Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 09:30
Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Lorsque l’on atteint un certain âge, l’évocation des souvenirs s’accompagne presque toujours d’un sentiment étrange auquel on ne s’habitue pas, tant il est vrai que ce monde évoqué a déjà disparu, qu’il est un univers englouti dont seuls quelques témoins subsistent encore. Nous évoluons ainsi dans une actualité à demi amputée parce qu’elle n’est la nôtre qu’incomplètement. Ainsi, lorsque je passe devant l’immeuble où je suis née, où j’ai vécu les vingt premières années de ma vie, où mes parents ont demeuré de 1936 à 1976, certes l’immeuble est toujours là, quasiment inchangé, mais ceux qui y vivaient sont presque tous morts, les murs n’entendent plus raisonner leurs voix, passer leurs silhouettes, s’animer leurs présences. Et que dire quand j’évoque mon cher Rondonneau que je n’ai pas revu depuis le printemps 1960, cette propriété qui fut l’Eden de ma jeunesse, le petit paradis de mon imaginaire, lieu où se sont éveillés mes sens et ma sensibilité ! Nul doute que la rivière des Mauves continue de s’étirer au long des rives moussues avec son chant discret et mélodieux, que le parc s’ouvre à cet endroit précis comme un beau fruit coupé qui nous offre soudain un panorama forestier, que la maison a bien conservé son allure bourgeoise et son toit d’ardoise, qu’il y a toujours au loin, plantées comme des vigiles, la chapelle et la tour d’un ancien monastère, mais les acteurs se sont éclipsés de ce décor enchanteur, remplacés par des visages et une actualité qui ne sont plus les miens, si bien que j’apparais comme une revenante, un fantôme, le spectre d'un temps qui n’est nullement autorisé à se perpétuer. Oui, ma chère Renée n’est plus là devant le portail grand ouvert à nous guetter mes parents et moi avec son bon sourire, si bien que le présent se pare d’étranges images et que penser ainsi le passé est tout ensemble une joie et une souffrance. Le passé, Marcel Proust lui a rendu en littérature une forme de présent et l’a paré d’émotions bouleversantes, mais réactualiser le mien s’accompagne le plus souvent d’une pénible sensation de perdition qui m’affecte, m’immerge dans le sentiment inguérissable d’être non seulement l’orpheline des miens mais l’orpheline du temps. C’est vrai, nous sommes les orphelins de ce temps disparu qui laisse peu de témoins à nos côtés …

 

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

Renée est apparue dans mon existence alors que j’avais neuf ans. Maman avait reçu de ses parents, morts à un an l’un de l’autre, un gentil héritage qui a permis l’achat de cette vieille demeure, ancien pavillon de chasse des évêques d’Orléans, sise à 4 km de Meung-sur-Loire. Lorsqu’ils en firent l’acquisition en 1948, elle était en très mauvais état. Tout était à refaire des crêpis extérieurs aux peintures intérieures et à la remise en état du parc parcouru par la rivière des Mauves qui s’y faufilait en formant, ici et là, des charmantes îles auxquelles on accédait grâce à des ponts en bois. Renée est entrée au service de mes parents l’année suivante. C’était alors une jeune femme de 26 ans bien charpentée avec un visage sculpté comme un marbre et une abondante chevelure qui lui donnait un air de déesse antique. Elle était belle et surtout joyeuse et le courant est passé immédiatement entre nous. Elle s’installa bientôt dans le logement de gardien  avec son mari Pierre et son fils Serge, âgé de 3 ou 4 ans. Elle se chargerait d’entretenir la maison et le parc, secondée pour les gros travaux par un jardinier, projet qui ne faisait peur ni à sa vigueur, ni à sa robustesse, car Renée aimait le travail, savait l’assumer et s’en prévaloir à l’occasion avec une fierté souveraine. Le travail figurait pour elle une sorte de défi, une grandeur, une dignité morale et physique. Elle trouvait là ses quartiers de noblesse.

 

Renée le jour de son mariage.

Renée le jour de son mariage.

Auprès de cette jeune femme dynamique et ardente, j’allais bientôt frotter ma mélancolie naturelle, ma timidité instinctive, mes rêveries de fillette solitaire, mes refoulements de citadine et voir s’ouvrir devant mes yeux extasiés un paradis bucolique propre à enchanter mon enfance. Renée fut en quelque sorte mon école buissonnière, celle où j’ai le mieux appris : de la diversité des chants d’oiseaux à celle des plantes, des légumes et des arbres ; du secret des saisons aux rumeurs des campagnes et aux divers temps des semailles et des moissons. Oui, avec elle, auprès d’elle, j’ai expérimenté l’ordinaire de la vie, ce qui est peut-être le plus extraordinaire, le sens profond de chaque geste, l’attention qu’il ne doit manquer de susciter et la satisfaction engendrée par son accomplissement. Avec quelle hâte, dès qu’un week-end ou des vacances me permettaient de retrouver le Rondonneau, je m’empressais de quitter mes vêtements de citadine pour ceux plus rustiques qui ne craignaient ni la boue des allées, ni  la rosée des pelouses, ni la paille des poulaillers. Renée m’a ainsi, au fil du temps, légué une véritable échelle des valeurs, valeurs d'une existence simple et quotidienne. La petite fille des villes se découvrait soudain une âme à l’état de jachère, toute prête à recevoir le bel héritage des vallons et des près.

 

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

J’ose avouer que Renée m’a beaucoup eue dans les pattes ;  les premières années, je l’ai suivie comme un petit chien, époque où elle m’apprenait à soigner les poules et les lapins, à cueillir les légumes et les fruits, à les conserver sur des claies, à préparer les confitures, les conserves, les confits, à faire dorer sur le coin de la cuisinière à bois les fameuses tartes Tatin qu’elle réussissait à merveille. Elle me préparait également des œufs à la neige, et lorsque nous étions seules, tous les petits plats que maman avait retirés de mes menus parce qu’elle craignait que la mauvaise alimentation de la guerre n’ait laissé des séquelles dans mon foie ou ma vésicule, comme la guerre de 14/18 en avait produites dans son tube digestif, resté fragile sa vie durant. Par chance, grâce aux bons soins de Renée, tout fut remis en bon ordre et je gagnais même les quelques kilos manquants qui faisaient de moi, aux lendemains de l’armistice, une enfant un peu chétive. Avec Renée, les joues roses et les mollets dodus étaient de circonstance et me donnaient la témérité d’entreprendre des jeux plus audacieux : des parties de cache-cache éperdues dans le parc avec mes amis du voisinage, les longues randonnées jusqu’à la chasse du château de la Touanne, les courses folles à bicyclette et les évasions dans les deux barques sur la rivière des Mauves.

 

Et puis Renée eut un autre mérite, elle a su adoucir les effets négatifs d’une éducation trop austère. Pudique, mon père ne se plaisait guère à exprimer ses sentiments et ma mère avait mal vécu sa grossesse, plus mal encore son accouchement où elle avait, parait-il, tellement souffert qu’elle l’évoquait, trente ans après, avec des trémolos dans la voix. J’avais donc le sentiment d’avoir beaucoup dérangé et Renée a su, grâce à son intuition, chasser de mon esprit l’impression lancinante ( et fausse bien entendu ) que j’étais gênante. Chère Renée ! Lorsque je me suis mariée, trop jeune, elle a vu venir le gendre de Madame avec des yeux furibonds. Finaude, elle avait deviné que notre attelage n’était pas propice aux longs parcours. Et c’est vrai, nous divorcions trois ans plus tard au grand soulagement de Renée qui me répétait : « Je te l’avais bien dit, ma choute, que ce gars-là, il n’était pas fait pour toi. » Heureusement, le second eut davantage de succès et Renée ne s’est pas davantage trompée sur son diagnostic, énoncé ainsi : « Te voilà un bon petit mari pour sûr ! » Merveille, il dure encore ...

 

Quant à Renée, elle a eu du mal à se remettre de la vente du Rondonneau par mes parents en 1960. Puisque je partais habiter en Haute-Savoie, le Rondonneau n’avait plus sa raison d’être. Renée est restée quelque temps avec ceux qui avaient pris la suite, des personnes sympathiques mais qui n’envisageaient pas le parc de la même façon, qui, bientôt, transformaient sa vieille cuisine en un laboratoire presse-bouton et installaient le chauffage central en lieu et place des feux de cheminées qui diffusaient une chaleur plus rustique … C’en était trop pour Renée qui gagna la ville la plus proche et devint la responsable d’une superette, ce qui lui permettait de voir du monde et l'assurait d'un travail stable. Elle a pris congé en 2006, à l’âge de 83 ans, après une existence où le travail fut sa fierté parce qu’elle entendait le servir avec exigence et qu’elle en recueillait les plus vives satisfactions. Figure inoubliable, elle m'inspire toujours une reconnaissance éternelle et reste intimement mêlée à mon actualité de rat des champs. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI

 

Et pour prendre connaissance d'articles évoquant des sujets très proches,  cliquer sur leurs titres :

 

CHERS DISPARUS           LES CHIENS DE MON ENFANCE
 

LES PAQUES DE MON ENFANCE AU RONDONNEAU

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.
Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.

Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans ARTICLES ME CONCERNANT
commenter cet article
27 mars 2017 1 27 /03 /mars /2017 09:08
Le petit oeuvre poétique de Claude Louis-Combet

Quel plaisir de vous présenter un recueil de poésie et quel recueil ! De la poésie de Claude Louis-Combet et peut-être le meilleur du meilleur qu’il a écrit. Un plaisir qui confine au bonheur car Claude Louis-Combet a enseigné dans ma ville de 1958 à 1992… mais hélas je ne l’ai jamais rencontré.

 

Le petit œuvre poétique

Claude Louis-Combet (1932 - ….)

 

Ecrire une chronique de ce recueil de Claude Louis-Combet relève de l’audace, c’est assumer ses étroites limites et même prendre le risque d’être ridicule tant le maître est au sommet de son art dans ces onze textes sélectionnés par son éditeur. José Corti a choisi des poèmes de diverses formes : poésies en prose, en vers plus ou moins libres, en forme de simples sentences de quelques mots ou même de quelques termes dispersés sur la feuille comme un nymphéa littéraire.

 

Mais quel que soit la forme, le maître a distillé chaque texte comme un alchimiste élabore son élixir dans sa cornue alambiquée pour obtenir le liquide le plus raffiné, l’essence même du produit, le nectar le plus doux. Dans ce recueil, le poète utilise l’essence du vocabulaire qu’il a distillée avec sa plume en forme de cornue pour exprimer les sentiments qu’il est allé chercher au plus profond de son âme, là où la vie confine à l’origine, là où il a trouvé le paradoxe qui régit la vie depuis toujours. « Les choses sont trop grandes pour moi et je suis trop grand pour les choses ».

 

Pour le poète, dans ce vaste paradoxe surgi du chaos originel, est né le texte qui a figé les choses, les rendant définitives. « Il y a eu le feu, la lave à pleine gueule, l’éructation du dedans solaire, la foudre brûlant soudain le décor. Et le texte, plus tard, recousant les blessures et fardant les cicatrices ». Le texte est fils de la Terre qui a donné naissance à l’Homme,  « … cette certitude irréductible d’être et d’avoir été toujours fils de la terre », qui a éprouvé l’Amour : « Si le texte est né du désir, pourquoi le désir ne serait-il pas né du texte ? »

 

Dans ce recueil Claude-Louis Combet exprime une vision très païenne de notre monde où l’Homme tourne en rond, s’enlisant dans le grand paradoxe de la création, sans jamais trouver l’issue qui lui ouvrirait les portes d’un ailleurs. « J’écris du désir comme du désert : où l’on s’enfonce sans avancer, où l’on contourne sans approcher, où l’espace vous traverse sans que vous puissiez le retenir, où le temps se précipite en vous qui vous précipitez en lui – et claquent les lambeaux de néant que sont les mots, dont la trace s’efface et dont le bruit s’éteint ».

 

Et pourtant la beauté est de ce monde mais elle n’enchante pas le maître comme elle a enthousiasmé Kawabata dont la sensibilité peut rejoindre celle de Louis-Combet qui profère : « Je suis de ceux que la beauté désespère ». Tout est beau dans ce recueil mais tout est controversé par son contraire, la moindre lueur d’espoir est obscurcie par sa propre ombre. Mais, le maître malgré son désespoir ne pourra jamais nous empêcher de débusquer la Beauté la plus pure nichée aux creux de ses lignes.

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Le petit oeuvre poétique de Claude Louis-CombetLe petit oeuvre poétique de Claude Louis-Combet
Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article
20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 09:16
Le voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy
Le voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy

Ce jeune écrivain franco-vénézuélien propose un roman en forme de fable mythologique qui raconte l’odyssée d’un Vénézuélien dans une contrée isolée de tout où l’écriture n’est pas parvenue et où la nature dicte encore sa loi.

 

 

                                          Le voyage d’Octavio

Miguel Bonnefoy (1986 - ….)

 

 

« Dans le port de La Guaira, le 20 août 1908, un bateau en provenance de La Trinitad jeta l’ancre sur les côtes vénézuéliennes sans soupçonner qu’il y jetait aussi une peste qui devait mettre un demi-siècle à quitter le pays ». C’est dans ce petit port qu’Octavio est né, il réside dans l’église construite pour sanctifier le saint qui a favorisé la guérison de la population pendant cette grande peste, église alors désaffectée et ne servant plus que d’entrepôt à une bande de cambrioleurs. Octavio garde les trésors des voleurs, mais un jour il doit participer à un casse chez sa maîtresse, celle qui lui a appris à lire et à écrire. Démasqué, il fuit la ville et part pour un long périple dans le Parc National San Esteban.

 

Le voyage d’Octavio est une odyssée terrestre, un périple mythologique, à la limite du réel et du fantastique. Il vit de petits boulots, tous plus pénibles les uns que les autres, jusqu’à se faire apprécier des populations pour ses dons et compétences et pour son abattage au travail. Pour les populations rustres de cette région, il devient un héros, un être mythique. Mais un jour, il rentre au bercail pour participer à la reconstruction de l’église incendiée et à la rénovation du trésor des voleurs, alors que ceux-ci ont caché les statues dérobées pour mettre ces trésors à l’abri de la cupidité des riches. Le vol n’est pas qu’un délit, c’est aussi le moyen de conserver le savoir-faire des populations locales, leur culture, leur spiritualité.

 

Deux thèmes récurrents hantent ce petit roman : l’écriture qu’Octavio ne possédait pas et la nature. Ici, les gens lisent avec leurs yeux, avec leurs oreilles, avec l’ensemble de leurs sens, ils savent la nature, ils savent la lire, ils savent l’interpréter, mais ils ne peuvent pas communiquer avec ceux venus d’ailleurs. Octavio ne peut pas lire l’ordonnance que le médecin lui a faite. " A Campanero, l’écriture n’était pas née de l’homme. Elle était née de cette nature sans raison, où rien ne vient empêcher la soif tropicale de grandir, de s’étendre, de s’élargir dans une ivresse sans mesure." La nature est leur domaine, leur milieu, surtout le bois qui sert à tout, le bois qui est le matériau indispensable et nécessaire à la population, le bois, matière vivante avec laquelle ils communiquent. « L’écriture se manifestait à son cœur par le vernis et l’acide, la peinture et le bois, l’or et le plomb ».

 

Ce petit roman est comme une fable qui raconterait la vie de cette société isolée par le relief et par son incapacité à lire et à écrire. Un plaidoyer pour l’alphabétisation des populations disséminées dans les campagnes et les forêts de ce vaste pays, dans des régions abandonnées par les dirigeants.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer sur   ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article
17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour  consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Le professeur François-Bernard MICHEL

Le professeur François-Bernard MICHEL

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
commenter cet article
15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:05
Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure

Vermeer, auquel le Louvre consacre une exposition, est le peintre qui m’a le plus impressionnée dans ma jeunesse, lorsque mes parents m’ont emmenée faire un voyage en Hollande. J’avais quinze ans. Ses couleurs douces, l’intimité de ses compositions m’avaient subjuguée. J’étais d’emblée sous le charme de cette peinture simple et tranquille qui nous propose une suite de scènes de la vie domestique. Le peintre de Delft, ville ravissante penchée au-dessus de ses canaux, ne connut pas après sa mort, survenue le 15 décembre 1675 à l’âge de 43 ans, la renommée dont ont bénéficié la plupart des autres. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que Maxime Du Camp et Théophile Gautier le découvrent et le réhabilitent.

 

De sa vie, nous ne connaissons quasiment rien, sinon qu’il s’était converti au catholicisme et qu’il eût quinze enfants de son épouse Catharina Bolnes, probablement la jeune femme qui figure sur la plupart de ses toiles. Quant à ses traits, nous ne les connaissons pas davantage, il ne nous a laissé aucun autoportrait. La seule fois où Vermeer représente un peintre, lui assurément, ce sera de dos, aussi le secret le plus total repose-t-il sur sa personne et sur sa vie. Le mystère l’entoure et ajoute encore à l’aura de magie qui baigne son œuvre.

 

Néanmoins, il a su rendre palpable, à travers elle, l’existence quotidienne de son temps et détailler chacune des anecdotes qu’il a choisies de représenter d’un pinceau minutieux où il n’a omis aucun détail, préférant aux scènes de mythologie ou de religion traitées par de nombreux autres artistes, ces épisodes banals et courants.

 

Pendant longtemps, les toiles de Vermeer furent attribuées à d’autres : ainsi à De Hooch qui savait conférer à ses tableaux des jeux de lumière assez semblables et procurer à ses scènes une même dignité quasi liturgique ; ou bien encore étaient-elles imputées à Ter Borch, ce qui montre à quel point Vermeer était sorti de l’actualité picturale de son époque.

 

Marcel Proust dans sa Recherche rendra un hommage vibrant au peintre de Delft, cet artiste qui s’était représenté de dos le bouleversait, de même que ses sujets lui apparaissaient nimbés et animés d’une grâce envoûtante. Il est vrai que la contemplation de ses œuvres nous plonge aussitôt dans un univers spirituel, un silence profond qui est celui du monde intérieur, une interrogation qui est déjà celle de l’éternité, si présente sous son pinceau dans le quotidien. Par ailleurs, la place réservée aux femmes est immense. Elles sont là, maîtresses de dignité, de réserve et de naturel. Dans leur modeste apparence, elles sont les madones de la contemplation, les impératrices du quotidien, toute de simplicité majestueuse au cœur de leur royaume domestique, plongées dans une énigmatique rêverie et isolées dans un halo de lumière, tant il est vrai que le peintre, mieux que personne, a su rendre mystique la lumière du dehors pour la concentrer sur l'intimité intérieure.

 

Nul doute que ces femmes nous saisissent par leur attentive concentration et leurs attitudes journalières, cette réalité somme toute triviale a le pouvoir de nous propulser ailleurs, de nous faire toucher du doigt une dimension spirituelle. Aussi, rien d’étonnant à ce que Marcel Proust ait considéré Vermeer comme le peintre le plus apte à nous émouvoir et à nous toucher. Son monde est proche de celui de l’écrivain qui a passé l’essentiel de son temps à nous transporter dans le royaume intérieur ou toute chose prend valeur d’éternité et où ce qui semble le plus fugace anime le souffle du surnaturel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour de plus amples renseignements au sujet de l'exposition, cliquer  LA

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure
Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans CULTURE
commenter cet article
13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 08:47
Les nuits de Williamsburg de Fréderic Chouraki

Un auteur sans lecteurs plaque tout pour s’installer à New-York dans le quartier de Williamsburg où il vit des aventures aux allures d’épreuves initiatiques qui lui font comprendre que le monde va à sa perte et que les dirigeants actuels n’ont rien compris à la situation. Une diatribe sur fond de nostalgie des sixties, du cinéma et de la musique de cette époque dorée.

 

 

Les nuits de Williamsburg

     Frédéric Chouraki (1972 - ….)

 

 

Sammy écrit des livres mais ils ne se vendent pas, aussi son éditrice ne se gêne-t-elle pas pour l’éjecter de la maison d’édition en mettant le doigt là où ça fait mal, elle a d’autant moins de scrupules qu’elle comptait bien profiter des charmes du beau quadra qui, hélas pour elle, c’est avéré être homo. « Encore des Juifs, encore des gays ! Je n’en peux plus, Samuel ! Ecoute, tu tournes en rond. Et ce n’est pas crédible ! Qui peut imaginer un seul instant que l’on puisse passer ses journées à prier à la synagogue et ses nuits dans des … backrooms ! » Lassé de sa famille trop juive, blasé de ses déambulations dans les milieux homosexuels du Marais, déçu par ses amis carriéristes, privé de son moyen d'existence et de moins en moins enclin à chercher un job, Sammy saisit l’opportunité du départ d’un pote vers New- York pour partir à son tour vers la Grosse Pomme dans le quartier de Williamsburg dont il savait seulement que Kerouac y avait vécu.

 

A Williamsburg, il lui faudra accomplir un pénible parcours initiatique avant de comprendre ce qui cloche dans sa relation au monde actuel. Il  s’épuisera, dans un premier temps, à faire la plonge dans un restaurant italien, puis il échouera « au test de la sainteté hassidique et de l’hétérosexualité débonnaire » au contact d’un rabbin intégriste et entre les jambes de sa fille nymphomane avant, un soir d’errance et de désespoir, entendre souffler l’esprit de la beat generation, la voix de son gourou de jeunesse, la voix du grand Jack Kerouac. Alors il comprendra qu’une nouvelle classe est en train de ruiner le monde. « Leur idéologie rance se résumait à une somme syncrétique et bancale de fausses bonnes idées : écologie, éthique, partage, production locale, art en mineur, progressisme sociétal et libéralisme économique honteux ».

 « Même s’il s’en défendait, Sammy avait toujours jugé le milieu gay de même que la communauté juive avec contemption pour ne pas dire un dédain certain. » Il leur reprochait de faire partie de cette nouvelle classe coupable de conduire l’Occident malade vers une nouvelle phase de déclin, d’appartenir à « cette vermine complaisante pseudo-progressiste et ahistorique qui ne croit que dans la tiédeur et le mélange. »

 

Avec ce texte empreint d’une réelle nostalgie du bon vieux temps de la beat generation, de la liberté sexuelle, de la liberté de penser et toutes les autres libertés du bon vieux temps où le monde n’était pas encore totalement englué dans les notions de profit, de rentabilité et d’égalitarisme mou, Frédéric Chouraki achève son texte par une véritable diatribe à l’encontre de ceux qui nous dirigent. Ce livre n’est cependant pas un pamphlet politique, c’est un roman gouleyant, drôle, enrichi de très nombreuses références cinématographiques et littéraires, notamment. Un texte écrit d’une plume vive, actuelle, colorée, gouailleuse comme de l’Audiard ou du Blondin qui aurait macéré dans  le bouillon culturel de la Beat Generation assaisonné au sel de la sémantique gay et juive. Il faut connaître au moins un peu le langage juif et des bribes de parisien du Marais pour ne pas laisser échapper les allusions et insinuations glissées par l’auteur.

N’y aurait-il pas, « dans la marge de la production pléthorique qui encombrait (bre), chaque automne, les tables des librairies, l’espace pour une voix fantaisiste et légèrement anarchique ? »

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Les nuits de Williamsburg de Fréderic Chouraki
Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article
6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 09:00
Le jardin Arc-en-Ciel  de Ito Ogawa

Le mariage et la filiation homosexuels préoccupent les Japonais tout autant que les Occidentaux, aussi, dans ce roman, Ito Ogawa expose-t-elle son point de vue sur le sujet sans militantisme forcené mais avec une grande ouverture d’esprit, n’éludant aucun aspect de la question. A cette fin, elle constitue une famille atypique : une femme divorcée et son fils, une jeune fille qui ne sait pas encore qu’elle est enceinte, quatre personnes qui, tour à tour, racontent un morceau de la vie qu’elles essaient de construire ensemble.

 

Dans une gare de Tokyo, Izumi, mère de famille en cours de divorce, est attirée par une jolie jeune fille, encore lycéenne, qui semble en plein désarroi, elle craint qu’elle cherche à se jeter sous un train et accourt auprès d’elle pour l’en dissuader. Elle l’emmène chez elle pour la rassurer et la convaincre que la vie peut être encore belle pour elle aussi. Une relation sentimentale se noue rapidement entre les deux femmes qui, ne voulant pas d’une histoire d’amour intermittente, décident de vivre ensemble mais pour cela elles doivent quitter la ville car la famille de Chiyoko, la jeune fille, ne supporte pas cette union qu’elle juge préjudiciable à son image et sa notoriété.

 

Avec le fils d’Izumi, les deux femmes partent alors pour le pays des étoiles, un coin de campagne perdu au pied de la montagne où elles se réfugient dans un ancien atelier délabré qu’elles arrangent pour le mieux. Petit à petit elles construisent une vie, une vie familiale comme n’importe quelle autre famille japonaise. Izumi raconte la rencontre, la fuite, l’installation au Machu Pichu, le nom qu’elles ont donné à ce coin de campagne aussi difficile d’accès que la célèbre montagne andine. Chiyoko raconte, elle, la construction de la famille, le projet professionnel des deux femmes, la possibilité de former un vrai couple. Et les enfants, à leur tour, prennent la parole pour évoquer, à travers leur regard d’enfant, cette famille atypique, comment ils vivent et ont vécu cette différence, comment ils se projettent dans l’avenir.

 

A mon sens ce roman n’est pas un livre militant pour une cause quelconque, c’est juste un texte sur la tolérance et l’acceptation. L’auteure nous laisse penser que chacun doit s’accepter comme il est et que chacun doit accepter les autres comme ils sont. « Quoi qu’il arrive l’important c’est d’accepter et de pardonner ». Dans cet ouvrage, on rencontre aussi des personnes différentes, non seulement par le sexe et les pratiques sexuelles qui sont plus ou moins bien acceptées par leur entourage, et la société en général. Ito Ogawa propose une jolie parabole pour expliquer la différence et son acceptation : « Elles (les fleurs) ont beau trouver la teinte de la fleur voisine plus jolie, et l’envier, elles ne peuvent pas modifier à leur guise la couleur qui leur a été dévolue. Alors, il ne leur reste plus qu’à vivre cette couleur de toutes leurs forces ».

 

Ce roman est aussi un joli plaidoyer pour la vie familiale qui devrait être accessible à chacun quelque soit son sexe et ses mœurs, l’auteure conseille vivement à celles et ceux qui se sentent rejetés de construire une famille avec celles ou ceux qu’ils aiment. « Vous n’avez qu’à construire une famille à vos couleurs, en prenant votre temps. Parce que les liens du sang ne font pas tout. » Au Machu Pichu, "Une famille, ce n’était pas une question de sexe ou d’âge", c’était de l’amour, des disputes, de la douleur, de l’humiliation, des amis, la maladie et tout ce qui fait la vie de tout un chacun mais avec un peu plus de contraintes encore.

 

Au Japon, l’homosexualité semble être encore moins bien acceptée qu’en Occident, c’est du moins ce qui ressort de ce roman écrit avec beaucoup de finesse et de pudeur, les personnages sont disséqués avec délicatesse jusqu’au fond de leur âme. L’auteure ne prend qu’un parti celui de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de l’acceptation et du droit de chacun à disposer de son corps et du sens qu’il souhaite donner à son existence. La famille, qu’elle a créée, n’est peut-être pas très crédible mais elle rassemble en son sein toutes les questions qui ont été soulevées autour de l’union homosexuelle dans des scènes où la description des plus petits détails apporte un supplément de vie.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Le jardin Arc-en-Ciel  de Ito Ogawa
Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article
28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 10:13
A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

Diane de Margerie vient de publier un ouvrage dont le titre m’a tout de suite interpellée : « A la recherche de Robert Proust ». Qui était Robert Proust, cet homme totalement évincé de « La Recherche », l’œuvre de son frère aîné Marcel Proust, où apparaissent cependant la mère, le père, la grand-mère, la tante et quelques autres personnages qui ont occupé sa vie. Mais son frère, de deux ans son cadet, semble avoir été gommé volontairement de cette longue et pénétrante histoire. Diane de Margerie, qui s’est posée elle aussi la question, nous apporte certains éclairages au sujet de cette difficile parenté entre deux frères qui ont laissé l’un et l’autre des oeuvres importantes, le premier en littérature, le second en médecine. Car Robert, comme son père Adrien, fut un médecin-chirurgien de renom, un homme dont le destin s’est déroulé de façon naturelle, déterminée et irrévocable, contrairement à Marcel dont l’accouchement de son œuvre fut long, compliqué et tortueux.

 

Il apparaît que les deux enfants d’Adrien et de Jeanne Proust avaient bien peu de choses en commun, sinon une remarquable intelligence et une parfaite éducation. S’entendaient-ils ? Pas vraiment, bien que la mère veillât à maintenir un climat d’affection familiale. Cela, pour la simple raison, que Marcel a difficilement vécue l’arrivée de ce petit frère qui, subitement, occupait les lieux et lui prenait un peu de l’amour maternel. Oui, Marcel, enfant sensible et tyrannique, a souffert de ne pas être le seul objet de la tendresse familiale et a su, par la suite, tirer parti de son asthme et se présenter en tant que narrateur dans « La Recherche » comme un enfant unique. Peut-être l’existence de Robert sera-t-elle à l’origine de « cet univers asexué mais dévorant auquel il se sacrifiera comme sur un autel : celui de l’écriture. » En quelque sorte : « oublier les sentiments ambigus suscités par la naissance d’un autre qu’il faudra plus tard annuler par l’écriture salvatrice » - nous explique Diane de Marjorie. « C’était ou l’autre, ou l’œuvre » - ajoute-t-elle.

 

Diane de Marjorie suppose que Robert de Saint-Loup, si présent dans le roman de Marcel, est une sorte de frère de substitution auquel – explique-t-elle – « Marcel le narrateur peut songer à loisir à travers le silence observé sur le frère réel. » Le parallèle ne me semble pas vraiment convaincant, sinon que le personnage du livre mourra héroïquement durant la guerre de 14/18 à la tête de sa division, de même que Robert Proust s’y illustrera avec courage et dévouement dans son rôle de médecin militaire auprès des innombrables blessés. « Voilà qui est frappant chez les frères Proust dont l’un s’adonne à l’analyse de la dégradation (en amitié, en amour, dans la sexualité) à travers le scalpel de l’écriture ; et l’autre, tout au contraire, choisit la guérison du mal à travers le bistouri. » - insiste Diane de Margerie.

 

Marcel Proust reconnaissait : « Je suis jaloux à chaque  minute à propos de rien. » Et ses jalousies se focaliseront évidemment sur la mère. Lorsqu’il peint dans « La Recherche » les frères Guermantes, Basin l’aîné et Charlus le cadet, il ne peut s’empêcher d’y inclure la sévérité psychologique de leur père, établissant un lien avec la sévérité d’Adrien Proust, et ne manque pas de souligner qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre comme lui-même l’était avec Robert. Ainsi, à travers les personnages de son roman, Marcel exprime-t-il la complexité de la relation fraternelle. Et est-ce parce qu’il pense avoir une analyse plus fine de la maladie, se considérant lui-même comme un malade, qu’il accuse la plupart des médecins d’être bornés à bien des égards parce qu’ils ne bénéficient pas de la relation essentielle et étroite avec la … douleur ? L'asthme, dont il souffrait, et sa connaissance du milieu médical lui ont permis de dépeindre la lente déchéance de Charlus et la mort de la grand-mère de façon clinique en un temps où les médecins jouissaient d’une incroyable influence morale et sociale. Si bien que Serge Béhar, médecin et auteur, écrira que « La Recherche » a été rédigée par un médecin avant la lettre. Souvenons-nous que Marcel Proust, comme Freud, et bien que les deux hommes ne se soient ni connus, ni concertés, ont découvert le rôle éminent de l’inconscient, ce dont les praticiens d’alors se souciaient comme d’une guigne. Et principalement de son rôle dans les maladies  psychosomatiques.

 

Aussi peut-on se demander ce que Marcel pensait des carrières de son père  et de son frère trop privées l’une et l’autre d’une quête de l’invisible ? Marcel refusera d’être soigné par Robert et ne souhaitera à ses côtés, lors de ses tous derniers moments, que d’une seule présence, celle de Céleste Albaret, son employée de maison, qui était devenue « la vestale de l’œuvre, la Voix du téléphone, le trait d’union avec les éditeurs ». Allait-il survivre à sa Recherche ? Se survivre ? – questionne l’essayiste. Ne s’est-il pas laissé mourir en même temps que son œuvre s’achevait et ne s’est-il pas toujours refusé, et cela jusqu’à son extrême fin, à s’abandonner aux soins et conseils du monde médical ? Parce qu’il pensait en connaître plus qu’eux sur le parcours inéluctable et psychique de la maladie. Par la suite, Robert, qui lui survivra un peu plus d’une dizaine d’années, lui rendra un hommage vibrant dans la revue NRF (1923), où il salue la douceur et la bonté de Marcel, sans cesser de se consacrer à l’édition des manuscrits laissés en attente et au contrôle scrupuleux de leur publication chez Gallimard.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère
Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère

Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
commenter cet article
27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:44
Bonneville de Laurent Saulnier

Bonnevile, c’est la Pontiac Bonneville 1969 achetée par le père du héros, le narrateur, sur un coup de tête qui lui a fait perdre son rôle de chef de famille, sa femme, passionnée par l’élevage des gallinacées, lui ayant, à cette occasion, confisqué la gestion des comptes familiaux. Désormais, la Pontiac  est clouée au garage, elle ne roule plus, des pièces sont défaillantes et des pièces de voiture de ce type on n’en trouve pas en France, surtout dans la campagne profonde où la famille a trouvé refuge. Le narrateur, jeune homme baraqué mais inoffensif, n’a pas brillé à l’école qu’il a peu fréquentée et  a vite trouvé un boulot dans une station-service où il se plait et travaille assidûment.

 

Depuis que le père est mort, il vit seul avec sa mère dans une gare désaffectée au rythme des trains qui ne s’arrêtent plus. Et il n’a plus qu’une idée en tête désormais, remettre Bonneville en état pour sillonner les routes environnantes. Afin de réaliser ce projet, il faut de l’argent, ce qu’il n’a pas. Aussi, après mûre réflexion, pense-t-il que des petits larcins commis dans les belles voitures en stationnement lui apporteront les fonds nécessaires, sans nuire exagérément aux propriétaires détroussés. Mais voilà, le papillon qui bat des ailes au-dessus de la baie de Rio pour déclencher un ouragan en mer de Chine, est de passage dans la région, tout vacille, rien ne se passe comme prévu. Des événements fortuits et indésirables s’enchaînent les uns après les autres prenant une tournure de plus en plus dramatique.

 

L’auteur évoque volontiers le célèbre inspecteur Columbo. Mais, en considérant le nombre de cadavres qui jonche les pages de ce petit roman, j’ai plutôt l’impression d’avoir traversé une série de style « Barnaby »,  série où l’on ne lésine pas trop sur le nombre de morts. Bien sûr, il est un peu particulier le jeune homme, il se relève chaque nuit pour s’installer au volant de Bonnevile avec Mister B, un énigmatique passager qui le guide, et la belle Julia aux gros seins, la livreuse de carburant. Ensemble, ils parcourent la campagne alentour jusqu’au jour où tout part  en vrille.

 

Ce texte m’a rappelé un roman de Chris Womersley, « La mauvaise pente ». J’avais alors écrit « Le roman de deux vies qui ont dérapé lorsqu’un grain de sable s’est coincé dans la mécanique de leur destinée ». Dans ce texte, la destinée semble, en effet, avoir pris la même mauvais pente que celui de Womersley, mais le roman de Saulnier, bien que fataliste, est beaucoup moins noir que celui de l’Australien. C’est l’histoire d’un pauvre gars dont les muscles remplacent, sans qu’il s’en rende bien compte, la cervelle et qui est emporté par des événements qui le dépassent malgré tout ce qu’il entreprend pour remettre le cours de son existence dans le bon sens.

 

Les passions de l’enfance peuvent prendre une tournure imprévisible et générer des situations dramatiques comme dans cette histoire presque drôle qui ressemble plus à une parodie de roman noir qu’à un texte réellement sombre. Ces doux dingues, qui cèdent à leurs pulsions sans réfléchir aux conséquences, n’existent pas que dans les guerres larvées, il peut y en avoir partout, même dans les gares désaffectées.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteur

L'auteur

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET - dans LES COUPS de COEUR de DENIS
commenter cet article
20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 09:14
Comment apprendre à s'aimer de Motoya Yukiko

Dans ce charmant roman, l’auteur livre une véritable leçon de vie en commun à travers les relations qu’une brave femme, un peu enquiquineuse toutefois, elle en convient elle-même, entretient avec sa famille et ses amis. Un texte plein de fraîcheur et de délicatesse.

 

 

Comment apprendre à s’aimer

Motoya Yukiko (1979 - ….)

 

 

Motoya Yukiko a fondé une troupe de théâtre pour laquelle elle écrit et met en scène des textes et son roman est fortement marqué par cette formation dans le monde du spectacle. L’intrigue est  construite comme un opéra en plusieurs actes évoquant des temps différents dans l’histoire de l’héroïne, même si le nombre d’actes est un peu trop élevé pour un opéra. Des temps qui évoquent les âges de Linde, la femme autour de laquelle l’intrigue se déroule, l’adolescence, les fiançailles, l’effritement du couple, la rencontre avec celui qui pourrait remplacer le mari, le retour à la petite enfance pour comprendre la complexité du personnage, le début de la vieillesse, l’achèvement d’un parcours, le résultat d’une vie quelque peu ratée.

 

Chacune de ces époques est illustrée, comme au théâtre ou à l’opéra, par une scène, une partie de bowling, un repas (trois fois), un caprice à la maternelle et une embrouille avec un livreur. Ce roman pourrait être adapté au théâtre d’autant plus que l’auteur décrit les différentes scènes avec une grande minutie, soignant les moindres détails du décor et disséquant les plus petits travers comportementaux des différents acteurs du roman.

 

A travers cette histoire, Motoya Yukiko cherche à nous montrer que nos difficultés relationnelles proviennent le plus souvent de petits agacements, de vétilles, montées en épingle et qu’il ne suffirait que d’un brin de tolérance et de compréhension pour que tout se passe mieux entre les époux et les amis. Linde s’est séparée de son mari, elle subit ses amis plus qu’elle ne les apprécie, elle se chicane régulièrement avec les livreurs et les commerçants, c’est une brave femme mais aussi une enquiquineuse qui gagnerait à améliorer son comportement, elle le sait et s’énerve de ne pas le faire.

« A une époque, elle était convaincue qu’un jour forcément elle rencontrerait une vraie amitié, mais voilà bien longtemps qu’elle avait abandonné cette idée. Elle ne connaîtrait jamais ce genre d’amitié fascinante. Ces pitoyables êtres devant elles pensaient certainement la même chose qu’elle ». Une petite leçon de vie en commun qui dit qu’il faut savoir tolérer certains travers pour parvenir à vivre en bonne harmonie.

Ce charmant roman, plein de délicatesse nippone, appartient à la littérature japonaise actuelle, plus orientée vers l’Occident que vers les traditions ancestrales. Pour preuve je préciserai que plusieurs personnages portent un prénom occidental, ainsi : Joe, Katarina, Tyler, Sue et que celui de l’héroïne Linde est tiré du titre d’une sonate de Schubert.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

L'auteur

L'auteur

Repost 0
Published by Armelle BARGUILLET
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )


1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

ET SI VOUS AIMEZ LES ANIMAUX, RENDEZ-VOUS SUR " MEMOIRE D'EAU" :

 

P1080160.JPG

Recherche