions le premier choc, lorsque le bateau, après un long travelling le long des côtes, approche de la merveilleuse baie de Cook ( Pao Pao ), d’une beauté à couper le souffle. Elle se détache majestueuse avec ses pitons rocheux comme d’altières sentinelles, dominant l’arc parfait d’une anse ceinturée de cocotiers d’un vert profond, rehaussée par l’intense indigo du la mer. Nous débarquons à Vaiare et retrouvons d’un coup le charme d’un univers paisible où défilent, dans le désordre, les plages d’or, les villages blottis à l’ombre des manguiers et des filaos, les églises coquettes, les taches vert-de-gris que font les plantations d’ananas ou celles plus sombres des forêts de calfata, heureusement égayées par les toits rouges des farés, qui jettent leur éclat sur la fastueuse déclinaison des verts polynésiens. Mooréa, en 1984, était un véritable paradis, à l’abri du tourisme de masse et des laideurs commerciales et industrielles, dont le rythme de vie s’avérait lent et la population plus hospitalière. Ici, nous allons beaucoup marcher, afin de découvrir les coins propices à goûter la vie polynésienne dans ce qu’elle a de plus authentique. Empruntant les sentiers, nous aimions à accéder aux belvédères et apercevoir les baies se profilant dans de larges échancrures marines, contempler la montagne transpercée par la flèche de Pai ( Mont Mauaputa ), parcourir des lieux humanisés par les cultures soignées des vanilliers ou assister aux sorties des messes du dimanche lorsque les paroissiens s’échangent des nouvelles et des salutations et que les vaches se prélassent insouciantes dans les rues. Au loin, des pirogues dessinent leurs sillages blancs sur l’eau étale, tandis que l’air saturé du parfum enivrant de la fleur de tiaré vient à vous dans un souffle tiède et que quelques cumulus s’attardent à auréoler les sommets.

 

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                                                                                       BORA-BORA

 

Mais ce qui nous attend sera plus beau encore, s’il est possible, arrivé à ce degré, d’ajouter un superlatif au superlatif. Car l’île mythique par excellence, le havre de paix, la nature même du rêve dans sa perfection quasi indépassable, est sans aucun doute l’île de Bora-Bora. Il suffit de la survoler pour que les mots chargés de la décrire deviennent subitement impuissants. Oui, comment dépeindre cette merveille sortie des entrailles océanes et que l’on survole ébahi, avec l’impression d’apercevoir un territoire perdu dans l’immensité de l’océan, île nue comme devait l’être Vénus sortant de l’onde, paradis mis à l’abri  par un dieu protecteur, comme un saphir étincelant.

  

Après l’avoir découverte d’avion, nous en ferons le tour à bicyclette, puis en pirogue, afin d’aller donner à manger aux requins dans les passes qui séparent les lagons de la mer et irons même passer une journée entière sur un motu, mais comme le paradis n’existe pas, nous y serons dévorés par les no-no, minuscules moustiques blancs très friands de chair humaine. A l’époque où nous y séjournions, Paul-Emile Victor résidait encore dans le sien, le motu Tane, avec sa femme et son fils, et les touristes étaient peu nombreux, surtout en juillet, qui est la basse-saison ( hiver ) en Polynésie. Aussi aucune affluence à déplorer et partout une tranquillité débonnaire qui nous sied à merveille. La seule chose, que nous redoutions, était de recevoir sur la tête une noix de coco, car toutes les routes de Bora-Bora sont ombragées de cocotiers, arbre emblématique par excellence. Ils sont tellement chez eux ici qu’ils parviennent à monter à l’assaut du Mt Pahia, festonnent les plages, ombrent les bungalows recouverts de pandanus et s’agitent, sous le moindre alizé, pareils aux longues chevelures des vahinés.
 

Vaitape, la capitale, semble sortir d’un conte de fée. On y entend sans cesse des rires, des chants, on surprend des couples en train de danser avec leurs couronnes de fleurs sur la tête, comme si la fête était l’occupation principale de cette population insouciante et enjouée. Sur la place du bourg ( car cette capitale n’est jamais qu’un délicieux petit bourg ), un ahu évoque le souvenir du navigateur solitaire Alain Gerbault qui aima tant et tant l’endroit qu’il demanda à y être enterré. Ce qui fut fait. A Bora-Bora, nous n’aurons manqué ni les danses villageoises, ni le repas des requins, ni la douceur languissante d’une journée sur un motu, ni la vision des poissons multicolores qui se déplacent par bancs et font miroiter l’eau à chacun de leur passage, ni les couchers de soleil solennels et somptueux comme des apothéoses, ni les veillées la nuit pour voir le ciel se peupler de milliers d’étoiles, au point de ne plus savoir où commence le ciel et où finit la terre et ce qui relève du rêve et ce qui requiert de la simple réalité.  IA ORANA.

 

Armelle BARGUILLET

 

Autres articles évoquant les îles :

 

Les Grenadines à la voile

 

Haïti, un destin singulier

 

Les îles ou le rêve toujours recommencé

 

Lettre océane - les Antilles à la voile

 

 

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

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   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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