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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 09:10
Jardin de printemps de Shibasaki Tomoka

Une histoire japonaise, très japonaise, qui évoque le cinéma nippon à travers la relation que deux voisins nouent avec une étrange maison de leur quartier qui les intrigue fort. Une histoire à la limite du fantastique.

 

 

                                Jardin de printemps

Shibasaki Tomoka (1973 - ….)

 

 

 « C'est une maison bleue/Accrochée à ma mémoire /On y vient à pied /On ne frappe pas… », mais cette maison bleue n’est pas adossée à une colline de San Francisco, elle est plantée dans un quartier bourgeois de Tokyo et elle fascine Nishi qui pourrait chanter la chanson de Maxime Le Forestier tant  cette maison l’attire. Nishi, c’est la voisine du narrateur Tarô, tous deux habitent dans un immeuble promis à la démolition qui se vide progressivement de ses locataires. La jeune femme a en sa possession un livre intitulé « Journal de printemps » qui contient de nombreuses photos de cette superbe demeure qui a été occupée par un couple qui ressemblait étrangement à Nishi et à Tarô, notamment une identité à peu près similaire. Tout un faisceau de coïncidences intrigue fort les deux voisins qui scrutent les photos de la maison pour essayer de deviner si son intérieur correspond toujours à ce qu’ils peuvent en apercevoir, jusqu’au jour où la jeune femme est invitée à entrer dans cette fameuse maison où elle fait la connaissance des nouveaux propriétaires et de leur demeure. C’est le début d’une histoire étrange qui se noue entre la maison actuelle, ses occupants  actuels et les deux jeunes voisins, Nishi et Tarô, qui pourraient incarner les occupants d’un autre temps, celui où les photos ont été prises.

 

Cette histoire, à la limite du fantastique, m’a fait penser à certains films japonais comme j’en ai encore vus un récemment, des films au rythme lent, parfois très lent, à la mise en scène léchée dans des décors dépouillés mettant bien en valeur le scénario, des films avec des dialogues réduits au minimum, des films qui racontent des histoires simples et pourtant étranges, en mesure de déstabiliser celui qui les regarde. Le roman de Shibasaki Tomoka est construit un peu dans ce même esprit, le texte est épuré, l’histoire est réduite à l’essentiel mais n’en est pas moins singulière, les personnages et les lieux paraissent éphémères, irréels, alors que le décor, constitué par la maison bleue, est finement décrit. Il plane sur ce texte, comme sur certains films que j’évoque, une sorte de mystère que le dénouement n’éclaircit pas forcément. L’auteur crée davantage une atmosphère qu’une histoire en usant du processus littéraire de la mise en abyme.

 

Dans ce roman les personnages sont le plus souvent seuls : divorcé, veuf, célibataire, … ils ont besoin d’une compagnie qu’ils ne trouvent pas aisément. Le fonctionnement de la société japonaise ne facilite pas la vie familiale, les mariages sont la plupart du temps arrangés à la mode traditionnelle et les couples, ainsi conçus, ne correspondent pas aux nouvelles exigences de la société contemporaine. Quant au travail, il est devenu une vertu cardinale qui empiète très fort sur la vie privée. Dans cette société, vouée au labeur et à la performance, la vie familiale devient de plus en plus difficile, il est même parfois compliqué d’avoir des amis. Alors, prisonniers de leur solitude, les Japonais tissent des liens forts avec leur habitation à laquelle ils s’identifient et qu’ils aménagent à leur image. C’est ce message que nous laisse Shibasaki dans un roman délicat qui comblera ceux qui apprécient la culture asiatique et même beaucoup d’autres.

Denis BILLAMBOZ

 

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Jardin de printemps de Shibasaki Tomoka
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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 10:25

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Colmar n'a rien à envier à sa prestigieuse rivale Strasbourg, car elle est une ville également belle, riche d'une architecture d'exception et ayant sa "petite Venise" comme l'autre a sa "petite France". On ne peut que les unir dans une égale admiration et se féliciter que l'une et l'autre aient su préserver et entretenir leur patrimoine et nous l'offrir de la façon la plus ludique et la plus séduisante. Dès l'abord, la ville vous requiert, vous envoûte par son charme, ses canaux, ses demeures à colombages, ses fontaines, ses monuments, ses géraniums aux balcons qui disent son appartenance à l'Alsace. Ni les guerres, ni le temps ne paraissent avoir eu prise sur elle. Elle reste confondante de beauté et sa gastronomie est à l'égale de son apparence : d'aussi rare qualité. Tout est réuni pour faire de notre visite un moment inoubliable et qui perdurera dans nos mémoires. C'est entre le Xème et le début du XIIIème siècle qu'il faut citer le premier accroissement important de ce qui n'était auparavant qu'un gros bourg. Colmar est d'abord une cité municipale avant de passer sous la dépendance directe de l'Empereur. En 1278, Rodolphe de Hasbourg accorde à la ville une constitution municipale, si bien qu'elle va bientôt compter parmi les dix villes impériales de la Décapole et s'affirmer comme une grand centre artistique, cela grâce à la création de nombreux ateliers réputés pour avoir développé la peinture de chevalet et produit les fameux panneaux peints du "gothique tardif". Après les vicissitudes de la guerre de Trente ans et la pénétration de la Réforme protestante, Colmar va gagner le giron de la monarchie française et en obtenir quelques privilèges. L'arrivée en 1698 des Jésuites d'Ensisheim, qui s'installent dans le prieuré Saint-Pierre, montre la volonté royale de redonner à l'église catholique un rôle de premier plan. Après la Révolution, Colmar s'intègre encore davantage dans l'administration française. L'urbanisme de l'annexion de la période allemande de 1870 à 1918 transforme l'aspect de certaines rues et places mais sans rompre les harmonies du passé. Les transformations de XIXème siècle et les luttes des deux guerres mondiales ne l'ayant pas déparée, c'est avec un héritage brillant que Colmar connaît depuis 1945 un rayonnement indiscutable.

 

 

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Après avoir flâné dans la "petite Venise" qui allie les panoramas les plus attrayants et sollicite sans cesse votre viseur photographique, nous parcourons la célèbre rue des Marchands et ses maisons pittoresques avec leurs soubassements en pierre, leurs portes moulurées, quelquefois cintrées, et leurs étages à colombages et souvent à encorbellements. L'une des plus fameuses est la maison Pfister du XVI ème en grès de Rouffach, avec un très bel oriel d'angle. Cet édifice est remarquable par le décor peint très en vogue à l'époque et qui en exprime bien les goûts humanistes, puisque son iconographie associe les thèmes bibliques à des figures allégoriques comme celles de l'amour, de la justice, de la tempérance et même quelques représentations d'empereurs. Plus loin la maison des têtes, dans la rue qui porte son nom, retient l'attention par son pignon à volutes et l'ordonnance de sa façade aux fenêtres à meneaux. S'ajoute à cela une profusion d'éléments décoratifs - cariatides, têtes et masques grimaçants - d'une incroyable finesse d'exécution. Nous poursuivons notre visite par la collégiale Saint-Martin, bel exemple de l'art gothique dans le Haut-Rhin. Des fouilles récentes ont révélé la présence d'une église dès le XIème siècle. A l'intérieur, je tombe en admiration devant les consoles sculptées représentant la Passion du Christ avec un réalisme touchant et un art accompli aussi bien dans les détails que dans les expressions des visages. La place en elle-même a beaucoup d'élégance et permet de contempler un ensemble architectural de grand renom avec la toiture polychrome de la cathédrale et l'admirable maison Adolph dont la richesse ornementale se caractérise par l'emploi de motifs décoratifs et des ferronneries disposées en frise sur la loggia.

 

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             La collégiale Saint-Martin                                               La maison Pfister

 

Le Koïfhus ou "ancienne douane" nous subjugue à son tour, vaste édifice à deux niveaux surmonté d'une haute toiture en tuiles bicolores coiffant une jolie galerie de bois, débordante de fleurs. Quel décor urbain peut être plus séduisant ? Peu en somme ! Et on s'imagine combien l'ensemble devait être harmonieux lorsque les automobiles et les nuisances modernes ne venaient parfois en rompre l'ordonnance et vous empêcher de photographier une maison ou une rue selon l'angle le mieux adapté.  Colmar est incontestablement une ville d'artistes et nombreux sont ceux qui y sont nés ou y ont travaillé. Ainsi Martin Shongauer ( 1445 - 1491 ) y a exécuté presque toute son oeuvre peinte ( retables ) qui fut admirée par Dürer et les artistes de la Renaissance, dont "La vierge au buisson de roses"  ( 1473 ), visible dans l'église des Dominicains où l'artiste représente la Vierge tenant l'enfant, assise sur un banc de gazon, devant un fond de rosiers où volettent des oiseaux. L'auteur a su associer à la tendresse du motif, la force d'un ensemble monumental qui est un des chefs-d'oeuvre de la fin du Moyen-Age. Dans l'ancien couvent des Dominicaines d'Unterlinden, c'est le retable d'Issenheim, polyptyque peint par Grünewald, que l'on peut admirer. Ces peintures ont été réalisées vers 1512-1516. Le caractère précieux et exceptionnel de cet ensemble, désormais présenté par volets pour éviter les manipulations régulières trop dangereuses, vous laisse pantois tant l'ampleur peinte et sculptée est une véritable perfection. On imagine la vision qu'offrait la première ouverture du retable où se succèdent l'Annonciation, la Nativité, la Crucifixion, le concert des Anges et la Résurrection. La deuxième ouverture permettait de contempler les deux autres volets peints, la Visite de saint Antoine à saint Paul et la tentation de saint Antoine qui encadraient les sculptures centrales.

 

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    La Vierge au buisson de roses                         Le Koïfhus et son balcon fleuri

 

Plus tard, Auguste Bartholdi (1834 - 1904) y naîtra à son tour - dans une demeure devenue musée Bartholdi - et recevra de nombreuses commandes des provinces françaises et de l'étranger. On lui doit, entre autres réalisations, le Lion de Belfort et la statue de la Liberté  à l'entrée du port de New-York. Né lui aussi à Colmar, l'écrivain et aquarelliste Jean-Jacques Waltz dit Hansi ( 1872 - 1951 ). Son crayon vengeur, qui se faisait volontiers caricatural à l'égard de l'occupant allemand, savait se faire tendre, amusé et poétique dès qu'il s'agissait de représenter le petit peuple alsacien, coloré, patriote et malicieux.

En général, la visite de Colmar se commence et s'achève par la "Petite Venise" dont on se plaît à longer les cours d'eau bordés de maison étroites, avec des étages à pans de bois, dont la plupart datent des XVIème et XVIIème siècles. Ce quartier, dit " des tanneurs", existait néanmoins dès 1209 et conserve encore certains vestiges, de vieilles enseignes, des ponts fortifiés, dont le pont sur la Lauch qui, dans le passé, était l'entrée de la ville. On l'appelait volontiers "le pont de l'abreuvoir" pour la simple raison que les maraîchers y abreuvaient leurs animaux dans la rivière qui coulait sous ses arches. Après des heures de marche ou de piétinement, un dîner dans une auberge ne sera pas un luxe superflu. Et, ici, les bonnes tables sont nombreuses ! Inutile de rappeler que la charcuterie entre dans la préparation de nombreux plats. A côté des saucisses de Strasbourg, jambons et pâtés, le presskopf, un fromage de tête de porc, côtoie le foie gras, grand seigneur de la gastronomie alsacienne. Également au menu, les volailles, le gibier et les poissons. Nous n'avons que l'embarras du choix entre le coq au riesling et la poularde aux morilles, la truite des Vosges au bleu et la carpe frite du Sundgau. Bien entendu, pas question de délaisser l'incontournable choucroute ou le baeckeofe, mélange de viandes de boeuf, porc, agneau ou cuisse d'oie marinées ensemble dans un vin blanc sec, sylvaner ou riesling, accompagné d'oignons, d'ail et d'un bouquet garni. A Colmar, comme dans toute l'Alsace, seront sollicités non seulement vos yeux, votre imagination, votre mémoire  devant la foisonnante diversité de son patrimoine mais vos papilles par son art de vivre si accompli.

 

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Strasbourg, la belle européenne      

 

Alsace : la route des vins        

 

Riquewihr

 

 

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P1080042.JPG  Le Koïfhus


 156205_une-femme-observe-le-retable-d-issenheim-de-matthias.jpg                               

       La Crucifixion de  Grünewald au couvent des Dominicaines d'Unterlinden

 

100228-1.JPG  Le concert des Anges

 

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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 08:39
Après la guerre, avec mon amie Brigitte à gauche. Elle est décédée en 1995 à 56 ans.

Après la guerre, avec mon amie Brigitte à gauche. Elle est décédée en 1995 à 56 ans.

Ils se sont, au fil du temps, éloignés de nos vies, laissant toute une part d'inachevé qui n'en finit plus de solliciter notre mémoire et notre imagination. Ils sont partis sans laisser d'adresse, celle du cimetière est trop réductrice, nous savons bien qu'ils ne sont pas là et que ce n'est pas ainsi que nous souhaitons les évoquer. Non, ils se sont tellement imbriqués dans nos actes, dans non souvenirs, ils semblent même qu'ils poursuivent leur existence dans nos pensées parce que fatalement ils sont inoubliables. Qui sont-ils ? Nos parents, nos grands-parents, nos oncles et tantes, nos cousins, nos amis, chacun à leur manière ont accompagné une part de notre itinéraire terrestre, alors en s'asseyant ici ou là sur une des bornes qui ponctue notre cheminement en ce monde, nous les revoyons, nous les réentendons : celle-ci avec ses malices et son joli rire, celui-ci avec ses plaidoyers sans fin sur la déstructuration de notre époque, ceux-là avec leurs tics, leurs mimiques, tous avec leurs spécificités, leurs expressions, ce qui les rendait uniques et irremplaçables. Chers disparus !

Mes parents à Trouville, peu d'années avant leur mort.

Mes parents à Trouville, peu d'années avant leur mort.

Avec le temps, qui ne cesse pas de s'accélérer, vous devenez de plus en plus nombreux à peser de vos absences, à susciter la nostalgie à votre seule évocation, à aggraver nos solitudes. Oui, vous nous manquez. Nous avons certes connu des amours ratés, mais il s'agit ici d'amours perdus Il en fut ainsi de celui de mon amie d'enfance - nos  mères nous plaçaient dans le même parc lorsqu'elles jouaient au bridge - alors que nous jouions déjà à nous fabriquer un avenir, à nouer un lien privilégié qui nous a menées un dernier soir d'un été doux et parfumé à nous questionner sur l'avenir du monde. Ironie du sort, le tien ne pesait plus que quelques mois... Tu mourrais en avril 1995 d'un cancer des os à 56 ans. Quatre semaines avant ma mère, seize mois avant mon père. Trois deuils successifs, j'ai cru perdre pied. C'était trop, je ne pouvais même pas imaginer la vie sans vous ! Et, néanmoins, il a bien fallu le faire, reprendre la route, choisir un nouvel itinéraire plus contemplatif sans doute, nourri d'un passé qui ne peut pas s'éteindre et favorise certaines valeurs essentielles.

 

Et puis, il y a eu l'ami - un second père en quelque sorte - qui m'a aidée à me reconstruire à la suite d'un mariage loupé, très vite soldé par un divorce. J'avais 23 ans et le vide ne s'est jamais comblé. Il en est ainsi de certains passants incomparables. Je n'oublie pas ma chère tante Yvonne que j'imagine cueillant des étoiles comme jadis elle se plaisait à composer des bouquets champêtres, à ma grand-mère paternelle, conteuse intarissable, qui me décrivait la Belle Epoque comme s'il s'agissait d'une parenthèse enchantée, un moment éphémère brièvement paré de toutes les séductions. Vous avez été, au hasard des circonstances, des compagnons de fortune ou d'infortune ; avec vous, nous avons partagé illusions et désillusions, joies et chagrins, larmes et rires. Certains nous ont quittés encore parés des charmes de la jeunesse, d'autres auréolés par la sagesse de leur grand-âge, avec cette bienveillance qui imprime aux visages une tranquille indulgence.

Mon grand-père et ma grand-mère paternels.

Mon grand-père et ma grand-mère paternels.

Vous restez tous à nos côtés, compagnons invisibles mais souvent plus présents que nombre de nos contemporains. Vous avez contribué à rédiger quelques-unes des pages de nos vies et formez ainsi la toile de fond de notre univers intérieur, chers disparus !

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 08:37
Bestiolerie potagère de Louis Dubost

En ces jours gris et tristes, je vous propose un bouquet de fraîcheur venu tout droit du jardin Louis Dubost, avec tout le petit peuple qui y vit et qui pourrait nous donner des leçons de vie dont notre société a bien besoin aujourd’hui.

 

 

                                   Bestiolerie potagère

 Louis Dubost (1945 - ….)

 

 

Louis Dubost, comme l’écrit Georges Catahlo, le préfacier, fut (ou est encore) « éditeur à temps plein, poète à temps partiel, professeur à temps professionnel, philosophe à temps perdu, élu local à temps difficile… ». Il évoque dans ce recueil les petits animaux que le jardinier croise dans son potager, que le poète aime à chanter et que le professeur énonce en listes aussi poétiques que scientifiques. Et l’élu, qu’il fut, aime à se réfugier en cette compagnie, ô combien plus pacifique et plus paisible que celle des administrés ! En lisant ces textes courts dédiés au petit peuple du jardin, j’ai pensé à une relecture relativement récente du bestiaire qui valut le Prix Goncourt à Louis Pergaud : « De Goupil à Margot », et je le convoque ici pour ce commentaire car l’auteur, lui-même, invite dans chacun de ses textes courts, ou poèmes en prose, un personnage historique ou actuel chargé de transposer les situations potagères dans la vie des jardiniers et autres humains. Einstein a désigné l’abeille comme vigile de la pérennité de l’humanité,  Hortefeux est invité à s’inspirer de la paisible coccinelle, l’ironie de Voltaire s’accroche au crapaud et ainsi pour chacun de ces chapitres lumineux comme un rayon de soleil printanier sur un potager encore nimbé d’un reliquat de rosée matinale.

 

 

De la belle, de la vraie, littérature distillée avec la patience du bouilleur de cru, extrayant l’essence la plus délicate des fruits qu’il a récoltés avec amour et délicatesse. Mais ces textes ne sont pas seulement épures de littérature, ils ont un sens profond, Louis Dubost, comme Louis Pergaud, charge ces petits êtres d’un message politique, il les invite à dénoncer les errements de notre société et à inciter les hommes à réagir : « La résistance quand est-ce que ça commence ? » Elle commencera quand les citoyens s’inspireront de l’escargot : « L’escargot n’a aucune accointance avec « le sage bourgeois des sentiers » dont s’émerveillait Federico Garcia Lorca. Bien au contraire, il colle entêté au sentier et ne recule jamais : son existence est résistance ». Alors, suivrons-nous le chemin de l’escargot ?

 

 

Je trouve cependant que l’auteur est bien pessimiste quand il dit que  « … jardiner les mots, les ouvrir et les semer en graines, ne suffit pas à fleurir d’un poème les plates-bandes du langage…. ». Un seul de ses textes courts et lumineux suffit à ensoleiller la page d’autant plus que chacun d’eux est illustré d’un dessin de Bernadette Gervais, collaboratrice habituelle de Francesco Pittau, auteur d’une de mes prochaines lectures, acquises à la dernière Foire du Livre de Bruxelles. J’ai hâte de lire « Tête-dure » !

Denis BILLAMBOZ

 

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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 09:07

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Comment l'ont-ils chanté l'automne, celui des châtaignes, des grands vents et des longues pluies, des brumes aériennes et des premières gelées, des feuilles rousses et des vendanges tardives, oui, comment l'ont-ils chanté nos poètes ? Tristement hélas !, ce qui m'étonne, car cette saison ait peut-être la plus inventive des quatre avec sa palette de couleur flamboyante, ses ciels panachés,  ses sous-bois emplis de champignons, ses grappes lourdes et ses fruits accomplis. Oui, elle n'a rien à envier à l'été trop uniformément vert ou bleu, ou même au délicieux printemps qui semble si souvent pris de cours, hâtif et impatient. Contrairement à lui, l'automne prend son temps, ajuste ses nuances, use de ses ultimes ressources avec une savante maturité. Rien ne meurt en automne, contrairement à ce que l'on dit ou écrit. C'est l'hiver qui ensevelit et avec quel art ! L'automne s'autorise à jouer de l'orgue, majestueux et souverain.

 

Automne malade

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule

 

Guillaume Apollinaire ("Alcools")

 

 

Chant d'Automne



Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)

 

 

Silence d'automne

 

C'est le silence de l'automne
Où vibre un soleil, monotone
Dans la profondeur des cieux blancs ...
Voici qu'à l'approche du givre
Les grands bois s'arrêtent de vivre
Et retiennent leurs coeurs tremblants.

Vois, le ciel vibre, monotone ;
C'est le silence de l'automne.

O forêt ! qu'ils sont loin les oiseaux d'autrefois
Et les murmures d'or des guêpes dans les bois !
Adieu, la vie immense et folle qui bourdonne !
Entends, dans cette paix qui comme toi frissonne,
Combien s'est ralenti le coeurs fougueux des bois
Et comme il bat, à coups dolents et monotones
Dans le silence de l'automne !

 

Fernand Gregh ("La Beauté de vivre" - Calmann-Lévy éditeur, 1900)



Automne

 

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l'air sévère, ce matin.
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin,

Comme toutes les voix de l'été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues !
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elle voudraient aller où les oiseaux s'envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin :
Elles iront mourir sur les étangs, demain.

Le silence est léger et calme ; par minute,
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l'Amour, qui jouait sous la bonté des cieux,

S'en revient pour chauffer, devant le feu qui flambe,
Ses mains pleines de froid et frileuses jambes,
Et le vieille maison qu'il va transfigurer,
Tressaille et s'attendrit de le sentir entrer.

 

Anna de Noailles ("Le Coeur innombrable")

 

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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 08:37
Le bouffon de la montagne de Christophe Bigot

Un peu d’histoire, il me semble qu’il y a bien longtemps que je ne vous en ai pas proposé. Aujourd’hui, c’est Christophe Bigot qui m’accompagne pour vous raconter comment la Révolution Française a vu ses nobles idéaux transformés en une vaste boucherie alimentée par les instincts les plus vils. Drôle, picaresque, terrifiant !

 

Le bouffon de la montagne

Christophe Bigot (1976 - ….)

 

Passionné par les événements qui ont constitué la Révolution de 1789, Christophe Bigot a, au cours de ses recherches historiques, rencontré Laurent Lecointre, un personnage haut en couleur qui pouvait lui servir de fil rouge pour raconter les coulisses de cette révolution entrée dans la mythologie. Quand la France entre en ébullition en 1789, ce riche commerçant versaillais entend bien être un acteur important de ce grand mouvement qui transformera le pays de fond en combles. « Le goût de l’intrigue, la passion de la combinaison et la fièvre de la chicane » composant l’essentiel de son caractère, il se démène pour se rendre utile auprès des membres de l’Assemblé nationale, n’hésitant pas à en réunir certains autour de sa table richement garnie. « Duport était le pionnier de la Révolution, Mirabeau son astre, Marat sa vigie. Target était un esprit droit, Effort un grand cœur. Le seul qui l’eut déçu était Boislandry… » et tous ils honoraient son invitation. A force de se démener, d’intriguer, de dénoncer, il parvint à obtenir des fonctions relativement importantes et même à devenir député.

Lecointre est un révolutionnaire sincère, mais il agit souvent à contretemps, prends des initiatives souvent malheureuses, des risques inutiles et insensés, ses alliés le lâchent pour ne pas subir les conséquences  de ses audaces maladroites. Un de ses ennemis (il en avait toujours un privilégié dont la chute pourrait lui profiter : le futur Maréchal Berthier, Beaumarchais, Robespierre lui-même…) le dépeint dans un long poème – « La Laurentiade, ou faits et gestes du preux et vaillant chevalier Laurent Lecointre » - comportant cet extrait sans doute outré mais pas dénué de fondement :

« L’air d’un conspirateur, le maintien faux et louche,

Le front en pointe et l’œil passablement farouche ;

Le nez crochu ; de plus on voit sur son chignon

Flotter quatre cheveux : tel est le compagnon. »

La biographie construite par Bigot est certainement proche de la réalité même si elle comporte certains passages relevant de la pure fiction, l’auteur explique sa démarche dans une postface très explicite. A mon sens, il lui fallait un personnage capable de supporter la démonstration qu’il voulait conduire : la transformation d’une révolution porteuse des idéaux les plus nobles en une boucherie odieuse alimentée par les instincts les plus vils. Un frère du héros le présente comme suit : « Je ne crois pas qu’il soit fou. Comme tous les comploteurs, il est persuadé qu’on complote contre lui. Comme tous les méchants, il se croit persécuté. Mais il est rusé comme un renard ». Même si son investissement révolutionnaire est sincère, il ne manque aucune occasion pour arrondir sa fortune déjà bien conséquente.

 

Comme nombre de révolutionnaires, il a navigué entres ses idéaux, ses intérêts, ses amitiés, ses haines, ses ambitions, frôlant parfois le précipice, exposant exagérément sa famille, il n’a pas toujours su choisir ses amis et ses alliés. « Depuis toujours son cœur balançait entre Jacobins et Cordeliers, la Convention et le Commune, les bancs de la représentation nationale et le pavé des faubourgs ». Victime de ses errements, il s’est retrouvé de plus en plus isolé, abandonné de tous. Quand « Les mots se convertissaient en cadavres » que « Le glaive s’incarnait dans la machine hideuse dont le docteur Guillotin venait de présenter les mérites à l’Assemblée », Lecointre comprit que la Révolution avait dérapé, qu’elle était devenue un monstre assoiffé de sang mais il espérait toujours sauver la cause du peuple et lui rendre justice.

 

Christophe Bigot, à travers ce héros picaresque, cherche à montrer comment quand on célèbre cet événement, on oublie souvent que la Révolution française a eu une face particulièrement sinistre.  Presque toutes les grandes municipalités nationales possèdent une rue à son nom mais rares sont celles qui rendent hommage aux victimes innocentes, souvent considérées comme de simples dégâts collatéraux. Cette révolution est un énorme mouvement de révolte, de courage, de générosité mais aussi l’une des pages les plus odieuses de l’histoire de France et, pour l’auteur, même parfois une farce malsaine. « Il y a en effet dans la Révolution une alliance de l’horrible et du farcesque. Une théâtralité qui artificialise et exacerbe tout. Une électricité qui passionne, galvanise et hystérise. Un ridicule latent, découlant parfois des excès sanglants eux-mêmes… »

Denis BILLAMBOZ

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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 08:27
L'amour en super 8 de Chefdeville

Après un  long voyage en Corée, retour en France avec Chedeville, une sorte de Blondin du XXIe siècle, qui nous emmène dans une enquête improbable au volant de la Chambord bleue qu’il a reçue en guise de salaire, où tourne en boucle une cassette de Bob Dylan. Retour vers la Beat Generation.

 

 

                                 L’amour en super 8

Chefdeville 1959 - ….)

 

 

L’auteur, un photographe professionnel indépendant et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur ne s’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé  à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock, empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au réveil, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommé en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner  et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas. Mais, comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il ne lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

 

 

Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais suffisamment grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte ; celui-ci lui ayant  laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement parait se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire et le perturbent fortement. Son projet, qui devait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement, sans pouvoir poser le livre.

 

 

Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXIe siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la « Beat Generation » au point de s’imprégner  fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman est en quelque sorte une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses, mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu'à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant et très cultivé. Attention, sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent  ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 09:14
UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART

Une jeunesse sous le signe d’un profond mal-être : c'est le roman autobiographique d'un jeune homme pauvre dans une famille riche, allergique à la peinture et vivant au milieu des tableaux de Manet, de Berthe Morisot, de Degas qui forment son cadre journalier. Malheureux et sombre, errant parmi les souvenirs de ces peintres de la lumière, cultivant une névrose d'échec face à des artistes statufiés par la gloire, il se sent menacé par « l'aile noire de la folie ». Cette mélancolie le jette dans les bras des psychanalystes qui voient en lui un gibier de choix. Échec amoureux, social, scolaire, tentation du suicide, Jean-Marie Rouart nous livre son inappétence au bonheur. Il nous la fait même partager sans en omettre un seul détail. Les filles, la drogue, tout y passe de ce garçon pourtant gâté par les dieux : beau, d’une famille célèbre, adoré par sa mère, mais dont le père n’a pas su ou pu conserver le  train de vie de ses prédécesseurs.


C'est à travers la figure et le parcours d'un peintre du début du XIXe siècle, Léopold Robert, mélancolique, suicidaire, amoureux d'une princesse Bonaparte qui se moque de lui et en qui Jean-Marie Rouart a reconnu son double, que l'écrivain nous entraîne dans ses quêtes imaginaires et ses voyages pour tenter de se délivrer de ses démons. S'interrogeant sur le mystère d'une destinée qui le conduit au naufrage, il brosse une fresque de la grande famille de l'impressionnisme qui compose son prestigieux arbre généalogique. Ses vagabondages ne sont-ils pas une façon d’échapper à soi-même ? Ainsi visitons-nous Noirmoutier, Venise, Samos, Ibiza ; l’auteur semble aimer les îles - ces terres qui sont comme des sanctuaires secrets – et, en sa compagnie, nous cherchons dans ce récit  un peu brouillon, les clés perdues de sa vie sentimentale et le chemin de son labyrinthe intérieur, cet inconscient qui le harcèle et lui mène la vie dure mais l’ouvre aussi aux méditations profondes. Incontestablement, le livre est empli d’un charme particulier. Il est semé de détours qui nous ramènent à l’essentiel. L’élégance de l’écriture rend ce pèlerinage intérieur attractif, même si cette souffrance semble entretenue avec une indéniable complaisance. Le lecteur  se trouve plongé ainsi dans les affres d’un écrivain romantique qui gratte ses plaies avec coquetterie. Il y a dans le livre de Jean-Marie Rouart cette coquetterie littéraire trahissant, en maints passages, un égotisme qui prête à sourire. Mais l’auteur a une façon séduisante d’évoquer les lieux, les paysages, les parfums, les chagrins, ce, d'une plume délicate qui touche juste. Voilà un enchanteur qui, certes, parle trop de lui-même mais en parle bien, ménage habilement ses effets et vous embarque dans ses délires et ses excès  avec des mots envoûtants.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART
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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 08:00
Toutes les choses de notre vie de Hwang Sok-Yong

Toujours en Corée mais cette fois avec un auteur qui, à mon humble avis, devrait figurer sur la listes des futurs nobélisables : Hwang Sok-Yong, pour un roman qui raconte l’histoire d’un gamin vivant sur ce qui fut la plus grande décharge à ciel ouvert de la mégapole coréenne. Superbe roman !

 

 

Toutes les choses de notre vie

Hwang sok-Yong (1943 - ….)

 

 

Dans la Corée du Général Park, la mère de « Gros Yeux » n’y arrive plus depuis que son mari a disparu. A cette époque, il était bien difficile de savoir ce qu’il advenait de ceux que la police emmenait en prison ou dans les camps de rééducation. Son petit étal, en bordure du marché, ne lui permet pas de se nourrir, elle et son fils. Elle accepte donc l’offre d’un chiffonnier de l’Île-aux-Fleurs, un ancien camarade de son mari, qui lui propose de travailler dans son équipe où elle gagnera mieux sa vie et celle de son enfant. Le travail consiste à récupérer dans les déchets de la mégapole tout ce qui peut être recyclé, réutilisé ou revendu. La femme s’installe avec le chiffonnier et son fils, « Gros-Yeux », qui devient l’ami de « Le Pelé », le fils de l’amant de sa mère. Les deux gamins vivent de débrouillardise et d’expédients parmi les immondices, dans la puanteur de la cité des chiffonniers. Ils rencontrent la bande de « La Taupe », des gamins comme eux, le « Papy bric-à-brac qui recycle les appareils ménagers défectueux, la grand-mère du saule, sa fille épileptique, la chienne cacochyme et les êtres que seul « Le Pelé » peut voir, les lueurs bleues.

Avec ce roman Hwang Sok-Yong nous décrit la vie des chiffonniers de Séoul qui, à l’image de ceux du Caire, vivent de l’exploitation des déchets de la grande ville. Il explique l’organisation très structurée qui régit l’attribution des zones à exploiter par chacun, gratteurs indépendants ou gratteurs sous contrat avec la municipalité, et le circuit de revente des différents produits récupérés qui finissent toujours par engraisser, au bout de la chaîne, les riches grossistes. Une excellente présentation de l’énorme décharge de Nandjido qui accueillait tous les déchets de Séoul entre 1978 et 1993. Un réquisitoire contre les abominables conditions d’hygiène créées par cette monstrueuse décharge, et une dénonciation de la condition de vie des pauvres gens qui exploitent cette décharge, véritables rebuts  de la grande ville.

 

Cet ouvrage pointe du doigt le contraste qui s’est instauré entre la ville, qui se développe à marche forcée sans s’inquiéter des préjudices humains, sociaux et écologiques qu’elle induit, et la société misérable qui tente de survivre sur ce terrain. Les lueurs bleues, distinguée par l’enfant, ne sont que l’évocation des populations agricoles qui, autrefois, cultivaient les terrains de l’Île-aux-Fleurs pour nourrir les habitants de la ville. La grand-mère du saule répare les chiens estropiés par la ville, elle commerce avec un(e) chamane implorant les forces traditionnelles de la Corée profonde qui s’opposent à la superficialité d’une société contemporaine qui consomme voracement sans se soucier des déchets rejetés. Elle collectionne les objets banals de la vie courante, les choses qui relient à la vie, les objets qui s’ajoutent à ceux qu’on jette quand on n’en a plus l’usage, image symbolique de la permanence de ce qui dure, de l’authenticité de ce qui relie l’homme à son environnement par opposition à ce  qui est jetable.

 

« Gros-Yeux », comme les autres, n’est plus qu’un surnom, il a presque oublié son nom, il n’est plus un être humain, il est un rebut de la société qui mange ce que la ville rejette ou ce que les institutions religieuses distribuent pour attirer la jeunesse et la détourner de l’attraction communiste. Il a compris son sort et son avenir, mais, comme dit la chanson populaire coréenne :

 

« Que faire ? Que faire ?

Je ne peux ni vivre ni mourir

Que faire de mes enfants ?

Je ne peux ni rester ni partir. »

 

Un grand livre politique, un plaidoyer pour un pays sous la botte d’un général, une requête pour une nation entraînée dans un mode de consommation féroce, une supplique à l’intention d’un pays où l’idéologie a été dévorée par la productivité, un pays où les êtres humains ne sont plus que des ventres à remplir pour le plus grand profit des producteurs industriels.

 

La grand-mère du saule dans sa démence accuse : « Vous êtes ignobles ! Croyez-vous être seuls à vivre ici ? Vous les hommes, vous pouvez bien tous disparaître, la nature continuera d’exister, elle ! » Espérons-le !

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 07:52
Chère tante Yvonne

 

Elle nous a quittés à l’âge de 94 ans, sans avoir  jamais été  malade, parfois seulement un peu lasse ou un peu distraite. Elle fut sans doute la vieille dame la plus charmante, après avoir été l’une des plus belles jeunes filles de Nantes, de ces êtres qui traînent tous les cœurs à leurs basques. On aurait pu écrire à son sujet un traité sur l’art de vieillir avec grâce. Il est vrai que la grâce, elle l’avait reçue à la naissance, ainsi que trois autres dons magnifiques : la beauté, la santé et la gaieté. Descendante d’une famille austère, elle avait le goût du bonheur, mais sut respecter deux principes essentiels de la tribu : être digne et jamais se plaindre. Le goût de la vie, elle l’avait tellement en elle, qu’elle ne fût jamais tentée de céder à l’ennui ou à la morosité.  Malgré les épreuves, qui ne l’ont pas plus épargnée qu’une autre, un divorce et deux veuvages, elle avait une fois pour toute peint son existence de couleurs éclatantes. Elle appartenait à cette espèce de gens rares qui font vibrer la lumière autour d’eux.  Ce qui ne l’empêchait nullement d’avoir du caractère. Indépendante, elle savait, comme ses ancêtres, décliner les verbes résister et durer.

 

Ma tante eut néanmoins la faiblesse de s’incliner devant deux passions – je ne parle pas  des passions amoureuses qu’elle suscita, ô combien ! – mais de celles qui sollicitent la curiosité et l’intérêt : la nature et les voyages. Il est vrai qu’en ce qui concerne la nature, elle avait été gâtée puisqu’elle avait eu – comme sa jeune soeur, ma mère – le privilège de naître au cœur d’un parc paysagé, l’un des plus beaux qui soit, dessiné par un père qui, en ce domaine, était un magicien.  N’avait-elle pas grandi au milieu des fleurs et des bosquets et, malgré la Grande Guerre, traversé son enfance sans être privée de grand-chose.

 

C’est à l’adolescence que ses parents, ayant eu la mauvaise idée de se séparer, les difficultés se succédèrent sans rien enlever de son appétit de vivre et de son énergie. Quant aux voyages, elle en fit beaucoup et jusqu’à un âge avancé, ayant osé aussitôt après la Seconde Guerre mondiale parcourir seule, et à vélo solex, une grande partie de l’Espagne encore sous le régime de Franco. C’est son goût de l’aventure et de la liberté, qu’elle avait chevillé au corps, qui lui fit commettre quelques folies, mais que serait une vie sans elles !

 

Elle s’est éteinte comme une petite bougie au bout de sa flamme dans la quiétude de son grand âge, sans avoir jamais connu l’amertume ou l’acrimonie et avoir pleinement savouré les lendemains qui chantent. Aussi était-il inévitable qu’un jour le désir lui prenne de programmer un voyage dans l’au-delà, elle qui avait usé plus d’une paire de souliers à parcourir la planète terre. Si bien qu’après le Maroc et ses palais, la Norvège et ses fjords, la Turquie et ses harems, la Hollande et ses tulipes, la Suisse et ses grasses prairies, elle a choisi pour destination l’éden, ce jardin qui, par ses innombrables beautés, surpasse encore ceux créés par son père, un jardin idyllique où l’on goûte aux béatitudes éternelles. Nul besoin d’avion ou de de TGV pour s’y rendre, les anges s’en chargent d’un coup d’aile. Je l’imagine aujourd’hui toujours aussi souriante et gracieuse, se promenant en paix dans un éther où volettent les colombes, où s’épanouissent les corolles, où les aubes se lèvent à tout moment et où les clartés du soir sont pareilles à des confidentes qui s’attardent. Cette femme, qui aimait la joie, est partie sans regret ; elle me disait : le bonheur s’apprend comme le reste.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Ma tante au mariage de sa fille. Ma mère est la dernière, au fond, à droite.

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