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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 07:26
Eugène Boudin - Trouville

Eugène Boudin - Trouville

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Le port idéal pour Boudin, ce fut longtemps Trouville. Ses dimensions moyennes n'excluaient pas la présence d'une infinité de motifs, ceux de la mer, des bateaux et de la plage. Et, comme à Honfleur, il y avait le marché aux poissons et l'étagement de la ville en arrière-plan, sans oublier la présence des laveuses faisant " la buée" au bord de la Touques à marée basse. Et sans compter le ciel qui, mêlé aux reflets de l'eau, doublait ses mirages. Les oeuvres de Boudin, qui nous sont devenues familières, n'allaient pas de soi à l'époque. Les conventions voulaient que la bourgeoisie et l'aristocratie soient représentées dans des portraits solennels et non prises sur le vif dans les attitudes de la vie quotidienne, les jeux des enfants, les femmes assises avec naturel, leurs visages protégés par des ombrelles, devisant en toute simplicité avec leurs voisines. Voici comment les frères Goncourt le relatent dans leur journal :

"C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août vers six heures du soir. (...) Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières années, cette mode prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. (...) Puis, sur des chaises groupées et serrées, de pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante et  métallique clarté de ces paysages sur le bleu dur du ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux cheval ramenait au galop une cabine à flot ; plus loin encore, au-delà de la dernière "nau", avec cette touche nette et piquante de ton que l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes."

 

Ainsi, Boudin nous offrait-il avec ses comparses d'alors, Monet et quelques autres, un panorama séduisant de l’art de ce XIXe siècle qui voyait le goût des bains de mer et des paysages bucoliques prendre naissance et s’exprimer sur des toiles et aquarelles que la lumière transfigurait. Témoin du développement des stations balnéaires, notamment de Trouville et Deauville, Boudin n'hésitait pas à prendre pour modèle la population mondaine qui se réunissait alors sur les plages. Il espèrait séduire ainsi une clientèle fortunée. Son approche, d’abord descriptive, évolue au milieu des années 1860 pour devenir plus atmosphérique. Le ciel, les effets de la lumière sur le sable prennent une importance croissante. Après 1870, Boudin semble saisir la vision fugitive d’un instant. Nous sommes déjà là dans le pré-impressionnisme qui s’attarde sur la beauté des ciels, l’atmosphère des lieux, la présence des êtres et des choses saisie dans leur quotidien. Bien qu’il ait abandonné assez tôt le portrait, Boudin ne délaissera jamais les représentations des figures dont il multiplie les études dessinées et peintes. Même lorsque les silhouettes se fondent dans l’immensité du paysage, elles témoignent de la place prépondérante qu’occupe l’homme dans l’œuvre de l’artiste.

 

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Au salon de 1859, Baudelaire, dont la mère possédait un pavillon près de l’hôpital de Honfleur, écrira :

« J’ai vu récemment chez Mr Boudin plusieurs centaines d’études au pastel, improvisées en face du ciel et de la mer. (…) Plus tard, sans aucun doute, il nous étalera dans des peintures achevées les prodigieuses magies de l’air et de l’eau. Ces études, si rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu’il y a de plus constant et de plus insaisissable dans sa force et dans sa couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours écrites en marge la date, l’heure et le vent, ainsi par exemple, 8 octobre, midi, vent de Nord-Ouest. Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourriez vérifier par mémoire l’exactitude des observations de Mr Boudin. La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. A la fin, tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises beautés, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois devant ces magies liquides ou aériennes de me plaindre de l’absence de l’homme. »

 

Comment mieux décrire l’œuvre magique de Boudin toute en ciel et en liquidité, en lumière diffuse, en couleurs voilées comme si la fin du jour, les frémissements de l’automne posaient sur les paysages leur ardeur apaisée, leur troublante mélancolie, leur recueillement insistant. Non loin de là se trouvait l’auberge mythique Saint-Siméon  - devenue un 5 étoiles - qui a conservé le cachet d’antan, le charme de ces lieux où, du temps de la mère Toutain aubergiste accueillante, les peintres et les artistes aimaient à se réunir dans un décor mer/campagne qui devait être époustouflant de beauté. On imagine l’estuaire de la Seine d'alors avec ces vieux gréements, ces caravelles, voiles déployées, longeant les rives verdoyantes de la campagne normande. De nos jours, ce ne sont plus les peintres  en goguette qui hantent les lieux, mais les VIP de la politique et du spectacle. Ainsi en emporte le vent …

 

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Boudin, ce vagabond solitaire, a toujours aimé les espaces dégagés. Dans ce domaine, il reste inégalé. D’autres peintres ont travaillé également au bord de la Manche. Jongkind a cherché l’azur ou la lumière froide du matin ; Monet fut le peintre de l’eau, au moment où  l’élément liquide repousse peu à peu le ciel jusqu’à le réduire à un mince filet et le condamne à n’être plus qu’un reflet sur le bassin des nymphéas ; Pissaro préfèrera toujours la terre ; finalement ces peintres se replieront à l’intérieur des campagnes, dans les chemins creux et les lointains collineux, là où les nuages naviguent et où la lumière conserve une relative stabilité. Boudin ne changera pas, le ciel restera sa grande affaire et, si ce n’est sur le littoral, il quêtera sa présence au bord des fleuves, des rivières, des étangs, et le déclinera autrement en variant ses tonalités. Plus qu'à l'objet représenté, ce seront les reflets qu'il produit qui le captiveront, si bien qu'au bout de son pinceau il tentera de  retenir la fugacité de l'instant, conférant comme un goût d'inachevé à ses dernières toiles.

 

Depuis Trouville, où il posa tant de fois son chevalet, l'oeil de Boudin scrutait les taches de lumière qui papillotaient. Il pouvait donner ainsi libre cours à son plaisir de saisir l’insaisissable, le jeu des nuages, la marée repoussée aux confins des sables : «  De beaux et grands ciels tout tourmentés de nuages, chiffonnés de couleurs, profonds, entraînants. Rien dessous s’il n’y a rien. » - notait-il dans son journal. Les romantiques ayant épuisé le sujet des grands effets, Boudin négligera les éléments déchaînés, les convulsions de la nature, pour nous rendre grâce de la sérénité d’un jour ordinaire. Et les impressionnistes à leur tour emprunteront la voie qu’en précurseur il aura ouverte à leur inspiration.

 

 

Actuellement, et jusqu'à la fin de l'été, la digue de Trouville offre un ensemble des plus belles toiles de Boudin. Ne manquez pas ce face à face des toiles et de leurs sujets.

De même que "Eugène Boudin, l'atelier de la lumière", exposition au musée André-Malraux du Havre jusque fin septembre

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Eugène Boudin, le magicien de la lumière
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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 08:07
Mon amour pour la vie en moi de Gérard Sendrey

Cette lecture, et la chronique que j’en ai tirée, m’ont permis d’entrer en relation avec Gérard Sendrey et de nouer avec lui un bout d’amitié qui ne demande qu’à se renforcer. Gérard est un maître dessinateur, j’ai eu l’occasion d’admirer quelques-uns des très nombreux dessins qu’il a réalisés, la postérité lui donnera certainement raison. C’est aussi un homme de grand esprit et il est presque nécessaire de lire les enseignements de la déjà longue vie qu’il vécue.

 

 

Mon amour pour la vie en moi

Gérard Sendrey (1928 - ….)

 

 

Je connaissais le crayon de Gérard Sendrey pour avoir apprécié les illustrations incluses dans le dernier recueil d’aphorismes de son éditeur, Jean-Louis Massot, « Sans envie de rien », mais j’ignorais qu’il avait aussi une plume et même une belle plume. Dans cet opuscule qui hésite entre témoignage personnel sur la vie qu’il a menée et essai sur la façon d’appréhender la vie pour en tirer profit, on pourrait voir une sorte de livre testament mais de testament fragmentaire car l’auteur aura encore l’occasion de préciser certains points de sa pensée dans des publications à venir. Il ne peut abandonner ses lecteurs alors qu’il vient seulement de comprendre la signification de ce qu’il chantait il y plus de cinquante ans.

« Je suis heureux d’exister et de déguster en des moments d’émotions profondes cet amour de la vie que je chantais, il y a plus de cinquante ans, grâce à Eddie Constantine, en prononçant des paroles dont je n’ai compris qu’à l’orée de ma quatre-vingt-huitième année la signification d’un passage capital de son contenu : «  J’ai fait mon paradis sur la terre, et la paix règne au fond de mon cœur, et vraiment, si c’était à refaire, je serais pour garder le bonheur… »

 

 

Enfant né au mauvais moment, un peu trop tard pour réjouir des parents qui le laissent orphelin trop vite, juste assez tôt pour pâtir des affres de la dernière guerre, enfant turbulent qui éprouve le besoin de se distinguer pour signifier son existence, enfant nourri de bondieuserie par la tante bigote chargée de son éducation, enfant complexé parce que ses parents ne se sont pas préoccupés assez tôt de son bénin problème sexuel, enfant qui entre dans sa vie d’homme avec ce qu’il a découvert pendant et après la guerre, notamment l’antisémitisme et la shoah qui l’ont profondément marqué. Adulte, il comprendra vite qu’il ne faut pas confondre certitude et croyance, la religion restera un élément essentiel de sa vie.  Il dit toujours qu’  « Il y a pour moi trois mots synonymes dans notre langue française pour désigner la même notion relevant de l’inconnu … ces trois mots significatifs de données indéfinissables sont pour moi Dieu, la vie, le mystère »

 

 

Devenu plus âgé, il attribue à sa part féminine, dont il avoue l’importance sans jamais avoir été tenté par des aventures homosexuelles, une meilleure compréhension des nombreuses femmes qui évoluèrent souvent platoniquement dans son entourage, et une meilleure appréhension de la vie qu’il a fini par trouver belle lorsqu’il a admis qu’il était nécessaire de s’aimer soi-même pour pouvoir réellement aimer les autres. Le titre de l’ouvrage devient alors un véritable credo, il faut aimer la vie, la vie qu’on a en soi afin de pouvoir aimer les autres et vivre pleinement son existence.

 

 

Au soir de la sienne, il aborde aussi le thème du libre arbitre, du déterminisme, de l’acquis et de l’inné, il ne croit pas au hasard, « Le hasard n’existe pas et la vie se charge d’organiser les différentes existences à sa façon », pas plus en l’humanité : « Une reconnaissance capitale des insuffisances de l’homme,… qui ne pourra jamais comprendre son propre fonctionnement corporel et intellectuel dans les diverses parties de son corps… ». Comme Pascal Mercier le démontre dans « Train de nuit pour Lisbonne », il croit lui aussi que nous possédons en nous une quantité de vies potentielles dont nous ne menons qu’une infime partie. Cependant, il pense que les lois qui régissent l’univers se chargent d’organiser l’existence de chacun alors que Mercier laisse cette mission au hasard le plus pur. Tous  deux ont la quasi certitude que nous développons les talents vers lesquels nous sommes orientés mais que nous pourrions en développer beaucoup d’autres et mener des existences très diverses.

 

 

Dieu, la religion, la bêtise humaine, le hasard, les forces supérieures inconnues, la perspicacité féminine … voilà les préoccupations qui ont conduit Gérard Sendrey à prendre modestement la plume car, comme nous l’a appris Queneau, on peut bien écrire sans être écrivain et sans vendre des montagnes de livres avec, pour objectif, de nous faire partager son credo en la vie qui coule dans nos veines et qu’il faut aimer  pour pouvoir aimer les autres.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Mon amour pour la vie en moi de Gérard Sendrey
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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 08:16
Marcel Proust en 1916

En 1916, la France est en guerre et Proust à Paris, cette capitale qu’il ne quittera plus désormais. C’est une année où il se porte plutôt bien, sauf au moment d’une grosse chaleur qui l’oblige au repos et aux fumigations, dont les émanations créent une ambiance étouffante dans sa chambre. Cette année est d’autant plus terrible que c’est celle de Verdun. 300.000 morts et autant de blessés et 150.000 disparus des deux côtés : français et allemand. Les consignes sont strictes : couvre-feu, ne pas parler à n’importe qui, économies d’essence, prix du pain taxé. On a même fait appel à des  soldats russes qui débarquent en renfort à la gare de Versailles. Les céréales sont imposées, l’éclairage public s’éteint à 20 heures et celui des magasins à 18 heures. On lance également un second empreint et 11 milliards de francs seront levés en France.

 

 

Cette année-là, on ne parle guère de paix. Bertrand de Fénelon, un ami proche de Marcel, est tué au combat. Si Proust conserve foi en la victoire, il juge que les arguments de la propagande officielle mériteraient d’être perfectionnés. Ayant tout loisir de réfléchir, il considère qu’il a une meilleure appréciation des événements que celle des journalistes chargés de les relater dans l’improvisation et la hâte. Proust, par ailleurs, toujours soucieux de  ses finances, correspond assez régulièrement avec son homme d’affaires Lionel Hauser car il s’inquiète de l’impôt sur le revenu dont il doit s’acquitter. « Faut-il faire prochainement la déclaration ? » – lui demande-t-il. Comme il ne sait pas comment s’y prendre, il envoie une feuille de déclaration vierge avec l’espoir que Hauser la remplira à sa place. Sa situation est complexe, il est vrai, avec des actions diverses et dans différentes banques. Aussi Proust reproche-t-il à Hauser d’être dur et ironique à son égard et celui-ci, exaspéré, estime qu’il se pose trop souvent en victime :

 

« Tu vis malheureusement dans une atmosphère d’idéalisme dans laquelle tu puises certainement des jouissances infinies que tu pourrais difficilement trouver sur la terre. (…) Tu as grandi depuis ton enfance, mais tu n’as pas vieilli, tu es resté l’enfant qui n’admet pas qu’on le gronde même quand il a été désobéissant. C’est pourquoi tu as plus ou moins éliminé de ton cercle tous ceux qui, ne se laissant pas prendre à tes câlineries, avaient le courage de te gronder quand tu n’avais pas été sage. (…) Je veux bien te laisser plonger corps et âme dans l’absolu, mais seulement après que tu auras remboursé toutes tes avances. » - lui assène-t-il dans un courrier. Avec  Proust, Hauser use de la dynamique, ce qui touche Proust au plus vif.

 

 

Toujours en quête d’informations au sujet des créations vestimentaires de Fortuny, dont il pare si souvent ses héroïnes, principalement Madame de Guermantes et Albertine, il écrit à plusieurs reprises à Maria de Madrazo, la sœur de Reynaldo Hahn, afin de savoir quels sont les motifs dont Fortuny s’inspire pour élaborer ses tissus. ( lire mon article "Fortuny ou le magicien de Venise", en cliquant  ICI ). La jeune femme lui apprend que le couturier s’inspire de Carpaccio et lui prête une étude sur Carpaccio dont il se servira lors de sa description de la cité des eaux, toujours soucieux de rester précis et réaliste dans ses évocations. Il interrogera également Albert Nahmias sur les toilettes que portent les jeunes filles qui dînent en ville au bord de la mer et sur le petit chemin de fer d’intérêt local entre Caen et Cabourg, ainsi que les surnoms qu’on lui prête, soit le tortillard, le tacot ou le décauville. C’est, par ailleurs, en cette année 1916 que Proust rédige le premier jet de l’épisode consacré à Paris pendant la guerre où la vie quotidienne apparait si différente de celle d’autrefois.

 

 

Proust, toujours soucieux du fait qu’il n’est pas définitivement « réformé », souffre aussi  des yeux mais néglige de se rendre chez un oculiste car les heures de consultations ne sont pas les siennes, puisqu’il dort une partie de la journée et vit et travaille de préférence la nuit. Depuis  quelques années, Beethoven et César Franck constituent son principal aliment spirituel. Le 14 avril, il assiste à un récital Fauré donné à l’Odéon par le quatuor Poulet et le compositeur au piano. Dès lors, Proust aspire à entendre ce quatuor en privé et sonne un soir, vers 23 heures, au domicile de Gaston Poulet, lui proposant d’aller en taxi chercher les autres musiciens, qui acceptent de se rendre Bd Haussmann, afin de lui interpréter  le quatuor de César Franck. Il les rappellera à plusieurs reprises et leur demandera de lui jouer du Mozart, du Ravel, du Schumann et surtout du Fauré et du Franck, Gabriel Fauré étant le musicien le plus proche de sa sensibilité. «  Marcel Proust a été pour nous un merveilleux auditeur, simple, direct, un homme qui a bu la musique sans se poser de problème. (…) Et la vibration de son style, on la sentait en lui, inversement. » - souligneront les musiciens. Parfois, il leur demandait de lui rejouer le troisième mouvement de la sonate de Franck et les derniers quatuors de Beethoven et les écoutait, allongé sur un divan, dans un profond recueillement.

 

 

Le 24 février 1916, le personnel de Grasset étant mobilisé, l’éditeur a fermé, si bien que Gide propose à Proust de publier la suite de Swann à la NRF. Gide, en effet, tente de rattraper son erreur d’avoir refusé l’édition du premier volume de l’écrivain sous le prétexte que c’était plein de duchesses et que le thème ne correspondait pas à la politique éditoriale de Gallimard. « Si l’occasion se présente jamais de rééditer ou de racheter votre œuvre, vous pouvez compter sur moi, entièrement, sans aucune restriction. » - s’empresse-t-il de lui écrire. Mais Proust a des scrupules. Il se sent lié à Grasset et répond par une lettre de refus, imprégnée néanmoins du désir d’accepter. C’est alors que Léon Blum s’offre comme intermédiaire auprès de Grasset. De son côté, et pour tâter les bonnes dispositions de Gaston Gallimard, Proust met en avant son devoir de délicatesse vis-à-vis de son premier éditeur et le caractère d’immoralité du volume intitulé « Sodome et Gomorrhe » : « Si les raisons que je vous ai données ne vous découragent pas, alors je vais essayer de me dégager vis-à-vis de Grasset ». Grasset ne cachera pas sa déception de perdre un écrivain qu’il affectionnait. Proust lui propose une indemnité, mais l’éditeur, froissé dans son amour-propre, lui répond qu’il n’est pas question qu’il retienne un auteur qui n’a plus confiance en lui. Libéré de ses engagements, Proust écrit à Gide qu’il accepte sa proposition d’éditer les suites de « La Recherche ». Satisfait de cet accord, Gallimard en personne lui rend visite et passe un long moment auprès de lui. Il le trouve : « tel qu’il apparaît dans son œuvre, sa conversation est comme son style, vivante, pleine de retours d’incidente, charmante, pleine de tendresse. » Quelque temps plus tard, le 5 ou 6 novembre, l’écrivain lui confiera la première partie de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

 

 

A la fin de cette douloureuse année 1916, où Proust est affligé du « malheur universel », il considère qu’il n’est guère aisé de connaître le bonheur, ni même d’oser le souhaiter tant que « les Allemands seront à Noyon ». « On est comme les gens en deuil pour qui il n’y a plus de fêtes. » C’est d’ailleurs pour lui l’occasion de rédiger la partie la plus importante de « Monsieur de Charlus pendant la guerre ».

 

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Marcel Proust en 1916
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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 08:20
Nosaka aime les chats de Akiyuki Nosaka

Ceux qui ont lu « La tombe des lucioles » se jetteront sur ce livre, ceux qui aiment les chats, ou plus généralement les animaux de compagnie, le feront aussi, et ceux qui aiment les beaux textes ne seront pas déçus. Nosaka est un grand écrivain, il a rejoint récemment le paradis des hommes de lettres mais nous continuerons à le lire avec le même plaisir et le même intérêt.

 

 

                                                Nosaka aime les chats
                                        
Akiyuki Nosaka (1930 – 1915)

 

 

En prenant connaissance de la biographie de Nosaka, j’ai découvert avec tristesse qu’il est décédé le 9 décembre dernier, apparemment dans la plus grande discrétion, je n’ai vu ou entendu cette nouvelle sur aucun média, peut-être suis-je mal informé. Je voudrais donc que les quelques mots que je vais écrire sur son dernier livre, traduit en français, « Nosaka aime les chats », soit mon hommage rendu à cet écrivain qui m’a tellement bouleversé avec sa nouvelle « La tombe des lucioles », il y a déjà bien des années, sûr que je n’oublierai jamais ce texte. Dans le livre, qu’il consacre à ses compagnons de vieillesse (c’est tout à fait relatif car il a écrit ce livre alors qu’il n’avait pas encore soixante-dix ans), on ressent, bien que de nombreuses années aient fait leur office, des séquelles de la vie qu’il a subie sous les bombardements et de l’errance qu’il a vécue dans les décombres, subsistant de toute sorte d’expédients avant d’être arrêté par la police.

 

 

Nosaka n’a découvert les chats qu’assez tard, après les chiens, il n’y en avait pas dans le quartier où il est né. Et, après les bombardements, les chiens et les chats avaient disparu de la circulation faute de nourriture ou ayant servi eux-mêmes de nourriture aux humains affamés. Il avoue en avoir lui-même mangé quand il errait dans les décombres de la ville, le ventre creux. La paix revenue, le succès littéraire arrivé, il a adopté des chiens et des chats, et commencé son récit en racontant sa rencontre avec son dernier, à l’époque où il écrit « Chat ». Alors qu’il promenait, comme chaque jour, sa chienne Husky, il a trouvé un chaton malingre qu’il a ramené dans sa maison où vivaient déjà cinq chats himalayens qui n’ont jamais réellement accepté le petit dernier, resté à leurs yeux sans doute un intrus, un chat des rues, un sorte de petit voyou.

 

 

Nosaka vivait un peu en marge du monde, il avouait n’avoir pas connu beaucoup de succès dans ses relations avec les humains, les femmes le fuyaient, les hommes l’évitaient, il avait peu d’amis, il n’avait que deux filles qui constituaient avec sa femme une compagnie où sa place était mesurée. « Les puces de nos chats, ma femme les leur enlève avec le plus grand soin. Les miennes, personne ne s’en soucie ». Ses vrais compagnons étaient les animaux : son chien, ses chats, les oiseaux qu’ils nourrissaient et toute la gente animale qui fréquentait sa maison et son jardin. « Je ne vais pas jusqu’à considérer comme des frères l’ensemble des êtres de la création animale mais j’ai de l’affection pour eux ». Il acceptait sans sourcilier de vivre dans une maison dévastée par son chien et ses chats, se méfiait des humains, vétérinaires et autres prétendant à traiter les animaux. Il pensait même, ayant passé beaucoup de temps dans les cliniques animalières, que ceux-ci étaient capables de se soigner eux-mêmes sans recourir à la médecine ou à d’autres pratiques. Avec eux, il retrouvait un peu la vie qu’il avait menée dans les décombres de la ville se contendant d’une nourriture frugale et d’une hygiène de vie élémentaire. « Pour quelle raison l’homme est-il le seul à rouler des mécaniques en se prétendant le roi de la Création ? »

 

 

L’écrivain passe son temps à observer les animaux, à essayer de les comprendre, à constater qu’ils ont chacun une personnalité bien définie et qu’ils ne correspondent en rien aux standards énoncés dans les livres de référence. Les animaux sont aussi différents et divers que les hommes, ils ont  leur caractère, leurs préférences, leurs phobies, leur goût, leurs manies, leurs habitudes,…. Ce sont de vrais compagnons mais aussi de véritables tyrans. « C’est moi qui me dévoue à sens unique, et si je veux bien admettre que ce soit dans l’ordre des choses, je m’estime aussi en droit de les voir esquisser un geste qui m’apporterait quelque consolation, eh bien, je t’en fiche ! » La compagnie d’un animal se mérite.

 

 

« Lorsqu’on a des animaux près de soi, la mort devient un événement naturel, il n’est pas besoin d’être un grand sage pour comprendre qu’il ne s’agit que de retourner d’où l’on vient ».  La mort est très présente dans la vie de Nosaka, il a perdu ses parents très jeune, il a connu les bombardements, il a vécu l’horreur, il ne craint plus la mort, il supporte mieux son approche avec la compagnie de ses animaux qui ont toujours fait preuve d’une très grande dignité au moment où il fallait quitter ce monde.

 

 

Ceux qui aiment les animaux de compagnie dévoreront ce livre et ceux qui n’en ont pas comprendront mieux ceux qui en ont, mais surtout ils constateront que les animaux ont plus d’humanité que bien des hommes et que la bestialité qu’on prête à certains n’a rien à voir avec le comportement de ceux qui ne sont pas simplement nos amis, mais des êtres à part entière.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 09:13
Claude Monet en Normandie

La Normandie sera  pour Claude Monet sa province de prédilection, celle de son enfance au Havre où son père, négociant, s’installe en famille en 1845, cinq ans après la naissance de Claude, et demande à la municipalité d’accorder une bourse à son fils, visiblement doué pour le dessin. Sa requête sera rejetée. C’est alors que le jeune homme  se recommande comme élève auprès d’Eugène Boudin qui tient un commerce de papetier-encadreur et profite de ses moments de loisir pour les consacrer à son chevalet. Séduit par son travail, Monet lui emboîte le pas : «  J’achetais une boîte de peinture et nous voilà partis pour Rouelles, sans grande conviction de ma part … Boudin installe son chevalet et se met au travail. Je le regarde avec quelques appréhensions, je le regarde plus attentivement, et puis ce fut tout à coup comme un voile qui se déchire : j’avais compris, j’avais saisi ce que pouvait être la peinture ; par le seul exemple de cet artiste épris de son art, et d’indépendance, ma destinée de peintre était ouverte. » - racontera-t-il le 31 août 1911 dans son journal, rendant à Boudin ce qu’il doit à Boudin.

 

 

Ses premières toiles seront les paysages des environs du Havre et de la campagne havraise dont Boudin lui a fait découvrir les charmes et, cette première étape dans son existence d’artiste en herbe, celle de la formation, des rencontres et des amitiés. A cette expérience sur le terrain, il va ajouter, sans plus  tarder, des séjours à Paris afin de former son jugement au contact d’autres artistes auxquels Boudin l’a recommandé et à celui des salons où tout se joue sur le plan du jugement esthétique. Monet fait déjà preuve, dans son courrier, d’une étonnante perspicacité et d’un bon esprit de synthèse et entend bien forger son jugement et choisir son style en toute indépendance, ce  qui fera très tôt de lui un chef de file.

 

 

En 1865, l’artiste expose au salon  2 œuvres : « L’estuaire de la Seine à Honfleur » et « La pointe de la Hève à marée basse » et obtient un succès d’estime grâce à ses effets lumineux très personnels. En 1866, il est à Honfleur et y passe l’hiver, soit à l’auberge Saint-Siméon, soit à l’hôtel du Cheval blanc où  il a installé son atelier. Il travaille alors à sa toile « Les femmes au jardin » et « Le chemin enneigé », une vue de la route de Trouville derrière la ferme Saint-Siméon qui prouve son goût de la solitude dans les moments de création et son aptitude à résister aux intempéries en travaillant des heures à l’extérieur et  par tous les temps.

 

La pointe de la Hève, les femmes au jardin et le chemin enneigéLa pointe de la Hève, les femmes au jardin et le chemin enneigé
La pointe de la Hève, les femmes au jardin et le chemin enneigé

La pointe de la Hève, les femmes au jardin et le chemin enneigé

L’année 1870 le mène à Trouville où il se consacre à des sujets assez proches de ceux de Boudin : la plage, l’hôtel des Roches-Noires, les jetées, le port. Monet traverse alors une situation financière difficile. De plus, le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse et le 9 septembre Monet ne peut plus payer son hôtel, si bien qu’il part se réfugier à Londres. Néanmoins, ces toiles trouvillaises respirent la gaieté et la joie de vivre. La plage est inondée de soleil, les personnages apparaissent détendus, les robes à crinolines et les drapeaux suggèrent une douce brise. Il semble que le peintre ait fixé le moment où tout se fige en un instantané de bonheur. Mais ces sujets ne font pas moins partie du répertoire de son maître … Ainsi les embarcations à l’entrée des jetées de Trouville/Deauville où l’on saisit les détails de la vie quotidienne : des barques amarrées les unes près des autres, les promeneurs sur la jetée et les laveuses au bord de la Touques, tandis que l’on apprécie la beauté d’une voile orange qui anime l’eau et y suspend son reflet, alors que les nuages naviguent dans ce double miroir.

L'hôtel des Roches-Noires et la plage de Trouville
L'hôtel des Roches-Noires et la plage de Trouville

L'hôtel des Roches-Noires et la plage de Trouville

à Trouville
à Trouville

à Trouville

L'entrée du port de Trouville

L'entrée du port de Trouville

En 1871, Charles d’Aubigny, peintre confirmé, le présente à Paul Durand-Ruel qui deviendra son marchand attitré et qui, d’emblée, décèle le génie de Monet : « Voilà un jeune homme qui sera plus fort que nous tous. » Mais vivre à Paris ne complaît pas au jeune peintre. Il n’aime guère la vie citadine, redoute d’y perdre sa vérité et sa sensibilité dans un monde où se font et défont si aisément les réputations et les modes. En 1874, aux paysages normands du Havre et de Rouen s’ajoutent ceux de la Seine que Monet va immortaliser avec passion après s’être installé à Argenteuil. Il y évoque volontiers les fêtes au bord de l’eau et les voiliers glissant sur l’onde paisible. Mais cela sera de courte durée. Les années 1880/1890 voient ses retours répétés en Normandie avec des points d’ancrage à Etretat et Pourville et bientôt Giverny, où il s’installera en 1883. Sa situation financière s’étant améliorée grâce aux ventes de Durand-Ruel, il s’achète une jolie demeure qui deviendra son port d’attache afin d’y élever sa nombreuse tribu auprès d’Alice Hoschedé, épousée après la mort de Camille, et qui a elle-même six enfants auxquels s’ajoutent les deux fils de Monet : Jean et Michel. Il lui arrive souvent de consacrer 10 à 12 séances de travail à une seule œuvre et de la parfaire sans cesse en la comparant à l’original : la nature. Ainsi à Etretat où il tente d’innover : « Je compte faire une grande toile de la falaise d’Etretat, bien que ce soit terriblement audacieux de ma part de faire cela après Courbet, qui l’a faite admirablement, mais je tâcherai de la faire autrement. »

 

 

A Rouen, il poursuit son combat contre le temps en saisissant la façade de la cathédrale à toutes les heures du jour alors que la lumière ne cesse de se modifier et de transfigurer ou de dramatiser l’édifice, déployant elle aussi sa palette aux mille et une métamorphoses. Par la suite, Clemenceau, son ami fidèle, impose ses « Nymphéas » à l’Orangerie et s’écrie le jour de ses obsèques en arrachant le drap noir que l’on a posé sur son cercueil : « Pas de noir pour Monet ! »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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à Trouville
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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 07:23
Le Bunker - premier témoignage - de Thierry Radière

J’ai déjà parlé de cette expérience proposée par Jacques Flament Editeur, j’ai déjà présenté un texte de Thierry Radière mais je n’ai pas encore évoqué la genèse de ce projet très ambitieux qui prend de l’ampleur de mois en mois.

 

 

Le Bunker – Premier témoignage

Thierry Radière (1963 - ….)

 

 

L’éditeur Jacques Flament a conçu un projet littéraire original, il a défini un ensemble de contraintes qu’il a soumis à des écrivains pour que chacun d’eux apporte sa version de la situation qu’il a imaginée. Il définit lui-même ce concept de la manière suivante :

 

« LE BUNKER est un projet littéraire de JFE (Jacques Flament Editions) qui se positionne dans la durée, le nombre de livres proposé n'ayant, pour l'instant, pas de limite définie... À partir d'une situation donnée (l'apocalypse soudaine, sous quelque façon qu'on l'envisage) contraint 217 personnes à cohabiter, bloquées dix mètres sous terre, et à envisager la survie ou la mort ensemble, sans possibilité notoire de sortie. Chacun des auteurs de la série prend donc la posture du survivant et décrit son quotidien, son passé, ses fantasmes ou, pourquoi pas, ses rêves d'un futur meilleur ».

 

Comme un mauvais élève, j’ai lu le sixième témoignage sans connaître précisément les règles du jeu mais le texte était suffisamment explicite pour que je ne m’égare pas trop. Cette fois, je connais le projet, je peux affronter le Premier témoignage, celui de Thierry Radière.

 

 

Ce défi était vraiment à la mesure de Thierry Radière, lui qui excelle dans la description des scènes intimes, des états d’âmes torturés, des huis clos pesants et dans l’expression d’une vision plutôt sombre de l’humanité et de son devenir. Ainsi,  il  introduit son témoignage par une remarque qui dénote cette vision : « Je pensais que tout, absolument tout, disparaitrait avec l’annonce de la catastrophe. Il m’a fallu du temps pour comprendre que non ». Le pire n’est pas toujours certains. Il a donc choisi de créer une ambiance non pas de résistance et d’espérance mais plutôt une atmosphère apocalyptique décalée, nous ne sommes pas morts mais nous mourrons certainement assez rapidement. Nous avons échappé au pire, mais il nous rattrapera vite. Pour meubler ce temps qu’il lui reste à vivre, qu’il pense plutôt court, il écrit sur un petit carnet et quand il aura noirci l’ensemble du support, il écrira dans sa tête. Il constate alors que ce qu’il écrit est plutôt meilleur que ce qu’il a écrit auparavant. Il faut tout de même préciser que l’ensemble des personnes présentes dans le bunker sont des artistes ou des gens travaillant directement avec eux, soit des individus impliqués à un degré divers dans la création artistique.

 

 

Sur ce petit carnet, le narrateur, inventé par l’auteur, raconte la vie dans le bunker, l’attitude des autres, leurs réactions, leurs dérives, leurs peurs, la foi en la religion qui les anime ou pas, leur spiritualité car, peu nombreux sont ceux qui croient en une issue possible, peu nombreux ceux qui  pensent que le monde extérieur n’est pas anéanti. Le narrateur écrit surtout sur lui-même, sur la vie qu’il a eue, sur son enfance, les faits qui l’ont marqué, ce qu’il est aujourd’hui, ce qu’il a déjà abandonné, ceux qui ont partagé sa vie… il s’interroge également sur l’art, son rôle dans la société, la fonction de l’artiste, la place de la création et les conditions idéales pour créer. Il en déduit « Que l’art est éphémère et qu’il est sans cesse à réinventer. Sa nécessité vient d’un manque de liberté, au sens large du terme. Moins nous nous sentons libres, mieux nous créons. » Une réflexion qui résonne un peu a contrario de l’envie de l’auteur qui dit « Je veux rester un être libre jusqu’au bout. » Toute la difficulté de l’artiste qui veut exprimer la liberté mais qui ne crée jamais mieux que sous la contrainte.

 

 

Ce témoignage n’est que le premier, six sont déjà publiés et d’autres viendront certainement encore. « LE BUNKER constituera donc une série de livres sur l'enfermement, la privation, le manque de liberté dans l'absolu, chacun des ouvrages étant considéré comme un témoignage où l'univers révèle, décrit, poétise ou honnit un univers imposé à travers les mots. »
 

Denis BILLAMBOZ

 

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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 08:40
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Il y a dans la vie de Marcel Proust, dans l’œuvre de l’écrivain, beaucoup de chambres. D’abord celle de l’enfant à Combray qui ouvre « Un amour de Swann ». C’est la chambre où se trouve la lanterne magique, celle de l’évasion dans le monde imaginaire. Il y a aussi, dans cette chambre romanesque, l’attente du baiser de maman qui en fait le lieu de cristallisation d’un amour exclusif. Cette chambre d’enfance porte déjà en germe l’œuvre de sa vie et il est vrai que les chambres de Proust ont tenu un grand rôle puisqu’il s’y passe ce auquel  on s’attend le moins : la claustration volontaire d’un créateur dévoré par sa création. Oui, l’enfermement de l’écrivain pendant plus de 8 années, soit de 1914 à 1922, d’où il ne sortait que pour quelques réceptions ou dîners, est pareil à celui de Noé dans son arche comme Marcel Proust l’explique lui-même :

 

«  Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire Sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester ainsi dans ‘l’arche’. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

 

Les Plaisirs et les Jours

 

 

En quelque sorte, Proust enclot la réalité pour lui redonner une vie transposée par l’imagination. Ses chambres du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin, celles aussi du Grand-Hôtel de Cabourg où il passa une partie de l’été et le début de l'automne de 1908 à 1914 auront été ses lieux de création ceux où, fermant les yeux aux réalités du monde, il les ouvrait sur les perspectives infinies de la création littéraire. Proust a fondé sur cette simple réflexion toute une part de sa philosophie. Celle-ci peut se résumer en quelques lignes mais elle donne à « La Recherche » une tonalité unique. Selon lui, le monde intérieur – qui peut être symbolisé par la chambre d’écriture et de claustration volontaire – est le seul qui existe vraiment pour la bonne raison qu’il confère aux êtres et aux choses leur réelle dimension. Oui, ce que nous observons au quotidien perd très vite de son intérêt et de son relief mais, que cet environnement vienne à nous manquer, la nostalgie nous envahit et nous commençons à fixer notre esprit sur les souvenirs qui se sont imprimés à notre insu et que notre mémoire involontaire, usant du procédé inverse, va nous restituer par la grâce d’une sensation. Les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire, puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment, mais hors du temps, ce que Proust nommera « un peu de temps à l’état pur ». Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, pas d’autre permanence que celle du passé et du monde reconstitué par la mémoire. L’arche de Noé est devenue la cathédrale de Proust et, dès ce moment, le patriarche biblique et le romancier sont hors d’atteinte. Le premier a sauvé la création, le second le créé, tout en se sauvant eux-mêmes.

 

 

La chambre est par conséquent l’arche dans laquelle Proust convoque les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les liftiers et les princesses, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour cette traversée du temps qui voit se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

 

Si la vie est un négatif qu’il faut regarder à l’envers et à la lumière d’une lampe pour que ses contours se dessinent et que se révèle son sens, comme avec la lanterne magique, l’œuvre n’apparaît plus seulement comme la figure de ce que l’on a senti mais comme celle de ce que l’on a voulu, si bien que l’édification se fait et que le destin s’accomplit. Ainsi, par un acte de volonté intense, l’artiste meurt à la réalité des choses et devient un anachorète réfugié dans une chambre  tapissée de liège, arrière-monde ou arrière-pays qui n’est plus régi par les innombrables clichés de la vie affective, les ténèbres de la méconnaissance et des instincts mais par la joie pure et sereine de l’art qui exorcise le cercle du temps. Selon Marcel Proust, la littérature est la seule vie digne d’être vécue, la seule en mesure de conserver ce qui fuit, d’atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et le mensonge des apparences, et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel. Cette construction littéraire, envisagée comme une mosaïque savante, frappe d’autant plus l’esprit que la diversité de ses dessins et la fraîcheur de ses coloris semblent contraindre le temps à faire le deuil de son pouvoir.*

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Extraits de « Proust ou le miroir des eaux »

 

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La chambre reconstituée du Grand-Hôtel de Cabourg

La chambre reconstituée du Grand-Hôtel de Cabourg

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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 08:14
LES CINQ ANS d'INTERLIGNE

Cinq ans déjà, qu’un jour de juillet, j’ai décidé d’ouvrir  un second blog  « INTERLIGNE », après celui consacré au 7e Art « La plume et l’image » et je ne le regrette pas, car j’ai eu grâce à lui l’occasion de rencontrer beaucoup d’amis venant d’horizons différents et qui tous m’ont apporté leur amitié, leurs encouragements et ont permis à ce lieu d’échange de prendre encre ( je pourrai dire ancre) et devienne un lieu de partage. En effet, que représente un blog pour celui qui, installé devant son écran, tente de capter un mot, un signe, un commentaire, un écho, sinon cela, la possibilité d’un échange. Ecrire, c’est toujours essayer de rencontrer l’autre, l’ami, le voisin, l’esseulé, l’étranger, de susciter une alliance d’esprit et de cœur grâce au pouvoir des mots et à leur résonnance intérieure.

 

 

Tout a sans doute été dit et écrit mais qu’importe, nous ne cesserons jamais de le redire et de le transmettre à notre façon avec notre sensibilité, nos emballements, nos déceptions, nos doutes, nos aspirations. Cela se nomme la communication ou mieux que cela : la transmission. On s'efforce, autant que faire se peut, à exprimer les joies, les peines, les beautés de notre langue, les nuances diverses des souvenirs, les soucis de nos vies, les émerveillements de nos coeurs, les satisfactions passagères ou durables, les craintes pour un avenir que l'on rêverait toujours meilleur. 622 articles rédigés avec ceux de l'ami Denis Billamboz et ses coups de coeur littéraires, 110.000 visiteurs, 183653 pages vues, c'est tout de même honorable, mais est-ce satisfaisant ? Cela ne le sera jamais, tant nous souhaitons toujours davantage, tant nous avons besoin d'être constamment renseignés sur la qualité de nos propos, leur pertinence, leur justesse ou, pire, et cela arrive, sur leur inanité. Le regard de l'autre inspire à l'évidence une crainte qui reste la meilleure émulation qui soit. Alors, ne redoutons jamais ce regard du visiteur qui corrige, anime, critique, sollicite, encourage, il est tour à tour notre juge et notre complice.

 

 

Alors longue vie à INTERLIGNE si l'inspiration, la ferveur  ne me manquent pas. Une question que,souvent, je me pose...

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Article précédent : LES DEUX ANS d'INTERLIGNE

 

 

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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 07:38
Après l'orage de Selva Almada

Un huis-clos entre quatre personnes dans un coin perdu d’Argentine brûlé par le soleil, un huis-clos pour évoquer la religion et son rôle dans cette société isolée aux confins de la civilisation.

 

 

                                                     Après l’orage

                                         Selva Almada (1973 - ….)

 

 

Le Révérend, chrétien convaincu jusqu’au tréfonds de son âme et orateur fascinant, parcourt les campagnes arides de l’Entre Rios et du Chaco en Argentine pour apporter la bonne parole aux populations éloignées de tout, même de la foi. Celui-ci  préfère cette vie errante et lucrative car il est payé grassement pour ses prêches qui incitent les fidèles à plus de générosité à l’heure de la quête, qu’une existence simplement paroissiale. Il est accompagné de sa fille âgée de seize ans. Un jour de grande chaleur, leur voiture tombe en panne et ils doivent attendre qu’un mécanicien, installé dans un coin de cette campagne perdue, la répare. Attendant patiemment que le réparateur détecte la cause de cette panne, le prédicateur tente de convertir le fils du garagiste, impressionné par le magnétisme du Révérend.

 

Le cadre de cette histoire comporte de nombreux éléments que j’ai souvent rencontrés dans les romans latino-américains : un pays écrasé sous la chape cuisante du soleil, une végétation brûlée, une sécheresse perpétuelle ou presque, des êtres rares et amorphes, un coin de pays perdu, loin de tout, où l’auteure peut installer un huis clos en plein air entre les quatre personnages de cette intrigue : le Révérend, le garagiste, le fils du garagiste et la fille du prédicateur. Pendant que le garagiste s’affaire autour de la voiture en panne, le Révérend s’applique  à convaincre son fils de rejoindre les fidèles du Christ et, lorsque  l’orage arrive enfin, il propose au père d’emmener le fils à la ville pour suivre des études chez les religieux,  mais le père refuse et l’affrontement enfle en même temps que l’orage

 

Un texte construit a priori autour de la religion et de son rôle dans une société fruste, isolée, prédisposée à toutes les craintes et superstitions concernant la vie après la mort et la rédemption, où l’affrontement entre le Révérend mystique et le père non croyant, hostile à toutes les religions, sonne comme une métaphore des nombreux conflits religieux qui ensanglantent actuellement la planète. D'autre part, ce texte tourne aussi autour d’un thème moins explosif mais plus pernicieux qui fermente au tréfonds des âmes des héros : l’abandon. Le Révérend a toujours dans son esprit cette angoisse qu’il a ressentie quand sa mère l’a confié au prédicateur qui devait le baptiser. Sa fille a vu son père abandonner sa mère sur le bord d’une route, le fils du garagiste a été abandonné par sa mère qui l’a confié au garagiste en le convainquant qu’il en était le père. Et le garagiste lui-même n’est pas à l’abri de l’abandon par son fils qui veut suivre le révérend.

 

Un texte fort, dense, bien équilibré qui transporte le lecteur dans ce pays étouffant au cœur d’un huis clos tout aussi étouffant. Un premier roman maitrisé où les prêches du Révérend, insérés dans le texte, constituent les plus belles pages d’écriture du récit, dépassant la religion, comme souvent en Amérique du Sud, pour inciter les peuples à la révolte.

« …méfiez-vous des mots forts comme des mots jolis. Méfiez-vous de la parole du patron comme de celle de l’homme politique. Méfiez-vous de celui qui dit être votre père ou votre ami. Méfiez-vous de ces hommes qui prétendent parler à votre place et dans votre intérêt. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 09:32
Marcel Proust et Colette
Marcel Proust et Colette

Il n’est certes  pas évident de rapprocher Colette de Proust,  si ce n’est par la qualité de leur plume ; cependant ils s’admirèrent, s’aimèrent par ce qu’ils partageaient certaines  préférences électives et sélectives,  que tous deux furent très attachés à leur mère, qu’ils étaient contemporains et connurent la même actualité, enfin qu’ils eurent des thèmes semblables, ne serait-ce que l’amour, la jalousie, la guerre et surtout le goût des mots. Ils ne furent pas moins très différents. Colette avait le souci des choses et de la nature et elle appréciait infiniment la chair. Proust habita son corps dans la souffrance  (la maladie) et dans  son homosexualité difficile et complexe. Ce ne fut donc nullement un amoureux de la chair, contrairement à Colette qui l’a célébrée comme personne. L’a savourée et glorifiée.

 

Proust était né en 1871, Colette en 1873. Provinciale, celle-ci se plût à louer les simples charmes d’un environnement végétal, à jardiner auprès d’une mère qui avait la main verte et l’initia dès sa plus tendre enfance. Aussi Colette s’est-elle chargée d’évoquer les plantes, les parfums, la treille qui paraît sa maison, la délicatesse des pétales avec une incontestable volupté, alors que les descriptions de Proust peuvent paraître plus littéraires, moins réalistes. Le parfum des aubépines est d’une suavité évanescente qui n’est pas celle d’un sensuel mais d’un intellectuel qui tente de s’approprier une nature imaginaire. Proust vécut une grande partie de son existence enfermé, son monde était celui qu’il recréait continûment, d’autant que la nature était pleine de danger pour l’asthmatique qu’il était, tandis que Colette avait la fibre paysanne avec son rude accent, ses mains qui communiaient en permanence avec la terre.

 

Proust fut aussi un homme de salon, alors que Colette l’était si peu et se moquait des snobs. Elle riait de la trop grande politesse de Proust, de son dandysme, elle qui ne cessa de narguer les bons usages et de jeter par-dessus bord  les conventions sociales. On sait qu’elle fût tour à tour vendeuse dans un magasin de produits de beauté, maquilleuse à ses heures, et surtout danseuse de cabaret, ce qui ne manquait pas de choquer la société d’alors. Il ne lui déplaisait pas d’afficher sa bi -sexualité avec provocation. Proust avait plus de réserve à ce sujet. On se rappelle qu’il vécut malaisément  son homosexualité parce qu’il savait blesser ses parents et qu’il considérait cela comme une tare. Quand il présenta « Sodome et Gomorrhe » à Gaston Gallimard, il le fit après de longues explications qui ressemblaient à des excuses. Colette n’avait certes pas cette retenue.  Cela ne les empêcha pas de recevoir tous deux la Légion d’honneur en 1920 et de se congratuler à cette occasion.

 

C’est Louis de Robert, un proche de Marcel Proust qui, en 1912, amoureux de Colette, lui fit connaître son œuvre, ce dont elle le remercia bien qu’elle ne céda  nullement à ses avances. Au point que Marcel tenta un moment d’être leur médiateur, sans succès. Colette disait qu’on ne se donne pas par pitié mais par inclination et elle n’en avait aucune pour Louis de Robert qui fit chou blanc. Par la suite, Proust adressa des extraits de « La Recherche » à Colette. Elle jugea aussitôt ces textes comme considérables, avouant que personne n’avait rédigé des pages semblables sur l’inversion. Elle sut très vite qu’il avait écrit ce qu’elle n’aurait jamais pu écrire et qu’il était un écrivain essentiel. A son tour, elle lui envoya ses ouvrages et Proust lui répondit ceci à la suite de la réception de «  Mitsou ou comment l’esprit vient aux filles » en mai 1919. Ainsi un géant de la littérature s’adressait-il à l’une des grandes dames du siècle, ceci à l’aube d’un temps qui allait changer leur destin :

 

Madame,

J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n'est pas de tout cela, c'est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c'est le chef-d'œuvre du livre (j'entends de Mitsou car je n'ai pas encore lu En Camarades, j'ai de très mauvais yeux, je ne lis pas vite). Peut-être s'il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire que je ne me permettrais pas d'appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu'il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. Certes quant au restaurant (au prodigieux restaurant - auquel je compare avec un peu d'humiliation mes inférieurs innombrables restaurants des Swann que vous ne connaissez pas encore et qui paraîtront peu à peu) (au restaurant qui me fait aussi penser avec un peu de mélancolie à ce dîner que nous devions faire ensemble et qui, comme rien dans ma vie depuis ce moment-là, et déjà longtemps auparavant -- ne s'est réalisé), le lieutenant bleu parle d'un joli vin qui sent le café et la violette, c'est tellement dans le caractère et le langage du lieutenant bleu. (À ce restaurant comme j'aime le sommelier, les dédains rêveurs etc...) Mais pour Mitsou il y a dans sa lettre des choses qui me sembleraient pas trop "jolies" si je n'avais trouvé dès le début (comme vous n'est-ce pas?) que Mitsou est beaucoup plus intelligente que le lieutenant bleu, qu'elle est admirable, que son mauvais goût momentané en matière d'ameublement n'a aucune importance (je voudrais que vous vissiez mes "bronzes", il est vrai que je les ai simplement conservés, non choisis), et que du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la Grâce, répond exactement au titre: "Comment l'esprit vient aux filles." (...)

Marcel Proust

 

Proust et Colette s’apprécièrent sur le plan de l’écriture et peut-être parce qu'ils se savaient différents des autres. Ensemble ils aimaient la belle langue, celle qui évoque et séduit. Selon eux, le mot était une chose vivante, colorée, une traduction picturale dira Colette. Cependant pour Colette, l’écriture n’était pas essentielle, contrairement à Proust. Elle aimait trop la vie pour s’immoler dans la littérature et faire d’elle le seul culte à célébrer. Elle entendait aussi célébrer la vie, n’était-elle pas une jouisseuse éperdue ! Entre écrire et vivre, elle opta pour la vie, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire beaucoup et fort bien jusqu’à sa mort. Dans son âge mûr, elle sera saisie à son tour par la permanence du souvenir, par le retour au pays d’enfance, celui des émerveillements. J’ai aimé ce qui se contemple, se vit, se respire, écrira-t-elle. Comme Proust, elle réhabilitera les émotions natives. Au final, l’un et l’autre, à travers l’écriture, auront eu le privilège de vivre plusieurs vies, de nous les donner à partager. Finalement, Colette donnera raison à Proust : écrire est une maladie qui n’est pas sans rémission.

 

Et, contrairement à lui, mort en 1922 qui ne pourra pas juger de la place qu’elle occupera dans les lettres françaises, cette dernière, qui ne mourra qu’en 1954, réalisera ce qu’elle avait déjà pressenti : que Marcel Proust était peut-être le plus grand écrivain du XXe siècle. Elle aimera alors à l'évoquer dans ses cahiers, à le décrire au Ritz lors de leur dernière rencontre en 1920, alors qu’il était déjà au bord du tombeau, et en tracera un portrait poignant à l’instant où la nuit se fait aurore. C’est peut-être le plus beau que l’on ait jamais tracé de lui :

 

«  Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.

Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort. »

 

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Colette ou les voluptés joyeuses

 

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Marcel Proust et Colette
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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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