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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 08:14

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Sommes-nous condamnés à ne rien pouvoir dire de ce que nous aimons le plus ? interroge le poète Yves Bonnefoy dans "L'improbable", résumant par ces mots le difficile pari qui justifierait la tâche et l'existence même de la poésie. En effet, pas de lieu moins délimité que le sien. Si elle est de toute évidence ce chant de l'homme et du monde, c'est-à-dire inflexion, résonance, retentissement, elle ne peut prétendre désigner et décrire, circonscrire et expliciter, monopole dévolu aux seuls scientifiques. Le dédoublement de la personne est au centre de l'expérience poétique, il est aussi la raison de sa condition tragique en nos temps modernes. Qu'est-ce qui, en définitive, la grève de son désir d'habiter le monde ? Tout en aspirant à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées, la poésie, en s'opposant au langage commun, s'isole indéniablement. Le philosophe Kierkegaard  l'avait compris lorsqu'il notait que " la vie d'un poète commence par une lutte avec la réalité toute entière". D'autre part, en modelant le langage dans le sens émotionnel, la poésie façonne la présence d'un être plus complet dans la présence d'un monde plus réel. Voilà donc le défi qui ne cesse de se poser à elle. Gaétan Picon écrivait à propos des poètes de l'après-guerre, que cette génération était divisée entre "la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire". Ce qui prouve que la poésie de la première moitié du XXème siècle avait le souci du signifié et était encore en quête de l'origine du signifiant.

 

Mais il ne suffit pas de se distancer du réel pour devenir poète. Le poète n'est jamais, ne sera jamais qu'un transfuge, quelqu'un qui, à partir de ce réel, élabore un réel différent, une sorte de surréel, afin de restituer aux choses ce que le visible leur dérobe. " Je fais mon métier d'oiseau ", avoue joliment Lionel Ray dans l'un de ses poèmes. Alors que Verlaine se demande plus explicitement : "Qu'est que je fais en ce monde ? "et qu' André Breton s'étonne : "Qui vive ? Est-ce vous ? Est-ce moi ?" Ainsi, poursuit Lionel Ray, d'une oeuvre à l'autre, se trouve renouvelée, dans l'urgence et l'inquiétude, la question qui justifie la poésie : celle de notre identité, celle de notre rapport au monde.



Je t'imagine refermant sur toi
volets et fenêtre, et tu vois.
Et ce que tu vois est un monde jamais
effleuré, pas même du coeur.
Avec un soleil plus vif, un savoir sans nom :
tu es dans une île profonde, au large du temps.


( Un château défait )



Cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de précision, car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. La poésie se fait au mot près. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai ; le mot ne peut céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème. C'est, pour cette raison, que nul poème ne peut être complètement hermétique ( l'énigmatique n'étant pas obligatoirement l'obscur ) - nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité.  "Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit,  transmettre quelque signification intelligible." - souligne Raïssa Maritain dans "Sens et Non-Sens en poésie".



Il s'ensuit que le poème ne se forme et n'existe que lorsque le sens intelligible est là. Et si l'expression poétique est réellement signifiée, elle ne le sera que grâce à la beauté, tellement l'énoncé de l'intuition poétique reçoit de celle-ci son rayonnement. Ne faut-il pas ré-inventer sans détruire ? A cet égard, ne confondons pas rêverie et songe. La rêverie n'est jamais qu'une falsification du réel, de manière à ce que le réel s'identifie à nos aspirations. Ainsi rêvons-nous de faire un voyage, de gagner au loto. Alors que le songe est autre. Il sous-tend une re-création, tout à la fois rénovatrice et prémonitoire, et s'il est source qui assoiffe, il se veut puits qui étanche cette soif.



Mais s'il en est ainsi des vrais poètes, qu'en est-il de ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabricant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui reste en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparait un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et éclatées en un véritable désordre structurel.


Depuis deux décennies, la vague déferlante de la nouvelle poésie, appelée NovPoésie, telle un rouleau compresseur très médiatisé fausse les repères et tente de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté. Ainsi se présente-t-elle sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle, égarant le lecteur dans un fatras détestable. Un exemple pour vous faire sourire : " Huile machine,/ de l'huile machine,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer,/ coudre machine,/ de machine à coudre Singer." - et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé, pour les éditer, une maison prestigieuse et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Le poète et philosophe Michel Deguy, parmi d'autres, s'est élevé contre cette fumisterie et a rappelé que la valeur poétique était centrée sur la pensée. En effet, la poésie est bien l'un des langages de l'esprit et, ce, malgré le courant amorcé dans la seconde moitié du XXe siècle qui a donné naissance à l'écriture automatique ( ce qui a permis à un grand nombre de personnes de se croire poètes ), mais, par chance, cette écriture n'a pas tardé à succomber sous le double poids du pesant et de l'inconcevable. Il est vrai aussi que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier, d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile.

 

Mais, contrairement à ces faiseurs de mots qui se repaissent du jeu narcissique de l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Le public ne s'y trompe pas. Si la NovPoésie amuse une intelligentsia parisienne branchée, elle est boudée par le lecteur, lassé de tomber sur des ouvrages illisibles. Il en résulte aujourd'hui   que la poésie traverse une crise sans pareille, qui pourrait lui être fatale, si des voix discrètes et émouvantes, ici et là, ne s'élevaient pour faire ré-entendre le chant des profondeurs. Tendons l'oreille, accueillons cette poésie en péril dans ses catacombes, aidons-la à se relever dans les pans de nuit de l'imaginaire. Pour vous en convaincre, je vous livre ces quelques vers du poète Marc Alyn, qui seront ma conclusion : 

Or le poète n'est-il pas entre tous celui qui délivre
Cette phosphorescence, cette buée de mots à venir
Circulant dans les eaux souterraines
Fusant du dedans gris de l'arbre jusqu'à la galaxie des feuilles?
Or le poète n'est-il pas celui qui affirme
Que les choses ne sont que l'ébauche des choses
Que la matière exige d'être corrigée par l'esprit
Et qu'il manque un corps à cette âme ?

 



Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE



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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 07:47
Profil de la nuit, un itinéraire en poésie

 

 

Il y a longtemps que je souhaitais réunir l'ensemble de mes poèmes depuis " Terre Promise"  jusqu'au " Coeur Révélé " dans la perspective vers laquelle ils tendent tous, sans que j'en ai été pleinement consciente au moment où je les rédigeais. J'étais alors motivée par une aspiration qui aimantait mon écriture, tout en provoquant, soit une tension, soit un certain abandon, car en poésie les choses sont toujours téléguidées par l'émotion. Le poète ne cherche nullement à expliquer sa démarche, moins encore à la justifier. Il laisse libre cours à son improvisation, à sa sensibilité, à cette ferveur qui l'invite sans cesse à défricher la nuit pour y découvrir des germes de clarté.

Baudelaire disait que " le poète est un enfant qui se souvient". Je serais plutôt tentée de dire qu'il est celui qui n'en finit pas - non de revisiter son enfance - mais de la ré-inventer. Tant il est vrai que la poésie me parait s'associer naturellement aux origines du monde. Avec elle, on revient en permanence aux sources.

 

Profil de la Nuit regroupe dans une édition soignée, sur papier velin, les poèmes de Terre Promise, du Chant de Malabata et de Je t'écris d'Atlantique, auxquels s'ajoutent ceux de Profil de la Nuit  et du Coeur Révélé avec, au final, une méditation sur la poésie et le pourquoi de la chose poétique.

Aujourd'hui, dans le monde déchiré et chaotique qui est le nôtre, le poète, dont la voix semble couverte par les bruits, a plus que jamais son importance. Supplions-le de vivre, réservons à celui qui se tient chancelant dans le temps fragile la place qui lui revient, ne laissons pas en déshérence un monde sensible que néglige volontiers une époque trop exclusivement guidée par l'essor des nouvelles techniques. Le poète parait, ô combien démuni ! face aux audacieuses convictions des hommes de sciences. Son avenir, si nous lui en accordons un, est d'oser assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension.

Mais n'attribuons pas à la poésie plus que ce qu'elle peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage, parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la "merveille", c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Extraits :

 

Le sommeil a posé sur moi son aile tiède,
l'oiseau déserté le chemin où j'avance en grelottant de fièvre.
Ce sont partout des cris éperdus de bêtes traquées dans leur nuit.
Rien ne viendra comme je l'appréhendais.
La vie fut si cruelle à apprendre, la réalité si difficile à accepter.
Je désignerai les emblèmes qui morcellent la terre
et m'installerai avec des gestes de jeune reine
dans la lumière de ce lieu élu.
Partout la voix des morts s'entend encore.
C'est un murmure qui monte et s'évapore avec la buée du clair matin.
Il n'y a plus de ligne pour raccorder le temps, épars comme les eaux.
Aucun reflet ne désigne l'ombre qui s'éloigne et se dissipe.
De la nuit à la nuit,
quelle couche étrangement humaine garde la forme imprécise de l'amour ?

( ... )

Ton ombre est restée prisonnière des saules
dans la nuit musicale où les ténèbres parlent à mon oreille.
Le temps a mis en gerbes ses moissons,
disjoint les pierres qui jaunissent au soleil.
Tout avait commencé, ainsi tout va finir,
le vent comme la pluie scelleront en nos mémoires de tragiques espoirs.
Nous saurons un matin nous éveiller ensemble,
sans rien attendre de l'empire des songes,
nous tisserons notre destin
qui nous fera aigle ou colombe.


 

  Pour se procurer l'ouvrage sur Internet, cliquer    ICI    

 

 

" Lire la poésie d'Armelle Barguillet Hauteloire, c'est d'abord se surprendre à remuer les lèvres jusqu'à déclamer à haute voix des séquences de mots et de phrases. Impossible de se contenter de susurrer des textes d'une telle richesse de sonorité et d'images. Dans " Le Chant de Malabata", la grâce est au rendez-vous, la langue retrouve l' inspiration musicale du Cantique des Cantiques :

"Ma fiancée, mon amante, / plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue, / plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe, / à ma langue plus suave que grain de coriandre... "

Au-delà de" la parole incandescente" de cette musique océane, qui fait de chaque stance une aquarelle de la pensée-émotion, l'auteure nous livre sa vérité sur l'état de ce monde :

" Il y avait eu une fête / et les hommes n'avaient laissé / que des débris de regards et de voix... / ... Ne comptez pas sur moi / pour rire de l'infâme drôlerie des chosesavec déploiements de gorge / gloussements et borborygmes. / N'y comptez pas, l'heure est trop grave".

Imprégné d'une profonde spiritualité, le poète a senti et compris là où le philosophe ânonne et le théologien tâtonne :

" Voilà que le fleuve Espérance s'est tari. / Nos âmes sont sèches et l'eau de l'esprit vient à manquer".

Mais Armelle Hauteloire n'est jamais plus émouvante que lorsqu'elle célèbre l'amour :

" Deviner ton pas quand tu viens, / quand tu pars, le supporter qui s'éloigne, / à chaque instant te découvrir, / te rejoindre en chaque pensée, / dans l'aube qui se défroisse, / ô songeuse espérance, / ne point laisser place à l'angoisse."

Comme elle l'écrit elle-même à propos du poète en général, qui ne cherche pas à " décrire le réel, mais à le faire apparaître autrement", ainsi sa parole "creuse et oscille à la lisière mouvante du visible et de l'invisible". Cela s'appelle la grâce poétique.

 

     Jean-Yves BOULIC    ( Ecrivain, journaliste )

 

                                            Ouest- France du lundi 13 mars 2006


" Le démon ( dans le sens socratique du terme ) de l'écriture a tôt saisi Armelle Barguillet Hauteloire. Son premier recueil de poèmes " Terre Promise" date de ses vingt ans. Dans la suite, des spicilèges poétiques remarqués par la critique et couronnés de plusieurs prix : Incandescence, Le Chant de Malabata, Je t'écris d'Atlantique et Cantate pour un monde défunt. Sans compter, aux éditions Clovis des ouvrages pour la jeunesse et un essai sur Proust ( un second Proust et le miroir des eaux - joli titre ! - est annoncé aux éditions de Paris) .

Le présent recueil, sous-titré Un itinéraire en poésie, rassemble les textes les plus significatifs écrits entre 1956 et 2004. Il permet de mesurer l'élévation de la pensée et la profondeur de la quête, quête de soi, de l'autre ( des autres), de Dieu enfin qui lui donne son sens. Tout du long, un souffle, une vibration. Un rythme parfois haletant que permet l'usage du vers libre et qui rappelle parfois le verset claudélien. Une ferveur qui faisait écrire à Jean Guitton : " J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore."

Si la poésie contemporaine hésite entre pédantisme abscons et mièvrerie, si elle est, pour cela même, réduite à la portion congrue dans les catalogues d'éditeurs et boudée par le public, Armelle Barguillet Hauteloire a l'immense mérite de lui redonner une âme. Elle renoue avec la création au sens le plus noble, consciente que l'expérience poétique et l'expérience mystique entretiennent entre elles des liens de parenté. Car, dit-elle, "on crée moins pour faire une oeuvre que pour être dans la Création". Voilà pourquoi Profil de la nuit vaut d'être savouré et médité. "

 

        P.L. MOUDENC

                                     Rivarol du vendredi 28 avril 2006

 

Et plus précisément sur  Le chant de Malabata, épuisé dans les autres collections et repris intégralement dans  Profil de la Nuit :

 

" Ce poème d'une soixantaine de pages, apprécié en 1986 par Pierre Seghers et Jean Guitton, couronné par l'Académie française, a été revu par son auteur. Poésie sans doute mûrie d'expériences - chaque jour Armelle peut écrire face à la mer, la mer inépuisable, passion de son mari breton - lissée, gommée d'échos culturels ou rhétoriques trop voyants. Et si l'on glisse encore sur certains, notre bonheur à lire, à chanter à mi-voix cet Oratorio est déjà là. Quel chant d'amour intense ! Et qui, sinon la Femme, pouvait s'écrier, Vénus cosmique et intime : " Ainsi serai-je sur ta couche, / comme une amphore sur les sables, / inépuisable de promesses. " Si Claudel avait connu Armelle, eût-il donc affirmé : " la femme est la promesse qui ne peut être tenue " ?
Et puisque l'oeil écoute, le texte prend alors toute sa respiration, sobre, suggestif, puissant, déployant son énergie spirituelle pour nous enlever, nous élever, nous ravir. On pense au Poème de l'été de Claudel, cette féminine Cantate à trois voix, plusieurs fois mise en scène en plein air, dans un cadre arboré, c'est-à-dire en situation.
Mais ici le conditionnel n'est pas de mise. Le chant de Malabata est une oeuvre de foi intense. On devine un long travail intérieur, comme d'un bâtisseur de temple. Face à l'auteur, le critique restera toujours profane. En effet, Malabata chante ( son ) épouse, (sa ) soeur. On ne saurait confondre cette "Tant aimée" avec la femme-enfant d'une Invitation au voyage. Une voix aux vibrations mystiques court sans interruption tout au long de ce Chant. Les consonances orientales du nom ( Malabata ) rappellent, avec d'autres occurences, le pathétique Sakountala que Camille Claudel puisa en 1888 d'une légende indienne. Mais :

 

" La voix de ma soeur monte profonde, suave, charnelle.
  Voix si longtemps attendue,douce comme une promesse,
  La folie me saisit et je pleure à l'appel simple de son coeur. "

 

Car le tragique multiplie ses variations : l'amer exil, la solitude... fer de lance sur ma chair, la rupture criée, l'attente d'une muse qui conduise et fleurisse le pas. On y rencontre la fiancée biblique du Cantique :

 

" Ma fiancée, mon amante,
  plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue,
  plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe,
  à ma langue plus suave que grain de coriandre ... "

 

Des images de sacre, de fête nuptiale, avec chants d'épithalame : " En toi est mon jardin, / en toi est mon enfance ". Puis Malabata se lamente : homme mutilé, il a rendu au Seigneur une épouse " dont la chair comblait sa chair très à vif ". Que reste-t-il au héros, sinon de s'accomplir en " mystiques fusions " ? On croit entendre la Muse qui est la Grâce. L'être féminin supplié n'est-il pas à la fois la Muse, la Grâce, la Sagesse, l'Epouse, la Soeur... l'âme même, cette anima incarnée dans la parabole claudélienne ? Au début était l'angoisse. Vinrent les épreuves, l'amour, la mort. Et voici, après le consentement à l'esprit-amour, où je ne sais quelle Grâce, l'apaisement suprême, dans une sorte d'euphorie finale : " La poésie est devenue ma terre promise. / Mon chant a sur mes lèvres un goût de miel. "
Les connotations le montrent à l'évidence. Armelle fait revivre la fiancée du Cantique des Cantiques. Claudel eût-il aimé cet accomplissement trop parfait, d'ailleurs trop chargé de possessifs ? La pratique poétique peut-elle servir de religion ? Délivrance aux âmes captives ! Oui, mais l'écriture y suffit-elle ? La terre promise, par définition, n'est-elle pas toujours à l'horizon, plus sur le seuil que sur les lèvres ? N'est-ce pas cette incessante épreuve que nous dicte la Fiancée initiatrice quand elle murmure le terrible envoi : " Fuis, mon bien-aimé, fuis " ?
Armelle n'ignore pas cette échelle de Jacob . Déjà, elle a franchi bien des écueils. Suivons-la et nous habiterons ensemble quelque chose - espaces, éléments, êtres... - de cosmique. Ici, nul placage des "Vents " ou des " Amers " d'un Saint-John-Perse. On perçoit le vécu d'une tonalité claudélienne, cette tension et extension de l'être - dans tous les sens du terme. La structure même, d'ailleurs, n'est pas sans rappeler la grande tragédie grecque, dans ses alternances : récitant, choeur, monologue des personnages, stances... Mais ce grec est baptisé. D'emblée le choeur introduit à la dimension primordiale ou biblique :

 

" L'homme leva son visage,
  vit le soleil à son zénith
  et cet éclat le blessa cruellement aux yeux."

 

L'aveugle, ni Oedipe, ni Icare, a compris la loi vitale : " l'essentiel est invisible pour les yeux ". C'est pourquoi il passe de midi - zénith - à minuit, en s'agenouillant sur le sol. C'est pourquoi on entend le chant exploser : " Eclatez frontières, / élargis-toi, terre, / arrondis tes flancs comme une mère puissante ... ". Très vite, le lecteur est entraîné dans la ronde des étoiles et au sein des eaux. Dans ces eaux primordiales où tiennent notre genèse et notre renouveau. L'espace se transforme alors en une énergitique.
Ces chants, éclaboussés parfois de termes exotiques, parfois précieux, font toutefois échapper à la rhétorique des versets, aux grandes houles systématiques. Du cosmique et de l'intimisme à la fois. Les images, les éléments, les mots lourds et charnels sont aussi portés par les creux, les attentes... et soulevés. Par là peut infuser l'Esprit. Par là je puis me laisser atteindre.
Poétesse inspirée et croyante, Armelle a pressenti pour nous l'accession à l'ultime langage. Ce chant, humblement, n'est qu'un seuil. Incessamment, au coeur, se tisse une question, l'essentielle interrogation de notre commune destinée : " vers quelle théophanie ? " 
Ceux qui, nombreux, recherchent la vraie vie, loin des médias, des surfaces - panem et circenses ! - vous remercient Armelle. Nous vous reli ( e ) rons au quotidien, si nous voulons scander le chant de l'angélus - quand il a résisté aux pétitions citoyennes et vertes de l'anti-bruit. Car votre Oratorio reste avec nous - il se fait tard - moins pour garder mémoire que pour vivre en mémoire.

 

Michel BRETHENOUX  ( Agrégé de lettres, professeur, membre de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, membre de la société Paul Claudel ) )

 

 

" Je dirai l'écho proprement musical qu'a laissé en moi la lecture de ces grands versets où me semble se déployer la genèse de l'homme tout autant que celle du poème. Je vois en MALABATA l'incarnation du Poète au sens grec, celui qui re-crée le monde en le célébrant ".


                                                    Pierre SEGHERS

" J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore " 

                                                   
                                                     Jean GUITTON


" L'auteur n'hésite pas à créer et animer un mythe, comme le fit autrefois Patrice de la Tour du Pin, pour mettre en scène une ascension spirituelle. Elle réussit à gagner ce difficile pari en évitant les écueils de l'emphase et de la sentimentalité. Armelle Hauteloire utilise une langue très musicale d'inspiration classique, sur un ton lyrique et chaleureux". 


                                                     Georges SEDIR

" L'auteur perpétue un lyrisme, un souffle, une anima qui tendent assurément à se perdre dans notre temps d'hyper-intellectualité. Mais j'ajouterai ceci : la qualité pour moi de ce texte n'est pas seulement dans son déroulement harmonieux, mais dans cette sorte de paradoxe que l'élévation de la pensée et du sentiment se garde de déboucher sur un langage trop philosophique et s'accompagne au contraire d'une expression limpide, simple, transparente. Le poète réussit l'équilibre entre la pulsion et l'ordre, la passion et la raison, l'écologie du coeur et l'économie du langage". 


                                                     Guy CHAMBELLAND

 

"Voici construit comme un office religieux avec Prologue, Graduel, Antienne, Stances, Final, le livre sacramentel de l'amour humain, transcendé, magnifié par le chant lyrique du don mutuel, prolongé bien au-delà du temps où il s'accomplit. Car il ne s'agit pas ici d'un recueil présentant des poèmes réunis pour constituer un ensemble, mais d'un ouvrage bâti dans sa totalité sur une ligne de pensée bien établie, sur des données terrestres et métaphysiques qui en constituent, de la première à la dernière page, la trame, l'armature, l'ossature... Ouvrant la porte à une vision plus vaste de l'amour, qui englobe à la fois le vouloir humain et le dessein divin, en une fresque lyrique où " les mots de la tribu " ont pris cette fois encore, leur sens le plus pur et le plus exaltant. "

 

                                                    Jehan DESPERT  ( Les nouvelles de Versailles )


" Il y a dans cette sorte de saga de l'âme quelque chose du souffle qui anime le Lamartine de " La chute d'un ange " mais aussi de la méditation du Vigny de " La maison du berger ", le tout baignant dans un lyrisme proche de St John Perse. Parfois, l'auteur a des accents de ferveur dignes du " Cantique des Cantiques " et il faut la louer à une époque où l'érotisme le plus vulgaire envahit tout, d'avoir su évoquer la rencontre de Malabata et de la Femme avec une admirable pudeur. C'est elle qui donne la vision d'un amour nouveau, en invitant l'homme et la femme à dépasser ensemble " leurs visions éphémères ". Et cela donne naissance à cette magnifique recréation de la salutation angélique que je tiens pour ma part pour un des points culminants du livre. Oui, ce poème révèle une grande élévation de pensée, une spiritualité profondément inspirée, servies par une sensibilité qui se traduit, à la fois, par la musique des vers et par le foisonnement des images, nouvelles et belles. "

 

                                                    Raoul BECOUSSE ( poète, écrivain et critique )



"Nous sommes très loin ici d'un divertissement léger ou précieux. LE CHANT DEMALABATA est parole inspirée, haute incandescence, rumeur de ciel entrouvert (... ) Par quelle intuition profonde, éblouissante, Armelle Hauteloire a-t-elle pu exhumer ce chant d'amour somptueux qui ressemble à une épopée de l'âme humaine ? La grâce est au rendez-vous de sa poésie. Sa langue rejoint celle du Cantique des Cantiques et du Château de l'âme de Thérèse d'Avila. Lisez ce grand texte à haute voix. Tendez l'oreille. Sa musique vient de très loin." 

 

                                    Jean-Yves BOULIC  ( journaliste à Ouest-France et écrivain )

 

"En main vos ouvrages. Restez personnelle si cela fait partie de votre inspiration. Surtout si cela doit donner d'aussi beaux fruits que LE CHANT DE MALABATA et CANTATE POUR UN MONDE DEFUNT. Ils sont parfaitement contenus par la mesure et l'élévation du ton, avec ces accents contemplatifs, ce mouvement inflexible - qui empruntent par moment à l'épique - les purifient du rauque accent personnel. Au demeurant, la poésie peut être élégiaque ou rester au bord de l'élégie, avec plus ou moins de saisons et d'oiseaux migrateurs. C'est un genre à part entière de grande mémoire. Nos joies et nos peines méritent d'être exhaussées. Par le rythme réglé sur le sentiment qui nous apprend à être triste. L'esprit dominant toujours comme un bon navire sur la vague. Par l'espérance aussi qui nous prépare à être des enfants de la Promesse. La poésie peut être prise de nostalgie pour reconstituer le mythe primitif, en deçà de la diaspora des formes culturelles. Affaire d'équilibre. Les dangers (dont vous êtes heureusement indemne)  : sans doute la confusion, la capture". 


                                                        Francis JACQUES

                                    (Professeur émérite à la Sorbonne - Philosophe )
 

" La nuit, les peurs enfantines, le vent, l'éclair, le foyer clos, la luxuriance des sèves, les parfums entêtants inspirent Armelle Hauteloire. Elle est le poète des sensations, des mouvements, des chuchotements à  " quelque oreille si réellement cosmique et attentive". De Terre Promise ( 1959 ) à Incandescence ( 1983 ) et Le Chant de Malabata ( 1986 ) un sens éveillé de l'accueil des choses dans un lyrisme envoûtant".  

 
                                                        Robert SABATIER

                              (  Histoire de la Poésie française - XXe siècle - Tome III )

  

Ce poème a fait l'objet d'une lecture sur Radio-Courtoisie dans l'émission de Pascal Payen-Appenzeller et d'un spectacle au château du Barry de Louveciennes en 1986

Poème cité dans l'oeuvre du philosophe Francis Jacques " L'arbre du texte " ( Vrin 2007 )

 

Profil de la Nuit - Collection L'Etoile du Berger - Ed. Atelier Fol'Fer - Novembre 2005 

 

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 08:55

1263815505_hotel_danieli_venise_6.jpg       Hôtel Danieli

 

 

Elle les a inspirés presque tous, les poètes et les écrivains, venus des quatre coins du monde pour que leurs mots disent à leur tour ce que cette muse unique au monde ne pouvait manquer de leur dicter. La littérature vénitienne commença, il y a plus de sept siècles, dans une geôle génoise : c'est là qu'en 1295 Messire Marco POLO, citoyen de Venise, croupit en attendant sa libération et trompe son ennui en couchant par écrit le récit de son épopée en Orient qui le mena jusqu'à la cour du grand Khan, empereur des Mongols. C'est ainsi que naît " Le livre des merveilles ". Depuis lors, les écrivains vont se suivre sans se ressembler, fascinés par la cité et les mystères qu'ils y devinent. On pourrait presque - parodiant le titre d'un récent ouvrage - écrire  "Venise ou la tentation de l'écriture". Chacun d'eux aura sa propre vision de la Sérénissime. Ainsi DANTE, fasciné par celle infernale de l'Arsenal, PETRARQUE séduit par les institutions et la beauté de la cité des eaux, un mirage qui tient ses promesses, COMMYNES ébloui par le Grand Canal et ses palais qu'il décrivait : " la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée ". Il est vrai que le mirage vénitien a de quoi enflammer l'imagination. Peu de temps après lui, MONTAIGNE sera saisi par le spectacle de la place Saint-Marc, l'ARETIN qui, arrivé à Venise en 1527 et tient son nom de sa ville natale Arezzo - y rédigera et y fera imprimer " Le maréchal " et "La courtisane" qui figurent parmi les comédies les plus réussies du XVIe siècle. L'ARETIN sut, en effet, utiliser de manière vivante la langue dite " vulgaire" et la mettre au service d'une indéniable liberté de pensée et d'action. C'est à partir de cette époque que Venise devient un centre important de l'édition du livre, ne comptant pas moins de plusieurs centaines d'éditeurs auxquels, désormais, une foule d'auteurs vont proposer leurs manuscrits.


Mais c'est plus précisément le théâtre qui passionne les Vénitiens. Il y a pléthore de spectacles et presque tous sont des produits du cru. Son plus illustre représentant sera Carlo GOLDONI, auteur prolifique, qui introduit dans la tradition populaire son sens aigu de l'observation et ses personnages hauts en couleurs, comme son " Arlequin, valet de deux maîtres " qui peut être considéré comme l'exemple type du divertissement vénitien de l'époque. Un autre orfèvre en la matière sera Giacomo CASANOVA ( 1725 - 1798 ) qui, entre deux rendez-vous galants, trouvait le temps de rédiger d'intéressantes mémoires, tandis que GOETHE viendra y rêver un moment mais préférera Rome à la Sérénissime et que SHAKESPEARE y mettra en scène son Othello et Le marchand de Venise.


L'ère du libertinage achevée, c'est une Venise tout différente, passée aux mains des Autrichiens après le traité de Campoformio ( 1797 ) que les romantiques vont découvrir. La cité des merveilles est à l'abandon, les splendeurs des siècles précédents sont oubliées, les lampions de la fête permanente éteints, Venise est exsangue. Mais cette cité funèbre n'en reste pas moins attirante. CHATEAUBRIAND y vient en 1806 et écrit : " que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque passèrent ". Lord BYRON, qui y séjourna plusieurs années et y mènera une existence fort tapageuse, fera passer dans son oeuvre, principalement dans Childe Harold et Beppo, la noire et magnétique poésie de la cité lagunaire. Les Anglo-Saxons, qui se plaisent, lors de leur voyage d'études artistiques, à faire halte à Venise, seront nombreux à la décrire. Ce sera le cas d'Elisabeth et Robert BROWNING, de Charles DICKENS et, plus particulièrement, de l'historien d'art John RUSKIN qui, le premier, dans Les pierres de Venise, disserte longuement sur l'architecture gothique de la ville. Madame de STAEL trouve Venise éblouissante, George SAND, qui y vit des amours tumultueuses avec Alfred de MUSSET à l'hôtel Danieli, nous plonge dans la douceur des clairs de lune sur le Grand Canal, comme le fera Théophile GAUTIER. TAINE et STENDHAL, ainsi que les frères GONCOURT, ne seront pas en reste pour écrire des pages élogieuses sur les incomparables beautés de Venise et de sa lagune, alors même que Henry JAMES avec Les carnets d'Asper Jorn et Les ailes de la colombe l'élève au rang de mythe littéraire. Quant à Gabriele d'ANNUNZIO, il lui consacrera quelques-unes de ses plus belles pages.


   
D'autres verront la mort s'y profiler. C'est BALZAC qui, en 1837, écrit : " cette pauvre ville qui craque de tous côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe ". Ce thème de l'inévitable disparition sera repris par BARRES et ZOLA, ce dernier notant que ce qui a fait sa force, son isolement au milieu des flots, fera demain sa faiblesse et sa mort. Et nous en venons à  La mort à Venise, titre du roman de Thomas MANN, celui qui communique au plus haut point ce sentiment de lente désagrégation. La quête funèbre de Gustav von Aschenbach illustre un des aspects de Venise les plus sombres et les plus désenchantés.


Plus proches de nous, à l'aube du XXe sicle, on croise dans les calli le souvenir de Marcel PROUST dont j'ai déjà parlé ( voir mon article : Proust à Venise ), Henri de REGNIER ( L'Altana ou la vie vénitienne ), André SUARES ( Voyage du condottiere ) Ezra POUND ( Cantos ), Ernest HEMINGWAY ( Au-delà du fleuve sous les arbres ) qui aimait séjourner dans l'île de Torcello ou consommer un montgomery ( cocktail à base de martini ) au Harry'bar au bord du Grand Canal. Il y a d'autre part, parmi les célébrités, James HADLEY CHASE ( Eva ), Daphné du MAURIER ( Ne vous retournez pas ), Paul MORAND, l'homme pressé qui ne dédaignait pas de s'y attarder ( Venises ), Marcel SCHNEIDER ( La fin du Carnaval ), Hugo PRATT ( Fable de Venise ), Frédéric VITOUX ( Charles et Camille ), André Pieyre de MANDIARGUES et Philippe SOLLERS, sans oublier Jean d'ORMESSON et La douane de mer, qui ne passe pas une année, je crois, sans aller y ressourcer son imaginaire. La belle ne manque pas d'admirateurs, elle que certains ont vu pareille à un vaisseau à demi englouti dans les eaux, d'autres comme une inépuisable et impérissable inspiratrice à laquelle ils ne cessent de rendre vie et jeunesse par la grâce et la ferveur de leurs mots.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 08:33

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Cette belle phrase de Michel Serres me semble particulièrement convenir en un moment où le monde se pose tant de questions essentielles et attend de nous tant de réponses  fondamentales : "Faisons la paix avec nous-même pour sauver le monde et faisons la paix avec le monde pour nous sauver nous-même."

 

En été, c'est le soir que la mer est la plus belle. Elle a tant absorbé de lumière, qu'elle parait la restituer. Son miroir uniforme et lustré nous apparaît soudain brisé en mille éclats. Lorsque le soleil va se poser sur l'horizon, des flammèches  viennent mourir dans son flot, et avant de s'éteindre, tracent de longs sillages mauves. Sur le sable, le ciel compose déjà ses ombres et l'eau absente a creusé ses anses et ses golfes, terre presque aérienne qui oscille avec le vent. Des frissons d'eau la parcourent et ces lointaines vasières partagent en plusieurs zones leurs tranches d'humidité et de brume. On devine ici les vestiges d'un château de sable, là un seau abandonné ; la marée s'est retirée en même temps que celle des enfants rieurs. C'est l'heure où la plage, le ciel, la lumière n'appartiennent plus qu'aux oiseaux et à quelques rêveurs. J'aime ce moment où tout s'efface imperceptiblement. La nuit enténèbre ciel et mer qui reprennent leur confidentiel tête-à-tête.

   

Dans les années 50, alors que la Science paraissait bien armée pour la subversion intellectuelle - ne se voulait-elle pas seule vérité, car seule vérifiable - Sartre se demandait : "Pourquoi est-ce qu'il y a de l'être ?" - retournant comme un gant le questionnement d'Aristote : "Qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? "


Cependant Bergson, peu d'années auparavant, avait écrit courageusement, à l'exemple d'un Etienne Gilson et un Gabriel Marcel, des propos plus gratifiants :" Si la vie mentale déborde la vie cérébrale, alors la survivance devient si vraisemblable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui nie ". Il est vrai que ce qui occupe la métaphysique n'entre pas dans le domaine du vérifiable, c'est-à-dire du visible et de l'expérimental : Dieu, l'être, la liberté, l'immortalité...
La reprise du questionnement s'avère donc urgente en un moment où les valeurs essentielles sont dévaluées, voire même corrompues. Pour ce faire, il est nécessaire d'élargir la réflexion, de frayer un chemin encore inexploré ou exploré partiellement, car reprendre va dans le même sens que poursuivre. De même que le montagnard ouvre une nouvelle voie sans être assuré d'aboutir, le penseur d'aujourd'hui doit tenter d'éclairer davantage et différemment et refonder une science du transcendental, sans laquelle l'homme risquerait de perdre jusqu'à sa trace.

 

Réveillée tôt ce matin, je suis allée sur le balcon regarder le jour se lever sur la mer. Tout d'abord  une ligne presque imperceptible qui trace son trait régulier à l'horizon, comme si elle tentait de soulever la lourde chape des ténèbres. Pas de couleur, mais une symphonie en noir et gris. Et puis, sans que l'on puisse voir comment, il semble que la lumière, encore discrète, se mette à boire - ainsi que le ferait un buvard - la surface du ciel et en dissipe les dernières ombres. Peu à peu les couleurs apparaissent, les reliefs se construisent, les objets prennent forme. Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. Une journée à écrire et à vivre, en y glissant des instants de silence, d'attention, de recueillement, afin que rien ne se perde d'utile et de fécond.

 

De prime abord, dialoguer avec l'autre ne devrait faire obstacle à aucune croyance, à aucune conviction car, sans dialogue, pas de recherche de vérité possible, pas d'ouverture à de nouvelles cultures et civilisations. D'autant que penser ensemble, reconsidérer notre destinée, reformuler le sens de notre existence dans un monde en pleine mutation se présentent comme une perspective exaltante pour l'homme d'aujourd'hui. Nous vivons à une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées par des moyens de communication amplifiés à l'extrême. Malheureusement, le dialogue si en vogue débouche le plus souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre dans l'affrontement, pire le bavardage stérile. L'humanité n'a que trop montré son immaturité à s'accomplir et ne parait que plus fragilisée, plus désorientée par la multiplicité des pôles d'urgence, plus affolée par une actualité foisonnante. L'essentiel, stabilisateur par vocation, qui concentre et unifie, est submergé par l'écume de l'éphémère. Ne l'est-il qu'occasionnellement ? On voudrait l'espérer. Mais il faut bien convenir que nous devons opérer des choix et, qu'en l'absence du spirituel, les hommes et femmes, que nous sommes, restons sceptiques. Dialoguer, certes, mais dans un esprit de ressourcement, en projetant sur l'avenir les lumières du passé, afin de remettre le monde dans la perspective de l'Histoire et, en fils prodigues, en retournant à nos pères.

 

Un correspondant me transmet à propos de la phrase de Saint-Augustin que j'avais citée dans l'un de mes articles, des extraits puisés dans  Les cahiers 1957 - 1972  de Cioran, relatifs à la passion ; les voici :

"
 Il n'est guère que la passion et l'intérêt qui trouvent immédiatement le langage qu'il faut.  - Ce qui est écrit sans passion finit par ennuyer, même si c'est profond. Mais, à vrai dire, rien ne peut être profond sans une passion visible ou secrète. Secrète de préférence. Quand on lit un livre, on sent où l'auteur a peiné, où il s'escrime et invente ; on s'ennuie avec lui, mais dès qu'il s'anime, une chaleur bienfaisante, même s'il s'agit d'un crime, s'empare de nous. Il ne faudrait écrire que dans un état d'effervescence. - On fait une oeuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie, ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d'exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. - J'ai eu tort de saper mes passions ; on ne peut rien produire sans elles. Ce qu'on appelle la vie, ce sont elles et rien d'autre. - Dès qu'on écrit sans passion, on ennuie et on s'ennuie. Et c'est pourtant à froid qu'on devrait dire tout ce qu'on a à dire. Je m'y suis essayé en cultivant l'aphorisme, ce feu sans flamme. Aussi bien personne n'a été tenté de s'y réchauffer ."

De la part de Cioran, quelle lucidité à son propre égard ! N'est -ce pas en usant d'elle de cette façon que le philosophe nous parait le plus grand ?

 

Peu d'acte plus solitaire que l'écriture. Peu d'acte plus altruiste. On n'écrit rarement pour soi. On écrit pour l'autre. Pour le rencontrer ou...le retrouver. L'écriture est un peu comme une échelle de corde que l'on déroulerait le long d'un donjon ou une quille de navire et sa finalité, celle de jeter un pont, tracer une voie, ouvrir une route, combler une absence. S'il lui arrive d'être savante ou embrouillée, pompeuse ou relâchée, hautaine ou suppliante, c'est simplement parce qu'elle nous ressemble. Alors sourions-lui et recevons-la.
Il y a également celui qui écrit parce qu'il a quelque chose à dire, un savoir à transmettre. C'est le cas du philosophe, du scientifique, de l'historien. Il détient des connaissances qu'il estime devoir communiquer. Geste altruiste par excellence.
Enfin il y a ceux qui écrivent pour guérir de soi ou des autres, parce qu'ils n'ont pu ou su ni s'aimer, ni se faire aimer. L'écriture, alors, n'est pas un don, un élan, une avancée, mais le cri que l'on pousse, l'alerte que l'on déclenche, les feux de détresse que l'on allume - à moins qu'elle ne soit pour le poète, encore attardé dans sa nuit inquiète, la dernière étoile que l'on recense.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

  

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Au fil des jours et de la plume
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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 08:30

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Il y a quelques années de cela, les maires de Cabourg et de Trouville, ainsi que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec, prirent l'initiative d'unir leurs compétences pour célébrer, tous les deux ans, l'oeuvre du grand écrivain par un colloque international et, ce, grâce à la participation de personnalités reconnues dont Messieurs Jean-Yves Tadié, William Carter et Kazuyoshi Yoshikawa, très vite rejoints par les lecteurs passionnés de la monumentale Recherche.

 

Ce mois de juillet 2011 a initié la 4ème édition, parée d'un éclat particulier que la douceur de l'air et l'ensoleillement n'ont fait  qu'intensifier. La journée du samedi 2 juillet se déroulait à Trouville, lieu où le jeune Proust vint à plusieurs reprises chez ses amis Baignères d'abord, puis Finaly au manoir des Frémonts, et avec sa mère à l'hôtel des Roches-Noires. Les innombrables passages de la Recherche où il évoque le charme incomparable de la cité balnéaire, ainsi que les lettres à ses amis où il relate les heures inoubliables qu'il y a vécues, prouvent à quel point l'évocation de Trouville est restée précieuse dans sa mémoire et a contribué à son inspiration.

 

La journée s'ouvrait par l'inauguration, à la villa Montebello, de l'exposition « La mode aux bains de mer » qui réunissait des costumes, objets, aquarelles, dessins et peintures représentatifs des plaisirs balnéaires à la fin du XIXe siècle, exposition qui se prolongera jusqu'au 18 septembre. L'après-midi, Mr Michel Blain et Mme Malika Labrume nous offraient des morceaux choisis de l'auteur, tous consacrés aux toilettes des femmes de la Belle Epoque , d'une richesse de description incomparable qui font de Marcel Proust le plus éblouissant peintre littéraire de la mode de l'époque. Ensuite, une visite, conduite par Mme Michèle Clément du pays d'art et d'histoire, était proposée tout au long de la plage de Trouville, où se succèdent les demeures cossues qui ont vu passer des personnages illustres comme la princesse de Sagan en sa villa persane. Cette promenade menait tout droit au Casino et au salon des Gouverneurs où se tenait la conférence de Mr Yoshikawa de l'université de Tokyo dont le thème était « La peinture de la mer dans la Recherche  ». Marcel Proust, cédant la parole à Elstir, nous décrit, avec une sensibilité rare, les composants d'un art qu'il admirait à l'égal de la musique et dont il sût mieux que personne saisir la nuance qui sépare «  ce que nous voyons » de « ce que nous sentons » et faire la part des choses entre le vrai réel et le faux vrai.

 

Le dimanche 3 juillet, les diverses activités avaient lieu à Cabourg et débutaient par une visite du Grand-Hôtel en compagnie du docteur Jean-Paul Henriet et de l'Aquarium avec Mr Michel Blain. Ces visites ont toujours infiniment de succès, tant l'hôtel, qui vient d'être rénové magnifiquement par le groupe Accor, a su conserver son charme et son atmosphère d'antan et où tout concoure à nous rappeler les heures que Proust y vécut durant les étés de 1907 à 1914. Suivait la conférence du professeur William Carter. Ce dernier nous démontra qu'à travers son oeuvre l'écrivain s'était révélé être tour à tour musicien ( la musique de Proust est unique et ses phrases flexibles et tactiles étonnement caressantes ), architecte ( faisant de la Recherche un livre cathédrale ), aviateur ( parce qu'une oeuvre doit être en apesanteur comme un avion et ne jamais oublier de s'élever vers les hauteurs silencieuses du souvenir ) et cuisinier, afin que, comme le boeuf en gelée de Céline, les textes soient aussi brillants que la gelée, aussi frais que la viande, aussi savoureux que les carottes et ne manquent ni d'arôme, ni de consistance, ni de goût. Enfin le conférencier s'est livré à une comparaison passionnante entre la tante Léonie et ses manies de neurasthénique qui la confinaient et l'emprisonnaient dans sa chambre et la grand-mère du narrateur qui symbolise la liberté, le courage - elle se plaisait à courir sous la pluie - l'amour de la nature, des fleurs, qualités propres à l' imagination, à l'énergie triomphante et créatrice. Or, Marcel Proust a été tout à la fois l'une et l'autre : prisonnier de sa chambre tapissée de liège et de son asthme, mais également de son oeuvre dévorante qui s'était faite son geôlier et, par ailleurs, libre, grâce aux voyages que lui ménageait son imagination, l'ouvrant aux perspectives les plus larges et aux explorations les plus audacieuses.

 

Après un déjeuner-buffet au Grand-Hôtel, la cinéaste Véronique Aubouy expliqua à une assistance nombreuse son ambitieux projet de « Proust lu » commencé en 1993 et qui la mènera, pense-t-elle, jusqu'an 2050, cette initiative comportant déjà 98 heures de film et ayant eu recours aux prestations de 990 lecteurs. De quoi s'agit-il ? Simplement de faire lire, à raison de six minutes par lecteur (environ deux pages), l'intégralité de la Recherche. Véronique Aubouy a été l'assistante de Denys Granier-Deferre et de Robert Altman. « Chaque lecteur - nous dit-elle - est libre de se mettre en scène dans le décor qui lui convient le mieux. Celui que je filme prête son visage et sa voix au narrateur qui n'en a pas. Par le rythme de sa lecture, par les pauses qu'il marque, il dévoile un temps qui lui est propre. Un temps qui le définit comme personne. « Proust lu » est une somme d'actions et de mémoire. Dans la répétition « ad vitam » de ce geste, se trouve mon temps à moi. Je décline cette action comme on respire, comme on mange ».

 

Le programme se poursuivait par la conférence du professeur Jean-Yves Tadié sur le thème « Proust et Freud », deux hommes qui ont profondément marqué le XXe siècle sans s'être jamais lus l'un l'autre, bien qu'ils aient eu tous deux l'intuition de la psychanalyse. La mémoire involontaire de Proust correspond à l'analyse freudienne. Ainsi Proust a-t-il utilisé la psychanalyse sans le savoir, en tournant son esprit à l'intérieur de soi et en usant de l'introspection comme Freud de l'analyse. D'ailleurs l'écrivain n'a pas craint, en parlant de son oeuvre, de la présenter comme le roman de l'inconscient. « Ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres » - a-t-il souligné. Il faut chercher au plus profond de soi le livre intérieur. D'autre part, Proust comme Freud, considère que l'enfance est le lieu critique où se nouent les conflits. On trouve dans la Recherche les trois éléments fondateurs de la psychanalyse : l'amour pour la mère, l'image du père castrateur, l'enfant sexué très tôt. " La mémoire involontaire " - disait l'écrivain " est la seule à restituer les événements dans leur totalité ". Et il ajoutait : « Tout Combray est sorti de ma tasse de thé ». Proust et Freud ont beaucoup parlé des rêves. Pour tenter de les expliquer, encore est-il nécessaire de se faire à la fois Joseph et Pharaon. Le rêve est toujours individuel, on ne connaît pas de rêve collectif. Enfin chez les deux hommes, tout est d'origine sexuelle et cela depuis l'enfance la plus tendre. C'est la fixation à la mère qui opère le glissement progressif vers un auto-érotisme. Autre sujet central : la mort, cette mort qui s'installe en nous et qu'il faut essayer de sublimer en lui opposant un passé émotionnel. Pour Proust, la guérison se fera par l'art, pour Freud par l'esprit et, pour tous deux, par la force magique des mots. Avec sa finesse habituelle, le professeur Tadié a précisé chaque point et mis l'accent sur les perspectives qui ont permis à ces deux personnalités de cheminer ensemble sans le savoir.

 

Pour clore ces journées exceptionnelles, une centaine de participants se retrouvait pour le dîner de gala dans la salle à manger du Grand-Hôtel, celle où le narrateur de la Recherche rencontrait Mme de Villeparisis, l'amie de sa grand-mère, mademoiselle de Stermaria liée aux brouillards de la lande bretonne et à la forêt de Brocéliande, et qu'il apercevait au loin les jeunes filles en fleurs s'avançant sur la digue. C'est ici également que l'écrivain soupait tard d'une sole et d'un sorbet et voyait le jour s'éteindre par delà  la vitre de l'aquarium. Le dîner de gala était au diapason de ces journées, les plats inspirés de la Recherche et leur service accompagné par les mélodies de Fauré, de Debussy, de Reynaldo Hahn chantées par un artiste américain  (parlant couramment le français) Mr Watson (avec, au piano, le jeune Michaël Guido). A sa voix colorée s'ajoutaient les expressions les plus agréables et sensibles. Un moment d'enchantement pur, alors que la journée s'achevait par l'un de ces couchers de soleil que Proust a si souvent décrits et qui se caractérisent par  " des bouquets célestes bleus et roses qui mettent des heures à se faner ".

 

 Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Proust à Trouville

 

Trouville, le havre des artistes

 

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trouville.jpg  Claude Monet - la sortie du port de Trouville

 

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 09:29

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"Proust est allé deux fois à Venise en 1900 et ces séjours ont alimenté profondément une part de son oeuvre par la méditation qu'ils lui ont inspirée sur le pouvoir réfléchissant de l'eau."


LES EAUX CREPUSCULAIRES *


Alors qu'il vient de terminer une étude sur Robert de la Sizeranne, critique d'art à la Revue des Deux Mondes, Proust va se rendre deux fois à Venise en l'année 1900. Une première fois en avril - il y va en compagnie de sa mère et descend à l'hôtel de l'Europe - tandis que Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger, qui sont du voyage, logent au palais Fortuny Madrazo, la soeur de Reynaldo étant entrée dans cette famille par son mariage avec Raymond de Madrazo. Proust est alors âgé de 29 ans et y retournera une seconde fois en octobre, seul, afin d'échapper aux tracas et à la poussière que ne pouvait manquer de provoquer le déménagement de ses parents, qui quittaient le boulevard Malesherbes pour la rue de Courcelles. Nous savons d'ailleurs peu de choses sur ce second séjour.

 


Le rêve de Venise avait été comme celui de la tempête sur la mer bien des fois différé et prendra dans la réalité du moins les allures d'une vision d'azur et de printemps, celle d'un jeune homme qui voit fleurir la ville " dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beauté". La difficulté que Proust éprouvait alors à mener à bien la réalisation de ce qui peut être considéré comme une première version de La Recherche, son roman Jean Santeuil, le faisait douter de ses talents d'écrivain. La découverte de Ruskin, après celles d'Emerson et de Carlyle, allait l'inciter à s'interroger sur la genèse des formes littéraires et esthétiques. Aussi, pour compléter sa connaissance du philosophe, de la peinture italienne et de l'architecture de la Renaissance et être en mesure de traduire " La Bible d'Amiens" - où sa préface démontrera son érudition - il tente de mieux approcher le travail du médiéviste qui, non seulement lui a permis de mieux comprendre l'art gothique mais l'Italie en général. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il va se consacrer, en compagnie de Marie Nordlinger, à rechercher sur place le plus petit indice évoqué par Ruskin et à explorer scrupuleusement les strates d'une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons, les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. L'écrivain se laisse volontiers envoûter par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer et dont on surprend, dans le silence, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. C'est la raison pour laquelle il aime sortir le soir, quand sa mère repose, afin d'entrer en contact avec une Venise nocturne plus mystérieuse et presque inquiétante, où il frôle le petit peuple des artisans et boutiquiers, les filles rieuses et les ménagères, alors que la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre et de brique, fait saillir inopinément des sculptures et des ferronneries, luire le dôme lointain d'un baptistère ou les tuiles érubescentes des toits.

 

 

Venise sera une étape décisive dans l'existence de Proust. Je dis étape volontairement, car il semble bien que, grâce à ce travail sur Ruskin, il se soit obligé à une plus grande discipline et ait mûri les thèmes principaux qui permettront à La Recherche de reposer sur des bases solides. Sa mère se réjouit de ses bonnes dispositions et il est probable qu'ils n'ont jamais été si proches. Tandis que Jeanne traduit le philosophe mot à mot avec sa rigueur habituelle et son excellente connaissance de la langue anglaise, Marcel donne à l'ouvrage sa tournure, son style, sa forme dans sa version française. Mais une fois ce travail achevé, c'est tout autrement que Venise va ré-apparaître dans son Grand oeuvre, cette recherche commencée bien des années plus tard. En effet, lorsqu'il entreprend la rédaction d'Albertine disparue en 1915, où Venise est présente presque à chaque page, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s'est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été tués sur les champs de bataille et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. En ces années 1915- 1918, il y a longtemps qu'il ne vit plus sous l'influence du philosophe anglais. Proust a franchi le pas ; son rôle d'érudit et d'exégète ne lui suffisant plus, son génie a pris le relais et en a fait un créateur à part entière - il confiera d'ailleurs à Marie Nordlinger la traduction commencée de Sésame et le Lys qu'il se contentera de corriger, d'annoter et, pour lequel, il fera une préface consacrée à " la lecture". Il apparaît que la Venise du romancier hantée de spectres et de fantômes concentre désormais sur elle toutes les douleurs et n'a plus grand chose à voir avec celle visitée avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger. A la mélancolie du narrateur qui promène dans les ruelles embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d'Albertine, cherchant désespérément l'oubli et poursuivant dans l'ombre de la nuit les vénitiennes des quartiers populaires, s'ajoute la peine inconsolée de la veuve d'Adrien Proust et de la mère profanée. Alors que la rêverie avait commencé devant l'eau courante d'une rivière ( la Vivonne ), s'était poursuivie devant les eaux silencieuses d'un lac ( le Léman ), l'eau imprévisible, parfois violente de la mer, elle s'achève sous la treille assombrie au sein d'une eau ténébreuse qui transmet d'étranges et funèbres murmures. Venise offre à sa tristesse romanesque un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine indicible et particulière comme les rêves. Il est vrai que la Sérénissime n'est plus la ville des doges et des dogaresses, des patriciens et des commerçants. Elle est devenue le rendez-vous des artistes, des rêveurs et des amants et de ses heures glorieuses ne conserve qu'un décor où les souvenirs de son passé se décomposent en une mélancolie poignante. L'écrivain y respire l'atmosphère de son roman au trois-quarts terminé, qu'il s'apprête à clore sur la matinée de la princesse de Guermantes qui verra se réunir tous les personnages en une apothéose sinistre et néanmoins rédemptrice.

 

 

 Mais, pour l'heure, dans Venise, ville d'illusion où tout est reflet et mirage, en ses jardins ombrés qui offrent de secrets abris, Proust sent bien que chacun de nous est une suite de dédales et d'impasses où notre psychisme se meut en des espaces inexplorés. On s'explique mieux que, sur un être aussi sensible à la douleur, aussi marqué par l'écoulement du temps, un environnement aquatique ait laissé une empreinte indélébile et des images qui chargent le réel de son propre reflet et le retournent à ses ombres. L'eau devient l'eau-mère du chagrin après qu'elle ait été celle de la rêverie douce, de la souvenance maternelle, de la jeunesse impatiente. Oui, le chagrin a le goût des larmes, mais des larmes qui apportent au monde un sens humain, une matière humaine. Sans doute, est-ce la vision de cette ville inondée, de ce vaisseau encalminé prenant l'eau de toutes parts, qui fascine l'écrivain. Quand le coeur est triste, l'eau se change en larmes, tout ce qui nous entoure devient hostile. L'eau est d'autant plus un éléments intime de la mort, qu'elle emporte, entraîne au loin et dissout plus complètement que le feu. L'eau est liée au temps par cet écoulement perpétuel qui la fait passer ; elle l'est à la féminité qui veut que Vénus soit sortie de son onde, Ophélie prise dans ses remous, les nymphes et ondines emprisonnées dans son flot. Ne soyons pas surpris que Proust ait choisi l'eau pour exprimer le chagrin de la mort d'Albertine et repensons à ces vers d'Eluard :


" J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
  comme un mort je n'avais qu'un unique élément ".

 

L'eau fermée s'accomplit en elle seule et comme La Recherche prend une autre dimension - construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s'épaissit ; construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise - la réminiscence la met sur une orbite où la mémoire devient pour l'homme ce que le reflet est pour l'eau : un avant-goût d'éternité. Parce que les amours ne cessent de s'altérer, de même que cette société du noble faubourg qui, à la suite de la Grande Guerre, n'en finit plus de se diluer dans les terribles réalités de l'après-guerre, les eaux insondables s'assombrissent, se délitent dans la noire souffrance. Proust a su prêter aux dernières pages de son roman l'atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu'il parcourut seul en quête de ses plaisirs, monde qui s'enfonce lentement dans la mort et s'évanouit dans les splendeurs décadentes de la dernière matinée chez les Guermantes mais qui, grâce à la plume de l'écrivain, renaîtra un jour, remontera à la surface comme un reflet retrouvé. Mort et résurrection.

 

 

Le roman s'achève sur une fête quasi vénitienne qui n'engloutit qu'apparemment ses participants car, grâce à la puissance de son langage, l'auteur les façonne dans la pérennité de l'art. En arrachant les masques, il rend à ses personnages leurs visages authentiques et leur vraie dimension, ce quelque chose d'eux qui ne saurait mourir.
Et n'est-ce pas un miroir tendu pour s'y mirer ou se conforter dans l'idée qu'il y a en chaque être, comme en chaque chose, une permanence spirituelle que l'auteur propose à son lecteur ? Tout est vrai et rien n'est semblable, alors que La Recherche offre à chacun la vision réfléchissante de sa propre vie, vaste entreprise qui repose principalement sur " l'approfondissement d'impressions recréées par la mémoire", pour la raison qu'entre la réalité et l'oeuvre s'est condensée une brume légère qui transforme et magnifie, de ces vapeurs qui s'élèvent des eaux à certaines heures du jour et de la nuit et ont le mérite de gommer ce que la réalité a de trop éphémère.

 

* Extraits du chapitre " Les eaux crépusculaires" de mon essai  PROUST ET LE MIROIR  DES  EAUX -  Ed. de PARIS. Pour se procurer l'ouvrage, cliquer  ICI

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 09:24

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Avant même de nous poser la question : la philosophie rend-t-elle sage, demandons-nous d'abord : qu'est-ce que la philosophie ?  Le mot philosophie vient du mot grec philosophos qui signifie ami de la sagesse. Le philosophe est donc quelqu'un qui, sans  être à proprement parler un sage, aspire à la sagesse, car il y a un pas entre être sage et désirer le devenir. D'ailleurs Pythagore ne disait-il pas : il n'y a qu'un sage : Dieu. La recherche de la sagesse est donc à l'origine de la philosophie qui est l'art d'appréhender le monde et l'être par la voie de la raison. Les premiers philosophes ambitionnaient le savoir total. Démocrite écrivait non sans audace : "Je vais parler de tout ". Et Aristote lui-même n'avait-il pas inclus dans son oeuvre, la logique, la rhétorique, une théorie sur l'univers, une physique, un traité de l'âme, une morale, une poétique et une étude de l'être, sans oublier une histoire des animaux ? Cette prétention au savoir universel, qui pourrait nous sembler prétentieuse aujourd'hui où la connaissance s'est considérablement enrichie des acquisitions nouvelles des sciences et techniques, avait néanmoins une motivation respectable : la passion de s'informer et de comprendre afin de mieux éclairer sa conduite et de vivre, non dans l'illusion, mais à partir d'une conception exacte des biens et des maux et selon une attitude empreinte de raison et de réflexion.

 


La philosophie, contrairement à la science, s'intéresse donc principalement aux réalités qui ne sont pas d'ordre matériel, ne sont saisissables que par l'intelligence : le vrai, le bien, le juste - et en règle générale ne tombent pas sous le sens : à l'homme par la psychologie et la morale, à la transcendance par la métaphysique. Le philosophe s'est de tout temps consacré à la découverte de ce qui est au-delà des apparences. Il a voulu savoir ce que les choses sont en elles-mêmes et sa question fondatrice fut celle-ci : qui sommes-nous et pourquoi sommes-nous ?  Tant il est vrai que la philosophie est le lieu d'une réflexion, d'une interrogation sur le sens de la vie, les buts à atteindre, les situations à anticiper , les conséquences à prévoir, les solutions à trouver, les décisions à prendre, et, également, sur la valeur de nos actes, le bien et le mal, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? En quoi consiste le bonheur ? Il est de notre dignité de les poser et de tenter d'y répondre ? Si Pascal a parfois dénoncé la vanité d'une certaine philosophie, il a su choisir les termes qui exaltent la grandeur de l'homme qui, se sachant mortel, s'interroge à ce sujet.

 

 

Instruit par les leçons du passé, le philosophe contemporain est plus que jamais conscient qu'il ne pourra jamais prétendre à la construction d'un système absolu. A ce propos Jaspers n'a pas hésité à écrire qu'en philosophie les questions étaient plus essentielles que les réponses, parce que chaque réponse était en quelque sorte une nouvelle question et comme aucune réponse ne pouvait s'octroyer le pouvoir de satisfaire tout le monde, elle ne devait en aucune façon s'imposer au terme d'une démonstration péremptoire. Pour philosopher, il est donc nécessaire de poser pour principe que tout n'est pas de l'ordre du démontrable et que, sans la sagesse, l'homme s'égare ou, pire, se perd et s'arroge ainsi le triste privilège de se faire le complice d'une défaite de l'intelligence, tant le domaine de l'évidence intellectuelle est étroit. S'arracher à la subjectivité pour atteindre l'objectivité est sans doute le seul moyen d'exercer notre jugement critique de la façon la plus probe. Mais l'objectivité est-elle possible ? Dans la pratique du jugement, il est important de distinguer ce qui sépare le croire du savoir, car ce que je crois n'est pas obligatoirement ce que je sais. Le savoir définit ce dont nous sommes intellectuellement certain, alors que le croire sous-entend une part de foi et de confiance. Or l'amour, qui conduit à la sagesse, n'est-il pas la démarche qui implique autant d'intelligence que de coeur, de discernement que d'intuition ? Nous voyons qu'il serait hasardeux de s'en remettre à  la seule raison, puisqu'à l'évidence il n'est pas nécessaire de comprendre pour croire et de croire pour comprendre...

 

 

Et puisque nous nous interrogeons sur la vérité, ne serions-nous pas avisés en supposant qu'en ce monde nous ne l'atteindrons jamais ? D'ailleurs l'enseignement commun de toutes les grandes philosophies est d'avoir placé la recherche de la vérité dans la vie terrestre, mais sa possession dans l'au-delà. Nous nous doutons bien que le meilleur des mondes proposé par Aldous Huxley est une utopie et que le bonheur n'est pas quantifiable, que ce souverain bien n'est accessible que dans l'ordre de l'amour. Or la sagesse procède de ce bonheur- là, c'est-à-dire d'une connaissance vraie, d'un affranchissement de la connaissance approximative et immédiate. Si l'intelligence ne doit jamais abdiquer, car ce serait indigne de l'homme, l'amour ne doit pas faillir, car ce serait indigne de l'espérance qui est au coeur de la plupart de nos actes.

 


Il est courant de dire de nos jours que le monde compte plus de savants que de sages, l'homme moderne s'étant peu à peu éloigné de ce qui est inhérent à la sagesse, la vertu. La philosophie de ce début de XXIe est davantage une philosophie du rationnel que du spirituel, de l'inquiétude que de la tranquillité, alors même que ce ne sera que dans une forme de vie contemplative que l'on parviendra tout ensemble au bien et au bonheur. A la quête de la sagesse, étroitement liée au bon usage des vertus, s'est substituée celle des plaisirs, de la consommation immédiate, des intérêts particuliers, du bien-être de l'individu plutôt que de la plénitude de la personne. Soyons-en conscients et n'attribuons pas à la raison tous les pouvoirs. Nous savons qu'il y a dans l'univers, autant qu'en nous-même, une part immense de mystère que notre intelligence seule ne parviendra jamais à dévoiler. Aussi posons-nous cette autre question : et si l'amour était l'intelligence suprême, autant que la sagesse suprême ? Ce ne serait donc pas l'exercice de la philosophie qui rendrait sage, mais l'amour, ce don invisible... C'est pourquoi la philosophie reste, comme on l'a dit souvent, un non-savoir, le désir d'une participation humble et partielle à une sagesse, dont la source est intime ( et approchable que dans cette intimité) et vers laquelle l'homme de bonne volonté ne cesse de tendre.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La philosophie rend-t-elle sage ?
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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 08:04

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Curieusement étiqueté "roman", C'est une chose étrange à la fin que le monde * n'a pas non plus la prétention d'être un essai. Son auteur, agrégé de philosophie, nous livre, avec sa faconde habituelle, dans un style agréable, les réflexions d'un octogénaire sur la vie, la place de Dieu et la progression de la science.  

 

 

Comprendre, c'est remonter aux origines - explique-t-il d'emblée. On ne saurait lui donner tort. Il s'identifie à Thésée pour suivre "le fil du labyrinthe" et nous raconter la merveilleuse histoire du monde : la disparition des dinosaures, les vallées fertiles des civilisations de l'Antiquité, l'astronomie, les idées platoniciennes et aristotéliciennes, les découvertes de Linné... L'auteur s'avère être un démiurge. Il écrit le roman du monde, en explique la marche dans un ouvrage qui échappe aux conventions, reprenant le questionnement déjà en filigrane dans ses livres précédents : D'où venons-nous ? Où allons-nous ?  et, selon l'énoncé de Leibniz, " Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?", titre de son second chapitre, jetant au final un regard non dénué d'aménité sur la vie qui l'a particulièrement choyé - reconnait-il - et sur la condition humaine capable de produire des êtres vils et cruels mais également des artistes incomparables et des savants en mesure de s'interroger sur l'univers qui les a engendrés.

 



Derrière l'historien et le philosophe, qui ne cesse de pointer son nez, il y a  le fin lettré, l'amoureux fou de la littérature. L'écrivain nous rappelle à bon escient qu'Homère fut le plus grand des poètes. Il a également la bonne idée d'opposer les découvreurs aux inventeurs. Dans le camp des premiers : Copernic, Newton, Einstein. Parmi les seconds : Virgile, Dante, Michel-Ange, Mozart, Baudelaire. Et Proust, bien sûr. Il cite Hamlet : Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n'en rêve votre philosophie. Mais, encore plus inépuisable, invraisemblable, que tous les romans, il y a le monde.  

 

 

Pour Jean d'Ormesson, seuls comptent l'art et la science. Et deux questions priment : Dieu existe-t-il ? Qu'y a-t-il après la mort ?  Il s'abandonne aussi aux sentiments qui lui sont les plus doux : admiration, gratitude, gaieté. Sa sagesse nous apaise. Le passé s'éclaire à mesure qu'il s'éloigne - écrit-il. Alors soyons patients. A la fin, les secrets du monde nous seront révélés. Pour procéder à cet interrogatoire sur les questions primordiales, l'auteur n'a pas hésité à convoquer  Dieu, Lui-même, qu'il nomme le Vieux. La mort, un commencement ? - se demande-t-il - cédant à une longue réflexion sur la nature du temps. Quant à Dieu - écrit-il - s'il n'existait pas, personne ne croirait en une vie éternelle. D'autant que la cosmologie moderne nous donne des raisons d'envisager une transcendance, ayant découvert  que l'Univers avait été réglé d'une façon extrêmement précise qui favorise l'apparition des étoiles.

 

 

 Hors, par leur alchimie nucléaire - explique l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan - ces étoiles ont ensuite fabriqué les éléments chimiques lourds nécessaires à la vie et à la conscience. En d'autres termes, l'existence du vivant est inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie, et de chacune des lois qui régissent le cosmos. Si certaines propriétés de l'Univers étaient un tant soit peu différentes, personne ne serait là pour en parler et s'interroger à ce propos, comme le fait Jean d'Ormesson pour notre plus grand plaisir.

 

 

Ainsi, dès le début, l'Univers contenait en germe les conditions requises pour l'émergence, non seulement de la vie, mais de la conscience. Ce réglage savant est-il dû au seul hasard ? Ou bien résulte-t-il d'une nécessité ?  La science, dans l'état actuel des choses, est dans l'incapacité de trancher entre ces deux propositions. Toutes deux sont également possibles bien qu'encore invérifiables. Dans l'hypothèse du hasard - précise Trinh Xuan Thuan - il faudrait postuler l'existence d'une infinité d'univers parallèles au nôtre, ce que l'on appelle un "multi-univers". Une majorité de ces univers parallèles ne posséderait pas les conditions physiques nécessaires pour héberger la vie et la conscience et serait vide et stérile, sauf le nôtre où, par hasard, la combinaison gagnante est sortie, et nous serions alors, en quelque sorte, le gros lot.

 



Par contre, si on écarte le hasard et la théorie des univers multiples, qui sont invérifiables par l'observation, il nous faut parier, comme Pascal, sur un principe créateur qui a réglé l'Univers dès son commencement.  C'est cette seconde solution que choisit Jean d'Ormesson dans "C'est une chose étrange à la fin que le monde". Il parie sur Dieu car : " L'homme a besoin de sens et d'espérance comme il a besoin d'eau, de lumière ou d'air". On pourrait ajouter qu'en observant l'architecture majestueuse des galaxies, l'harmonie et la beauté qui règnent dans la nature, on se prend à douter que tout cela soit le fruit de ce seul hasard. L'écrivain confesse qu'il a écrit ce livre pour tenter " d'inverser le mouvement et de donner ses chances à Dieu dont il est aussi impossible de prouver l'existence que la non-existence". En cherchant cette illumination intérieure, il nous communique une sérénité qui nous est d'autant plus salutaire que le monde, en proie à ses doutes et à ses convulsions, ne nous y incite guère. Un livre à recommander à tous ceux en quête de sens et d'intelligence et que cette fresque, qui ne couvre pas moins de 13,7 milliards d'années, ne pourra manquer de séduire.

 

*  Ed. Robert Laffont - 318 pages - 21 euros

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 07:47
Saint-Barthélémy

Saint-Barthélémy

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Juillet 1989

L'année dernière, je vous contais ma première Manche, cette année je vous écris d'Atlantique. Pas celui qui baigne les côtes de Belle-Ile, mais celui qui étreint Marie-Galante, à l'autre bout de l'horizon, dans ce semis d'îles dispersées comme un vol d'oiseaux dans l'immensité turquoise. La Guadeloupe, les Saintes, je connaissais déjà. J'y étais allée en 1982 ainsi que l'on va quelque part ( lorsque l'on parle de tourisme). Aujourd'hui, c'est autre chose : je pars ailleurs, car en bateau, à la voile, au grand largue, au grand large. Découvrir une île à pied, à cheval, en voiture, est une aventure tout autre que de l'approcher par mer, de la voir naître et se dessiner à la façon d'une esquisse, d'un mirage, ou d'une vision qui vous subjugue. On a l'impression non d'aller à elle mais de la voir venir à nous, frissonnante de toutes ses palmes, couronnée d'un dais de nuages, cerclée d'un anneau de sable blanc

        .
Notre First 325 nous attendait ce samedi 15 juillet à la Marina de Point-à-Pitre. Une journée au port pour l'avitaillement, mais à notre étonnement, notre agence de location ne se met guère en frais pour nous accueillir et nous familiariser avec le bateau. La marina n'offre, quant à elle, qu'un confort succinct. Des douches certes, mais une grande surface mal achalandée en fruits et légumes. Nous nous contentons de faire le plein en eaux minérales et en produits de base. Dès le surlendemain lundi, nous appareillons. Les amarres sont larguées, le quai s'éloigne. Dès la sortie de la passe, nous ratons une bouée rouge ( système B international inversé). La quille flirte quelques instants avec le sable à notre vive inquiétude car les fonds, ici, passent très vite de 7m50 à 1m20, aussi virement de bord sur la cardinale nord que nous n'avions pas vue afin de nous retrouver dans la bonne direction. Bientôt le chenal ouest s'ouvre, l'île Cochon sur tribord, Caye Plate et Mouchoir Carré sont en vue. Il est temps de stopper le moteur. Face au vent, la grande voile se hisse avec un plaisir retrouvé. La mer est assez formée. Nous prenons le foc n°2. Et soudain, c'est le silence, avec le seul  feulement de l'eau sur l'étrave. Cap sur les Saintes. Tandis que nous longeons la côte de Basseterre,  nous voyons au loin se profiler, radieuses dans la claire lumière, les croupes vertes et bosselées de l'archipel et, plus loin encore, devinons Marie-Galante, l'île au rhum. A éviter, les deux baleines mal signalées qui moussent entre l'île Cabrit et la Terre d'en Haut. Enfin nous approchons assez pour apercevoir le charmant bourg avec ses toits rouges entourant le clocher et le célèbre amer de la maison en proue de navire. Notre bateau contourne le Pain de Sucre pour mouiller dans l'anse à Cointe, entre la plage du Bois-Joli et celle autrefois sauvage ( elle l'est un peu moins aujourd'hui ) qui s'ouvre, ainsi qu'une porte à double vantaux, sur les deux côtés de la mer. Premier bain tant attendu, car je m'étais promis de revenir un jour ici. C'est chose faite. Quelques maisons supplémentaires trouent la verdure mais, malgré elles, les Saintes conservent leur beauté et leur charme. Même animation dans le village de poupée qui ressemble au royaume des sept nains de Blanche-Neige. On a le sentiment qu'il doit être plus facile ici qu'ailleurs de prier dans la petite église pimpante et que le cimetière - semblable à une plage de sable où se seraient rassemblés les plus beaux coquillages - doit vous assurer la paix pour l'éternité. 

 
20/7 - Départ à 9H - 16° nord - 63° ouest. Alizés force 4. Brise légère. Le soleil commence à monter. Nous levons l'ancre. Cap au 322. Nous nous dirigeons vers Vieux-Fort. En réalité nous irons mouiller à Rivière-Sens. La traversée sous voile s'effectuerait aisément si nous n'essuyions un grain blanc, qui nous procurera de fortes rafales ( 35-40 noeuds ). Brutalement le nuage crève, la visibilité devient extrêmement réduite. Parler de grain blanc est une expression juste, car l'horizon sur 360° se crible de mitraille de pluie qui confond en une unité aquatique ciel et terre. Tout siffle, souffle, crépite durant quelques minutes  interminables. Après que nous ayons bagarré avec le réglage des voiles, les choses s'apaisent. Les nuages, qui déboulaient de la Soufrière, s'en vont porter leurs grains ailleurs. Il est 10h30. Nous sommes en vue de la passe de Rivière-Sens. Une jetée de pierres sombres, un phare à sa mesure nous indiquent la chicane à prendre pour entrer dans ce mouillage. Il est utile de viser le milieu du chenal, car les fonds sont réduits ( 2m50 à 3m environ ). La marina n'offre que deux places libres. Nous choisissons celle qui se trouve entre un vieux bateau de pêche et un cruiser redondant, hérissé d'antennes. Par chance, un branchement d'eau à quai, juste devant nous, nous permet de nous rafraîchir, car la chaleur est particulièrement torride et la bâche, sensée nous tenir lieu de taud, n'est pas adaptée au bateau.
Quelques minutes ont suffi pour que surgisse un nonchalant galonné. C'est sûrement le grand chef de la capitainerie... En effet, il nous donne les consignes à suivre pour passer au bureau du port remplir les formalités ( à l'évidence, ils ne sont pas encore mûrs pour le marché commun de 1993). Avons-nous des douches ? Oui, mais elles sont en panne. Y a-t-il du fuel ? Normalement oui, mais la première station est fermée aujourd'hui et la pompe du port a été dévalisée par un bateau américain qui, le matin, a pris plus de 1000 litres. Cela commence bien. A la capitainerie, après avoir rempli les formalités d'usage, nous devons revenir après le déjeuner pour payer, car la personne qui encaisse s'est...absentée. A 15 h, puis 16h, elle n'est toujours pas revenue. La sieste doit être bonne. Nous réglerons notre dû à un employé blasé qui condescendra à encaisser notre monnaie. Pas non plus de ravitaillement à la marina. Heureusement pour nous, le stop existe et trois jeunes gens nous embarquent à bord d'une vieille peugeot  bringuebalante avec notre jerrycan pour le plein à la station du Vieux-Fort. Puis ils nous déposeront devant le supermarché, nous attendront et nous reconduiront à la marina. Ca c'est de la complaisance gratuite dans la bonne humeur. Il est réconfortant de rencontrer autant de gentillesse et de désintéressement. Aux Saintes, on nous avait dit que Rivière-Sens était l'une des meilleures marinas de la Guadeloupe. Nous restons sceptiques et nous demandons ce que doivent être les autres.  En vérité, vive les mouillages forains !


21/7 - 8h15, aidés de la bourrique, nous mettons en marche pour assurer la sortie. Nous prenons la route cap au 13 avec une vitesse de 5 à 6 noeuds sous grand voile et génois en direction de l'anse Deshaies. Vieux-Port s'éloigne. Nous longeons la côte sous le vent, donc peu de vent. Nous ferons pas mal de moteur sous grand voile, ce qui nous permettra de recharger batteries et frigidaire. 21 miles parcourus par temps de demoiselle avec de jolis paysages, de beaux reliefs d'un vert intense parsemés, ici et là, par les efflorescences purpurines des flamboyants. Il a beaucoup plu, nous a-t-on dit, cette année, d'où la luxuriance et l'éclat des fleurs. Nous sommes enclins à le croire car nous constatons que nous sommes gratifiés de pas mal d'ondées et de vent. A 13h45, nous obliquons sur l'anse, après avoir laissé loin à bâbord l'île Pigeon. Splendide spectacle que celui de ce village de pêcheurs typiquement africain, bordant la courbe douce de sa plage, avec des maisons claires encadrant son église telles que les dessinent les enfants de la maternelle. Quelques cotres et sloops se balancent au mouillage. Nous prenons le nôtre : 4m, 3m50, 3m, on jette l'ancre.
Le soir, nous décidons de nous offrir un dîner au bistrot du port. Une fringale de poissons et une pépie de ti-punchs nous ont saisis. Au retour, ciel criblé d'étoiles, clapotis mélodieux des vagues qui viennent mourir sur les carènes. Nuit admirablement lustrée où les astres voguent ainsi que des parcelles de lumières oubliées dans l'infini.


22/7 - Au réveil, surprise ! Notre annexe a disparu. Il est vrai que l'on a omis de nous remettre la chaîne et le cadenas que, prévoyants, nous avions demandés au départ. Par chance, le propriétaire d'un bateau voisin accepte de conduire l'un d'entre nous au village, d'où il téléphonera à notre agence de location. Nous ne sommes qu'à 43 km de Point-à-Pitre. Dans la journée une autre annexe nous est livrée qui, quant à elle, nous réserve un autre genre de surprise. L'un des boudins se dégonfle à vue d'oeil et on a simplement oublié de joindre les pagaies. Heureusement, il nous reste le moteur  et puis, comme nous le dira plus tard avec ironie le responsable de l'agence ( on comprend après cela l'engouement de nombreux plaisanciers français pour le sérieux des compagnies de location américaines), si le moteur était tombé en panne, vous pouviez toujours ramer avec les mains... Ah ces latins !

 

24 / 7 -  Réveil à 6h. La météo n'est pas mauvaise. Mer agitée et onde tropicale en formation. Houle annoncée de 2m-2m50. Nous quittons l'anse au moteur pour nous positionner au vent et hisser la voile. Parés pour la traversée. Test du bateau et de l'équipage. Là, nous prenons vraiment la mesure de la mer. Cap au 327-331 pour tenir compte du vent et de la houle 3/4 arrière. A peine avons-nous effectué quelques miles - nous en avons 33 jusqu'à Montserrat - que le vent force et que la mer, très formée, rend la barre dure mais toujours manoeuvrable ( phénomène des canaux). Le bateau se comporte bien, le barreur négocie les vagues qui s'abattent par rangs de trois, avec adresse. Nous filons à la vitesse de 5 à 6 noeuds malgré un ris et vivons quelques belles émotions à tanguer ainsi, par cette allure grand largue, à la limite parfois du vent arrière. Montserrat nous apparaît aride après la verdoyante, la fastueuse Guadeloupe. Une île pelée sans attrait particulier, offrant pour mouillage l'abri d'un débarcadère qui porte le nom présomptueux de Plymouth. Une sorte de décharge ingrate où rien n'a été prévu pour l'accueil des bateaux de plaisance venant de la Guadeloupe et faisant route vers Nevis, St Kitts et surtout St Barthélémy. Quelques maisons sans grâce, une jetée faite d'un assemblage grossier de roches, des toits en tôle ondulée, une morne vision de ces Antilles qui ont bercé nos rêves. Il nous faut cependant rester un après-midi, une soirée et une nuit sur ce mouillage rouleur, en espérant que la météo de demain matin nous permettra de poursuivre notre route vers Nevis. A terre, nous nous acquittons des formalités sous une chaleur écrasante, dans la torpeur poussiéreuse des quais où, visiblement, on n'attend guère ceux qui, par malchance, y font escale.


25/7 - Bonne traversée jusqu'à Nevis qui signifie neige. Cette image s'étant imposée à Christophe Colomb lorsqu'il découvrit l'île avec son volcan éternellement encapuchonné de nuages blancs. Cap 330 en laissant sur tribord le gros rocher de Redonda d'environ 2km2,  aride et battu par les vents, revendiqué par un certain irlandais pour son fils qu'il avait déjà surnommé Felipe Ier. L'histoire n'eut pas de suite. On s'en doute. 35 miles en six heures, à une moyenne de 5 noeuds et un vent d'est moins fort que la veille, nous menant grand largue. Vue de loin, Montserrat prend une allure plus imposante, tandis que se profilent déjà les côtes de Nevis.  Après avoir contourné le Fort Charles, nous voyons apparaître le petit port de Charlestown et ses modestes installations : une seule jetée où se trouve amarré un splendide 4 mâts- école. A l'ouest de cette digue, réservée à l'usage des vedettes et des bateaux de commerce, le mouillage est laissé libre aux plaisanciers qui ont loisir de jeter l'ancre où bon leur semble dans cette baie assez bien protégée, face aux simples et typiques maisons de pêcheurs qui bordent le littoral.
Plus à gauche, au-delà d'un hôtel bleu turquoise d'un détestable mauvais goût, qui évoque le temps où les ladies anglaises venaient prendre les eaux à Nevis, s'étend à perte de vue une immense plage, frangée de plusieurs rangs de cocotiers, qui s'adosse à la montagne et va se perdre au loin dans un halo de palmes qu'agitent faiblement les alizés. Nous ancrons à quelques mètres du rivage, alors que des pélicans rasent les eaux de leur vol puissant, si différent de celui élégant et gracieux du paille-en-queue. A Charlestown, nous trouverons presque tout, une fois que nous aurons accompli consciencieusement aux douanes, puis à la police, les formalités obligatoires : du carburant, un marché pas trop mal achalandé en fruits et légumes, plusieurs superettes, enfin de l'eau - certainement pleine de propriétés extraordinaires - mais affligée d'une odeur d'oeuf pourri ( comme toutes les eaux sulfureuses) qui empoisonnera les 200 litres de notre réserve pour le restant de la croisière. A part cela, la ville a beaucoup de caractère, un charme désuet qui allie celui de la flibuste à un passé colonial encore proche. Alexander Hamilton, principal rédacteur de la Constitution américaine et proche collaborateur de George Washington, naquit ici en 1755 ainsi que l'épouse de Nelson, au temps d'une splendeur à jamais perdue et dont les traces, encore visibles par instant, entretiennent juste ce qu'il faut de nostalgie.

 

27/7 - Les plus belles heures se payent chères. C'est la rude loi de la navigation. Aux innombrables corvées, aux risques de vols, aux traversées mouvementées, aux incidents divers, aux coups de chien s'ajoute parfois une panne de moteur. C'est ce qui vient de survenir en ce début d'après-midi, alors que nous nous apprêtions à aller mouiller un peu plus loin, face à la montagne, au bord de la plage solitaire, dans ce décor d'où est absent tout signe de civilisation et où des ibis blancs s'ébattent dans un marigot. Demain, probablement, l'adorable île de Nevis ne sera plus ce qu'elle est encore aujourd'hui.... si vraie, si authentique. Ici et là, on construit, on échafaude. Le tourisme pointe son nez avec ce que cela suppose de facilités relatives et d'immenses désagréments. Mais voilà le moteur se refuse à démarrer. Batteries à plat. Aurions-nous trop abusé de la voile ? En fait non, les bateaux loués sont souvent révisés avec trop de légèreté et de plus le branchement de nos batteries a été inversé. Nous en sommes quitte pour le déplacement d'un mécanicien du cru et une journée de perdue.

 

29 / 7 -  Réveil à quatre heures et demi et départ à 6h. pour la plus longue traversée de notre voyage : Nevis - St Barthélémy. La météo difficilement captée ( cela arrivera souvent) sur le petit poste que nous avons eu la bonne idée d'emporter ( ainsi que des lampes torches et une lampe tempête) - nous annonce un temps sans surprise, une mer agitée et bien formée, ce qui s'avère exact. Quatre à cinq noeuds de moyenne puisque, par prudence,  Yves étant le seul homme opérationnel à bord, nous avons gardé un ris. Route par les Narrows, cap 352 sur Major Baie, puis 57 sur la pointe ( alignement sur Mosquito Bluff), ensuite 350 sur St Barth. Toujours vent d'est de travers balançant agréablement le bateau sous une pluie de feu entre 11 et 15 heures. Nous longeons la partie est de l'île de St Christopher( St Kitts). Sauvage et âpre au sud, elle devient sur son flanc nord-est verdoyante et grasse, rappelant davantage les côtes irlandaises et leurs verts pâturages que les Caraïbes. Belles prairies se lovant paresseusement au-dessus d'une côte rocheuse bien découpée. Puis, au loin apparaît à bâbord St Eustache et, devant l'étrave, l'ébauche de St Barth. L'approche est magnifique mais délicate. Joliment dessinée, elle est entourée de nombreux rochers, tels le Pain de Sucre et les Saintes, ce qui n'est pas sans évoquer des souvenirs - et c'est vrai que ces reliefs verdoyants, souplement arrondis, évoquent l'harmonieuse géographie du célèbre archipel. Fatigués par nos huit heures de mer et nos 40 miles, nous préférons, pour le premier soir, un ancrage tranquille dans la petite baie de Corossol.
On nous avait beaucoup parlé de St Barth. Des navigateurs rencontrés dans les ports nous répondaient, lorsque nous les questionnions sur cette île, d'un air blasé : ça pue le fric ! Ce n'est plus ce que cela a été ! Vraiment rien n'a été prévu au port pour les plaisanciers ! Je n'y avais encore jamais accosté, mais je tiens à donner mon humble témoignage. St Barthélémy est une île ravissante, parfaitement accueillante, qui fait honneur à la France. Ce que devait être autrefois, à quelques détails près, St Tropez au temps où Colette écrivait " La naissance du jour" et où son ami Dunoyer de Segonzac peignait les pinèdes qui n'étaient pas encore ravagées par les flammes. Quand on connaît Monte-Carlo ou Marbella, dire que St Barth pue le fric est à hurler de rire. Bien sûr, il y a quelques jolies boutiques, des maisons coquettes mais jamais tapageuses, de riches hôtels mais la plupart du temps discrets, un art de vivre bon enfant, un charme irrésistible. Non, St Barth n'est pas une femme fatale, seulement une belle fille saine qui a le souci de plaire.

 

30/7 - Dès notre lever, toujours de bon matin, nous décidons - puisqu'il y a beaucoup de places disponibles - d'aller nous mettre à quai dans la marina. C'est chose faite en une demi -heure et nous voilà bien placés dans le décor du port de Gustavia, tant célébré par les cartes postales, avec son harmonieuse succession de volumes, ses maisons aux toits verts et rouges, ses quais bordés de boutiques et de cafés et les voiles au large. Tout est serein et calme car nous sommes à la morte saison. Il nous semble que l'île nous appartient. Les restaurateurs sont aux petits soins et, par ailleurs, un plaisancier trouve en ce lieu béni tout ce qu'il peut souhaiter : ravitaillement en eau ( il suffit de demander la clé à la Capitainerie pour que le tuyau vienne emplir votre nable pour une somme dérisoire), carburant, choix important de fruits et légumes et même de viande, ce qui nous change de nos boîtes de corn-beef - installation sanitaire correcte et propre de surcroît. Puisque nous avons l'intention de séjourner ici quelques jours, nous louons une Susuki afin de faire le tour de l'île, car la chaleur ne permet pas de crapahuter à pied. Chaque tournant nous dévoile une vue pittoresque. Ce n'est qu'une suite de collines, de vallées, d'anses, de plages nacrées, le tout cerné par l'anneau émeraude de la mer. Un chef-d'oeuvre de la nature, une sorte de variation symphonique bien tempérée.

 

2/8 - L'onde tropicale, qui s'annonçait depuis plusieurs jours, se précise. En fait d'onde, on parle ce matin à la Capitainerie, où nous allons nous enquérir de la météo, de tornade cyclonique. Elle est prévue pour la nuit prochaine et le responsable du port nous suggère de partir dès maintenant, car Gustavia n'assure pas un ancrage suffisamment protégé en cas de tempête. Bonne route jusqu'à Simsonbaaï à l'île Saint-Martin où on nous a conseillé de nous réfugier. Ce conseil a dû être donné à beaucoup d'autres navigateurs car, à midi, ce sont déjà plusieurs dizaines de bateaux qui stationnent ou font des ronds dans l'eau, en pleine canicule, en attendant la levée du pont qui leur permettra d'entrer dans le lagoon. Nous jetons l'ancre et déjeunons, tandis que l'affluence s'accroît. Nous nous approchons pour prendre rang. C'est alors la grande pagaille. Dans ces cas-là, hélas ! la courtoisie marine ne paraît plus de mise. Quand le pont se lève enfin à 17 heures, c'est la ruée de 200 bateaux, un infernal entremêlement de coques, d'étraves qui se heurtent - certaines annexes sont littéralement broyées- et la panique est bientôt à son comble... car un bateau ne se manie pas comme une automobile. L'élément liquide ne permet pas de stopper net. De plus, le vent qui souffle nous fait dériver, soit sur les cailloux, soit sur les autres bateaux. Jacques, au moteur, a heureusement un bon réflexe. Il avance et force le passage, en repoussant doucement mais fermement les autres quilles, au lieu de se laisser entraîner à reculer et à s'éventrer sur les rochers. Patricia et moi nous chargeons - autant que faire se peut - d'amortir les chocs en courant d'un bord à l'autre. Enfin nous parvenons à nous dégager et à passer sans avoir rien abimé, ni cassé. Un bateau fait même son entrée en marche arrière sous les applaudissements de la foule massée sur les rives pour ne pas manquer le spectacle... Nous mouillons vers le fond du lac, à l'abri d'un petit tertre verdoyant, sous une pluie soudain torrentielle. Le ciel a la couleur de l'encre, l'ambiance se fait menaçante. C'est une veillée étrange avec au-dessus de nos têtes une onde pathétique, un ciel plombé, lourd, traversé d'éclairs. Puis une paix comme si le ciel lui-même se mettait à l'écoute de ce qui allait survenir, tendait sa grande oreille cosmique. A la radio locale, on prévoit le cyclone pour minuit par 19° nord et 63° ouest. Il est demandé aux habitants ( alerte n° 2) de s'enfermer chez eux, d'éteindre électricité et batteries, de ne pas se promener sur les routes, de ne pas circuler en quelque endroit que ce soit. Puis, le ministre termine son allocution par : que Dieu protège nos familles ! Il n'y a plus qu'à attendre. Nous dînons en silence, rangeons, calons les objets, ne laissant rien traîner. A 21 heures, un léger souffle, comme si Poséidon s'amusait à nous agacer l'oreille. Mais la journée a été si fatigante, nous obligeant à une telle tension et vigilance, que je sombre dans un profond sommeil jusqu'à 6 heures le lendemain matin.

 

3/8 - DIN a finalement dévié de son trajet initial. Il est passé plus au nord et a épargné St Martin et St Barthélémy où on l'attendait sur le pied de guerre. Le vent a soufflé mais sans excès. La nature ne nous a offert qu'un décor de tragédie sans acteurs. C'est probablement mieux ainsi car, de l'avis des marins bretons qui viennent nous saluer dans la matinée en apercevant notre pavillon maloin, il y aurait eu beaucoup de casse. Mais nous voici néanmoins coincés pour un moment, si bien que le projet de se rendre à Anguilla s'anéantit au fil des heures. A nouveau le vent force. DIN laisse derrière lui quelques turbulences, que nous ressentirons  encore cinq jours plus tard, lors de notre retour en avion. Une journée complète de pluie tropicale rend cet étang plus mélancolique que ceux de la Sologne à la fin de l'automne.


Notre nuit du 4 août ? Pour nous, point de privilèges à abolir. Yves qui, chaque nuit, ne dort que d'un oeil est resté en alerte. Une intuition. Avec des rafales de 35 à 40 noeuds, ses craintes sont fondées. Le bateau tire sur les ancres, craque, s'agite comme s'il voulait se cabrer. Oh10, on dérape. Il faut reprendre les alignements. Pas de doute, nous filons vers la côte. Nous ne sommes plus qu'à une vingtaine de mètres d'un gros bateau blanc. Branle-bas ! Il faut secouer les endormis. Debout ! Moteur en marche. Yves relève les ancres, le vent force encore. Nous slalomons entre les bateaux ( environ 500 au lieu des 250 habituels). Nous reprenons un mouillage. Opération réussie. Nous laissons filer les chaînes au maximum, car nous sommes sur un fond de sable et d'algues. Tandis que l'équipage retourne aux bannettes, Yves poursuit son quart qui se transforme en quatre quart, son équipage ne s'étant pas proposé pour la relève... Deux heures -quarante- cinq, ça recommence. Les deux ancres décrochent. La tension est telle qu'il nous aurait fallu une ancre supplémentaire. Nous ferons sans. Cinq heures du matin, après une troisième alerte, nous tenons enfin. Le jour lève une pauvre face chiffonnée. Ouf ! le vent faiblit. Yves en aura été quitte pour une nuit blanche et quelques émotions.
Tant bien que mal, nous allons, durant quarante -huit heures, nous tenir informés de l'évolution du temps. C'est chose rendue difficile si par malheur vous ne comprenez pas l'anglais ou si vous êtes distrait, car la radio locale semble davantage affectionner la chansonnette et le reggae que l'information météorologique. C'est avec bien des difficultés que nous parvenons à capter quelques bribes sur une radio anglaise. Puisque nous n'avons plus guère de provisions, hormis des boîtes de corn-beef et des pâtes - le bateau étant à l'arrêt, ainsi que le moteur, le frigidaire ne fonctionne plus et nous devons jeter de la nourriture qui, au propre comme  au figuré, a déjà viré de bord. - il nous faut donc aller chercher à terre, ne serait-ce que quelques vivres. Mais impossible d'utiliser, pour un aussi long parcours et avec ce clapot,  notre annexe dégonflable. Une barque, hélée au passage, accepte d'emmener deux d'entre nous au bourg de Marigot. Il nous en coûtera 120FF. C'est payer cher la baguette de pain.
Le vent s'est apaisé. Le ciel se dégage, les oiseaux sont de retour. Autant de signes annonciateurs du beau temps. Demain matin, il nous faudra profiter de la levée du pont à 6 heures pour quitter cet étang où nous nous sentons prisonniers et gagner l'anse Marcelle, au nord de l'île, où il est convenu que nous laissions le bateau. Le passage sous le pont est moins encombré qu'à l'aller et s'effectue dans la sérénité. La mer reste agitée jusqu'à la pointe du Canonnier, puis elle s'apaise progressivement et nous longeons la côte sous un ciel redevenu clément, avec juste ce qu'il faut de brise pour gonfler le génois. Ce qui nous attend à l'arrivée au port de Lonvilliers est une surprise, de celle que l'on aimerait avoir souvent.

Une petite baie ravissante, nichée au creux de sa verte montagne, avec une plage corallienne ombrée de palmiers, un décor digne d'un film de James Bond. Hôtels de luxe, marina confortable au long de laquelle s'alignent quelques magnifiques yachts, jardins, boutiques, profusion de fleurs et de papillons et, qui plus est, ni foule, ni bruit, ni affluence, ni encombrement. Comme si le caméraman ébloui avait, un instant, stoppé le moteur. Deux jours ici pour nous reposer comme le font les milliardaires désoeuvrés : bains, farniente, p'ti-punchs, on oublie tout et on recommence. En fait, cela n'a pas si mal marché ! Point-à-Pitre / St Martin, ce n'était pas rien Yves pour ton baptême du feu ! Skippeur pour la première fois sur une mer que tu ne connaissais pas, avec un 10m40, le plus souvent par fort vent, et un équipage aussi peu reluisant , bravo ! Certes le First 325 est un bon bateau, ardent, rapide, qui a de l'influx. Mais tu as été presque seul pour tirer sur les winches, barrer jusqu'à six heures d'affilé, régler les voiles et veiller lors des ancrages forains. Ton visage a pris la patine des jours où tu as sué sous le soleil. Tu es heureux, car tu rends ton bateau " en l'état" et aucun bobo n'est à déplorer.
Salut, marin, depuis l'Atlantique sud !

 

                                         20 juillet- 10 août 1989

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Les Saintes et un paysage de la Guadeloupe
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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 10:04

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LEVINAS  naquit en Lituanie en 1906. En 1923, il arrive en France et se fixe à Strasbourg. Il découvre alors la philosophie allemande et se rend à Fribourg pour suivre, durant un an, les cours de Husserl. Passe sa thèse de doctorat sur l'oeuvre du philosophe allemand : Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, dirigée par Maurice Pradines. Il traduira d'ailleurs en français plusieurs des ouvrages de ce maître et restera fidèle à la rigueur de la phénoménologie. Mais qu'est-ce que la phénoménologie ? Une rupture dans la relation entre le sujet et l'objet à propos de ce qu'avait dit Descartes. Ce dernier considérait que nous ne pouvions en aucune manière faire confiance à nos sens et aux raisonnements de notre cerveau. Doutant de tout, Descartes ne reconnaissait qu'une chose : qu'il ne pouvait douter qu'il était en train de douter. Or pour douter, il faut exister. En effet, je puis douter de tout, sauf douter que j'existe. Cette constatation fait acte d'une vérité première. Deuxième question : mais qu'est-ce que je suis ? Je suis forcément une chose qui pense puisqu'elle doute ? Je suis un sujet, une chose pensante. Et tout ce qui se trouve en face de moi est objet. Le monde est de ce fait un objet de ma conscience. La philosophie cartésienne se fonde sur le rapport au sujet. Si bien que le sujet, séparé de la nature, peut désormais envisager de l'aménager comme bon lui semble. A partir de là, la nature sera appréhendée différemment. On peut dire que Descartes a été à l'origine de la naissance des techniques.


Avec la phénoménologie, l'être devient une personne en relation, car toute pensée est pensée de quelque chose. Une conscience sans objet n'existe pas. C'est un mouvement constant. Il faut aller " aux choses mêmes " disait Husserl, établir un rapport direct avec elles et ne pas se contenter de représentations abstraites. Il n'y a pas de conscience pure de tout objet. Dorénavant la conscience n'est plus repliée sur elle-même, comme elle l'était du temps de Descartes, elle se tourne vers autre chose, elle est une tension et il faut la percevoir dans sa tension vers l'objet, dans sa relation d'intentionnalité du sujet à l'objet. Chacun se pense dans un monde qui lui est propre. Ainsi il y a la forêt du forestier, celle du botaniste, celle du simple promeneur et chacune est différente...


Levinas sera également influencé par Heidegger, dont il a suivi les cours en Allemagne, et pour qui l'objet, quel qu'il soit, ne pouvait être pensé selon la conscience que nous en avions. A partir de ces thèses, Lévinas élabore la sienne et donne la priorité à la question de l'autre, car il est impossible d'échapper à l'être. Il faut que l'être apprenne à sortir de lui. La terrible expérience des camps nazis, où il passera quatre années en tant que prisonnier juif, va élargir, bouleverser sa vision de l'être. La haine de l'autre qu'il découvre dans les camps, cette sorte d'allergie à la proximité l'incite à croire que la responsabilité personnelle de l'homme, à l'égard de l'autre, est telle que Dieu ne peut l'annuler. La relation à autrui se transmet en un accroissement continu des obligations à son égard. Le rapport au divin coïncide alors avec la réalisation de la justice sociale. C'est un autre homme qui revient en France en 1945, y retrouve sa femme et sa fille qui avaient pu trouver asile à Orléans auprès des religieuses de Saint-Vincent de Paul, alors que les membres de la famille, restés à Lituanie, ont été massacrés.


En 1966, il écrit un article où il déclare : "Quand on a cette tumeur dans la mémoire, on ne peut rien y changer." D'où l'importance de sa philosophie de l'autre. Il pose cette question : "Quel est le statut d'un sujet mutilé, tué par l'histoire, dont l'humanité a été démentie ?" L'existant doit provoquer une rupture en se posant comme responsable de l'autre. C'est un nouvel humanisme qui est proposé à nos sociétés modernes. La parole biblique parle de la proximité du prochain. Il faut la reprendre et la réactualiser. D'ailleurs Levinas s'initiera au Talmud.

 

Sa thèse est celle-ci : Nous n'existons jamais au singulier. Quelle que soit la perception que j'aie, autrui est toujours là. On ne peut se définir sans lui. C'est le lien avec autrui qui me permet ma relation avec moi-même. Mon je  n'existe que par rapport à son tu. L'autre ne se réduit pas à l'image que nous nous en faisons. A preuve son visage. Ce visage est trace de l'infini. Il exprime l'altérité. C'est à partir de ce lieu privilégié, le visage de l'autre, que Lévinas fixe son exigence éthique et sa morale.


Cette signifiance du visage excède de beaucoup sa représentation. N'est-ce pas lui qui fait sens et me tourne vers l'infini ?  Alors que le concept me ramène au même, le visage m'ouvre à l'infini de l'autre. Néanmoins autrui n'est jamais donné complètement dans ce visage qui est sensé l'exprimer. Comme l'infini, autrui ne cesse de nous échapper. Il faut le reconnaître en tant qu'indéfinissable. Personne ne sera jamais quitte vis- à- vis de son proche. Nous serons éternellement l'obligé de l'autre, car cet autre me regarde et me prend en otage, il m'investit de responsabilité, responsabilité qui n'atteint jamais son terme et ne peut être déléguée. Qu'on le veuille ou non, nous avons tous été élus pour être responsables. On devient ainsi le gardien de son frère, on a envers lui une responsabilité morale. L'idéal de Levinas pourrait se résumer ainsi : le moi ne devient humain que lorsqu'il déserte son être. Désintéressement, allégeance à autrui. Heidegger écrivait que l'être est le garant de l'être. Lévinas va plus loin : il faut être plus que soi-même et se débarrasser de soi, sacrifier son égo au bénéfice d'autrui.
Professeur à la Sorbonne de 1973 à 1976, il prend sa retraite en 1979, retraite féconde. Il écrira alors : Ethique et infini - Transcendance et intelligibilité - Entre nous. Il part rejoindre ses frères dans l'infini le 24 décembre 1995.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Autres textes importants :


Totalité et infini

Autrement qu'être ou au delà de l'essence.

 

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