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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 13:05
Toujours plus à l'Est de Benjamin Pelletier

Le récit du périple en Corée d’un jeune Français parti enseigner notre langue à l’Alliance Française de Séoul, qui, avant de revenir au pays, a voulu explorer une partie de la péninsule. Une découverte d’un pays encore méconnu.

 

 

Toujours plus à l’Est

       Benjamin Pelletier (1975 - ….)

 

 

Benjamin Pelletier a passé un an à enseigner le français à l’Alliance française de Séoul, c’est  apparemment cette expérience qu’il raconte dans son ouvrage et, en tout premier lieu, sa découverte de la ville. « Le visage de Séoul ne se livre pas facilement », d’innombrables tours identiques et laides, construites pour différents usages, habitations, commerces, bureaux, bars, restaurants, salles de billard, … dégoulinantes de lumière occultent le paysage. Les rues, envahies de grosses voitures pompeuses et de passants pressés, renforcent cette impression et semblent valider l’image que les Occidentaux se font de ce pays neuf, émergeant, renaissant, après de multiples guerres qui ont laissé des stigmates profonds dans la population. Mais il faut se méfier des premières impressions, savoir être patient, s’aventurer ailleurs, dans l’autre partie de la ville, celle qui est encore très marquée par l’ancienne Corée, pour connaître la cité sous ses deux faces. Deux faces totalement opposées : « Ce contraste est aussi saisissant que si en plein quartier de la Défense se rencontraient la cahute d’un rebouteux et l’atelier d’un forgeron ».

 

 

Une fois la ville apprivoisée, lorsque l’auteur s’est habitué à son quartier de petites gens, loin de la cité envahie par les lignes droites, verticales et horizontales, il va à la rencontre des gens qui l’accueillent chaleureusement, sauf quand ils le confondent avec un Américain sensé leur rappeler la dernière guerre qui a meurtri le pays. Si l’on souhaite rencontrer les gens et échanger avec eux, il faut posséder au moins quelques mots et c’est une tâche ardue pour l’auteur qui, loin des méthodes rationnelles, découvre la langue avec les gens simples de son quartier qui lui enseignent l’origine de cette langue simplifiée au XVe  siècle qui ne sera adoptée définitivement qu’au XXe siècle. Les mots et la nourriture, les deux vecteurs essentiels de l’intégration dans une communauté, et les mots, comme le maniement des baguettes, cela s’apprend.

 

 

Visiter la Corée, c’est obligatoirement s’interroger sur la partition de la presqu’Ile en deux parties tellement différentes, totalement opposées. Benjamin a fait le pèlerinage, avec un groupe de touristes autochtones, il est monté au sommet de la montagne d’où l’on peut avoir la meilleure  vue sur la Corée du Nord et il a été fort surpris de constater que les habitants du sud n’éprouvent aucune émotion, aucune compassion, aucune haine, seulement une indifférence palpable, à l’endroit de leurs frères du nord. Alors, brusquement, je comprends mieux ce que je viens de lire dans la postface du livre de Bandi, « La dénonciation », racontant dans sept nouvelles la misère des Coréens du Nord, écrasés, torturés, humiliés, affamés,… par un régime en pleine folie. Ce texte a été passé en Corée du Sud, au péril de nombreuses vies, où il a été édité dans une quasi indifférence, la même que celle que Benjamin Pelletier a ressentie après avoir visité le point de vue sur la Corée du Nord. « Un coréen dira avec une humeur égale : Aujourd’hui, je suis allé voir la Corée du Nord et j’ai mangé des pastèques, tout comme il dirait : je suis allé au supermarché et j’ai acheté des nouilles ».

 

 

Avant de revenir au pays, l’auteur nous propose un voyage touristique, culturel et historique dans la province coréenne. Outre les descriptions des paysages et des villes, il nous livre des réflexions personnelles, des faits historiques, des éléments de culture, des légendes, des traditions qui ne sont jamais arrivés jusqu’aux rives de l’Europe. Benjamin me semblait très enthousiaste à son arrivée à Séoul, il était heureux de découvrir une langue nouvelle, de rencontrer des gens accueillants, nourris d’une autre culture, de découvrir une autre façon de vivre et surtout de se nourrir. A son retour à Séoul, après son périple touristique, on a l’impression que le ressort est brisé, il n’a rien retrouvé dans son quartier : la grand-mère de l’immeuble est décédée, le petit bistrot traditionnel a été rasé, les tours envahissent le quartier… l’enthousiasme est passé, le retour au pays s’impose. Mais il repartira riche d’une belle expérience, ayant compris qu’ici ou ailleurs, il sera toujours lui-même avec ses forces et ses faiblesses et que l’humanité bute toujours sur les mêmes problèmes où que ce soit sur la planète. Un bon témoignage sur la vie en Corée en 2015 et une pensée gravée par les Chinois en 1431 qui devrait nous faire réfléchir : « Traiter avec douceur les gens lointains ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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26 septembre 2016 1 26 /09 /septembre /2016 08:05
La dénonciation de Bandi

Bandi c’est un peu le Soljenistyne coréen, il a réussi à faire passer ses textes par-dessus le mur qui sépare les deux partie de la Corée pour informer l’opinion publique des galères que vivent les Coréens sous la dictature des Kim, père et fils. Un témoignage unique et très poignant.

 

 

La dénonciation

   Bandi (1950 - ….)

 

Le préfacier présente Bandi comme le Soljenitsyne nord-coréen car, comme lui, il a fait sortir ses textes de son pays pour dénoncer la cruauté, l’injustice, la cupidité du régime dictatorial qui y sévit. En coréen Bandi signifie luciole, c’est le pseudonyme choisi par cet écrivain clandestin, vivant toujours dans la partie nord de la presqu’île, qui essaie de faire comprendre au reste du monde l’étendue de la souffrance de son peuple. Son manuscrit se compose de sept nouvelles dénonçant la dictature autoritaire et cruelle du parti unique au pouvoir et toutes les aberrations du régime.  Dans un court prologue en vers, il explique sa démarche :

 

 Je vis en Corée du Nord depuis cinquante ans,

Comme une machine parlante,

Comme un homme attelé à un joug.

J’ai écrit ces histoires,

Poussé non par le talent,

Mais par l’indignation,

Et je ne me suis pas servi d’une plume et d’encre,

Mais de mes os et de mes larmes de sang. »

 

Ses nouvelles décrivent des faits certainement inspirés d’événements qu’il a vécus ou qu’il a connus, c’est un condensé de toutes les misères qui peuvent s’abattre à tout moment, sans réelles raisons, aveuglément, arbitrairement, sur  n’importe quel citoyen qui n’est pas ostensiblement protégé par le régime.

 

Un vieux cocher, qui vient de recevoir sa treizième médaille, abat l’arbre totem qu’il avait planté dans son jardin en souvenir de son inscription au parti, parce qu’il réalise subitement que sa vie n’a été qu’un leurre, qu’il a sué sang et eau chaque jour espérant des jours radieux qui ne sont jamais venus, alors qu’il ne peut même pas chauffer sa chambre.

 

Un couple doit élever un enfant qui a la phobie des portraits de Karl Marx et du dictateur coréen, ils ne pourront pas longtemps cacher cette lourde tare et devront en assumer les conséquences. « Nous préférons tous mourir et oublier la vie d’ici plutôt que de continuer à vivre ce calvaire ».

 

Un homme, devenu mineur contre sa volonté, veut retourner au pays visiter sa mère qui se meurt, mais l’administration lui refuse le titre de voyage nécessaire. Une longue et cruelle épopée commence alors  pour lui.

 

Une femme subit les pires tourments pour que le mari, qu’elle aime, n’apprenne pas l’indignation qui la frappe parce qu’un membre de sa famille est considéré comme ennemi du régime. L’opprobre est héréditaire en Corée du Nord.

 

Une vieille femme abandonne son mari et sa petite-fille coincée dans une foule compressée et affamée pour aller chercher des victuailles, elle est rejointe par le cortège du Grand Leader qui l’invite à bord d’une voiture et la place sous sa protection. Elle est instrumentalisée par la propagande gouvernementale alors que son mari et sa petite-fille sont piétinés par la foule affamée. Elle culpabilise d’être la vedette d’une cause qu’elle réprouve et qu’elle n’a pas choisie.

 

Tout le monde pleure le Grand Leader décédé, tout le monde feint de pleurer le Grand Leader, même ceux qui souffrent cruellement pour une raison personnelle. Il est obligatoire de pleurer la mort du Grand Leader. « N’avez-vous pas peur de cette réalité qui transforme les gens du peuple en comédiens hors pair, capables de simuler le chagrin à la perfection ? »

 

Un technicien de haut niveau est déporté parce que le frère de sa femme a fui vers le Sud, il travaille comme un forcené pour nourrir la population de la région mais reste le bouc-émissaire qui  endossera les incapacités des dirigeants locaux.

 

Bandi ne sait pas que depuis longtemps les exactions des régimes communistes totalitaires sont connus de tous, aussi insiste-t-il vivement pour que nous lisions ses textes, en espérant que nous prendrons conscience de l’étendue de la souffrance de son pays.

« Mais, cher lecteur,

Je t’en prie, lis-les ! »

 

Il n’a certes pas la plume de Soljenitsyne même si ses nouvelles sont d’excellente facture ; il m’a surtout fait penser à quelques auteurs albanais (Helena Gushi-Kadaré, Bessa Myftiu, Ylljet Aliçka,…) qui ont rapporté les exactions d’Enver Hodjai ressemblant étonnamment à celles des Kim père et fils. Les Coréens du sud ont lu ces textes en 2014 et ne sont pas spécialement émus. Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine chronique consacrée à un livre que Benjamin Pelletier a rédigé après un séjour d’un an à Séoul. Espérons que l’opinion publique française et européenne sera plus réceptive au message désespéré de cet auteur qui endosse des risques énormes, avec d’autres évidemment, pour nous faire passer ces ouvrages. Accepter la prière de Bandi, lire ses textes, c’est déjà compatir, c’est déjà résister, c’est déjà lutter avec lui et c’est aussi un excellent moment de lecture car ses nouvelles sont très poignantes et émouvantes.

« Ce champignon rouge arrachez-le ! Ce champignon toxique, arrachez-le de cette terre, de toute la planète, pour toujours ! »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:41
Arrêt sur image - La traversée des apparences

Il avait fallu se rendre à l’évidence, Charles laissait des dettes. Le notaire de famille, avec lequel Marie-Liesse s’entretenait, ne cachait pas son inquiétude : la somme était d’importance et les délais octroyés par les créanciers ne permettaient pas d’épiloguer sans fin sur les désagréments que causait cette révélation. Marie-Liesse, qui avait toujours été tenue à l’écart des décisions maritales, se voyait plongée dans un imbroglio de tracasseries qu’autant que faire se peut Adeline Charme, sa dame de compagnie, s’employait à démêler. Mais tôt ou tard il faudrait rembourser et – hélas ! – les ressources des Chaumet s’étaient amenuisées au fil du temps. En effet, pour payer les embellissements de la demeure du Plessis, la vie fastueuse qu’ils y avaient menée depuis la disparition de Charlotte et ses coups de cœur de collectionneur, Charles avait vendu les fermes et la plupart des terres. Même l’enceinte, où Renée régnait en maîtresse absolue, n’avait pas été épargnée. Après l’installation du chauffage central, jugeant les anciennes cuisines démodées, Charles avait imposé à la vieille domestique un véritable laboratoire presse-bouton qui n’avait eu pour résultat que d’altérer son humeur et la pénétrer d’une nostalgie qui ne la quitterait plus. A moins de priver le Plessis de ses objets d’art, il n’y avait d’autre solution que de liquider les actions Amory que Marie-Liesse détenait depuis sa majorité et qui faisaient d’elle une actionnaire à ménager. Mais pareille décision lui répugnait. Son père, en lui offrant ces parts, l’avait bel et bien associée à ses biscuiteries et s’en défaire équivalait à rompre le lien qui la rattachait à l’industrie familiale et se priver du seul acquit que celui-ci avait eu à cœur de lui consentir. Son notaire comprenait ses réticences mais, comme on ne pouvait reculer l’échéance, mieux valait se couper un bras que de voir fondre sur le patrimoine une horde de greffiers et d’hommes de loi qui auraient tôt fait de répandre autour de la famille des relents de scandale. Un tel argument ne pouvait qu’ébranler l’épouse de Charles et l’inciter à prendre au plus vite une décision, celle de vendre ses actions qui, d’après ce que lui disait maître Lumel, avaient perdu de leur valeur et risquaient à l’avenir d’en perdre davantage.

 

(…)

 

Au Plessis, la gêne ne continuait pas moins à se faire sentir. Les actions ayant été vendues pour éponger les dettes, il ne restait pour vivre qu’un petit excédent que les dépenses courantes mettaient à mal plus vite que prévu. Par souci d’économie, on avait renoncé aux services de la femme de ménage et on ne recourait à ceux du jardinier que deux ou trois fois l’an, afin qu’il défriche les sous-bois et fauche la prairie, car on n’osait plus appeler pelouse les herbes folles qui proliféraient devant la maison. Anne-Clémence contemplait avec nostalgie les allées envahies de chiendent, les taillis en friche, la colonisation progressive du lierre qui, non content de s’épandre sur le sol et d’y former une natte épaisse, montait à l’assaut des troncs. Le Plessis s’était ensauvagé, ainsi que la forêt de Chantepleure abandonnée par la commune et livrée à la multiplication des rouettes et des drageons. Curieusement, c’est dans un décor à l’opposé de celui qu’il s’était plu à parachever, qu’Anne-Clémence évoquait le plus tendrement le souvenir de son père et ce sont dans les cahiers, qu’elle glissait dans ses poches, qu’elle lui prêtait une existence qu’il n’avait jamais eue, une chair désirante qu’il n’avait pas osé assumer. Comme elle aurait aimé cheminer à ses côtés, sentant avec l’âge fléchir sa taille, sa marche devenir plus hésitante, sa voix plus sourde et leur intimité plus grande d’être confrontés à ces infirmités. Elle l’imaginait s’avançant dans l’allée, appuyé à son bras, les rides ayant atténué les sévérités d’un visage volontiers solennel, tous deux s’attardant sous les frondaisons que la lumière de mars faisait revenir à la vie. La nature sortait de sa dormance végétale comme d’une extase prolongée. De ses pores, on sentait la vitalité sourdre, des frissons de sève passer sous l’écorce des bouleaux poudrés d’un blanc lunaire ou sous la livrée rousse des cyprès chauves. Bientôt la beauté graphique des bois serait remplacée par l’effusion des pousses printanières. Partout des gemmes croîtraient sur les membres décharnés des arbres, pareils à des mâtures sans voile. La touffeur des bois ne s’en refermerait que plus vivement sur elle. Ici se devinait encore palpable la peur imaginaire des enfants que leurs jeux invitaient à ces évasions. Aussi, à l’image de Charles, se superposait celle de Louis émergeant des eaux tranquilles pour la convier à l’un de ces exodes qu’ils aimaient à partager. Et c’était toujours la même émotion qu’elle éprouvait lorsque, remontant vers la maison, elle l’apercevait se dévoilant à peine dans l’enchevêtrement végétal et qu’elle voyait poindre une lumière venant de la chambre de Marie-Liesse comme une fragile étoile.

 

(…)

Arrêt sur image - La traversée des apparences

Au fil des années, les difficultés ne cessant de devenir plus alarmantes, Marie-Liesse avait cédé aux suggestions de sa dame de compagnie et convié un expert dans le but de liquider les collections de son mari et de récupérer un peu de l’argent qu’il avait inconsidérément dissipé. Ce dernier avait procédé à l’évaluation des œuvres dont l’estimation mettrait à l’abri du besoin la mère et la fille, à condition que le fruit de la vente soit géré avec compétence. A quelque temps de là, une entreprise spécialisée dans les manutentions délicates, recommandée par le commissaire-priseur, était venue enlever les livres, les tableaux, les objets d’art. C’est Anne-Clémence qui s’était chargée d’envelopper dans du papier kraft les deux mille trente-quatre volumes de la bibliothèque paternelle. Entre ses mains étaient passées les soixante-dix tomes de Voltaire, les douze de Plutarque, les vingt de Saint-Simon et de Rousseau, les trente de Sainte-Beuve. La jeune femme avait l’impression qu’en l’espace de quelques heures s’était établi le seul contact vivant qu’elle ait eu avec son père. En lisant à voix haute des paragraphes entiers, en s’attardant à contempler les pages jaunies par le temps, dont certaines étaient annotées par l’écrivain lui-même, elle se prenait à imaginer les regards successifs qui avaient parcouru ces lignes, les esprits qui s’y étaient attardés et subodorait la longue chaîne d’initiés qui descendait jusqu’à elle. C’était une forme d’intemporalité qu’elle tenait là, une longue mélopée de l’intelligence qui, depuis le fond des âges, l’assurait que l’esprit poursuit son adage bien au-delà de la vie terrestre. Puis, quand les livres avaient été emballés dans leur livrée de papier, les déménageurs avaient sorti des camions des caisses en bois, semblables à des cercueils. On avait déposé chaque exemplaire à l’intérieur et cloué les couvercles et Anne-Clémence avait vu les caisses quitter une à une la bibliothèque. Ainsi s’en allait, bien des années après la date de sa disparition officielle, le corps spirituel de Charles. C’est seulement ce jour-là que sa fille s’était sentie orpheline et d’autant plus désemparée que cette vente lui apparaissait comme un sacrilège.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (extraits de « Le jardin d’incertitude » - roman)

 

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Arrêt sur image - La traversée des apparences
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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 08:14
Les effrois de la glace et des ténèbres de Christoph Ransmayr

Brrr !!!! Je suis enfin sorti, congelé et terrifié,  de l’enfer glacé du Grand Nord et de ce roman où, son auteur, selon une note liminaire, « raconte deux histoires à la fois parallèles et imbriquées, encadrées l’une dans l’autre et constamment reliées par le biais d’un narrateur omniprésent... D’une part, le voyage en 1981 de Joseph Mazzini, personnage fictif vers le cercle polaire arctique et, d’autre part, l’épopée de l’expédition Payer-Weyprecht » qui resta bloquée deux ans an nord de la Nouvelle-Zemble et découvrit en août 1873 la Terre François-Joseph à plus de 79° de latitude nord.

 

 

                        LES EFFROIS DE LA GLACE ET DES TENEBRES

                                     de CHISTOPH RANSMAYR

 

                            

Ce roman est presque un récit d’expédition, il propose de nombreux textes documentaires évoquant le contexte et l’expédition, il cite notamment de larges extraits des écrits des acteurs  de l’aventure, notamment Payer, Commandant de l’expédition sur terre, et Weyprecht, Commandant de l’expédition sur mer, mais aussi de Haller, premier chasseur, et de certains autres membres de l’équipage. Le texte est en majeure partie consacré à la tragique épopée des marins de l’Amiral  Tegetthoff qui s’aventurèrent vers des latitudes où personne n’était encore allé, dans des conditions qui peuvent apparaître au-delà de l’extrême. Le voyage de Mazzini occupe relativement peu de place dans le roman et n’est là, à mon sens, que pour apporter une couleur romanesque au texte sans rien ajouter au récit du voyage des aventuriers. Le lecteur s’attache inéluctablement au sort de ces pauvres bougres perdus au milieu de l’immensité la plus hostile avec des moyens techniques encore bien sommaires, frissonne avec eux, souffre avec eux, gèle avec eux, dépérit avec eux, tombe malade, subit la nature dans toute sa furie.

 

Ce texte écrit tout à la gloire de cette expédition austro-hongroise qui reçut un triomphe à son retour mais qui fut bien vite oubliée, certains lui contestant même l’existence des terres découvertes, met en évidence la folie de celui qui conduisit ses troupes au-delà des limites de l’humanité. Mais ceci semble être le propre de tous les grands découvreurs qui moururent en chemin ou découvrirent de nouvelles terres, de nouvelles routes, de nouveaux passages ou gravirent des sommets jusque-là inaccessibles.

 

Aussi est-ce un livre d’aventure qu’un roman, même si l’expédition solitaire de Mazzini apporte une touche fictive à ce récit très pragmatique. L’auteur va jusqu’à  lister  les passagers à bord du bateau, chiens y compris, dresse la biographie des principaux membres, recense les diverses expéditions qui ont essayé de forcer le passage de l’est ou de l’ouest pour rejoindre l’Atlantique et le Pacifique. La note fictive est apportée pour mesurer ce qui fut à l’aune de ce qui aurait pu être. «  Ce récit est  un procès du passé, un examen attentif, une pesée, une supposition, un jeu avec les possibilités de la réalité. Car la grandeur et le tragique, de même que le ridicule de ce qui s’est passé se mesure à ce qui aurait pu se passer ».

 

J’aurais aimé que ce texte souffle un peu plus fort le vent de l’aventure, de l’épopée, on sent bien la météo qui se déchaîne mais le ton reste, à mon avis, trop documentaire, le tourbillon glace, terrorise mais n’emporte pas. Ransmayr se contente de décrire le plan pratique, cherche l’intérêt que peuvent avoir de telles expéditions, s’interroge sur leur sens et leur coût en souffrance et en vies humaines. « Il est temps de rompre avec de telles traditions et d’emprunter d’autres voies scientifiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Car on ne saurait servir la recherche et le progrès en provoquant sans cesse de nouvelles pertes en hommes et en matériel ». Et pourtant, il faut toujours un grain de folie, parfois même un gros grain, pour que le monde bouge, avance, regarde derrière les portes, derrière les montagnes, au-delà des mers et des glaces et que les pionniers emmènent l’humanité vers son avenir.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Christoph Ransmayr, écrivain autrichien.

Christoph Ransmayr, écrivain autrichien.

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:59

 

1216560160 proust

 

 

 

 

"Professeur Marcel Proust" de François-Bernard MICHEL

 

A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

 

Proust et la musique : concert/lecture à Cabourg

 

Marcel Proust en 1916

 

L'arche de Marcel Proust

 

Marcel Proust et Colette

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme PICON

 

Proust pour rire de Laure HILLERIN

 

Vente chez Sotheby's de lettres et photos de Marcel Proust

 

Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec - La huitième Madeleine d'or

 

Musée Galliera : La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe

 

Proust, lecteur    ( texte de la conférence donnée à la mairie de Cabourg le 10 août 2015 )

 

Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

PROUST VOUS ATTEND A L'HOTEL SWANN

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

Proust et les correspondances dans l'art

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Marcel Proust et 1914

 

Marcel Proust, écrivain impressionniste ?       
 

Marcel Proust et l'art

 

La bibliothèque de Marcel Proust de Anka Muhlstein

 

Proust ou le regard d'un visionnaire

 

Proust et l'hôtel Ritz

 

La 7ème Madeleine d'or du Cercle proustien

 

Proust, les cent ans de la Recherche

 

Fortuny, le magicien de Venise     

 

Fortuny, le magicien de Venise ( suite )

 

5e Balbec Normand de Marcel Proust

 

A la recherche des lieux proustiens de Michel Blain  

 

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

Le Cercle proustien de Cabourg-Balbec autour du sommeil de Marcel Proust

 

Proust et Venise  

 

Le chemin des aubépines  

 

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

6ème Madeleine d'or du Cercle proustien de Cabourg-Balbec

 

Le temps retrouvé de Raoul Ruiz

 

La Recherche du temps perdu de Nina Companeez  

 

A Paris, sur les pas de Marcel Proust

 

Sur les pas de Marcel Proust, au musée Camondo et chez Maxim's

 

4e Balbec Normand de Marcel Proust

 

Marcel Proust à Venise

 

Proust à Trouville

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Proust ou la recherche de la rédemption

 

 

1246695768 le temps retrouve Le-Grand-Hotel-De-Cabourg-photos-Interior

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:27
Le continent des oubliés

Ami d’un jour, ami d’un soir
J’ai conservé le mince espoir
Un jour ou l’autre de te revoir.
Dans ma pensée, tu as tracé
Un lien ténu, vite dénoué,
Un souvenir en pointillé.

  

De mon rivage endeuillé
Où nos heures se sont écoulées
Je vois pointer à l’horizon
La caravelle  des illusions.


Que nos désirs soient mis en gerbe
Pour les lendemains de disette
Et que les peines soient remisées
Au continent des oubliés.

 

Amour d’un jour
Amour d’un soir
Que ma mémoire tente d’occulter
Et qui au fond de ma pensée
Ne cesse plus de se raviver.

 

Faut-il que j’aille l’ensevelir
Au cimetière des délaissés
Pour que mon cœur se délivre
De cette peine inconsolée.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   (inédit)

 

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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 09:28
L'archipel d'une autre vie d'Andreï Makine

La sortie d’un roman d’Andreï  Makine est toujours un événement tant cet écrivain rare a un sens  de l’espace et du temps qui n’appartient qu’à lui, que sa prose est toujours parcourue par de grands vents et que la vie ne cesse d’y être une poursuite haletante. D’ailleurs ne reproche-t-il pas aux romanciers  français de se complaire dans les petits détails de leur existence quotidienne au point que leurs minces ruisselets n’ont que bien peu de choses à voir avec les immenses fleuves romanesques russes qui charrient le meilleur et le pire avec une violence apocalyptique.

 

 

Avec ce dernier ouvrage « L’archipel d’une autre vie » publié au Seuil, Makine fait à nouveau souffler la bourrasque romanesque et nous entraine dans les dernières années de l’empire soviétique et la ville de Tougour, au bord de l’océan Pacifique. Mais rien ne sera pacifique dans cette histoire où l’on fait la connaissance d'un jeune orphelin, envoyé par le régime, pour suivre une formation et où l’adolescent entre en relation avec un trappeur et s’enfonce à sa suite dans les profondeurs de la forêt. C’est alors que le livre change d’orientation, le premier narrateur n’étant là que pour introduire le second. A partir de ce moment, le récit principal nous dévoile, sans omettre les détails les plus cruels, les grandes heures de l’existence de Pavel Gartsev, cet enfant orphelin mal remis des horreurs dont il a été le témoin lors de « la grande guerre patriotique », trahi par sa fiancée et mobilisé comme réserviste pour participer aux exercices destinés à simuler un futur conflit nucléaire. Puis, mal vu par ses supérieurs hiérarchiques, il est contraint d’adhérer à une petite troupe chargée de traquer dans la taïga un prisonnier évadé d’un goulag. Désormais le roman se focalise sur le récit de cette traque, les ruses déployées par le fugitif pour échapper à ses poursuivants et la pénible progression de ceux-ci dans une nature âpre et sauvage, la complication permanente des itinéraires empruntés par leur cible qui leur mène la vie dure en ne cessant de se dérober. Ainsi sommes-nous au cœur d’un véritable western qui tient le lecteur en haleine et dont le suspense aurait troqué les canyons de l’Arizona pour les étendues glacées et désolées de l’Extrême-Orient russe. Bien vite Pavel va se sentir plus proche de la proie que des commissaires politiques qui ont mission de le ramener devant les tribunaux soviétiques.

 

 

Cette poursuite physique et implacable se double d’un itinéraire moral où l’on voit Pavel se remettre en cause, analyser les lâchetés et les docilités ignominieuses de ces hommes complices des plus basses aspirations et soumis passivement aux ordres d’un gouvernement dominé par l’orgueil, la convoitise et la violence. Face à une nature indomptée, le protagoniste se livre à son introspection et condamne ce qui subsiste en lui des malveillances criminelles de son temps, soucieux de se rénover et de revenir à l’essentiel, à se dévêtir de la peau, encore empreinte de servilité, du vieil homme. La nature est ici porteuse d’un message de rédemption et d'une dimension exaltante qui délivrent de la haine et de la servitude et donnent crédit aux vraies valeurs éclipsées par une politique aveugle et inhumaine, nous laissant espérer qu'une autre vie est toujours possible.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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ANDREI MAKINE OU L'HERITAGE ACCABLANT

 

 

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 08:31
Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

    

 

24 heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig

 

La Rinascente d'Edmée de Xhavée

 

Michel Déon ou l'invitation au voyage

 

"De l'âme" de François CHENG

 

Plus rien ne sera jamais pareil (poème)

 

Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes

 

Une jeunesse à l'ombre de la lumière

 

Le continent des oublés ( poème )

 

L'archipel d'une autre vie d'Andreï Makine

 

Qu'une étoile se lève ... (Poème)

 

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme Picon

 

La grande santé de Frédéric Badré

 

Les larmes de la mer  ( poème )

 

Mario Vargas Llosa ou le porteur de flambeau

 

Villa Philadelphie de Edmée de Xhavée

 

La part de l'ange de Jean Clair

 

La primevère ( fable )

 

Enfance : les lueurs persistantes ( poème )

 

Saint Valentin - L'ombre improbable - poème

 

La société des abeilles - fable

 

Le peintre d'éventail de Hubert Haddad

 

La coccinelle et l'éléphant - fable

 

L'ombre du silence

 

Ces amis qui enchantent la vie de Jean-Marie Rouart

 

Paroles humaines ( poème )

 

On l'appelle "TERRE" - Poème

 

Les couleurs de l'enfance ou le bel été

 

Le lieu de réminiscence ( poème )

 

Baronne Blixen de Domnique de Saint Pern

 

Les promesses de demain de Edmée de Xhavée

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valery de Dominique Bona

 

EVOCATION

 

Stances à la bien-aimée en ce jour de la saint Valentin

 

La comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

L'adieu

 

Patrick Modiano ou les tourments de l'identité

 

Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit de Jean d'Ormesson

 

Vint le poète

 

Parole d'ombre

 

Le juif errant de Jean d'Ormesson

 

René Depestre, une voix haïtienne

 

Roger Kowalski ou l'aube crépusculaire

 

Jean-Michel Maulpoix ou la poésie du seuil

 

"Deux soeurs" de Dominique Bona

 

Jules Supervieille ou l'enfance de l'univers

 

Mon itinéraire en poésie

 

L'âne et le petit cheval - fable

 

L'homme-joie de Christian Bobin

 

Le chant de Malabata ( suite )    ( Poème, extrait de mon oratorio - Graduel V )

 

Petit Prélude Crépusculaire

 

Terre Promise

 

Le coeur cousu de Carole Martinez

 

Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin

 

Porte de Champerret d'Evelyne Bloch-Dano

 

Désir d'infini

 

Lovebirds de Edmée De Xhavée

 

Blaise Cendrars entre dans la Pléiade

 

Le jardin d'incertitude - présentation  

 

Léon Tolstoï : relire Guerre et paix

 

Stefan Zweig entre dans la Pléïade

 

Hannah Arendt et la banalité du mal  

 

François Mauriac, épistolier

 

Mélodie d'Avril  ( poèmes )

 

Bernard Moitessier ou la longue route

 

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

 

Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

 

L'hiver des poètes  

 

Sabine Sicaud, l'enfant aux sortilèges

 

Fitzgerald le magnifique entre dans la Pléïade  

 

Scholastique Mukasonga ou la quête du paradis perdu

 

L'automne des poètes

 

L'art d'écrire selon Andreï Makine  

 

Andreï Makine ou l'héritage accablant  

 

Colette ou les voluptés joyeuses

 

Virginia Woolf ou la traversée des apparences  

 

Sandor Marai, une oeuvre crépusculaire

 

Poèmes à l'absent   

 

Réflexions sur la poésie      

 

Saint Valentin - Le chant de Malabata   

 

La poésie d'hier à aujourd'hui 

 

"Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson      

 

Marie Noël ou la traversée de la nuit

 

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière        

 

Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique    

 

Les signes pourpres d'Armelle Barguillet Hauteloire     

 

Autoportrait à quatre mains - Channe questionne Armelle

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie        

 

Gaston Bachelard ou le droit de rêver 

 

Emmanuel Levinas ou l'autre plus que moi-même       

 

André Comte-Sponville ou le gai désespoir 

 

Alain Finkielkraut ou le coeur intelligent      

 

Le goût de lire      

 

Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde      

 

Le silence selon Emile Cioran

 

Alexandre Pouchkine ou l'empire des mots      

 

Venise et les écrivains

 

Luc Ferry en quête d'un nouvel humanisme       
 

Boris Pasternak ou l'intensité tragique           

 

La solitude selon Emile Cioran  

 

Julien Gracq, prince des lettres

 

Alexandre Soljenitsyne, témoin et prophète       

 

Paul-Jean TOULET ou une poésie fantasque      

 

Fedor Dostoïevski ou la fraternité universelle

 

Milan Kundera ou les prétextes de l'histoire        

 

Le coeur révélé  ( Poème )       

 

Milosz ou l'entrée dans le silence

 

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

 

 

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 07:53
Les demeurées de Jeanne Benameur

Un petit livre par la taille mais un grand livre par son sujet et la manière de le traiter. Jeanne Benameur, avec ce texte, a voulu rendre à ceux que nous prenons pour des « abrutis », leur juste place dans la société car s’ils n’ont pas l’intelligence académique, ils ont souvent une sensibilité très aiguisée qui est, elle aussi, une forme d’intelligence.

 

 

Les demeurées

Jeanne Benameur (1952 - ….)

 

 

Un tout petit roman, une longue nouvelle, un conte philosophique, je ne sais … ce petit livre est un peu tout ça à la fois. Il commence comme un texte de poésie en vers racontant la vie d’une mère et de sa fille affectées de la même tare, elles ne sont pas très intelligentes, elles sont même carrément demeurées, « abruties ». « Quand on s’adresse à La Varienne, elle s’agrippe du regard à la bouche de celui qui parle. Ses lèvres à elle marmonnent, imitantes et muettes. Luce ne supporte pas. Luce se tait. Le silence entre elles tisse et détruit le monde ». Le livre évolue progressivement, même le style change, la poésie s’étiole pour faire place à un discours plus moral, plus prosaïque, qui évalue, plaide, juge. On pourrait penser que ce livre a été écrit  en deux temps, l’auteure aurait laissé une première version dans un tiroir avant de la reprendre pour la conclure dans un style moins elliptique, plus direct, plus concret, plus démonstratif.

 

 

Ce texte, c’est l’histoire de La Varienne et de sa fille Luce. Elles sont toutes les deux, selon le terme même de l’auteure : « abruties », à la limite de l’autisme et de l’anorexie pour la fille : « La Varienne pousse les tartines plus près du gros bol plein, comme on donne aux bêtes à l’étable. Mais la petite n’a qu’un seul estomac et l’appétit de l’alouette du matin ». Elles vivent esseulées au bout de village. La mère travaille chez des bourgeois pendant que sa fille laisse couler le temps en jouant avec des petits riens, en regardant le monde qui l’entoure sans s’interroger, juste en regardant. Cette vie sans histoire et sans relief butte sur la loi, la loi est formelle, la petite doit-être scolarisée. La mère accompagne donc sa fille à l’école où l’institutrice est résolue à l’instruire, à lui apprendre à lire. Mais, l’enseignante butte sur le mur de l'incompréhension totale, sur le manque de volonté absolu. Luce ne veut pas apprendre, les mots lui font mal, elle tombe même très malade. Ce blocage physiologique détruit les belles convictions que l’institutrice a apprises à l’école des maîtresses, elle n’accepte pas cette défaite. A son tour, elle somatise son échec. La fillette a cependant enregistré ce qu’elle a appris et elle peut le restituer par le dessin ou la broderie. L’enseignante comprend alors qu’il n’y a pas que le savoir académique, d’autres formes de savoir existent. La Varienne connait les plantes, elle est un peu guérisseuse ; la petite est habile de ses mains et elle a une bonne mémoire.

 

 

Un texte qui remet en question les fondamentaux de l’école primaire. Cette femme et sa fillette ne sont peut-être pas intelligentes à la manière définie par l’Académie, mais elles ont une intelligence innée, animale, une intuition aiguisée, elles connaissent la nature et ses secrets, elles transmettent par une sensualité affective ce que d’autres transmettent par la parole. « A l’intelligence, il faut un espace pour se poser. Il faut des mains, de l’air pour la craie et l’encre. L’abrutie n’a rien ». Elles ne disposent pas dans leur cervelle de cet espace mais elles ont une sensibilité très fine qui leur permet de déchiffrer, d’apprendre et de transmettre différemment. L’auteure s’applique à nous faire comprendre que l’humanité n’est pas coulée dans un seul moule, qu’il y a des êtres différents qui méritent eux aussi notre considération et notre respect.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 08:51
Journal d'une Verviétoise des Boulevards d'Edmée de Xhavée
Journal d'une Verviétoise des Boulevards d'Edmée de Xhavée

Les éditions Irezumi  ont eu l’intelligente initiative de créer une collection qui a pour ambition d’aborder, sous diverses formes, « Les expériences de vie ». L’ouvrage d’Edmée de Xhavée « Journal d’une Verviétoise des Boulevards », le troisième publié par cette maison a pour objet de nous conter, d’une plume alerte et précise, le vécu d’une grand-mère paternelle, la charmante Suzanne Houben, plus souvent appelée le petit Zon, née en 1893 et décédée en 1943 à l’âge de 50 ans. Une vie qui se déroule en grande partie dans le lieu familial de Verviers, en Belgique, en ces années agitées par deux terribles guerres. Ce travail lui a été inspiré par le journal que son aïeule s’était appliquée à rédiger de 1908 à 1943, journal où elle retrace avec simplicité une existence quotidienne tressée étroitement avec les grands événements de l’Histoire.

 

 

Cette évocation est un pur enchantement. Toute une époque surgit de ce canevas serré où la douce et primesautière jeune fille se fiance, se marie, s’installe momentanément en Uruguay avec son époux, devient mère d’un unique fils, le père d’Edmée, puis revient au pays natal pour y vivre la seconde guerre où son mari reprend du service comme officier et sera fait prisonnier par les Allemands, avant de la rejoindre très vite dans l’éternité. (1943 –1944)

 

 

Jeune fille attachante, femme verticale, Suzanne était de celles qui font face, savent composer avec la réalité et les épreuves, coudre à petits points une vie sage et probe, favoriser les amitiés fidèles, élever avec tendresse et fermeté son enfant, entretenir en usant de mille intentions les liens familiaux et apprécier tout ce qui relève de la culture, une culture favorisée par de nombreux voyages. En somme une vie lumineuse au cœur d’une bourgeoisie aimablement installée, sans faux pas, conduite avec grâce et droiture, texte que l’on partage avec d’autant plus de plaisir que l’on y contemple avec émotion un passé qui a la matité de ces photos anciennes à peine jaunies par le temps. Immersion dans ces existences qui nous ont devancés et ont contribué à nous faire ce que nous sommes, passé qui fortifie notre présent et coopère à sa pérennité en fixant, dans une actualité permanente, les grandes heures de jadis. A coup sûr, un beau livre.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Journal d'une Verviétoise des Boulevards d'Edmée de Xhavée
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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   Montaigne

 

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