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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 08:33

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Cette belle phrase de Michel Serres me semble particulièrement convenir en un moment où le monde se pose tant de questions essentielles et attend de nous tant de réponses  fondamentales : "Faisons la paix avec nous-même pour sauver le monde et faisons la paix avec le monde pour nous sauver nous-même."

 

En été, c'est le soir que la mer est la plus belle. Elle a tant absorbé de lumière, qu'elle parait la restituer. Son miroir uniforme et lustré nous apparaît soudain brisé en mille éclats. Lorsque le soleil va se poser sur l'horizon, des flammèches  viennent mourir dans son flot, et avant de s'éteindre, tracent de longs sillages mauves. Sur le sable, le ciel compose déjà ses ombres et l'eau absente a creusé ses anses et ses golfes, terre presque aérienne qui oscille avec le vent. Des frissons d'eau la parcourent et ces lointaines vasières partagent en plusieurs zones leurs tranches d'humidité et de brume. On devine ici les vestiges d'un château de sable, là un seau abandonné ; la marée s'est retirée en même temps que celle des enfants rieurs. C'est l'heure où la plage, le ciel, la lumière n'appartiennent plus qu'aux oiseaux et à quelques rêveurs. J'aime ce moment où tout s'efface imperceptiblement. La nuit enténèbre ciel et mer qui reprennent leur confidentiel tête-à-tête.

   

Dans les années 50, alors que la Science paraissait bien armée pour la subversion intellectuelle - ne se voulait-elle pas seule vérité, car seule vérifiable - Sartre se demandait : "Pourquoi est-ce qu'il y a de l'être ?" - retournant comme un gant le questionnement d'Aristote : "Qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? "


Cependant Bergson, peu d'années auparavant, avait écrit courageusement, à l'exemple d'un Etienne Gilson et un Gabriel Marcel, des propos plus gratifiants :" Si la vie mentale déborde la vie cérébrale, alors la survivance devient si vraisemblable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui nie ". Il est vrai que ce qui occupe la métaphysique n'entre pas dans le domaine du vérifiable, c'est-à-dire du visible et de l'expérimental : Dieu, l'être, la liberté, l'immortalité...
La reprise du questionnement s'avère donc urgente en un moment où les valeurs essentielles sont dévaluées, voire même corrompues. Pour ce faire, il est nécessaire d'élargir la réflexion, de frayer un chemin encore inexploré ou exploré partiellement, car reprendre va dans le même sens que poursuivre. De même que le montagnard ouvre une nouvelle voie sans être assuré d'aboutir, le penseur d'aujourd'hui doit tenter d'éclairer davantage et différemment et refonder une science du transcendental, sans laquelle l'homme risquerait de perdre jusqu'à sa trace.

 

Réveillée tôt ce matin, je suis allée sur le balcon regarder le jour se lever sur la mer. Tout d'abord  une ligne presque imperceptible qui trace son trait régulier à l'horizon, comme si elle tentait de soulever la lourde chape des ténèbres. Pas de couleur, mais une symphonie en noir et gris. Et puis, sans que l'on puisse voir comment, il semble que la lumière, encore discrète, se mette à boire - ainsi que le ferait un buvard - la surface du ciel et en dissipe les dernières ombres. Peu à peu les couleurs apparaissent, les reliefs se construisent, les objets prennent forme. Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. Une journée à écrire et à vivre, en y glissant des instants de silence, d'attention, de recueillement, afin que rien ne se perde d'utile et de fécond.

 

De prime abord, dialoguer avec l'autre ne devrait faire obstacle à aucune croyance, à aucune conviction car, sans dialogue, pas de recherche de vérité possible, pas d'ouverture à de nouvelles cultures et civilisations. D'autant que penser ensemble, reconsidérer notre destinée, reformuler le sens de notre existence dans un monde en pleine mutation se présentent comme une perspective exaltante pour l'homme d'aujourd'hui. Nous vivons à une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées par des moyens de communication amplifiés à l'extrême. Malheureusement, le dialogue si en vogue débouche le plus souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre dans l'affrontement, pire le bavardage stérile. L'humanité n'a que trop montré son immaturité à s'accomplir et ne parait que plus fragilisée, plus désorientée par la multiplicité des pôles d'urgence, plus affolée par une actualité foisonnante. L'essentiel, stabilisateur par vocation, qui concentre et unifie, est submergé par l'écume de l'éphémère. Ne l'est-il qu'occasionnellement ? On voudrait l'espérer. Mais il faut bien convenir que nous devons opérer des choix et, qu'en l'absence du spirituel, les hommes et femmes, que nous sommes, restons sceptiques. Dialoguer, certes, mais dans un esprit de ressourcement, en projetant sur l'avenir les lumières du passé, afin de remettre le monde dans la perspective de l'Histoire et, en fils prodigues, en retournant à nos pères.

 

Un correspondant me transmet à propos de la phrase de Saint-Augustin que j'avais citée dans l'un de mes articles, des extraits puisés dans  Les cahiers 1957 - 1972  de Cioran, relatifs à la passion ; les voici :

"
 Il n'est guère que la passion et l'intérêt qui trouvent immédiatement le langage qu'il faut.  - Ce qui est écrit sans passion finit par ennuyer, même si c'est profond. Mais, à vrai dire, rien ne peut être profond sans une passion visible ou secrète. Secrète de préférence. Quand on lit un livre, on sent où l'auteur a peiné, où il s'escrime et invente ; on s'ennuie avec lui, mais dès qu'il s'anime, une chaleur bienfaisante, même s'il s'agit d'un crime, s'empare de nous. Il ne faudrait écrire que dans un état d'effervescence. - On fait une oeuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie, ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d'exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. - J'ai eu tort de saper mes passions ; on ne peut rien produire sans elles. Ce qu'on appelle la vie, ce sont elles et rien d'autre. - Dès qu'on écrit sans passion, on ennuie et on s'ennuie. Et c'est pourtant à froid qu'on devrait dire tout ce qu'on a à dire. Je m'y suis essayé en cultivant l'aphorisme, ce feu sans flamme. Aussi bien personne n'a été tenté de s'y réchauffer ."

De la part de Cioran, quelle lucidité à son propre égard ! N'est -ce pas en usant d'elle de cette façon que le philosophe nous parait le plus grand ?

 

Peu d'acte plus solitaire que l'écriture. Peu d'acte plus altruiste. On n'écrit rarement pour soi. On écrit pour l'autre. Pour le rencontrer ou...le retrouver. L'écriture est un peu comme une échelle de corde que l'on déroulerait le long d'un donjon ou une quille de navire et sa finalité, celle de jeter un pont, tracer une voie, ouvrir une route, combler une absence. S'il lui arrive d'être savante ou embrouillée, pompeuse ou relâchée, hautaine ou suppliante, c'est simplement parce qu'elle nous ressemble. Alors sourions-lui et recevons-la.
Il y a également celui qui écrit parce qu'il a quelque chose à dire, un savoir à transmettre. C'est le cas du philosophe, du scientifique, de l'historien. Il détient des connaissances qu'il estime devoir communiquer. Geste altruiste par excellence.
Enfin il y a ceux qui écrivent pour guérir de soi ou des autres, parce qu'ils n'ont pu ou su ni s'aimer, ni se faire aimer. L'écriture, alors, n'est pas un don, un élan, une avancée, mais le cri que l'on pousse, l'alerte que l'on déclenche, les feux de détresse que l'on allume - à moins qu'elle ne soit pour le poète, encore attardé dans sa nuit inquiète, la dernière étoile que l'on recense.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

  

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 08:30

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Il y a quelques années de cela, les maires de Cabourg et de Trouville, ainsi que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec, prirent l'initiative d'unir leurs compétences pour célébrer, tous les deux ans, l'oeuvre du grand écrivain par un colloque international et, ce, grâce à la participation de personnalités reconnues dont Messieurs Jean-Yves Tadié, William Carter et Kazuyoshi Yoshikawa, très vite rejoints par les lecteurs passionnés de la monumentale Recherche.

 

Ce mois de juillet 2011 a initié la 4ème édition, parée d'un éclat particulier que la douceur de l'air et l'ensoleillement n'ont fait  qu'intensifier. La journée du samedi 2 juillet se déroulait à Trouville, lieu où le jeune Proust vint à plusieurs reprises chez ses amis Baignères d'abord, puis Finaly au manoir des Frémonts, et avec sa mère à l'hôtel des Roches-Noires. Les innombrables passages de la Recherche où il évoque le charme incomparable de la cité balnéaire, ainsi que les lettres à ses amis où il relate les heures inoubliables qu'il y a vécues, prouvent à quel point l'évocation de Trouville est restée précieuse dans sa mémoire et a contribué à son inspiration.

 

La journée s'ouvrait par l'inauguration, à la villa Montebello, de l'exposition « La mode aux bains de mer » qui réunissait des costumes, objets, aquarelles, dessins et peintures représentatifs des plaisirs balnéaires à la fin du XIXe siècle, exposition qui se prolongera jusqu'au 18 septembre. L'après-midi, Mr Michel Blain et Mme Malika Labrume nous offraient des morceaux choisis de l'auteur, tous consacrés aux toilettes des femmes de la Belle Epoque , d'une richesse de description incomparable qui font de Marcel Proust le plus éblouissant peintre littéraire de la mode de l'époque. Ensuite, une visite, conduite par Mme Michèle Clément du pays d'art et d'histoire, était proposée tout au long de la plage de Trouville, où se succèdent les demeures cossues qui ont vu passer des personnages illustres comme la princesse de Sagan en sa villa persane. Cette promenade menait tout droit au Casino et au salon des Gouverneurs où se tenait la conférence de Mr Yoshikawa de l'université de Tokyo dont le thème était « La peinture de la mer dans la Recherche  ». Marcel Proust, cédant la parole à Elstir, nous décrit, avec une sensibilité rare, les composants d'un art qu'il admirait à l'égal de la musique et dont il sût mieux que personne saisir la nuance qui sépare «  ce que nous voyons » de « ce que nous sentons » et faire la part des choses entre le vrai réel et le faux vrai.

 

Le dimanche 3 juillet, les diverses activités avaient lieu à Cabourg et débutaient par une visite du Grand-Hôtel en compagnie du docteur Jean-Paul Henriet et de l'Aquarium avec Mr Michel Blain. Ces visites ont toujours infiniment de succès, tant l'hôtel, qui vient d'être rénové magnifiquement par le groupe Accor, a su conserver son charme et son atmosphère d'antan et où tout concoure à nous rappeler les heures que Proust y vécut durant les étés de 1907 à 1914. Suivait la conférence du professeur William Carter. Ce dernier nous démontra qu'à travers son oeuvre l'écrivain s'était révélé être tour à tour musicien ( la musique de Proust est unique et ses phrases flexibles et tactiles étonnement caressantes ), architecte ( faisant de la Recherche un livre cathédrale ), aviateur ( parce qu'une oeuvre doit être en apesanteur comme un avion et ne jamais oublier de s'élever vers les hauteurs silencieuses du souvenir ) et cuisinier, afin que, comme le boeuf en gelée de Céline, les textes soient aussi brillants que la gelée, aussi frais que la viande, aussi savoureux que les carottes et ne manquent ni d'arôme, ni de consistance, ni de goût. Enfin le conférencier s'est livré à une comparaison passionnante entre la tante Léonie et ses manies de neurasthénique qui la confinaient et l'emprisonnaient dans sa chambre et la grand-mère du narrateur qui symbolise la liberté, le courage - elle se plaisait à courir sous la pluie - l'amour de la nature, des fleurs, qualités propres à l' imagination, à l'énergie triomphante et créatrice. Or, Marcel Proust a été tout à la fois l'une et l'autre : prisonnier de sa chambre tapissée de liège et de son asthme, mais également de son oeuvre dévorante qui s'était faite son geôlier et, par ailleurs, libre, grâce aux voyages que lui ménageait son imagination, l'ouvrant aux perspectives les plus larges et aux explorations les plus audacieuses.

 

Après un déjeuner-buffet au Grand-Hôtel, la cinéaste Véronique Aubouy expliqua à une assistance nombreuse son ambitieux projet de « Proust lu » commencé en 1993 et qui la mènera, pense-t-elle, jusqu'an 2050, cette initiative comportant déjà 98 heures de film et ayant eu recours aux prestations de 990 lecteurs. De quoi s'agit-il ? Simplement de faire lire, à raison de six minutes par lecteur (environ deux pages), l'intégralité de la Recherche. Véronique Aubouy a été l'assistante de Denys Granier-Deferre et de Robert Altman. « Chaque lecteur - nous dit-elle - est libre de se mettre en scène dans le décor qui lui convient le mieux. Celui que je filme prête son visage et sa voix au narrateur qui n'en a pas. Par le rythme de sa lecture, par les pauses qu'il marque, il dévoile un temps qui lui est propre. Un temps qui le définit comme personne. « Proust lu » est une somme d'actions et de mémoire. Dans la répétition « ad vitam » de ce geste, se trouve mon temps à moi. Je décline cette action comme on respire, comme on mange ».

 

Le programme se poursuivait par la conférence du professeur Jean-Yves Tadié sur le thème « Proust et Freud », deux hommes qui ont profondément marqué le XXe siècle sans s'être jamais lus l'un l'autre, bien qu'ils aient eu tous deux l'intuition de la psychanalyse. La mémoire involontaire de Proust correspond à l'analyse freudienne. Ainsi Proust a-t-il utilisé la psychanalyse sans le savoir, en tournant son esprit à l'intérieur de soi et en usant de l'introspection comme Freud de l'analyse. D'ailleurs l'écrivain n'a pas craint, en parlant de son oeuvre, de la présenter comme le roman de l'inconscient. « Ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres » - a-t-il souligné. Il faut chercher au plus profond de soi le livre intérieur. D'autre part, Proust comme Freud, considère que l'enfance est le lieu critique où se nouent les conflits. On trouve dans la Recherche les trois éléments fondateurs de la psychanalyse : l'amour pour la mère, l'image du père castrateur, l'enfant sexué très tôt. " La mémoire involontaire " - disait l'écrivain " est la seule à restituer les événements dans leur totalité ". Et il ajoutait : « Tout Combray est sorti de ma tasse de thé ». Proust et Freud ont beaucoup parlé des rêves. Pour tenter de les expliquer, encore est-il nécessaire de se faire à la fois Joseph et Pharaon. Le rêve est toujours individuel, on ne connaît pas de rêve collectif. Enfin chez les deux hommes, tout est d'origine sexuelle et cela depuis l'enfance la plus tendre. C'est la fixation à la mère qui opère le glissement progressif vers un auto-érotisme. Autre sujet central : la mort, cette mort qui s'installe en nous et qu'il faut essayer de sublimer en lui opposant un passé émotionnel. Pour Proust, la guérison se fera par l'art, pour Freud par l'esprit et, pour tous deux, par la force magique des mots. Avec sa finesse habituelle, le professeur Tadié a précisé chaque point et mis l'accent sur les perspectives qui ont permis à ces deux personnalités de cheminer ensemble sans le savoir.

 

Pour clore ces journées exceptionnelles, une centaine de participants se retrouvait pour le dîner de gala dans la salle à manger du Grand-Hôtel, celle où le narrateur de la Recherche rencontrait Mme de Villeparisis, l'amie de sa grand-mère, mademoiselle de Stermaria liée aux brouillards de la lande bretonne et à la forêt de Brocéliande, et qu'il apercevait au loin les jeunes filles en fleurs s'avançant sur la digue. C'est ici également que l'écrivain soupait tard d'une sole et d'un sorbet et voyait le jour s'éteindre par delà  la vitre de l'aquarium. Le dîner de gala était au diapason de ces journées, les plats inspirés de la Recherche et leur service accompagné par les mélodies de Fauré, de Debussy, de Reynaldo Hahn chantées par un artiste américain  (parlant couramment le français) Mr Watson (avec, au piano, le jeune Michaël Guido). A sa voix colorée s'ajoutaient les expressions les plus agréables et sensibles. Un moment d'enchantement pur, alors que la journée s'achevait par l'un de ces couchers de soleil que Proust a si souvent décrits et qui se caractérisent par  " des bouquets célestes bleus et roses qui mettent des heures à se faner ".

 

 Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Proust à Trouville

 

Trouville, le havre des artistes

 

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trouville.jpg  Claude Monet - la sortie du port de Trouville

 

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 09:29

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"Proust est allé deux fois à Venise en 1900 et ces séjours ont alimenté profondément une part de son oeuvre par la méditation qu'ils lui ont inspirée sur le pouvoir réfléchissant de l'eau."


LES EAUX CREPUSCULAIRES *


Alors qu'il vient de terminer une étude sur Robert de la Sizeranne, critique d'art à la Revue des Deux Mondes, Proust va se rendre deux fois à Venise en l'année 1900. Une première fois en avril - il y va en compagnie de sa mère et descend à l'hôtel de l'Europe - tandis que Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger, qui sont du voyage, logent au palais Fortuny Madrazo, la soeur de Reynaldo étant entrée dans cette famille par son mariage avec Raymond de Madrazo. Proust est alors âgé de 29 ans et y retournera une seconde fois en octobre, seul, afin d'échapper aux tracas et à la poussière que ne pouvait manquer de provoquer le déménagement de ses parents, qui quittaient le boulevard Malesherbes pour la rue de Courcelles. Nous savons d'ailleurs peu de choses sur ce second séjour.

 


Le rêve de Venise avait été comme celui de la tempête sur la mer bien des fois différé et prendra dans la réalité du moins les allures d'une vision d'azur et de printemps, celle d'un jeune homme qui voit fleurir la ville " dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beauté". La difficulté que Proust éprouvait alors à mener à bien la réalisation de ce qui peut être considéré comme une première version de La Recherche, son roman Jean Santeuil, le faisait douter de ses talents d'écrivain. La découverte de Ruskin, après celles d'Emerson et de Carlyle, allait l'inciter à s'interroger sur la genèse des formes littéraires et esthétiques. Aussi, pour compléter sa connaissance du philosophe, de la peinture italienne et de l'architecture de la Renaissance et être en mesure de traduire " La Bible d'Amiens" - où sa préface démontrera son érudition - il tente de mieux approcher le travail du médiéviste qui, non seulement lui a permis de mieux comprendre l'art gothique mais l'Italie en général. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il va se consacrer, en compagnie de Marie Nordlinger, à rechercher sur place le plus petit indice évoqué par Ruskin et à explorer scrupuleusement les strates d'une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons, les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. L'écrivain se laisse volontiers envoûter par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer et dont on surprend, dans le silence, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. C'est la raison pour laquelle il aime sortir le soir, quand sa mère repose, afin d'entrer en contact avec une Venise nocturne plus mystérieuse et presque inquiétante, où il frôle le petit peuple des artisans et boutiquiers, les filles rieuses et les ménagères, alors que la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre et de brique, fait saillir inopinément des sculptures et des ferronneries, luire le dôme lointain d'un baptistère ou les tuiles érubescentes des toits.

 

 

Venise sera une étape décisive dans l'existence de Proust. Je dis étape volontairement, car il semble bien que, grâce à ce travail sur Ruskin, il se soit obligé à une plus grande discipline et ait mûri les thèmes principaux qui permettront à La Recherche de reposer sur des bases solides. Sa mère se réjouit de ses bonnes dispositions et il est probable qu'ils n'ont jamais été si proches. Tandis que Jeanne traduit le philosophe mot à mot avec sa rigueur habituelle et son excellente connaissance de la langue anglaise, Marcel donne à l'ouvrage sa tournure, son style, sa forme dans sa version française. Mais une fois ce travail achevé, c'est tout autrement que Venise va ré-apparaître dans son Grand oeuvre, cette recherche commencée bien des années plus tard. En effet, lorsqu'il entreprend la rédaction d'Albertine disparue en 1915, où Venise est présente presque à chaque page, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s'est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été tués sur les champs de bataille et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. En ces années 1915- 1918, il y a longtemps qu'il ne vit plus sous l'influence du philosophe anglais. Proust a franchi le pas ; son rôle d'érudit et d'exégète ne lui suffisant plus, son génie a pris le relais et en a fait un créateur à part entière - il confiera d'ailleurs à Marie Nordlinger la traduction commencée de Sésame et le Lys qu'il se contentera de corriger, d'annoter et, pour lequel, il fera une préface consacrée à " la lecture". Il apparaît que la Venise du romancier hantée de spectres et de fantômes concentre désormais sur elle toutes les douleurs et n'a plus grand chose à voir avec celle visitée avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger. A la mélancolie du narrateur qui promène dans les ruelles embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d'Albertine, cherchant désespérément l'oubli et poursuivant dans l'ombre de la nuit les vénitiennes des quartiers populaires, s'ajoute la peine inconsolée de la veuve d'Adrien Proust et de la mère profanée. Alors que la rêverie avait commencé devant l'eau courante d'une rivière ( la Vivonne ), s'était poursuivie devant les eaux silencieuses d'un lac ( le Léman ), l'eau imprévisible, parfois violente de la mer, elle s'achève sous la treille assombrie au sein d'une eau ténébreuse qui transmet d'étranges et funèbres murmures. Venise offre à sa tristesse romanesque un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine indicible et particulière comme les rêves. Il est vrai que la Sérénissime n'est plus la ville des doges et des dogaresses, des patriciens et des commerçants. Elle est devenue le rendez-vous des artistes, des rêveurs et des amants et de ses heures glorieuses ne conserve qu'un décor où les souvenirs de son passé se décomposent en une mélancolie poignante. L'écrivain y respire l'atmosphère de son roman au trois-quarts terminé, qu'il s'apprête à clore sur la matinée de la princesse de Guermantes qui verra se réunir tous les personnages en une apothéose sinistre et néanmoins rédemptrice.

 

 

 Mais, pour l'heure, dans Venise, ville d'illusion où tout est reflet et mirage, en ses jardins ombrés qui offrent de secrets abris, Proust sent bien que chacun de nous est une suite de dédales et d'impasses où notre psychisme se meut en des espaces inexplorés. On s'explique mieux que, sur un être aussi sensible à la douleur, aussi marqué par l'écoulement du temps, un environnement aquatique ait laissé une empreinte indélébile et des images qui chargent le réel de son propre reflet et le retournent à ses ombres. L'eau devient l'eau-mère du chagrin après qu'elle ait été celle de la rêverie douce, de la souvenance maternelle, de la jeunesse impatiente. Oui, le chagrin a le goût des larmes, mais des larmes qui apportent au monde un sens humain, une matière humaine. Sans doute, est-ce la vision de cette ville inondée, de ce vaisseau encalminé prenant l'eau de toutes parts, qui fascine l'écrivain. Quand le coeur est triste, l'eau se change en larmes, tout ce qui nous entoure devient hostile. L'eau est d'autant plus un éléments intime de la mort, qu'elle emporte, entraîne au loin et dissout plus complètement que le feu. L'eau est liée au temps par cet écoulement perpétuel qui la fait passer ; elle l'est à la féminité qui veut que Vénus soit sortie de son onde, Ophélie prise dans ses remous, les nymphes et ondines emprisonnées dans son flot. Ne soyons pas surpris que Proust ait choisi l'eau pour exprimer le chagrin de la mort d'Albertine et repensons à ces vers d'Eluard :


" J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
  comme un mort je n'avais qu'un unique élément ".

 

L'eau fermée s'accomplit en elle seule et comme La Recherche prend une autre dimension - construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s'épaissit ; construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise - la réminiscence la met sur une orbite où la mémoire devient pour l'homme ce que le reflet est pour l'eau : un avant-goût d'éternité. Parce que les amours ne cessent de s'altérer, de même que cette société du noble faubourg qui, à la suite de la Grande Guerre, n'en finit plus de se diluer dans les terribles réalités de l'après-guerre, les eaux insondables s'assombrissent, se délitent dans la noire souffrance. Proust a su prêter aux dernières pages de son roman l'atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu'il parcourut seul en quête de ses plaisirs, monde qui s'enfonce lentement dans la mort et s'évanouit dans les splendeurs décadentes de la dernière matinée chez les Guermantes mais qui, grâce à la plume de l'écrivain, renaîtra un jour, remontera à la surface comme un reflet retrouvé. Mort et résurrection.

 

 

Le roman s'achève sur une fête quasi vénitienne qui n'engloutit qu'apparemment ses participants car, grâce à la puissance de son langage, l'auteur les façonne dans la pérennité de l'art. En arrachant les masques, il rend à ses personnages leurs visages authentiques et leur vraie dimension, ce quelque chose d'eux qui ne saurait mourir.
Et n'est-ce pas un miroir tendu pour s'y mirer ou se conforter dans l'idée qu'il y a en chaque être, comme en chaque chose, une permanence spirituelle que l'auteur propose à son lecteur ? Tout est vrai et rien n'est semblable, alors que La Recherche offre à chacun la vision réfléchissante de sa propre vie, vaste entreprise qui repose principalement sur " l'approfondissement d'impressions recréées par la mémoire", pour la raison qu'entre la réalité et l'oeuvre s'est condensée une brume légère qui transforme et magnifie, de ces vapeurs qui s'élèvent des eaux à certaines heures du jour et de la nuit et ont le mérite de gommer ce que la réalité a de trop éphémère.

 

* Extraits du chapitre " Les eaux crépusculaires" de mon essai  PROUST ET LE MIROIR  DES  EAUX -  Ed. de PARIS. Pour se procurer l'ouvrage, cliquer  ICI

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 09:24

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Avant même de nous poser la question : la philosophie rend-t-elle sage, demandons-nous d'abord : qu'est-ce que la philosophie ?  Le mot philosophie vient du mot grec philosophos qui signifie ami de la sagesse. Le philosophe est donc quelqu'un qui, sans  être à proprement parler un sage, aspire à la sagesse, car il y a un pas entre être sage et désirer le devenir. D'ailleurs Pythagore ne disait-il pas : il n'y a qu'un sage : Dieu. La recherche de la sagesse est donc à l'origine de la philosophie qui est l'art d'appréhender le monde et l'être par la voie de la raison. Les premiers philosophes ambitionnaient le savoir total. Démocrite écrivait non sans audace : "Je vais parler de tout ". Et Aristote lui-même n'avait-il pas inclus dans son oeuvre, la logique, la rhétorique, une théorie sur l'univers, une physique, un traité de l'âme, une morale, une poétique et une étude de l'être, sans oublier une histoire des animaux ? Cette prétention au savoir universel, qui pourrait nous sembler prétentieuse aujourd'hui où la connaissance s'est considérablement enrichie des acquisitions nouvelles des sciences et techniques, avait néanmoins une motivation respectable : la passion de s'informer et de comprendre afin de mieux éclairer sa conduite et de vivre, non dans l'illusion, mais à partir d'une conception exacte des biens et des maux et selon une attitude empreinte de raison et de réflexion.

 


La philosophie, contrairement à la science, s'intéresse donc principalement aux réalités qui ne sont pas d'ordre matériel, ne sont saisissables que par l'intelligence : le vrai, le bien, le juste - et en règle générale ne tombent pas sous le sens : à l'homme par la psychologie et la morale, à la transcendance par la métaphysique. Le philosophe s'est de tout temps consacré à la découverte de ce qui est au-delà des apparences. Il a voulu savoir ce que les choses sont en elles-mêmes et sa question fondatrice fut celle-ci : qui sommes-nous et pourquoi sommes-nous ?  Tant il est vrai que la philosophie est le lieu d'une réflexion, d'une interrogation sur le sens de la vie, les buts à atteindre, les situations à anticiper , les conséquences à prévoir, les solutions à trouver, les décisions à prendre, et, également, sur la valeur de nos actes, le bien et le mal, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? En quoi consiste le bonheur ? Il est de notre dignité de les poser et de tenter d'y répondre ? Si Pascal a parfois dénoncé la vanité d'une certaine philosophie, il a su choisir les termes qui exaltent la grandeur de l'homme qui, se sachant mortel, s'interroge à ce sujet.

 

 

Instruit par les leçons du passé, le philosophe contemporain est plus que jamais conscient qu'il ne pourra jamais prétendre à la construction d'un système absolu. A ce propos Jaspers n'a pas hésité à écrire qu'en philosophie les questions étaient plus essentielles que les réponses, parce que chaque réponse était en quelque sorte une nouvelle question et comme aucune réponse ne pouvait s'octroyer le pouvoir de satisfaire tout le monde, elle ne devait en aucune façon s'imposer au terme d'une démonstration péremptoire. Pour philosopher, il est donc nécessaire de poser pour principe que tout n'est pas de l'ordre du démontrable et que, sans la sagesse, l'homme s'égare ou, pire, se perd et s'arroge ainsi le triste privilège de se faire le complice d'une défaite de l'intelligence, tant le domaine de l'évidence intellectuelle est étroit. S'arracher à la subjectivité pour atteindre l'objectivité est sans doute le seul moyen d'exercer notre jugement critique de la façon la plus probe. Mais l'objectivité est-elle possible ? Dans la pratique du jugement, il est important de distinguer ce qui sépare le croire du savoir, car ce que je crois n'est pas obligatoirement ce que je sais. Le savoir définit ce dont nous sommes intellectuellement certain, alors que le croire sous-entend une part de foi et de confiance. Or l'amour, qui conduit à la sagesse, n'est-il pas la démarche qui implique autant d'intelligence que de coeur, de discernement que d'intuition ? Nous voyons qu'il serait hasardeux de s'en remettre à  la seule raison, puisqu'à l'évidence il n'est pas nécessaire de comprendre pour croire et de croire pour comprendre...

 

 

Et puisque nous nous interrogeons sur la vérité, ne serions-nous pas avisés en supposant qu'en ce monde nous ne l'atteindrons jamais ? D'ailleurs l'enseignement commun de toutes les grandes philosophies est d'avoir placé la recherche de la vérité dans la vie terrestre, mais sa possession dans l'au-delà. Nous nous doutons bien que le meilleur des mondes proposé par Aldous Huxley est une utopie et que le bonheur n'est pas quantifiable, que ce souverain bien n'est accessible que dans l'ordre de l'amour. Or la sagesse procède de ce bonheur- là, c'est-à-dire d'une connaissance vraie, d'un affranchissement de la connaissance approximative et immédiate. Si l'intelligence ne doit jamais abdiquer, car ce serait indigne de l'homme, l'amour ne doit pas faillir, car ce serait indigne de l'espérance qui est au coeur de la plupart de nos actes.

 


Il est courant de dire de nos jours que le monde compte plus de savants que de sages, l'homme moderne s'étant peu à peu éloigné de ce qui est inhérent à la sagesse, la vertu. La philosophie de ce début de XXIe est davantage une philosophie du rationnel que du spirituel, de l'inquiétude que de la tranquillité, alors même que ce ne sera que dans une forme de vie contemplative que l'on parviendra tout ensemble au bien et au bonheur. A la quête de la sagesse, étroitement liée au bon usage des vertus, s'est substituée celle des plaisirs, de la consommation immédiate, des intérêts particuliers, du bien-être de l'individu plutôt que de la plénitude de la personne. Soyons-en conscients et n'attribuons pas à la raison tous les pouvoirs. Nous savons qu'il y a dans l'univers, autant qu'en nous-même, une part immense de mystère que notre intelligence seule ne parviendra jamais à dévoiler. Aussi posons-nous cette autre question : et si l'amour était l'intelligence suprême, autant que la sagesse suprême ? Ce ne serait donc pas l'exercice de la philosophie qui rendrait sage, mais l'amour, ce don invisible... C'est pourquoi la philosophie reste, comme on l'a dit souvent, un non-savoir, le désir d'une participation humble et partielle à une sagesse, dont la source est intime ( et approchable que dans cette intimité) et vers laquelle l'homme de bonne volonté ne cesse de tendre.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La philosophie rend-t-elle sage ?
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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 08:04

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Curieusement étiqueté "roman", C'est une chose étrange à la fin que le monde * n'a pas non plus la prétention d'être un essai. Son auteur, agrégé de philosophie, nous livre, avec sa faconde habituelle, dans un style agréable, les réflexions d'un octogénaire sur la vie, la place de Dieu et la progression de la science.  

 

 

Comprendre, c'est remonter aux origines - explique-t-il d'emblée. On ne saurait lui donner tort. Il s'identifie à Thésée pour suivre "le fil du labyrinthe" et nous raconter la merveilleuse histoire du monde : la disparition des dinosaures, les vallées fertiles des civilisations de l'Antiquité, l'astronomie, les idées platoniciennes et aristotéliciennes, les découvertes de Linné... L'auteur s'avère être un démiurge. Il écrit le roman du monde, en explique la marche dans un ouvrage qui échappe aux conventions, reprenant le questionnement déjà en filigrane dans ses livres précédents : D'où venons-nous ? Où allons-nous ?  et, selon l'énoncé de Leibniz, " Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?", titre de son second chapitre, jetant au final un regard non dénué d'aménité sur la vie qui l'a particulièrement choyé - reconnait-il - et sur la condition humaine capable de produire des êtres vils et cruels mais également des artistes incomparables et des savants en mesure de s'interroger sur l'univers qui les a engendrés.

 



Derrière l'historien et le philosophe, qui ne cesse de pointer son nez, il y a  le fin lettré, l'amoureux fou de la littérature. L'écrivain nous rappelle à bon escient qu'Homère fut le plus grand des poètes. Il a également la bonne idée d'opposer les découvreurs aux inventeurs. Dans le camp des premiers : Copernic, Newton, Einstein. Parmi les seconds : Virgile, Dante, Michel-Ange, Mozart, Baudelaire. Et Proust, bien sûr. Il cite Hamlet : Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêve votre philosophie. Mais, encore plus inépuisable, invraisemblable, que tous les romans, il y a le monde.  

 

 

Pour Jean d'Ormesson, seuls comptent l'art et la science. Et deux questions priment : Dieu existe-t-il ? Qu'y a-t-il après la mort ?  Il s'abandonne aussi aux sentiments qui lui sont les plus doux : admiration, gratitude, gaieté. Sa sagesse nous apaise. Le passé s'éclaire à mesure qu'il s'éloigne - écrit-il. Alors soyons patients. A la fin, les secrets du monde nous seront révélés. Pour procéder à cet interrogatoire sur les questions primordiales, l'auteur n'a pas hésité à convoquer  Dieu, Lui-même, qu'il nomme le Vieux. La mort, un commencement ? - se demande-t-il - cédant à une longue réflexion sur la nature du temps. Quant à Dieu - écrit-il - s'il n'existait pas, personne ne croirait en une vie éternelle. D'autant que la cosmologie moderne nous donne des raisons d'envisager une transcendance, ayant découvert  que l'Univers avait été réglé d'une façon extrêmement précise qui favorise l'apparition des étoiles.

 

 

 Hors, par leur alchimie nucléaire - explique l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan - ces étoiles ont ensuite fabriqué les éléments chimiques lourds nécessaires à la vie et à la conscience. En d'autres termes, l'existence du vivant est inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie, et de chacune des lois qui régissent le cosmos. Si certaines propriétés de l'Univers étaient un tant soit peu différentes, personne ne serait là pour en parler et s'interroger à ce propos, comme le fait Jean d'Ormesson pour notre plus grand plaisir.

 

 

Ainsi, dès le début, l'Univers contenait en germe les conditions requises pour l'émergence, non seulement de la vie, mais de la conscience. Ce réglage savant est-il dû au seul hasard ? Ou bien résulte-t-il d'une nécessité ?  La science, dans l'état actuel des choses, est dans l'incapacité de trancher entre ces deux propositions. Toutes deux sont également possibles bien qu'encore invérifiables. Dans l'hypothèse du hasard - précise Trinh Xuan Thuan - il faudrait postuler l'existence d'une infinité d'univers parallèles au nôtre, ce que l'on appelle un "multi-univers". Une majorité de ces univers parallèles ne posséderait pas les conditions physiques nécessaires pour héberger la vie et la conscience et serait vide et stérile, sauf le nôtre où, par hasard, la combinaison gagnante est sortie, et nous serions alors, en quelque sorte, le gros lot.

 



Par contre, si on écarte le hasard et la théorie des univers multiples, qui sont invérifiables par l'observation, il nous faut parier, comme Pascal, sur un principe créateur qui a réglé l'Univers dès son commencement.  C'est cette seconde solution que choisit Jean d'Ormesson dans "C'est une chose étrange à la fin que le monde". Il parie sur Dieu car : " L'homme a besoin de sens et d'espérance comme il a besoin d'eau, de lumière ou d'air". On pourrait ajouter qu'en observant l'architecture majestueuse des galaxies, l'harmonie et la beauté qui règnent dans la nature, on se prend à douter que tout cela soit le fruit de ce seul hasard. L'écrivain confesse qu'il a écrit ce livre pour tenter " d'inverser le mouvement et de donner ses chances à Dieu dont il est aussi impossible de prouver l'existence que la non-existence". En cherchant cette illumination intérieure, il nous communique une sérénité qui nous est d'autant plus salutaire que le monde, en proie à ses doutes et à ses convulsions, ne nous y incite guère. Un livre à recommander à tous ceux en quête de sens et d'intelligence et que cette fresque, qui ne couvre pas moins de 13,7 milliards d'années, ne pourra manquer de séduire.

 

*  Ed. Robert Laffont - 318 pages - 21 euros

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 07:47
Saint-Barthélémy

Saint-Barthélémy

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Juillet 1989

L'année dernière, je vous contais ma première Manche, cette année je vous écris d'Atlantique. Pas celui qui baigne les côtes de Belle-Ile, mais celui qui étreint Marie-Galante, à l'autre bout de l'horizon, dans ce semis d'îles dispersées comme un vol d'oiseaux dans l'immensité turquoise. La Guadeloupe, les Saintes, je connaissais déjà. J'y étais allée en 1982 ainsi que l'on va quelque part ( lorsque l'on parle de tourisme). Aujourd'hui, c'est autre chose : je pars ailleurs, car en bateau, à la voile, au grand largue, au grand large. Découvrir une île à pied, à cheval, en voiture, est une aventure tout autre que de l'approcher par mer, de la voir naître et se dessiner à la façon d'une esquisse, d'un mirage, ou d'une vision qui vous subjugue. On a l'impression non d'aller à elle mais de la voir venir à nous, frissonnante de toutes ses palmes, couronnée d'un dais de nuages, cerclée d'un anneau de sable blanc

        .
Notre First 325 nous attendait ce samedi 15 juillet à la Marina de Point-à-Pitre. Une journée au port pour l'avitaillement, mais à notre étonnement, notre agence de location ne se met guère en frais pour nous accueillir et nous familiariser avec le bateau. La marina n'offre, quant à elle, qu'un confort succinct. Des douches certes, mais une grande surface mal achalandée en fruits et légumes. Nous nous contentons de faire le plein en eaux minérales et en produits de base. Dès le surlendemain lundi, nous appareillons. Les amarres sont larguées, le quai s'éloigne. Dès la sortie de la passe, nous ratons une bouée rouge ( système B international inversé). La quille flirte quelques instants avec le sable à notre vive inquiétude car les fonds, ici, passent très vite de 7m50 à 1m20, aussi virement de bord sur la cardinale nord que nous n'avions pas vue afin de nous retrouver dans la bonne direction. Bientôt le chenal ouest s'ouvre, l'île Cochon sur tribord, Caye Plate et Mouchoir Carré sont en vue. Il est temps de stopper le moteur. Face au vent, la grande voile se hisse avec un plaisir retrouvé. La mer est assez formée. Nous prenons le foc n°2. Et soudain, c'est le silence, avec le seul  feulement de l'eau sur l'étrave. Cap sur les Saintes. Tandis que nous longeons la côte de Basseterre,  nous voyons au loin se profiler, radieuses dans la claire lumière, les croupes vertes et bosselées de l'archipel et, plus loin encore, devinons Marie-Galante, l'île au rhum. A éviter, les deux baleines mal signalées qui moussent entre l'île Cabrit et la Terre d'en Haut. Enfin nous approchons assez pour apercevoir le charmant bourg avec ses toits rouges entourant le clocher et le célèbre amer de la maison en proue de navire. Notre bateau contourne le Pain de Sucre pour mouiller dans l'anse à Cointe, entre la plage du Bois-Joli et celle autrefois sauvage ( elle l'est un peu moins aujourd'hui ) qui s'ouvre, ainsi qu'une porte à double vantaux, sur les deux côtés de la mer. Premier bain tant attendu, car je m'étais promis de revenir un jour ici. C'est chose faite. Quelques maisons supplémentaires trouent la verdure mais, malgré elles, les Saintes conservent leur beauté et leur charme. Même animation dans le village de poupée qui ressemble au royaume des sept nains de Blanche-Neige. On a le sentiment qu'il doit être plus facile ici qu'ailleurs de prier dans la petite église pimpante et que le cimetière - semblable à une plage de sable où se seraient rassemblés les plus beaux coquillages - doit vous assurer la paix pour l'éternité. 

 
20/7 - Départ à 9H - 16° nord - 63° ouest. Alizés force 4. Brise légère. Le soleil commence à monter. Nous levons l'ancre. Cap au 322. Nous nous dirigeons vers Vieux-Fort. En réalité nous irons mouiller à Rivière-Sens. La traversée sous voile s'effectuerait aisément si nous n'essuyions un grain blanc, qui nous procurera de fortes rafales ( 35-40 noeuds ). Brutalement le nuage crève, la visibilité devient extrêmement réduite. Parler de grain blanc est une expression juste, car l'horizon sur 360° se crible de mitraille de pluie qui confond en une unité aquatique ciel et terre. Tout siffle, souffle, crépite durant quelques minutes  interminables. Après que nous ayons bagarré avec le réglage des voiles, les choses s'apaisent. Les nuages, qui déboulaient de la Soufrière, s'en vont porter leurs grains ailleurs. Il est 10h30. Nous sommes en vue de la passe de Rivière-Sens. Une jetée de pierres sombres, un phare à sa mesure nous indiquent la chicane à prendre pour entrer dans ce mouillage. Il est utile de viser le milieu du chenal, car les fonds sont réduits ( 2m50 à 3m environ ). La marina n'offre que deux places libres. Nous choisissons celle qui se trouve entre un vieux bateau de pêche et un cruiser redondant, hérissé d'antennes. Par chance, un branchement d'eau à quai, juste devant nous, nous permet de nous rafraîchir, car la chaleur est particulièrement torride et la bâche, sensée nous tenir lieu de taud, n'est pas adaptée au bateau.
Quelques minutes ont suffi pour que surgisse un nonchalant galonné. C'est sûrement le grand chef de la capitainerie... En effet, il nous donne les consignes à suivre pour passer au bureau du port remplir les formalités ( à l'évidence, ils ne sont pas encore mûrs pour le marché commun de 1993). Avons-nous des douches ? Oui, mais elles sont en panne. Y a-t-il du fuel ? Normalement oui, mais la première station est fermée aujourd'hui et la pompe du port a été dévalisée par un bateau américain qui, le matin, a pris plus de 1000 litres. Cela commence bien. A la capitainerie, après avoir rempli les formalités d'usage, nous devons revenir après le déjeuner pour payer, car la personne qui encaisse s'est...absentée. A 15 h, puis 16h, elle n'est toujours pas revenue. La sieste doit être bonne. Nous réglerons notre dû à un employé blasé qui condescendra à encaisser notre monnaie. Pas non plus de ravitaillement à la marina. Heureusement pour nous, le stop existe et trois jeunes gens nous embarquent à bord d'une vieille peugeot  bringuebalante avec notre jerrycan pour le plein à la station du Vieux-Fort. Puis ils nous déposeront devant le supermarché, nous attendront et nous reconduiront à la marina. Ca c'est de la complaisance gratuite dans la bonne humeur. Il est réconfortant de rencontrer autant de gentillesse et de désintéressement. Aux Saintes, on nous avait dit que Rivière-Sens était l'une des meilleures marinas de la Guadeloupe. Nous restons sceptiques et nous demandons ce que doivent être les autres.  En vérité, vive les mouillages forains !


21/7 - 8h15, aidés de la bourrique, nous mettons en marche pour assurer la sortie. Nous prenons la route cap au 13 avec une vitesse de 5 à 6 noeuds sous grand voile et génois en direction de l'anse Deshaies. Vieux-Port s'éloigne. Nous longeons la côte sous le vent, donc peu de vent. Nous ferons pas mal de moteur sous grand voile, ce qui nous permettra de recharger batteries et frigidaire. 21 miles parcourus par temps de demoiselle avec de jolis paysages, de beaux reliefs d'un vert intense parsemés, ici et là, par les efflorescences purpurines des flamboyants. Il a beaucoup plu, nous a-t-on dit, cette année, d'où la luxuriance et l'éclat des fleurs. Nous sommes enclins à le croire car nous constatons que nous sommes gratifiés de pas mal d'ondées et de vent. A 13h45, nous obliquons sur l'anse, après avoir laissé loin à bâbord l'île Pigeon. Splendide spectacle que celui de ce village de pêcheurs typiquement africain, bordant la courbe douce de sa plage, avec des maisons claires encadrant son église telles que les dessinent les enfants de la maternelle. Quelques cotres et sloops se balancent au mouillage. Nous prenons le nôtre : 4m, 3m50, 3m, on jette l'ancre.
Le soir, nous décidons de nous offrir un dîner au bistrot du port. Une fringale de poissons et une pépie de ti-punchs nous ont saisis. Au retour, ciel criblé d'étoiles, clapotis mélodieux des vagues qui viennent mourir sur les carènes. Nuit admirablement lustrée où les astres voguent ainsi que des parcelles de lumières oubliées dans l'infini.


22/7 - Au réveil, surprise ! Notre annexe a disparu. Il est vrai que l'on a omis de nous remettre la chaîne et le cadenas que, prévoyants, nous avions demandés au départ. Par chance, le propriétaire d'un bateau voisin accepte de conduire l'un d'entre nous au village, d'où il téléphonera à notre agence de location. Nous ne sommes qu'à 43 km de Point-à-Pitre. Dans la journée une autre annexe nous est livrée qui, quant à elle, nous réserve un autre genre de surprise. L'un des boudins se dégonfle à vue d'oeil et on a simplement oublié de joindre les pagaies. Heureusement, il nous reste le moteur  et puis, comme nous le dira plus tard avec ironie le responsable de l'agence ( on comprend après cela l'engouement de nombreux plaisanciers français pour le sérieux des compagnies de location américaines), si le moteur était tombé en panne, vous pouviez toujours ramer avec les mains... Ah ces latins !

 

24 / 7 -  Réveil à 6h. La météo n'est pas mauvaise. Mer agitée et onde tropicale en formation. Houle annoncée de 2m-2m50. Nous quittons l'anse au moteur pour nous positionner au vent et hisser la voile. Parés pour la traversée. Test du bateau et de l'équipage. Là, nous prenons vraiment la mesure de la mer. Cap au 327-331 pour tenir compte du vent et de la houle 3/4 arrière. A peine avons-nous effectué quelques miles - nous en avons 33 jusqu'à Montserrat - que le vent force et que la mer, très formée, rend la barre dure mais toujours manoeuvrable ( phénomène des canaux). Le bateau se comporte bien, le barreur négocie les vagues qui s'abattent par rangs de trois, avec adresse. Nous filons à la vitesse de 5 à 6 noeuds malgré un ris et vivons quelques belles émotions à tanguer ainsi, par cette allure grand largue, à la limite parfois du vent arrière. Montserrat nous apparaît aride après la verdoyante, la fastueuse Guadeloupe. Une île pelée sans attrait particulier, offrant pour mouillage l'abri d'un débarcadère qui porte le nom présomptueux de Plymouth. Une sorte de décharge ingrate où rien n'a été prévu pour l'accueil des bateaux de plaisance venant de la Guadeloupe et faisant route vers Nevis, St Kitts et surtout St Barthélémy. Quelques maisons sans grâce, une jetée faite d'un assemblage grossier de roches, des toits en tôle ondulée, une morne vision de ces Antilles qui ont bercé nos rêves. Il nous faut cependant rester un après-midi, une soirée et une nuit sur ce mouillage rouleur, en espérant que la météo de demain matin nous permettra de poursuivre notre route vers Nevis. A terre, nous nous acquittons des formalités sous une chaleur écrasante, dans la torpeur poussiéreuse des quais où, visiblement, on n'attend guère ceux qui, par malchance, y font escale.


25/7 - Bonne traversée jusqu'à Nevis qui signifie neige. Cette image s'étant imposée à Christophe Colomb lorsqu'il découvrit l'île avec son volcan éternellement encapuchonné de nuages blancs. Cap 330 en laissant sur tribord le gros rocher de Redonda d'environ 2km2,  aride et battu par les vents, revendiqué par un certain irlandais pour son fils qu'il avait déjà surnommé Felipe Ier. L'histoire n'eut pas de suite. On s'en doute. 35 miles en six heures, à une moyenne de 5 noeuds et un vent d'est moins fort que la veille, nous menant grand largue. Vue de loin, Montserrat prend une allure plus imposante, tandis que se profilent déjà les côtes de Nevis.  Après avoir contourné le Fort Charles, nous voyons apparaître le petit port de Charlestown et ses modestes installations : une seule jetée où se trouve amarré un splendide 4 mâts- école. A l'ouest de cette digue, réservée à l'usage des vedettes et des bateaux de commerce, le mouillage est laissé libre aux plaisanciers qui ont loisir de jeter l'ancre où bon leur semble dans cette baie assez bien protégée, face aux simples et typiques maisons de pêcheurs qui bordent le littoral.
Plus à gauche, au-delà d'un hôtel bleu turquoise d'un détestable mauvais goût, qui évoque le temps où les ladies anglaises venaient prendre les eaux à Nevis, s'étend à perte de vue une immense plage, frangée de plusieurs rangs de cocotiers, qui s'adosse à la montagne et va se perdre au loin dans un halo de palmes qu'agitent faiblement les alizés. Nous ancrons à quelques mètres du rivage, alors que des pélicans rasent les eaux de leur vol puissant, si différent de celui élégant et gracieux du paille-en-queue. A Charlestown, nous trouverons presque tout, une fois que nous aurons accompli consciencieusement aux douanes, puis à la police, les formalités obligatoires : du carburant, un marché pas trop mal achalandé en fruits et légumes, plusieurs superettes, enfin de l'eau - certainement pleine de propriétés extraordinaires - mais affligée d'une odeur d'oeuf pourri ( comme toutes les eaux sulfureuses) qui empoisonnera les 200 litres de notre réserve pour le restant de la croisière. A part cela, la ville a beaucoup de caractère, un charme désuet qui allie celui de la flibuste à un passé colonial encore proche. Alexander Hamilton, principal rédacteur de la Constitution américaine et proche collaborateur de George Washington, naquit ici en 1755 ainsi que l'épouse de Nelson, au temps d'une splendeur à jamais perdue et dont les traces, encore visibles par instant, entretiennent juste ce qu'il faut de nostalgie.

 

27/7 - Les plus belles heures se payent chères. C'est la rude loi de la navigation. Aux innombrables corvées, aux risques de vols, aux traversées mouvementées, aux incidents divers, aux coups de chien s'ajoute parfois une panne de moteur. C'est ce qui vient de survenir en ce début d'après-midi, alors que nous nous apprêtions à aller mouiller un peu plus loin, face à la montagne, au bord de la plage solitaire, dans ce décor d'où est absent tout signe de civilisation et où des ibis blancs s'ébattent dans un marigot. Demain, probablement, l'adorable île de Nevis ne sera plus ce qu'elle est encore aujourd'hui.... si vraie, si authentique. Ici et là, on construit, on échafaude. Le tourisme pointe son nez avec ce que cela suppose de facilités relatives et d'immenses désagréments. Mais voilà le moteur se refuse à démarrer. Batteries à plat. Aurions-nous trop abusé de la voile ? En fait non, les bateaux loués sont souvent révisés avec trop de légèreté et de plus le branchement de nos batteries a été inversé. Nous en sommes quitte pour le déplacement d'un mécanicien du cru et une journée de perdue.

 

29 / 7 -  Réveil à quatre heures et demi et départ à 6h. pour la plus longue traversée de notre voyage : Nevis - St Barthélémy. La météo difficilement captée ( cela arrivera souvent) sur le petit poste que nous avons eu la bonne idée d'emporter ( ainsi que des lampes torches et une lampe tempête) - nous annonce un temps sans surprise, une mer agitée et bien formée, ce qui s'avère exact. Quatre à cinq noeuds de moyenne puisque, par prudence,  Yves étant le seul homme opérationnel à bord, nous avons gardé un ris. Route par les Narrows, cap 352 sur Major Baie, puis 57 sur la pointe ( alignement sur Mosquito Bluff), ensuite 350 sur St Barth. Toujours vent d'est de travers balançant agréablement le bateau sous une pluie de feu entre 11 et 15 heures. Nous longeons la partie est de l'île de St Christopher( St Kitts). Sauvage et âpre au sud, elle devient sur son flanc nord-est verdoyante et grasse, rappelant davantage les côtes irlandaises et leurs verts pâturages que les Caraïbes. Belles prairies se lovant paresseusement au-dessus d'une côte rocheuse bien découpée. Puis, au loin apparaît à bâbord St Eustache et, devant l'étrave, l'ébauche de St Barth. L'approche est magnifique mais délicate. Joliment dessinée, elle est entourée de nombreux rochers, tels le Pain de Sucre et les Saintes, ce qui n'est pas sans évoquer des souvenirs - et c'est vrai que ces reliefs verdoyants, souplement arrondis, évoquent l'harmonieuse géographie du célèbre archipel. Fatigués par nos huit heures de mer et nos 40 miles, nous préférons, pour le premier soir, un ancrage tranquille dans la petite baie de Corossol.
On nous avait beaucoup parlé de St Barth. Des navigateurs rencontrés dans les ports nous répondaient, lorsque nous les questionnions sur cette île, d'un air blasé : ça pue le fric ! Ce n'est plus ce que cela a été ! Vraiment rien n'a été prévu au port pour les plaisanciers ! Je n'y avais encore jamais accosté, mais je tiens à donner mon humble témoignage. St Barthélémy est une île ravissante, parfaitement accueillante, qui fait honneur à la France. Ce que devait être autrefois, à quelques détails près, St Tropez au temps où Colette écrivait " La naissance du jour" et où son ami Dunoyer de Segonzac peignait les pinèdes qui n'étaient pas encore ravagées par les flammes. Quand on connaît Monte-Carlo ou Marbella, dire que St Barth pue le fric est à hurler de rire. Bien sûr, il y a quelques jolies boutiques, des maisons coquettes mais jamais tapageuses, de riches hôtels mais la plupart du temps discrets, un art de vivre bon enfant, un charme irrésistible. Non, St Barth n'est pas une femme fatale, seulement une belle fille saine qui a le souci de plaire.

 

30/7 - Dès notre lever, toujours de bon matin, nous décidons - puisqu'il y a beaucoup de places disponibles - d'aller nous mettre à quai dans la marina. C'est chose faite en une demi -heure et nous voilà bien placés dans le décor du port de Gustavia, tant célébré par les cartes postales, avec son harmonieuse succession de volumes, ses maisons aux toits verts et rouges, ses quais bordés de boutiques et de cafés et les voiles au large. Tout est serein et calme car nous sommes à la morte saison. Il nous semble que l'île nous appartient. Les restaurateurs sont aux petits soins et, par ailleurs, un plaisancier trouve en ce lieu béni tout ce qu'il peut souhaiter : ravitaillement en eau ( il suffit de demander la clé à la Capitainerie pour que le tuyau vienne emplir votre nable pour une somme dérisoire), carburant, choix important de fruits et légumes et même de viande, ce qui nous change de nos boîtes de corn-beef - installation sanitaire correcte et propre de surcroît. Puisque nous avons l'intention de séjourner ici quelques jours, nous louons une Susuki afin de faire le tour de l'île, car la chaleur ne permet pas de crapahuter à pied. Chaque tournant nous dévoile une vue pittoresque. Ce n'est qu'une suite de collines, de vallées, d'anses, de plages nacrées, le tout cerné par l'anneau émeraude de la mer. Un chef-d'oeuvre de la nature, une sorte de variation symphonique bien tempérée.

 

2/8 - L'onde tropicale, qui s'annonçait depuis plusieurs jours, se précise. En fait d'onde, on parle ce matin à la Capitainerie, où nous allons nous enquérir de la météo, de tornade cyclonique. Elle est prévue pour la nuit prochaine et le responsable du port nous suggère de partir dès maintenant, car Gustavia n'assure pas un ancrage suffisamment protégé en cas de tempête. Bonne route jusqu'à Simsonbaaï à l'île Saint-Martin où on nous a conseillé de nous réfugier. Ce conseil a dû être donné à beaucoup d'autres navigateurs car, à midi, ce sont déjà plusieurs dizaines de bateaux qui stationnent ou font des ronds dans l'eau, en pleine canicule, en attendant la levée du pont qui leur permettra d'entrer dans le lagoon. Nous jetons l'ancre et déjeunons, tandis que l'affluence s'accroît. Nous nous approchons pour prendre rang. C'est alors la grande pagaille. Dans ces cas-là, hélas ! la courtoisie marine ne paraît plus de mise. Quand le pont se lève enfin à 17 heures, c'est la ruée de 200 bateaux, un infernal entremêlement de coques, d'étraves qui se heurtent - certaines annexes sont littéralement broyées- et la panique est bientôt à son comble... car un bateau ne se manie pas comme une automobile. L'élément liquide ne permet pas de stopper net. De plus, le vent qui souffle nous fait dériver, soit sur les cailloux, soit sur les autres bateaux. Jacques, au moteur, a heureusement un bon réflexe. Il avance et force le passage, en repoussant doucement mais fermement les autres quilles, au lieu de se laisser entraîner à reculer et à s'éventrer sur les rochers. Patricia et moi nous chargeons - autant que faire se peut - d'amortir les chocs en courant d'un bord à l'autre. Enfin nous parvenons à nous dégager et à passer sans avoir rien abimé, ni cassé. Un bateau fait même son entrée en marche arrière sous les applaudissements de la foule massée sur les rives pour ne pas manquer le spectacle... Nous mouillons vers le fond du lac, à l'abri d'un petit tertre verdoyant, sous une pluie soudain torrentielle. Le ciel a la couleur de l'encre, l'ambiance se fait menaçante. C'est une veillée étrange avec au-dessus de nos têtes une onde pathétique, un ciel plombé, lourd, traversé d'éclairs. Puis une paix comme si le ciel lui-même se mettait à l'écoute de ce qui allait survenir, tendait sa grande oreille cosmique. A la radio locale, on prévoit le cyclone pour minuit par 19° nord et 63° ouest. Il est demandé aux habitants ( alerte n° 2) de s'enfermer chez eux, d'éteindre électricité et batteries, de ne pas se promener sur les routes, de ne pas circuler en quelque endroit que ce soit. Puis, le ministre termine son allocution par : que Dieu protège nos familles ! Il n'y a plus qu'à attendre. Nous dînons en silence, rangeons, calons les objets, ne laissant rien traîner. A 21 heures, un léger souffle, comme si Poséidon s'amusait à nous agacer l'oreille. Mais la journée a été si fatigante, nous obligeant à une telle tension et vigilance, que je sombre dans un profond sommeil jusqu'à 6 heures le lendemain matin.

 

3/8 - DIN a finalement dévié de son trajet initial. Il est passé plus au nord et a épargné St Martin et St Barthélémy où on l'attendait sur le pied de guerre. Le vent a soufflé mais sans excès. La nature ne nous a offert qu'un décor de tragédie sans acteurs. C'est probablement mieux ainsi car, de l'avis des marins bretons qui viennent nous saluer dans la matinée en apercevant notre pavillon maloin, il y aurait eu beaucoup de casse. Mais nous voici néanmoins coincés pour un moment, si bien que le projet de se rendre à Anguilla s'anéantit au fil des heures. A nouveau le vent force. DIN laisse derrière lui quelques turbulences, que nous ressentirons  encore cinq jours plus tard, lors de notre retour en avion. Une journée complète de pluie tropicale rend cet étang plus mélancolique que ceux de la Sologne à la fin de l'automne.


Notre nuit du 4 août ? Pour nous, point de privilèges à abolir. Yves qui, chaque nuit, ne dort que d'un oeil est resté en alerte. Une intuition. Avec des rafales de 35 à 40 noeuds, ses craintes sont fondées. Le bateau tire sur les ancres, craque, s'agite comme s'il voulait se cabrer. Oh10, on dérape. Il faut reprendre les alignements. Pas de doute, nous filons vers la côte. Nous ne sommes plus qu'à une vingtaine de mètres d'un gros bateau blanc. Branle-bas ! Il faut secouer les endormis. Debout ! Moteur en marche. Yves relève les ancres, le vent force encore. Nous slalomons entre les bateaux ( environ 500 au lieu des 250 habituels). Nous reprenons un mouillage. Opération réussie. Nous laissons filer les chaînes au maximum, car nous sommes sur un fond de sable et d'algues. Tandis que l'équipage retourne aux bannettes, Yves poursuit son quart qui se transforme en quatre quart, son équipage ne s'étant pas proposé pour la relève... Deux heures -quarante- cinq, ça recommence. Les deux ancres décrochent. La tension est telle qu'il nous aurait fallu une ancre supplémentaire. Nous ferons sans. Cinq heures du matin, après une troisième alerte, nous tenons enfin. Le jour lève une pauvre face chiffonnée. Ouf ! le vent faiblit. Yves en aura été quitte pour une nuit blanche et quelques émotions.
Tant bien que mal, nous allons, durant quarante -huit heures, nous tenir informés de l'évolution du temps. C'est chose rendue difficile si par malheur vous ne comprenez pas l'anglais ou si vous êtes distrait, car la radio locale semble davantage affectionner la chansonnette et le reggae que l'information météorologique. C'est avec bien des difficultés que nous parvenons à capter quelques bribes sur une radio anglaise. Puisque nous n'avons plus guère de provisions, hormis des boîtes de corn-beef et des pâtes - le bateau étant à l'arrêt, ainsi que le moteur, le frigidaire ne fonctionne plus et nous devons jeter de la nourriture qui, au propre comme  au figuré, a déjà viré de bord. - il nous faut donc aller chercher à terre, ne serait-ce que quelques vivres. Mais impossible d'utiliser, pour un aussi long parcours et avec ce clapot,  notre annexe dégonflable. Une barque, hélée au passage, accepte d'emmener deux d'entre nous au bourg de Marigot. Il nous en coûtera 120FF. C'est payer cher la baguette de pain.
Le vent s'est apaisé. Le ciel se dégage, les oiseaux sont de retour. Autant de signes annonciateurs du beau temps. Demain matin, il nous faudra profiter de la levée du pont à 6 heures pour quitter cet étang où nous nous sentons prisonniers et gagner l'anse Marcelle, au nord de l'île, où il est convenu que nous laissions le bateau. Le passage sous le pont est moins encombré qu'à l'aller et s'effectue dans la sérénité. La mer reste agitée jusqu'à la pointe du Canonnier, puis elle s'apaise progressivement et nous longeons la côte sous un ciel redevenu clément, avec juste ce qu'il faut de brise pour gonfler le génois. Ce qui nous attend à l'arrivée au port de Lonvilliers est une surprise, de celle que l'on aimerait avoir souvent.

Une petite baie ravissante, nichée au creux de sa verte montagne, avec une plage corallienne ombrée de palmiers, un décor digne d'un film de James Bond. Hôtels de luxe, marina confortable au long de laquelle s'alignent quelques magnifiques yachts, jardins, boutiques, profusion de fleurs et de papillons et, qui plus est, ni foule, ni bruit, ni affluence, ni encombrement. Comme si le caméraman ébloui avait, un instant, stoppé le moteur. Deux jours ici pour nous reposer comme le font les milliardaires désoeuvrés : bains, farniente, p'ti-punchs, on oublie tout et on recommence. En fait, cela n'a pas si mal marché ! Point-à-Pitre / St Martin, ce n'était pas rien Yves pour ton baptême du feu ! Skippeur pour la première fois sur une mer que tu ne connaissais pas, avec un 10m40, le plus souvent par fort vent, et un équipage aussi peu reluisant , bravo ! Certes le First 325 est un bon bateau, ardent, rapide, qui a de l'influx. Mais tu as été presque seul pour tirer sur les winches, barrer jusqu'à six heures d'affilé, régler les voiles et veiller lors des ancrages forains. Ton visage a pris la patine des jours où tu as sué sous le soleil. Tu es heureux, car tu rends ton bateau " en l'état" et aucun bobo n'est à déplorer.
Salut, marin, depuis l'Atlantique sud !

 

                                         20 juillet- 10 août 1989

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Les Saintes et un paysage de la Guadeloupe
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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 10:04

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LEVINAS  naquit en Lituanie en 1906. En 1923, il arrive en France et se fixe à Strasbourg. Il découvre alors la philosophie allemande et se rend à Fribourg pour suivre, durant un an, les cours de Husserl. Passe sa thèse de doctorat sur l'oeuvre du philosophe allemand : Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, dirigée par Maurice Pradines. Il traduira d'ailleurs en français plusieurs des ouvrages de ce maître et restera fidèle à la rigueur de la phénoménologie. Mais qu'est-ce que la phénoménologie ? Une rupture dans la relation entre le sujet et l'objet à propos de ce qu'avait dit Descartes. Ce dernier considérait que nous ne pouvions en aucune manière faire confiance à nos sens et aux raisonnements de notre cerveau. Doutant de tout, Descartes ne reconnaissait qu'une chose : qu'il ne pouvait douter qu'il était en train de douter. Or pour douter, il faut exister. En effet, je puis douter de tout, sauf douter que j'existe. Cette constatation fait acte d'une vérité première. Deuxième question : mais qu'est-ce que je suis ? Je suis forcément une chose qui pense puisqu'elle doute ? Je suis un sujet, une chose pensante. Et tout ce qui se trouve en face de moi est objet. Le monde est de ce fait un objet de ma conscience. La philosophie cartésienne se fonde sur le rapport au sujet. Si bien que le sujet, séparé de la nature, peut désormais envisager de l'aménager comme bon lui semble. A partir de là, la nature sera appréhendée différemment. On peut dire que Descartes a été à l'origine de la naissance des techniques.


Avec la phénoménologie, l'être devient une personne en relation, car toute pensée est pensée de quelque chose. Une conscience sans objet n'existe pas. C'est un mouvement constant. Il faut aller " aux choses mêmes " disait Husserl, établir un rapport direct avec elles et ne pas se contenter de représentations abstraites. Il n'y a pas de conscience pure de tout objet. Dorénavant la conscience n'est plus repliée sur elle-même, comme elle l'était du temps de Descartes, elle se tourne vers autre chose, elle est une tension et il faut la percevoir dans sa tension vers l'objet, dans sa relation d'intentionnalité du sujet à l'objet. Chacun se pense dans un monde qui lui est propre. Ainsi il y a la forêt du forestier, celle du botaniste, celle du simple promeneur et chacune est différente...


Levinas sera également influencé par Heidegger, dont il a suivi les cours en Allemagne, et pour qui l'objet, quel qu'il soit, ne pouvait être pensé selon la conscience que nous en avions. A partir de ces thèses, Lévinas élabore la sienne et donne la priorité à la question de l'autre, car il est impossible d'échapper à l'être. Il faut que l'être apprenne à sortir de lui. La terrible expérience des camps nazis, où il passera quatre années en tant que prisonnier juif, va élargir, bouleverser sa vision de l'être. La haine de l'autre qu'il découvre dans les camps, cette sorte d'allergie à la proximité l'incite à croire que la responsabilité personnelle de l'homme, à l'égard de l'autre, est telle que Dieu ne peut l'annuler. La relation à autrui se transmet en un accroissement continu des obligations à son égard. Le rapport au divin coïncide alors avec la réalisation de la justice sociale. C'est un autre homme qui revient en France en 1945, y retrouve sa femme et sa fille qui avaient pu trouver asile à Orléans auprès des religieuses de Saint-Vincent de Paul, alors que les membres de la famille, restés à Lituanie, ont été massacrés.


En 1966, il écrit un article où il déclare : "Quand on a cette tumeur dans la mémoire, on ne peut rien y changer." D'où l'importance de sa philosophie de l'autre. Il pose cette question : "Quel est le statut d'un sujet mutilé, tué par l'histoire, dont l'humanité a été démentie ?" L'existant doit provoquer une rupture en se posant comme responsable de l'autre. C'est un nouvel humanisme qui est proposé à nos sociétés modernes. La parole biblique parle de la proximité du prochain. Il faut la reprendre et la réactualiser. D'ailleurs Levinas s'initiera au Talmud.

 

Sa thèse est celle-ci : Nous n'existons jamais au singulier. Quelle que soit la perception que j'aie, autrui est toujours là. On ne peut se définir sans lui. C'est le lien avec autrui qui me permet ma relation avec moi-même. Mon je  n'existe que par rapport à son tu. L'autre ne se réduit pas à l'image que nous nous en faisons. A preuve son visage. Ce visage est trace de l'infini. Il exprime l'altérité. C'est à partir de ce lieu privilégié, le visage de l'autre, que Lévinas fixe son exigence éthique et sa morale.


Cette signifiance du visage excède de beaucoup sa représentation. N'est-ce pas lui qui fait sens et me tourne vers l'infini ?  Alors que le concept me ramène au même, le visage m'ouvre à l'infini de l'autre. Néanmoins autrui n'est jamais donné complètement dans ce visage qui est sensé l'exprimer. Comme l'infini, autrui ne cesse de nous échapper. Il faut le reconnaître en tant qu'indéfinissable. Personne ne sera jamais quitte vis- à- vis de son proche. Nous serons éternellement l'obligé de l'autre, car cet autre me regarde et me prend en otage, il m'investit de responsabilité, responsabilité qui n'atteint jamais son terme et ne peut être déléguée. Qu'on le veuille ou non, nous avons tous été élus pour être responsables. On devient ainsi le gardien de son frère, on a envers lui une responsabilité morale. L'idéal de Levinas pourrait se résumer ainsi : le moi ne devient humain que lorsqu'il déserte son être. Désintéressement, allégeance à autrui. Heidegger écrivait que l'être est le garant de l'être. Lévinas va plus loin : il faut être plus que soi-même et se débarrasser de soi, sacrifier son égo au bénéfice d'autrui.
Professeur à la Sorbonne de 1973 à 1976, il prend sa retraite en 1979, retraite féconde. Il écrira alors : Ethique et infini - Transcendance et intelligibilité - Entre nous. Il part rejoindre ses frères dans l'infini le 24 décembre 1995.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Autres textes importants :


Totalité et infini

Autrement qu'être ou au delà de l'essence.

 

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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 09:11
Proust et le miroir des eaux

                   

 PROUST ET LE MIROIR DES EAUX  ( ou le thème de l'eau dans "La Recherche du temps perdu" )
   

Pour quelle raison choisir de parler d'une oeuvre telle que celle de Proust en prenant l'eau comme thème de réflexion ? Parce que jusqu'à ce jour, je n'ai pas eu connaissance d'un ouvrage qui traitait de ce sujet, alors que l'eau me parait habiter cette oeuvre ou, plus précisément, la codifier. A la suite de cette constatation, il m'a semblé intéressant de m'interroger sur la place qu'elle tient dans le roman, sur le message qu'elle délivre,  la force imaginante qu'elle anime. L'écrivain ne trouve-t-il pas dans l'eau substantielle l'équivalent à sa propre démarche, qui est de rendre au monde la vision de lui-même non déformée mais transformée ? Ainsi l'oeuvre, à l'égal de l'eau, participe-t-elle à ce que j'oserais appeler la liturgie de la rénovation. Proust n'envisage pas son roman autrement que comme un miroir tendu à son lecteur afin, qu'à travers lui, il ait accès à une réalité nouvelle, où la mémoire involontaire et le reflet jouent un rôle identique, introduisant le passé dans le présent et supprimant cette grande dimension du Temps où la vie ne cesse de se briser. 


POUR SE PROCURER LE LIVRE, CLIQUER     ICI
 

 

Prix du Jury du Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec en novembre 2007.

 

Par ailleurs, " Proust et le miroir des eaux" a inspiré au metteur en scène et directeur artistique coréen Choi Seo-ou un spectacle qui a pour titre " Le miroir des eaux" et dont la première a eu lieu à Séoul au Seoul Arts Center, théâtre Jayu, le 22 août 2010 avec le concours de l'Universal Ballet Company sur des musiques de Debussy, Ravel, Chausson, Duparc et Caplet. Chorégraphe : Yeonok Paek
Ce spectacle, q
ui combine film, arts visuels, musique et ballet, a donc puisé son inspiration grâce à deux écrivains français Roger Grenier et Armelle Barguillet Hauteloire et à leurs ouvrages respectifs " Le miroir des eaux" pour l'un et "Proust et le miroir des eaux" pour l'autre. 

Ce même ouvrage a également inspiré une exposition à la Galerie Chantal CROUSEL à Paris. Voir en cliquant  LA

 

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Ce que la presse en dit :

 

Lecture et tradition, n° 362, avril 2007

L’œuvre de Marcel Proust est hantée par l’eau. Armelle Barguillet dresse une biographie originale à partir de ce thème pour tenter de nous faire comprendre sa personnalité.

Renaissance des hommes et des idées, n° 222, janvier-février 2007

 

Poète, (Profil de la nuit, Atelier Fol’fer), essayiste (Proust ou la recherche de la rédemption, Éditions de Paris), auteur d’ouvrages pour la jeunesse (La ronde des fabliaux, Éditions Clovis), Armelle Barguillet-Hauteloire vit en Normandie. Dans le voisinage - et même le très proche voisinage - des lieux qui furent familiers et chers à Proust.
En consacrant une seconde étude à l’auteur de La Recherche du temps perdu, elle réaffirme qu’elle est, par son approche même d’un auteur à bien des égards insaisissable, l’un des meilleurs analystes de la magie proustienne. A première vue, pourtant, on peut être interpellé (comme on dit aujourd’hui) par le titre de son essai : Proust et le miroir des eaux. Pourquoi, à propos de Proust, qui était peut-être un peu canotier mais certainement guère marin, prendre l’eau comme thème de réflexion à son propos ? Armelle Barguillet-Hauteloire s’en explique :
— parce que l’eau me paraît habiter son œuvre ou, plus précisément, la parcourir ainsi que le ferait un ruisseau, une rivière, un fleuve, de même qu’elle la codifie et l’explique. Oui, cette Recherche, qui se referme sur elle-même, cet univers clos n’est pas sans évoquer la configuration d’un lac qui, lentement, déroulerait ses berges imaginaires dans une lumière déjà gagnée par les ombres du passé, temps retrouvé qui viendrait boucler le cercle parfait du temps perdu.
À partir de cette constatation - cette clef, pourrait-on dire - on se prend à relire Proust d’un autre œil. Et l’on se dit alors : « Mais c’est bien sûr ! Pourquoi personne, avant Armelle Barguillet-Hauteloire, n’y avait pensé ? » Avec, aussitôt, cet extrait des Plaisirs et des jours : « Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tient enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans « l’arche ». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »
Les premières eaux contemplées par Proust furent celles de son enfance. Celles d’Illiers-Combray baigné par la Vivonne et de nombreux étangs. Il pêcha dans la Vivonne. Il se promena en barque sur les étangs (Du côté de chez Swann). Et puis il y eut Balbec et les eaux marines. Trouville, Cabourg, la Côte Fleurie (Sodome et Gomorrhe). La mer. Qu’il contemple des Frémonts et de l’hôtel des Roches noires (Les jeunes filles en fleurs). Eaux violentes, eaux troubles, eaux crépusculaires. Eaux réfléchissantes (La Prisonnière, Le Temps retrouvé).
« Proust, écrit Armelle Barguillet-Hauteloire, n’envisage pas son roman autrement qu’un miroir tendu à son lecteur afin, qu’à travers lui, il ait accès à une réalité nouvelle, où la mémoire involontaire et le reflet jouent un rôle identique, introduisant le passé dans le présent et supprimant cette grande dimension du Temps où la vie ne cesse de se briser. » Un miroir qui, loin de déformer la vision du monde, la transforme. Proust dans un miroir et au-delà du miroir. Un double miroir. Qui se brise.

 

Alain Sanders 

 

Enfin, quelques réflexions de lecteurs :

" Je ne pouvais pas rêver mieux que " Les eaux marines et violentes" de Belle-Ile-en-Mer pour essayer de vous dire ce que j'ai ressenti à la lecture de " Proust et le miroir des eaux". J'avais choisi votre livre intrigué par le titre - avec d'autres sur Proust - sans rien en savoir, ni en connaître l'auteur. J'en ai terminé une première lecture fin 2009 ; vous me l'aviez aimablement dédicacé, lorsque nous nous sommes rencontrés à Cabourg le 28/ 06/ 2009 au Grand-Hôtel - dîner de la Madeleine d'or. Je viens d'en terminer une seconde lecture, d'un trait, plume à la main.
En commençant " Proust et le miroir des eaux ", je me suis dit, dubitatif, encore un livre sur Proust, que va-t-il m'apporter ? J'y ai au fil des pages découvert un éclairage inattendu, quelque chose de nouveau, de subtil sur La Recherche qui m'a beaucoup séduit. Et cela pour plusieurs raisons : d'abord le style maitrisé, une langue riche et classique, d'où émergent une grande sensibilité proustienne et une poésie... si vous permettez, fluvatile. Après avoir lu, de vous, quelques poèmes, je sais désormais pourquoi.
Vous avez su, de plus, avec un fin doigté y insérer de sublimes passages de La Recherche, choisis avec un grand bonheur : c'est une opération délicate, pour ne pas aboutir - comme trop souvent chez certains qui s'y essayent - à un placage maladroit qui ne fait que souligner la pauvreté du texte de l'auteur, jouxtant celui de Marcel Proust ; vous avez réalisé une osmose fluide entre les références à La Recherche et votre propre texte, où l'essentiel est ressenti, sans hiatus, une approche fluide profonde, intuitive ; l'autre approche universitaire, que j'expérimente aux conférences de Normale-Sup et du Collège de France où l'on dissèque tout, il ne doit pas manquer un bouton à la guêtre et la moindre inexactitude est rédhibitoire, d'où il ressort une certaine sécheresse, un manque de sensibilité.
Vous avez souligné la place primordiale de la musique dans La Recherche : " elle est cette âme paisible, désenchantée, mystérieuse et souriante qui survit à nos maux et semble supérieure à eux ". La Recherche, sans la réduire à la sonate de Vinteuil, bien entendu essentielle - car le phrasé chez Proust ne peut se comprendre sans sa connotation musicale, qui implique le rythme, tant à la lecture du livre que peut-être encore davantage à la lecture à haute voix, surtout si elle est faite par des artistes tels que Dussolier, Lonsdale, Lambert Wilson, Fabrice Lucchini ( je n'ai par contre, pas du tout apprécié Bernadette Lafont, même hors sujet dans le rôle de Madame Verdurin.  
Comme vous l'explicitez page 45 " La Recherche est le roman de la création artistique, les personnages n'apparaissant et ne se répétant qu'à la manière des mouvements d'une symphonie où les rimes et assonances qui fractionnent un poème". Autre aspect essentiel, la circularité chez Marcel Proust : " L'auteur a l'ambition de faire de sa Recherche une oeuvre d'art total, si bien qu'il la circonscrit volontairement dans une structure close qui englobe toutes les autres : celle du cercle qui marque la fin du temps linéaire et le triomphe de l'art sur la vie ".  Et plus loin : " Cette recherche, qui se referme sur elle-même, cet univers clos n'est pas sans évoquer la configuration d'un lac qui, lentement, déroulerait ses berges imaginaires dans une lumière déjà gagnée par les ombres du passé, temps retrouvé qui viendrait boucler le cercle parfait du temps perdu". Voilà une phrase dont j'aurais rêvé d'être l'auteur.
Vous avez, par ailleurs, une connaissance profonde de La Recherche acquise plus par le sentiment que l'intelligence - postulat très proustien - le coeur plus que la raison, réalisation d'un heureux équilibre entre le cerveau droit - la sensibilité - et le cerveau gauche - la raison. Vous avez certainement lu La Recherche, aimé, relu, oublié parfois, recherché, retrouvé l'essentiel que vous pensiez peut-être perdu dans l'érosion de l'oubli, mais qui était lové, si je puis dire, dans le disque dur de la mémoire ; vos réminiscences personnelles ( comme l'ont été dans La Recherche la madeleine, le tintement d'une cuillère, les pavés inégaux ) ont réanimé le passé enfoui sous les ans, comme le serait un château abandonné aux ronces et aux mûriers ( ce qui renvoie à Cocteau " La belle et la bête " que je revois encore avec un infini plaisir ) et ont conduit - grâce à votre talent certain et beaucoup de travail ( mais, miracle, qui ne se sent aucunement ) à ce  miroir des eaux qui représente comme une glace réfléchissante que vous tendez au lecteur que je suis et dans lequel je devine des prolongements insoupçonnés, des fulgurances inédites qui confirment - à mes yeux - ce que disait Pessoa : " La littérature est la preuve que la vie n'est pas suffisante ".

Pour conclure, je me permettrai d'évoquer des passages de votre livre que j'ai tout particulièrement appréciés. Remarquable avant-propos : le décor est planté, la présentation est faite de ce qui va être développé le long du livre, à la limite tout est dit : " Selon Proust, la littérature est la seule vie digne d'être vécue, car la seule en mesure de conserver ce qui fût, d'atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et mensongers des apparences et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel " ( Page 10 et 11 )
Et la métaphore fondamentale de la profondeur abyssale inspirée par l'eau : " C'est avec la même incertitude que je me suis plu longtemps à me pencher sur la surface du temps écoulé" - citation de William Wordsworth que vous faites figurer page 8. Vous avez cité également L'eau et les rêves de Gaston Bachelard, livre qui m'a beaucoup marqué, il y a très, très longtemps. Je le relirai. " L'eau seule peut dormir en gardant sa beauté" - écrit-il. J'ajouterais et les enfants très jeunes. Je suis déjà assez prolixe : je ne puis citer tous les passages que j'ai aimés : les pages essentielles, à mes yeux, de votre livre ( pages 110 - 111 et 112  ), l'évocation de Dostoïevski qui écrit qu'il n'y a pas de création possible sans la perversité qui est l'envers de la pureté et votre phrase à propos de sa mère : " il n'avait jamais été autant son fils que depuis qu'elle était absente et qu'il consacrait la sienne à raconter et sublimer la leur, à l'ouvrir à cette éternité de l'art que les ferait perdurer ensemble ". Qu'en termes élégants ces choses-là sont dites...


Et aussi ( pages 118- 119 ), la beauté de Venise identifiée aux robes de Fortuny portées par Albertine ( et pour lesquelles, je crois, il a demandé conseil à Oriane de Guermantes ). Je ne puis que vous citer ( page 126 ) pour expliciter ce que vous avez développé sous les titres évocateurs " Les eaux printanières ( Combray ), Les eaux amoureuses ( Balbec ), Les eaux crépusculaires ( Venise ), Les eaux réfléchissantes ( l'oeuvre ) : " Ce sont dans ces eaux printanières, ces eaux ruisselantes ou tendrement assoupies que parle le mieux la nature-enfant, qui n'a pas encore pris conscience que tout être est mortel. (... )  L'enfant Proust, retenu dans ce royaume des eaux, ne voit pas seulement éclore à leur surface la beauté des fleurs aquatiques, mais trouve dans leur présence des accompagnatrices silencieuses, des eaux claires au doux murmure, une nature en train de se contempler. Ces eaux sont devenues son double. Elles renvoient le penseur à sa pensée, alors que le penseur retourne à l'eau ses propres chimères et, qu'en ces moments rares, il perçoit, dans cette intimité recueillie, le long plaidoyer des choses qui se sont tues ".  ( page 17 )  Et page 126 : " Alors que la rêverie avait commencé devant l'eau courante d'un ruisseau, l'eau naïve d'un étang, s'était poursuivie devant les eaux silencieuses d'un lac, l'eau imprévisible, parfois violente de la mer, elle s'achève sous la treille assombrie au sein d'une eau ténébreuse qui transmet d'étranges et funèbres murmures ".  C'est la découverte de Venise, le début de la descente aux enfers :  " Venise hantée de spectres et de fantômes, concentre en elle toutes les douleurs ".

Ce que vous avez écrit sur Venise s'enchâsse avec bonheur dans les textes proustiens que vous citez. Dans ces eaux mêlées se détache pour moi le vue crépusculaire de Venise. Une digression, si vous permettez, le cinéma, avance-t-on, ne pouvait rendre en images la substantifique moëlle de La Recherche, Swann et  Le Temps retrouvé sont, à mon avis, passés à côté de l'univers proustien. Un seul metteur en scène - lit-on - aurait pu rendre l'esprit et la sensibilité de Marcel Proust : Lucchino Visconti ; il s'y est essayé, comme vous le savez, en a même écrit le scénario, que l'on peut se procurer, mais n'est pas passé à la réalisation. Donc, si Visconti a abandonné son projet, aucun metteur en scène n'aurait pu le mener à bien - prétend-t-on. Je m'élève en faux. Visconti l'a fait ce film : c'est Mort à Venise, certes sur une nouvelle de Thomas Mann, mais qu'importe ! Il n'y a pas un film plus proustien que celui-ci, qui n'est pas, contrairement à ce qu'affirment certains, un film sur l'homosexualité, mais une réflexion sur la beauté, la vie, la mort. Pour moi, un chef-d'oeuvre, l'admirable composition de Dirk Bogarde dans cette Venise mortifère où cohabitent la beauté et la mort - avec Senso - ses deux plus grands films.
Je pourrais poursuivre sur les références philosophiques de Marcel Proust, plus proche de Schopenhauer que de Bergson, approfondir les similitudes d'analyse entre Proust et Dostoïevski. Sur le personnage d'Oriane de Guermantes si séduisant de prime abord à Combray, mais qui se délite peu à peu, devient lisse et transparent, comme asexué ; est elle-même belle, Oriane ?, avec cette couperose, dont l'assortit férocement le narrateur à la fin de La Recherche, comme il règle de façon générale ses comptes avec ses personnages.
Ce sur quoi je n'ai pas encore insisté - et pourtant essentiel - c'est que l'adulte Proust avait su garder un regard d'enfant, cet éclairage unique, passager, que toute notre vie - à tout le moins pour certains - nous recherchons, cette fraîcheur originelle, mélange de découverte, d'élan, de curiosité, de poésie naturelle.... Je reviens encore à votre miroir des eaux ( page 140 ) : " Il est remarquable qu'après tant d'années de sacrifice et de souffrance, cet homme si seul et si malade ait pu conserver intacte sa faculté d'émerveillement. Proust n'a jamais cessé d'être un enfant ébloui ".
Vous constaterez comme moi que je ne suis que laudatif sur Proust et le miroir des eaux. Après deux lectures, dont la seconde en prenant des notes, je n'ai aucune critique fondamentale à formuler, pas de déception ou d'attente déçue par rapport à ce que le titre pouvait me laisser espérer ou, plus précisément, rêver. J'en suis conscient, mais c'est ce qui est venu au fil de la plume sans créer une construction artificielle.

 

Gérard FONDIMARE

 

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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 09:01

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Lors d'un séjour dans sa maison natale en Normandie, Aubin raconte à ses neveux les grands moments de son existence de médecin et missionnaire en Afrique. Après un service militaire consacré à soigner les malades dans les coins les plus reculés du sud algérien, diverses rencontres, dont celle d'un vieux Kabyle, vont l'inciter à devenir Père Blanc pour se mettre au service des autres.

 

" C'est au contact des populations - pour la plupart musulmanes - que l'amour de ma propre religion m'était remonté au coeur. En écoutant la voix du muezzin invitant à la prière, il m'avait plu de me re-souvenir de l'appel au recueillement et à l'office qu'est, dans le moindre village français, le carillon de l'église".

 

Ordonné prêtre à Carthage, il avait été, dans un premier temps, envoyé au Soudan pour y soigner les lépreux, puis au Kenya auprès des tribus Kikuyu et Massaï.

 

" Les Massaï appartenaient à ces rares populations qui avaient eu la bonne fortune de passer au travers des filets tendus par les Arabes, puis les Européens, qui faisaient d'eux un commerce lucratif, et, ayant survécu à leurs incursions, continuaient à promener inlassablement dans ces espaces solitaires, où surgissent inopinément un volcan, une montagne, un lac, leur orgueilleuse indépendance. Ils me séduisirent dès l'abord et comment en aurait-il été autrement ? Ils avaient pour eux la vaillance, la fierté, l'altière beauté, l'indéniable sagesse. Cette sagesse que je cherchais depuis que j'avais vu des peuples, aussi civilisés que ceux du continent européen, s'entre-tuer avec une sauvagerie sans pareille et employer leur intelligence, entraînée à tous les exercices de l'esprit, à inventer les armes les plus cruelles pour se détruire".

 

C'est au centre de soins de Manameru qu'Aubin va faire la connaissance de Moye, un jeune massaï de 15 ans, en phase d'initiation, que le laibon ( le chef religieux de sa tribu ) amenait au centre pour une blessure qui se révélera être sans gravité. Ce chef va charger le missionnaire d'apprendre à l'adolescent la lecture et l'écriture car - dit-il - ce garçon est exceptionnel. "Il sera appelé un jour à être le guide de sa tribu. (...)  Aujourd'hui, celui qui veut sauvegarder sa liberté doit être capable de la défendre, non seulement avec son courage et ses armes, mais grâce à son intelligence et à son savoir".

 

 

Je m'appelle Moye.
J'appartiens au peuple nomade des Massaï.
Aussi suis-je un adolescent sans pays.
Forêts, savanes, déserts se succèdent au rythme de mon pas.
Si rien n'entrave mon courage,
c'est que je suis murran autant que Massaï, ce qui signifie guerrier.
J'ai charge de protéger ma tribu et je ne baisse les yeux
ni devant l'homme vindicatif, ni devant le fauve redoutable.
Ma lance est contre ma cuisse,
ma chevelure enduite d'argile rouge.
Quand s'annonce un combat,
j
e bande mes muscles, affûte mon regard, même le temps n'a pas prise sur moi.
Arrête-t-on le flot de la mer, la force du vent,
le courant du fleuve, les convulsions du volcan ? Non !
Alors on n'arrête pas davantage la marche du peuple Massaï.
Ce peuple navigue avec le ciel,
où chaque chose est en mouvement.
C'est pourquoi notre pays est sans orée, et sans horizon,
et nos terres innombrables.
Elles s'étendent des montagnes jusques aux sables.
Les animaux de la création y demeurent,
les fleuves et les lacs y abondent,
les arbres les plus rares y étendent leurs ombrages.
Ici, la plaine ondule sous les bouquets de palmes,
alors que sur la cime la plus haute,
règne le dieu au visage impavide.
Il veille sur les étendues sans fin,
fait verdir les pâtures, naître les vents,
tomber les pluies qui étanchent la soif.
A l'heure du matin,
il donne aux guerriers force et audace,
aux vieillards, à l'heure

du soir, consolation et espoir.

Paroles de Massaï.

 

 

Mais un événement va soudain bouleverser les plans : le mariage raté de la douce Yankihi, jeune fille d'une tribu sédentaire kikuyu et de Noro, un Massaï ayant achevé son temps d'initiation, et remettre en cause les relations qu'Aubin entretenait avec cette tribu.

" Quelques jours plus tard, j'avais été réveillé au milieu de la nuit par des cris. La petite école, qui se trouvait en face de l'église et du dispensaire, brûlait et les flammes crépitaient plus violemment que des armes à feu. Malgré l'aide active de la population, rien n'avait pu être sauvé. Notre école avait été réduite en cendres".

 

A la suite de cet événement, Aubin sauvera Moye d'une péritonite et l'amitié entre le missionnaire et l'adolescent prendra une dimension tout autre, renforcée par le partage de faits surprenants. C'est ainsi que Moye sensibilisera Aubin au monde animal et lui permettra d'appréhender désormais l'Afrique comme une terre initiatrice qui remet l'homme dans la perspective de ses origines.

 

" Moye ne craignait nullement de traverser la savane de jour comme de nuit et de parcourir des dizaines de kilomètres - les nomades sont des marcheurs impénitents, mais, par prudence, surtout le soir, il tapait sur le sol des coups répétés avec sa lance ou son bâton de berger, de manière à faire fuir les fauves, ceux-ci ne s'attaquant à l'homme qu'en de rares occasions".

 

Parvenu à la fin d'un récit riche en aventures diverses, Aubin pourra affirmer à son auditoire que l'Afrique avait eu le mérite de le guérir des doutes que le monde occidental avait levés en lui :
" Son désert me rendit la foi, son silence, l'écoute intérieure, sa population, la ferveur, son monde animal, la joie."

 

En effet, les nomades ont su protéger les déserts, économiser la savane ; ils n'ont pollué ni les lacs, ni les fleuves, ni les mers. Et pourtant, aux yeux des sédentaires, les non sédentaires sont toujours coupables. Si bien que les Massaï, comme les Samburu, ces vagabonds, qui ne connaissent pas de frontières, ont été sommés de se sédentariser et de devenir cultivateurs. Ce n'est ni plus, ni moins, que l'obligation de choisir entre deux maux : creuser ou crever. Pour eux existe-t-il un pays où la joie cessera enfin d'être blessée ?

Ce treizième ouvrage se veut une ode à l'Afrique, à son passé, son avenir, ses montagnes, son ciel pur, son soleil, les grandes lignes de ses déserts, les flots d'azur qui la baignent.

Pour se procurer l'ouvrage sur internet, cliquer   ICI

 

Et pour consulter l'article que lui a consacré le site IDEOZ, cliquer   LA

 

 

Ce que la presse écrit :    

 

LES SIGNES POURPRES - RECIT AFRICAIN

 

 

Récit d'épisodes de la vie d'un Père Blanc, ce livre sort de l'ordinaire littéraire. Aubin,

médecin de formation, effectue son service militaire au Sahara alors français. Il y est

impressionné par l'envoûtante beauté du désert, par la personnalité des Touaregs et par

le dévouement des religieux (Pères Blancs ou Soeurs soignantes) au service des démunis.

Il est amené à prendre connaissance de l'oeuvre de Mgr Lavigerie; athée jusque-là, il

acquiert la foi et décide d'être prêtre. Après son noviciat, notamment à Carthage, il est

envoyé au Soudan, puis au Kenya. L'essentiel du livre porte sur ses rapports avec un

Masaï de haute lignée qu'il a sauvé d'une péritonite. Ce jeune homme lui fait connaître

son pays et ses hommes, la nature et ses animaux. Nous avons là des anecdotes, sur les

humains et sur les bêtes, très significatives. Au spectacle de cette vie, il est conforté dans

ses convictions. Livre original, empreint d'une constante spiritualité qui fait défaut la

plupart du temps aux écrits d'aujourd'hui.

 

Yves Naz  ( L'Algérianiste - N° 128 )

 

 

Lors d’un séjour dans sa Normandie natale, Aubin raconte à ses neveux les grands moments de son existence de médecin et missionnaire en Afrique. Après un service militaire consacré à soigner les malades dans le sud algérien, diverses rencontres, dont celle d’un vieux Kabyle, vont l’inciter à devenir Père Blanc pour se mettre au service des autres.

Ordonné prêtre, il va d’abord au Soudan pour y soigner les lépreux, puis au Kenya auprès des tribus Kikuyu et Massaï.

C’est là qu’Aubin va faire la connaissance de Moye, un jeune massaï de 15 ans, en phase d’initiation, que le chef religieux de la tribu amenait au centre pour une blessure en fait bénigne. Ce chef va charger le missionnaire d’apprendre à l’adolescent la lecture et l’écriture car - dit-il - ce garçon est exceptionnel.

Plus tard, Aubin sauvera Moye d’une péritonite et l’amitié entre le missionnaire et l’adolescent prendra une dimension tout autre, renforcée par le partage de faits surprenants. Moye sensibilisera Aubin au monde animal et lui permettra de regarder l’Afrique comme une terre initiatrice qui remet l’homme dans la perspective de ses origines.

Parvenu à la fin d’un récit riche en aventures diverses, Aubin pouvait affirmer à son auditoire que l’Afrique avait eu le mérite de le guérir des doutes que le monde occidental avait levés en lui : “ Son désert me rendit la foi, son silence, l’écoute intérieure, sa population, la ferveur, son monde animal, la joie.”

 

Voix d'Afrique

 

 

Armelle, je l’ai rencontrée sur Esprits Libres et quand elle a publié ce livre, j’ai eu envie de le lire pour me faire une idée de son travail d’auteur. Et, je n’ai pas été déçu car ce livre est très ambitieux, il aborde de nombreux problèmes concernant l’Afrique mais surtout son authenticité, sa spiritualité, son mysticisme qui sont comme un contrepoids à notre société de consommation. Bien sûr, ce livre ne peut pas faire l’unanimité car l’auteur prend position mais il a le mérite de soulever les problèmes et de mettre le doigt là où ça fait mal. Mais je l’ai surtout apprécié parce qu’il remet l’homme au centre du monde car dans le monde extrême, comme le désert, on est souvent seul face à ses vices et ses vertus, seul face à soi-même, seul face à son avenir ici et au-delà car l’au-delà commence déjà sur cette terre. 

Son désert me rendit la foi,

Son silence, l’écoute intérieure,                                           

Sa population, la ferveur,

Son monde animal, la joie. 

 

Sur le bord de la Touques, en Normandie, Aubin, missionnaire en Afrique, raconte sa vie, comment après la guerre, pour cicatriser les plaies et oublier les frustrations laissées par ce conflit sanguinaire, il partit pour l’Algérie exercer la médecine. Et, comment, au contact du désert et des Touaregs, il découvrit la spiritualité, la grâce, la foi et enfin la vocation qu’il transforma rapidement en apostolat par des études religieuses. Il fut alors envoyé en mission au Soudan où il dut faire face au conflit qui opposait déjà les peuples arabes du Nord aux peuplades noires du Sud, avant d’être envoyé au Kenya où il rencontra les Massaï et les Kikuyu que Karen Blixen avait déjà côtoyés quelques décennies auparavant.

 

A travers son récit, car Armelle présente son livre comme un « Récit africain », et non comme un  roman, parce qu’elle sait bien que la tradition orale est fondatrice de toute la culture africaine et qu’il faut écouter celui qui raconte et Aubin, à son tour, raconte l’Afrique telle qu’il l’a vue mais à travers un double regard. Celui du cardinal  Lavigerie qui exerça à Alger et qui rêvait d’une Afrique multiethnique, pluriculturelle mais chrétienne et un autre regard, plus distancié, plus acéré, plus personnel, qui scrute ce continent jusqu’au fond des âges pour y retrouver les peuples premiers qui sillonnent encore aujourd’hui le désert où les hauts plateaux rifains. Ce regard qui perce les âmes pour capter toute la spiritualité, tout le sacré qui résident encore dans ces peuples condamnés par la civilisation actuelle.

 

A travers l’histoire de ces peuples, Armelle évoque avec une certaine nostalgie l’Algérie chrétienne, non seulement française, mais l’Algérie étendue à l’ensemble du Maghreb au temps au Saint Augustin professait sur le continent et où la chrétienté rayonnait avant l’islamisation. Cette Algérie où les divers peuples berbères sont encore là pour témoigner de la culture pré-islamique et de l’existence d’une spiritualité qui a conservé sa pureté originelle. Mais à ce regard, je préfère le regard qu’Aubin porte sur le monde en marche, celui des Touaregs et des Massaï, qui perpétue l’Afrique des origines, l’Afrique authentique, vraie, sincère, l’Afrique révélatrice de toutes les vertus et de tous les vices de l’humanité, l’Afrique où  « tous les désespoirs et toutes les espérances sont possibles … »

 

Difficile de résumer ce livre petit mais extrêmement dense. On voit immédiatement qu’Armelle a déjà exercé ses talents d’essayiste car le récit est très argumenté et très didactique, il veut montrer, exposer, pour expliquer et ensuite convaincre. Le livre est indéniablement un plaidoyer pour l’Afrique qui aurait pu être mais qui n’est pas et qui ne sera certainement jamais, une Afrique comme celle que le Cardinal Lavigerie imaginait, une Afrique africaine mais chrétienne, humaniste mais pas forcément œcuménique. Mais derrière cette lecture un peu politique, il y a une lecture beaucoup plus spirituelle qui  s’encombre moins de considérations religieuses et qui s’intéresse plus au sacré et à la spiritualité. Une Afrique où l’essentiel est de croire, peu importe en qui ou en quoi, car de toute façon Dieu est en tout. Ainsi l’animiste nomade peut rejoindre le chrétien ou le musulman sans aucun problème et vivre avec lui dans une bonne intelligence. Oui, mais voilà quand Abel rencontre Caïn, quand Ouranos approche Chthonos, quand l’éleveur piétine les cultures du laboureur, la fille du Touareg ne peut pas vivre avec le fellah, la fille du Kikuyu repousse le Massaï et même le troupeau d’onyx répudie le jeune faon qui a été élevé par une lionne. L’intégration ne semble pas possible et chacun est condamné à vivre dans son clan.

 

C’est une vison un peu désabusée de cette Afrique pourtant si pure et si noble que nous livre Armelle, une Afrique qui sombre dans un certain chaos au rythme de la disparition de ses peuples premiers détenteurs des valeurs originelles du continent mais tant qu’il y aura des peuples en marche, il restera un espoir et la parabole de la lionne qui veut adopter une petite gazelle restera un rêve plausible, car « un jour le lion dormira avec l’agneau et l’homme deviendra le frère de son ennemi. »

 

Et si Armelle a été essayiste, elle a aussi été poète, et son écriture et son style ne l’ont pas oublié, tout est toujours juste et le texte reste toujours fluide et limpide même si le sujet est, par moment, un peu ardu. Je crois que je rangerais ce livre à proximité de ceux de Taos Amrouche qui a tellement bien parlé de la Kabylie de sa famille, de son statut de chrétienne algérienne, de sa vie de femme à cheval sur deux cultures ; mais aussi à côté de ceux de Malika Mokeddem qui a admiré ces hommes qui marchent sans cesse dans le désert, de ceux de Ngugi wa Tiango qui a si bien parlé de ces peuples de l’Ouest africain et de tant d’autres…
 

Denis BILLAMBOZ dit DEBEZED

 

Cet article a été publié par son auteur sur  plusieurs sites Internet dont Critiqueslibres, Ideoz, Mes impressions de lecture et Voir.ca  ( au Canada )


IL faut bien dire que nous n’attendions pas Armelle Barguillet Hauteloire, spécialiste de Proust, sur un tel sujet : l’histoire d’un missionnaire dans le Kenya des Massaïs. Le sous-titre des "Signes pourpres" est : « Récit africain ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Un roman qui, loin des sentiers battus de la grosse cavalerie littéraire française de la rentrée, révèle la part la plus secrète de notre nature. Nos motivations spirituelles et la lumière portée sur le tracé visible de nos vies.


Lors d’un séjour – une sorte de perm – en Normandie, Aubin, l’oncle africain, raconte à ses neveux comment, alors qu’il n’était qu’un jeune médecin dans le sud de l’Algérie française, il a rencontré Dieu. Inutile de dire que les neveux sont pendus aux lèvres de cet « aventurier » qui a rapporté dans ses bagages des souvenirs exotiques et des photos de ce Kenya, terre initiatrice qui remet l’homme dans la perspective de ses origines.


Le Kenya – et comment ne pas penser à Karen Blixen et à sa Ferme africaine – est un pays singulier où coïncident « les neiges éternelles et les essences tropicales, la savane épineuse et les marais de la mangrove, les lacs les plus larges et les fleuves les plus longs, les déserts les plus vastes et la faille de l’écorce terrestre la plus spectaculaire ».
Après l’Algérie et la découverte de l’oeuvre de Mgr Lavigerie (Aubin sera ordonné prêtre à Carthage), le jeune missionnaire sera envoyé un temps au Soudan, pour y soigner les lépreux, puis au Kenya auprès des tribus Kikuyus et Massaïs avec, pour commencer, la découverte de Nairobi dont le nom, en langue maâ, signifie « le commencement de toute chose, la source de toute fraîcheur ». Ce n’est pas une mission facile. D’abord parce que le Kenya vient d’accéder, après les horreurs des Mau-Mau, à l’indépendance. Ensuite parce que les Massaïs, s’ils ont eu cette chance de passer à travers les mailles de l’islam, ne sont pas des « clients » faciles et que leur animisme est profondément ancré dans leurs croyances. Dans sa mission, Aubin est assisté de deux soeurs infirmières, d’un frère enseignant et de deux jeunes prêtres.


Il va se lier d’amitié avec Moye, un jeune murran, à savoir un adolescent qui, au terme d’une longue et parfois cruelle initiation, deviendra un guerrier, en même temps qu’il fera la connaissance de Yankihi, une jeune Kikuyu. Les Massaïs sont d’origine nilotique, les Kikuyus d’origine bantou. Et il n’y a guère, c’est le moins que l’on puisse dire, d’atomes crochus entre les deux ethnies. Yankihi va pourtant épouser – Roméo et Juliette au Kenya – un autre jeune Massaï, Noro... Mais nous vous laissons découvrir les secrets de ce roman africain qui vient nous dire, au moment où nous désespérions un peu, que l’Afrique peut toujours inspirer de grands livres.
 

Alain SANDERS 

 

 

Bonjour Armelle,

 

 J'ai lu votre livre...magnifique, dont la lecture très agréable

m'a apporté une immense de joie!

C'est tellement singulier, quant à son thème que j'aurais

presque envie de lire "autre chose" de vous, par exemple le livre

qui se situe dans votre Normandie natale. Est-il encore publié?

 

Nous avons fait, en 2012 - 2013 un voyage de 9 mois

qui nous a amenés, en superbe point final en...Namibie.

Et votre livre a ravivé tant de souvenirs, quant à la faune sauvage!

Je connaissais de l'Afrique le congo (ex -français) et le Sénégal,

et de ce fait n'ai aucune idée de cette Afrique de l'Est

que vous dépeignez merveilleusement.

 

 On se demande, bien sûr, quelles sont vos sources, d'une telle

richesse !?  C'est un témoignage impressionnant, en effet, à propos

d'une Afrique déja un peu "disparue" (?) et c'est d'autant plus

émouvant. Les pages sur la faune, et cette histoire d' "adoption"

sont d'une très grande beauté, et tout à fait insolites.

    

 Par ailleurs, la personnalité du Cardinal Lavigerie m'a saisie,

de par sa profondeur et son "avant-gardisme" stupéfiant. (Sûr que

tous les missionnaires n'ont pas eu ce nécessaire comportement).

A des années d'intervalle, notre pape actuel ne renierait pas cet

homme, "habité" par l'Afrique, et surtout par son Dieu...

 

Marie-France Roger ( écrivaine )

 

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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 09:09

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Alors que l'on disait la culture française en perte d'influence de par le monde, le prix Nobel qui a été, attribué, il y a de cela quelques années, à un écrivain magnifique Jean-Marie Gustave Le Clézio, rend à la littérature de notre pays ses lettres de noblesse. Un auteur à lire d'urgence.

 

"Longtemps je restais là à regarder le mot étrange, sans comprendre, à moitié caché dans les hautes herbes, entre les feuilles de laurier-sauce. C’était un mot qui vous emportait loin en arrière, dans un autre temps, dans un autre monde, comme un nom de pays qui n’existerait pas."

 

Ecrivain solitaire et méditatif, timide et peu bavard, Jean-Marie Gustave Le Clézio rejoint les aspirations d'une époque au moment où celle-ci s'interroge sur le tragique de sa condition et découvre la sagesse des peuples anciens, plus proches de la nature et peut-être d'une certaine vérité. Face à la page blanche, cet écrivain solaire, dont l'écriture constitue l'aventure par excellence avoue : " Ecrire, c'est comme l'amour, c'est fait de souffrance, de complaisance, d'insatisfaction et de désir."


Ecologiste avant l'heure, préoccupé du sort de la planète et des multiples héritages de l'humanité, il dit encore : " J'ai cru longtemps que les mots pouvaient enclencher une sorte de frénésie ou de danse, puis je me suis aperçu que cette exaltation était plus grande quand elle était intériorisée. "


Ce marcheur, arpenteur de déserts, curieux et inquiet du monde, a voyagé sur tous les continents et passe aujourd'hui sa vie entre le Nouveau-Mexique, Nice et sa maison dans la baie de Douarnenez. Mais son inspiration se nourrit principalement de la fréquentation assidue des civilisations anciennes et de ses longs séjours auprès des peuples oubliés. E
n 1970, il s'immergera durant 4 années au milieu des Emberas, dans la forêt tropicale, à Panama. Il en sortira métamorphosé au point d'écrire :

 

" Cette expérience a changé toute ma vie, mes idées sur le monde et sur l'art, ma façon d'être avec les autres, de marcher, de manger, d'aimer, de dormir, jusqu'à mes rêves ".

 

Né le 30 avril 1940 à Nice, Le Clézio fait une entrée remarquée en littérature en obtenant le prix Renaudot avec son premier roman Le procès-verbal. Il avait alors 23 ans et venait d'achever des études de lettres et d'anglais et préparait un doctorat d'histoire. Dans cet ouvrage, il traduisait déjà le malaise d'une époque urbaine saisie par le vertige de la consommation. Mais après cette oeuvre proche du Nouveau Roman, le jeune le Clézio s'émancipe et trouve sa propre voie, dénonçant à travers ses ouvrages ultérieurs, les déviations d'une société matérialiste qui s'éloigne de ses valeurs essentielles. Ce seront Le déluge ( 1966 ) Terra Amata ( 1967 ), Les Géants ( 1973 ). Avec ce dernier ouvrage, il met un terme à sa période noire et inaugure une époque plus apaisée. Désert ( 1980 ) raconte l'histoire des hommes bleus d'une plume incandescente et les nombreux voyages, qu'il entreprend alors, ne vont plus cesser de l'inspirer. Il y aura ainsi Le chercheur d'or ( 1985 ) et Voyage à Rodrigues ( 1986 ), deux récits qui retracent la quête d'un grand-père entre les îles Maurice et Rodrigues, romans animés d'un grand souffle que j'ai particulièrement appréciés.


Dès sa jeunesse, il a considéré la littérature comme sa première exigence et écrira dans L'extase matérielle : " La beauté de la vie, l'énergie de la vie ne sont pas de l'esprit mais de la matière". Aujourd'hui à 68 ans, auteur d'une cinquantaine de livres et d'innombrables articles, l'Académie Nobel l'a salué " comme l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle au-delà et en dessous de la civilisation régnante".

Son père étant anglais et sa mère française, il est bilingue mais écrit en français, peut-être par opposition à la colonisation par les Anglais de l'île Maurice où émigrèrent jadis ses ancêtres bretons.


" Pour moi qui suis îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite".

Dans la plupart de ses ouvrages, il dit avoir accès à la réalité uniquement par le langage qui contient tout. Par ailleurs, l'écrivain s'attache à une réflexion sur la relation entre langage, vérité et réalité. Mais il reste méfiant envers ce qui ressemblerait à un système de pensée. C'est, par vocation, un éclectique qui préfère se référer à une  mosaïque de pensées qu'à un système quelconque. Intéressé par les mythologies, il est aussi un homme du voyage, un nomade, ainsi que pourrait l'être un Oedipe moderne. Il s'est libéré progressivement de l'angoisse du monde contemporain par une sorte d'exil permanent, celui d'un chevalier qui le conçoit comme l'acte métaphysique de la conquête du monde. Sa complexité, la magie de son verbe, sa quête sincère de l'homme en ce qu'il a d'authentique et de meilleur en ont fait un écrivain original, un magnifique ciseleur de mots, dont la question fondamentale, celle qui sous-tend toute son oeuvre pourrait se résumer ainsi : comment penser la diversité et la mondialité sans rompre l'unité et rester au service de l'homme ?

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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