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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:23

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Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l'être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n'a cessé de s'enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l'origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d'interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c'est en s'alliant à la poésie que la philosophie surmontera l'épreuve de la vérité de l'être, tant il est vrai qu'en s'opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l'avenir, n'est-ce pas dans sa quête de l'essence des choses qu'elle s'affirme, n'est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu'il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète «  de faire des mots qui abandonnent l'être, un retour vers lui ».

 

 

Car ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l'esprit. N'est-elle pas - selon Saint-John Perse - l'initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysique, l'animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l'héritage des morts ?  - Lors de la réception de son prix Nobel de littérature le 10 décembre 1960, Saint-John Perse proclamait encore :



«  Plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques, parce qu'il est part irréductibles de l'homme. Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord poétique, au sens propre du mot. Des astronomes ont pu s'affoler d'une théorie de l'univers en expansion ( celle du bing-bang ) ; il n'est pas moins d'expansion dans l'infini moral de l'homme, cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières et sur tout l'arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n'est pas - comme on l'a dit - le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension. »

 

 

En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s'informer de lui-même ? Probablement pour s'ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n'est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l'avoir créée. Cette expérience, bien des savants l'ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l'expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm :

 

«  De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun ».

 

Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l'univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai - «  tant les mots sont à la fois signes et objets ( objets porteurs d'images ) qui s'organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C'est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas «  à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l'universalité de la beauté et de l'être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible »  - poursuit-elle dans son ouvrage «  Sens et Non-sens en Poésie ».

 

Il en résulte que le poème, s'il est, ne peut être que par le sens poétique, aussi subordonné ou insoumis qu'il soit, et quelle que fût l'atmosphère d'ombre ou de clarté dans laquelle il est plongé, il se construit et n'existe que lorsque le sens intelligible est présent.

Oui, l'expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l'âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d'attente, dans un lieu d'extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l'esprit, à la source ensorcelée de l'inspiration. On réalise alors combien le poème s'élabore dans un désir jamais assouvi d'accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d'enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s'accordent avec l'émotion que le poète se propose de communiquer. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors seulement que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d'après-guerre qu'elle se sentait «  divisée entre la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu'est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu'elle était une quête anxieuse sur l'origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice qui veut «  qu'il n'y ait d'être en nous que dans le désir qui jamais ne s'obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation.

 

Mais s'il en est ainsi chez les vrais poètes, qu'en est-il chez ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabriquant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui resterait en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparaît un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et comme éclatées en un véritable désordre structurel.

Depuis deux décennies, une vague déferlante, qui semble toutefois s'apaiser, du nom de NovPoésie a, tel un rouleau compresseur très médiatisé, faussé les données et tenté de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté.

 

«  Huile machine - De l'huile machine - Coudre machine - De machine à coudre Singer - Coudre machine - De huile de machine à coudre Singer ». Et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé un éditeur et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Ainsi s'est-elle présentée sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle ; si bien que dans ce fatras, auquel certains se sont laissés prendre - comment s'y reconnaître et où retrouver la poésie, celle dont Rimbaud disait «  qu'elle est la langue de l'âme pour l'âme » et Mallarmé «  une sens plus pur aux mots de la tribu » ?

 

Il est vrai que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile. Mais contrairement à ces faiseurs de mots qui se plaisent au jeu narcissique ou à l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Aussi tendons l'oreille,  accueillons la poésie actuelle en péril dans ses catacombes et aidons-là à se relever dans les pans de nuit où elle se trouve condamnée. Il faut la supplier de vivre, dit le poète Marc Alyn, car si elle est présente partout comme l'or dans le lit des rivières, que serait l'or sans l'orpailleur ? C'est à cela que chacun de nous doit réfléchir, car le monde de demain sera ce que nous en ferons. Lorsque Laurent Gaspar affirme que le poème n'est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l'interrogation, qu'en déduire ? Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe nous invite à la réflexion, le poète trace un sillage, car  "seules les traces font rêver" -écrivait René Char. Et, dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux, autant qu'il le faisait autrefois, il incombe au poète la charge de relever le défi qui a réduit Dieu à n'être qu'une hypothèse parmi d'autres. Aux certitudes de jadis, qui plaçaient l'homme face à son Créateur, succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'auto-détruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création.

 

Il n'en reste pas moins, qu'aujourd'hui comme hier, il revient au poète de nommer l'invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l'on accepte désormais la notion de mystère comme l'une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L'énigme, plutôt que le mystère, n'est-elle pas sa matière première ou du moins l'une d'elle ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l'esprit au plus haut de sa vigilance », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu'une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l'existence humaine, si le poète ne s'essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s'il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d'assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus qu'elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 08:58

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Lire avec la Petite Sirène

Le temps est venu de prendre la direction du nord pendant que la neige enchante les paysages et que le givre brode les arbres. Nous effectuerons une première étape au Danemark pour rencontrer la grande Karen Blixen qui a laissé une belle empreinte dans la littérature mondiale dès la première moitié du siècle dernier, mais aussi un auteur plus actuel dont la réputation déborde largement les frontières danoises, Jens Christian Grondahl, et nous terminerons notre périple danois par une visite à Jorn Riel qui vit maintenant au soleil, mais est l’auteur d’une vaste production de romans venus du froid. Nous accomplirons ce séjour danois en compagnie d’un auteur encore peu connu, Knud Romer, que j’ai découvert il n’y a que quelques années seulement et que j’ai bien aimé. Son livre dénonce une certaine forme de xénophobie vis-à-vis des anciens ennemis allemands mais toujours avec le sourire et une bonne dose d’autodérision. Une xénophobie tout de même un peu inquiétante au sein de l’Union européenne même.

 

Cochon d’Allemand

Knud Romer (1960 - ….)

On ne choisit pas sa famille et le petit Knud, habitant de la ville danoise de Nyköping sur l’île de Falser qui disparaît presque à marée montante, a tiré le gros lot à loterie de la vie. Il nous entraîne, à travers un livre patchwork, dans la visite de son arbre généalogique qui comporte un grand-père paternel qui exerça trente-six métiers pour trente-six misères, un grand-père paternel trop vite décédé, suppléé par un hobereau prussien, rigide comme la pointe de son casque, en guise de "parâtre". Mais le personnage central de ce livre, celui qui devrait en avoir le rôle titre, à mon sens, c’est la mère qui connut une destinée extraordinaire et dont le chemin emprunta tous les méandres de l’histoire germanique pendant la période hitlérienne. Arrivée à Berlin pour faire des études en 1939, elle en fut vite chassée par la répression que suscita l’opposition au Führer et navigua ensuite entre l’Autriche et la Prusse au gré des aléas de la guerre pour terminer celle-ci comme réfugiée de ce qui deviendra l’Allemagne de l’Est, après avoir connu les hôpitaux militaires et les camps américains.

Dans une Allemagne vidée de ses hommes, la mère, Hildegard, s’exile pour trouver un emploi au Danemark où elle fonde une famille et donne naissance au petit Knud. Mais cette nouvelle patrie n’acceptera jamais « l’Allemande » qui sera rejetée et humiliée comme son fils devenu la bête noire de toutes les écoles qu’il fréquente, le « Cochon d’Allemand » qui subissait toutes les brimades de la part de ses petits camarades sous l’œil innocent du corps enseignant. « Mère avait été une femme du monde, et la fin de ce monde fut aussi la sienne. »

Même si partout en France, après la guerre, le sentiment antigermanique prévalut pendant un certain  temps, rares sont les endroits où une telle haine perdura si longtemps avec une telle violence. Et cette intolérance se manifeste à l’égard de tous les « différents », ainsi la fille d’un handicapé subit-elle aussi des brimades : «… son père souffrait d’une sclérose en plaque et se déplaçait dans un fauteuil roulant. On se moquait d’elle à cause de cela, et … ils se jetaient sur elle et la tabassaient : son père était un débile ! ». Et si le Danemark n’était pas l’Eldorado que l’on croit ?

Ce livre traitant du rejet des enfants différents et notamment des enfants nés d’un parent étranger, et qui plus est Allemand, vient peu après « Sang impur » d’Hugo Hamilton. Serait-ce symptomatique d’une plaie mal cicatrisée qui se rouvrirait ?

La ferme africaine - Karen Blixen (1885 – 1962)

« Out of Africa », tout le monde connaît maintenant le film mais ne sait pas forcément que celui-ci est tiré d’un roman écrit par cette baronne danoise qui vécut effectivement plus de quinze ans dans une ferme au Kenya où elle fut conquise par la magie de l’Afrique et par la gentillesse et la loyauté des Kenyans qui n’étaient encore que des Massaïs et des Kikuyus à cette époque. A son retour en Europe, après avoir été ruinée en Afrique, elle a écrit son histoire, son aventure africaine, dans un roman luxuriant, attachant et émouvant qui donnerait envie de s’installer là-bas, vers la côte est sous le mont Ngong. Ceux qui n’ont vu que le film seront peut-être surpris car le roman n’est pas une banale histoire d’amour à l’eau de rose, mais avant tout un grand message d’amitié, et d’amour aussi, pour ce pays et ses habitants et le récit d’une formidable émotion devant ces paysages de rêve. Une image de l’Afrique chantée par Sardou, une image de l’Afrique d’un autre temps quand les Blancs n’étaient pas forcément des négriers, mais tout de même un peu paternalistes et condescendants. Un livre plein de couleurs, d’odeurs, de saveurs et … d’amour et de nostalgie.

Pour consulter la critique de ce film cliquer  ICI

Eté indien – Jens Christian Grondahl (1959 - ….)

August vient de perdre son meilleur ami et, lors de l’inhumation, il retrouve Alma la femme qui l’a quitté pour rejoindre cet ami aujourd’hui décédé. Cette rencontre fait remonter des vagues de souvenirs à la surface de sa mémoire qui constituent la teneur de ce roman très policé, très écrit, mais qui manque peut-être un peu d’une certaine flamme pour que cette histoire d’amour avortée ait une réelle consistance.

Le jour avant le lendemain – Jorn Riel (1931 - ….)

Ninioq, une vieille femme esquimaude, sait que le moment de partir seule sur la glace est bientôt venu pour elle mais, en attendant, elle doit surveiller la viande qui sèche en transmettant à son petit-fils tous les us et coutumes qu’elle pourra lui enseigner. Mais le bateau qui doit venir les chercher sur leur îlot isolé se fait attendre et Ninioq doit tromper l’impatience de son petit-fils en déployant tout son talent et de multiples artifices. Un livre poignant, émouvant, qui devrait arracher des larmes aux plus insensibles mais peut-on pleurer devant une telle dignité, une telle grandeur d’âme et une telle sérénité devant le destin ? La seule évocation de ce roman à travers ces quelques lignes me donne encore le frisson.

Denis BILLAMBOZ  - à lundi prochain pour une nouvelle étape de notre tour du monde littéraire -

 

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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 10:10

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François Morel, comédien, chanteur et chroniqueur, a eu l'idée originale de nous offrir le spectacle réjouissant des joutes oratoires mémorables de Georges Charensol et Jean-Louis Bory qui nous replongent dans les années 1960/1970 du " masque et la plume", protagonistes qui s'affrontaient alors sur les ondes avec autant d'esprit que de passion, d'audace et de mauvaise foi et ont contribué à créer les riches heures d'une émission devenue culte. Avec deux ex-Deschiens, Morel met en scène un moment rare qui reconstitue les passes d'armes  de ces deux chroniqueurs rendus célèbres par leur désaccord. Ainsi Olivier Broche ( Jean-Louis Bory ) et Olivier Saladin ( Georges Charensol ) vont-ils durant une heure trente théoriser, se provoquer, s'invectiver et cabotiner pour le plus grand bonheur de leurs clans d'auditeurs, reformés comme par miracle hier soir au théâtre du Casino de Deauville, tant et si bien que revivent les échanges radiophoniques de ces bretteurs dont l'un ( Bory ) représentait l'avant-garde, fan de Godard et de Pasolini, et l'autre ( Charensol )  le critique avisé et plus classique qui entendait n'être ni dupe, ni blasé et se voulait le témoin discret et passionné de tout ce qui concernait l'art en général et le cinéma en particulier.

 

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Ce qui frappe d'emblée est la sincérité de ces amis que leur nature et leurs goûts opposent, mais qui se réchauffent mutuellement et communient à la même source : leur amour du 7e Art. Mise en scène avec juste ce qu'il faut d'évocateur - une salle de projection aux fauteuils vides - cette pièce habile, qui restitue les dialogues réels des deux critiques, est servie par des acteurs formidables, en mesure de redonner souffle au verbe de ces héros des ondes, et par les intermèdes musicaux et chantés de Lucrèce Sassella, évoquant le passé avec une nostalgie bien tempérée. Un régal.

 

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 09:27

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Fort intéressant et éclairant et plus que jamais d'actualité le livre du philosophe Michel Blain : " Douze mythes qui ont fondé l'Europe " aux éditions de l'Harmattan. Prenant pour horizon la thèse pessimiste de l'écrivain tchèque Milan Kundera d'une Europe qui n'est pas parvenue à penser sa littérature comme une unité historique et voit là " son irréparable échec intellectuel ", Michel Blain s'interroge sur la crise actuelle d'une Europe en quête d'elle-même et organise, dans son passionnant ouvrage, une sorte de Table Ronde à l'image des Chevaliers d'antan, conviant autour d'elle douze récits d'envergure mythique que l'auteur tient pour représentatifs de notre aventure culturelle commune et, par voie de conséquence, de notre politique. Et les questions qu'il pose d'introduction : Cette Europe que nous appelons de nos voeux a-t-elle encore une âmeQuelle est-elle ? Et une société sans mythe est-elle viable ? - nous éclairent d'emblée sur la perspective où l'auteur entend situer sa réflexion. Rappelons-nous la belle phrase de Patrice de la Tour du Pin : " Les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid ". ( La Quête de joie - 1933 )

 

Le but principal de cette étude est donc de revisiter et redécouvrir nos lieux de mémoire afin, écrit l'auteur, " de redonner à nos coeurs et à nos intelligences un peu de la beauté, de la chaleur et du sens qui leur manquent en ce difficile début du troisième millénaire". Ces mythes sont les suivants : Roland ou le martyre du preux neveu de Charlemagne, le Graal et sa quête de perfection, Tristan et Iseult ou la passion mortifère, Schéhérazade ou les pouvoirs de l'art du récit, Dante et Béatrice ou l'amour comme voie de l'au-delà, Jeanne d'Arc ou la foi irrésistible d'une femme, Don Quichotte ou le chevalier errant entre imaginaire et réalité, Don Juan ou le séducteur perpétuel, Robinson ou la survie en solitaire, les Lumières ou le salut par la raison, Faust ou l'apprenti sorcier de la connaissance, K ( Kafka ) ou l'étranger absolu - tous établissent un rapport particulier entre le temps originaire et le temps profane et habitent notre inconscient individuel et collectif, tant il est vrai qu'ils sont entrés dans les faits et les recouvrent à maints égards.

"L'Histoire, dans les mythes qui se nourrissent d'elle - précise le philosophe - dévoile son sens caché et, en retour, s'en inspire. Et il ajoute : " Répondre au besoin de mythes qu'ont les peuples en faisant dialoguer ceux-ci n'a donc rien d'impropre, ni d'impur. Une Europe sans repères identitaires, sans projet visionnaire, sans mise en perspective critique et en récit de sa propre saga - et donc sans mythes - ne serait qu'un corps sans âme".

Cette idée qui associe l'identité d'un peuple et sa tradition pérenne peut aider, en effet, les Européens, passablement divisés, à retrouver eux aussi leurs liens par-delà une religion personnelle ou son absence. Quels liens ? D'abord ceux de leur tradition et, mieux encore, de leur culture commune, seuls capables de les souder les uns aux autres et de les armer moralement pour affronter la menace assez clairement dessinée de leur disparition dans le néant du grand brassage universel ou de la mondialisation. Les hommes n'existent que par ce qui les distingue, clan, lignée, culture, tradition.


La tradition européenne dont les sources sont antérieures au Christianisme peut d'autant mieux se concilier avec les convictions religieuses - ou leur absence - que celles-ci sont devenues en Europe une affaire purement privée. Que l'on soit chrétien, libre penseur, athée, l'important, pour résister et renaître, est sans doute de se hisser au-delà du contingent politique ou confessionnel, afin de renouer avec la permanence de la tradition. Une tradition toute entière formulée dans nos poèmes fondateurs depuis une trentaine de siècles, mais qui ont trop souvent, hélas ! masqué les ruptures de la mémoire.

 

Pour se procurer le livre par internet, cliquer  ICI

 

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 08:28

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La troisième et dernière femme de cette trilogie, qui a contribué à façonner le personnage de Madame de Villeparisis, l’amie de la grand-mère du narrateur rencontrée au Grand-Hôtel de Balbec, est bien différente d’une Laure Hayman ou d’une Louisa de Mornand, simplement parce qu’elle est de haute naissance, que Proust ne pouvait pas l’avoir fréquentée pour la bonne raison qu’au moment où il est né en 1871 elle était morte depuis cinq ans en 1866, que sa vie est un véritable roman puisque petite fille elle était la familière des enfants royaux et particulièrement aimée du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, qu’elle fît partie des émigrés au moment de la Révolution, qu’elle fût l’amie intime de Madame Récamier, de même que l’une des plus jolies femmes de son temps et l’une des plus belles intelligences aussi, proche de madame de Staël et de Chateaubriand, qu’elle passât bien des étés à Trouville où elle avait sa demeure, qu’elle tint salon, fit un très riche mariage, n’eut pas d’enfant et vécut longuement auprès d’un homme d’influence, le baron Pasquier qui fut tour à tour député, Garde des Sceaux, ministre des Affaires Etrangères, président de la Chambre, Chancelier de France, je veux parler de la comtesse de Boigne, née Adèle d’Osmond en 1781. Et qui est-elle dans la Recherche cette respectable marquise de Villeparisis qu’elle inspira, sinon une femme qui, comme elle, est née dans une maison glorieuse, entrée par le mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, vécut la fin de son existence auprès d’un homme respectable, avait une façon exquise et sensible de parler du passé et, ayant connu ce qu’il y avait de mieux, était totalement dénuée de snobisme. Est-elle vraiment proche de la comtesse de Boigne qui sut si bien rendre compte de son époque dans ses Mémoires et si bien inscrire sa vie dans le prolongement de sa lignée ? C’est ce que nous allons voir !

Proust admirait les mémorialistes. On sait l’intérêt qu’il porta à Saint-Simon et lui-même, sans avoir peut-être lu l’intégralité des Mémoires de la comtesse, rédigea un article dans le Figaro où, selon la biographe de Mme de Boigne, Françoise Wagener, il se révèle un piètre historien. Il est certain que l’écrivain a vu en la Marquise de Villeparisis un personnage beaucoup plus frivole, une sorte de douairière surannée plus typiquement Belle Epoque qu’Ancien Régime, ce qui ne concorde pas avec le caractère de Mme de Boigne qui était tout sauf frivole. Pour avoir traversé les drames de la Révolution et de la Terreur, connu à la suite de la défaite de Waterloo et des Cent-Jours l’occupation de Paris par les armées coalisées du Tsar, du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche, assisté à la Restauration puis à la chute de la maison Bourbon, fréquenté Talleyrand, le duc de Richelieu, été l’amie de la reine Marie-Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, cette royaliste libérale avait l’œil trop exercé pour céder à une quelconque coquetterie de pensée. Si elle était sensible aux civilités de l’ancienne France (après le retour de Louis XVIII ) étant elle-même le pur produit de la sociabilité raffinée de son milieu, elle résistera sans peine aux pressions des Ultras, car le fétichisme royaliste n’était pas son fait. Née sous l’Ancien Régime, elle avait accepté que celui-ci disparut. Ce qui la requérait était de ne jamais aliéner son sens critique et son indépendance de jugement.

Si Marcel Proust voit sa Mme de Villeparisis supérieure au reste de sa famille par son intelligence, son style et son esprit de conversation, il ne lui confère nullement les vertus de la comtesse et énonce pour cela quelques raisons : bien née mais peu recherchée par les femmes à la mode qui la considéraient comme une langue de vipère ou un chameau, il la confine dans un rôle de vieille dame un peu aigrie en proie à une indiscutable déchéance mondaine. Et il est vrai que la comtesse de Boigne a souffert un long moment d’une réputation de méchanceté non justifiée pour la raison que ses Mémoires furent publiées 41 ans après sa mort, en 1907, par son ami Charles Nicoullaud et que le regard qu’elle posait sur ce XIXe siècle finissant était sans concession, si bien que cette publication, alors que de nombreux acteurs vivaient encore, ou du moins leurs enfants, ne fut pas toujours bien reçue. Elle fut entre autre violemment attaquée par le vicomte Reiset, très attaché au souvenir de la duchesse de Berry que la comtesse malmène passablement, et, par conséquent, mal comprise, d’autant que ces mémoires émanaient d’une femme qui n’enjolivait pas les choses comme il est arrivé à Chateaubriand de le faire, une femme qui affichait dans ses propos une grande liberté de ton et aimait trop la raison pour la trahir jamais. Sa lucidité tranche avec certaines des humeurs de Saint-Simon, dont on connaît les préférences et les aversions, des fantaisies et indiscrétions de la duchesse d’Abrantès ou du lyrisme subjectif de François-René de Chateaubriand.

Mais on retrouve un peu de la comtesse de Boigne dans la sensibilité et la vie personnelle de Mme de Villeparisis qui se toquait de connaître tel individu sans titre pour les seuls mérites de son talent et de son intelligence. Par ailleurs, Proust parle de son amitié avec la reine Marie-Amélie, ce qui est vrai, au point que ses hôtes étaient subjugués par une galerie imposante de tableaux de l’aristocratie ; il conserve également à ses côtés l’affectueuse présence du  Chancelier Pasquier devenu l’ambassadeur de Norpois dans la Recherche et reconnaît son intelligence supérieure à la plupart de celle de ses visiteurs. Voici ce qu’il écrit d’elle dans « Du côté de Guermantes » :

 

«  Certes je n’eus au bout de quelques instants aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s’était trouvée, à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n’était pas possible malgré cela de s’arrêter à l’idée que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l’Ambassadeur pût être cause du déclassement de la marquise dans un monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d’ailleurs n’était probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu’un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d’autres aventures ? Etant alors d’un caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et pieuse qui devait pourtant un peu de sa couleur à ces années ardentes et consumées, n’avait-elle pas su, en province où elle avait vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles générations, lesquelles en constataient seulement l’effet dans la composition mêlée et défectueuse d’un salon fait, sans cela, pour être un des plus purs de tout médiocre alliage ? Cette « mauvaise langue » que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des ennemis ? l’avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des hommes pour exercer des vengeances contre les femmes ?  Tout cela était possible ; et ce n’est pas la façon exquise, sensible – nuançant si délicatement non seulement les expressions mais les intonations – avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui pouvait infirmer cette supposition ; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les comprennent à merveille sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflète en eux, mais ne s’y continue pas. A la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action. Et qu’il y eût ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eût effacés l’éclat de son nom , c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine. »

 

Le narrateur-psychanaliste tente ici de comprendre la mécanique qui régit la vie de la marquise. Cet effort de compréhension crée le personnage dont il déduira une loi commune à tous les hommes, ce qui est l’un des buts du roman. L’artiste Proust se dépeint probablement aussi quand il souligne que la Vertu n’est pas accessible à ceux qui la pratiquent, mais bien aux artistes qui en ont l’intelligence. Selon lui, ce sont les artistes qui ouvrent le monde à la transcendance et permettent une forme de rédemption.

 

Mais pourquoi fallait-il un personnage construit de cette manière dans la structure de la Recherche, personnage qui réduit substantiellement les qualités de celle qui l’a suggéré ? Est-ce pour l’opposer à la grand-mère du héros qui est par excellence l’incarnation de la vertu suprême : la bonté ? Ce n’est pas impossible, l’écrivain usant volontiers de cette technique à la Flaubert de créer des personnages par paire, l’un étant la face lumineuse et l’autre la face d’ombre. Du moins ces deux femmes – Mme de Villeparisis et la grand-mère - ont-elles quelque chose en commun, la vieillesse, parenté qui veut que, déjà, « leur vie soit adossée à la mort ».

D’autre part, ce texte, et tous les autres de la Recherche, nous rassure sur le fait que l’écrivain reste dans son rôle, puisque les êtres, qu’il a connus ou dont il s’inspire, ne sont plus tout à fait les mêmes dès lors qu’ils entrent dans sa fiction. Rappelons-nous qu’Odette ne dispose pas des dons, du goût très sûr, de la délicatesse de cœur d’une Laure Hayman, que Rachel n’a pas l’insouciance, la féminine intuition et l’absence de talent d’une Louisa de Mornand, enfin que la marquise de Villeparisis ne jouit pas de l’indépendance d’esprit, de l’attachement aux valeurs profondes, de l’ouverture sur le monde et du souci constant de toujours accorder la priorité à la raison d’une comtesse de Boigne. Et il est bien qu’il en soit ainsi, que l’écrivain n’ait consenti à la réalité que ce qui n’allait pas à l’encontre de la fiction et que l’œuvre d’art affirme ainsi sa différence en recomposant un réel à l’aune de l’imaginaire. En quelque sorte en créant un univers ni éloigné de l’Histoire, ni indifférent à la légende.

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 08:52

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Un moment de lecture avec la famille Mann

Je ne pouvais passer par l’Allemagne sans faire référence à la famille Mann, Thomas et Heinrich les deux frères et Klaus le fils de Thomas, qui a tellement marqué la littérature allemande dans la première moitié du XXe siècle quand elle était encore très brillante malgré les conditions très difficiles qu’elle subissait. J’ai eu la chance de croiser ces trois auteurs au cours de mes lectures et, même si elles sont déjà anciennes, elles restent comme trois moments importants dans ma construction intellectuelle, culturelle et humaniste. Si Thomas a mis un certain temps à afficher son opposition au régime dictatorial, son frère et son fils ont embouché les trompettes de la révolte beaucoup plus prestement et j’ai eu la chance de faire des lectures qui ne laissent aucune ambiguïté à ce sujet. Pour évoquer ces monstres de la littérature germanique, j’ai choisi Erich Maria Remarque que j’ai découvert quand j’étais adolescent et qui m’est revenu très clairement en mémoire quand j’ai lu, il y a quelques années, « Le feu » de Barbusse. C’était là aussi, pour l’adolescent que j’étais alors, une lecture fondatrice de ma conscience.

 

A l’Ouest rien de nouveau

Erich Maria Remarque (1898 – 1970)

Encore un livre sur la guerre, sur l’atrocité de la guerre, non, peut-être pas, mais plutôt le livre sur la guerre, celle de 1914-1918, vue du côté allemand, qui vaudra bien des ennuis à son auteur quand les va-t-en-guerre reprendront du poil de la bête et rêveront à nouveau d’en découdre.

Remarque plonge ses lecteurs au cœur de la plus grande boucherie que l’humanité a connue, sans aucune complaisance. Pas une seule goutte de sang n’est épargnée, aucun morceau de tripes sortant d’un ventre perforé n’est passé sous silence, pas plus que les débris de chair sanguinolents ou les bouts de membres détachés des corps. Toute l’horreur de la guerre au corps à corps, ou à coups de canons, est étalée minutieusement, exposée intentionnellement pour bien montrer tout ce que cette guerre absurde a coûté à l’humanité.

Et plus loin encore, au creux de l’horreur même, le héros du roman raconte comment il a assassiné son premier ennemi et tout le temps qu’il a passé à côté de lui pendant qu’il agonisait et que lui aussi souffrait et agonisait dans ce trou.

Que dire après avoir lu ce livre ? Que la guerre existe encore et qu'elle existera toujours ? Que l'homme décidément est profondément mauvais ? Ou peut-être comme le craignait Henri Barbusse - dont "Le feu" est moins célèbre que le livre de Remarque mais tout aussi puissant et éloquent sur le sujet - qu'on ne peut pas décrire l'inconcevable, que les hommes ne sont pas aptes à admettre l'horreur quand elle dépasse un certain degré, ce qui facilite bien la tâche et le succès des révisionnistes ou autres négationnistes de tout poil.

 

Les Buddenbrook– Thomas Mann (1875 – 1955)

Mon premier contact avec les Buddenbrook ne fut pas fameux, car c’est un extrait de la toute fin de ce roman que je devais présenter à l’oral du baccalauréat mais comme j’avais fait l’impasse sur cette matière… Tout cela n’est que de l’histoire très ancienne qui m’a fait sourire quand j’ai lu, beaucoup plus tard, ce vaste roman de Thomas Mann qui lui valut sans doute une bonne partie de son Prix Nobel de littérature.

Ce roman, c’est la saga d’une famille commerçante sur les rives de la Baltique, à Lübeck, de 1800 à 1875, depuis la création de la maison de commerce jusqu’à son déclin et même sa déchéance Thomas Mann y définit le schéma de la vie des grandes maisons d’affaires : le père fondateur, le fils développeur et les petits-fils qui ruinent tout le travail accompli par leurs devanciers. Ce grand classique de la littérature allemande est peut-être aussi une façon pour Thomas Mann d’évoquer tous les changements qui affectent l’Allemagne au début du siècle dernier et d’exprimer les inquiétudes qu’il ressent face à la montée de nouvelles forces.

Le sujet de l’empereur– Heinrich Mann (1871 – 1950)

Ce roman écrit dès 1914, mais publié seulement en 1918, après le conflit mondial, met en scène un bourgeois allemand, parfait sujet de l’empereur, qui se plie à toutes les exigences du pouvoir et en rajoute même pour se faire bien voir et en tirer quelques profits qui lui permettront de pavaner en société. Ce bourgeois est l’incarnation de la puissance soumise au pouvoir impérial et porteuse du nationalisme allemand. Ce qui m’a le plus frappé dans cette lecture est de constater que, dès 1914, Heinrich Mann dressait déjà le portrait de cette bourgeoisie allemande qui allait soutenir Hitler pour en tirer des profits conséquents et pour satisfaire son orgueil nationaliste. Une grande œuvre lucide et visionnaire qui fut, évidemment, fort critiqué par de nombreux concitoyens et n’obtint pas le succès qu’elle méritait. Beaucoup plus tard, Martin Walser peindra, lui aussi, cette société allemande de l’avant 1939 avec ses aspirations et ses ambitions peu scrupuleuses et il recevra, lui aussi, du bois vert et pourtant … c’était en 1998 !

Mephisto– Klaus Mann – (1906 – 1949)

Klaus Mann est le fils de Thomas Mann et, contrairement à son père, il a rapidement dénoncé le régime nationaliste, a quitté l’Allemagne dès 1933 et fut déchu de la nationalité allemande en 1935. Mais, il eut de gros problèmes avec la drogue et il finit par se suicider en 1949. Son œuvre littéraire ne connut la notoriété qu’après sa mort, et même un peu plus tard, car, notamment dans « Mephisto », il présente les Allemands comme les survivants ne souhaitaient pas qu’on les considère. « Mephisto », c’est l’histoire d’un acteur profondément égoïste qui ne pense qu’à sa réussite, avec en toile de fond la montée en puissance du national socialisme. Et cet acteur imbu de lui-même restera dans le camp des nazis pour conserver son aura comme de nombreux Allemands qui n’ont pas osé s’opposer à Hitler pour conserver leur confort ou ne pas s’exposer. L’héritage de son père était trop lourd pour Klaus et il fallut que l’histoire fasse son œuvre et que celle du père vieillisse un peu pour qu’on découvre celle du fils, plus sensuelle, pas mal écorchée, et quelque peu incertaine, comme lui qui cherchera la fuite dans la drogue et des pratiques sexuelles plutôt marginales.

Denis BILLAMBOZ  - à lundi prochain pour la suite de notre tour du monde littéraire -

 

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 09:09

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Lettres de l’Allemagne brune

De Hollande, nous passerons en Allemagne voisine où ne pourrons éviter de consacrer une partie de notre séjour à la littérature liée au nazisme, tant cette période a marqué l’histoire de l’humanité à travers le plus grand massacre que notre monde a connu depuis la Genèse. Je voudrais ajouter, qu’à titre personnel, je ne comprends toujours pas comment un peuple apparemment civilisé a pu cautionner, par sa passivité, par la peur ou pour toutes autres raisons une telle ignominie et une cruauté si bestiale. Et, depuis plus de cinquante ans maintenant, je cherche, dans des lectures diverses, des éléments de réflexion qui pourraient m’ouvrir quelques pistes de compréhension.

C’est pour cette raison que la lecture de « Seul dans Berlin » de Hans Fallada m’a très fortement marqué et que je lui réserverai la place principale de ce passage littéraire en Allemagne. J’ajouterai que je suis passé il y a quelques années à Berlin, où une exposition en plein air retraçait cette période insupportable de l’histoire allemande, et que je me suis rendu compte que, comme la plupart des visiteurs, je connaissais tous les bourreaux mais aucune des victimes de la barbarie nazie. On oublie trop souvent que les premières victimes de ce régime ignoble furent des Allemands.

Pour continuer notre chemin vers la compréhension de l’incompréhensible, nous accorderons toute notre attention à trois grands écrivains qui, chacun à sa façon, ont essayé de lutter contre ce régime impossible mais si tragiquement réel : Martin Walser, Irmgard Keun et Ernst Wiechert.

 

Seul dans Berlin

Hans Fallada (1893 – 1947)

Fascinant, étouffant, époustouflant, terrifiant, bouleversant, que dire en sortant de ce livre, exceptionnel, témoignage de la vie des petites gens dans l’Allemagne nazie des années de guerre ? Hans Fallada (Rudolf Ditzen pour l’état civil) rédige la chronique de la vie de la petite communauté d’une cage d’escalier constituée par des Allemands moyens qui pourraient représenter la population allemande de l’époque : la commerçante juive cloîtrée chez elle dont le mari est emprisonné parce que les juifs se sont enrichis en volant les Allemands, la famille nazie dirigée par un père ivrogne et fort en gueule prêt à toutes les combines pour s’enrichir, mais en fait sous l’influence du plus jeune fils qui va intégrer l’école des cadres du parti et qui domine, non seulement son père, mais ses deux frères SS et sa sœur gardienne zélée dans un camp de concentration, le salopard de service, voleur, menteur, manipulateur, délateur, toujours dans le camp du plus fort et du plus avantageux, un brave retraité, très discret, mais toujours là pour jouer le rôle du juste et la brave famille Quangel qui vient de perdre son unique fils sur le front russe. « Mère ! le Führer m’a tué mon fils. » Devant cette douleur insurmontable Anna et Otto Quangel décident de réagir et de lutter contre le régime, mais de lutter seuls car personne n’est sûr, «  Ils ont peur, tellement peur…. » et ils veulent pouvoir lutter longtemps tout en connaissant l’issue de leur combat.

Alors commence un long chemin de croix qui conduira les Quangel vers leur destin final comme des milliers d’Allemands qui n’ont pas plié sous la cravache des nazis. Ceux qui sont peut-être devenus  de vrais martyrs et qui ne seront jamais reconnus comme tels, ni même comme des justes, ils resteront des anonymes dont le combat n’aura servi à rien ou …. peut-être pas ?

«  - … Vous avez résisté au mal, vous et tous ceux qui sont dans cette prison. Et les autres détenus, et les dizaines de milliers des camps de concentration… Tous résistent aujourd’hui et ils résisteront demain.

-     Oui et ensuite, on nous fera disparaître ! Et à quoi aura servi notre résistance ?

-    A nous, elle aura beaucoup servi, car nous pourrons nous sentir purs jusqu’à la mort. Et plus encore au peuple, qui sera sauvé à cause de quelques justes, comme il est écrit dans la Bible. Voyez-vous, Quangel, il aurait naturellement été cent fois préférable que nous ayons eu quelqu’un pour nous dire : « Voilà comment vous devez agir. Voilà quel est notre plan. » Mais s’il avait existé en Allemagne un homme capable de dire cela, nous n’aurions pas eu 1933. Il a donc fallu que nous agissions isolément. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seuls et nous finirons par vaincre. Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale. »

En quelques lignes Fallada a posé les problèmes essentiels qui nous restent à résoudre après cette énorme boucherie, ce monument de bestialité qui a mis en exergue toutes les bassesses dont l’humanité est capable et même au-delà de ce qu'on pouvait imaginer à cette époque.

-     La culpabilité allemande : qui est coupable ? Jusqu’à qui s’étend cette culpabilité ?

-     La rédemption : les martyrs peuvent-ils racheter les autres ?

-     Le pardon : il n’est même pas évoqué tant la faute est ignoble et semble peu pardonnable !

-     La vie après l’horreur : malgré une certaine morale à la fin de l’ouvrage « Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres : c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort. » Cette vie sera pourtant bien difficile pour ce jeune, pour ces jeunes, qui devront assumer la vie des pères !

Ce témoignage est absolument exceptionnel, je ne sais comment Fallada a vécu pendant la guerre, mais il a une connaissance très pointue du fonctionnement de la police, du milieu carcéral et du comportement des Allemands qui vivent quotidiennement la trouille au ventre. Il a certes fréquenté les prisons mais c’était avant 1933. La finesse des mécanismes qu’il décrit est absolument hallucinante, les auteurs de polars devraient le relire régulièrement. La logique n’est jamais prise en défaut, le hasard n’intervient que parce qu’il existe et non parce qu'on a besoin de lui. La mécanique du roman est d’une perfection horlogère !

Mais ce livre n’est pas seulement un témoignage, c’est aussi un très grand roman que Fallada conduit de main (celle qui tient la plume) de maître. Au début, il nous raconte une petite histoire bien linéaire, dans un style tout simple, presque simpliste, qui nous ennuierait vite. Mais progressivement le style s’efface, les mots disparaissent et seule l’émotion, la douleur, la révolte, l’admiration, la compassion, l’incrédulité restent sur les pages et, quand on arrive au dénouement, le livre est devenu véritablement charnel tant on le sent dans la main comme un membre qui vit encore et dont il falloir se séparer pour rester seul avec les questions qu’il nous pose, en ayant le sentiment d’avoir tutoyé les saints.

J’ai été très long, trop ? Je ne sais ! Ce livre touche à mon enfance et à l’histoire inscrite dans la chair des parents de ceux ma génération et, depuis que je suis en âge de comprendre les choses, j’essaie de pénétrer cette histoire. Martin Walser (Une source vive)a déposé sa plume là où Fallada l’a trempée dans l’encre et le sang et Ernst Wiechert (Missa sine domine) l'a reprise pour nous demander de pardonner, mais Hans Lebert (La peau du loup) laisse planer le doute en faisant revivre les démons qui ont hanté cette période de l’histoire et qui ne sont pas tous morts.  

Une source vive– Martin Walser (1927 - ….)

Martin Walser a été, dès son plus jeune âge, un inconditionnel du rejet des forces maléfiques incarnées par le nazisme qu’il n’a pas pu combattre en raison de son âge juvénile au moment des faits, mais il a toujours été du côté de ceux qui voulaient prévenir un nouveau danger de ce type. Il a toutefois été fort critiqué quand il a proposé de cesser les commémorations des douleurs de la shoah pour ne pas banaliser la tragédie. Cette proposition correspond à peu près avec la publication de ce livre qui raconte comment dans un petit village, sur les bords du Bodensee qui pourrait être son village natal, le nazisme s’est peu à peu imposé par la brutalité, la violence et l’arbitraire en détruisant les faibles, ceux qui ne voulaient pas faire l’usage de leurs méthodes expéditives et en confiant le pouvoir aux médiocres et aux sans scrupules.

Après minuit- Irmgard Keun (1905 – 1982)

Devenue écrivain sur le conseil d’Alfred Dôblin, Irmgard Keun subit les foudres du nazisme dès 1933 et s’exile à Ostende (Belgique), puis en Hollande qu’elle quitte quand les Allemands y arrivent, pour retourner en Allemagne où elle vit dans la clandestinité après avoir fait courir le bruit de son suicide.

« Après minuit » est l’histoire d’une jeune fille de dix-huit ans qui assiste impuissante à la montée du nazisme à Francfort en 1936, alors que la ville pavoise avec oriflammes et banderoles pour accueillir le Führer en visite. Mais, cette jeune fille reste lucide, elle voit la police qui perquisitionne, les Juifs qui sont menacés, humiliés et spoliés, les opportunistes qui dénoncent … Ce livre est fort intéressant et même rare, car il a été écrit avant la guerre, en 1937, ce qui en fait un témoignage très intéressant qui n’a pas subi les outrages des événements qui ont suivi les faits évoqués et qui est donc vierge de tout esprit de culpabilité ou autres sentiments liés aux abominations qui ont accompagné ce conflit.

Missa sine nomine– Ernst Wiechert (1887 – 1950)

Ernst Wiechert fait partie de ces Prussiens dont l’honneur n’a jamais accepté les manières, le comportement et les idées d’Hitler, et son opposition au Führer lui valut un long séjour à Buchenwald d’où il ne sortit qu’à la libération.

« Missa sine nomine » est le récit de la sortie d’un camp de concentration d’un détenu allemand brisé par la détention, qui pourrait être l’auteur, et qui cherche un refuge en Prusse occidentale, car les Russes ont occupé sa région d’origine, la Prusse orientale. Il échoue dans un château où les Américains ont établi un quartier général et rejoint ses deux frères. Sous les murs de ce château, il essaie de redevenir un homme, d’apprendre à nouveau la vie et d’essayer de croire à nouveau en l’humanité. C’est un livre extrêmement poignant qui s’appuie sur la vie de l’auteur pour lancer un message très fort aux victimes qui doivent continuer à vivre et aux vainqueurs qui doivent essayer de pardonner et  ne pas se comporter comme les bourreaux qui viennent d’être vaincus. Un livre qui m’a bouleversé par sa compassion, son humilité, son envie de vivre malgré tout ce qui s’est passé, pour témoigner, pardonner et faire revivre l’humanité. Un souffle d’espoir qui sourd d’une immense douleur, comme un filet d’air qui redonne vie au noyé.

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la suite de notre tour du monde littéraire -

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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 09:29

Louisa de Mornand

 

Une autre amie de Proust est la jeune actrice Louisa de Mornand qui commence sa carrière pas des levers de rideau sur les Grands Boulevards et dont il brosse le portrait en vers :

« Louisa nous semble à tous une pure déesse

  Son corps n’en doutez pas doit tenir la promesse

  De ses deux yeux rêveurs, malicieux et doux. »

Mais à la différence de Rachel qu’elle inspirera, ce n’est pas une ancienne prostituée et elle n’est pas juive. Proust a emprunté ce détail de la maison close à l’actrice Lantelme, maîtresse d’Alfred Edwards, fondateur et directeur du « Matin », qui l’en avait sortie et qui mourra tragiquement au cours d’une croisière sur le Rhin. Proust les avait rencontrés tous deux durant l’été 1907 au Grand-Hôtel de Cabourg où ils séjournaient. Par ailleurs, Louisa ne fera pas sur scène une carrière aussi brillante que Rachel dans la Recherche. Si Rachel éclipse la Berma, Louisa ne fera aucunement de l’ombre à Sarah Bernhardt ou à Réjane.

Née Louisa Montand en 1884, cette jeune femme avait dix-huit ans lors de ses débuts, un corps sculptural et un visage charmant. De 1903 à 1910, elle jouera des rôles secondaires à la Gaieté, aux Mathurins et au Vaudeville, puis sa carrière cessera d’un coup après 1910, malgré quelques apparitions au cinéma entre 1932 et 1935. Sa liaison très passionnée avec le marquis, puis le duc Louis d’Albufera, cesse en 1906, à la suite de laquelle ce dernier lui versera une pension plus modeste que celle de Saint Loup à Rachel.

C’est l’occasion pour le narrateur de la Recherche de réfléchir sur l’amour entre deux personnes et de rejoindre sur bien des points ce que la psychanalyse en a dit ou en dira. Rachel identifiée à une idole par Saint-Loup dépassait la stature humaine et dominait de loin «  l’avenir qu’il avait dans l’armée, sa situation mondaine, sa famille » - précise l’auteur.

Mais, comme pour Swann à l’égard d’Odette, comme pour le narrateur à l’intention d’Albertine, l’amour de Saint-Loup pour Rachel sera miné par la jalousie, par la méfiance dont ce dernier se laisse envahir, supposant que ses sentiments ne sont pas partagés :

 

«  Tout à coup, Saint-Loup apparut, accompagné de sa maîtresse, et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l’amour, toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité, mystérieusement enfermée dans un corps comme dans un Tabernacle, était l’objet encore sur lequel travaillait sans cesse l’imagination de mon ami, qu’il sentait qu’il ne connaîtrait jamais, dont il se demandait perpétuellement  ce qu’elle était en elle-même, derrière le voile des regards et de la chair, dans cette femme je reconnus à l’instant « Rachel quand du Seigneur ». Et Proust ajoute un peu plus loin : «  Ce n’était pas « Rachel quand du Seigneur » qui me semblait peu de chose, c’était la puissance de l’imagination humaine, l’illusion sur laquelle reposaient les douleurs de l’amour que je trouvais grandes ».

 

A Céleste Albaret, Louisa confiera beaucoup plus tard que le marquis était très gentil et très généreux mais pas très intelligent. Et Proust, auquel Céleste rapportera ce propos, rétorquera : « L’intelligence du duc est au niveau du talent de Mademoiselle de Mornand. » Cependant Proust aimait Albufera et les liens qu’il entretint avec l’actrice n’ont sans doute eu d’autre cause que de le rapprocher du jeune marquis, mais, hélas pour Proust, ce dernier n’était pas de ce bord ! D’ailleurs, lorsqu’en 1904, Albufera épouse une petite fille de Masséna, c’est Proust qui est chargé de consoler Louisa et de faire en sorte qu’elle patiente durant le voyage de noces. Marcel ne se cachera pas d’avoir beaucoup appris en observant le couple et s’inspirera des amours orageuses de l’aristocrate d’empire et de la petite actrice de boulevard qu’il reproduira assez fidèlement dans celui formé par Saint-Loup et Rachel, au point qu’Albufera rompra avec lui lorsqu’à son tour il se découvrira dans le personnage. Par la suite, Louisa tombera dans les bras d’un roturier nommé Robert Gangnat qu’elle rendra très malheureux. L’apprenant de la bouche de Gaston Gallimard, l’écrivain noircira un peu le portrait de Rachel.

Mais nous devons à Louisa une reconnaissance particulière, celle d’avoir conservé les lettres que Proust lui avait envoyées. Avait-elle pressenti l’avenir encore lointain du petit Marcel ? Avait-elle été  charmée par le ton, la qualité de ces pages ? Il est rare, en effet, de garder par devers soi des missives qui n’émanent pas d’un fiancé, d’un mari, d’un amant. Il est vrai que c’est Marcel qui l’avait présentée à Henri Bataille, le premier dramaturge a lui avoir fait confiance et intronisée sur les planches parisiennes. Céleste Albaret, parlant de Louisa, dit qu’il dût y avoir entre Proust et elle une forme d’attachement. Elle se rappelait qu’un soir l’écrivain l’avait chargée d’aller d’urgence lui porter un pli. Céleste avait trouvé l’actrice à son domicile déjà tout habillée prête à sortir dans une robe fourreau en satin noir, encore jeune et belle. Quand elle lui avait dit qu’elle venait de la part de monsieur Proust, celle-ci avait sauté de joie. Le message n’était autre qu’une invitation à dîner pour le soir même. Alors Louisa avait tout décommandé pour s’y rendre. Bien des années après, alors que Céleste tenait un hôtel rue des Cannettes avec son mari Odilon, elle avait vu arriver une très vieille dame qui était restée longtemps prostrée sur un siège à lui parler de Marcel, et c’était elle. J’ai bien senti – notera Céleste - que le souvenir de Mr Proust ne l’avait pas quitté. Du moins Louisa de Mornand, même si elle s’est reconnue en Rachel, et c’est plus que probable, n’en a pas pris ombrage et conservera un souvenir ému de celui qui lui adressait quelques-unes des lettres suivantes :

 

«  Chère Amie,

Votre souvenir m’est précieux et je vous en remercie. Combien j’aimerais me promener avec vous dans ces rues de Blois qui doivent être pour votre beauté un cadre charmant. C’est un vieux cadre, un cadre Renaissance. Mais c’est aussi un cadre nouveau puisque je ne vous y ai jamais vue. Et dans les endroits nouveaux les personnes que nous aimons nous semblent en quelque sorte renouvelées. Voir vos beaux yeux refléter le ciel léger de Touraine, votre taille exquise se détacher sur le fond du vieux château, serait plus émouvant pour moi que de vous voir avec une toilette autre, ce serait vous voir avec une parure différente. Et j’aimerais essayer à côté des jolies broderies de telle robe bleue ou rose que vous portez si bien, l’effet des fines broderies de pierre que le vieux château porte aussi avec une grâce qui pour être un peu ancienne n’en est pas à mon gré moins seyante. Je vous écris tout cela avec une plume si mauvaise qu’elle ne peut écrire qu’à l’envers. Ma cervelle l’est un peu aussi. Ne vous étonnez pas si le résultat n’est pas brillant. Du reste, je ne sais dire aux femmes que je les admire et que je les aime, que quand je ne pense ni l’un ni l’autre. Et vous, vous savez que je vous admire beaucoup et que je vous aime beaucoup. Aussi je saurai toujours très mal vous le dire. Ne croyez pas que tout cela soit une manière indirecte, prétentieuse et maladroite de vous faire la cour. Bien que cela ne tirerait pas à conséquence, parce que vous m’auriez vite envoyé promener, j’aimerais mieux mourir que de lever les yeux sur la femme adorée d’un ami que son cœur noble et délicat me rend chaque jour plus cher. Au moins, peut-être un peu d’amitié et beaucoup d’admiration me reste-t-il permis… Vous en déciderez comme vous voudrez. En attendant ce verdict, risquant le tout pour le tout et avec une hardiesse qui est peut-être un effet de la grande distance qu’il y a entre la rue de Courcelles et la Chaussée St-Valentin, je vais faire (en demandant mentalement la permission à Albufera) une chose qui me ferait un plaisir fou si elle se réalisait un jour autrement qu’en lettre, ma chère Louisa, je vous embrasse tendrement. »

 

Et pour renforcer, si besoin est,  notre conviction que dans le couple formé par Albufera et Louisa, Louis était encore plus cher au cœur de l’écrivain, voici une autre lettre qui, comme la précédente, a été écrite au cours de l’année 1904 – 1905 :

 

«  Ma petite Louisa,

Je vous envoie pour l’année qui vient mes voeux les plus profonds d’une amitié que le temps qui passe et le temps qui vient ne cesse de rendre plus tendre et plus forte, plus triste aussi du souvenir du temps qui est passé et du temps qui ne reviendra plus. C’est si difficile à distance de savoir ce que désire la chère Louisa, que c’est seulement à mon retour quand je pourrai m’informer et chercher que je vous enverrai un de ces pauvres objets que vous daignez accueillir parce que vous savez y voir, avec votre imagination de poète, toute la tendresse de celui qui les choisit, l’humble dévouement de celui qui les place, et se place, à vos pieds.

Mais d’ici-là – tout de suite vous pourriez me rendre un grand service. Ce serait – par retour du courrier, Louisa, peut-on vous demander une chose pareille ! par dépêche serait encore mieux – de me dire quelque chose que vous croyez qui ferait plaisir à celui qui vous le savez est mon plus cher ami. Dites-le moi. Est-ce quelque chose pouvant servir à son auto. Et alors quoi ? – Est-ce une épingle de cravate ? Et alors quelle pierre ? Vite un mot, cela me fera si grand si grand plaisir. »

 

Le temps a passé. Cette lettre date des années de guerre 14/18. Louisa a rompu avec Louis d’Albufera malgré les efforts de Proust pour tenter de les rabibocher, vit désormais avec Robert Gangnat  et vient de perdre son frère :

 

«  Je ne peux vous exprimer que brièvement le grand chagrin que me cause votre lettre. Ce grand chagrin est trop naturel ; vous aimant comme je vous aime, je ne peux pas ne pas être cruellement atteint par l’idée que vous souffrez. Et vous savez dans ce cas-là on pense d’autant plus aux êtres qu’on aime, bien que cette pensée vous fasse mal, comme quand on est malade on fait justement les mouvements qui font souffrir et qu’on ne devrait pas faire. Si je vous écris d’une façon trop courte mon affection et ma peine, c’est que ce matin tandis que je faisais mes fumigations, comme probablement même mes poudres anti-asthmatiques doivent être moins bien fabriquées pendant la guerre, une pincée enflammée m’en a sauté aux yeux et m’a brûlé le coin de l’œil. Je n’ai pas vu de médecin et je pense que cela ne sera rien, mais cela continue de me faire assez mal et il a fallu la nouvelle du malheur que vous m’annoncez pour que je prenne la fatigue d’écrire. Cela ne m’étonne pas que Louis vous ait écrit une lettre délicieuse. Comme je le disais dernièrement à un certain nombre de dames qui ont été à peu près élevées avec lui et qui pourtant ne le connaissent peut-être pas aussi bien que moi, c’est le plus grand cœur que je connaisse et il n’y a pas de lettres que j’aime autant que les siennes. J’admire infiniment ce que vous faites pour la famille de votre pauvre frère. Et imaginez-vous (il me semble du reste que je l’avais dit à Louis) que sur une photographie que j’avais vue de lui, j’avais eu une grande curiosité de le connaître, j’ai toujours été curieux de ce que pouvait donner la transposition d’un visage ami, ou aimé, du sexe masculin dans le féminin, et vice-versa. C’est ainsi qu’il y a trois ans je désirais beaucoup voir le petit B…, frère d’une femme qui quand elle avait 15 ans a été le grand amour de ma jeunesse et pour qui j’ai voulu me tuer. Il y avait bien des années de cela. Malgré cela j’étais curieux de voir son jeune frère. Hélas, il est mort presque au début de la guerre. Je pourrais vous citer bien d’autres cas si vraiment mes yeux ne m’abandonnaient, entre autres d’un Monsieur de F…(que je n’ai du reste jamais vu) et qui est le fils d’une femme avec qui je jouais aux Champs-Elysées, bien qu’elle fut sensiblement plus âgée que moi. Au revoir ma chère Louisa, mon cœur ne se lasse pas de bavarder avec le vôtre. Rappelez-moi à Louis qui ne m’écrit plus et n’a pas répondu à mes dernières lettres, lesquelles d’ailleurs n’impliquaient aucune réponse. Mais j’aime rester en contact avec sa pensée.

Votre tout dévoué

Marcel Proust

 

 

Et voici la dernière lettre qu’il lui ait écrite après la mort de Robert Gangnat :

 

«  Votre lettre m’est un coup bien douloureux. Il faudra, avant de quitter cette vie ou plutôt une existence qui ressemble si peu à la vie, que j’aie vu mourir tout ce qui ressemble si peu à la vie, que j’aie vu mourir tout ce qui était bon, noble, généreux, capable d’aimer, digne de vivre. Et ceux qui restent, il faudra que je les voie, douloureux, blessés, en pleurs sur des tombes toujours nouvelles. Je suis de ceux si oubliés qu’on ne leur écrit plus que quand on est malheureux, ainsi je n’ose plus ouvrir une lettre, il me semble qu’il n’y a plus que des malheurs. O vous que j’ai tant aimée, Louisa, je vous plains de tout mon cœur car je sens ce que vous avez perdu. Vous pouvez pourtant être fière et bénir Dieu, car vous avez inspiré en Louis d’abord, et à Gangnat (bien que je ne puisse même dans l’émotion de cette mort faire tout de même de comparaison entre eux, d’ailleurs mon cœur est trop partial pour Louis) peut-être les deux dévouements les plus purs, les plus chevaleresques, les plus grands qu’une femme ait jamais inspirés. Je ne sais comment vous conduirez votre vie et si vos amis de demain seront dignes de ces deux êtres, mais je ne puis croire qu’il ne reste toujours, toujours en vous, une douceur d’avoir été à ce point aimée ! Si je n’étais si mal ces jours-ci, j’aurais voulu vous écrire plus longuement et mieux, et aussitôt que votre lettre a été portée à la maison. Mais je ne l’ai eue que douze heures après, ne laissant presque plus entrer mes domestiques dans ma chambre. Adieu, Chère amie préférée d’autrefois ! Vous savez que mon cœur, silencieusement et discrètement, a éprouvé pour vous ce qui ne s’oublie pas, ce que rien n’efface, et qui survit en une tendresse que j’agenouille tendrement, les mains dans les vôtres, aux pieds de votre chagrin.   VOTRE MARCEL

                                                           

Sans aucun doute possible, Proust a utilisé dans la Recherche des éléments pris sur le vif lors de sa longue et pénétrante observation des agissements de ce couple que  leurs milieux si antagonistes ne cessaient d’opposer, créant des situations et des dilemmes qui leur était difficile de gérer, jusqu’au moment où Louisa s’éloigna définitivement de Louis qui en sera très malheureux. Voyons comment l’écrivain dépeint la relation de Saint-Loup et de Rachel, que ce couple lui inspira dans un chapitre de  A l’ombre des jeunes filles en fleurs et vous verrez à quel point la réalité rejoint la fiction :

 

« Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, (Saint-Loup) allait rarement dans le monde, et l’attitude méprisante ou hostile qu’il y prenait augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de sa liaison avec une femme de théâtre, liaison qu’ils accusaient de lui être fatale et notamment d’avoir développé chez lui cet esprit de dénigrement, ce mauvais esprit, de l’avoir dévoyé, en attendant qu’il se déclassât complètement. Aussi, bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la maîtresse de Robert. Les grues font leur métier, disait-on, elles valent autant que d’autres ; mais celle-là, non ! Nous ne lui pardonnerons pas !  Certes, il n’était pas le premier qui eût un fil à la patte. Mais les autres s’amusaient en hommes du monde, continuaient à penser en hommes du monde sur la politique, sur tout.  Lui, sa famille le trouvait aigri. Elle ne se rendait pas compte que pour bien des jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes d’esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, c’est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître, et les liaisons de ce genre, la seule école de morale où ils soient initiés à une culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances désintéressées.  ( … ) D’autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait avec lui - qu’elle fût intelligente ou non, en lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et considérer comme une corvée l’obligation d’aller dans une soirée, l’avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. (… ) Avec son instinct de femme et appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer. ( … ) Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l’invisible, elle avait mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout cela échappait à la famille en larmes qui répétait : « Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le déshonore ». Il est vrai qu’il avait fini de tirer d’elle tout le bien qu’elle pouvait lui faire ; et maintenant elle était cause seulement qu’il souffrait sans cesse, car elle l’avait pris en horreur et le torturait. »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter le chapitre précédent, cliquer sur le lien ci-dessous :

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

Et pour prendre connaissance du suivant et dernier, cliquer sur son titre :
Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 09:07

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                                                       Lire à l’ombre des tulipes

  Quittons le plat pays de Jacques Brel pour entrer dans le plat pays des tulipes et des fromages oranges en franchissant la mince frontière qui coupe en deux la littérature néerlandophone laissant Hugo Clauss d’un côté et Simon Vestdijk et ses compatriotes de l’autre. La littérature néerlandaise compte de beaux fleurons et mérite bien une étape de notre tour du monde littéraire que nous effectuerons en compagnie d’un jeune romancier qui connaît actuellement une carrière en pleine expansion, Arnon Grunberg, que ses livres propulsent sur la scène littéraire internationale. Et, nous n’oublierons surtout pas de rendre un hommage (elle est décédée le 29 septembre dernier) à celle qui est considérée comme la « Grande Dame » des lettres néerlandaises, Hella Haasse, née dans les colonies du Sud Est asiatique quand les Indes Néerlandaises étaient encore une dépendance des Pays Bas. Ensuite, nous rendrons hommage aussi à celui qui aurait pu être le Prix Nobel de littérature néerlandais, Simon Vestdijk, qui mérite mieux que sa notoriété actuelle. Et nous terminerons notre séjour dans ce plat pays avec Marcel Möring qui est un digne représentant de la littérature contemporaine locale que nous évoquerons peut-être lors d'un prochain séjour littéraire car le catalogue est riche et plein de jeunes auteurs talentueux.

L’oiseau est malade - Arnon Grunberg (1971 - ….)  

« L’Oiseau est malade », l’Oiseau va mourir ! L’Oiseau c’est la femme de Beck mais ils ne sont pas mariés. Ce « n’était pas seulement sa femme, c’était aussi sa sœur, sa mère, sa tante, sa grand-mère, sa meilleure amie, son enfant. » Mais, avant  de mourir, l’Oiseau veut épouser un demandeur d’asile pour faire une dernière bonne action ? Peut-être, mais peut-être pas seulement car Beck: « tu ne m’as pas touchée depuis quatre ans. » Et, Beck raconte l’histoire parallèle de ces deux êtres si différents mais inséparables qui mènent chacun une vie libre et indépendante, elle chercheur et lui écrivain raté qui « est là pour voir vivre l’Oiseau c’est sa raison d’être ». Beck se souvient aussi qu’ils étaient en Israël, à Eilat, quand elle observait les animaux dans le désert pendant qu’il hantait le bordel du coin. Et l’histoire de cet exil va revenir comme l’annonce de la déchéance de leur couple, mué en trio, qui emprunte le chemin du calvaire de l’Oiseau.

Dans ce long récit touffu, dense, improbable et tortueux, Grunberg évoque toute la vacuité de l’humanité où tout n’est qu’illusion. « Quand, …, on a démasqué non seulement toutes les illusions de la politique, mais aussi celles de l’amour, de la famille et de Dieu, de l’art et de la méditation, et qu’on a dû les condamner, …, on a démoli toutes les certitudes de l’humanité… ». Et même si en contrepoint au désespoir nihiliste de Beck, L’Oiseau déploie une charité christique qui confine à la pitié, partageant même des instants d’amour avec des rejetés de la société ou des amochés des accidents aveugles qui ensanglantent les rues d’Israël.

Je ne savais plus comment Arnon Grunberg étais arrivé dans ma liste d’auteurs à lire, je ne savais plus rien de lui quand j’ai commencé la lecture de ce bouquin et après avoir lu une centaine de pages, j’ai eu l’impression de reconnaître ce type d’écriture ressassant, rabâchant, revenant sans cesse sur les mêmes constats, les mêmes arguments, de peur que le lecteur n’ait pas bien compris toute la portée de la démonstration. Et j’ai retrouvé la filiation de cet écrivain dans la littérature israélienne et plus particulièrement à travers David Grossman et « Le livre de la grammaire intérieure » et, à un degré moindre, peut-être, à travers Yeoshua Kenaz dans « Retour des amours perdues ». Et, j’avais bien remarqué Grunberg dans un article consacré à la littérature juive par le magazine « Lire ».

« Dans ce roman génial, d’une virtuosité et d’une intelligence rares », je n’ai pas trouvé tout ça, tout ce que la quatrième de couverture promet. Certes, c’est l’œuvre d’au auteur très cultivé, doué pour la littérature mais qui, à mon avis, en fait trop, les fameux « chargeurs réunis » de cet ancien chroniqueur de la télévision suisse. Il veut mettre trop de choses dans un seul livre et ses personnages deviennent tout fait impossibles mais il parvient tout de même à les rendre attachants malgré le nihilisme ambiant qui colle jusqu’au bout de ses doigts poisseux comme une barquette que le Thaïlandais leur vend pour leur dîner à Göttingen que Barbara a si bien chanté :

Nous, nous avons nos matins blêmes

Et l’âme grise de Verlaine,

Eux, c’est la mélancolie même

A Göttingen, à Göttingen.  

Les seigneurs du thé – Hella Haasse (1918 – 2011)  

Celle qui est considérée comme la « Grande Dame » » des lettres néerlandaises est née à Java quand cette île appartenait encore à ce qui s’appelait, à cette époque, les Indes néerlandaises, et c’est donc tout naturellement qu’elle a écrit ce vaste roman qui raconte la vie d’un colon qui acquiert un  terrain en pleine montagne pour y cultiver le thé. Cette vie, c’est un peu celle des colons de cette époque qui ont travaillé comme des bêtes, contraignant leur famille à la privation et aux efforts à répétition, et qui, à force d’abnégation et de sacrifices, sont devenus de véritables seigneurs en fondant leur richesse sur le thé, le café et le quinquina. C’est une page de l’histoire des ces îles du Sud Est asiatique que ces colons ont écrite et qu’Hella Haasse nous raconte dans une prose lumineuse où un souffle épique transporte les lecteurs dans ces contrées luxuriantes et inondées de soleil. Hella est décédée le 29 septembre dernier.  

Le jardin de cuivre – Simon Vestdijk (1898 – 1971)  

Simon Vestdijk a été considéré, de 1956 à sa mort en 1971, comme l’un des prétendants possibles au Prix Nobel de littérature. « Le Jardin de cuivre » est son roman préféré, c’est une description critique de la vie dans une petite ville hollandaise où il affiche une psychologie que certains qualifient de proustienne mais ma lecture est bien trop ancienne pour que je puisse formuler un quelconque avis sur cet aspect de cette œuvre.  

Le grand désir – Marcel Möring (1957 - ….)  

Comme de nombreux héros des livres de Möring, les trois principaux protagonistes de ce roman cherchent, après la mort accidentelle de leurs parents, leur place dans l’existence. Ils avancent dans la vie comme des funambules, cherchant leur équilibre entre ce qu’ils découvrent et les souvenirs qu’ils voudraient oublier mais qui rejaillissent à chaque détour de leurs aventures respectives. Un livre dur, cru, un livre initiatique aussi où ces adolescents, en passe de devenir adultes, ébauchent à travers les arias de la vie le chemin qui les conduira vers leur avenir, vers leur propre histoire.  

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la suite de notre tour du monde littéraire -  

Pour prendre connaissance des articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :  

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 08:29

465px-Julius_Leblanc_Stewart_Portrait_Of_Laure_Hayman_1882.jpg   Laure Hayman

 

                                                                

Il n’est nullement dans mon intention de tenter de convaincre que les personnages de la Recherche ne sont autres que ceux que l’auteur a croisés dans sa vie quotidienne, ce serait une grossière erreur. Chacun sait le travail de ré-invention qui est celui de tout romancier, surtout lorsque, comme Marcel Proust, il ne cesse d’affirmer dans son œuvre et ses propos que la littérature est plus que la vie et qu’il faut, par conséquent, transposer ou mieux refonder le réel pour le transformer en un langage et une vision romanesque du monde, mais il n'en reste pas moins vrai que les personnages croisés dans son existence n'ont pas été sans l'inspirer. Mais de quelle façon ?

 

Dans sa dédicace à Jacques de Lacretelle, l’écrivain s’en défend : «  Il n’y a pas de clés pour les personnages de ce livre, ce serait la déchéance des livres de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clés après coup. »

 

D’autre part, dans une lettre à Antoine Bibesco, il précise : «  Je crois que ce n’est guère qu’aux souvenirs involontaires que l’artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D’abord, précisément, parce qu’ils sont involontaires, qu’ils se forment d’eux-mêmes, attirés par la ressemblance d’une minute identique. Ils ont seuls une griffe d’authenticité. »

 

Des souvenirs involontaires, chacun en voit surgir une multitude en soi et Proust n’a rien fait d’autre que de puiser en eux son inspiration et s’il a recréé ses personnages, s’il a utilisé plusieurs personnalités de son entourage pour en composer une seule afin de satisfaire son imagination, il n’en reste pas moins que le marquis d’Albufera se fâchera avec lui après la lecture de  « Du côté de Guermantes », que la comtesse de Chevigné brûlera ses lettres en se reconnaissant dans le portrait de la duchesse et que Montesquiou qui, heureusement,  ne lira pas  « Sodome et Gomorrhe », ne sera jamais dupe,  mais peut-être secrètement flatté d’avoir tant inspiré le petit Marcel.

Au sujet de Laure de Chevigné, dont le nez d’aigle et le regard vif et hautain étaient bien ceux de la duchesse, Proust lui écrira, après qu’elle lui ait fait part de son mécontentement : «  qu’être méconnu à vingt ans de distance par une même personne, sous des formes aussi incompréhensibles, est un des seuls chagrins que puisse ressentir à la fin de sa vie un homme qui a renoncé à tout ». Mais il avouait volontiers à sa chère Céleste, qu’il avait pris une poule coriace pour un oiseau de paradis.

Comment se refuser à admettre et à souligner que le support d’une œuvre, quelle qu’elle soit, réside d’abord et toujours dans le contact personnel et privilégié que l’auteur établit avec la réalité, le regard qu’il pose sur les êtres qui l’entoure, l’intimité qui se crée entre le monde et lui, enfin la complicité qui finit par tisser des liens étroits avec les profondeurs mystérieuses de la nature humaine.

 

« Si la vie m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes ( cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le temps. » - écrit-il à la fin du «  Temps retrouvé ».

 

Soulignons également qu’aucune œuvre littéraire ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust, ce regard que, dès sa jeunesse, il pose avec curiosité et convoitise sur le milieu aristocratique, dont  l’intérêt principal est de lui offrir un terrain privilégié d’observation, celui d’un univers élégant et cultivé en train de sombrer sous les coups de boutoir d’une société en pleine mutation.

 

La carrière mondaine de Proust débute dans le salon de Geneviève Halévy, fille du musicien Fromental Halévy, veuve de Bizet et épouse du banquier Emile Straus. Edmond de Goncourt soulignait la mobilité fiévreuse de ses doux yeux de velours noir et ses poses maladives, alors que Marcel s’enchantera de son esprit et lui écrira en lui dédicaçant un exemplaire de « Le côté de Guermantes » :  « Tout ce qui dedans est spirituel est de vous ».

On sait que l’esprit Meilhac et Halévy, dont les Guermantes et Swann sont pourvus, correspond à celui de Geneviève. Toute sa vie Proust feindra d’être amoureux d’elle, après l’avoir été passagèrement de son fils Jacques, parce qu’il aimait en elle ce qu’on peut aimer chez une femme lorsque l’on préfère les hommes : le charme, l’élégance, l’affection et peut-être davantage encore l’allure maternelle. (Geneviève avait 22 ans de plus que lui, soit l’âge de sa mère).

 

Mais la première femme de cette trilogie, qui va jouer dans la vie du jeune Proust un rôle important, est Laure Hayman, la femme en rose, courtisane célèbre née en 1851 dans une hacienda de la Cordillère des Andes. Très belle, cette fille d’un ingénieur anglais, descendante du célèbre peintre Francis Hayman – maître de Gainsborough –  allait être aimée du duc d’Orléans, du roi de Grèce, inspirer des peintres et des écrivains, dont Paul Bourget qui en fera le modèle de sa Gladys Harvey et être immortalisée par Marcel Proust. C’est en quelque sorte comme à une œuvre d’art que le jeune homme va lui vouer une étrange passion, similitude avec l’amour que Swann éprouvera pour Odette.

Laure Hayman, de son côté, en fera son petit saxe psychologique – Laure collectionnait les Saxes – ce qui amusera beaucoup les camarades du lycée Condorcet du jeune Marcel qui se glissaient à l’oreille que Laure avait remplacé le grand-oncle par le petit neveu et que leur vingt ans de différence faisaient d’eux «  la comtesse et son chérubin ». Pourquoi le petit neveu ? Simplement parce que le grand-oncle de Marcel, Louis Weil, frère de Nathé son grand-père, avait été l’amant et le protecteur de Laure et qu’Adrien, le père de l’écrivain, entretint également avec elle une certaine intimité, se plaisant à citer Laure chaque fois qu’il voulait donner un exemple, non seulement de la beauté et de l’élégance, mais de l’intelligence, du goût, de la finesse, du tact et du cœur. A-t-il suggéré à Laure d’initier son fils à l’amour afin de le délivrer de ses tendances déjà prononcées pour l’homosexualité qui inquiétaient son père, ce n’est pas impossible ! Certains pensent que Proust a connu avec elle une brève liaison, découvrant les arcanes du plaisir féminin, qu’il sût si bien décrire. Le mystère n’en demeure pas moins, Proust s’étant toujours défendu d’avoir eu des relations autres que platoniques avec les femmes. Ce que l’écrivain aime chez celles qu’il a vénérées comme Laure Hayman, Laure de Chevigné, Madame Greffulhe ou Geneviève Straus, c’est une image, une sorte de mythe sur lequel on peut improviser comme on le ferait sur une portée musicale ; c’est le miroir de l’âme où l’improbable qu’il suppose permet les interprétations les plus diverses et que Proust se plaira à traduire non en actes mais en mots.

Par ailleurs, les infidélités d’Adrien Proust, le père, inspireront celles du docteur Cottard dans l’œuvre du fils et la passion qu’il ressentira pour Laure, platonique ou non, se concrétisera sur le plan littéraire, puisque le portrait qu’il trace d’elle est déjà l’esquisse d’Odette ; il n’y manque ni la comparaison avec Botticelli, ni la beauté baudelairienne (on sait que Laure Hayman avait du sang créole), ni ses toilettes qui savaient mettre en valeur sa taille et son teint. Il aimait à lui envoyer des chrysanthèmes - de fleurs fières et tristes comme vous – lui écrivait-il, qui deviendront, avec les cattleyas, les fleurs préférées d’Odette.

 

Voici une lettre qu’il lui écrit vers 1892, il a 21 ans :

 

«  Chère Amie, Chères délices

Voici quinze chrysanthèmes, douze pour vos douze quand ils seront fanés, trois pour compléter les douze vôtres ; j’espère que les tiges seront excessivement longues comme je l’ai recommandé. Et que ces fleurs fières et tristes comme vous, fières d’être belles, tristes que tout soit si bête – vous plairont. Je vous remercie encore (et si ce n’était samedi mon examen, j’aurais été vous le dire) de votre gentille pensée pour moi. Cela m’aurait tant amusé d’aller à cette fête 18e siècle, de voir ces jeunes gens que vous dites spirituels et charmants, unis dans l’amour de vous. Comme je les comprends ! Qu’une femme simplement désirable, simple objet de convoitise ne puisse que diviser ses adorateurs, les exaspérer les uns contre les autres, c’est bien naturel. Mais quand une femme comme une œuvre d’art nous révèle ce qu’il y a de plus raffiné dans le charme, de plus subtil dans la grâce, de plus divin dans la beauté, de plus voluptueux dans l’intelligence, une commune admiration pour elle réunit, fraternise. On est coreligionnaire en Laure Hayman. Et comme cette divinité est très particulière, que son charme n’est pas accessible à tout le monde, qu’il faut pour le saisir des goûts assez raffinés, comme une initiation du sentiment et de l’esprit, il est bien juste qu’on s’aime entre fidèles, qu’on se comprenne entre initiés. Aussi votre étagère de Saxes (presque un autel), me paraît-elle une des choses les plus charmantes qu’on puisse voir, - et qui ont dû le plus rarement exister depuis Cléopâtre et Aspasie. Aussi je propose d’appeler ce siècle-ci, le siècle de Laure Hayman, dynastie régnante : celle des Saxe. – Me pardonnerez-vous toutes ces folies et me permettrez-vous après mon examen d’aller vous porter mes tendres respects.

  

En voici une autre qui date de 1903, onze ans plus tard, le ton a changé, ce n’est plus celui d’un jeune homme énamouré mais d’un fils qui enterre son père :

 

«  Quand cette chose que vous n’auriez pu voir est arrivée – Papa qui était parti si bien le matin, rapporté sur un brancard à la maison – une des premières personnes à qui j’ai pensé dès que j’ai pu penser à quelqu’un d’autre qu’à Papa, et qu’à maman, ç’a été vous. Papa vous aimait tant. Et j’ai su depuis par mon frère que vous aviez envoyé des fleurs admirables, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été si gentille toujours pour Papa et de l’avoir été encore depuis, et je suis sûr que vous garderez son souvenir. Lui vous citait toujours chaque fois qu’il voulait citer un exemple non pas seulement d’élégance de jeunesse et de beauté, mais aussi d’intelligence, de goût, de bonté, de tact, de finesse, de cœur. Vous savez que vous étiez devenue un sujet de conversation de famille. Autrefois avant que je tombe malade, et aussi qu’on nous ait brouillés, chaque fois que Papa vous avait vue et avait su par vous quelque petite chose de moi, il prenait de grandes précautions si visibles, pour que je ne sache pas qui le lui avait dit.  «  On t’a vu » … « Il parait… » Et je devinais tout de suite que ce jour-là vous étiez venue le voir. Depuis quelques années, ce n’était plus possible, mais il ne parlait pas moins de vous. Et ayant voulu mettre le comble à un éloge enthousiaste qu’il me faisait des charmes de cœur, d’esprit et de beauté d’une femme, il ajoutait dernièrement : «  En moins bien elle me rappelait presque Laure ». Ma mauvaise santé, que je ne cesse de bénir en cela, avait eu ce résultat depuis quelques années de me faire vivre beaucoup plus avec lui, puisque je ne sortais plus jamais. Dans cette vie de tous les instants, j’avais dû atténuer – et il y a des moments où j’ai l’illusion rétrospective de me dire : supprimer – des traits de caractère ou d’esprit qui pouvaient ne pas lui plaire. De sorte que je crois qu’il était assez satisfait de moi, et c’était une intimité qui ne s’est pas interrompue un seul jour, et dont je sens surtout la douceur maintenant que la vie en ses moindres choses m’est maintenant si amère et odieuse. D’autres ont une ambition quelconque qui les console. Moi je n’en ai pas, je ne vivais que cette vie de famille et elle est à jamais désolée. Je vous remercie de tout mon cœur, Madame, ma chère Amie, ma chère Laure, d’avoir deviné cela et d’avoir, vous si bonne pour tous les malheureux, eu la pensée de m’écrire ces lignes si compatissantes et si bonnes.

Je vous embrasse très tristement.

 

La dernière lettre date de 1922, trente ans après la première. Laure vient de lire «  Le côté de Guermantes », publié en 1921,  et s’étant reconnue en la personne d’Odette Swann, a adressé à son auteur une missive furibonde où elle traite l’ancien petit saxe de monstre et qui est celle d’une rupture. Contrairement à Geneviève Straus, qui ne pouvait douter de lui avoir inspiré un peu, voire même beaucoup de l’esprit de la duchesse de Guermantes et des réflexions d’elle que l’écrivain avait placées dans la bouche de Mme Verdurin, Laure est outrée de ce qu’elle croit découvrir d’elle dans Odette, cette autre femme en rose. A ce courrier, Proust répondra une ultime lettre pleine de chagrin :

 

« Après un accident qui m’est arrivé la semaine dernière (par un médicament dont j’ignorais qu’il fallait le diluer, que j’ai pris pur et qui m’a causé des douleurs à perdre connaissance), j’espérais souffrir paisiblement et ne pas écrire une seule lettre. Mais puisque des personnes, dont vous ne dites pas le nom, ont été assez méchantes pour réinventer cette fable, et vous (chose qui, de vous, me stupéfie) assez dénuée d’esprit critique pour y ajouter foi, je suis forcé de vous répondre pour protester une fois de plus, sans plus de succès, mais par sentiment de l’honneur. Odette de Crécy, non seulement n’est pas vous, mais est exactement le contraire de vous. Il me semble qu’à chaque mot qu’elle dit, cela se devine avec une force d’évidence. Il est même curieux qu’aucun détail de vous ne soit venu s’insérer au milieu du portrait différent. Il n’y a peut-être pas un autre de mes personnages les plus inventés de toute pièce, où quelque souvenir de telle autre personne qui n’a aucun rapport pour le reste, ne soit venu ajouter sa petite touche de vérité et de poésie. Par exemple ( c’est je crois dans les Jeunes Filles en fleurs ) j’ai mis dans le salon d’Odette toutes les fleurs très particulières qu’une dame « du côté de Guermantes » comme vous dites, a toujours dans son salon. Elle a reconnu ces fleurs, m’a écrit pour me remercier et n’a pas cru une seconde qu’elle fût pour cela Odette. Vous me dites à ce propos que votre « cage » ressemble à celle d’Odette. J’en suis bien surpris. Vous aviez un goût d’une sûreté, d’une hardiesse, si j’avais le nom d’un meuble, d’une étoffe à demander je m’adressais volontiers à vous, plutôt qu’à n’importe quel artiste. Or, avec beaucoup de maladresse peut-être, mais enfin de mon mieux, j’ai au contraire cherché à montrer qu’Odette n’avait pas plus de goût en ameublement qu’en autre chose, qu’elle était toujours ( sauf pour la toilette ) en retard d’une mode, d’une génération. Je ne saurais décrire l’appartement de l’Avenue du Trocadéro, ni l’Hôtel de la rue Lapérouse, mais je me souviens d’eux comme du contraire de la maison d’Odette. Y eût-il des détails communs aux deux, cela ne prouverait pas plus que j’ai pensé à vous en faisant Odette que dix lignes, ressemblant à Mr Doasan enclavée dans la vie et le caractère d’un de mes personnages auquel plusieurs volumes sont consacrés ne signifient que j’aie voulu « peindre » Mr Doasan.

J’ai signalé dans un article des Œuvres libres la bêtise des gens du monde qui croient qu’on fait entrer ainsi une personne dans un livre. J’ajoute qu’ils choisissent généralement la personne qui est exactement le contraire du personnage. J’ai cessé depuis longtemps de dire que Madame G. «  n’était pas » la duchesse de Guermantes, en était le contraire. Je ne persuaderai aucune oie. C’est à cet oiseau que vous vous comparez, vous m’aviez plutôt laissé le souvenir d’une hirondelle pour la légèreté (je veux dire rapidité), d’un oiseau de paradis pour la beauté, d’un ramier pour l’amitié fidèle, d’une mouette ou d’un aigle pour la bravoure, d’un pigeon voyageur pour le sûr instinct.

Hélas, est-ce que je vous surfaisais ? Vous me lisez, et vous vous trouvez une ressemblance avec Odette ! C’est à désespérer d’écrire des livres. Je n’ai pas les miens très présents à l’esprit. Je peux cependant vous dire que « Dans du côté de chez Swann » quand Odette se promène en voiture aux Acacias, j’ai pensé à certaines robes, mouvements etc. d’une femme qu’on appelait Clomenil et qui était bien jolie, mais là encore, dans ses vêtements traînants, sa marche lente devant le Tir aux Pigeons, tout le contraire de votre genre d’élégance. D’ailleurs, sauf à cet instant, je n’ai pas pensé à Clomenil une seule fois en parlant d’Odette. Dans le prochain volume, Odette aura épousé un « noble », sa fille deviendra proche parente des Guermantes avec un grand titre. Les femmes du monde ne se font aucune idée de ce qu’est la création littéraire, sauf celles qui sont remarquables. Mais dans mon souvenir vous étiez justement remarquable. Votre lettre m’a bien déçu. Je suis à bout de forces pour continuer, et en disant adieu à la cruelle épistolière qui ne m’écrit que pour me faire de la peine, je mets mes respects et mon tendre souvenir aux pieds de celle qui m’a jadis mieux jugé.

 

 

Par chance, comme je le soulignais au début de l'article, Robert de Montesquiou ne lira jamais « Sodome et Gomorrhe » publié après sa mort, survenue un an avant celle de Proust, le 11 décembre 1921, car comment aurait-il réagi ? Déjà Proust avait dû prendre bien des précautions pour l’assurer qu’il n’y avait rien de lui dans le personnage de Charlus - or il est probable que l’aristocrate ne l’a pas cru un instant - puisqu’il avait décelé lors des premières publications que Saint-Loup avait beaucoup de Louis d’Albufera et plus encore du duc Armand de Guiche.

Quant à Laure Hayman, elle ne savait pas, dans sa colère, qu’elle était entrée en même temps que dans la galaxie proustienne dans l’éternité littéraire. La fin de sa vie sera endeuillée par la mort de son fils. Alors dans sa solitude douloureuse, celle qui avait connu les plus grands succès dans les milieux les plus fermés, deviendra sculpteur et on remarquera dans son salon des statues pleines de charme et d’expression dues à ce don nouveau qu’elle tenait peut-être de son ancêtre Francis Hayman.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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