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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 09:05

1266336675_633596__wince_.jpg  Le Sphinx de Giseh  

 

 

Le voyage commence dès le survol, depuis Roissy via Le Caire, des Alpes, de la baie de Naples, de la Méditerranée. La vue des montagnes enneigées, des côtes découpées dans la lumière du soir assure la rupture avec le quotidien et, ce, dans une bienheureuse apesanteur. Naviguer au-dessus des nuages avant de naviguer sur les vagues, quelle meilleure transition ! Mais avant de rejoindre notre bateau à Sharm-el-Sheikh pour une croisière en mer Rouge, nous nous sommes accordés 3 journées au Caire, ville tentaculaire, bruyante, poussiéreuse, dont seuls le musée et les monuments environnants de Saqqarah et de Giseh sauront nous séduire. Cette mégapole semble la proie d’une constante effervescence, labyrinthe de rues et de ruelles qui s’entrechoquent, de quartiers poussés au hasard d’une démographie galopante, où l’on surprend à tous moments des scènes cocasses : des jeunes gens assis sur les capots des voitures quand la place vient à manquer à l’intérieur, cyclistes remontant les avenues et même les autoroutes à contresens, les ânes et leurs fardeaux mêlés aux voitures les plus modernes dans un bruit discordant de klaxons et, toujours, ce spectacle anachronique d’une femme voilée jusqu’aux yeux qui traverse les rues son portable à l’oreille. Aujourd’hui, il n’y a pas moins de 20 millions d’habitants au Caire, la plupart tassés dans les bidonvilles ou les immeubles insalubres aux façades lépreuses. Une grande misère y règne, sans nul doute, mais comment gérer un pays de 72 millions d’âmes quand 4% seulement du territoire est habitable - soit les abords du Nil - le reste étant occupé par le désert arabique, libyque et celui grandiose du Sinaï. On peut se poser la question de savoir s’il n’était pas préférable de vivre ici du temps d’Aménophis III ou de Ramsès II, il y a quelques 3600 ans plutôt que de nos jours dans une surpopulation, une pollution et une circulation qui enlèvent beaucoup d’attrait à cette capitale. Nous découvrirons plus tard que le long des canaux d’irrigation proches du Nil où vivent les agriculteurs qui possèdent tous, depuis Nasser, leur lopin de terre et bénéficient de 3 récoltes de céréales par an, la situation n’est guère plus enviable. Sans être malheureux, nous assure notre guide local, ils s’accommodent d’une existence incroyablement primitive au milieu de leurs bêtes, à même la terre battue et parmi leurs immondices qui jonchent chemins, villages, cours d’eau, le plastic étant parvenu jusqu’ici, hélas ! Ces images ne peuvent manquer de frapper le touriste éberlué à la vue des splendeurs des sites archéologiques et le charme indéniable des berges du Nil et stupéfait du contraste qui existe entre ces beautés insurpassables et la misère endémique, la violence rampante que l’on perçoit à tout instant, ce qui oblige la police a être omniprésente et le voyageur à se plier à des contrôles militaires permanents sur les routes. Il est compréhensible que le gouvernement égyptien tienne à veiller sur le tourisme, qui est l’une des ressources principales du pays avec le canal de Suez et le pétrole exploité dans le Sinaï, mais cela gâche un peu le plaisir de la visite.

 

Tout est différent en Jordanie, où nous nous rendrons au cours de notre croisière. Ce pays évolue dans une relative sérénité, bien qu’entouré de nations qui ne sont pas de tout repos, entre la Syrie au nord, l’Irak au nord-est, l’Arabie Saoudite au sud et sud-est, Israël et la Palestine à l'ouest, ce qui ne le met nullement à l’abri d’un embrasement mais qui, grâce à la politique pacifiste du roi Hussein poursuivie par son fils Abdallah, optant l’un et l’autre pour la neutralité, a fait d’Amman, sa capitale, un refuge propice aux investissements et assure à ce petit pays, sans ressources pétrolières, une existence honorable et l’éclosion d’une élite cultivée et assez francophone.
Il n’en reste pas moins vrai que Le Caire fascine, ne serait-ce que par les trésors que recèlent son musée, la nécropole de Saqqarah et l’ensemble funéraire de Zoser, enfin par l’énigmatique visage du Sphinx de Giseh et les trois pyramides de Kheops, Khephren et Mykérinos disposées en diagonale, de façon à ce qu’aucune ne cache le soleil aux deux autres. Le spectacle qui s’offre au visiteur est certainement l’un des plus beaux que la main de l’homme ait pu concevoir. Sans aucun doute, ces œuvres gigantesques ont été édifiées par une civilisation qui croyait en la permanence des choses, le contraire de la nôtre centrée sur le profit et l’éphémère. Le même émerveillement nous saisira, lorsque ayant embarqués sur notre bateau à Sharm-el-Sheikh, nous ferons escale au port de Safaga pour nous rendre, à travers le désert arabique, à Louxor, l’ancienne Thèbes, où s’étend le domaine monumental de Karnak, dont les dimensions sont stupéfiantes. Un monument qui pourrait contenir Notre-Dame de Paris toute entière et dont l’hypostyle continue à défier les siècles et à susciter les hypothèses les plus folles, car comment des hommes sont-ils parvenus à poser sur les colonnes de 23m de hauteur des travées de 450 tonnes ? On a cru, à tort, que les pharaons avaient eu recours à des esclaves. Cette thèse n’est plus retenue de nos jours, tant il est vrai que des hommes maltraités et humiliés n’auraient jamais été en mesure de réaliser des monuments pareils, des fresques, bas-reliefs, statues, frises etc. d’une telle perfection. Non, il s’agissait d’ouvriers, d’artisans, d’artistes, qui travaillaient sur les lieux plusieurs mois par an, en dehors des moments de crue du Nil, avaient leurs villages, y demeuraient avec leurs familles et bénéficièrent de leurs propres tombes, puisque l’on a retrouvé, proche de la vallée funéraire des rois et des reines, la vallée des ouvriers où ils étaient inhumés selon les rites en vigueur à leur époque.


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                 Une felouque sur le Nil

 

Revenus à Safaga, nous ré-embarquons pour nous rendre en Jordanie, très précisément au port d’Aqaba, le seul que possède ce pays, en longeant l’étroit golfe qui sépare l’Arabie Saoudite de la presqu’île du Sinaï. De part et d’autre, les berges sont superbes, abruptes ou sableuses puisque viennent y mourir des déserts et qu’au loin se dessinent les vagues minérales de roches couleur ocre qui ont donné à la mer son nom de «  mer Rouge ». Au coucher du soleil, les paysages flamboient, tandis que le bateau navigue dans une eau corallienne et cristalline, la plus salée et la plus chaude de la planète, ce qui a fait d’elle le paradis des amateurs de plongée sous-marine. Aqaba est lié au nom de Lawrence d’Arabie qui, à la tête d’une troupe de Bédouins, vint déloger les Ottomans réfugiés dans le Qasr - le Fort - construction massive datant du XVIe siècle qui avait pour fonction de protéger les pèlerins qui se rendaient à la Mecque. La défaite de la garnison, qui s’en suivit, marque le début de la marche victorieuse vers l’indépendance et la naissance de l’actuel royaume de Jordanie. L’intérêt principal de notre escale est de nous permettre de nous rendre sur les lieux les plus prestigieux du pays : le désert de Wadi Rum, considéré à juste titre comme le plus beau du globe, et à Petra, le complexe monumental plusieurs fois mentionné dans la Bible, qui abrita la civilisation disparue des Nabatéens.


Comment décrire Petra sans user de superlatifs, tant l'émotion est au rendez-vous, lorsque débouchant du Siq étroit qui y conduit, on découvre soudain le monument que l’on nomme le Trésor, un temple funéraire taillé dans la roche et sur la façade duquel le soleil fait chatoyer les couleurs. L’envoûtante beauté de ce monument et sa position scénographique laisse littéralement bouche bée et notre émerveillement est amplifié par son état de conservation presque parfait. Aujourd’hui encore quelques familles de Bédouins sont établies dans l’aire archéologique de Petra : ce sont eux les actuels habitants de la ville pourpre. Car l’antique capitale nabatéenne avec ses rochers multicolores, ses gorges profondes et ses extraordinaires structures sculptées dans le grès il y a deux mille ans, s’étend sur une zone très vaste, au croisement de plusieurs défilés. Elle fut élevée au rang de capitale pour des raisons de sécurité par ces peuples de marchands : bien cachée dans la montagne et difficilement accessible, elle constituait un refuge idéal. La possibilité de rejoindre rapidement la mer Rouge favorisait les échanges avec l’Arabie et la Mésopotamie, alors que la piste qui traversait le Néguev vers Gaza assurait l’accès à la Méditerranée.

 

 1266422854_498__wince_.jpg   Petra - le trésor                        

 

 

Après Petra, ce sera le lendemain, en jeep, une longue randonnée dans le désert de Wadi Rum, paysage féerique et étendue lunaire absolument grandiose, qui, durant des siècles, a permis de relier l’Arabie à la Palestine. Cela peut paraître incroyable, mais c’est une région où les sources abondent, si bien que ce désert était une étape obligée pour les caravanes qui transportaient les épices et l’encens du royaume de Saba aux portes de la Méditerranée. De nombreuses inscriptions rupestres témoignent d’une occupation humaine dès le paléolithique. Célèbre pour ses rochers aux formes surréelles, sculptés par le vent, le Wadi Rum est aussi un symbole de l’indépendance nationale jordanienne. En effet, pendant la Première Guerre mondiale, les troupes commandées par le colonel Lawrence ont planté ici leurs tentes avant de se lancer à l’assaut de la forteresse d’Aqaba occupée par les Turcs. C’est ici également que l’agent anglais écrivit ses mémoires «  Les sept piliers de la sagesse », où il dresse un tableau épique de la beauté sauvage de ces paysages parmi les plus beaux du monde, et que fut tourné le film de David Lean qui retrace son épopée. Les yeux emplis de ces visions exceptionnelles, et après une tasse de thé et quelques dattes offertes par des Bédouins, nous regagnons notre bateau pour une ultime navigation vers notre point de départ : Sharm-el-Sheikh.


Depuis cette station balnéaire sans autre intérêt que la plongée, nous avions programmé la visite d’un dernier haut lieu : le monastère Sainte Catherine dans le Sinaï. Le plus petit diocèse est en même temps le plus ancien monastère chrétien connu et aussi la plus riche collection d’icônes et de manuscrits précieux. Ce fut l’impératrice Hélène, mère de l’empereur Constantin, qui, impressionnée par la sacralité des lieux, commanda l’élévation d’une chapelle à l’endroit où se trouvaient le puits de Moïse et le buisson ardent. Plus tard l’empereur Justinien ordonna la construction d’une forteresse qui incluait l’édifice de Sainte Hélène. Le couvent est habité, de nos jours, par une trentaine de moines de confession grecque orthodoxe et abrite également une mosquée, car les moines avaient demandé au VIIe siècle la protection de Mahomet, alors simple bédouin ( on voit encore le manuscrit signé de sa paume de main ), face aux dangers que faisait peser sur eux la présence arabe dans la péninsule, si bien que cette Mosquée a eu comme avantage de les protéger de l’occupation ottomane des siècles suivants et de garantir leur indépendance. La grandeur solitaire du Sinaï se révèle d’une spectaculaire beauté. Peu d’êtres humains y vivent. A part les villes de la côte, la Péninsule n’est habitée que par une poignée de Bédouins qui subsistent grâce aux palmiers dattiers et au lait de leurs chèvres et de leurs brebis. Le désert appartient au loup et au renard, à l’aigle et à la gazelle, et aux touristes attirés par la grandeur de cette terre biblique. C’est ainsi que parvenus, après cette dernière visite, au terme de notre voyage, nous reprendrons l’avion à l’aube du lendemain afin de regagner une France sous la neige et livrée aux derniers frimas d'un long hiver.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1266426964_jordanie-egypte-740__wince_.jpg    Le mont Moïse dans le Sinaï

 

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 08:53

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La grandeur et la beauté de Saint-Pétersbourg, sauvées par la Providence des cataclysmes du XXe siècle, sont inséparables de la splendeur  des résidences d'été des empereurs de Russie proches de la capitale. Ces ensembles constituent des merveilles artistiques et personnalisent l'activité, les goûts, les prédilections des monarques qui avaient choisi d'y résider. L'ensemble de Peterhof, avec ses palais, ses fontaines, ses cascades et ses jardins est intimement lié à la personnalité hors du commun de Pierre le Grand qui avait élu ce lieu à cause de la proximité de la mer, face à la Suède son ennemi.


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En effet, Pierre le Grand avait décidé de faire construire Peterhof afin de surveiller les travaux de Cronstadt, son futur arsenal, sur l’île Kotline. Par la suite, il envisagea d’amplifier le projet d’origine et d’établir un domaine comparable à Versailles qui l’avait tant impressionné lors de son séjour en France en 1717. Il chargea d’ailleurs un français Jean-Baptiste Le Blond d’en élaborer les plans et ensuite de surveiller la construction du Grand Palais. La merveille, que représente le parc, le palais principal et les bâtiments annexes dont Marly, Monplaisir et le pavillon de l’Ermitage, eut à souffrir de la guerre de 39/45, du fait de sa proximité avec la ligne de front. En 1944, soixante dix mille arbres avaient été abattus dans le parc et seuls subsistaient les murs du Palais. Les travaux de restauration commencèrent dès la fin du conflit, à partir des documents, photos et dessins nombreux que l’URSS possédait toujours. Il fallut 20 ans pour redonner à Peterhof sa splendeur d’antan, mais le résultat est stupéfiant.

Il était une fois un tsar qui avait une haute idée de son pays pour lequel rien n’était ni trop grand, ni trop beau. Il fallait qu’à l’égal des autres rois et empereurs d’Europe, Pierre le Grand ait à offrir à son immense empire, non seulement une capitale - Saint-Pétersbourg - qui jetait un défi à la nature, mais un palais capable de rivaliser avec ceux qu’il avait admirés hors de ses frontières. Ce tsar bâtisseur, souverain omniprésent, marin infatigable, travailleur acharné, qu’aucune tâche ne rebutait, souhaitait présenter à ses visiteurs un monument en mesure d’incarner les transformations qui s’opéraient en Russie et une résidence maritime d’apparat. Car Peterhof est tourné vers la mer. Cette résidence est comme un balcon glorieux surplombant le golfe de Finlande et affrontant de loin l’ennemi d’alors : la Suède. A Peterhof, l’eau est le dominateur commun, celui qui conjugue les innombrables tours et détours de l’architecture paysagère et c’est à ses fontaines et à leur système hydraulique unique qu’il doit sa renommée. Le rêve est tout d’abord un rêve d’eau. Elles surgissent de partout et de nulle part, eaux scintillantes des cascades qui, ce jour-là, s’irisaient sous l’ardeur des rayons solaires en une apothéose aquatique.


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Ici les eaux s’approprient l’espace en des formes et variations diverses, si bien que dans ce parc de 102 hectares elles jaillissent comme des soleils, des champignons, des gerbes de fleurs, des pyramides, tandis que leur bruit cristallin évoque le chuchotement d’une paisible conversation. Le clou est bien entendu la Grande Cascade ornée de statues et de bas-reliefs occupée en son centre par la fontaine de Samson déchirant la gueule du lion, allégorie en l’honneur de la célèbre bataille de Poltava, où l’armée commandée par Pierre Ier mit en déroute celle du roi de Suède Charles XII le 27 juin 1709, jour de la saint Samson l’Hospitalier.

 

Depuis le château, la vue est féerique et porte jusqu’à la mer en une succession de plans, l’eau se déversant de vasques en vasques pour composer un véritable spectacle, où le chant des fontaines et le murmure des flots s’unissent en un hymne solennel. Pour le tsar, la grandeur de son empire fut son unique souci, celui auquel il sacrifia toutes ses forces et s’obligea parfois à une dureté implacable. «  Lorsqu’on a assuré la sécurité de l’Etat face à ses ennemis, il convient de s’efforcer de conquérir pour lui la gloire par le moyen des arts et des sciences » - écrivait-il peu de temps avant de mourir. Initiateur de la Russie moderne, il porta ses efforts sur le maintien des positions russes en Baltique et eut à cœur de fonder une capitale - Saint-Pétersbourg - capable de rivaliser avec les grandes cités européennes. En même temps, il dotait son pays d’un port sur la Baltique destiné à contenir la menace suédoise et à devenir « une fenêtre sur l’Europe » correspondant à sa puissance.


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                          Monplaisir

 

Or cet homme, qui avait tant d’orgueil pour sa patrie, se plaisait à vivre simplement. Chez lui le marin et le guerrier l’emportaient sur le monarque. La rusticité lui convenait mieux. A Peterhof, il n’occupa que rarement le Grand Palais réservé aux fêtes commémoratives et aux réceptions. Il préférait se retirer à Monplaisir, une demeure aux proportions modestes dont le toit, en forme de tente, rappelle ses goûts hollandais, de même que les innombrables parterres de tulipes, qu’amoureux de ces fleurs découvertes lors de son voyage européen, il dispersa à l’envi dans ses jardins et qui étaient en pleine floraison fin mai lors de notre voyage. L’architecte Le Blond prit part à la construction de ce pavillon, ainsi que le sculpteur Bartoloméo Rastrelli et le peintre François Pillement. La galerie et les salles renferment une précieuse collection de peintures, on parle de 200 tableaux, une première en Russie initiée par le tsar en personne. On sait qu’il transmettra son goût de collectionneur à sa fille Elisabeth (1741 - 1761 ), cultivée et poète à ses heures et que, plus tard, Catherine II suivra son exemple et réunira, avec le soutien de son conseiller et favori Potemkine, la collection fabuleuse d’objets rares et de toiles de maîtres que l’on admire aujourd’hui au musée de l’Ermitage.

 

Où que l’on soit et d’où que l’on regarde, Peterhof éblouit. L’intimité et la grandeur s’y côtoient et l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de l’architecture des jardins ou de celle des palais, de la grâce des pavillons délicatement posés sur les eaux ou des parterres de fleurs aux teintes vives, de la paisible et grandiose ordonnance des lieux ou de l’immensité qui ne cesse de vous captiver. Quant au Grand Palais, qui fut profondément remanié sous le règne de Elisabeth par Rastrelli, il resplendissait de l’or de ses coupoles et de sa statuaire en cette matinée printanière. L’architecte et décorateur italien fit élargir l’édifice de Pierre en y ajoutant de chaque côté des galeries couvertes aboutissant à deux pavillons à étage : celui de la Chapelle et celui des Armoiries. A l’intérieur, de nombreuses salles furent transformées à leur tour par Catherine II qui entendait marquer son passage et dont on sait les goûts classiques alors en vogue dans toute l’Europe. A Peterhof règne sur 360° l’art, le luxe et la beauté et l’on ne peut que s’émerveiller de l’immense travail des restaurateurs qui surent retrouver les gestes, le savoir-faire et la patience des artistes et artisans de jadis. Belle preuve, qui aurait conforté Fedor Dostoïevski, que la beauté demeure et peut renaître ainsi des cendres et des larmes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


autres articles consacrés à la Russie :

 

Saint-Pétersbourg ou le songe de Pierre

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg

 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été

 

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 07:48

1152996590_verticalite.jpg    Le temple d'Apollon

 

 

Ce serait dommage de visiter la Grèce et d'oublier Delphes, ce sanctuaire panhellénitique dédié au dieu Apollon et dressé comme un amphithéâtre au pied du Mont Parnasse, tourné vers les eaux azurées de la baie d'Itéa.

 

" Et dès qu'on atteint le pied des deux Phédriades, on a en face de soi quelque chose qui a l'air d'être la faille des failles : les deux roches que sépare une gorge effrayante, étroite et inaccessible... C'est là, le long de la gorge, là où les deux roches se rejoignent que sort, de manière tout à fait imprévue, l'eau la plus cristalline : l'eau de Castalie, la célèbre fontaine où tous, prêtres et pèlerins, se lavaient avant d'entrer dans le temple."


Chr. Karouzos

  

 Le " nombril du monde ", ainsi fut baptisé le lieu à une certaine époque. Dès la plus haute antiquité, ce site escarpé qui se dresse à une altitude de 500 à 700 mètres, bénéficiant d'une situation panoramique exceptionnelle sur les flancs du mont Kirphis, la gorge de Pleistos, la plaine d'Amphissa, la mer presque toujours tranquille de la baie d'Itéa et, par delà le golfe de Corinthe, sur les montagnes infinies du Péloponnèse - fut un sanctuaire vers lequel accouraient des foules immenses, autant pour consulter l'oracle que pour participer aux jeux pythiques.


Delphes, déjà occupé à partir du troisième millénaire avant J.C., parce que ses montagnes et ses plaines arrosées par les sources permettaient à l'homme de subsister avec ses troupeaux, connut son apogée vers le VIIIème siècle avant notre ère. C'est à cette époque que l'on trouve les premiers témoignages sur le culte d'Apollon. Dans les vers d'Eschyle, nous apprenons de la bouche de la Pythie qu'à Gê, la mère des dieux, succéda sa fille Thémis, puis son autre fille Titanis Phoibè qui donna son nom à Phoibos Apollon, alors qu'un hymne homérique nous raconte comment Apollon fonda son premier temple, après s'être rendu maître des lieux, en tuant Pythô, le dragon femelle, qui veillait sur la source sacrée. Apollon rendait les oracles dans le sanctuaire de Gê par la bouche de la Pythie, assise au-dessus de l'ouverture d'une crevasse, d'où l'esprit s'exhalait. Les premiers prêtres d'Apollon furent des Crétois, originaires de Cnossos. L'oracle acquit très vite une grande réputation, non seulement dans le monde grec, mais dans tout le monde connu d'alors. Des nomades barbares envoyaient des émissaires pour consulter l'oracle et offraient de nombreux présents. Au début, l'oracle n'était rendu qu'une fois l'an ; ensuite, à la vue de l'affluence considérable de visiteurs, il fonctionna le septième jour de chaque mois.

 

Les Grecs aimaient les oracles. Peuple curieux et impatient, ils voulaient tout savoir, même l'avenir. L'énigme leur plaisait, elle exerçait la subtilité de leur esprit ; mais ils aimaient aussi la pompe et l'éclat des fêtes. Platon trouvait pour ces solennités un motif social : "Les dieux, disait-il, touchés de compassion pour le genre humain, que la nature condamne au travail, lui ont ménagé des intervalles de repos par la succession régulière des fêtes instituées en leur honneur." Les Grecs goûtaient si bien cette raison, qu'ils multiplièrent les intervalles au point que les temps de repos égalaient presque les temps de labeur. On comptait à Athènes plus de quatre-vingts jours de l'année consacrés aux  fêtes et aux spectacles.

La Pythie était généralement une femme d'âge avancé qui, dès qu'elle entrait au service du dieu, abandonnait mari et enfants. Elle s'installait à l'intérieur de l'enceinte sacrée et se rendait, dès l'aurore, à la source Castalie pour s'y purifier, puis, en procession, les membres du culte se dirigeaient vers l'adyton du temple. Là, sur un trépied, qui était sensé être le trône d'Apollon, la Pythie s'asseyait et rendait ses oracles, tandis que les prêtres allumaient le feu qui servirait au sacrifice rituel. Les consultants formulaient leur demande oralement ou par écrit et l'un des officiants en donnait lecture à la Pythie, qui, le plus souvent, ne savait pas lire. Ses réponses dictées par l'esprit du dieu Apollon pouvaient être obscures ou ambiguës, si bien que chacun des destinataires les interprétaient ensuite selon sa convenance personnelle. L'un des exemples les plus fameux est la prédiction que l'oracle fit à Crésus, roi de Lydie. Celui-ci avait demandé s'il sortirait vainqueur d'une guerre contre les Perses. L'oracle répondit : " Si Crésus traverse l'Halys, il détruira un grand royaume ". Crésus interpréta la prophétie à son avantage, fit la guerre et fut vaincu. Tous comprirent alors ce que l'oracle voulait dire : qu'en déclarant la guerre aux Perses, Crésus détruirait son royaume. Et ils reconnurent qu'une fois encore l'oracle avait eu raison.

 


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           Delphes, vue d'ensemble 

 

La renommée de l'oracle fut bientôt telle dans le monde grec et barbare que la plupart des princes d'alors n'entreprenaient rien avant d'être venus à Delphes, par voie de terre ou de mer, pour le consulter. Le roi Midas alla jusqu'à envoyer son trône royal comme gage de sa vénération à Apollon. C'est ainsi que l'on commença d'édifier les trésors, petites constructions en forme de temple qui s'élevèrent le long de la Voie Sacrée conduisant au temple d'Apollon, et dans lesquelles les chefs ou les cités entreposaient leurs offrandes.
Quant aux jeux pythiques, ils avaient lieu tous les huit ans et donnaient droit aux vainqueurs de faire élever leur statue et de la voir  figurer à l'intérieur de l'enceinte. Les festivités duraient sept jours. Le premier jour était consacré au sacrifice de trois taureaux ;  lors du deuxième se déroulait une procession et on offrait en sacrifice cent taureaux ; le troisième, on devait manger, lors d'un banquet, la chair des victimes de la veille ; le quatrième jour commençaient les concours lyriques et dramatiques ; le cinquième et le sixième étaient voués aux épreuves du stade ( courses hippique et de chars, lutte, course de vitesse, lancement du disque, saut etc. ), enfin les concours gymniques se tenaient le septième et dernier  jour.

Le site archéologique de Delphes continua de vivre, d'une certaine manière, à l'époque byzantine et à l'époque moderne. Un monastère de la Dormition de la Vierge s'élevait sur les ruines de la palestre du gymnase et fut détruit par les Français pour les besoins des fouilles. La zone sacrée était alors le village de Kastri qui fut transféré à son emplacement actuel et rebaptisé Delphes. Parmi les premiers archéologues qui effectuèrent des fouilles, il faut citer Otfrid Müller et son disciple Ernst Curtius. Les Américains et les Allemands demandèrent l'autorisation de fouiller, mais c'est finalement l'Ecole française d'Athènes, dirigée par Théophile Homolle, qui l'obtint en 1891 et les fouilles systématiques commencèrent en 1892. Par chance, le site et le musée n'eurent pas à souffrir de la guerre de 39-45, ni de l'occupation.

Peu de lieu dont émane une telle impression de grandeur. Le paysage lui-même est majestueux, amphithéâtre de montagnes ouvert sur le large horizon de la mer, avec les pentes vert sombre des cyprès et des oliviers. La puissance qui se dégage, l'émotion que l'on éprouve sont intraduisibles.

 

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        Le temple d'Athéna Pronaia

  

Le génie de l'homme s'est inscrit au burin sur chacune des pierres, tatouage évocateur et sublime laissé par le temps sur la terre noire. Depuis l'emplacement du musée - qui rassemble des trésors, dont la statue en marbre d'Antinoos, le favori de l'empereur romain Hadrien, et l'Aurige ( conducteur de char ) l'un des chefs-d'oeuvre de l'art grec ancien, vêtu d'une longue tunique cérémonielle comme il seyait à ceux qui prenaient part à des rites solennels, car tous les concours  -dans les grands sanctuaires de l'Antiquité - avaient un caractère sacré. Dans son attitude, toute de noblesse, rien de concret n'exprime la joie de la victoire. Aucun sentiment fugitif, nul geste intempestif, mais la sérénité olympienne de l'immortalité - Donc, depuis l'emplacement du musée, on ne cesse de gravir les paliers successifs qui mènent au temple d'Apollon par la Voie Sacrée, puis au théâtre qui avait la capacité de recevoir 5000 spectateurs, enfin au stade.

 

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                                Le stade
 

C'est là que j'ai éprouvé l'impression la plus vive. Nous étions seuls mon mari et moi, le reste du groupe n'ayant pas souhaité, par la chaleur, affronter le sentier très escarpé et la dénivellation importante. Le silence régnait dans la lumière d'or de cette fin de matinée. Sur la longue piste sableuse bordée par les gradins, on pouvait imaginer les chars s'affrontant lors des courses, les cris des spectateurs massés de part et d'autre, et rarement lieu ne m'a émue à ce point. Il y a 28 siècles qu'ici des hommes commencèrent à écrire l'histoire du monde, dont nous leur sommes redevables aujourd'hui encore, une histoire qui a placé l'art et la culture au sommet des valeurs humaines, développé une réflexion profonde sur l'Etre et le Divin, vu naître la philosophie et les mythes qui ont fondé la culture occidentale actuelle et, à travers le temps, transmis un message d'intelligence et de civilité insurpassable.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La Crète éternelle

 

La Crète entre réalité et légende

 

La Crète minoenne ou l'histoire revisitée par la légende

 

Le Peloponnèse

 

 

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 08:14

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Sommes-nous condamnés à ne rien pouvoir dire de ce que nous aimons le plus ? interroge le poète Yves Bonnefoy dans "L'improbable", résumant par ces mots le difficile pari qui justifierait la tâche et l'existence même de la poésie. En effet, pas de lieu moins délimité que le sien. Si elle est de toute évidence ce chant de l'homme et du monde, c'est-à-dire inflexion, résonance, retentissement, elle ne peut prétendre désigner et décrire, circonscrire et expliciter, monopole dévolu aux seuls scientifiques. Le dédoublement de la personne est au centre de l'expérience poétique, il est aussi la raison de sa condition tragique en nos temps modernes. Qu'est-ce qui, en définitive, la grève de son désir d'habiter le monde ? Tout en aspirant à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées, la poésie, en s'opposant au langage commun, s'isole indéniablement. Le philosophe Kierkegaard  l'avait compris lorsqu'il notait que " la vie d'un poète commence par une lutte avec la réalité toute entière". D'autre part, en modelant le langage dans le sens émotionnel, la poésie façonne la présence d'un être plus complet dans la présence d'un monde plus réel. Voilà donc le défi qui ne cesse de se poser à elle. Gaétan Picon écrivait à propos des poètes de l'après-guerre, que cette génération était divisée entre "la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire". Ce qui prouve que la poésie de la première moitié du XXème siècle avait le souci du signifié et était encore en quête de l'origine du signifiant.

 

Mais il ne suffit pas de se distancer du réel pour devenir poète. Le poète n'est jamais, ne sera jamais qu'un transfuge, quelqu'un qui, à partir de ce réel, élabore un réel différent, une sorte de surréel, afin de restituer aux choses ce que le visible leur dérobe. " Je fais mon métier d'oiseau ", avoue joliment Lionel Ray dans l'un de ses poèmes. Alors que Verlaine se demande plus explicitement : "Qu'est que je fais en ce monde ? "et qu' André Breton s'étonne : "Qui vive ? Est-ce vous ? Est-ce moi ?" Ainsi, poursuit Lionel Ray, d'une oeuvre à l'autre, se trouve renouvelée, dans l'urgence et l'inquiétude, la question qui justifie la poésie : celle de notre identité, celle de notre rapport au monde.



Je t'imagine refermant sur toi
volets et fenêtre, et tu vois.
Et ce que tu vois est un monde jamais
effleuré, pas même du coeur.
Avec un soleil plus vif, un savoir sans nom :
tu es dans une île profonde, au large du temps.


( Un château défait )



Cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de précision, car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. La poésie se fait au mot près. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai ; le mot ne peut céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème. C'est, pour cette raison, que nul poème ne peut être complètement hermétique ( l'énigmatique n'étant pas obligatoirement l'obscur ) - nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité.  "Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit,  transmettre quelque signification intelligible." - souligne Raïssa Maritain dans "Sens et Non-Sens en poésie".



Il s'ensuit que le poème ne se forme et n'existe que lorsque le sens intelligible est là. Et si l'expression poétique est réellement signifiée, elle ne le sera que grâce à la beauté, tellement l'énoncé de l'intuition poétique reçoit de celle-ci son rayonnement. Ne faut-il pas ré-inventer sans détruire ? A cet égard, ne confondons pas rêverie et songe. La rêverie n'est jamais qu'une falsification du réel, de manière à ce que le réel s'identifie à nos aspirations. Ainsi rêvons-nous de faire un voyage, de gagner au loto. Alors que le songe est autre. Il sous-tend une re-création, tout à la fois rénovatrice et prémonitoire, et s'il est source qui assoiffe, il se veut puits qui étanche cette soif.



Mais s'il en est ainsi des vrais poètes, qu'en est-il de ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabricant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui reste en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparait un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et éclatées en un véritable désordre structurel.


Depuis deux décennies, la vague déferlante de la nouvelle poésie, appelée NovPoésie, telle un rouleau compresseur très médiatisé fausse les repères et tente de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté. Ainsi se présente-t-elle sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle, égarant le lecteur dans un fatras détestable. Un exemple pour vous faire sourire : " Huile machine,/ de l'huile machine,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer." - et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé, pour les éditer, une maison prestigieuse et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Le poète et philosophe Michel Deguy, parmi d'autres, s'est élevé contre cette fumisterie et a rappelé que la valeur poétique était centrée sur la pensée. En effet, la poésie est bien l'un des langages de l'esprit et, ce, malgré le courant amorcé dans la seconde moitié du XXe siècle qui a donné naissance à l'écriture automatique ( ce qui a permis à un grand nombre de personnes de se croire poètes ), mais, par chance, cette écriture n'a pas tardé à succomber sous le double poids du pesant et de l'inconcevable. Il est vrai aussi que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier, d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile.

 

Mais, contrairement à ces faiseurs de mots qui se repaissent du jeu narcissique de l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Le public ne s'y trompe pas. Si la NovPoésie amuse une intelligentsia parisienne branchée, elle est boudée par le lecteur, lassé de tomber sur des ouvrages illisibles. Il en résulte aujourd'hui   que la poésie traverse une crise sans pareille, qui pourrait lui être fatale, si des voix discrètes et émouvantes, ici et là, ne s'élevaient pour faire ré-entendre le chant des profondeurs. Tendons l'oreille, accueillons cette poésie en péril dans ses catacombes, aidons-la à se relever dans les pans de nuit de l'imaginaire. Pour vous en convaincre, je vous livre ces quelques vers du poète Marc Alyn, qui seront ma conclusion : 

Or le poète n'est-il pas entre tous celui qui délivre
Cette phosphorescence, cette buée de mots à venir
Circulant dans les eaux souterraines
Fusant du dedans gris de l'arbre jusqu'à la galaxie des feuilles?
Or le poète n'est-il pas celui qui affirme
Que les choses ne sont que l'ébauche des choses
Que la matière exige d'être corrigée par l'esprit
Et qu'il manque un corps à cette âme ?

 



Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE



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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 07:47
Profil de la nuit, un itinéraire en poésie

 

 

Il y a longtemps que je souhaitais réunir l'ensemble de mes poèmes depuis " Terre Promise"  jusqu'au " Coeur Révélé " dans la perspective vers laquelle ils tendent tous, sans que j'en ai été pleinement consciente au moment où je les rédigeais. J'étais alors motivée par une aspiration qui aimantait mon écriture, tout en provoquant, soit une tension, soit un certain abandon, car en poésie les choses sont toujours téléguidées par l'émotion. Le poète ne cherche nullement à expliquer sa démarche, moins encore à la justifier. Il laisse libre cours à son improvisation, à sa sensibilité, à cette ferveur qui l'invite sans cesse à défricher la nuit pour y découvrir des germes de clarté.

Baudelaire disait que " le poète est un enfant qui se souvient". Je serais plutôt tentée de dire qu'il est celui qui n'en finit pas - non de revisiter son enfance - mais de la ré-inventer. Tant il est vrai que la poésie me parait s'associer naturellement aux origines du monde. Avec elle, on revient en permanence aux sources.

 

Profil de la Nuit regroupe dans une édition soignée, sur papier velin, les poèmes de Terre Promise, du Chant de Malabata et de Je t'écris d'Atlantique, auxquels s'ajoutent ceux de Profil de la Nuit  et du Coeur Révélé avec, au final, une méditation sur la poésie et le pourquoi de la chose poétique.

Aujourd'hui, dans le monde déchiré et chaotique qui est le nôtre, le poète, dont la voix semble couverte par les bruits, a plus que jamais son importance. Supplions-le de vivre, réservons à celui qui se tient chancelant dans le temps fragile la place qui lui revient, ne laissons pas en déshérence un monde sensible que néglige volontiers une époque trop exclusivement guidée par l'essor des nouvelles techniques. Le poète parait, ô combien démuni ! face aux audacieuses convictions des hommes de sciences. Son avenir, si nous lui en accordons un, est d'oser assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension.

Mais n'attribuons pas à la poésie plus que ce qu'elle peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage, parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la "merveille", c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Extraits :

 

Le sommeil a posé sur moi son aile tiède,
l'oiseau déserté le chemin où j'avance en grelottant de fièvre.
Ce sont partout des cris éperdus de bêtes traquées dans leur nuit.
Rien ne viendra comme je l'appréhendais.
La vie fut si cruelle à apprendre, la réalité si difficile à accepter.
Je désignerai les emblèmes qui morcellent la terre
et m'installerai avec des gestes de jeune reine
dans la lumière de ce lieu élu.
Partout la voix des morts s'entend encore.
C'est un murmure qui monte et s'évapore avec la buée du clair matin.
Il n'y a plus de ligne pour raccorder le temps, épars comme les eaux.
Aucun reflet ne désigne l'ombre qui s'éloigne et se dissipe.
De la nuit à la nuit,
quelle couche étrangement humaine garde la forme imprécise de l'amour ?

( ... )

Ton ombre est restée prisonnière des saules
dans la nuit musicale où les ténèbres parlent à mon oreille.
Le temps a mis en gerbes ses moissons,
disjoint les pierres qui jaunissent au soleil.
Tout avait commencé, ainsi tout va finir,
le vent comme la pluie scelleront en nos mémoires de tragiques espoirs.
Nous saurons un matin nous éveiller ensemble,
sans rien attendre de l'empire des songes,
nous tisserons notre destin
qui nous fera aigle ou colombe.


 

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" Lire la poésie d'Armelle Barguillet Hauteloire, c'est d'abord se surprendre à remuer les lèvres jusqu'à déclamer à haute voix des séquences de mots et de phrases. Impossible de se contenter de susurrer des textes d'une telle richesse de sonorité et d'images. Dans " Le Chant de Malabata", la grâce est au rendez-vous, la langue retrouve l' inspiration musicale du Cantique des Cantiques :

"Ma fiancée, mon amante, / plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue, / plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe, / à ma langue plus suave que grain de coriandre... "

Au-delà de" la parole incandescente" de cette musique océane, qui fait de chaque stance une aquarelle de la pensée-émotion, l'auteure nous livre sa vérité sur l'état de ce monde :

" Il y avait eu une fête / et les hommes n'avaient laissé / que des débris de regards et de voix... / ... Ne comptez pas sur moi / pour rire de l'infâme drôlerie des chosesavec déploiements de gorge / gloussements et borborygmes. / N'y comptez pas, l'heure est trop grave".

Imprégné d'une profonde spiritualité, le poète a senti et compris là où le philosophe ânonne et le théologien tâtonne :

" Voilà que le fleuve Espérance s'est tari. / Nos âmes sont sèches et l'eau de l'esprit vient à manquer".

Mais Armelle Hauteloire n'est jamais plus émouvante que lorsqu'elle célèbre l'amour :

" Deviner ton pas quand tu viens, / quand tu pars, le supporter qui s'éloigne, / à chaque instant te découvrir, / te rejoindre en chaque pensée, / dans l'aube qui se défroisse, / ô songeuse espérance, / ne point laisser place à l'angoisse."

Comme elle l'écrit elle-même à propos du poète en général, qui ne cherche pas à " décrire le réel, mais à le faire apparaître autrement", ainsi sa parole "creuse et oscille à la lisière mouvante du visible et de l'invisible". Cela s'appelle la grâce poétique.

 

     Jean-Yves BOULIC    ( Ecrivain, journaliste )

 

                                            Ouest- France du lundi 13 mars 2006


" Le démon ( dans le sens socratique du terme ) de l'écriture a tôt saisi Armelle Barguillet Hauteloire. Son premier recueil de poèmes " Terre Promise" date de ses vingt ans. Dans la suite, des spicilèges poétiques remarqués par la critique et couronnés de plusieurs prix : Incandescence, Le Chant de Malabata, Je t'écris d'Atlantique et Cantate pour un monde défunt. Sans compter, aux éditions Clovis des ouvrages pour la jeunesse et un essai sur Proust ( un second Proust et le miroir des eaux - joli titre ! - est annoncé aux éditions de Paris) .

Le présent recueil, sous-titré Un itinéraire en poésie, rassemble les textes les plus significatifs écrits entre 1956 et 2004. Il permet de mesurer l'élévation de la pensée et la profondeur de la quête, quête de soi, de l'autre ( des autres), de Dieu enfin qui lui donne son sens. Tout du long, un souffle, une vibration. Un rythme parfois haletant que permet l'usage du vers libre et qui rappelle parfois le verset claudélien. Une ferveur qui faisait écrire à Jean Guitton : " J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore."

Si la poésie contemporaine hésite entre pédantisme abscons et mièvrerie, si elle est, pour cela même, réduite à la portion congrue dans les catalogues d'éditeurs et boudée par le public, Armelle Barguillet Hauteloire a l'immense mérite de lui redonner une âme. Elle renoue avec la création au sens le plus noble, consciente que l'expérience poétique et l'expérience mystique entretiennent entre elles des liens de parenté. Car, dit-elle, "on crée moins pour faire une oeuvre que pour être dans la Création". Voilà pourquoi Profil de la nuit vaut d'être savouré et médité. "

 

        P.L. MOUDENC

                                     Rivarol du vendredi 28 avril 2006

 

Et plus précisément sur  Le chant de Malabata, épuisé dans les autres collections et repris intégralement dans  Profil de la Nuit :

 

" Ce poème d'une soixantaine de pages, apprécié en 1986 par Pierre Seghers et Jean Guitton, couronné par l'Académie française, a été revu par son auteur. Poésie sans doute mûrie d'expériences - chaque jour Armelle peut écrire face à la mer, la mer inépuisable, passion de son mari breton - lissée, gommée d'échos culturels ou rhétoriques trop voyants. Et si l'on glisse encore sur certains, notre bonheur à lire, à chanter à mi-voix cet Oratorio est déjà là. Quel chant d'amour intense ! Et qui, sinon la Femme, pouvait s'écrier, Vénus cosmique et intime : " Ainsi serai-je sur ta couche, / comme une amphore sur les sables, / inépuisable de promesses. " Si Claudel avait connu Armelle, eût-il donc affirmé : " la femme est la promesse qui ne peut être tenue " ?
Et puisque l'oeil écoute, le texte prend alors toute sa respiration, sobre, suggestif, puissant, déployant son énergie spirituelle pour nous enlever, nous élever, nous ravir. On pense au Poème de l'été de Claudel, cette féminine Cantate à trois voix, plusieurs fois mise en scène en plein air, dans un cadre arboré, c'est-à-dire en situation.
Mais ici le conditionnel n'est pas de mise. Le chant de Malabata est une oeuvre de foi intense. On devine un long travail intérieur, comme d'un bâtisseur de temple. Face à l'auteur, le critique restera toujours profane. En effet, Malabata chante ( son ) épouse, (sa ) soeur. On ne saurait confondre cette "Tant aimée" avec la femme-enfant d'une Invitation au voyage. Une voix aux vibrations mystiques court sans interruption tout au long de ce Chant. Les consonances orientales du nom ( Malabata ) rappellent, avec d'autres occurences, le pathétique Sakountala que Camille Claudel puisa en 1888 d'une légende indienne. Mais :

 

" La voix de ma soeur monte profonde, suave, charnelle.
  Voix si longtemps attendue,douce comme une promesse,
  La folie me saisit et je pleure à l'appel simple de son coeur. "

 

Car le tragique multiplie ses variations : l'amer exil, la solitude... fer de lance sur ma chair, la rupture criée, l'attente d'une muse qui conduise et fleurisse le pas. On y rencontre la fiancée biblique du Cantique :

 

" Ma fiancée, mon amante,
  plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue,
  plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe,
  à ma langue plus suave que grain de coriandre ... "

 

Des images de sacre, de fête nuptiale, avec chants d'épithalame : " En toi est mon jardin, / en toi est mon enfance ". Puis Malabata se lamente : homme mutilé, il a rendu au Seigneur une épouse " dont la chair comblait sa chair très à vif ". Que reste-t-il au héros, sinon de s'accomplir en " mystiques fusions " ? On croit entendre la Muse qui est la Grâce. L'être féminin supplié n'est-il pas à la fois la Muse, la Grâce, la Sagesse, l'Epouse, la Soeur... l'âme même, cette anima incarnée dans la parabole claudélienne ? Au début était l'angoisse. Vinrent les épreuves, l'amour, la mort. Et voici, après le consentement à l'esprit-amour, où je ne sais quelle Grâce, l'apaisement suprême, dans une sorte d'euphorie finale : " La poésie est devenue ma terre promise. / Mon chant a sur mes lèvres un goût de miel. "
Les connotations le montrent à l'évidence. Armelle fait revivre la fiancée du Cantique des Cantiques. Claudel eût-il aimé cet accomplissement trop parfait, d'ailleurs trop chargé de possessifs ? La pratique poétique peut-elle servir de religion ? Délivrance aux âmes captives ! Oui, mais l'écriture y suffit-elle ? La terre promise, par définition, n'est-elle pas toujours à l'horizon, plus sur le seuil que sur les lèvres ? N'est-ce pas cette incessante épreuve que nous dicte la Fiancée initiatrice quand elle murmure le terrible envoi : " Fuis, mon bien-aimé, fuis " ?
Armelle n'ignore pas cette échelle de Jacob . Déjà, elle a franchi bien des écueils. Suivons-la et nous habiterons ensemble quelque chose - espaces, éléments, êtres... - de cosmique. Ici, nul placage des "Vents " ou des " Amers " d'un Saint-John-Perse. On perçoit le vécu d'une tonalité claudélienne, cette tension et extension de l'être - dans tous les sens du terme. La structure même, d'ailleurs, n'est pas sans rappeler la grande tragédie grecque, dans ses alternances : récitant, choeur, monologue des personnages, stances... Mais ce grec est baptisé. D'emblée le choeur introduit à la dimension primordiale ou biblique :

 

" L'homme leva son visage,
  vit le soleil à son zénith
  et cet éclat le blessa cruellement aux yeux."

 

L'aveugle, ni Oedipe, ni Icare, a compris la loi vitale : " l'essentiel est invisible pour les yeux ". C'est pourquoi il passe de midi - zénith - à minuit, en s'agenouillant sur le sol. C'est pourquoi on entend le chant exploser : " Eclatez frontières, / élargis-toi, terre, / arrondis tes flancs comme une mère puissante ... ". Très vite, le lecteur est entraîné dans la ronde des étoiles et au sein des eaux. Dans ces eaux primordiales où tiennent notre genèse et notre renouveau. L'espace se transforme alors en une énergitique.
Ces chants, éclaboussés parfois de termes exotiques, parfois précieux, font toutefois échapper à la rhétorique des versets, aux grandes houles systématiques. Du cosmique et de l'intimisme à la fois. Les images, les éléments, les mots lourds et charnels sont aussi portés par les creux, les attentes... et soulevés. Par là peut infuser l'Esprit. Par là je puis me laisser atteindre.
Poétesse inspirée et croyante, Armelle a pressenti pour nous l'accession à l'ultime langage. Ce chant, humblement, n'est qu'un seuil. Incessamment, au coeur, se tisse une question, l'essentielle interrogation de notre commune destinée : " vers quelle théophanie ? " 
Ceux qui, nombreux, recherchent la vraie vie, loin des médias, des surfaces - panem et circenses ! - vous remercient Armelle. Nous vous reli ( e ) rons au quotidien, si nous voulons scander le chant de l'angélus - quand il a résisté aux pétitions citoyennes et vertes de l'anti-bruit. Car votre Oratorio reste avec nous - il se fait tard - moins pour garder mémoire que pour vivre en mémoire.

 

Michel BRETHENOUX  ( Agrégé de lettres, professeur, membre de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, membre de la société Paul Claudel ) )

 

 

" Je dirai l'écho proprement musical qu'a laissé en moi la lecture de ces grands versets où me semble se déployer la genèse de l'homme tout autant que celle du poème. Je vois en MALABATA l'incarnation du Poète au sens grec, celui qui re-crée le monde en le célébrant ".


                                                    Pierre SEGHERS

" J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore " 

                                                   
                                                     Jean GUITTON


" L'auteur n'hésite pas à créer et animer un mythe, comme le fit autrefois Patrice de la Tour du Pin, pour mettre en scène une ascension spirituelle. Elle réussit à gagner ce difficile pari en évitant les écueils de l'emphase et de la sentimentalité. Armelle Hauteloire utilise une langue très musicale d'inspiration classique, sur un ton lyrique et chaleureux". 


                                                     Georges SEDIR

" L'auteur perpétue un lyrisme, un souffle, une anima qui tendent assurément à se perdre dans notre temps d'hyper-intellectualité. Mais j'ajouterai ceci : la qualité pour moi de ce texte n'est pas seulement dans son déroulement harmonieux, mais dans cette sorte de paradoxe que l'élévation de la pensée et du sentiment se garde de déboucher sur un langage trop philosophique et s'accompagne au contraire d'une expression limpide, simple, transparente. Le poète réussit l'équilibre entre la pulsion et l'ordre, la passion et la raison, l'écologie du coeur et l'économie du langage". 


                                                     Guy CHAMBELLAND

 

"Voici construit comme un office religieux avec Prologue, Graduel, Antienne, Stances, Final, le livre sacramentel de l'amour humain, transcendé, magnifié par le chant lyrique du don mutuel, prolongé bien au-delà du temps où il s'accomplit. Car il ne s'agit pas ici d'un recueil présentant des poèmes réunis pour constituer un ensemble, mais d'un ouvrage bâti dans sa totalité sur une ligne de pensée bien établie, sur des données terrestres et métaphysiques qui en constituent, de la première à la dernière page, la trame, l'armature, l'ossature... Ouvrant la porte à une vision plus vaste de l'amour, qui englobe à la fois le vouloir humain et le dessein divin, en une fresque lyrique où " les mots de la tribu " ont pris cette fois encore, leur sens le plus pur et le plus exaltant. "

 

                                                    Jehan DESPERT  ( Les nouvelles de Versailles )


" Il y a dans cette sorte de saga de l'âme quelque chose du souffle qui anime le Lamartine de " La chute d'un ange " mais aussi de la méditation du Vigny de " La maison du berger ", le tout baignant dans un lyrisme proche de St John Perse. Parfois, l'auteur a des accents de ferveur dignes du " Cantique des Cantiques " et il faut la louer à une époque où l'érotisme le plus vulgaire envahit tout, d'avoir su évoquer la rencontre de Malabata et de la Femme avec une admirable pudeur. C'est elle qui donne la vision d'un amour nouveau, en invitant l'homme et la femme à dépasser ensemble " leurs visions éphémères ". Et cela donne naissance à cette magnifique recréation de la salutation angélique que je tiens pour ma part pour un des points culminants du livre. Oui, ce poème révèle une grande élévation de pensée, une spiritualité profondément inspirée, servies par une sensibilité qui se traduit, à la fois, par la musique des vers et par le foisonnement des images, nouvelles et belles. "

 

                                                    Raoul BECOUSSE ( poète, écrivain et critique )



"Nous sommes très loin ici d'un divertissement léger ou précieux. LE CHANT DEMALABATA est parole inspirée, haute incandescence, rumeur de ciel entrouvert (... ) Par quelle intuition profonde, éblouissante, Armelle Hauteloire a-t-elle pu exhumer ce chant d'amour somptueux qui ressemble à une épopée de l'âme humaine ? La grâce est au rendez-vous de sa poésie. Sa langue rejoint celle du Cantique des Cantiques et du Château de l'âme de Thérèse d'Avila. Lisez ce grand texte à haute voix. Tendez l'oreille. Sa musique vient de très loin." 

 

                                    Jean-Yves BOULIC  ( journaliste à Ouest-France et écrivain )

 

"En main vos ouvrages. Restez personnelle si cela fait partie de votre inspiration. Surtout si cela doit donner d'aussi beaux fruits que LE CHANT DE MALABATA et CANTATE POUR UN MONDE DEFUNT. Ils sont parfaitement contenus par la mesure et l'élévation du ton, avec ces accents contemplatifs, ce mouvement inflexible - qui empruntent par moment à l'épique - les purifient du rauque accent personnel. Au demeurant, la poésie peut être élégiaque ou rester au bord de l'élégie, avec plus ou moins de saisons et d'oiseaux migrateurs. C'est un genre à part entière de grande mémoire. Nos joies et nos peines méritent d'être exhaussées. Par le rythme réglé sur le sentiment qui nous apprend à être triste. L'esprit dominant toujours comme un bon navire sur la vague. Par l'espérance aussi qui nous prépare à être des enfants de la Promesse. La poésie peut être prise de nostalgie pour reconstituer le mythe primitif, en deçà de la diaspora des formes culturelles. Affaire d'équilibre. Les dangers (dont vous êtes heureusement indemne)  : sans doute la confusion, la capture". 


                                                        Francis JACQUES

                                    (Professeur émérite à la Sorbonne - Philosophe )
 

" La nuit, les peurs enfantines, le vent, l'éclair, le foyer clos, la luxuriance des sèves, les parfums entêtants inspirent Armelle Hauteloire. Elle est le poète des sensations, des mouvements, des chuchotements à  " quelque oreille si réellement cosmique et attentive". De Terre Promise ( 1959 ) à Incandescence ( 1983 ) et Le Chant de Malabata ( 1986 ) un sens éveillé de l'accueil des choses dans un lyrisme envoûtant".  

 
                                                        Robert SABATIER

                              (  Histoire de la Poésie française - XXe siècle - Tome III )

  

Ce poème a fait l'objet d'une lecture sur Radio-Courtoisie dans l'émission de Pascal Payen-Appenzeller et d'un spectacle au château du Barry de Louveciennes en 1986

Poème cité dans l'oeuvre du philosophe Francis Jacques " L'arbre du texte " ( Vrin 2007 )

 

Profil de la Nuit - Collection L'Etoile du Berger - Ed. Atelier Fol'Fer - Novembre 2005 

 

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 08:55

1263815505_hotel_danieli_venise_6.jpg       Hôtel Danieli

 

 

Elle les a inspirés presque tous, les poètes et les écrivains, venus des quatre coins du monde pour que leurs mots disent à leur tour ce que cette muse unique au monde ne pouvait manquer de leur dicter. La littérature vénitienne commença, il y a plus de sept siècles, dans une geôle génoise : c'est là qu'en 1295 Messire Marco POLO, citoyen de Venise, croupit en attendant sa libération et trompe son ennui en couchant par écrit le récit de son épopée en Orient qui le mena jusqu'à la cour du grand Khan, empereur des Mongols. C'est ainsi que naît " Le livre des merveilles ". Depuis lors, les écrivains vont se suivre sans se ressembler, fascinés par la cité et les mystères qu'ils y devinent. On pourrait presque - parodiant le titre d'un récent ouvrage - écrire  "Venise ou la tentation de l'écriture". Chacun d'eux aura sa propre vision de la Sérénissime. Ainsi DANTE, fasciné par celle infernale de l'Arsenal, PETRARQUE séduit par les institutions et la beauté de la cité des eaux, un mirage qui tient ses promesses, COMMYNES ébloui par le Grand Canal et ses palais qu'il décrivait : " la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée ". Il est vrai que le mirage vénitien a de quoi enflammer l'imagination. Peu de temps après lui, MONTAIGNE sera saisi par le spectacle de la place Saint-Marc, l'ARETIN qui, arrivé à Venise en 1527 et tient son nom de sa ville natale Arezzo - y rédigera et y fera imprimer " Le maréchal " et "La courtisane" qui figurent parmi les comédies les plus réussies du XVIe siècle. L'ARETIN sut, en effet, utiliser de manière vivante la langue dite " vulgaire" et la mettre au service d'une indéniable liberté de pensée et d'action. C'est à partir de cette époque que Venise devient un centre important de l'édition du livre, ne comptant pas moins de plusieurs centaines d'éditeurs auxquels, désormais, une foule d'auteurs vont proposer leurs manuscrits.


Mais c'est plus précisément le théâtre qui passionne les Vénitiens. Il y a pléthore de spectacles et presque tous sont des produits du cru. Son plus illustre représentant sera Carlo GOLDONI, auteur prolifique, qui introduit dans la tradition populaire son sens aigu de l'observation et ses personnages hauts en couleurs, comme son " Arlequin, valet de deux maîtres " qui peut être considéré comme l'exemple type du divertissement vénitien de l'époque. Un autre orfèvre en la matière sera Giacomo CASANOVA ( 1725 - 1798 ) qui, entre deux rendez-vous galants, trouvait le temps de rédiger d'intéressantes mémoires, tandis que GOETHE viendra y rêver un moment mais préférera Rome à la Sérénissime et que SHAKESPEARE y mettra en scène son Othello et Le marchand de Venise.


L'ère du libertinage achevée, c'est une Venise tout différente, passée aux mains des Autrichiens après le traité de Campoformio ( 1797 ) que les romantiques vont découvrir. La cité des merveilles est à l'abandon, les splendeurs des siècles précédents sont oubliées, les lampions de la fête permanente éteints, Venise est exsangue. Mais cette cité funèbre n'en reste pas moins attirante. CHATEAUBRIAND y vient en 1806 et écrit : " que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque passèrent ". Lord BYRON, qui y séjourna plusieurs années et y mènera une existence fort tapageuse, fera passer dans son oeuvre, principalement dans Childe Harold et Beppo, la noire et magnétique poésie de la cité lagunaire. Les Anglo-Saxons, qui se plaisent, lors de leur voyage d'études artistiques, à faire halte à Venise, seront nombreux à la décrire. Ce sera le cas d'Elisabeth et Robert BROWNING, de Charles DICKENS et, plus particulièrement, de l'historien d'art John RUSKIN qui, le premier, dans Les pierres de Venise, disserte longuement sur l'architecture gothique de la ville. Madame de STAEL trouve Venise éblouissante, George SAND, qui y vit des amours tumultueuses avec Alfred de MUSSET à l'hôtel Danieli, nous plonge dans la douceur des clairs de lune sur le Grand Canal, comme le fera Théophile GAUTIER. TAINE et STENDHAL, ainsi que les frères GONCOURT, ne seront pas en reste pour écrire des pages élogieuses sur les incomparables beautés de Venise et de sa lagune, alors même que Henry JAMES avec Les carnets d'Asper Jorn et Les ailes de la colombe l'élève au rang de mythe littéraire. Quant à Gabriele d'ANNUNZIO, il lui consacrera quelques-unes de ses plus belles pages.


   
D'autres verront la mort s'y profiler. C'est BALZAC qui, en 1837, écrit : " cette pauvre ville qui craque de tous côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe ". Ce thème de l'inévitable disparition sera repris par BARRES et ZOLA, ce dernier notant que ce qui a fait sa force, son isolement au milieu des flots, fera demain sa faiblesse et sa mort. Et nous en venons à  La mort à Venise, titre du roman de Thomas MANN, celui qui communique au plus haut point ce sentiment de lente désagrégation. La quête funèbre de Gustav von Aschenbach illustre un des aspects de Venise les plus sombres et les plus désenchantés.


Plus proches de nous, à l'aube du XXe sicle, on croise dans les calli le souvenir de Marcel PROUST dont j'ai déjà parlé ( voir mon article : Proust à Venise ), Henri de REGNIER ( L'Altana ou la vie vénitienne ), André SUARES ( Voyage du condottiere ) Ezra POUND ( Cantos ), Ernest HEMINGWAY ( Au-delà du fleuve sous les arbres ) qui aimait séjourner dans l'île de Torcello ou consommer un montgomery ( cocktail à base de martini ) au Harry'bar au bord du Grand Canal. Il y a d'autre part, parmi les célébrités, James HADLEY CHASE ( Eva ), Daphné du MAURIER ( Ne vous retournez pas ), Paul MORAND, l'homme pressé qui ne dédaignait pas de s'y attarder ( Venises ), Marcel SCHNEIDER ( La fin du Carnaval ), Hugo PRATT ( Fable de Venise ), Frédéric VITOUX ( Charles et Camille ), André Pieyre de MANDIARGUES et Philippe SOLLERS, sans oublier Jean d'ORMESSON et La douane de mer, qui ne passe pas une année, je crois, sans aller y ressourcer son imaginaire. La belle ne manque pas d'admirateurs, elle que certains ont vu pareille à un vaisseau à demi englouti dans les eaux, d'autres comme une inépuisable et impérissable inspiratrice à laquelle ils ne cessent de rendre vie et jeunesse par la grâce et la ferveur de leurs mots.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 08:33

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Cette belle phrase de Michel Serres me semble particulièrement convenir en un moment où le monde se pose tant de questions essentielles et attend de nous tant de réponses  fondamentales : "Faisons la paix avec nous-même pour sauver le monde et faisons la paix avec le monde pour nous sauver nous-même."

 

En été, c'est le soir que la mer est la plus belle. Elle a tant absorbé de lumière, qu'elle parait la restituer. Son miroir uniforme et lustré nous apparaît soudain brisé en mille éclats. Lorsque le soleil va se poser sur l'horizon, des flammèches  viennent mourir dans son flot, et avant de s'éteindre, tracent de longs sillages mauves. Sur le sable, le ciel compose déjà ses ombres et l'eau absente a creusé ses anses et ses golfes, terre presque aérienne qui oscille avec le vent. Des frissons d'eau la parcourent et ces lointaines vasières partagent en plusieurs zones leurs tranches d'humidité et de brume. On devine ici les vestiges d'un château de sable, là un seau abandonné ; la marée s'est retirée en même temps que celle des enfants rieurs. C'est l'heure où la plage, le ciel, la lumière n'appartiennent plus qu'aux oiseaux et à quelques rêveurs. J'aime ce moment où tout s'efface imperceptiblement. La nuit enténèbre ciel et mer qui reprennent leur confidentiel tête-à-tête.

   

Dans les années 50, alors que la Science paraissait bien armée pour la subversion intellectuelle - ne se voulait-elle pas seule vérité, car seule vérifiable - Sartre se demandait : "Pourquoi est-ce qu'il y a de l'être ?" - retournant comme un gant le questionnement d'Aristote : "Qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? "


Cependant Bergson, peu d'années auparavant, avait écrit courageusement, à l'exemple d'un Etienne Gilson et un Gabriel Marcel, des propos plus gratifiants :" Si la vie mentale déborde la vie cérébrale, alors la survivance devient si vraisemblable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui nie ". Il est vrai que ce qui occupe la métaphysique n'entre pas dans le domaine du vérifiable, c'est-à-dire du visible et de l'expérimental : Dieu, l'être, la liberté, l'immortalité...
La reprise du questionnement s'avère donc urgente en un moment où les valeurs essentielles sont dévaluées, voire même corrompues. Pour ce faire, il est nécessaire d'élargir la réflexion, de frayer un chemin encore inexploré ou exploré partiellement, car reprendre va dans le même sens que poursuivre. De même que le montagnard ouvre une nouvelle voie sans être assuré d'aboutir, le penseur d'aujourd'hui doit tenter d'éclairer davantage et différemment et refonder une science du transcendental, sans laquelle l'homme risquerait de perdre jusqu'à sa trace.

 

Réveillée tôt ce matin, je suis allée sur le balcon regarder le jour se lever sur la mer. Tout d'abord  une ligne presque imperceptible qui trace son trait régulier à l'horizon, comme si elle tentait de soulever la lourde chape des ténèbres. Pas de couleur, mais une symphonie en noir et gris. Et puis, sans que l'on puisse voir comment, il semble que la lumière, encore discrète, se mette à boire - ainsi que le ferait un buvard - la surface du ciel et en dissipe les dernières ombres. Peu à peu les couleurs apparaissent, les reliefs se construisent, les objets prennent forme. Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. Une journée à écrire et à vivre, en y glissant des instants de silence, d'attention, de recueillement, afin que rien ne se perde d'utile et de fécond.

 

De prime abord, dialoguer avec l'autre ne devrait faire obstacle à aucune croyance, à aucune conviction car, sans dialogue, pas de recherche de vérité possible, pas d'ouverture à de nouvelles cultures et civilisations. D'autant que penser ensemble, reconsidérer notre destinée, reformuler le sens de notre existence dans un monde en pleine mutation se présentent comme une perspective exaltante pour l'homme d'aujourd'hui. Nous vivons à une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées par des moyens de communication amplifiés à l'extrême. Malheureusement, le dialogue si en vogue débouche le plus souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre dans l'affrontement, pire le bavardage stérile. L'humanité n'a que trop montré son immaturité à s'accomplir et ne parait que plus fragilisée, plus désorientée par la multiplicité des pôles d'urgence, plus affolée par une actualité foisonnante. L'essentiel, stabilisateur par vocation, qui concentre et unifie, est submergé par l'écume de l'éphémère. Ne l'est-il qu'occasionnellement ? On voudrait l'espérer. Mais il faut bien convenir que nous devons opérer des choix et, qu'en l'absence du spirituel, les hommes et femmes, que nous sommes, restons sceptiques. Dialoguer, certes, mais dans un esprit de ressourcement, en projetant sur l'avenir les lumières du passé, afin de remettre le monde dans la perspective de l'Histoire et, en fils prodigues, en retournant à nos pères.

 

Un correspondant me transmet à propos de la phrase de Saint-Augustin que j'avais citée dans l'un de mes articles, des extraits puisés dans  Les cahiers 1957 - 1972  de Cioran, relatifs à la passion ; les voici :

"
 Il n'est guère que la passion et l'intérêt qui trouvent immédiatement le langage qu'il faut.  - Ce qui est écrit sans passion finit par ennuyer, même si c'est profond. Mais, à vrai dire, rien ne peut être profond sans une passion visible ou secrète. Secrète de préférence. Quand on lit un livre, on sent où l'auteur a peiné, où il s'escrime et invente ; on s'ennuie avec lui, mais dès qu'il s'anime, une chaleur bienfaisante, même s'il s'agit d'un crime, s'empare de nous. Il ne faudrait écrire que dans un état d'effervescence. - On fait une oeuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie, ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d'exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. - J'ai eu tort de saper mes passions ; on ne peut rien produire sans elles. Ce qu'on appelle la vie, ce sont elles et rien d'autre. - Dès qu'on écrit sans passion, on ennuie et on s'ennuie. Et c'est pourtant à froid qu'on devrait dire tout ce qu'on a à dire. Je m'y suis essayé en cultivant l'aphorisme, ce feu sans flamme. Aussi bien personne n'a été tenté de s'y réchauffer ."

De la part de Cioran, quelle lucidité à son propre égard ! N'est -ce pas en usant d'elle de cette façon que le philosophe nous parait le plus grand ?

 

Peu d'acte plus solitaire que l'écriture. Peu d'acte plus altruiste. On n'écrit rarement pour soi. On écrit pour l'autre. Pour le rencontrer ou...le retrouver. L'écriture est un peu comme une échelle de corde que l'on déroulerait le long d'un donjon ou une quille de navire et sa finalité, celle de jeter un pont, tracer une voie, ouvrir une route, combler une absence. S'il lui arrive d'être savante ou embrouillée, pompeuse ou relâchée, hautaine ou suppliante, c'est simplement parce qu'elle nous ressemble. Alors sourions-lui et recevons-la.
Il y a également celui qui écrit parce qu'il a quelque chose à dire, un savoir à transmettre. C'est le cas du philosophe, du scientifique, de l'historien. Il détient des connaissances qu'il estime devoir communiquer. Geste altruiste par excellence.
Enfin il y a ceux qui écrivent pour guérir de soi ou des autres, parce qu'ils n'ont pu ou su ni s'aimer, ni se faire aimer. L'écriture, alors, n'est pas un don, un élan, une avancée, mais le cri que l'on pousse, l'alerte que l'on déclenche, les feux de détresse que l'on allume - à moins qu'elle ne soit pour le poète, encore attardé dans sa nuit inquiète, la dernière étoile que l'on recense.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

  

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Au fil des jours et de la plume
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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 08:30

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Il y a quelques années de cela, les maires de Cabourg et de Trouville, ainsi que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec, prirent l'initiative d'unir leurs compétences pour célébrer, tous les deux ans, l'oeuvre du grand écrivain par un colloque international et, ce, grâce à la participation de personnalités reconnues dont Messieurs Jean-Yves Tadié, William Carter et Kazuyoshi Yoshikawa, très vite rejoints par les lecteurs passionnés de la monumentale Recherche.

 

Ce mois de juillet 2011 a initié la 4ème édition, parée d'un éclat particulier que la douceur de l'air et l'ensoleillement n'ont fait  qu'intensifier. La journée du samedi 2 juillet se déroulait à Trouville, lieu où le jeune Proust vint à plusieurs reprises chez ses amis Baignères d'abord, puis Finaly au manoir des Frémonts, et avec sa mère à l'hôtel des Roches-Noires. Les innombrables passages de la Recherche où il évoque le charme incomparable de la cité balnéaire, ainsi que les lettres à ses amis où il relate les heures inoubliables qu'il y a vécues, prouvent à quel point l'évocation de Trouville est restée précieuse dans sa mémoire et a contribué à son inspiration.

 

La journée s'ouvrait par l'inauguration, à la villa Montebello, de l'exposition « La mode aux bains de mer » qui réunissait des costumes, objets, aquarelles, dessins et peintures représentatifs des plaisirs balnéaires à la fin du XIXe siècle, exposition qui se prolongera jusqu'au 18 septembre. L'après-midi, Mr Michel Blain et Mme Malika Labrume nous offraient des morceaux choisis de l'auteur, tous consacrés aux toilettes des femmes de la Belle Epoque , d'une richesse de description incomparable qui font de Marcel Proust le plus éblouissant peintre littéraire de la mode de l'époque. Ensuite, une visite, conduite par Mme Michèle Clément du pays d'art et d'histoire, était proposée tout au long de la plage de Trouville, où se succèdent les demeures cossues qui ont vu passer des personnages illustres comme la princesse de Sagan en sa villa persane. Cette promenade menait tout droit au Casino et au salon des Gouverneurs où se tenait la conférence de Mr Yoshikawa de l'université de Tokyo dont le thème était « La peinture de la mer dans la Recherche  ». Marcel Proust, cédant la parole à Elstir, nous décrit, avec une sensibilité rare, les composants d'un art qu'il admirait à l'égal de la musique et dont il sût mieux que personne saisir la nuance qui sépare «  ce que nous voyons » de « ce que nous sentons » et faire la part des choses entre le vrai réel et le faux vrai.

 

Le dimanche 3 juillet, les diverses activités avaient lieu à Cabourg et débutaient par une visite du Grand-Hôtel en compagnie du docteur Jean-Paul Henriet et de l'Aquarium avec Mr Michel Blain. Ces visites ont toujours infiniment de succès, tant l'hôtel, qui vient d'être rénové magnifiquement par le groupe Accor, a su conserver son charme et son atmosphère d'antan et où tout concoure à nous rappeler les heures que Proust y vécut durant les étés de 1907 à 1914. Suivait la conférence du professeur William Carter. Ce dernier nous démontra qu'à travers son oeuvre l'écrivain s'était révélé être tour à tour musicien ( la musique de Proust est unique et ses phrases flexibles et tactiles étonnement caressantes ), architecte ( faisant de la Recherche un livre cathédrale ), aviateur ( parce qu'une oeuvre doit être en apesanteur comme un avion et ne jamais oublier de s'élever vers les hauteurs silencieuses du souvenir ) et cuisinier, afin que, comme le boeuf en gelée de Céline, les textes soient aussi brillants que la gelée, aussi frais que la viande, aussi savoureux que les carottes et ne manquent ni d'arôme, ni de consistance, ni de goût. Enfin le conférencier s'est livré à une comparaison passionnante entre la tante Léonie et ses manies de neurasthénique qui la confinaient et l'emprisonnaient dans sa chambre et la grand-mère du narrateur qui symbolise la liberté, le courage - elle se plaisait à courir sous la pluie - l'amour de la nature, des fleurs, qualités propres à l' imagination, à l'énergie triomphante et créatrice. Or, Marcel Proust a été tout à la fois l'une et l'autre : prisonnier de sa chambre tapissée de liège et de son asthme, mais également de son oeuvre dévorante qui s'était faite son geôlier et, par ailleurs, libre, grâce aux voyages que lui ménageait son imagination, l'ouvrant aux perspectives les plus larges et aux explorations les plus audacieuses.

 

Après un déjeuner-buffet au Grand-Hôtel, la cinéaste Véronique Aubouy expliqua à une assistance nombreuse son ambitieux projet de « Proust lu » commencé en 1993 et qui la mènera, pense-t-elle, jusqu'an 2050, cette initiative comportant déjà 98 heures de film et ayant eu recours aux prestations de 990 lecteurs. De quoi s'agit-il ? Simplement de faire lire, à raison de six minutes par lecteur (environ deux pages), l'intégralité de la Recherche. Véronique Aubouy a été l'assistante de Denys Granier-Deferre et de Robert Altman. « Chaque lecteur - nous dit-elle - est libre de se mettre en scène dans le décor qui lui convient le mieux. Celui que je filme prête son visage et sa voix au narrateur qui n'en a pas. Par le rythme de sa lecture, par les pauses qu'il marque, il dévoile un temps qui lui est propre. Un temps qui le définit comme personne. « Proust lu » est une somme d'actions et de mémoire. Dans la répétition « ad vitam » de ce geste, se trouve mon temps à moi. Je décline cette action comme on respire, comme on mange ».

 

Le programme se poursuivait par la conférence du professeur Jean-Yves Tadié sur le thème « Proust et Freud », deux hommes qui ont profondément marqué le XXe siècle sans s'être jamais lus l'un l'autre, bien qu'ils aient eu tous deux l'intuition de la psychanalyse. La mémoire involontaire de Proust correspond à l'analyse freudienne. Ainsi Proust a-t-il utilisé la psychanalyse sans le savoir, en tournant son esprit à l'intérieur de soi et en usant de l'introspection comme Freud de l'analyse. D'ailleurs l'écrivain n'a pas craint, en parlant de son oeuvre, de la présenter comme le roman de l'inconscient. « Ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres » - a-t-il souligné. Il faut chercher au plus profond de soi le livre intérieur. D'autre part, Proust comme Freud, considère que l'enfance est le lieu critique où se nouent les conflits. On trouve dans la Recherche les trois éléments fondateurs de la psychanalyse : l'amour pour la mère, l'image du père castrateur, l'enfant sexué très tôt. " La mémoire involontaire " - disait l'écrivain " est la seule à restituer les événements dans leur totalité ". Et il ajoutait : « Tout Combray est sorti de ma tasse de thé ». Proust et Freud ont beaucoup parlé des rêves. Pour tenter de les expliquer, encore est-il nécessaire de se faire à la fois Joseph et Pharaon. Le rêve est toujours individuel, on ne connaît pas de rêve collectif. Enfin chez les deux hommes, tout est d'origine sexuelle et cela depuis l'enfance la plus tendre. C'est la fixation à la mère qui opère le glissement progressif vers un auto-érotisme. Autre sujet central : la mort, cette mort qui s'installe en nous et qu'il faut essayer de sublimer en lui opposant un passé émotionnel. Pour Proust, la guérison se fera par l'art, pour Freud par l'esprit et, pour tous deux, par la force magique des mots. Avec sa finesse habituelle, le professeur Tadié a précisé chaque point et mis l'accent sur les perspectives qui ont permis à ces deux personnalités de cheminer ensemble sans le savoir.

 

Pour clore ces journées exceptionnelles, une centaine de participants se retrouvait pour le dîner de gala dans la salle à manger du Grand-Hôtel, celle où le narrateur de la Recherche rencontrait Mme de Villeparisis, l'amie de sa grand-mère, mademoiselle de Stermaria liée aux brouillards de la lande bretonne et à la forêt de Brocéliande, et qu'il apercevait au loin les jeunes filles en fleurs s'avançant sur la digue. C'est ici également que l'écrivain soupait tard d'une sole et d'un sorbet et voyait le jour s'éteindre par delà  la vitre de l'aquarium. Le dîner de gala était au diapason de ces journées, les plats inspirés de la Recherche et leur service accompagné par les mélodies de Fauré, de Debussy, de Reynaldo Hahn chantées par un artiste américain  (parlant couramment le français) Mr Watson (avec, au piano, le jeune Michaël Guido). A sa voix colorée s'ajoutaient les expressions les plus agréables et sensibles. Un moment d'enchantement pur, alors que la journée s'achevait par l'un de ces couchers de soleil que Proust a si souvent décrits et qui se caractérisent par  " des bouquets célestes bleus et roses qui mettent des heures à se faner ".

 

 Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Proust à Trouville

 

Trouville, le havre des artistes

 

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trouville.jpg  Claude Monet - la sortie du port de Trouville

 

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 09:29

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"Proust est allé deux fois à Venise en 1900 et ces séjours ont alimenté profondément une part de son oeuvre par la méditation qu'ils lui ont inspirée sur le pouvoir réfléchissant de l'eau."


LES EAUX CREPUSCULAIRES *


Alors qu'il vient de terminer une étude sur Robert de la Sizeranne, critique d'art à la Revue des Deux Mondes, Proust va se rendre deux fois à Venise en l'année 1900. Une première fois en avril - il y va en compagnie de sa mère et descend à l'hôtel de l'Europe - tandis que Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger, qui sont du voyage, logent au palais Fortuny Madrazo, la soeur de Reynaldo étant entrée dans cette famille par son mariage avec Raymond de Madrazo. Proust est alors âgé de 29 ans et y retournera une seconde fois en octobre, seul, afin d'échapper aux tracas et à la poussière que ne pouvait manquer de provoquer le déménagement de ses parents, qui quittaient le boulevard Malesherbes pour la rue de Courcelles. Nous savons d'ailleurs peu de choses sur ce second séjour.

 


Le rêve de Venise avait été comme celui de la tempête sur la mer bien des fois différé et prendra dans la réalité du moins les allures d'une vision d'azur et de printemps, celle d'un jeune homme qui voit fleurir la ville " dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beauté". La difficulté que Proust éprouvait alors à mener à bien la réalisation de ce qui peut être considéré comme une première version de La Recherche, son roman Jean Santeuil, le faisait douter de ses talents d'écrivain. La découverte de Ruskin, après celles d'Emerson et de Carlyle, allait l'inciter à s'interroger sur la genèse des formes littéraires et esthétiques. Aussi, pour compléter sa connaissance du philosophe, de la peinture italienne et de l'architecture de la Renaissance et être en mesure de traduire " La Bible d'Amiens" - où sa préface démontrera son érudition - il tente de mieux approcher le travail du médiéviste qui, non seulement lui a permis de mieux comprendre l'art gothique mais l'Italie en général. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il va se consacrer, en compagnie de Marie Nordlinger, à rechercher sur place le plus petit indice évoqué par Ruskin et à explorer scrupuleusement les strates d'une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons, les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. L'écrivain se laisse volontiers envoûter par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer et dont on surprend, dans le silence, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. C'est la raison pour laquelle il aime sortir le soir, quand sa mère repose, afin d'entrer en contact avec une Venise nocturne plus mystérieuse et presque inquiétante, où il frôle le petit peuple des artisans et boutiquiers, les filles rieuses et les ménagères, alors que la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre et de brique, fait saillir inopinément des sculptures et des ferronneries, luire le dôme lointain d'un baptistère ou les tuiles érubescentes des toits.

 

 

Venise sera une étape décisive dans l'existence de Proust. Je dis étape volontairement, car il semble bien que, grâce à ce travail sur Ruskin, il se soit obligé à une plus grande discipline et ait mûri les thèmes principaux qui permettront à La Recherche de reposer sur des bases solides. Sa mère se réjouit de ses bonnes dispositions et il est probable qu'ils n'ont jamais été si proches. Tandis que Jeanne traduit le philosophe mot à mot avec sa rigueur habituelle et son excellente connaissance de la langue anglaise, Marcel donne à l'ouvrage sa tournure, son style, sa forme dans sa version française. Mais une fois ce travail achevé, c'est tout autrement que Venise va ré-apparaître dans son Grand oeuvre, cette recherche commencée bien des années plus tard. En effet, lorsqu'il entreprend la rédaction d'Albertine disparue en 1915, où Venise est présente presque à chaque page, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s'est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été tués sur les champs de bataille et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. En ces années 1915- 1918, il y a longtemps qu'il ne vit plus sous l'influence du philosophe anglais. Proust a franchi le pas ; son rôle d'érudit et d'exégète ne lui suffisant plus, son génie a pris le relais et en a fait un créateur à part entière - il confiera d'ailleurs à Marie Nordlinger la traduction commencée de Sésame et le Lys qu'il se contentera de corriger, d'annoter et, pour lequel, il fera une préface consacrée à " la lecture". Il apparaît que la Venise du romancier hantée de spectres et de fantômes concentre désormais sur elle toutes les douleurs et n'a plus grand chose à voir avec celle visitée avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger. A la mélancolie du narrateur qui promène dans les ruelles embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d'Albertine, cherchant désespérément l'oubli et poursuivant dans l'ombre de la nuit les vénitiennes des quartiers populaires, s'ajoute la peine inconsolée de la veuve d'Adrien Proust et de la mère profanée. Alors que la rêverie avait commencé devant l'eau courante d'une rivière ( la Vivonne ), s'était poursuivie devant les eaux silencieuses d'un lac ( le Léman ), l'eau imprévisible, parfois violente de la mer, elle s'achève sous la treille assombrie au sein d'une eau ténébreuse qui transmet d'étranges et funèbres murmures. Venise offre à sa tristesse romanesque un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine indicible et particulière comme les rêves. Il est vrai que la Sérénissime n'est plus la ville des doges et des dogaresses, des patriciens et des commerçants. Elle est devenue le rendez-vous des artistes, des rêveurs et des amants et de ses heures glorieuses ne conserve qu'un décor où les souvenirs de son passé se décomposent en une mélancolie poignante. L'écrivain y respire l'atmosphère de son roman au trois-quarts terminé, qu'il s'apprête à clore sur la matinée de la princesse de Guermantes qui verra se réunir tous les personnages en une apothéose sinistre et néanmoins rédemptrice.

 

 

 Mais, pour l'heure, dans Venise, ville d'illusion où tout est reflet et mirage, en ses jardins ombrés qui offrent de secrets abris, Proust sent bien que chacun de nous est une suite de dédales et d'impasses où notre psychisme se meut en des espaces inexplorés. On s'explique mieux que, sur un être aussi sensible à la douleur, aussi marqué par l'écoulement du temps, un environnement aquatique ait laissé une empreinte indélébile et des images qui chargent le réel de son propre reflet et le retournent à ses ombres. L'eau devient l'eau-mère du chagrin après qu'elle ait été celle de la rêverie douce, de la souvenance maternelle, de la jeunesse impatiente. Oui, le chagrin a le goût des larmes, mais des larmes qui apportent au monde un sens humain, une matière humaine. Sans doute, est-ce la vision de cette ville inondée, de ce vaisseau encalminé prenant l'eau de toutes parts, qui fascine l'écrivain. Quand le coeur est triste, l'eau se change en larmes, tout ce qui nous entoure devient hostile. L'eau est d'autant plus un éléments intime de la mort, qu'elle emporte, entraîne au loin et dissout plus complètement que le feu. L'eau est liée au temps par cet écoulement perpétuel qui la fait passer ; elle l'est à la féminité qui veut que Vénus soit sortie de son onde, Ophélie prise dans ses remous, les nymphes et ondines emprisonnées dans son flot. Ne soyons pas surpris que Proust ait choisi l'eau pour exprimer le chagrin de la mort d'Albertine et repensons à ces vers d'Eluard :


" J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
  comme un mort je n'avais qu'un unique élément ".

 

L'eau fermée s'accomplit en elle seule et comme La Recherche prend une autre dimension - construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s'épaissit ; construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise - la réminiscence la met sur une orbite où la mémoire devient pour l'homme ce que le reflet est pour l'eau : un avant-goût d'éternité. Parce que les amours ne cessent de s'altérer, de même que cette société du noble faubourg qui, à la suite de la Grande Guerre, n'en finit plus de se diluer dans les terribles réalités de l'après-guerre, les eaux insondables s'assombrissent, se délitent dans la noire souffrance. Proust a su prêter aux dernières pages de son roman l'atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu'il parcourut seul en quête de ses plaisirs, monde qui s'enfonce lentement dans la mort et s'évanouit dans les splendeurs décadentes de la dernière matinée chez les Guermantes mais qui, grâce à la plume de l'écrivain, renaîtra un jour, remontera à la surface comme un reflet retrouvé. Mort et résurrection.

 

 

Le roman s'achève sur une fête quasi vénitienne qui n'engloutit qu'apparemment ses participants car, grâce à la puissance de son langage, l'auteur les façonne dans la pérennité de l'art. En arrachant les masques, il rend à ses personnages leurs visages authentiques et leur vraie dimension, ce quelque chose d'eux qui ne saurait mourir.
Et n'est-ce pas un miroir tendu pour s'y mirer ou se conforter dans l'idée qu'il y a en chaque être, comme en chaque chose, une permanence spirituelle que l'auteur propose à son lecteur ? Tout est vrai et rien n'est semblable, alors que La Recherche offre à chacun la vision réfléchissante de sa propre vie, vaste entreprise qui repose principalement sur " l'approfondissement d'impressions recréées par la mémoire", pour la raison qu'entre la réalité et l'oeuvre s'est condensée une brume légère qui transforme et magnifie, de ces vapeurs qui s'élèvent des eaux à certaines heures du jour et de la nuit et ont le mérite de gommer ce que la réalité a de trop éphémère.

 

* Extraits du chapitre " Les eaux crépusculaires" de mon essai  PROUST ET LE MIROIR  DES  EAUX -  Ed. de PARIS. Pour se procurer l'ouvrage, cliquer  ICI

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 09:24

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Avant même de nous poser la question : la philosophie rend-t-elle sage, demandons-nous d'abord : qu'est-ce que la philosophie ?  Le mot philosophie vient du mot grec philosophos qui signifie ami de la sagesse. Le philosophe est donc quelqu'un qui, sans  être à proprement parler un sage, aspire à la sagesse, car il y a un pas entre être sage et désirer le devenir. D'ailleurs Pythagore ne disait-il pas : il n'y a qu'un sage : Dieu. La recherche de la sagesse est donc à l'origine de la philosophie qui est l'art d'appréhender le monde et l'être par la voie de la raison. Les premiers philosophes ambitionnaient le savoir total. Démocrite écrivait non sans audace : "Je vais parler de tout ". Et Aristote lui-même n'avait-il pas inclus dans son oeuvre, la logique, la rhétorique, une théorie sur l'univers, une physique, un traité de l'âme, une morale, une poétique et une étude de l'être, sans oublier une histoire des animaux ? Cette prétention au savoir universel, qui pourrait nous sembler prétentieuse aujourd'hui où la connaissance s'est considérablement enrichie des acquisitions nouvelles des sciences et techniques, avait néanmoins une motivation respectable : la passion de s'informer et de comprendre afin de mieux éclairer sa conduite et de vivre, non dans l'illusion, mais à partir d'une conception exacte des biens et des maux et selon une attitude empreinte de raison et de réflexion.

 


La philosophie, contrairement à la science, s'intéresse donc principalement aux réalités qui ne sont pas d'ordre matériel, ne sont saisissables que par l'intelligence : le vrai, le bien, le juste - et en règle générale ne tombent pas sous le sens : à l'homme par la psychologie et la morale, à la transcendance par la métaphysique. Le philosophe s'est de tout temps consacré à la découverte de ce qui est au-delà des apparences. Il a voulu savoir ce que les choses sont en elles-mêmes et sa question fondatrice fut celle-ci : qui sommes-nous et pourquoi sommes-nous ?  Tant il est vrai que la philosophie est le lieu d'une réflexion, d'une interrogation sur le sens de la vie, les buts à atteindre, les situations à anticiper , les conséquences à prévoir, les solutions à trouver, les décisions à prendre, et, également, sur la valeur de nos actes, le bien et le mal, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? En quoi consiste le bonheur ? Il est de notre dignité de les poser et de tenter d'y répondre ? Si Pascal a parfois dénoncé la vanité d'une certaine philosophie, il a su choisir les termes qui exaltent la grandeur de l'homme qui, se sachant mortel, s'interroge à ce sujet.

 

 

Instruit par les leçons du passé, le philosophe contemporain est plus que jamais conscient qu'il ne pourra jamais prétendre à la construction d'un système absolu. A ce propos Jaspers n'a pas hésité à écrire qu'en philosophie les questions étaient plus essentielles que les réponses, parce que chaque réponse était en quelque sorte une nouvelle question et comme aucune réponse ne pouvait s'octroyer le pouvoir de satisfaire tout le monde, elle ne devait en aucune façon s'imposer au terme d'une démonstration péremptoire. Pour philosopher, il est donc nécessaire de poser pour principe que tout n'est pas de l'ordre du démontrable et que, sans la sagesse, l'homme s'égare ou, pire, se perd et s'arroge ainsi le triste privilège de se faire le complice d'une défaite de l'intelligence, tant le domaine de l'évidence intellectuelle est étroit. S'arracher à la subjectivité pour atteindre l'objectivité est sans doute le seul moyen d'exercer notre jugement critique de la façon la plus probe. Mais l'objectivité est-elle possible ? Dans la pratique du jugement, il est important de distinguer ce qui sépare le croire du savoir, car ce que je crois n'est pas obligatoirement ce que je sais. Le savoir définit ce dont nous sommes intellectuellement certain, alors que le croire sous-entend une part de foi et de confiance. Or l'amour, qui conduit à la sagesse, n'est-il pas la démarche qui implique autant d'intelligence que de coeur, de discernement que d'intuition ? Nous voyons qu'il serait hasardeux de s'en remettre à  la seule raison, puisqu'à l'évidence il n'est pas nécessaire de comprendre pour croire et de croire pour comprendre...

 

 

Et puisque nous nous interrogeons sur la vérité, ne serions-nous pas avisés en supposant qu'en ce monde nous ne l'atteindrons jamais ? D'ailleurs l'enseignement commun de toutes les grandes philosophies est d'avoir placé la recherche de la vérité dans la vie terrestre, mais sa possession dans l'au-delà. Nous nous doutons bien que le meilleur des mondes proposé par Aldous Huxley est une utopie et que le bonheur n'est pas quantifiable, que ce souverain bien n'est accessible que dans l'ordre de l'amour. Or la sagesse procède de ce bonheur- là, c'est-à-dire d'une connaissance vraie, d'un affranchissement de la connaissance approximative et immédiate. Si l'intelligence ne doit jamais abdiquer, car ce serait indigne de l'homme, l'amour ne doit pas faillir, car ce serait indigne de l'espérance qui est au coeur de la plupart de nos actes.

 


Il est courant de dire de nos jours que le monde compte plus de savants que de sages, l'homme moderne s'étant peu à peu éloigné de ce qui est inhérent à la sagesse, la vertu. La philosophie de ce début de XXIe est davantage une philosophie du rationnel que du spirituel, de l'inquiétude que de la tranquillité, alors même que ce ne sera que dans une forme de vie contemplative que l'on parviendra tout ensemble au bien et au bonheur. A la quête de la sagesse, étroitement liée au bon usage des vertus, s'est substituée celle des plaisirs, de la consommation immédiate, des intérêts particuliers, du bien-être de l'individu plutôt que de la plénitude de la personne. Soyons-en conscients et n'attribuons pas à la raison tous les pouvoirs. Nous savons qu'il y a dans l'univers, autant qu'en nous-même, une part immense de mystère que notre intelligence seule ne parviendra jamais à dévoiler. Aussi posons-nous cette autre question : et si l'amour était l'intelligence suprême, autant que la sagesse suprême ? Ce ne serait donc pas l'exercice de la philosophie qui rendrait sage, mais l'amour, ce don invisible... C'est pourquoi la philosophie reste, comme on l'a dit souvent, un non-savoir, le désir d'une participation humble et partielle à une sagesse, dont la source est intime ( et approchable que dans cette intimité) et vers laquelle l'homme de bonne volonté ne cesse de tendre.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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