Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 16:28

POL99_006-pologne.jpg   Château de Ksiaz en Basse-Silésie

 

 

Lectures pour la Pologne violentée

Des Pays baltes à la Pologne, il n’y a qu’un pas, d’autant plus que les frontières ont été bien mouvantes dans ces contrées au cours des siècles derniers. La Pologne a en effet souvent souffert d’un voisinage bien cruel et elle a connu bien des atrocités et des revers qui ont fait bouger ses frontières tantôt vers l’est, tantôt vers l’ouest. Il ne nous est donc pas toujours très aisé de déterminer qui est polonais, qui l’a été ou ne le l’est plus. Donc pour palier à cet aria, nous consacrerons deux étapes à ce pays à la vaste culture et à la riche littérature et nous en consacrerons une tout spécialement aux Polonais de la diaspora, ceux qui pour une raison ou une autre ont quitté leur pays pour s’installer et écrire ailleurs… souvent avec un grand succès.

Pour cette première étape nous prendrons la compagnie de Marek Hlasko, écrivain mort très prématurément qui évoquera la Pologne communiste et ses affres. Et nous irons à la rencontre d’Henryk Sienkiewicz qui évoquera les durs rapports de la Pologne avec l’ordre teutonique, d’Hanna Krall qui nous parlera du sort des juifs pendant le dernier conflit mondial et nous terminerons notre périple avec Dorota Masmovska une toute jeune femme qui, la première peut-être, a écrit sur la désillusion des jeunes après la chute du mur. Et, si avec ça vous n’êtes pas convaincu que la Pologne a connu bien des heures sombres…

 

L’impossible dimanche (le huitième jour de la semaine)

Marek Hlasko (1934 – 1969)

Varsovie, 1956, un jeune couple cherche désespérément un endroit décent, quatre murs seulement, où la jeune fille pourrait offrir sa virginité à son amoureux. Mais, dans la Pologne de l’après-guerre et du régime stalinien, on manque de tout et surtout d’intimité, les logements font cruellement défaut et il faut partager les appartements, ce que l’héroïne fait avec ses parents, son frère qui noie méthodiquement son chagrin dans un océan de vodka et un autre, une tierce personne, qui habite là par habitude car il n’a pas d’autre lieu où poser son corps et ses maigres paquets en attendant, lui aussi, de rejoindre sa bien-aimée.

Un livre très court, construit surtout avec les dialogues entre les principaux protagonistes, mais très percutant et qui a ému la foule des lecteurs quand il a été publié à la fin des années cinquante quand le monde soviétique était encore une énigme pour beaucoup.

Un livre qui met surtout l’accent sur une des grandes misères des pays de l’Est à cette époque, la promiscuité, qui interdit à tout un chacun d’avoir un brin de vie privée mais aussi une politique qui instaure un système d’auto-surveillance qui confine à l’espionnage généralisé. Et c’est cette promiscuité qui ne permet pas aux jeunes d’établir les relations intimes minimales pour construire un avenir possible et entretenir un minimum d’espoir. Alors, la vodka devient le seul palliatif au désespoir et la seule évasion qui reste pour oublier un avenir totalement obscurci, « … l’ivrognerie est devenue quelque chose comme une nouvelle moralité, une moralité particulière. »

Mais, ce livre dépasse le contexte polonais, il pose le problème de cette pauvre jeune fille égarée entre un amour auquel elle voudrait croire très fort, et un frère qui s’enfonce dans un alcoolisme suicidaire. On a l’impression que ces jeunes ne peuvent même pas rêver, même pas croire au prince charmant ou à la belle au bois dormant, qu’ils n’ont plus que la possibilité de se réfugier dans l’anesthésie éthylique car demain ne sera pas meilleur.

La lumière pourrait peut-être un jour, « le huitième jour de la semaine », venir éclairer leur avenir, Ils y croient avec une certaine ironie comme nous nous croyions, quand nous étions potaches, à « la semaine des quatre jeudis ».

« Je quitte ce pays. Ici, on ne peut être qu’un ivrogne ou un héros. »

 

Pour l’honneur et pour la croix – Henryk Sienkiewicz (1846 – 1916)

Henryk Sienkiewicz a été le premier Polonais à recevoir le Prix Nobel de littérature qui lui fut décerné pour son célèbre roman « Quo Vadis » qui connu un succès mondial lorsqu’Hollywood le porta à l’écran. Mais avant cette date, il avait déjà conquis le cœur de ses compatriotes avec ses romans historiques nationalistes dans lesquels il met en scène la noblesse polonaise qui s’oppose aux Chevaliers teutoniques qu’il hait particulièrement.

Dans « Pour l’honneur et pour la croix », il raconte l’histoire de cette noblesse polonaise qui s’est battue avec vaillance et courage pour faire respecter la foi chrétienne et stopper les ambitions des célèbres Chevaliers qui subiront une déroute désastreuse à la bataille de Tannenberg.

Sienkiewicz n’est peut-être pas toujours objectif, il a souvent tendance à manifester un nationaliste un peu trop virulent, mais il est étonnant de voir comment un écrivain, décédé en 1916, dresse le portrait des Chevaliers teutoniques sous l’image de ce que seront les nazis quelques décennies plus tard. La haine entre les deux nations n’a pas attendu Hitler pour s’exprimer.

Là-bas, il n’y a plus de rivière -  Hanna Krall (1937 - ….)

« Racontez-moi une histoire. Une vraie… importante… sur quelqu’un ou bien la vôtre… » - demande Hanna quand elle termine ses interviews et qu’elle a débranché son micro. Alors ces survivants de la shoah, juifs polonais souvent hassidiques, qu’elle rencontre aux quatre coins de la planète lui confient leur histoire, celle de ceux qui ne sont pas revenus, celle de leur famille ou celle qu’ils ont vue ou entendue.

Mais, il est difficile de parler de ces événements qu’ils ne peuvent pas oublier, ne peuvent ranger dans les placards de leur histoire, qui hantent leurs jours mais surtout leurs nuits. Alors, pour raconter il faut du temps, les mots sortent de la bouche par bribes, par fragments, comme ces morceaux d’histoires qu’Hanna essaie de rassembler comme les pièces d’un puzzle pour reconstituer seize histoires, seize témoignages, sur la vie de ces juifs pieux et fatalistes qui s’en remettent à Dieu et à ses rabbins afin d'échapper à la tenaille qui les broient entre les mâchoires nazies d’un côté et communistes de l’autre.

Polococktail party – Dorota Maslowska (1983 - ….)

Les critiques n’ont pas toujours été très tendres avec cette jeune fille qui n’avait même pas vingt ans quand elle a écrit ce livre en à peine un mois avant le bac. Certes Dorota n'est pas Selby, ni même Bret Easton Ellis mais elle ne manque ni d'imagination ni de souffle.

Son roman, c'est le récit de la dérive d'une jeunesse qui n'a pas trouvé derrière le mur la vie qu'elle avait rêvée avant la chute de celui-ci. Ces jeunes avaient imaginé l'Occident comme nous nous imaginions l'Amérique dans les années soixante et ils se sont brûlés les doigts aux feux des artifices qu'ils n'avaient pas apprivoisés. Ils trouvent alors refuge dans la drogue, le postcomunisme ou le néonationalisme, un mélange social explosif qui ne fait peut-être pas une vraie histoire mais qui montre un vrai malaise.

La petite Dorota a dû elle-même connaître quelques déceptions pour jeter aussi brutalement son texte sur la feuille en si peu de temps.

Denis BILLAMBOZ  - à lundi prochain pour la suite de notre parcours littéraire européen   -

 

Et pour consulter la liste de mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 10:01

rire1--WinCE-

 

 

La cité du bonheur existe-t-elle, c'est peu probable, sinon cela se saurait, bien que l'homme ait toujours rêvé de l'édifier selon ses désirs, de la construire à la mesure de ses aspirations, de la parer de tous les parangons, de façon à y vivre dans une sorte de béatitude matérielle et morale. L'idée d'un paradis le hante depuis le commencement des temps. Mais à ses souhaits, il semble bien que des phénomènes naturels, tels tempêtes, incendies, tremblements de terre, déluges, tsunamis n'ont cessé de s'opposer. Sans compter les guerres auxquelles il s'est livré et qui sont, de sa part, une façon irraisonnéede tourner la tête au bonheur. Alors que les antiques avaient cru l'apercevoir sur l'Olympe, que les Chrétiens ne l'envisageaient que dans l'autre-monde, l'homme moderne, plus pragmatique, a décidé de construire cette citadelle idéale de ses propres mains. Et il a en parti réussi. Comparé à l'existence de nos aïeux, avouons que nous bénéficions d'avantages non négligeables : une médecine qui nous soulage de bien des maux, même s'il en existe encore un grand nombre à guérir ; des énergies qui nous éclairent, nous chauffent, nous transportent ;  des ondes colonisées qui nous mettent en relation avec le reste de la planète ; des machines qui lavent, repassent, calculent à notre place ; l'ingéniosité de l'homme est sans égale.

 

Pour nos arrière grands-parents, cela aurait relevé ni plus, ni moins, de la magie et, certes oui, l'homme a du magicien autant que du prophète. Il est apte à exploiter les ressources de la nature, à défaut des éléments, car les éléments ont cela de singulier : ils ne se laissent pas domestiquer. Il arrive donc que le ciel nous tombe sur la tête et, ce, malgré nos prévisions et nos paratonnerres ; que les pluies, les vents, les ouragans sèment la terreur et la désolation presque autant qu'une offensive, dans un monde qui dit aspirer au bonheur sans trop savoir lequel. En vérité, il y a toutes sortes de bonheur, tant il est vrai que le bonheur a peu à voir avec le plaisir. Le plaisir est instantané, fugitif, paroxysmique ; le bonheur a cela d'étrange que pour le goûter il faut s'y installer dans la durée, le savourer, le méditer, après avoir su le conquérir ou l'inspirer. Il est souvent plus intérieur qu'extérieur, plus personnel que collectif, et disparaît si subitement qu'alors le malheur lui devient proche comme un frère.

 

Les semaines, les mois, les années qui défilent caricaturent davantage le bonheur que le malheur. Ce sont guerres, conflits, séditions, fléaux divers qui ne cessent de faire les unes de nos journaux, rarement un grand événement qui nous prouverait enfin que l'homme a su tirer parti du temps et se coucher avec raison dans le lit de la sagesse. Mais tel est son destin et sa malédiction de rester au fil des siècles, et malgré sa quête permanente de bonheur, un oiseau sur la branche. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles "LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE"

 


Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE
commenter cet article
27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 08:28

89-132-large.jpg

 

 

Lectures baltes

Comme le font de très nombreux Finlandais en fin de semaine, prenons le ferry pour partir vers Tallin, mais pas pour faire provision de boissons alcoolisées détaxées, seulement pour prendre contact avec la littérature balte et principalement estonienne. En effet, mes lectures baltes sont presque essentiellement estoniennes et je n’ai pas encore croisé la route d’un seul écrivain letton depuis vingt ans. C’est donc Arno Valton, un auteur estonien qui eut bien des difficultés avec le régime quand celui-ci était encore soviétique, qui nous guidera à la rencontre de l’œuvre de Jaan Kross certainement le plus grand écrivain estonien contemporain et peut-être même balte. Nous visiterons ensuite l’œuvre de Viivi Luik, une Estonienne elle aussi, avant de nous attarder un instant avec Romain Gary dont il est bien difficile de connaître la biographie exacte tant il a affabulé sur le sujet. Mais, bien qu’il se rattache à la littérature française, il est admis que ses origines sont lituaniennes, je l’utiliserai donc ici car je n’ai pas d’autres lectures baltes à vous proposer et qu’il serait dommage de passer à côté d’un tel monument de la littérature mondiale.

 

Le porteur de flambeau

Arvo Valton ( 1935 - ….)

A priori Arno ce n’était pas gagné entre nous car la nouvelle n’est pas mon style littéraire de prédilection et la littérature absurde permet trop souvent à des auteurs, en défaut d’imagination de dire n’importe quoi, sous prétexte que de toute façon c’est absurde. J’ai donné, et même trop, dans ce genre d’auteurs surtout américains d’ailleurs. Mais toi Arno, ton traducteur a eu la prudence de nous avertir dans son propos liminaire à ce recueil de nouvelles, et de nous rappeler que tu avais de très bonnes raisons d’utiliser ce mode de narration pour faire passer tes messages. En effet, « Ce n’est qu’à partir de 1968 qu’Arno Valton tourne le dos au réalisme de ses débuts et invente un style personnel, fondé sur l’absurde et le grotesque » et qu’ainsi « les nouvelles d’Arno Valton ont joué un rôle considérable dans son pays (l’Estonie) pendant les temps difficiles de la « stagnation », en incarnant, face au régime brejnevien, la liberté de l’esprit et la dénonciation du totalitarisme.

Fort de ces précieuses informations, j’ai pu aborder ton recueil avec une plus grande objectivité et j’ai mieux compris ces personnages anonymes qui errent dans un monde indéfini, glauque, souvent nocturne ou sombre, pour essayer de réveiller les consciences endormies des masses en butte à une nuée d’interdits ou face à des obligations contraignantes ne laissant aucune place à la liberté. On lit clairement entre les lignes la dépersonnalisation imposée par un régime opaque avec l’aide d’une administration zélée et totalement absurde (La réalité dépasse la fiction).

Ces nouvelles dénoncent explicitement les diverses carences du système : abrutissement des masses, crise du logement, suspicion permanente, complexité du système, standardisation généralisée, absurdité administrative, …, toutes les tares que dénonçaient déjà le couple Kehayan dans « Rue du prolétaire rouge » dans les années soixante-dix.

Ta plume se fait parfois plus audacieuse et tu n’écris pas qu’entre les lignes, tu balances aussi, quelquefois, au détour d’un paragraphe quelques bonnes sentences du genre : « Le collectivisme moderne n’a pas que des bons côtés,… », « Leur appartement devait être un refuge, une de ces innombrables cellules de pierre . » ou « Qu’est-ce que vous avez à vous agiter et à jacasser ? Est-ce que les gens n’ont pas le droit, parfois, de faire ce qui leur plaît ? »

Et que ta plume soit un secours pour la littérature estonienne qui vit des jours difficiles sur un marché très étroit et qui doit mieux s’exporter pour pouvoir exister et susciter la création.

 

Le fou du tzar– Jaan Kross (1920 – 2007)

Jaan Kross, qui figura pendant un certain temps parmi les candidats potentiels pour le Prix Nobel de littérature, décéde en 2007 sans avoir obtenu ce prix. Après des débuts en poésie, il se tourne vers le roman historique et dans « Le fou du tzar » dresse le portrait du colonel Von Bock, un ex-favori d’Alexandre Ier, tombé en disgrâce pour avoir proposé un projet de réforme trop réaliste qui mettait  clairement en évidence les carences du régime. Après neuf années d’emprisonnement, le colonel vit chez lui sous la surveillance humiliante des siens. Une situation que Kross ne met certainement pas innocemment en évidence, c’est un peu comme un petit coup d’épingle que l’auteur piquerait dans la chair de ceux qui dirigeaient la vaste union qui englobait son pays quand ce livre a été écrit. Une belle fresque historique qui fait revivre l’Estonie et qui montre que les perversités du régime ne se sont peut-être pas éteintes avec le temps.

Viivi Luik – La beauté de l’histoire (1946 - ….)

A la frontière de la poésie et de la prose romanesque, aux confins du roman fantastique, Viivi Luik, romancière estonienne, rapporte dans ce livre une histoire d’amour entre un sculpteur juif de Lettonie et une jeune poétesse estonienne qui lui sert de modèle. Ce récit, qui se déroule en 1968, au moment où les chars soviétiques pénètrent à Prague, dessine une image trouble de ces pays de l’Europe de l’Est qui ploient sous la botte soviétique. C’est une forme de protestation suggérée, voilée, qui se noie dans une brume effilochée comme les photos artistiques qui suggèrent sans montrer. Un exercice de style pour délivrer un message en forme de dénonciation de la dictature qui règne alors dans cette partie de l’Europe.

Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable– Romain Gary (1914 – 1980)

Pour comprendre tout le désarroi, l’amertume et l’angoisse qui imprègnent ce roman, il faut le lire quand la soixantaine est venue et que le corps ne répond plus comme avant ou plus tout à fait comme avant. Je peux témoigner, j’ai lu ce livre il n’y a pas si longtemps. C’est l’histoire d’un homme qui a atteint cet âge un peu fatidique après une vie brillante et bien remplie et qui ne peut pas accepter de se voir diminué devant la belle et jeune brésilienne qu’il a séduite et qu’il ne peut plus satisfaire comme il le voudrait. Tous les artifices qu’il entrevoit ne font que lui confirmer qu’il a déjà descendu une marche vers la fin de sa vie. Un livre puissant, vrai, sans concession qui met le lecteur face à lui-même et à son avenir et lui confirme qu’il y a bien une limite au-delà de laquelle la vie n’est plus comme avant et qu’elle ne sera bientôt plus la vie. Certains ont trouvé de l’espoir ou de l’amour dans ce livre, moi, j’y ai surtout vu du désespoir et de l’amertume et même une forme de révolte contre ce début de déchéance physique.

Denis BILLAMBOZ  -  à la semaine prochaine pour la poursuite de notre tour du monde littéraire  -

 

Et pour consulter la liste de mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-desssous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

 

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 09:30

 700px-aurore_boreale.jpg

 

 

Lectures à la lueur d’une aurore boréale

Pousser le drakkar jusqu’à la mer, donner quelques vigoureux coups de rames pour traverser la Baltique et on passe prestement de la Suède à la Finlande comme l’ont fait de nombreux envahisseurs au cours des âges. Aujourd’hui encore la population finlandaise comporte une forte proportion de suédophones issus de ces migrations.

C’est un grand plaisir pour moi de mettre le pied sur cette terre où j’ai eu le privilège de faire une longue excursion en 2007 pour visiter dame nature dans sa parure d’or et de pourpre vers les confins du Grand Nord, là-bas où vivent encore des Lapons, des Sames, c’est moins péjoratifs, et des rennes. Je voudrais profiter de cette occasion pour faire un petit coucou à l’ami Raimo que j’ai rencontré à Kuopio et avec qui j’ai voyagé au-delà du cercle polaire sous la lueur magique d’une aurore boréale. Je lui dois les rudiments de culture finlandaise que j’étale ci-dessous.

Nous ferons notre voyage avec l’œuvre de Juhani Aho qui est l’un des plus grands romanciers finnois et, de plus, il est originaire du Savo, le pays de Raimo, dont Kuopio est la capitale et notre ville jumelle. Nous rencontrerons les grands précurseurs que son Aleksis Kivi, le père du roman finlandais et Frans Emil Sillanpää, le Prix Nobel de littérature local. Nous réserverons une petite place pour Johanna Sinisalo, une jeune femme venue d’au-delà du cercle polaire qui nous raconte une histoire bien étrange, plutôt drôle et pleine de tendresse.

 

L’écume des rapides

Juhani Aho (1861 – 1921)

Par un beau jour de septembre dernier dans le bus qui nous conduisait du Savo, région de naissance d’Aho, pour un périple en Laponie, mon ami Raimo de Kuopio, ville jumelée avec la mienne, m’a copié sur une page arrachée au quotidien local quelques repères sur la littérature finlandaise. Elias Lönnrot (1802-1884), qui a rassemblé les récits et légendes, qui constituent le Kalevala, peut être considéré comme le père de la culture finnoise, Alexis Kiwi (1834-1872) comme celui de la littérature finlandaise, dont les principaux auteurs sont le grand poète Eino Leino (1878-1926), les romanciers finnois Juhani Aho (1861-1921) et Väinö Linna (1920-1992) et le romancier suédophone Johan Ludvig Runeberg (1804-1877). Ajoutons, pour être complet, Frans Emil Sillanpää (1888-1964) le prix Nobel finlandais. C’est donc avec une réelle émotion que j’ai découvert dans une vente de livres d’occasion « L’écume des rapides », un des livres écrits en 1911 par Juhani Aho.

Ce livre raconte l’histoire de Marja, jeune orpheline carélienne russe, mariée à Juha, Finlandais (Suédois à l’époque du roman) beaucoup plus âgé qu’elle, dont elle s’est rapidement lassée. Le passage d’un jeune commerçant russe est l’occasion de quitter ce vieux mari et sa mère acariâtre qui n’a jamais accepté cette mésalliance. Mais, en quittant son mari, Marja ne va pas vraiment trouver le paradis. Aussi se pose la question : comment peut-elle sortir de la situation qu’elle a créée ? Et à quel prix ?

Ce livre, planté dans le décor sauvage de la Finlande de la fin du XVII° siècle où l’immensité des paysages n’a d’égal que l’infinie solitude, est construit à l’image d’une tragédie grecque, la passion et la raison s’affrontent en permanence et, comme chez Racine, l’homme, surtout la femme en l’occurrence, est tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Dans la Finlande piétiste du début du siècle dernier, Aho développe à travers une alternance de dialogues et d’introspections une réflexion sur le péché, la culpabilité et la punition qui doit laver la faute.

C’est aussi un regard sans concession sur la société et notamment sur la condition des femmes dans cette Finlande du XVII° siècle très rurale, très religieuse, à l’écart des grandes voies de civilisation et qui nourrit une haine féroce à l’encontre de ses voisins russes, qui lui infligeront encore bien des misères dont le souvenir est encore vivace aujourd’hui.  

Les sept frères– Aleksis Kivi (1834-1872)

Kivi est, comme nous l’avons dit ci-dessus, certainement le fondateur du roman finlandais et « Les sept frères », sans aucun doute possible, le roman finlandais encore le plus célèbre aujourd'hui. Dans ce roman terrien, Kivi raconte l’histoire d’une fratrie qui vit dans une ferme isolée, un vaste domaine fondé par un habile paysan qui sut profiter du « Grand Remembrement » pour constituer ce vaste domaine. Malheureusement, les sept frères sont comme leur père plus chasseurs que agriculteurs et quand le père meurt avec l’ours qu’il vient de tuer, ils laissent le domaine à l’abandon pour s’adonner aux plaisirs de la chasse. Chacun suit alors sa destinée dans cette saga familiale qui concentre plusieurs genres littéraires et forme un vaste roman naturaliste, épique et picaresque, qui reste encore un chef-d’œuvre de la littérature finlandaise. C’est aussi une bonne image de cette Finlande acculée au bout de l’Europe entre des voisins pas forcément compréhensifs et délicats et où l’isolement est toujours un problème et la nature pas toujours hospitalière et généreuse.

Une brève destinée– Frans Emil Sillanpää (188-1964)

Silja est une jeune orpheline issue d’une pauvre famille de paysans. Il était rare que ces familles soient riches dans la Finlande du début du XXesiècle, aussi est-elle placée dans une maison aisée où elle fait la connaissance d’un brave garçon qu’elle épouse et avec lequel elle connaît une petite tranche de vie heureuse. Mais le tourbillon de la guerre civile de 1918, entre les Rouges et les Blancs, la prive bien vite de son mari qu’elle ne pourra même pas réconforter quand elle apprendra ses graves blessures, la tuberculose ne lui en laissant pas même le temps. Un roman noir, triste, réaliste, comme on en trouve beaucoup dans les pays nordiques, un livre qui évoque le chef-d’œuvre de Sillanpää « Sainte  misère ».

Frans Emil Sillanpää est le seul Finlandais, à ce jour, honoré par le Prix Nobel de littérature qui lui fut décerné en 1939.

Jamais avant le coucher du soleil– Johanna Sinisalo (1958 - ….)

Au retour d’une virée en Laponie, j’ai trouvé en furetant dans les rayons de la médiathèque locale, cet ouvrage de Johanna Sinisalo qui, comme le signale la quatrième de couverture, est née à Sodankylä petite bourgade de Laponie que j’avais visitée au cours de ce voyage.

Encore sous le charme de cette contrée où la magie est encore palpable le soir à la lumière étrange et surréaliste d’une aurore boréale, après avoir mangé le saumon au feu de bois avec les Lapons, ou plutôt les Sames car Lapon est péjoratif en Finlande, j’étais dans des dispositions idéales pour me jeter dans ce livre étrange qui combine savamment les légendes séculaires et la modernité la plus actuelle, avec excitation et curiosité car enfin j’allais savoir si ces trolls, dont on parle tant dans la culture finlandaise, ont bien existé !

Ange, photographe de mode un peu blasé qui traîne ses bottes dans la ville triste et froide, rencontre une bande de jeunes qui maltraite un drôle d‘animal que notre brave photographe ramène à la maison. Alors commencent des recherches discrètes pour identifier cet être étrange sans éveiller l’attention de l’entourage. Coupures de journaux et documents divers insérés entre les divers avatars de la relation qui se noue entre Ange et son étrange pensionnaire, laissent un doute palpable sur la plausibilité de cette histoire issue directement des légendes lapones. 

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la suite de notre voyage littéraire autour du monde -

 

Et pour consulter la liste de mes articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 09:42

1153330744 c1  Photo de John Foley

 

 

Cioran ( 1911-1995 ) est un philosophe roumain de langue française, dont l'oeuvre, qui s'est attachée à dénoncer toute idéologie ou doctrine quelle qu'elle soit, repose sur un fond de lucidité désabusée. Ses principaux ouvrages Précis de décomposition ( 1949 ) , La tentation d'exister ( 1956 ), De l'inconvénient d'être né ( 1973 ) sont une longue méditation sur la difficulté de vivre, le philosophe osant placer le désespoir au coeur même de sa réflexion.  Eviter la souffrance serait pour lui courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien en commun avec l'existence humaine. Chaque livre véritable, disait-il, devrait être capable de tout remettre en cause et saper notre propension au confort intellectuel. Il disait aussi avec sa raillerie coutumière : " Dire du mal de l'univers pour échapper à son emprise, dire du mal de l'histoire pour ne pas être écrasé par elle."

   

Personnellement, j'ai toujours usé de Cioran à doses homéopathiques,  mais j'en use, car il m'apparaît comme un excellent contre-poison, lorsque vous  frappe une attaque  subite d'auto-suffisance ou de surestimation de  soi. A haute dose, il risque de trop freiner l'enthousiasme et, les jours de déprime, il est même franchement contre-indiqué. Mais pour la personne qui souhaite entretenir le bon état de son esprit critique et de sa lucidité, il est à conseiller à dose raisonnable.

Les aphorismes, que je vous propose, ont le mérite d'être roboratifs à souhait. Les choses y sont dites avec vigueur. On peut ne pas tous les apprécier. Je ne suis pas moi-même d'accord avec certains d'entre eux, mais les esprits polémistes sont si rares de nos jours, que je ne puis m'empêcher de les porter à votre connaissance, comme l'a fait très aimablement un de mes visiteurs, Monsieur Cyril Labail, qui me les a transmis. Ils sont extraits de ses cahiers 1957/ 1972.

 

" Perpétuelle poésie sans mots ; silence qui gronde en dessous de moi-même. Pourquoi n'ai-je pas le don du Verbe ? Etre stérile avec tant de sensations !
J'ai trop cultivé le sentir au détriment de l'exprimé ; j'ai vécu par la parole ; - ainsi ai-je sacrifié le dire -
Tant d'années, toute une vie - et aucun vers !

Tous les poèmes que j'aurais pu écrire, que j'ai étouffés en moi par manque de talent ou par amour de la prose, viennent soudain réclamer leur droit à l'existence, me crient leur indignation et me submergent.

Je sens que je vais me réconcilier avec la poésie. Il n'en saurait être autrement, je ne peux penser qu'à moi-même.

"Tâchez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu'elle est creuse, vous n'y trouverez que de l'avenir." Cette phrase de Sartre, aucun poète n'y souscrirait. D'ailleurs, si elle était vraie, elle rendrait l'existence même de la poésie inexplicable.

 

Il est incroyable à quel point je me suis détaché de Rilke ! Il y a chez lui un abus du ton poétique qui est proprement intolérable. Je ne comprends pas mon ancien emballement pour lui. J'ai changé sans doute avec l'époque. Qu'il y ait de la mièvrerie chez Rilke, je suis navré de le dire. Ce qui en lui semblait représenter la poésie même, voilà que tout cela sonne creux. Encore un adieu.

Il y a une poésie française, mais il n'y a rien de poétique dans la vie française ( à l'exception de la Bretagne d'avant le tourisme ).

Les écrivains, les poètes surtout, qui exercent une trop grande influence, deviennent vite illisibles. Byron en est l'exemple le plus illustre. Rousseau aussi, à un degré moindre toutefois.

Je vois tout à travers des concepts, les détails les plus mesquins comme les plus rares. D'où mon inaptitude à la poésie.

 

Je ne puis supporter ni le poème mal foutu, ni le poème laborieux. Et cependant c'est ce qu'on nous propose de partout. Il n'est guère de choix plus piteux.

Il est incroyable à quel point l'hiver est poétique.

Quatre jours en Sologne. Il est réconfortant de penser qu'il puisse y avoir un paysage si chargé de poésie à une heure de Paris. - La Sauldre du côté de Romorantin - et puis le canal de la Sauldre de l'étang du Puits jusqu'à La Motte-Beuvron. Marcher dans l'enchantement.
Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu'on ne pense pas.
Mais on dira : savoir qu'on ne pense pas, c'est encore penser. Oui, sans doute, mais la "pensée" s'arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volonté de sa suspension.

 

La poésie occidentale a perdu l'usage du cri. Exercice verbal, démarche de saltimbanques et d'esthètes. Acrobatie d'épuisés.

Il n'y a rien de plus stérilisant pour un poète que de lire d'autres poètes. De même lire des philosophes et rien qu'eux, c'est se condamner à n'avoir jamais une seule pensée philosophique.

Le poète qui médite sur le langage prouve que la poésie l'a quitté.

Misère des misères ! Aujourd'hui, les poètes écrivent sur la poésie, les romanciers sur le roman, les critiques sur la critique, les philosophes sur la philosophie, les mystiques sur la mystique.
Ce qu'on fait est devenu le seul objet du faire ; le métier s'est substitué au réel ; le procédé à l'expérience ; partout une déficience en originel, en vécu ; la réflexion prime tout ; le sentiment n'est plus de mise nulle part - c'est comme s'il n'y avait plus rien à sentir.

 

Heidegger parle de Hölderlin comme s'il s'agissait d'un présocratique. Appliquer le même traitement à un poète et à un penseur me semble une hérésie. Il est des secteurs auxquels les philosophes ne devraient pas toucher. Désarticuler un poème comme on le fait d'un système est un crime contre la poésie.
Chose curieuse : les poètes sont contents quand on fait des considérations philosophiques sur leurs oeuvres. Cela les flatte, ils ont l'illusion d'une promotion. Que c'est pitoyable !

Le poète qui a dit les choses les plus profondes sur la poésie est Keats, dans ses lettres. Infiniment plus lucide que n'importe lequel de ses contemporains, Coleridge inclus, ou même les romantiques allemands, Schlegel et Novalis y compris.

 

La poésie qui approche de la prière est supérieure et à la prière et à la poésie.

Je tombe dans le livre de Foucault " Les mots et les choses", que je n'ai nulle envie de lire, sur une phrase où il met sur le même plan Hölderlin, Nietzsche et Heidegger. Seul un universitaire pouvait commettre une telle faute de lèse-génie. Heidegger, un prof à côté de Nietzsche et Hölderlin ! - Cela me rappelle ce critique qui s'est permis d'écrire : "De Leopardi à Sartre " -comme si de l'un à l'autre il pouvait y avoir la moindre filiation. Un poète, un esprit suprêmement vrai d'un côté, un faiseur doué, mais faiseur, de l'autre.
Ce genre de rapprochements, cette confusion des valeurs me mettent hors de moi.

S'il y a un déclin de la poésie, il commence au moment où les poètes prennent un intérêt théorique au langage.

Le Français est l'être le moins poétique qu'on puisse imaginer.


Jamais je n'ai rencontré en France un paysan qui m'ait dit que le paysage au milieu duquel il vivait était beau. Et pourtant le Français est naturellement peintre ! Comment expliquer ces contradictions ?
La nostalgie n'est pas française. Or elle est la source secrète de toute poésie.

Le regret est un état automatiquement poétique.

Je suis infiniment plus proche de la musique que de la poésie et de la poésie que de la sagesse ou de la religion. C'est que pour moi l'absolu est question d'humeur. Il exige de la continuité, c'est précisément ce qui me manque.
Je suis trop cafardeux pour pouvoir fournir l'effort nécessaire au moindre perfectionnement intérieur. Je ne peux être que celui que je suis, comme Dieu...

Ce que j'aime chez Claudel, c'est sa violence, la forte et saine violence. ( On ne la trouve ni chez Gide, ni chez Valéry )

L'incroyable minceur de la poésie française. Le côté paysan de Claudel l'a préservé du danger de l'anémie.
Claudel est une nature ; les autres sont des écrivains.

 

Pour consulter les autres articles consacrés à Cioran, cliquer sur leurs titres :

 

La solitude selon Emile Cioran      Le silence selon Emile Cioran      

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE  

 

 

 

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
commenter cet article
13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 08:36

stockholm.jpg

 

 

 

Lire au pays du roi skieur

 

En skating ou en style classique, il n’y a qu’une petite glissade pour passer de la Norvège à la Suède sans quitter les limites du Conseil nordique et à entrer dans un champ littéraire qui a de nombreuses similitudes avec la littérature norvégienne. Au point qu'il n’est pas toujours facile, à première vue, de séparer les auteurs norvégiens des auteurs suédois. Ces deux littératures appartiennent à des civilisations très proches qui ont fait royaume commun au cours d’une partie de leur histoire et qui possèdent certaines légendes et traditions similaires qui les ont marquées toutes les deux. La Suède comme la Norvège a reçu plusieurs Prix Nobel de littérature, n’oublions pas que le prix est décerné par l’Académie royale de Suède ; nous irons donc à la rencontre de la première femme qui fut honorée de ce prix, en 1909, Selma Lagerlöf, avant de visiter une œuvre d’un autre grand écrivain et dramaturge dont la notoriété a dépassé les limites de la Scandinavie, August Strindberg, pour terminer notre voyage avec Gôran Tunström pour lequel j’ai eu un petit faible. Pour cette étape nous avons choisi la compagnie de Per Gunnar Evander qui est un auteur très prolifique mais qui n’a peut-être pas la notoriété de ses devanciers en Europe de l’Ouest. J’ai lu récemment l’une de ces œuvres, « Les intrus » , qui m’a permis de faire sa connaissance.

 

Les intrus

Per Gunnar Evander (1933 - ….)

Je ne connaissais rien de cet auteur quand on m’a demandé de formuler un avis sur ce livre que j’ai lu comme je regarde, parfois, cette fameuse émission de télévision qui présente les grandes affaires judiciaires de ces dernières années. Ce roman est écrit comme le script de ces émissions : des chapitres courts qui rappellent certaines faces de la vie du principal protagoniste, entrecoupés par des témoignages de gens qui l’ont connu et qui peuvent apporter un quelconque éclairage sur les événements racontés. Evander nous livre ainsi une sorte d’enquête sur la vie d’Hadar Forsberg, rédigée comme un rapport de police, en se contentant de transcrire les faits et les témoignages sans formuler d’avis ou autres considérations de ce genre.

Hadar Forsberg est le fils aîné d’un couple de paysans suédois qui refuse, selon la tradition, de rester avec ses parents pour les seconder dans les travaux de la ferme et part vers la ville où il travaille principalement comme veilleur de nuit dans une usine avant de cesser toute activité pour se consacrer à l’écriture. Ses talents littéraires ne sont pas reconnus malgré la publication de quelques poèmes et il essaie, toujours en vain, de produire le roman qui lui apportera la notoriété et un meilleur moyen d’existence. Il laisse surtout un volumineux journal qui permet de mieux connaître les faits évoqués dans cette enquête. Sa vie bascule progressivement quand un gamin qui vient frapper à sa porte, prétend être son fils naturel et qu’il l’accueille. Ce gamin bientôt en amène un autre, puis un autre, si bien que cette invasion finit par dégénérer en une sordide histoire.

Ce roman ne déroge en rien à la tradition nordique et comporte sa part de tragédie. Il est vrai que les destinées sont rarement heureuses dans ces froides contrées. A travers cette enquête, on dirait qu’Evander veut nous montrer que la banalité peut facilement basculer dans l’horreur et que le destin peut frapper n’importe qui, n’importe quand, mais surtout ceux qui traînent le boulet du péché et notamment de l’adultère qui est toujours un lourd fardeau en ces terres puritaines. Ces enfants naturels, surgis de la ville, du délire éthylique de Frosberg ou d'une simple affabulation du romancier raté sont comme un coup de canif dans la réputation de ce fameux modèle social suédois tant vanté qui laisserait tout de même suffisamment d’espace pour que des bandes de jeunes voyous puissent se constituer comme partout ailleurs en Europe.

Pour ces jeunes, l’image de ce père est aussi la parabole d’une société pervertie et ramollie qu’ils rejettent, « … ils sont fiers d’avoir un père dont « l’état est le reflet de celui du monde ». Il ajoute aussi que leur fierté est comme renforcée par le fait qu’ « il n’y a en pas beaucoup dans le pays qui ont un père comme lui. » La démonstration est aussi sobre qu'efficace.

 

L’empereur du Portugal – Selma Lagerlöf (1858 – 1940)

Jans aime sa fille à la folie, c’est sans doute la plus belle fille du monde, et quand elle doit partir à la ville pour gagner l’argent que l’on réclame à ses parents et dont ils ne disposent pas, hélas !  - les bruits commencent à circuler, certains disent même qu’elle gagne cet argent avec son corps. Mais, Jans  est convaincu que sa fille a fait un riche mariage, qu’elle est devenue Impératrice du Portugal et que, de ce fait, lui aussi est Empereur du Portugal. Ce livre m’a beaucoup touché tant l’amour de ce père, qui le conduit à la folie, est émouvant et tant il déborde de poésie. Comme si ce vieil homme jetait un rai de lumière dans un monde bien gris en refusant une réalité par trop insupportable.

Drapeaux noirs – August Strindberg (1849 – 1912)

Strindberg n’a pas la réputation d’avoir eu un amour débordant pour ses contemporains et dans ce livre, l’un de ses derniers, il règle ses comptes avec nombre de personnes de son entourage, que ses proches surent identifier à travers le récit. « Drapeaux noirs », le titre, flotte déjà comme un symbole sur ce livre à propos duquel l’auteur s’attaque notamment à la presse et aux journalistes qui profitent de leur situation et de leur pouvoir pour conduire leurs ambitions à leur terme, même aux prix des plus viles bassesses. On peut voir dans cette forme de pamphlet au vitriol l’expression de l’éternel conflit qui oppose l’écrivain à l’éditeur, mais aussi une sorte de testament littéraire rassemblant toutes les douleurs endurées par Strindberg face au cynisme de certains de ses contemporains.

L’oratorio de Noël – Göran Tunström (1937 – 2000)

Difficile de passer par la Suède sans évoquer les sagas, et c’est bien une petite saga familiale que nous propose Tunstöm dans cet ouvrage touffu qui ne fait peut-être pas l’unanimité, probablement à cause de sa densité. Il ne déchaîne pas moins l'enthousiasme de ceux qui aiment cette poésie et ce lyrisme. Cette saga commence par l’histoire du père qui voit sa femme disparaître, piétinée par un troupeau de vaches et qui s’exile à la ville où la folie le guette, tant il ne peut oublier cette femme qu’il aime. Et la saga se poursuit avec le fils, différent, et pour finir avec le petit-fils qui perpétue l’histoire familiale. Comme si Selma Lagerlöf faisait un petit détour par ce livre afin de nous adresser un clin d’œil.

Un livre où la folie est très présente, où le milieu social, la religion, la tradition, les mœurs ancestraux pèsent toujours sur les individus, mais qui ne sombre jamais dans le pessimisme outrancier et garde confiance dans le cœur humain.

Denis BILLAMBOZ  -  rendez-vous lundi prochain pour la suite de notre voyage littéraire dans le nord de l'Europe

 

Et pour consulter mes précédents articles, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 08:34

norvege_fjord.jpg

 

 

Lire au fond des fjords

Toujours au Nord, comme le professeur Tournesol allant toujours à l’Ouest, nous continuerons notre route vers la Norvège pour rencontrer de grands auteurs dont deux Prix Nobel de littérature : Knut Hamsun, l’homme de tous les excès et Sigrid Undset, une grande pionnière du féminisme, qui tous les deux ont écrit merveilleusement sur l’amour et la difficulté d’aimer. « Avez-vous déjà, ne fut-ce qu’une seule fois, vu un homme épouser celle qu’il aurait dû ? » Notre troisième auteur, Aksel Sandemose aurait peut-être pu répondre à cette question mais ce misanthrope aigri n’aurait certainement pas répondu favorablement car son marchand de goudron ne fut, lui non plus, guère aimé.

Et pour dénicher ces grands auteurs au fond des fjords norvégiens quoi de mieux indiqué qu’un auteur de romans policiers ? Nous partirons donc en compagnie de Jo Nesbo, un des dignes représentants de ces auteurs de polars nordiques qui obtiennent depuis quelques années un succès qui dépasse nettement les limites du conseil nordique.

 

L’étoile du diable

Jo Nesbo (1960 - ….)

 « Rien n’est plus long que de choper un tueur en série » et il faudra près de cinq cents pages à Nesbo pour nous livrer l’assassin de Camilla, Lisbeth et Barbara retrouvées toutes les trois dans des lieux différents, mais pas n’importe lesquels, avec une balle dans la tête, un doigt de la main gauche en moins et un diamant rouge en forme d’étoile déposé sur une partie de leur corps. L’inspecteur Waaler est chargé de cette enquête avec Hole pour le seconder mais Harry Hole n’aime guère son collègue qu’il soupçonne d’appartenir à une organisation responsable de la mort de la fille qui partageait son bureau quelque temps auparavant. Et, comme dans tout bon polar qui se respecte, Hole est un ivrogne invétéré qui a perdu la confiance de la femme qui essaie de partager sa vie et de sa hiérarchie qui fait de gros efforts pour ne pas le mettre directement à la porte. Il pourrait s’inscrire au club des policiers qui ont meublé avantageusement les rayons des librairies depuis un certain temps, les Pepe Carvalho, Montalbano, Rebus, Wallander et autres …. qui ont tous le même profil pochtron, grognon et franc tireur mais aussi flic de génie. A croire que le talent des policiers ne s’épanouit que dans l’alcool et à se demander comment la corporation n’a pas encore réagi à cette image récurrente.

Nesbo livre là un bon gros polar ligoté avec de la ficelle bien grosse, même un peu grosse, dont l’intrigue ne manque pas toutefois d’une certaine adresse bien que les thèmes utilisés soient un peu usés. On retrouve, évidemment, dans cette histoire des néo et des crypto nazis, des policiers corrompus, un complot international, des signes sataniques, etc. et le tout dans une ambiance un brin gothique. Et pour que la soupe soit complète et nourrisse bien le lecteur, Jo n’hésite pas à mettre en scène divers personnages appartenant aux milieux de la presse, du spectacle et de la marge. On doit reconnaître que l’auteur à un art consommé du suspense et qu’il sait utiliser tous les trucs du métier pour tenir le lecteur en haleine – gare aux nuits blanches – presque jusqu’au bout car hélas, comme dans de nombreux polars, la fin ne finit pas de finir, sans réel suspense d’ailleurs, mais avec l’éternel phénix qui renaît non pas de ses cendres mais de sa bouteille d’alcool.

Le seul point qui pourrait peut-être distinguer ce polar des autres, c’est qu’il n’est pas imprégné d’un quelconque misérabilisme générateur de névroses ou de motivations pécuniaires qui expliqueraient tous ces meurtres, mais au contraire il stigmatise la richesse brutale qui frappe la Norvège gavée de pétrodollars. « Malheureusement, nous vivons dans un pays qui est pour le moment si riche que les hommes politiques se battent pour être le plus généreux. Nous sommes devenus si bons, si gentils, que plus personne n’ose prendre la responsabilité de ce qui est désagréable. » Qui pensait que la misère engendrait l’insécurité, mais la richesse peut être, elle aussi, mère de vices et de risques !

 

Victoria - Knut Hamsun (1859 - 1952)

Victoria est un grand roman d’amour, l’histoire d’un amour impossible à la mode norvégienne. Victoria et Johannes s’aiment depuis l’enfance mais elle est la fille du châtelain et lui le fils du meunier et, dans la Norvège de la fin du XIX° siècle, on ne mélange pas les châtelains et les meuniers. C’est l’archétype du roman de l’amour impossible.

Hamsun a écrit ce roman juste après son mariage qu’il savait condamné à l’avance car il n’aimait pas sa femme et préférait s’adonner à la boisson et au jeu ce qui lui causa de graves ennuis. Admirateur précoce d’Adolf Hitler, il reçut néanmoins le prix Nobel de littérature en 1920, avant qu’Adolf ne devienne réellement Hitler.

Printemps- Sigrid Undset ( 1882 - 1949)

Sigrid Undset fut elle aussi honorée du Prix Nobel de littérature mais quelques années plus tard, en 1928. Printemps est le récit d’un amour qui n’en est pas un, c’est l’histoire d’une femme mariée avec un homme qu’elle n’aime pas, qui décide de rompre ce mariage et qui constate finalement que la vie avec ce mari de fortune n’est peut-être pas la moins bonne solution. Ce livre est une ode à la femme libérée, maîtresse de son sort et de son avenir et qui ose affronter les préjugés qui s'abattent sur elle. C’est un livre profondément féministe écrit juste avant la première guerre mondiale.

Le marchand de goudron - Aksel Sandemose (1899 - 1965)

Sandemose est un peu le Céline du nord, misanthrope virulent, il se proclamait volontiers frère jumeau des monstres. Dans ce roman, le marchand de goudron veut se venger d’un père qui n’a pas voulu le reconnaître à la naissance et de la femme dont il est séparée. Il mitonne une vengeance raffinée, œuvre de toute une vie, qui conduira le héros là où la haine rejoint l’amour dans sa forme la plus exacerbée. Un roman de la passion qui emporte tout, détruit tout et conduit aux confins crépusculaires de l’âme. Un roman où je me souviens avoir trouvé aussi pas mal d’amertume.

Denis BILLAMBOZ - à lundi prochain pour la poursuite de notre périple littéraire dans les pays du Nord

 

Pour consulter la liste des articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

 

 

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:23

imagesCA5YC5QR.jpg

 

 

Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l'être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n'a cessé de s'enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l'origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d'interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c'est en s'alliant à la poésie que la philosophie surmontera l'épreuve de la vérité de l'être, tant il est vrai qu'en s'opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l'avenir, n'est-ce pas dans sa quête de l'essence des choses qu'elle s'affirme, n'est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu'il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète «  de faire des mots qui abandonnent l'être, un retour vers lui ».

 

 

Car ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l'esprit. N'est-elle pas - selon Saint-John Perse - l'initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysique, l'animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l'héritage des morts ?  - Lors de la réception de son prix Nobel de littérature le 10 décembre 1960, Saint-John Perse proclamait encore :



«  Plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques, parce qu'il est part irréductibles de l'homme. Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord poétique, au sens propre du mot. Des astronomes ont pu s'affoler d'une théorie de l'univers en expansion ( celle du bing-bang ) ; il n'est pas moins d'expansion dans l'infini moral de l'homme, cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières et sur tout l'arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n'est pas - comme on l'a dit - le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension. »

 

 

En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s'informer de lui-même ? Probablement pour s'ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n'est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l'avoir créée. Cette expérience, bien des savants l'ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l'expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm :

 

«  De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun ».

 

Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l'univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai - «  tant les mots sont à la fois signes et objets ( objets porteurs d'images ) qui s'organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C'est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas «  à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l'universalité de la beauté et de l'être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible »  - poursuit-elle dans son ouvrage «  Sens et Non-sens en Poésie ».

 

Il en résulte que le poème, s'il est, ne peut être que par le sens poétique, aussi subordonné ou insoumis qu'il soit, et quelle que fût l'atmosphère d'ombre ou de clarté dans laquelle il est plongé, il se construit et n'existe que lorsque le sens intelligible est présent.

Oui, l'expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l'âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d'attente, dans un lieu d'extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l'esprit, à la source ensorcelée de l'inspiration. On réalise alors combien le poème s'élabore dans un désir jamais assouvi d'accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d'enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s'accordent avec l'émotion que le poète se propose de communiquer. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors seulement que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d'après-guerre qu'elle se sentait «  divisée entre la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu'est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu'elle était une quête anxieuse sur l'origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice qui veut «  qu'il n'y ait d'être en nous que dans le désir qui jamais ne s'obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation.

 

Mais s'il en est ainsi chez les vrais poètes, qu'en est-il chez ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabriquant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui resterait en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparaît un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et comme éclatées en un véritable désordre structurel.

Depuis deux décennies, une vague déferlante, qui semble toutefois s'apaiser, du nom de NovPoésie a, tel un rouleau compresseur très médiatisé, faussé les données et tenté de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté.

 

«  Huile machine - De l'huile machine - Coudre machine - De machine à coudre Singer - Coudre machine - De huile de machine à coudre Singer ». Et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé un éditeur et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Ainsi s'est-elle présentée sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle ; si bien que dans ce fatras, auquel certains se sont laissés prendre - comment s'y reconnaître et où retrouver la poésie, celle dont Rimbaud disait «  qu'elle est la langue de l'âme pour l'âme » et Mallarmé «  une sens plus pur aux mots de la tribu » ?

 

Il est vrai que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile. Mais contrairement à ces faiseurs de mots qui se plaisent au jeu narcissique ou à l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Aussi tendons l'oreille,  accueillons la poésie actuelle en péril dans ses catacombes et aidons-là à se relever dans les pans de nuit où elle se trouve condamnée. Il faut la supplier de vivre, dit le poète Marc Alyn, car si elle est présente partout comme l'or dans le lit des rivières, que serait l'or sans l'orpailleur ? C'est à cela que chacun de nous doit réfléchir, car le monde de demain sera ce que nous en ferons. Lorsque Laurent Gaspar affirme que le poème n'est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l'interrogation, qu'en déduire ? Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe nous invite à la réflexion, le poète trace un sillage, car  "seules les traces font rêver" -écrivait René Char. Et, dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux, autant qu'il le faisait autrefois, il incombe au poète la charge de relever le défi qui a réduit Dieu à n'être qu'une hypothèse parmi d'autres. Aux certitudes de jadis, qui plaçaient l'homme face à son Créateur, succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'auto-détruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création.

 

Il n'en reste pas moins, qu'aujourd'hui comme hier, il revient au poète de nommer l'invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l'on accepte désormais la notion de mystère comme l'une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L'énigme, plutôt que le mystère, n'est-elle pas sa matière première ou du moins l'une d'elle ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l'esprit au plus haut de sa vigilance », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu'une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l'existence humaine, si le poète ne s'essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s'il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d'assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus qu'elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 


Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
commenter cet article
30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 08:58

376_copenhague.jpg

 

 

Lire avec la Petite Sirène

Le temps est venu de prendre la direction du nord pendant que la neige enchante les paysages et que le givre brode les arbres. Nous effectuerons une première étape au Danemark pour rencontrer la grande Karen Blixen qui a laissé une belle empreinte dans la littérature mondiale dès la première moitié du siècle dernier, mais aussi un auteur plus actuel dont la réputation déborde largement les frontières danoises, Jens Christian Grondahl, et nous terminerons notre périple danois par une visite à Jorn Riel qui vit maintenant au soleil, mais est l’auteur d’une vaste production de romans venus du froid. Nous accomplirons ce séjour danois en compagnie d’un auteur encore peu connu, Knud Romer, que j’ai découvert il n’y a que quelques années seulement et que j’ai bien aimé. Son livre dénonce une certaine forme de xénophobie vis-à-vis des anciens ennemis allemands mais toujours avec le sourire et une bonne dose d’autodérision. Une xénophobie tout de même un peu inquiétante au sein de l’Union européenne même.

 

Cochon d’Allemand

Knud Romer (1960 - ….)

On ne choisit pas sa famille et le petit Knud, habitant de la ville danoise de Nyköping sur l’île de Falser qui disparaît presque à marée montante, a tiré le gros lot à loterie de la vie. Il nous entraîne, à travers un livre patchwork, dans la visite de son arbre généalogique qui comporte un grand-père paternel qui exerça trente-six métiers pour trente-six misères, un grand-père paternel trop vite décédé, suppléé par un hobereau prussien, rigide comme la pointe de son casque, en guise de "parâtre". Mais le personnage central de ce livre, celui qui devrait en avoir le rôle titre, à mon sens, c’est la mère qui connut une destinée extraordinaire et dont le chemin emprunta tous les méandres de l’histoire germanique pendant la période hitlérienne. Arrivée à Berlin pour faire des études en 1939, elle en fut vite chassée par la répression que suscita l’opposition au Führer et navigua ensuite entre l’Autriche et la Prusse au gré des aléas de la guerre pour terminer celle-ci comme réfugiée de ce qui deviendra l’Allemagne de l’Est, après avoir connu les hôpitaux militaires et les camps américains.

Dans une Allemagne vidée de ses hommes, la mère, Hildegard, s’exile pour trouver un emploi au Danemark où elle fonde une famille et donne naissance au petit Knud. Mais cette nouvelle patrie n’acceptera jamais « l’Allemande » qui sera rejetée et humiliée comme son fils devenu la bête noire de toutes les écoles qu’il fréquente, le « Cochon d’Allemand » qui subissait toutes les brimades de la part de ses petits camarades sous l’œil innocent du corps enseignant. « Mère avait été une femme du monde, et la fin de ce monde fut aussi la sienne. »

Même si partout en France, après la guerre, le sentiment antigermanique prévalut pendant un certain  temps, rares sont les endroits où une telle haine perdura si longtemps avec une telle violence. Et cette intolérance se manifeste à l’égard de tous les « différents », ainsi la fille d’un handicapé subit-elle aussi des brimades : «… son père souffrait d’une sclérose en plaque et se déplaçait dans un fauteuil roulant. On se moquait d’elle à cause de cela, et … ils se jetaient sur elle et la tabassaient : son père était un débile ! ». Et si le Danemark n’était pas l’Eldorado que l’on croit ?

Ce livre traitant du rejet des enfants différents et notamment des enfants nés d’un parent étranger, et qui plus est Allemand, vient peu après « Sang impur » d’Hugo Hamilton. Serait-ce symptomatique d’une plaie mal cicatrisée qui se rouvrirait ?

La ferme africaine - Karen Blixen (1885 – 1962)

« Out of Africa », tout le monde connaît maintenant le film mais ne sait pas forcément que celui-ci est tiré d’un roman écrit par cette baronne danoise qui vécut effectivement plus de quinze ans dans une ferme au Kenya où elle fut conquise par la magie de l’Afrique et par la gentillesse et la loyauté des Kenyans qui n’étaient encore que des Massaïs et des Kikuyus à cette époque. A son retour en Europe, après avoir été ruinée en Afrique, elle a écrit son histoire, son aventure africaine, dans un roman luxuriant, attachant et émouvant qui donnerait envie de s’installer là-bas, vers la côte est sous le mont Ngong. Ceux qui n’ont vu que le film seront peut-être surpris car le roman n’est pas une banale histoire d’amour à l’eau de rose, mais avant tout un grand message d’amitié, et d’amour aussi, pour ce pays et ses habitants et le récit d’une formidable émotion devant ces paysages de rêve. Une image de l’Afrique chantée par Sardou, une image de l’Afrique d’un autre temps quand les Blancs n’étaient pas forcément des négriers, mais tout de même un peu paternalistes et condescendants. Un livre plein de couleurs, d’odeurs, de saveurs et … d’amour et de nostalgie.

Pour consulter la critique de ce film cliquer  ICI

Eté indien – Jens Christian Grondahl (1959 - ….)

August vient de perdre son meilleur ami et, lors de l’inhumation, il retrouve Alma la femme qui l’a quitté pour rejoindre cet ami aujourd’hui décédé. Cette rencontre fait remonter des vagues de souvenirs à la surface de sa mémoire qui constituent la teneur de ce roman très policé, très écrit, mais qui manque peut-être un peu d’une certaine flamme pour que cette histoire d’amour avortée ait une réelle consistance.

Le jour avant le lendemain – Jorn Riel (1931 - ….)

Ninioq, une vieille femme esquimaude, sait que le moment de partir seule sur la glace est bientôt venu pour elle mais, en attendant, elle doit surveiller la viande qui sèche en transmettant à son petit-fils tous les us et coutumes qu’elle pourra lui enseigner. Mais le bateau qui doit venir les chercher sur leur îlot isolé se fait attendre et Ninioq doit tromper l’impatience de son petit-fils en déployant tout son talent et de multiples artifices. Un livre poignant, émouvant, qui devrait arracher des larmes aux plus insensibles mais peut-on pleurer devant une telle dignité, une telle grandeur d’âme et une telle sérénité devant le destin ? La seule évocation de ce roman à travers ces quelques lignes me donne encore le frisson.

Denis BILLAMBOZ  - à lundi prochain pour une nouvelle étape de notre tour du monde littéraire -

 

Pour consulter la liste des articles précédents, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles : LES VOYAGES LITTERAIRES DE DENIS

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES VOYAGES LITTERAIRES de DENIS
commenter cet article
28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 10:10

affiche-instants-critiques.jpg

François Morel, comédien, chanteur et chroniqueur, a eu l'idée originale de nous offrir le spectacle réjouissant des joutes oratoires mémorables de Georges Charensol et Jean-Louis Bory qui nous replongent dans les années 1960/1970 du " masque et la plume", protagonistes qui s'affrontaient alors sur les ondes avec autant d'esprit que de passion, d'audace et de mauvaise foi et ont contribué à créer les riches heures d'une émission devenue culte. Avec deux ex-Deschiens, Morel met en scène un moment rare qui reconstitue les passes d'armes  de ces deux chroniqueurs rendus célèbres par leur désaccord. Ainsi Olivier Broche ( Jean-Louis Bory ) et Olivier Saladin ( Georges Charensol ) vont-ils durant une heure trente théoriser, se provoquer, s'invectiver et cabotiner pour le plus grand bonheur de leurs clans d'auditeurs, reformés comme par miracle hier soir au théâtre du Casino de Deauville, tant et si bien que revivent les échanges radiophoniques de ces bretteurs dont l'un ( Bory ) représentait l'avant-garde, fan de Godard et de Pasolini, et l'autre ( Charensol )  le critique avisé et plus classique qui entendait n'être ni dupe, ni blasé et se voulait le témoin discret et passionné de tout ce qui concernait l'art en général et le cinéma en particulier.

 

789087_filage-de-la-piece-instants-critiques-a-la-rochelle-.jpg

 

Ce qui frappe d'emblée est la sincérité de ces amis que leur nature et leurs goûts opposent, mais qui se réchauffent mutuellement et communient à la même source : leur amour du 7e Art. Mise en scène avec juste ce qu'il faut d'évocateur - une salle de projection aux fauteuils vides - cette pièce habile, qui restitue les dialogues réels des deux critiques, est servie par des acteurs formidables, en mesure de redonner souffle au verbe de ces héros des ondes, et par les intermèdes musicaux et chantés de Lucrèce Sassella, évoquant le passé avec une nostalgie bien tempérée. Un régal.

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

120126100516094_87_000_apx_470_.jpg

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans CULTURE
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche