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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 07:40

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1305012048_musee-jacquemart-andre-paris.jpg        Musée Jacquemart-André

 

 

On sait que Proust vécut à Paris plus des trois-quart de sa vie et que l’on peut l’y évoquer en maints endroits, ce que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec s’emploie à faire chaque printemps avec le souci d’y replacer quelque temps fort ou quelque vision émouvante d’une existence qui fut toute entière consacrée à l’art et à la littérature. Cette année, les références portaient sur trois points précis : la société de la Belle Epoque, le prix Goncourt et les impressionnistes auxquels Proust se rattache pour la simple raison qu’il fût un écrivain impressionniste, usant des mots comme un Monet ou un Pissaro de la couleur. A 10 heurs, ce jeudi 28 avril, nous étions une quarantaine à nous retrouver au musée Jacquemart-André qui, comme le musée Nissim de Camando, a été conçu et réalisé pour être la demeure familiale de riches bourgeois épris de culture. De 1869 à 1875, Edouard André, héritier d’une immense fortune, faisait construire, dans ce Paris que le baron Haussmann s’était chargé de transformer, un hôtel particulier dont la façade, inspirée du Petit Trianon, est toujours encadrée par deux pavillons et s’ouvre sur le boulevard Haussmann, où Proust résida de 1906 à 1919 dans l’appartement que lui louait sa tante, veuve de Louis Weil. Marié en 1881 avec Nélie Jacquemart, une artiste-peintre, Edouard André décida, en accord avec son épouse, de transformer leur résidence en un véritable musée, constituant méthodiquement une collection consacrée à la Renaissance italienne et aux primitifs du XVe siècle. A la mort d’Edouard en 1894, Nélie parachèvera cette collection avant de léguer l’ensemble à l’Institut de France.

 

 

Cet hôtel illustre idéalement ce que devait être les salons, que de tels lieux abritaient, et dans lesquels le jeune Proust rêvait tant d’être reçu, parce qu’il était assuré alors d’y côtoyer des interlocuteurs cultivés, d’y entendre les meilleurs musiciens et d’y admirer les plus belles œuvres d’art que seules ces personnes riches et averties étaient en mesure d’acquérir. Ce magnifique hôtel dans lequel Proust ne pénétrera jamais, aurait pu tout aussi bien être celui des princesses Mathilde et de Polignac, des comtesses Greffulhe et Potocka, où l’opportunité vous était donnée d’écouter des quatuors de Fauré et de César Franck ou des poèmes de Montesquiou et d’Anna de Noailles qui s’appelait encore Brancovan.

 

 

Dans les pièces sublimement meublées et tendues de soieries, on croisait Charles Haas, les Heredia, les Daudet, les Goncourt, Colette, Madeleine Lemaire, les Straus, toute personne que le jeune Proust, au teint pâle et aux yeux anxieux, enchantait ou irritait par sa très grande politesse et l’attention excessive qu’il vouait à chacune. Il faut imaginer ces soirées et leur faste, alors que la petite musique de Vinteuil égrenait ses notes mystérieuses, que les calèches, tilburys, landaus stationnaient devant les porches et que les femmes rivalisaient de grâce et d’élégance dans un décor où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. D’autre part, il convient de replacer la capitale dans son environnement d’époque, quand les Jacquemart-André donnaient leurs somptueuses soirées et où le jeune Proust s’employait à mémoriser ces heures de l’avant Grande Guerre. Ce n’était pas une zone industrielle, avec ce que cela suppose d’agressif pour l’œil, qui entourait alors la ville, mais la campagne et ses paysages bucoliques tels que nous les admirons sur les toiles des peintres impressionnistes. Au bout des avenues ouvertes par le baron Haussmann, que voyait-on ? des visions pastorales, des champs saupoudrés de bleuets et de coquelicots, des haies buissonnières, des carrioles de laitiers et de maraîchers brinquebalant dans les sentes pour s’en aller livrer leurs produits frais ou encore chauds. Et qu’entendait-on, sinon le chant du coq, le pépiement des oiseaux, le bêlement des agneaux ! Oui imaginons cela, nous qui sommes désormais si loin de ces réalités séduisantes !                  

 

Nous quittons le musée, havre du bon goût et écrin précieux d’œuvres rares choisies par des mécènes éclairés, pour nous rendre chez Drouant, place Gaillon, le restaurant des jurés du Goncourt, après que le Café de Paris les ait réunis les onze premières années, prix dont Proust sera honoré le 10 décembre 1919 grâce à la reconnaissance de six hommes dont il a flatté l’estomac - écrira Noël Garnier dans «Le populaire». Quels sont ces six hommes qui, selon certains, furent si peu perspicaces pour attribuer cette récompense à un mondain décadent épris de duchesses : Léon Daudet, bien entendu, dont le lauréat était l’ami de longue date, après qu’il ait été le petit ami de Lucien pendant quelques mois, Rosny aîné rejoint bientôt par Rosny jeune, Céard, Geoffroy et Elémir Bourges. La fatigue, qu’entraîneront les aléas d’une journée chargée en surprises et émotions, provoquera une crise d’asthme épouvantable à notre écrivain, dont le succès, à la suite de cette distinction, était encore loin d’être acquis. Les jeunes filles en fleurs, à l’évidence, s’adressaient à une élite et l’œuvre sera qualifiée d’infiniment embêtante par nombre de critiques, provoquant la réaction de Jacques Rivière, un converti de la première heure, dans la NRF en date du 1er janvier 1920, où ce dernier souligne vigoureusement la vision profondément originale du roman et le renouvellement de toutes les méthodes de l’analyse psychologique qu’inaugure une œuvre de cette portée. Proust, lui-même, considérait que son prix avait été passablement saboté par une presse plus sensible aux Croix de bois de Roland Dorgelès et aux souffrances des poilus, alors même que les canons venaient à peine de se taire, qu’aux intermittences du cœur des gens du Faubourg Saint-Germain. Si bien que le succès du Goncourt 1919 en souffrira et que la vente des Croix sera trois fois supérieure à celle des Jeunes Filles. C’est donc dans ce restaurant de renommée mondiale que nous déjeunerons fort gourmandement, tant les plats sont savoureux et les vins au diapason.

 

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                          chez Drouant

 

La dernière étape de notre périple parisien sur les traces de Marcel Proust sera le musée de l’Orangerie, l’un des temples de l’impressionnisme, mouvement pictural qui déclina la lumière selon divers octaves et dont la préoccupation principale était de s'opposer à la foi aveugle que l’on avait dans l’évidence des réalités concrètes, emboîtant le pas au philosophe Kierkegaard  qui déniait à l’impersonnel et à l’universel le pouvoir de représenter la vérité. Ce qui captivait les peintres de l’époque était les conditions de la vision et la façon dont les choses se transforment sous l’influence de l’énergie, principalement l’énergie de la lumière, modifiant continûment notre perception. On sait que Proust citait l’Olympia de Manet et Les falaises d’Etretat de Monet comme deux de ses huit toiles préférées. On sait également que Monet fut l’un des modèles d’Elstir, l’ami d’Albertine, dont l’art était d’exprimer l’essence de l’impression qu’une chose produit, essence qui reste impénétrable pour nous tant que le génie ne nous l’a pas dévoilée - écrira Marcel Proust. L’écrivain s’était rendu à l’exposition des Nymphéas organisée par Durand-Ruel en mai 1909, après qu’il ait eu tout loisir d’admirer de nombreux Monet chez Madame Straus, le marquis de Réveillon, Charles Ephrussi et Edmond de Polignac qui possédait une toile de Monet que Proust appréciait tout spécialement : Un champ de tulipes près de Haarlem.

 

Or, ces Nymphéas sont là devant nos yeux, images même de la beauté que Marcel, fin connaisseur, définissait subtilement : C’est une espèce de fondu, d’unité transparente où toutes les choses, perdant leur premier aspect des choses, sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d’ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres. Ainsi s’achevait une journée dédiée à l’Art dont on sait qu’il rapproche le cœur des hommes du cœur des choses, véritable parcours proustien où les étapes de sa vie terrestre restent comme en suspens, ainsi que le sont les étoiles à jamais disparues, mais dont l’éclat nous parvient encore.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1305013579_orangerie_cezanne__wince_.jpg      Les nymphéas de Claude Monet

 

CAILLEBOTTE,- Paris

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 07:53

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Certains pensent que l'avenir est écrit d'avance. Les mythes les plus anciens et les cosmogonies définissent la cause des phénomènes qui font que le monde est ce qu'il est. L'homme s'interroge depuis toujours sur le sens de la vie dans le souci de comprendre le monde et ses semblables. Cosmos signifie ordre. D'où vient cet ordre ? Cette harmonie ? Les choses y paraissent déterminées. Aussi, dès la Grèce antique, a-t-on émis l'idée que la création et le créé avaient un destin. Les héros étaient soumis à l'autorité des dieux et une déesse du destin faisait son apparition sous le nom de Moira.

 

Chez Homère, les sentiments les plus importants étaient inspirés par les dieux et non par les héros. L'origine de l'action se situait en-dehors de lui. Cette action n'était donc pas le fait d'une vertu humaine quelconque mais d'une grâce reçue de l'au-delà. Le poète lui-même n'était qu'un vecteur inspiré par les Muses. L'homme était donc soumis à l'influence des dieux si nombreux dans l'Olympe. Sa seule contribution libre était d'accepter ou de refuser le destin qui lui était proposé.

 

Chez Eschyle, l'idée de destin domine complètement son théâtre. Il croit en la justice divine. Plus nuancé apparait Sophocle. Les hommes peuvent le refuser puisqu'ils disposent de leur libre arbitre. Euripide va plus loin encore en prenant ses distances avec les divinités. L'homme, qu'il décrit, organise sa vie, forge son destin, mais reste la proie de ses passions. Chaque héros devient ainsi l'image d'un désastre causé par la passion. Celui d'Euripide est possédé par ses vices et ses pulsions et commet ainsi des actes qui échappent à la raison. Médée, figure de la passion insensée, ne s'écrie-t-elle pas : Je sens le forfait que je vais oser commettre...

 

Les stoïciens croyaient eux aussi au destin. Ils avaient une vision circulaire du temps qui voit périodiquement revenir des phases de dépérisement et de re-création selon le mythe de l'éternel retour. Mais, d'après eux, l'art de la divination ouvrait des fenêtres sur une possible connaissance de l'avenir. Ils admettaient deux sortes d'interprétation : l'artificielle et la naturelle.
L'artificielle qui passait par les mages et supposait une lecture subjective, ce qui était la porte ouverte à de nombreuses erreurs, étant donné que les mages risquaient de se fourvoyer.
La naturelle, qui émanait de l'oracle en prise directe avec le divin par la transe, et que l'on considérait comme exempte d'erreur. Il y avait également le songe dont les dieux gratifiaient certains hommes, chargés ainsi d'un message prophétique.

 

Cicéron va s'élever contre ces thèses qui font fi de la raison. Si on nie l'existence du hasard, on ignore les propriétés de la matière, car il n'y a, nulle part, de déterminisme absolu, disait-il. Comment un homme en transe verrait-il mieux qu'un sage ? Et les interprétation pouvaient être multiples et erronées. Même chose pour les songes qui ne donnent que des visions approximatives. Pour lui, aucune force divine n'intervenait chez l'oracle et dans les rêves. Il lui semblait  indigne que le divin ait recours à de tels subterfuges et  s'exprime dans un langage quasi incompréhensible et sujet à caution.

 

La question demeurait : Y avait-il une liberté individuelle ? Certainement ! répondaient les philosophes. Bien que je ne sois pas maître de mon existence, je suis responsable de mes jugements. En effet, si se rebeller contre les lois du monde est vain, ce qui dépend de moi doit être voulu, cherché, désiré ; ainsi suis-je maître de mes pensées. Et à la question suivante : Qu'est qui est à moi ?, la réponse ne peut être que celle-ci : l'usage de mes idées. Si je n'ai pas de pouvoir sur les choses, je peux les juger et en tirer les conséquences qui interviendront sur l'orientation de ma vie. Le principe de mes actions m'est personnel.  Ma volonté, même Zeus, disait un philosophe antique, ne peut pas la vaincre. Ainsi les choses n'ont-elles sur moi que le pouvoir que je veux bien leur accorder. Je peux être libre dans la servitude, car il m'est loisible alors d'accepter cette servitude, non par résignation mais parce que cet acquiescement dépend de mon bon vouloir. J'exerce ainsi pleinement ma liberté. Les stoïciens acceptent ainsi  avec le sourire les épreuves de l'existence. C'est le supporte et abstiens-toi d'Epictète. Vivre conformément à la nature est la seule attitude raisonnable, pensaient-ils. Le plus important venant de nous, de notre regard et de notre jugement sur les choses. Quant aux avatars, ils font partis de l'ordre du monde, tel qu'il est immergé dans le temps et conditionné par sa finitude. Fatalité ? Les stoïciens acceptent et veulent le monde tel qu'il est. Nous sommes d'autant plus libres, professaient-ils, si nous adhèrons à notre destinée et coopérons avec l'événement. En quelque sorte, si nous harmonisons  notre volonté à la volonté divine. Les épicuriens s'opposeront vivement à cette interprétation  et élaboreront une théorie à l'opposé de la leur.

 

Dans son traité de la nature, seul ouvrage que nous possédions de lui, le philosophe et physicien Epicure insiste sur le hasard et la nécessité, causes fondamentales. Il rejette l'idée de destin. Pour lui, la nature est composée d'atomes et de vide ( il reprend ici la thèse atomiste de Démocrite ). Mais il ajoute aux corpuscules, le concept de pesanteur. Les atomes doivent être déviés pour se rencontrer, d'où l'idée d'un mouvement spontané lié au principe de pesanteur. (Atomes crochus qui se rejoignent en s'articulant les uns aux autres et sont indivisibles) L'infini diversité du monde est le résultat de ces assemblages d'atomes dûs aux chocs, à leur pesanteur et à leur mobilité dans le vide. Au hasard des rencontres s'ajoute donc la nécessité de leur assemblement. De ce fait, le hasard suffit à rendre impossible un déterminisme absolu.

 

L'homme peut agir en tant que cause initiale et initiante. L'être humain comprenant les lois de la nature augmente sa liberté. Il y a bonheur si nous nous délivrons de la crainte des dieux, de la mort et de la fatalité. Pous accéder au repos de l'esprit, il est urgent de se libérer des croyances fausses sur les dieux et sur le plaisir et de nos opinions erronées sur la douleur. Si les dieux existent, pensait Epicure, ils ne s'occupent absolument pas de nous. Ils ont autre chose à faire. Selon lui, l'âme était elle aussi constituée de matière et ne pouvait en aucune façon prétendre à une quelconque éternité. La mort ne nous concerne pas, affirmait-il, car tant que nous existons la mort n'est pas là. Et quand vient la mort, nous n'existons plus. Pourquoi ? Parce que les atomes de l'âme s'éparpillent de tous côtés après le décès. Considérer les choses ainsi apporte la paix intérieure, une absence de trouble pour le corps et l'esprit. C'est une sorte de plaisir en repos, le seul souhaitable. Car le plaisir en mouvement engendre le manque et l'inquiétude. Epicure résumait sa philosophie ainsi :


Nous n'avons rien à craindre des dieux.
La mort ne mérite pas qu'on s'en inquiète.
Le bien est facile à atteindre.
Le terrifiant est facile à supporter.

 

Dans la Rome populaire du IIème siècle, le destin fatum est lié aussi à l'ordonnance des astres. Ce sont les femmes qui ont répandu cette croyance en l'astrologie par une propension à la superstition peut-être plus grande que chez les hommes. Elles se sont mises à consulter des astrologues, éloignant ainsi le peuple crédule de la religion. Selon Juvénal, poète latin de l'époque, rien ne va plus ; on est passé, en quelque sorte, des dieux intelligibles aux dieux inférieurs, cédant à l'astrolatrie et aux prédictions des augures pour le plus grand malheur de la cité.

 

Le chrétien peut accepter le destin comme décret de la Providence Divine. Dieu est la cause première qui détermine les causes secondes dans le sens du bien et du meilleur. Dans la religion chrétienne, il y a un début ( Au commencement était...) et une fin : l'Apocalypse. Cette Histoire suit un ordre où se déploie la Providence, mais le sens réel est caché dans les profondeurs du divin, disait Leibniz. Dieu a orienté l'Histoire dans un sens ascendant. Eusèbe de Césarée, évêque et écrivain de langue grecque, a écrit une Histoire ecclésiastique qui traite des trois premiers siècles du christianisme. Il entend prouver que certains faits ( le martyr par exemple) étaient nécessaires. Bossuet, évêque de Meaux, a rédigé - quant à lui - un discours sur L'Histoire Universelle, qui  montre le rôle capital joué par Dieu au sein de la vie des hommes. Il éclaire ainsi le destin providentiel et atteste que l'injustice du sort n'est qu'apparente. Quant aux Jansénistes, le salut dépendait de la volonté et de la grâce de Dieu. Le mérite humain n'avait pas une grande part dans l'affaire. L'homme, corrompu par le péché, ne disposait plus des moyens nécessaires pour gagner seul son salut. Il restait un être déchu tant qu'il n'était pas touché par la grâce divine. Dieu choisissait ainsi ceux qu'Il voulait sauver.

 

Kant va s'élever contre cette sorte de prédestination qui ne concerne que certains êtres et non d'autres. Le concept d'une assurance surnaturelle lui apparaissait dangereuse. Chacun ne doit-il pas compter sur son libre arbitre, assurait-il. C'est à nous de nous montrer vertueux et d'user de notre volonté pour progresser.

 

Leibniz préférait une providence générale. Dieu se serait contenté de créer le monde sans pour autant s'investir dans les affaires humaines. Ainsi l'homme pouvai-il se considérer comme une créature libre. En offrant à l'homme la volonté, Dieu l'élevait au niveau de Cause. Il était la cause de son propre destin et détenait, de ce fait, une part de la Volonté Divine. C'est la raison qui justifiait l'idée qu'il avait été créé à son Image. Même le péché pouvait alors être considéré comme une preuve de sa liberté.

 

D'après Leibniz, il existe trois sortes de maux : métaphysique ( le mal ), moral ( le péché ), physique ( la douleur ). Ils sont la condition de biens inestimables et l'origine de bienfaits nombreux, dans la mesure où l'homme s'emploie à les dominer, à les surmonter. La Création divine est donc conforme à la perfection de son Créateur, le possible étant antérieur au réel. Par conséquent, deux choses peuvent être possibles sans être forcément compatibles, si bien que la perfection de Dieu se matérialise par le choix de la meilleure combinaison. Tout est agencé pour le mieux et il faut considérer l'ensemble de la Création pour juger de son admirable ordonnance. Le mal métaphysique s'explique parce que la Création ne peut être parfaite, elle doit être avant tout  compatible. La possibilité de faire le mal permet aussi de faire le bien. Sans le mal, le bien n'existerait pas, car nous n'aurions plus de moyen de comparaison et notre jugement ne pourrait s'exercer. Le mal apparent se résout par un plus grand bien apparent. La douleur est la conséquence d'un bien voilé pour le monde. Elle a une valeur salvatrice et fortifie la volonté, sans laquelle l'homme ne saurait et ne pourrait agir. Et, puisque le monde ne peut être sans cataclysmes, Dieu ne permet le mal qu'en tant qu'élément direct d'un bien supérieur.

 

L'idée de fatalité et de destin se retrouve dans la religion musulmane. Inch Allah ! ( si Dieu le veut ! ) Egalement dans le fatum populaire. Le cours des choses serait marqué par une fatalité absolue. Evénement prévu et donné qui va se produire, qu'on le veuille ou non. La volonté de l'homme n'ayant plus le moyen d'intervenir, l'événement fatal ne peut être évité. Ce fatalisme abolit l'avenir. L'histoire est écrite d'avance et l'homme n'est alors qu'un pion sur l'échiquier tragique. L'irrationnel recouvre tout et il n'y a plus de liberté possible. Le hasard est lié à la multitude des causes. Or les événements obéissent à une nécessité conditionnelle et le déterminisme est associé à des clauses initiales. Pas d'effet sans cause. Rien ne peut venir de rien. Telle ou telle cause produit tel ou tel effet. Idée reprise par des théologiens chrétiens.

 

Ce principe de causalité est à l'origine des Sciences. Le savant tente de dégager des lois de probabilité. Si les phénomènes étaient sans causes, il n'y aurait pas de science possible. Le hasard, dans tout cela, est tributaire de la multitude des causes. Si le monde est déterminé, il n'est pas pour autant prévisible. Les effets demeurent toujours incertains, car ce qui peut s'accomplir peut aussi être empêché. Descartes disait qu'on ne peut nier qu'une chose peut cesser d'être dans chaque moment de sa durée. Une action porte le caractère de l'aléatoire. Il y a de l'imprévisible dans notre réalité. Il n'y a que le passé pour en être dispensé.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 08:28

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La littérature, la face ensoleillée de l’Algérie

Quel bonheur après avoir rencontré tant de difficultés au Maroc pour rassembler quelques lectures suffisamment intéressantes dans le souci de satisfaire votre exigence littéraire, d’entrer en Algérie, riche terre de littérature, et de pouvoir réunir dans un même sujet trois grandes dames des lettres algériennes. Tout d’abord, l’immense Taos Amrouche que j’ai découverte au hasard d’une vente de livres d’occasion, qui avait hélas toutes les tares pour être condamnée aux oubliettes de l’obscurantisme, elle était francophone, chrétienne, née en exil, en Tunisie, et de plus Kabyle. Comment avec un tel profil passer à la postérité qui aurait dû être la sienne, dans un pays aussi peu ouvert et tolérant ? Admiratrice d’André Gide, elle a cherché à imiter son magnifique style et produit une œuvre d’une très grande qualité d’écriture et d’inspiration. Nous aurons aussi le plaisir d’évoquer Assia Djebar, grande dame des lettres francophones qui nous emmènera du côté de Cherchell, là où elle est née pour rendre hommage à ces femmes qu’on enterre une seconde fois … quand on n’a pas pu les inhumer. Et enfin, nous rendrons une petite visite à Malika Mokedem, pour qui j’ai un faible, la lecture de « Les hommes qui marchent » m’ayant profondément ému. Et, pour finir ce premier passage en Algérie, nous nous arrêterons un instant auprès le Waciny Laredj, le seul arabophone de cette étape littéraire, avec qui nous rendrons un hommage appuyé à tous les intellectuels algériens sacrifiés sur l’autel de la stupidité ou obligés de partir en exil pour sauver leur peau.

 

Jacinthe noire

Taos Amrouche (1913 – 1976)

« Alors j’ai vu ses yeux noirs, étranges, offerts et insondables. Il me fallait aller vers elle. » Marie-Thérèse, Maïté, jeune Limousine exilée dans une sinistre pension parisienne, raconte la relation qu’elle a eue avec Reine, jeune Tunisienne, égarée dans cette même pension où sa différence, son exaltation, son exubérance, sa personnalité sont très mal acceptées par la directrice et ses courtisanes d’une religiosité onctueuse et hypocrite. Elle nous raconte comment, dans ce huis-clos, un groupe de jeunes filles va intriguer pour exclure l’intruse ou pour défendre sa différence, s’affrontant sur fond d’obscurantisme religieux et de prosélytisme larvé. Le suspense n’est pas bien grand car l’auteur nous rappelle sans cesse que cette relation se termine mal.

Maïté, Marie-Thérèse, raconte en fait l’histoire de Reine qui est un peu l’histoire de Taos Amrouche, première romancière algérienne de langue française, qui a dû, elle aussi, rencontrer un certain nombre d’obstacles quand elle est arrivée en France. Elle accapare aussi la jeunesse exaltante de son amie pour oublier son adolescence un peu trop terne et sans relief. S’inventant ainsi une vie possible dans la grisaille parisienne à travers les personnages qui ont meublé la vie son amie.

La religion, qui est l’axe autour duquel tournent toutes les intrigues et les cabales, est la ligne de ségrégation entre Reine et les filles qui la repoussent car Reine revendiquait qu’elle ne différait « guère de m(s)a vieille grand-mère, restée musulmane ». Cette lutte de tous les jours contre celles qui n’acceptent pas la différence est aussi, en filigrane, une évocation du colonialisme, « elle est d’une autre race », et d’une certaine forme de racisme qu’elle subit même si elle fait « partie de la catégorie de ceux qui se sont séparés des leurs, qui ont rejeté la foi de leurs ancêtres pour suivre le Christ. »

Bien qu’elle soit fortement inspirée par des auteurs comme André Gide, son idole, qui est largement cité dans le roman et qui s’est fendu d’une lettre en introduction du livre, Taos, même si son écriture est très fine et très juste, fait preuve d’un romantisme très « dix-neuvième siècle » où l’exaltation du moi et l’analyse des sentiments sont poussées très loin dans le fond des cœurs et des âmes. On est bien loin de Constance Chatterley et de sa sensualité à fleur de peau, l’amour reste toujours très sentimental, on ne parle jamais de la chair ni de ses plaisirs. Mais, cependant, sous cette sentimentalité à la limite de la sensiblerie tant on défaille dans ce long texte, des thèmes plus forts émergent comme l’affirmation de la personnalité des femmes dans la politique, la colonisation, le racisme, …

Roman inspiré des grands classiques du XIXe siècle mais fondateur d’une littérature féminine maghrébine qui portera de beaux fruits comme Assia Djebar et bien d’autres aujourd’hui, à l’image de Malika Mokeddem par exemple.

 

La femme sans sépulture – Assia Djebar (1936 - ….)

Véritable monument de la littérature algérienne et plus largement francophone Assia Djear,  membre de l’Académie royale de Belgique, de l’Académie française et titulaire de bien d’autres distinctions et prix, revient sur ses terres natales, Cherchell, l’ancienne Césarée des Romains, pour rendre hommage à une grande combattante de la libération algérienne, Zoulika Oudaï, qui s’engagea dans l’armée des ombres où elle fut passeur, agent de transmission, de ravitaillement, etc. Jusque à devenir une pièce si importante du réseau local qu’elle fut enlevée par les troupes d’occupation qui la firent disparaître à jamais sans laisser la moindre trace. A travers cette histoire romancée, bien sûr, Assia Djebar veut rendre hommage à toutes ces femmes qui ont été partie intégrante du combat, de la victoire et de la libération et aussitôt dépouillées des honneurs qu’elles avaient mérités et plongées dans l’oubli, là où est la véritable place des femmes dans ce pays.

Les balcons de la mer du Nord – Waciny Laredj (1954 - ….)

Dans l’avion qui l’emmène à Amsterdam où il a depuis près de vingt ans rendez-vous avec Fitna l’une des trois femmes qui l’ont aimé et qui ont construit sa vie, le narrateur fait revivre ses amours comme pour en faire le deuil. Najris, la femme de la radio, dont il ne connut et aima que la voix qui lui fournissait la matière des rédactions que l’institutrice lui demandait et qu’il ne pouvait imaginer dans son petit monde fermé sans mentir, comme ses amis. Fitna, la folle qui n’a pas supporté la mort du frère admiré et qui lui a offert sa première nuit d’amour avant de disparaître dans la mer pour mourir d’amour et ne pas vivre de haine. Mais est-elle réellement morte ? Zoulikha enfin, la sœur aînée qui l’a initié à la sculpture et aux désillusions de la vie, qui décéda trop vite après la trahison de son amour.

Yacine quitte son pays où l’amour n’est plus possible, où même la haine est devenue vaine et qui  « appartient aujourd’hui à ceux qui ont fait son lit depuis l’indépendance et qui chaque nuit le corrompent davantage par toujours plus de prostitution, de meurtres, de déchéance. »

Les hommes qui marchent – Malika Mokeddem (1949 - ….)

Je dois vous l’avouer, j’ai un petit faible pour ce livre. Malika exprime certainement la rage la plus pure que j’ai rencontrée dans mon aventure de lecteur au long cours. Une rage à l’état originel, une rage sans amertume, sans rancœur, la rage qui fait avancer et renverse des montagnes. La rage qui habite cette jeune fille qui refuse la tradition qui veut l’enfermer dans son carcan, là où sa grand-mère a jeté l’ancre, un jour, au pied d’une dune dans un monde d’une absolue minéralité, abandonnant ses frères du désert, mettant fin à cet éternel périple. Malika, ainsi, dénonce déjà la plongée de l’Algérie dans l’obscurantisme après la libération et le sort des femmes qui ne seront pas les gagnantes de cette guerre contre les colonisateurs. Un beau parallèle aussi entre ce peuple pur, comme le monde minéral qu’il arpente, qui a conservé toutes ses traditions et sa liberté aussi vaste que le désert qu’il parcourt et les vainqueurs de la guerre de libération qui se vautrent dans la corruption et s’étripent pour se partager les lambeaux d’un pays saigné par cette pénible guerre.

Denis BILLAMBOZ  - à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire au Maghreb  -

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:04

1246812693_169_1.jpg  île Kiji

 


Découvrir la Russie par la voie des eaux de Moscou à Saint-Pétersbourg, à bord d'un des bateaux qui voguent sur la Volga et la Neva de mai à septembre, permet de réaliser le voeu inaccompli de Pierre le Grand et de faire un voyage extraordinairement séduisant et original. Difficile de décrire la magie de cette croisière qui a l'avantage de nous révéler quelques-uns des joyaux de la sainte Russie et nous met d'emblée en relation avec mille ans d'histoire. Sortis tout droit du XIX e siècle, les villages, dominés par les coupoles de leurs églises, ponctuent cette navigation qui s'effectue entre des berges bordées d'épaisses forêts de bouleaux et de résineux, familières aux seuls chercheurs de champignons et de baies sauvages. Là s'ébat une faune encore préservée de loups, renards, ours et élans, cygnes, grues et oiseaux sauvages. Ce matin, lorsque la brume se dissipe, une lumière boréale pèse sur les datchas. L'heure est à la relecture des classiques russes où tout est déjà écrit du soleil teinté d'or jouant à cache-cache derrière les bouleaux de Carélie, du pécheur qui brandit sa prise ou de la maisonnette accolée à sa meule à foin. Mais ce qu'il faut déplorer, c'est la quasi disparition de l'élevage et de l'agriculture dans ces étendues illimitées, les Russes d'aujourd'hui en étant réduit à importer leur blé et leur viande, alors que leurs plaines auraient pu nourrir la planète entière.



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Au fil des fleuves, des canaux, des lacs et des 1900 km que nous allons parcourir, une sensation d'immensité vous saisit. Après le brouhaha de Moscou et ses encombrements, le bateau semble un havre de paix, une machine à remonter le temps. Nous quittons la gare fluviale de Moscou, édifice en granit et marbre construit sous l'ère stalinienne dont l'idéologie officielle dictait l'enthousiasme et une vision du monde optimiste, tendance qui s'est surtout reflétée dans l'architecture - pour amorcer notre circuit par la Volga, le fleuve mythique cher au coeur des Russes ( 3690 km ), puis les lacs Onega et Lagoda les plus vastes d'Europe et, avant d'achever cette croisière sur la Néva, d'emprunter le canal le plus long du monde, celui de la Volga à la Baltique qui, inauguré en 1964 est en réalité formé d'un grand nombre de fleuves et de lacs naturels endigués par l'homme. Notre première étape, dès le lendemain, sera Ouglitch, l'une des plus anciennes et plus jolies cités russes qui connut des fortunes diverses. Les légendes locales fondent son existence à l'époque de la princesse Olga, soit au Xe siècle. En 1218, Ouglitch devient la capitale de la principauté du même nom et fut prise en 1238 par les Mongols qui la pillèrent, massacrèrent les habitants ou les emmenèrent comme esclaves, du moins les hommes jeunes et les femmes belles. Au XIVe, lorsque Moscou commença à rassembler les terres russes, Ouglitch fut annexée mais bientôt entièrement brûlée par le prince Tver qui en revendiquait la possession. Au XVe, la ville vécut enfin une période de prospérité, frappant monnaie, mais après la mort d'Ivan le Terrible, elle fut le théâtre d'un tragique événement : l'assassinat du tsarévitch Dimitri le 15 mai 1591, alors âgé d'une dizaine d'années, commandité pense-t-on par Boris Godonov qui entendait s'emparer du pouvoir. Ce drame humain fut également une tragédie dans l'histoire du pays, puisqu'il marque le début du temps des Troubles illustré par des discordes intérieures et des interventions étrangères. Notre visite commence par l'église Saint-Dimitri-sur-le-sang, construite à l'endroit supposé de la mort du petit prince, canonisé en 1606, que coiffent d'admirables coupoles bleues et qui jouxte le palais des princes apanages, édifié en briques rouges datant de la fin du XVe, où l'enfant et sa mère ( la septième épouse d'Ivan le Terrible ) avaient trouvé refuge après la mort de ce dernier. En 1611, Ouglitch connaît une nouvelle période dramatique : envahie par les Polonais, la ville est mise à sac et la population exterminée. On évalue à 40.000 le nombre des victimes. Après ce massacre, la cité se relève lentement et ce sera sous le règne de Catherine II qu'elle traversera enfin une ère de paix et de prospérité. On y ouvre une bibliothèque, un théâtre et un musée. Mais la Révolution d'octobre apporte des changements considérables. Après la construction de la centrale hydraulique en 1930, la ville est gravement endommagée : on fait sauter le monastère de l'Intercession, ainsi que d'autres bâtiments remarquables des 15e, 16e et 17e siècle, puis on inonde le territoire. Ce ne sera qu'en 1952 que des restaurateurs sauveront ce que l'on peut admirer et visiter aujourd'hui et qui confère à cette ville si éprouvée un charme indéniable. Nous y sommes accueillis par les autochtones qui, avec de gentils sourires, nous proposent des fleurs et des objets d'artisanat plus ravissants les uns que les autres et avons le privilège d'écouter des chants liturgiques et populaires d'une beauté stupéfiante. Cela nous arrivera à plusieurs reprises d'assister dans les églises à un concert de musique religieuse en slavon ; on sait les Russes aussi bons chanteurs que danseurs.


  1247224652_ouglitch_20eglise.jpg        Ouglitch - l'église Saint-Dimitri


Nous reprenons notre navigation qu'égayent à bord de multiples activités dont des conférences sur l'histoire de la Russie, des concerts, des cours de russes et l'agréable privilège de marcher sur les ponts promenades ou de simplement s'appuyer au bastingage afin de contempler, en ce début des nuits blanches, la pâleur nacrée d'un jour qui s'éternise et s'intensifie au fur et à mesure que nous approchons de Saint-Pétersbourg, tandis que surgissent, dans l'échancrure d'une forêt, des kremlins (remparts) et églises aux coiffes d'or. Notre prochaine étape sera l'un des joyaux architecturaux de la Russie ancienne : Yaroslavl, ville créée au XIe siècle par le prince du même nom qui, attaqué par un ours, avait trouvé refuge en ce lieu. Au temps des Troubles, la ville, qu'il fonda, prit tant d'importance qu'elle fût la capitale de la Russie. De nos jours, elle est devenue l'un des grands centres artistiques du pays et ses 600.000 habitants sont fiers des trésors dont elle regorge et qu'ils ne cessent de restaurer avec passion. C'est dans le monastère de la Transfiguration-du-Sauveur, vieux de neuf siècles que l'on découvrit le manuscrit du chef d'oeuvre épique russe : Le Dit de la campagne d'Igor. Par ailleurs, on peut y observer deux types de construction : les églises du XVIe d'inspiration byzantine avec leurs coupoles en forme de casque de guerrier et celles dont les coupoles plus modernes sont en forme de bulbe d'oignon et mieux adaptées aux hivers russes : la neige y glisse aussitôt tombée.


De là, nous revenons à Kostroma. Selon la légende, Catherine II, en visite, aurait jeté son éventail sur la table des architectes, leur donnant l'idée de construire la ville en éventail autour d'une grande place centrale, ce qui fut fait. La principale ressource de cette cité est le travail du lin proposé aux visiteurs sous diverses formes : en nappes, vêtements, blouses finement brodées. Mais le clou de la visite est sans contexte l'admirable monastère Saint Ipatiev à 8 km du centre, berceau des Romanov, bâti au 14e siècle par un Tatar visité par la Vierge et dont les imposantes murailles et les cinq dômes d'or de sa cathédrale de la Trinité se reflètent dans les eaux de la rivière Kostroma. L'ensemble est admirablement conservé et comprend, en dehors de l'église de la Trinité qui abrite une superbe iconostase, l'hôtel des Romanov où sont rassemblés des souvenirs de la famille impériale. C'est  ici, en effet, que Michel Romanov (1596 - 1645), rendant visite à sa mère, qui avait pris le voile, accepta en 1613 de monter sur le trône de Russie, époque particulièrement critique dans l'histoire du pays, devenant ainsi le premier d'une dynastie qui régnera jusqu'en 1917. Dès lors, chaque nouveau tsar, lors de son avènement, considèrera comme un honneur de se rendre en pèlerinage à Kostroma et et de faire de larges dons au monastère qui abrite encore quelques moines.

Peu après notre étape à Kostroma et Yaroslavl, nous quittons la Volga, ce fleuve à l'origine de nombreuses chansons populaires et d'oeuvres littéraires, qui a contribué à renforcer, au long des siècles, les liens séculaires entre les différents peuples habitant sur ses rives : Russes, Tatars, Mariis, Tchouvaches, Mordves et se révéla être un rempart contre lequel plus d'un ennemi se heurtera en vain - afin de pénétrer, après un énième passage d'écluse, dans la retenue de Rybinsk. La réalisation de cette véritable mer artificielle, où 60 rivières viennent se vider dans un réservoir de 4500km2,  fut décidée par Staline en 1941 et causa d'irréversibles dommages à l'environnement. Ainsi des populations entières furent déplacées, 4000 ha de terres cultivées inondées et 700 villages rayés de la carte, ce qui donne à l'eau une couleur verdâtre provoquée par la décomposition des terres et des forêts immergées. En voguant au-dessus de ce gigantesque cimetière, il arrive que l'on aperçoive un clocher qui émerge ainsi de façon pathétique, nous laissant imaginer ce que furent le désespoir de tous ces gens chassés de leur demeure, de leur bourg, ainsi que le travail harassant des millions de prisonniers politiques sortis des goulags pour se livrer à ces durs travaux au prix de leur vie.

 


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Apparition d'une église dans la retenue de Rybinsk

Après cette traversée, le bateau arrive à Goritsy, une région de lacs couverte de forêts épaisses et qui est désormais protégée comme parc naturel du nord de la Russie. Le couvent de la Résurrection, où Ivan le Terrible enferma la quatrième de ses sept épouses, étire ses bâtiments plus ou moins en ruine sur le rivage de la Cheksna qui relie la retenue de Rybinsk au lac Blanc et que quelques religieuses ont entrepris de restaurer. Mais le monument remarquable par son architecture et son importance est à quelques lieux de là, le monastère de Saint-Cyrille-du-lac-Blanc. Une fois traversée la montagne noire, on voit se dessiner de façon grandiose son quadrilatère de remparts et ses tours d'angle, ses 11 églises dressant leurs bulbes vers le ciel et les 13 ha de jardin où poussent les plantes médicinales. Centre religieux autant que place forte, il dut sa fortune à sa position stratégique sur la route commerciale reliant le nord au centre du pays et compta dans la seconde moitié du XVIIe jusqu'à 200 moines. Transformé après la Révolution en musée, il recèle des trésors inestimables, objets de culte et 200 icônes somptueuses.


Après Goritsy commence la traversée du lac Blanc, puis l'entrée dans le lac Onega, riche en baies étroites semblables à des fjords et où abondent les îles - il y en a environ 1300 - offrant des paysages d'une beauté suffocante, surtout si l'on s'attarde à la proue du bateau pour admirer, tard dans la soirée, les jeux de lumière de ces nuits blanches qui, du 15 mai au 15 juillet, déclinent dans le ciel une gamme de blanc, argent et or et posent sur les paysages aquatiques des tonalités nacrées quasi irréelles. Le lendemain, au début de l'après-midi, se profile l'île Kiji, perle de la Carélie, et les 22 coupoles de sa cathédrale de la Transfiguration. Au XIVe siècle, l'île servait de relais aux marchands de Novgorod qui se dirigeaient vers la mer Blanche, d'où ils importaient fourrures et ivoire de morse. Kiji fut plusieurs fois attaquée par les Suédois et l'église de la Transfiguration fut construite en bois sans un seul clou en 1714, afin de célébrer la victoire de Pierre le Grand sur les troupes scandinaves. Ses bulbes recouverts d'essaules - tuiles en bois de tremble - reflètent, tour à tour, le jeu étonnant de la lumière du soleil et de la lune. Un demi siècle plus tard sera bâtie l'église de l'Intercession à 9 coupoles, à laquelle sera ajouté un clocher au toit pyramidal. D'autre part, pour faire de cette île ( placée sous la haute protection de l'Unesco ) un musée en plein air, on fera transporter, depuis les villes avoisinantes de Carélie, de magnifiques édifices en bois, notamment la chapelle Saint Lazare qui daterait de 1391 et serait ainsi l'église en bois la plus ancienne de toute la Russie. Cette véritable merveille de 3m de long est un bijou serti au bord de l'eau, dans un bocage où alternent prairies, oseraies et bosquets d'ormes. Autour, on découvre des isbas, des granges, des moulins et des bani ( petites constructions qui servaient aux bains de vapeur très pratiqués par les russes et les populations nordiques en général ), tandis qu'hommes et femmes, dans ce décor intemporel, se livrent aux activités traditionnelles : travail du bois, de l'osier, de la laine, des peaux. Afin de goûter pleinement la beauté de Kiji, il est conseillé de s'isoler un moment, de façon à découvrir les champs parsemés de fleurs sauvages, le cimetière que les femmes entretiennent avec soin et le village où vivent les 50 habitants permanents ravitaillés l'hiver par un motoneige, car, ici, la saison hivernale est rude et la neige épaisse - avec partout d'imprenables vues sur le lac.

 
La nuit suivante, nous ne dormirons que quelques heures pour savourer le spectacle du bateau glissant lentement, dans le prodigieux silence, au milieu de cet entrelacs d'îlots couverts de forêts avec, parfois, surgissant de derrière le rideau végétal, la coupole bleutée d'une église ; ce, avant que nous n'abordions la Svir, rivière aux berges majestueuses et pittoresques qui unit le lac Onega  au lac Lagoda. Pendant de longues années, cette région demeura sauvage et presque déserte, la population indigène fuyant les invasions mongoles. Car de tout temps elle fut appréciée pour la qualité du bois de ses hautes futaies, aussi n'est-il pas rare que l'on voie flotter des arbres entiers que les villageois utilisent à des fins artisanales. La Svir se caractérise par ses courants rapides, son lit sinueux et ses épais brouillards au printemps et à l'automne. Aujourd'hui, tout est limpide. Une paix profonde baigne ces paysages qui nous enchantent. Nous ferons une ultime étape à Mandroga, bourg aux plaisantes maisons de bois, où nous serons reçus par la femme d'un pilote de chasse qui a préparé à notre intention du thé et des crêpes  à la confiture de baies noires, avant d'accoster au port fluvial de Saint-Pétersbourg. Dernier moment d'intimité avec la Russie rurale avant la capitale intellectuelle, cette Venise du Nord dont je vous parle dans un autre article de cette même rubrique. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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  P1060181.JPG       Monastère Saint-Cyrille-du-lac-Blanc

 

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg
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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 09:32

Colette_35ans.jpg colette01.jpg  1873 - 1954

 


Sidonie-Gabrielle Colette est née à Saint-Sauveur, dans l'Yonne, en 1873. "La maison de Claudine" ( 1922 ), complétée par "Sido" ( 1930 ), nous raconte son enfance, ses rêveries solitaires, les bêtes aimées, le charme ensorcelant de la campagne à l'heure des floraisons, la treille muscat, un monde qui sera toujours imprégné d'une profonde sensualité. Mariée jeune à Henry Gauthier-Villars, nommé Willy, elle découvre Paris, l'amour, un univers futile et urbain, l'infidélité et, malgré ses curiosités de petite " garçonne audacieuse", entend bien mener une existence d'épouse fidèle. La série des "Claudine" passa longtemps pour être de Willy, qui y apposait sa signature de journaliste-chroniqueur de la vie parisienne perverti par sa bohème chic, mais justice sera rendue après leur divorce de la part très importante- voire capitale - qui revenait au talent éclatant de la jeune femme. "La vagabonde" en 1911, premier roman de Colette seule, ouvrira sa série de témoignages sur l'amour qui n'aura plus grand chose à voir avec le registre vicieux que lui imposait commercialement Gauthier-Villars et les journaux boulevardiers.

 

Romancière de l'instinct féminin, amie des humains comme des bêtes auxquelles elle fera la part belle dans ses livres, Colette ne va plus cesser de se revigorer au contact des forces naturelles et des plaisirs qu'elles procurent. Son oeuvre est en quelque sorte un musée des délices, de la beauté des paysages, de l'eau qui chante, des jardins embaumés, des chats caressants, de la douceur de la sieste à l'ombre des feuillages, du parfum d'un plat qui mijote dans l'âtre, de la richesse inépuisable des choses créées. Et d'où vient qu'il n'y ait rien de niais et de vain, ni même de choquant dans cet inventaire des voluptés joyeuses, des plaisirs simples, de l'ivresse à vivre autant des satisfactions du corps que de l'esprit ? La recette en est que l'écrivain sait user, comme nul autre, de ses sens, goûter aux senteurs multiples, aux couleurs chatoyantes et mêmes aux chants imaginaires. Rien ne lui échappe des émotions amoureuses, des liaisons renoncées, des caprices enfantins, des adolescents livrés aux troubles de leurs premières étreintes ( Le blé en herbe ). Pas un clin d'oeil, une rougeur, un refus, une attente, une crainte. Elle sait tout déceler, tout voir, et le traduire avec une précision fine et subtile qui ajoute au charme particulier de son écriture.

 

D'une intelligence aiguisée par l'expérience, Colette ne fermera pas pour autant les yeux sur la douleur. Elle saura en laisser affleurer dans ses pages la plainte de l'amante délaissée, de la femme vieillissante. Si ses personnages font fi de la morale, ils n'en prennent pas moins conscience des menaces qui planent sur l'humanité, de la fragilité du monde et des intermittences du coeur. Avec "Ces plaisirs" ( 1932 ) ou "Mes apprentissages", elle dispensera une certaine morale avec un tact exquis et une courtoisie compréhensive éclairée par son implacable lucidité. Cette prosatrice impudique de sincérité et d'inspiration a peint le monde avec sympathie et bienveillance, sans en dissimuler les noirceurs mais sans se priver d'en exhaler les splendeurs savourées ou perdues en un style léger, vivant, imagé, où les souvenirs d'enfance restent à jamais une source consolante, une poésie virginienne et une sagesse mûrie par les aléas du sort.

 

Colette est désormais entrée dans le cercle resserré des grands écrivains par l'ensemble d'une oeuvre célébrante qui n'oublie aucun détail de la vie coutumière. Ses dialogues, comme ses descriptions, sont d'une vérité inouïe et leur composition s'arrange d'un laisser-aller qui n'enlève rien à leurs thèmes et à leurs intrigues. C'est tout un monde qui se déploie, un monde où les artistes et comédiens tiennent une grande place mais où les parfums de la nature ne manquent pas d'être enivrants.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Colette ou les voluptés joyeuses
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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 07:43

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Lettres de la diaspora marocaine

En passant par la Péninsule Ibérique, il était bien tentant de faire une incursion en Afrique, en visitant le Maghreb, et j’ai franchi le pas, ou plutôt, le détroit qui sépare les deux continents. Mais, en arrivant au Maroc, je ne m’attendais pas à rencontrer de telles difficultés pour compléter mon séjour littéraire. En effet, à cette époque, je n’ai pas trouvé dans le réseau des bibliothèques locales, un roman marocain qui pourrait illustrer cette étape. Je me suis donc rabattu sur le témoignage de la plus jeune des filles du Général Oufkir qui fut internée avec toute sa famille, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, après l’échec du complot fomenté par son père contre le régime. On a l’impression qu’une chape de plomb bien lourde pèse sur la vie littéraire de ce pays et que plus personne n’ose plus écrire. Comme, les trois écrivains que je présente et qui ont quitté le pays, Yasmine Chami-Kettani est restée en France après ses études à l’Ecole Normale, Fouad Laroui après de brillantes études à l’Ecole des Mines puis à Cambridge et York, enseigne désormais à Amsterdam et Abdelhak Serhane vit au Canada mais partage sa vie entre ce pays, le Maroc tout de même et les Etats-Unis. Cette page sera donc un hommage à tous ces écrivains marocains qui osent encore et qui témoignent malgré les risques qu’ils encourent.

La vie devant moi

Soukaïna Oufkir (1963 - ….)

« J’écris ces pages parce que je suis à mi-parcours avant même d’avoir commencé à vivre. » Soukaïna, dernière fille du Général Oufkir, a passé près de vingt-cinq ans en prison parce que son cher papa a fomenté un complot contre le roi du Maroc, Hassan II. Le 23 décembre 1972, après le deuil rituel imposé par la loi coranique, la famille Oufkir est placée sous la protection du roi qui a fait exécuter le Général rebelle qui a manqué son coup de force contre le pouvoir.

Commence alors une longue détention de plus en plus dure, de plus en plus cruelle et de plus en plus humiliante pour punir cette famille qui a le tord d’être celle du renégat qui s’est opposé au roi. Ainsi, Soukaïna, gamine de neuf ans et demi va partager avec sa famille et deux femmes qui étaient au mauvais endroit, au mauvais moment, une longue, longue, vie de réclusion, de privation, de souffrance, d’humiliation mais jamais de soumission, d’acceptation ou d’abaissement. Dignité et fierté a toujours été la devise de cette famille insoumise qui a toujours voulu croire à l’impossible, au miracle avec l’aide du Coran et de la Vierge Marie unis dans une même mission. La lutte prendra même des formes extrêmes qui auraient pu mettre leurs jours en danger mais pour triompher, il faut risquer même sa peau.

Soukaïna raconte avec ses mots, ses phrases courtes, percutantes, violentes, harcèle le roi, ne le laisse jamais en paix, même après sa mort, pour lui rappeler sa veulerie, sa lâcheté, de s’en prendre à des enfants innocents et inoffensifs. La route était étroite cependant car Gilles Perrault avec « Notre ami le roi » et sa sœur Malika, avec la collaboration de Michèle Fitoussi, dans « La prisonnière » et « L’étrangère », avaient déjà largement défloré le sujet. Soukaïna a su parler d’elle, de son enfance en prison, de son éducation, de son instruction, de son adolescence volée, de son impossibilité de se construire dans de telles conditions. A dix-huit ans, « Je n’étais plus rien et je devenais un tout du même coup. Un rien qui recommençait de rien. Un rien qui démarrait de rien. Un rien qui se régénérait de lui-même. Un tout que pour lui-même. Un nombril. Une victime. »

Elle nous raconte aussi l’après, sans avant, difficile, erratique, errant. Mais comment ne pas avoir envie de se gaver ce qu’on a jamais eu, de ce dont on a été privé, de ce qu’on a tant désiré… Un témoignage fort, émouvant, jamais larmoyant, jamais pathétique, pas forcément littéraire mais vrai et sincère. La vie d’une femme et d’enfants qui ont payé le choix d’un autre car souvent, trop souvent, surtout dans ce Maroc « l’homme agit et décide de sa vie. La femme subit, colmate les dégâts, assume les conséquences. »  

Cérémonie - Yasmine Chami-Kettani (1967 - ….)

Yasmine raconte l’histoire de Khadija une jeune marocaine, architecte, qui vient de divorcer et qui retourne vivre chez ses parents où se prépare la cérémonie en l’honneur du mariage de son frère. La concomitance de ces deux événements, le divorce de la fille d’une part et le mariage du fils d’autre part, impose une réflexion profonde à la jeune femme qui cherche à comprendre à travers son passé et sa vie familiale ce qui a pu entraîner l’échec de son couple, que sa réussite professionnelle ne comble en rien. En compagnie de sa cousine Malika, elle refera le chemin qui les a amenées à ce stade de leur vie. Une analyse rigoureuse, pleine de sensibilité de la société marocaine, de son univers culturel, social et religieux. Une lecture que j’ai bien aimée et dont je garde un bon souvenir.

Méfiez-vous des parachutistes - Fouad Laroui (1958 - ….)

Un jeune Marocain, tout frais émoulu de la prestigieuse Ecole des Mines, rentre au pays et reçoit sur la tête, en plein cœur de Casablanca, un parachutiste qui pourrait être le poids de la tradition marocaine qui lui tombe dessus après son long séjour en France, au cours duquel il avait un peu oublié les mœurs et traditions du pays. Car, ce parachutiste va s’incruster dans sa vie et miner son intimité pour lui rappeler ce qu’est la vie au pays, la place débordante de la parenté et cette misogynie envahissante et difficilement supportable. Une critique savoureuse de la société marocaine et de ses archaïsmes, un livre que j’ai dégusté avec plaisir car il est plein d’humour et déborde de bonne humeur. Un agréable moment de lecture qui ne manque cependant pas de piment à l’encontre de cette société un peu sclérosée.

Le deuil des chiens - Abdelhak Serhane (1950 - ….)

Le père indigne a tué, avec la complicité passive de son entourage, la mère et chassé les quatre filles, âgées de onze à quinze ans, pour pouvoir s’offrir une nouvelle épouse. Les filles décident de se séparer mais promettent d’être là le jour de la mort du père pour lui raconter leur vie. Dix ans plus tard, quand le père décède, trois des filles sont là, témoignent devant la dépouille de ce que fut leur vie et décident de souiller les obsèques de ce père indigne en lui infligeant leur présence féminine. Un réquisitoire sans concession contre ceux qui violent les femmes dans les commissariats, les pères qui testent la vertu de leur propre fille, les hommes politiques qui caressent un peu trop les adolescents, les marchands d’enfants, etc. Une histoire cruelle qui ne dénonce pas que ceux qui commettent les actes mais aussi ceux qui les permettent et ne les condamnent pas. Un livre qui remue les tripes !

Denis Billamboz  - à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire dans le Maghreb  -

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 08:34

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Lectures lusitaniennes

D’Espagne, nous ne ferons qu’un pas pour nous retrouver au Portugal à la rencontre d’une littérature qui m’a posé souvent bien des soucis et qu’il faut mériter pour en apprécier toute la saveur. En effet, les auteurs portugais sont souvent hermétiques, compliqués à lire, âpres, arides, baroques parfois mais rarement simples à pénétrer. Et nous en ferons l’expérience avec José Saramago qui a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1998, au grand dam de Lobo Antunes, même s’il ne l’a pas crié trop fort, dont nous présenterons le livre emblématique qui est un énorme roman qui peut égarer le lecteur inattentif ou pas assez motivé. Nous poursuivrons notre voyage littéraire en allant à la rencontre d’Agustina Bessa-Luis, la grande dame des lettres portugaises dont nous extrairons un livre de l’imposante production, un roman qui égarera aussi ceux qui n’ont pas compris l’esprit de la saudade, mais qui peut comprendre ce sentiment s’il n’est pas né là-bas sur les terres lusitaniennes. Pour terminer notre périple, nous affronterons une œuvre elle aussi bien complexe, mais tellement enthousiasmante, du grand écrivain qui mériterait bien, à son tour, le Nobel, Antonio Lobo-Antunes qui nous évoque les stigmates de la guerre en Angola chez les combattants qui y ont participé. Et, pour accomplir ce périple, nous prendrons la compagnie de Wanda Ramos, une femme de lettre portugaise née en Angola, qui nous propose une œuvre bien dans la tradition portugaise où il faut démêler les fils pour comprendre le cheminement de l’auteur et de sa pensée.

 

Littoral

Wanda Ramos (1948 - 1998)

« … J’ai été amené à digresser au long de ces dernières pages jusqu’à perdre le fil de l’écheveau. » Pour ma part, j’ai eu le sentiment que les digressions fleurissaient à longueur de récit et j’ai eu beaucoup de difficulté à suivre cette histoire qui, par ailleurs, aurait pu être fort intéressante si le suspense que l’auteur suggère, avait été maintenu avec plus d’adresse.

L’auteur raconte en fait la quête qu’elle a menée après avoir hérité d’un lointain cousin, Miguel Cê, un Portugais qui a bourlingué autour du monde pendant plusieurs années et qui a fini ses jours brutalement, là où finit la terre d’Europe, dans sa maison du Cap Finisterra en Galice espagnole. Quand elle apprend qu’elle hérite de ce lointain cousin disparu de son horizon depuis un long temps déjà, elle part pour la Galice faire l’inventaire de son héritage et essayer de comprendre comment ce cousin est décédé et pourquoi il l’a désignée comme légataire universelle.

Elle entreprend alors une enquête pas forcément très méthodique mais plutôt intuitive et affective en essayant de faire revivre le défunt à travers sa maison, ses écrits, les objets qui l’entouraient et les amis qu’ils fréquentaient. Elle essaie de faire parler les gens et les choses pour comprendre la vie que menait ce cousin énigmatique dont elle tente de réanimer le souvenir. C’est à une véritable quête de l’identité de son cousin, et de sa propre identité, à laquelle elle se livre à travers cette recherche qui remonte jusqu’à ses origines. Elle fait ainsi revivre un être qui n’est pas forcément celui que les autres ont connu, mais celui qui apparait à travers ses actes, ses goûts et ses fréquentations. Et on rejoint ainsi le débat entre l’apparence de l’être et l’être réel qui n’est pas visible mais qui réside au fond de chacun. Celui qu’on est et celui que les autres pense qu’on est.

Cette quête de l’être réel, de ce qu’il fût et de comment il a disparu de la surface de la terre aurait été intéressante pour moi si j’avais pu maintenir mon attention à un niveau suffisant. Mais, comme souvent dans la littérature lusitanienne, j’ai eu une réelle difficulté à ne pas laisser gambader mon attention derrière l’auteur qui s’évade souvent, trop souvent, s’égare même parfois, dans de vagues considérations contextuelles qui n’apportent pas grand-chose au récit et n’enrichissent pas la réflexion. Dans ces conditions, il est bien difficile de rester dans le récit et de ne pas laisser son esprit batifoler sur les sentiers que l’auteur explore comme pour étoffer son histoire.

J’aurais aimé arpenter avec elle le chemin qui sinue entre l’impossible et le réel car s’« il semble que tout soit inscrit dans une marge indéfinie, quelque part entre le réel et l’impossible. L’impossible, ce que nous nous refusons à affronter, alors même que c’est déjà consommé ; le réel, ce que nous voyons et connaissons tous, » il serait très intéressant de comprendre ce qui passe effectivement  dans cet espace indéfini.

 

Le dieu manchot - José Saramago (1922 - 2010)

Certains présentent ce vaste roman baroque comme le chef d’œuvre du titulaire du Prix Nobel de littérature 1998. Un roman complexe qui oscille entre réel et fantastique, qui est peuplé de sorcières et d’alchimistes, de soudards et d’inquisiteurs, qui nous plonge au cœur de Lisbonne au XVIIIe siècle, au temps où l’inquisition sévissait encore. Ce roman raconte les aléas de la construction d’un couvent dans la ville de Mafra, un projet prétentieux, vaniteux, qui provoque la mort de très nombreux ouvriers. Ce sont Baltazar et Blimunda, un couple extravagant, étonnant qui raconte l’histoire des pauvres hères qui ont construit, avec leur sueur et leur sang, cet édifice démentiel qui pourrait être le symbole du pouvoir de droit divin qui ne connaitrait aucune limite. Cette interprétation du roman vaudra à Saramago quelques inimitiés au sein de l’église portugaise.

Un roman qu’il faut aborder avec beaucoup de patience et de détermination pour aller jusqu’au bout et en tirer toute la saveur.

La cour du Nord - Agustina Bessa Luis (1922 - ….)

Celle que l’on considère comme la grande dame des lettres lusitaniennes propose avec ce roman l’histoire d’une femme qui aurait connu la grande impératrice Sissi quand elle est venue prendre quelque repos sur l’île de Madère et qu’elle serait devenue son amie. Mais cette rencontre bouleverse cette femme qui disparait sans laisser de traces, donnant naissance à une énigme qui va préoccuper quatre générations soucieuses d’en élucider le mystère. Coincés dans leur insularité, les descendants de cette femme vont tourner en rond dans une île en plein déclin économique.

Dans un texte Agustina Bessa-Luis précise : « Mon intention est de montrer comment le sentiment d’insularité s’installe quand on cultive la saudade, … ; comment il envahit et immobilise tout, telle une forme civilisatrice et précaire à la fois. »

Fado Alexandrino - Antonio Lobo Antunes (1942 - .)

Quatre vétérans de la guerre conduite par le Portugal en Angola se retrouvent dix ans après, lors d’un banquet d’anciens combattants, et racontent chacun leur histoire. Ils ont participé aux mêmes événements, se côtoyant parfois, ils ont rencontré les mêmes femmes et leurs trajectoires s’emmêlent au fur et à mesure du récit et de la beuverie qui rend cette histoire de plus en plus complexe et de plus en plus aléatoire. Ils cherchent manifestement à évacuer les démons qui les poursuivent depuis cette sale guerre qui les a marqués à jamais et qui les conduit encore sur le chemin de la violence qui explosera à la fin du récit.

Un grand roman que j’ai beaucoup aimé mais encore un livre qui se mérite et qu’il faut lire avec beaucoup d’attention car le récit passe d’une histoire à l’autre sans aucune transition, même, au cœur d’un paragraphe. Il faut être très vigilant pour démêler les quatre trajectoires qui se déroulent en plusieurs temps chacune. Mais quelle jouissance à l’arrivée.

Denis Billamboz  - à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire en Europe -

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 12:17

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Encore un peu de sangria

Deuxième séjour en Espagne pour découvrir d‘autres auteurs un peu méconnus, certainement, comme Ramon Chao, le père de Manu Chao qui est peut-être plus connu que son géniteur, que j’ai situé ici parce qu’il est né en Galice au moment de la montée du franquisme avant d’émigrer en France et de nous raconter le voyage de la Mano Negra en Colombie. C’est surtout cette expérience que je voulais mettre en exergue. Je vous parlerai aussi de Carmen Laforet,  une Catalane de naissance, qui a grandi sur les îles et de Manuel Rivas qui nous emmène au pays de Ramon Chao pour nous raconter une histoire liée aux exactions de la dictature. J’ai conscience d’avoir laissé de côté de grands auteurs comme le Prix Nobel de littérature, Camilo José Cela, ou Miguel Delibes, Juan Goytisolo et beaucoup de jeunes écrivains qui mériteraient une place dans cette présentation, mais je reviendrai un jour vous reparler de la littérature espagnole car elle mérite, sans conteste possible, le détour. Comme le prouve ce jeune auteur que j’ai choisi pour nous accompagner dans cette seconde étape ibérique. Je n’ai pas pu résister au plaisir de vous parler de Carlos Ruiz Zafon et de son premier roman qui m’a complètement emballé, même si je n’ai pas pour principe de vanter les livres qui envahissent les rayons de librairies et que tout le monde a lus.

 

L’ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon ( 1964 - ….)


Je ne me souviens pas d’avoir dévoré un livre avec une telle voracité, je me suis jeté dessus comme un affamé. « Avant même d’avoir pu m’en rendre compte, je me retrouvai dedans, sans espoir de retour. » Et, pourtant ce roman n’est sans doute pas le meilleur que j’ai lu mais il a un côté si fascinant et l’auteur à un tel talent pour empêcher le lecteur de poser ce livre qu’il est difficile de ménager quelques pauses pour s’alimenter avant d’en avoir avalé les cinq cent vingt cinq pages.

Tout au long de cette lecture, j’ai pensé à Pascal Mercier et à son « Train de nuit pour Lisbonne », le héros de Ruiz Zafon, comme celui de Mercier, découvre, par hasard, un livre qui va complètement chambouler sa vie et même celle de son entourage. Un bouquiniste de Barcelone fait découvrir à son fils le cimetière des livres perdus et lui demande, selon la tradition, de choisir un livre dont il aura le plus grand soin. Le héros de Mercier avait lui trouvé un livre par hasard chez un autre bouquiniste, à Berne, qui lui en avait fait cadeau.

Après avoir lu ce roman d’une traite, Daniel, le fils du bouquiniste, veut absolument en connaître l’auteur et la vie qu’il a eue comme le héros de Mercier veut lui aussi partir pour Lisbonne à la rencontre de l’auteur de son livre. Daniel va alors, pas à pas, après moult aventures, péripéties, arias et autres dangers, reconstituer la vie de celui qui a écrit le livre qu’il admire tant et constater que cette vie est étrangement semblable à la sienne. Et si Mercier profite de l’intrigue qu’il a construite pour s’interroger sur la nature profonde de l’homme, celle que nous ne pouvons pas percevoir, Ruiz Zafon s’évertue, quant à lui, à bâtir un édifice romanesque d’une grande virtuosité, où il faut bien suivre les personnages pour ne pas se tromper entre les deux histoires parallèles qu’il nous livre. Mais les parallèles ne se rejoignent qu’à l’infini et il n’est pas certain que le maître nous conduise jusque là bas.

Si ce livre est d’une grande virtuosité romanesque c’est aussi, et peut-être avant tout, un formidable  livre sur l’amour et la haine mais surtout  la haine. J’ai rarement lu un livre où la haine est présente d’une façon si prégnante, où une accumulation de rancœur, de jalousie, d’envie, de frustration inspire un tel sentiment dans une telle démesure. L’action se situe bien sûr à Barcelone avant, pendant et après la guerre d’Espagne et, à cette époque, la haine était largement répandue dans les populations de cette ville que Ruiz Zafon nous montre plus grise, plus froide, plus humide et plus triste que n’importe quelle ville nordique sous la pluie, pour accentuer le côté sinistre de son histoire sans doute.

Car cette histoire, c’est aussi le cimetière des amours impossibles, contrariées ou non partagées mais souvent porteuses d’une haine latente, d’un profond désespoir ou d’une blessure incurable. L’amour est aussi à l’origine de la faute qu’il faut expier, souvent de la manière la plus violente, car le diable est très présent dans ce livre, même s’il n’aime pas beaucoup les livres en général. Il préfère l’autodafé qui permet de détruire l’auteur et le livre en un même geste comme le dictateur détruit ses opposants et leurs écrits pour tuer toute contestation. En revanche, l’amitié est un ciment fort qui permet d’affronter la vie et ses aléas avec moins de risques.

Et, pour revenir vers Mercier qui croit si fortement au hasard, Ruiz Zafon confie, lui aussi, le début de son intrigue au hasard, mais il semble faire quelque peu marche arrière et croire plus en la destinée en inscrivant la vie de son héros dans la trace de celui qu’il recherche en le confiant à un destin bien établi. « … Les hasards sont les cicatrices du destin. Le hasard n’existe pas, … Nous sommes les marionnettes de notre inconscience. ». Sur ce point les deux livres divergent sensiblement, Mercier entreprend une démarche plus philosophie alors que Ruiz Zafon sacrifie plus aux bonnes normes des romans à succès qui exigent le respect de certaines règles qui ne déstabilisent pas trop le lecteur.

Je ferai grâce à Carlos de ces concessions car son livre est comme un opéra de Verdi, emporté dans une grande envolée épique, qui emmène le lecteur dans un monde de rêves, de fantasmes et d’émotions dont il émerge difficilement. Et il a un tel amour des livres qu’il traite avec une véritable sensualité, qu’on ne peut que l’aimer. « Je pensais que si j’avais découvert tout un univers dans un seul livre inconnu au sein de cette nécropole infinie, des dizaines de milliers resteraient inexplorés, à jamais oubliés. Je me sentis entouré d’un million de pages abandonnées, d’univers et d’âmes sans maître, qui restaient plongés dans un océan de ténèbres pendant que tout le monde qui palpitait au-dehors perdait la mémoire sans s’en rendre compte, jour après jour, se croyant sage à mesure qu’il oubliait. »

Un train de glace et de feu – Ramon Chao (1935 - ….)


 Ramon Chao c’est le papa de Manu, le Manu de la Mano Negra qui connut le succès sur les scènes rock de France et d’Amérique latine au début des années quatre-vingt-dix et qui, en 1993, accompagna l’épopée de ce groupe et d’une bande de saltimbanques hirsutes, tatoués et percés, au cœur de la Colombie.

A la suite de la tournée « Cargo 92 », un des membres du groupe avait remarqué  : « Partout je voyais des rails, mais jamais de trains… Les locomotives tournaient. Cependant, depuis 1979, aucune n’avait roulé. Des centaines de villages auparavant desservis par le train vivaient désormais reclus, rackettés à la fois par l’armée, les narcotrafiquants et la guérilla … Alors, pour qu’on parle d’autre chose que de la terreur en Colombie, j’ai imaginé ce train avec un spectacle réconciliant ces deux ennemis héréditaires que sont le feu et la glace. » Et Ramon, au jour le jour, va tenir la chronique de cette folle aventure entre Bogota et Sant Marta.

L’île et ses démons – Carmen Laforet (1921 – 2004)


Née à Barcelone, Carmen Laforet a passé sa jeunesse sur la Grande Canarie et c’est là qu’elle situe ce roman, l’histoire de la rencontre d’une jeune fille qui a conservé l’innocence et les rêves de son adolescence dans une île paradisiaque, avec des adultes, de la famille, qui fuient l’Espagne et la guerre franquiste. C’est la confrontation entre ces deux univers qui va lui faire prendre conscience d’une autre dimension de la vie, de son corps, de ses désirs, de son besoin d’indépendance, de son envie de partir, de voir autre chose, de voir comment c’est ailleurs. L’histoire d’une jeune fille innocente qui percute un jour le monde des adultes en proie à de sanglants conflits et passe un peu brutalement de l’adolescence à la maturité. Un roman écrit avec beaucoup de délicatesse et de pudeur par une grande dame des lettres espagnoles.

Le crayon du charpentier – Manuel Rivas (1957 - ….)


Herbal, gardien de prison à Saint Jacques de Compostelle au moment où Franco a fait interner un grand nombre de prisonniers politiques, surveille, parmi beaucoup d’autres, un artiste qui dessine, avec un gros crayon de charpentier, le porche de la célèbre cathédrale orné du visage de ses collègues détenus. Mais, Herbal ne se contente pas de garder les prisonniers, il participe aussi régulièrement à l’élimination de certains et quand l’artiste est exécuté, en catimini comme les autres et comme d’habitude, il récupère le crayon qu’il met comme un charpentier sur son oreille. Alors, le crayon va lui dire ce que sa conscience ne lui a pas dit jusque là et, avec la voix de l’artiste, le guider sur la voie de la rédemption en lui montrant comme le monde est beau quand on n’obéit pas aveuglément aux tortionnaires et qu’il existe une autre voie pour mener une vie plus juste.

 

Denis Billamboz  -  à lundi prochain pour la suite de notre périple littéraire européée  -

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 08:34
La fraternité est-elle une utopie ?

 

Fraternité, un mot qui orne les frontons de nos édifices publics, l'un des plus beaux de notre vocabulaire, mais, à dire vrai, que recouvre-t-il, qu'en est-il de la fraternité de nos jours ? Est-elle véritablement pratiquée de par le monde et l'a-t-elle jamais été, parvient-elle à fédérer les peuples, à polir les moeurs, à unir les hommes, où n'est-elle, hélas ! qu'une belle utopie ? Poser la question, c'est déjà tenter d'y répondre, aussi je compte sur mon groupe fidèle de visiteurs pour reprendre la balle au bond et élargir le propos que je vais essayer d'initier de mon mieux.

 

 

Au commencement l'idée de fraternité était conjointe à l'idée de filiation. Nous étions frères parce que nous étions fils, les fils de Dieu. Pour la raison que nous étions les enfants d'une grande famille, une famille qui se déployait sur la terre, unie par un semblable destin, nous nous devions naturellement aide et secours. Le Père, qui avait donné la vie, était le ciment de cette fraternité universelle. Les hommes bénéficiaient tous du même don à l'origine : leur nature humaine et sa dimension spirituelle. De là, la force particulière que prenait dans la pensée chrétienne les notions de dignité humaine et d'égalité entre les hommes. Non qu'on ne puisse nier les inégalités circonstancielles, mais ce qui unissait alors les sociétés était la recherche d'un bien commun, ce qui signifiait qu'une cité, qu'un pays se composait d'organisations unifiées par une finalité identique, à la fois celle de chacun et celle de tous. " La cité est une communauté de semblables, et qui a pour fin la vie la meilleure possible " - écrivait déjà Aristote dans Politique ( VIII, 7 ).

 

 

Le Nouveau Testament n'allait faire qu'amplifier le sentiment de respect et de sollicitude qu'il nous était recommandé de vouer à autrui, cet être qui ne devait pas être considéré comme autre mais comme proche, un prochain que l'on avait le devoir d'aimer comme soi-même. La notion de fraternité n'était donc pas limitée à la fratrie familiale mais à la fratrie humaine dans son ensemble, c'est-à-dire à tous les autres, eu égard à leur ressemblance avec nous-mêmes. Nous n'étions plus seulement des semblables mais des proches. Ainsi la communauté humaine était-elle envisagée comme une communauté d'amour qui s'adressait, non plus à des individus, mais à des personnes.

 

 

Puis, les temps ont changé et, du communautaire, nous sommes passés, après la Révolution française, au collectif. Dieu était mort ou moribond, et les fils, n'ayant plus de Père, n'avaient plus de frères, mais des contemporains, des égaux, des semblables. La société des hommes était relayée par la société des citoyens. Cependant, contre toute attente, le mot de fraternité fut conservé, bien que celui de solidarité eût mieux convenu et semblait mieux adapté à cette idée neuve de communautarisme, ce qui laissait sous-entendre que la vie de la personne devait progressivement s'effacer derrière le collectif. Au lieu d'être tournées les unes vers les autres, les sociétés portaient leur regard vers l'oeuvre commune, au point que la communauté d'amour devenait une communauté d'intérêt qui s'adressait à des individus et était, par la force des choses, plus sélective. Nous verrons d'ailleurs apparaître et fructifier les associations, les cercles, les groupes, les corporations, les confréries.

 

 

Néanmoins, l'idée de fraternité ne disparaitra jamais pour trois raisons : d'abord parce qu'elle est en soi une aspiration profonde de chacun vers cet autre qui peut être, tout autant, le semblable que le différent, l'inconnu que le familier, le proche que le lointain ; ensuite, parce qu'elle est le lien qui relie ce que la vie tente de séparer et, enfin, parce que ce qui fonde la fraternité n'est, ni plus, ni moins, ce que l'on partage : la famille, la patrie, les souvenirs, le passé. Nous savons tous qu'un peuple disparaît lorsqu'il n'a plus de mémoire, qu'un être meurt quand il n'a plus de souvenir. Davantage que sur un avenir possible, la fraternité s'établit, se construit, s'érige sur un passé commun. C'est la traversée du temps qui noue les liens et les renforce. Cette fraternité-là existera quoiqu'il arrive dans le temps et hors du temps. Elle sera, tour à tour, une fraternité de douleur ou une fraternité d'espérance, ni tout à fait utopique, ni tout à fait réelle.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 08:27

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Histoires d’Ibères

Quittons l’Italie et, d’un coup d’aile, traversons la Méditerranée pour atterrir en Espagne où la littérature a littéralement explosé depuis la disparition du franquisme, livrant une pléthore d’œuvres toutes plus intéressantes les unes que les autres et il nous faudra bien effectuer deux séjours dans ce pays pour apercevoir une infime parcelle de cette richesse littéraire. Nous réserverons cette première étape à la jeune génération qui a commencé à publier après la mort de Franco et pour débuter à Elia Barcelo qui nous propose un petit roman construit avec une très grande habilité pour nous perdre dans les méandres du temps. Notre deuxième visite sera réservée à Antonio Soler, auteur d’un roman fascinant qui entraîne le lecteur dans les dédales du vice. La dernière visite sera pour Manuel de Prada et son roman fleuve qu’il a publié à vint cinq ans à peine et qui pourrait annoncer un très grand écrivain … mais pour cela il faut renouveler l’exploit plusieurs fois. Pour nous guider au sein de cette foule d’écrivains talentueux, nous avons choisi Manuel De Lope auteur lui aussi d’un livre à la construction assez complexe qui ravira les amateurs d’histoires écrites entre les lignes.

 

Une complicité

Manuel De Lope (1949 - …)

Restons complices de cette histoire que Manuel De Lope esquisse, plus qu’il ne l’écrit, dans un long cheminement, presque aussi long que la lecture de son récit, depuis le viol de Maria Antonia, très jeune fille qui vivait alors dans une taverne sur les bords de la Bidassoa, au moment où « cette guerre qui commençait sans savoir que c’était vraiment une guerre », jusques à l’arrivée, plusieurs décennies plus tard, de Manuel Goitia dans la maison de Maria Antonia qu’elle partageait avec Isabel, la grand-mère de Manuel.  Isabel, qui eut le malheur d’épouser cette même année, 1936, un militaire qui choisit le mauvais camp et meurt fusillé par les vainqueurs quelques mois après son mariage, laissant sa femme éplorée et enceinte. Maria Antonia, après avoir subi ce viol, quitta sa maison pour rejoindre un protecteur attentionné qui lui demanda de venir servir Isabel isolée dans sa maison en bord de mer après le décès de son mari.

L’histoire, le destin, réunit ces deux femmes qui font partie des dégâts collatéraux de cette guerre fratricide et aveugle qui assassine et martyrise les innocents, laissant Maria Antonia violée et Isabel veuve, mettre leur malheur en commun pour construire une autre vie que l’auteur ne nous contera pas mais que nous pourrons imaginer après le récit du séjour de Manuel chez Maria Antonia pour préparer ses examens, plusieurs décennies plus tard, quand Isabel est décédée et Maria Antonia est devenue une vieille femme renfermée. Sous le regard du Docteur Castro, le voisin des deux femmes depuis toujours, l’histoire se dessine, s’esquisse, et on pourrait reconstituer la vie de ces deux femmes avec Veronica la mère de Manuel partie vivre à la ville.

Ce récit tout en allusions, suggestions, détails anodins mais explicites, nuances, couleurs, odeurs, et sons, s’il effleure l’histoire que ces deux femmes auraient pu vivre, raconte surtout la généalogie de Miguel telle que le voisin l’a vue se construire. Certes ce récit est d’une grande finesse mais il ressemble un peu trop à un exercice de style tant il fait devoir appliqué et studieux d’un premier de la classe qui veux épater son professeur. Le récit est lent et répétitif, l’intrigue est éventée et prévisible dès le début. Elle n’est d’ailleurs pas l’élément central du récit mais seulement le prétexte à une narration studieuse et étudiée sur la fatalité, les aléas de la vie que les hommes, en la circonstance plutôt les femmes, ne maîtrisent pas et surtout sur la façon dont deux être malmenés par le sort arrivent à construire un possible en mélangeant deux vies devenues impossibles dans une complicité nouée à huis clos et partagée avec le seul témoin nécessaire, le voisin docteur protagoniste passif. Une vie où « la quantité nécessaire de dissimulation et de mensonge pour que le dommage que la vie avait infligé à ces deux femmes soit d’une certaine façon compensé. »

Ce texte est aussi un message d’espoir pour tous ceux qui doivent faire face à l’injustice du sort  mais qui peuvent toujours espérer voir un coin de ciel bleu dans leur avenir. Et aussi, peut-être, une réflexion sur la vérité qu’il n’est pas toujours nécessaire de connaître pour construire un avenir serein, rempli d’espoir.

 

Le secret de l’orfèvre – Elia Barcelo (1957 - ….)

Voilà encore une belle démonstration qui prouve avec talent que la quantité n’est pas forcément nécessaire à la qualité. En effet, ce petit livre, tout petit même, nous entraîne dans un voyage sur les pas d’un jeune ibérique devenu orfèvre de renom à New York qui, passant par son village natal, entreprend sans le savoir, a priori, un voyage dans le temps plein de surprises et de révélations. En prenant le train pour rejoindre l’avion qui le conduira en Amérique, il ne peut résister à l’envie de redécouvrir le village qui l’a vu naître, il y a bien longtemps déjà. Mais, à son réveil, il découvre avec surprise qu’il est maintenant en 1952 et qu’il vit dans son village natal comme il était à cette époque là alors que lui est désormais en 1999. Ainsi Elia nous entraîne avec habilité, finesse et malice dans un jeu de piste où l’un va essayer de conjuguer l’avenir de l’autre avec son passé et en reconquérant la femme qui l’a initié aux plaisirs de l’amour quand il était un jeune homme encore naïf. Mais l’histoire, même quand on mélange les temps avec la plus grande adresse, est bien difficile à réinterpréter et réserve parfois bien des surprises

Les héros de la frontière – Antonio Soler (1956 - ….)

Une histoire qui pourrait être sordide mais que l’auteur à su rendre plutôt truculente malgré  l’ambiance dans laquelle elle se déroule et malgré les événements qu’elle comporte. Un misérable qui a échoué dans un quartier populaire d’une ville espagnole fait la lecture du journal à l’aveugle du coin qui lui raconte comment, depuis sa chambre, il partage les ébats amoureux de la voisine et de son brutal mari. Il devient ainsi le témoin d’un acte criminel qui lui permet de faire chanter la belle dont il est tombé amoureux, et c’est au tour du lecteur de journal de se faire voyeur et maître chanteur jusqu’à l’éclatement du drame. Un sujet scabreux mais un roman passionnant et très habilement construit.

Les masques du héros – Juan Manuel de Prada (1971 - ….)

Un roman fleuve dont l’intrigue se déroule dans les milieux littéraires de Madrid, dans le premier tiers du XXe siècle, où l’on peut croiser Bunuel, Dali, Garcia Lorca, Borges, Gomez De la Serna, ... qui se mêlent aux personnages fictifs inventés par de Prada. Le héros, fils d’un homme déchiré par la mort prématurée de sa femme et qui laisse sa fortune s’évanouir, se réfugie dans le milieu des artistes madrilènes où il rencontre une faune baroque et déjantée qui va l’entraîner dans des aventures rocambolesque,s où l’auteur va laisser libre cours à son imagination débordante pour mettre en scène la rivalité qui oppose un poète doué mais miséreux à un arriviste qui rêve de faire carrière dans la littérature, quitte à utiliser les méthodes les moins recommandables. Un gros, un grand roman, foisonnant de créativité et de personnages tous plus étonnants le uns que les autres, une véritable immersion dans un monde à la limite du fantastique.

Denis BILLAMBOZ  -  à lundi prochain pour la suite de notre voyage littéraire dans la Péninsule Ibérique  -

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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