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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 07:45
Un peu plus bas vers la terre de Renaud Cerqueux

Renaud Cerqueux travaille aussi dans le monde de la bande dessinée et ses textes reflètent bien cette appartenance : son écriture est visuelle, très actuelle, elle décrit un monde en voie de décrépitude dans des scènes dignes de feuilles de BD.  

 

 

                                            Un peu plus bas vers la terre

                                              Renaud Cerqueux 

 

 

Stupéfiant ! On m’avait prévenu, ce recueil est stupéfiant, effectivement on y consomme pas mal de drogue mais surtout il dépeint de manière plutôt cynique une société, la nôtre, comme elle est déjà et comme elle le sera bientôt davantage, totalement déshumanisée, cynique, bassement pragmatique, superficielle, une société qui court tout droit à son échec comme les héros de ces nouvelles. « Dans ce monde, un compte en banque bien rempli est plus utile qu’un supplément d’âme ». Ces héros sont des hommes qui ont réussi mais qui, brusquement, rencontrent le grain de sable qui vient gripper la machine et les ramènent à leur plus prosaïque condition humaine. Les nouvelles sont très souvent construites sur un parallèle entre un homme brillant, doué et riche et un être fruste (singe, zombie) mais serein et apparemment heureux, un être proche de la nature qui ne s’est pas égaré dans des réflexions inutiles, un être un peu primitif, écologique, « un type un peu nerveux, animal, puissant, sans culture digne de ce nom mais qui avait réussi à percer… », un amant idéal pour une femme qui s’ennuie à l’ombre d’un homme trop occupé par des problèmes trop sérieux.

 

 

 

Eric, directeur commercial dans une entreprise de vente de bière à Brest, est pris au piège de la société de consommation, il doit toujours travailler plus pour satisfaire les envies de son épouse qui lui reproche d’être de moins en moins présent à la maison. Et, au travail, il est contraint par sa hiérarchie de pressuriser ses collaborateurs et amis pour atteindre les objectifs de l’entreprise. Il sent que sa vie lui échappe et qu’il mène une existence qu’il n’a jamais voulu avoir.

 

 

Hikari sait que la vie, qui lui reste à vivre, sera courte, il profite au mieux de l’argent qu’il a gagné en décontaminant le site de Fukushima et s’offre une jeune femme contactée sur un site Internet spécialisé. De cette relation éphémère pourrait naître un monstre comme il en naît souvent au zoo de Fukushima. Une nouvelle brève, intense, foudroyante comme un tsunami.

 

 

Jérôme, trader grassement enrichi, éprouve le besoin de faire une coupure pour retrouver une vraie vie d’homme au contact de la nature et de ses dangers. Après un séjour dans la jungle guyanaise, il comprend la puérilité humaine et comment l’exploiter pour son plus grand profit.

 

 

Haim, riche employé d’une grande entreprise de la City londonienne, renverse accidentellement un randonneur qui décède sur le coup. Il décide alors d’enterrer la victime, mais celle-ci n’est pas réellement morte, elle est, selon des spécialistes, zombifiée par son entremise. Il aurait le pouvoir de faire renaître les gens sous une forme docile et servile. Il pourrait ainsi s’adjoindre une véritable armée, curer l’humanité de tous les gens qui la polluent et instaurer une société plus humaine.

 

 

Un cadre, qui a réussi dans la finance, a épousé une femme pour sa beauté et a un enfant roi, la vie rêvée de toute bonne famille bourgeoise mais il doit faire face aux aléas de la vraie vie quand un grain de sable vient se coincer entre les rouages pourtant bien huilés de son existence.

 

 

Les textes de Renaud Cerqueux sont actuels, son écriture est rapide, nerveuse, il emploie un vocabulaire d’aujourd’hui, fait référence à des produits à la mode. On sent bien que l’auteur travaille aussi dans le monde de la bande dessinée, ses textes sont visuels. Il décrit un monde en prise directe avec les problèmes que les Français rencontrent aujourd’hui et les invite à réfléchir sur leur avenir en leur démontrant que les discours, qu’on leur assène depuis l’école, ont vécu et que même la vertu n’empêchera pas l’homme de rencontrer le vice dont il ne triomphera pas nécessairement. Il y a dans les nouvelles, qui composent ce recueil, comme une certaine fatalité, une forme de fuite en avant inéluctable qui pourrait être fatale à la gente humaine.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 09:01

1227875022_bonnefoy.gif            1923 - 2016

 

 

 

Yves Bonnefoy s'est éteint à Paris le 1er juillet. Poète de grande race, il était né à Tours d'un père ouvrier et d'une mère institutrice et vécut une enfance grisâtre qui ne sera éclairée que par la lumière de l'arrière-pays des Causses du Quercy et du Rouergue où il passait ses vacances d'été chez ses grands-parents maternels. Après des études de mathématiques et de philosophie, il s'oriente vers les lettres et les arts, la poésie bien sûr pour laquelle il a un don évident, mais également les mythes qui l'incitèrent à interroger des peintres tels que Pierro de la Francesca, Goya, Giacometti, de même qu'il traduira des oeuvres européennes comme celles de Shakespeare, Yeats ou Leopardi. Traducteur éminent de Shakespeare, l'une des phrases de celui-ci pourrait être mise en exergue de son oeuvre : Tu as rencontré ce qui meurt, et moi ce qui vient de naître. Longue méditation sur la mort et sur la finalité apparente de tout ce qui vit, l'oeuvre poétique de Bonnefoy n'est ni désespérée, ni pessimiste, comme le sont beaucoup de celles de nos jeunes poètes. Elle est, par ailleurs, l'une des moins narcissique qui soit, car toute entière tournée vers l'objet extérieur. Soucieux des innombrables perturbations que nous traversons, il avait la conviction que les poètes et les artistes ont une approche et une vision plus aiguë des crises civilisationnelles, d'où l'intérêt qu'il manisfestera pour les époques charnières et la crise de conscience vécue au XIXe siècle par un Baudelaire ou un Rimbaud. Par ailleurs, sachant que l'on ne peut discerner l'avenir sans se référer au passé, il sera toujours un témoin vigilant de notre époque agitée et négligente.

 

L'horizon intellectuel du poète sera celui d'une recherche incessante. Sa soif de l'éternel, de l'unité perdue, de ce qui peut-être n'existe pas mais qu'on ne renonce jamais à atteindre, constitue son acte d'écrire, celui d'un devenir que le poème met en mouvement. L'oeuvre d'Yves Bonnefoy, qui semble être un des rares poètes à susciter l'unanimité d'estime et d'admiration de ses contemporains, n'appartient à aucune école, à aucune chapelle littéraire. Elle s'approfondit au long d'un parcours d'une rigueur et d'une authenticité qu'il faut souligner. Ses textes - poésie, prose, essai - comportent une suite de moments comparables à des voyages, à des passages, à des traversées, où veillent un désir partagé entre le passé et le puissant attrait de l'avenir, le froid nocturne et la chaleur d'un feu nouveau, la dénonciation du leurre et la visée du but.

 

Son extrême exigence, quant à l'authenticité du monde second, détermine une série de mises en garde à l'encontre de ce qui pourrait nous en détourner ou en tenir lieu à bon compte. La dimension d'avenir et d'espérance est capitale. Si intense que soit le sentiment d'un monde perdu, Bonnefoy ne laisse pas prévaloir le regard rétrospectif ou la pensée négative. Il appartient à la poésie, selon lui, d'inventer un nouveau rapport au monde. Marquant ses distances vis-à-vis du christianisme, le poète n'en reste pas moins attaché à l'idée d'une transcendance. S'il cherche à ranimer ou re-centrer la parole, à recommencer une terre, à retrouver la présence, ce n'est jamais pour revenir à une ancienne plénitude, mais pour tenter de définir le monde second comme lieu d'une autre totalité, d'une unité différente, de façon à ce que la perte du monde premier puisse être réparée. Confier cette tâche au langage, à la poésie, est pour Bonnefoy poser le principe que le monde second a son fondement dans l'acte de parole, car il est le seul à pouvoir nommer les choses et en appeler à l'être dans la communication vivante avec autrui.

 

Imagine qu'un soir
La lumière s'attarde sur la terre,
Ouvrant ses mains d'orage et donatrices, dont
La paume est notre lieu et d'angoisse et d'espoir.
Imagine que la lumière soit victime
Pour le salut d'un lieu mortel et sous un dieu
Certes distant et noir. L'après-midi
A été pourpre et d'une trait simple. Imaginer
S'est déchiré dans le miroir, tournant vers nous
Sa face souriante d'argent clair.
Et nous avons vieilli un peu. Et le bonheur
A mûri ses fruits clairs en d'absentes ramures.
Est-ce là un pays plus proche, mon eau pure ?
Ces chemins que tu vas dans d'ingrates paroles
Vont-ils sur une rive à jamais ta demeure
"Au loin" prendre musique, " au soir " se dénouer ?

 

Rien n'est tenu pour acquis et les leurres - quels qu'ils soient - sont à dissiper. On le voit dans le texte de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1981 :

" Bien que je place au plus haut cette parole des grands poèmes qui entendent ne fonder sur rien sinon la pureté du désir et la fièvre de l'espérance, je sais que son questionnement n'est fructueux, que son enseignement n'a de sens, que s'ils s'affinent parmi les faits que l'historien a pu reconnaître, et avec des mots où se font entendre, par écho plus ou moins lointain, tout les acquis des sciences humaines (... ) Car on se soucie autant que jamais de littérature dans la nouvelle pensée, puisque c'est dans l'oeuvre de l'écrivain que la vie des mots, contrainte sinon déniée dans la pratique ordinaire, accède, le rêve aidant, à une liberté qui semble marcher à l'avant du monde."  

Ce qui lui donne à espérer dans la poésie, c'est une vie intense qui, par-delà les mots, s'ouvre aux choses, aux êtres, à l'horizon, " en somme - comme il le dit lui-même - toute une terre rendue soudain à sa soif.  De cette vocation moderne de la poésie, l'oeuvre de Bonnefoy est sans nul doute la plus engagée, la plus expressive. Avec lui le moi est tenu en éveil par le souci du monde. La nécessité absolue, selon lui, est la présence du monde et la présence au monde, ce monde reconquis sur l'abstraction et dégagé de celui  nocturne des rêves, si cher aux surréalistes, un monde qui doit être restauré par le langage. Pour ne point être rejoint par les chimères et le désespoir, ce lieu retrouvé ou instauré comme un nouveau rivage, ce lieu du monde ancré dans sa réalité est à initier par le narratif, c'est ce monde second vers lequel le poète fixe sa quête, loin de toute rêverie régressive et avec l'insistance d'une innocence naturelle. Nul passéisme donc, tant il est vrai que le monde ancien ne peut plus servir de refuge, mais une alliance avec ce lieu où, déjà, se précise une unité différente, se devine une existence nouvelle.


Bonnefoy n'en reste pas moins attaché à une idée de dépassement et, sans céder à l'appel du là-bas et de l'ailleurs, qui sous-tend une désertion de l'ici et, par conséquent, une séparation, une division avec le réel, il privilégie l'humble présence des choses qu'il nous faut accepter et aimer. Ainsi se doit-on d'assumer le hasard et la présence des autres. Pour ce faire, le poète se plaît à user de mots comme maison, pain, vin, terre, pierre, orage ; mots d'une communion simple, symboles d'une existence partagée, dégagée de la trame froide et distancée des concepts. L'incarnation, cet en-dehors du rêve, devient ainsi un bien proche et quotidien.

 

Aube, pourtant
Où des mondes s'attardent près des cimes.
Ils respirent, pressés l'un contre l'autre,
Ainsi des bêtes silencieuses.
Ils bougent, dans le froid.

 

Grâce à ces mots journaliers, la dualité de l'homme entre en apaisement : la paix, qui s'établit, laisse subsister l'écart entre les mondes et comme le souligne Jean Starobinski " l'opposition sans laquelle l'unité ne porterait pas sens". Nous sommes avec le poète dans la  phosphorescence de ce qui est. C'est là son offrande aurorale aux générations à venir.

 

(...)


Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite au lointain du chant qui s'est perdu
Comme si au-delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.
 

(...)


Il semble que tu connaisses les deux rives,
L'extrême joie et l'extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l'éternel.

 

 

Principaux titres de ses ouvrages chez Gallimard :

 

Du mouvement et de l'immobilité de Douve
Hier régnant désert
Pierre écrite
Dans le leurre du seuil

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 07:47
Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie d'Isabelle Prêtre

Toutes les mères de famille devraient s’empresser d’acheter le dernier ouvrage d’Isabelle Prêtre « 0nze leçons de philosophie pour réussir sa vie » et, après l’avoir lu elles-mêmes, l’offrir à leurs ados, prochainement en classes de première et de terminale, afin de leur donner à penser avec intelligence et sensibilité et les aider à former leur esprit à la réflexion et à la connaissance. Voilà le guide qu’il leur faut pour mieux analyser et mieux comprendre, parce que clair, précis, limpide, qu’ils dévoreront comme un roman, grâce à la pédagogie de l’auteur et son souci constant de ne jamais être docte, trop savante dans ses démonstrations et d’user de façon concrète et habile de cette maïeutique qui éveille les esprits.

 

 

D’autre part, Isabelle Prêtre, fille du chef d'orchestre Georges Prêtre, a le sens des formules qui frappent, que l’on retient, qui désencombrent le cerveau et vous rendent immédiatement les perspectives de la vie plus claires, les abstractions plus accessibles. Bientôt le lecteur comprendra pourquoi  penser, et penser juste, avec discernement, est une urgence pour envisager son avenir et s’avancer sur le chemin de la vérité. Car le but de la philosophie n’est-il pas de nous donner les moyens de réussir notre existence ? Ce parcours est celui d’une initiation, une descente dans les profondeurs de nous-même et, également, une invitation à davantage de sagesse, de tolérance, d’exigence, en quelque sorte une thérapie pour résoudre ses propres énigmes et mieux accepter l’autre, notre ami, notre frère, jusque dans ses contradictions. En effet, que serions-nous sans l’autre ?

 

 

Philosopher, n’est-ce pas l’art de se poser des questions et tenter d’y répondre ? Ce livre vous y encourage sans jamais être dogmatique. Isabelle Prêtre le souligne : «  Ne déléguez à personne le pouvoir de penser. » En proposant un terrain de réflexion ouvert, elle nous convie à nous engager sur le bonne voie : celle d’exercer notre liberté tant il est vrai – comme le soulignait Platon – que le savoir a le pouvoir de nous rendre libre. « Par la connaissance, je sors et du mal et de l’ignorance – le mal étant d’ailleurs la conséquence de l’ignorance » - insiste Isabelle Prêtre qui s’applique, à travers ses divers chapitres, à amplifier notre champ d'investigation et à initier la jeunesse à l'esprit de synthèse.

 

 

Son souci est d'inciter chacun de ses lecteurs à vivre mieux et à poser sur le monde un regard plus affûté, plus perspicace, sans oublier d’aborder la question de Dieu et de la foi et de réunir ainsi tous les possibles. En sa compagnie, nous nous approchons de la pensée des plus grands philosophes, nous comprenons comment et de quelle façon ils ont conduit leurs méditations, ce qui les a motivés, convaincus, ce qu’ils ont apporté à la pensée universelle, comment leurs lumières ont éclairé l’humanité. C'est un parcours merveilleux qu’elle nous propose de partager et qu’elle mène d’une plume avisée, jamais pesante, subtile, honnête, chaleureuse qui comble l’esprit et souvent console le cœur, ou du moins le rassure.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Isabelle Prêtre, philosophe, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 07:50
Le dieu du tourment de Hugo Ehrhard

Olivier Busnel est devenu un homme d’affaires odieux, pur produit d'une mondialisation complètement déshumanisée, intéressée par les seuls profits, mais aussi l’adulte qu’il ne pouvait qu’être après l’enfance qu’il a subie. Un roman puissant sur le pouvoir et son exercice dans le monde actuel.

 

 

Le dieu du tourment

Hugo Ehrhard (1977 - ….)

 

 

Dans ce texte, Hugo Ehrhard dresse le portrait bien peu flatteur d’un cadre supérieur possédant un pouvoir décisif dans la gestion de l’entreprise qui l’emploie et un pouvoir encore plus déterminant sur les gens qui travaillent dans cette entreprise. C’est à la fois le portrait d’un homme marqué à jamais par un événement dramatique qu’il a vécu durant son enfance et le portrait de très nombreux dirigeants qui se croient investis du sort de leur entreprise, prêts à tuer père et mère, collaborateurs et employés, pour assurer leur pouvoir, satisfaire leur égo et exercer leur raison d’être dans l’entreprise qu’ils dirigent.

 

Faisant fi de la plus élémentaire chronologie, Hugo Ehrhard raconte en vingt-huit scènes et autant de chapitres les étapes décisives de la vie d’Olivier Busnel, directeur ou PDG, il n’est pas très aisé de déterminer le niveau exact auquel il évolue, mais il est sûr qu’il gagne beaucoup d’argent, qu’il mène un train de vie à l’échelle de la mondialisation, qu’il possède un pouvoir pratiquement sans borne au sein de cette entreprise. Ces tranches de vie montrent un jeune homme débauché, fêtard, buveur, hâbleur, méprisant, imbu de sa personne qui séduit la fille qui semblait la moins encline à épouser cet être cynique et irrespectueux. Il grimpe rapidement les échelons de la hiérarchie, devient un personnage important, fréquente les palaces, les lieux de luxure, mais il ne trompe jamais sa femme, il ne le peut pas, il l’aime trop pour la tromper même si leur mariage est stérile, il ne veut pas prendre le risque de procréer. Il éprouve un blocage irréversible, il se contente de fuir dans l’ivrognerie la plus sordide qu’il aggrave avec la prise de drogues de toutes sortes. Il avait juré fidélité à sa  femme mais un soir, à l’autre bout du monde, une marchande de sexe l’a embarqué dans une aventure dont il n’a même pas gardé le souvenir. Il se sent le félon qui a rompu le pacte et un beau jour sa femme disparait, personne ne sait où elle est passée. La famille, les amis, les compagnons de beuverie s’interrogent, Olivier ne dit rien, il descend de plus en plus profondément dans la déchéance alcoolique et le lecteur devra attendre l’extrême fin du roman pour comprendre l’histoire réelle de ce couple mal assorti.

 

Comme je l’ai dit plus haut, il y a deux livres dans ce roman : l’histoire d’un gamin marqué à jamais par un fait divers hélas trop fréquent encore aujourd’hui et l’histoire d’un cadre supérieur qui n’arrive pas à oublier son histoire personnelle en dirigeant son entreprise. Olivier Busnel sait qu’il est marqué à vie et il en veut à la société avec laquelle il voudrait régler le compte qui l’a entraîné dans l’ornière. Il sait qu’il est abominable mais il est convaincu que ce n’est pas de sa faute. « … il ne restera rien d'autre de moi qu’une somme de mépris et de crainte. C’est logique, j’ai passé ma vie à me comporter comme un enculé, pardon, un idiot tyrannique. Dès que j’ai compris que la solution à n’importe quel problème était le cynisme. On vit dans un monde entièrement bâti autour de cette religion, un monde idéal pour un type aussi impatient que moi ».

 

On sent bien aussi à travers cette lecture la hargne d’Hugo Ehrhard à l’endroit de ceux qui profitent de la mondialisation, comme Olivier Busnel, dans le but d’instaurer un pouvoir quasi dictatorial au détriment de l’ensemble des populations, surtout des plus démunies. Busnel semble le parfait alibi pour dénoncer ces profiteurs cyniques sans foi ni vertu. « …on vit à l’époque de l’obscénité totale, n’importe qui jacte sur n’importe quoi, 24 heures sur 24, plus aucune autorité ne régule la parole de personne, et ces sujets restent tout de même tabous. Pas parce que la loi le punit, mais parce que personne n’est capable de les représenter. Même le gigantesque monstre de voyeurisme que nous sommes devenus refoule ces atrocités-là. Alors qu’elles existent…. »

 

Dans ce texte surpuissant, qu’il faut lire avec attention, les chapitres sont datés de 1986 à 2012 mais ne respectent en rien la chronologie, il vaut mieux suivre l’évolution de l’ivrognerie du héros pour se repérer dans le temps, Hugo Ehrhard laisse une large place aux angoisses, phobies, frayeurs de l’enfance qui hantent la vie des adultes jusqu’à les pousser vers les pires extrémités. « Moi, c’est plutôt ce que je connais qui me fait peur. Quand j’étais tout gamin, j’avais peur des zombies, des vampires. Des monstres, quoi. J’ai très vite compris que les monstres existent : ils sont parmi nous…. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Le dieu du tourment de Hugo Ehrhard
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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 09:23
Retour à la plage

Soleil au zénith. L’heure des vacances approche. Après la pluie, le soudain retour du beau temps a convaincu parents et enfants de descendre à la plage. Elle est là, déroulée sous leurs yeux, avec ses flaques de lumière, ses jeux d’ombre, son sable irradié de mille et un cristaux, ses coquillages échoués qui  forment comme un collier de nacre et invitent au farniente.

 

 

On a osé le maillot de bain malgré la pâleur de la peau, le seau et la pelle pour les premiers  châteaux de sable, on a avancé un pied timide et une cheville pour tâter de la température de l’eau, apporté  le goûter afin de rassasier les appétits de l’après-midi attisés par les heures au grand air. Les chiens s’ébattent eux aussi, courent à perdre haleine le long de la vague qui s’essouffle avec un petit bruit de bouche.

 

 

Tout est en place. Le décor du bel azur est planté. Rien ne manque. Même le parasol, même la tente miniature contre l’éventuel vent coulis, même la chaise pliante pour lire tout en dorant sur tranche. Il semble, en contemplant ce spectacle, que l’hiver, le printemps pluvieux se soient effacés, que l’été prend allégrement la relève comme si rien ne s’interposait … dans l’entre-temps. Celui-ci a la faculté de se remonter ou de se descendre, je parle du temps si malléable, au point d'être parfois imaginaire. C’était, voyons !-  il y a quelques jours, quelques mois, n’est-ce pas, l’hier grisailleux et déprimant ? Aujourd’hui, l’oubli est de rigueur car il fait bon, il fait doux et les paysages ont retrouvé leurs belles couleurs festives. On croit à nouveau à la douceur des choses. Tout s’efface de celles que l’on a tant de plaisir à reléguer dans le grenier de l’oubli.

 

 

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 07:49
Faisons un rêve...

 

J'ai fait un rêve un matin en voyant se lever le soleil sur la mer, un soleil beau comme le visage du bonheur ou de l'amour, le rêve d'une France enfin revenue de ses trop longs hivers, délivrée de ses tabous et de ses peurs, France chantée par ses poètes, pleurée par ses exilés, convoitée, célébrée, saluée aujourd'hui par les femmes et hommes politiques comme un pays où il fait bon vivre. Fini "l'hexagone", cette appellation froide et impersonnelle dans laquelle aucun Français ne se reconnaît et qui sollicite si peu l'imaginaire et l'allégresse, mais vive la France, petit pays par sa superficie mais grande nation par ses valeurs, ses combats, ses actions. Certes au cours de sa longue histoire, elle a tour à tour inspiré les plus grandes espérances et causé les plus amères désillusions. Sans doute, parce que malgré ses mérites, elle souffre d'une faiblesse : sa propension à se diviser, à s'auto - critiquer, à ne point trop s'aimer. Oui, aujourd'hui, comme hier, comme demain, faisons le rêve d'une France réconciliée avec elle-même, ayant, sous un ciel sans partage, remisé ses discordes, chassé ses démons, repris goût à son passé ; faisons le rêve d'une France animée par un projet, gagnée par un idéal, soulevée par une ferveur, emportée par une espérance.



La France si belle et diverse, c'est tout à la fois ses villages, ses paysages, sa cuisine, ses vins, le labeur de ses hommes, le savoir-faire de ses petites gens, le génie de ses artistes, de ses architectes, de ses maîtres d'oeuvre, l'audace de ses chefs et de ses héros. Si elle s'estompe parfois dans le coeur des princes qui la gouvernent, dans les moeurs, les cultes, les idées et les amours, il n'est pas question pour nous de l'embaumer et de la conduire au cimetière des beautés disparues. Mais de la faire renaître de sa froidure et de ses ombres comme le printemps de l'hiver, l'aube de la nuit, la flamme de la cendre  incandescente.



Nous ne pouvons ignorer qu'une salutaire pérennité est accordée aux nations dont les fils souhaitent la survie... Et nombre d'entre nous, laboureurs et bâtisseurs, cadres et ouvriers, célèbres et inconnus, le voulons et le pouvons. Alors faisons ce rêve d'une société réconciliée, d'une conscience d'appartenance partagée et vécue comme une valeur suprême. Pour avoir traversé tant de crépuscules, la France sait ce que signifie le renouveau, ce qu'est le lieu choisi pour faire halte et se reconnaître, car que serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier ? Oui, ce matin, faisons un rêve...

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 07:59
Tant et tant de chevaux de Luiz Ruffato

Un portait décapant, d’une violence inouïe, de la mégapole inhumaine qu’est devenue Sao Paolo, dans un texte aussi déstructuré que la société qui peuple cette ville.

 

 

Tant et tant de chevaux

Luiz Rufato (1961 - ….)

 

 

En entrant dans de ce livre, j’ai eu une drôle d’impression : celle de voir un documentaire sans commentaire, un documentaire filmé par une caméra embarquée dans un véhicule qui se baladerait dans une immense mégapole surpeuplée au point d’en être déshumanisée. Sao Paulo, 9 mai 2000, Luiz Ruffato lâche sur la feuille sa plume qui dévale la ville comme un bolide, dressant avec des mots-images des portraits d’une saisissante vérité, des portraits qui expriment la violence, la misère, l’horreur qui règnent sur la mégapole, des scènes atroces, cruelles, révoltantes,… des morceaux de vie d’individus représentatifs de cette masse grouillante, suante, ahanante à la recherche de quoi vivre, respirer, espérer encore un peu ou croulant sous une richesse mal acquise.

 

Dans une ambiance qui semble inspirée de « Pixotte », Luiz Ruffato propose aux lecteurs sa vision de Sao Paulo, la ville gigantesque, trop grande pour être encore humaine, trop vaste pour permettre à chacun de vivre dignement. Afin de rendre son témoignage plus crédible, il construit son texte comme la cité est érigée : de bric et de broc, de morceaux hétéroclites : textes sans ponctuation ni paragraphe, textes classiques, listes de mots, prose en vers, etc.…  Chaque chapitre d'une ou deux pages est différent du précédent et du suivant, chacun d'eux raconte un bout d’histoire, le plus souvent une tranche de misère.

 

Une expérience littéraire, une aventure dans un monde barbare, déliquescent, dégénéré, apocalyptique. Un cri d’alarme lancé à la face du monde pour dire qu’une ville se meurt, qu’un peuple est sur le point de disparaître, que l’humanité est en danger, qu’elle pourrait se désagréger comme le texte de Ruffato qui s’éparpille en morceaux incohérents, épars, incapables de former un document correctement formaté. Une performance littéraire, des images saisissantes :

 

 « …

Je l’ai dit  le crâne est un sacré bonhomme

L’autre jour le crâne a été bloqué à l’entrée de la favela

La police militaire faisait une descente

Lui a demandé de présenter ses papiers

L’emmerde il n’avait même pas sa carte d’identité

La police lui a ordonné de se coucher sur le sol dégueu

La figure dans la rigole qui sert d’égout

Ensuite ils l’ont jeté dans le fourgon et ont disparu

Dans cette sao paulo immense

Ils l’ont tabassé torturé

Mis en piteux état lui le crâne

Maintenant je vais à la baraque prendre mon glock chez le crâne

… »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 07:40
"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme Picon

En recevant ce livre, j’avoue avoir eu, devant les 600 pages qui attendaient ma lecture, un bref mouvement de recul. Allais-je me lancer dans cette énième biographie chargée, comme les précédentes, de nous mettre en relation plus intime avec l’écrivain qu’avec nous-même, tant notre mémoire cède trop souvent aux voluptés de l’oubli, contrairement à celle des biographes. C’est donc prudemment que j’ai tâté le terrain, m’aventurant avec réticence dans « Marcel Proust, une vie à s’écrire » et séduite d’emblée, je l’avoue, par le savoir-faire de Jérôme Picon qui appréhende Proust selon un angle inédit, celui où il devient en quelque sorte son propre analyste, méthode qui a achevé de réduire à néant mes a priori. Le support de son travail n’étant autre que la correspondance de l’écrivain qui, jour après jour, nous met en contact avec les multiples facettes des personnalités diverses qui sommeillaient en lui et ont donné corps à son œuvre ( le seul corps que Proust ait pleinement occupé ) comme une suite de naissances successives. Certes, sa correspondance n’avait pas été sans nourrir ses prédécesseurs, mais Picon en fait le canevas exclusif de sa longue et pénétrante étude que le titre s'emploie à invoquer : le roman proustien ne fait en définitif que re -écrire l’existence de l’auteur. Si bien qu'un autre titre aurait pu également le définir : « A la recherche du moi perdu ». Ou encore : « A la recherche des moi (s) multiples ».

 

 

Proust ne met-il pas un peu de lui-même en chacun de ses personnages ? Et le lire, n’est-ce pas l’entendre se parler, mieux, le surprendre à s’écrire ? Il semble que le jeune homme d'abord, puis l’adulte se sont essentiellement consacrés à saisir l’être dans les diverses phases de son évolution, à scruter le mystère profond qu’inspire notre nature obscure, incertaine et insatisfaite. S’appuyant sur les témoignages quasi quotidiens des lettres, brouillons et notes, certains encore inédits, Picon est parvenu à réussir le tour de force de nous rendre l’écrivain dans l’instantané de la création littéraire, le mouvement de vie qui l’anime et l’a incité à préférer le fictif au réel parce que la transposition a ceci de supérieur, elle s’inscrit dans une démarche artistique et intemporelle. Ce que l’on découvre, dans cet ouvrage, est un homme aux prises avec les innombrables complexités de l'individu et, en premier lieu, les siennes.

 

 

Dès le début, on sait que l’on entre non dans une confession mais dans une quête, une longue suite d’expériences qui aboutira à la révélation ultime : l’œuvre est plus importante que la vie, bien que la vie ne cesse de l’alimenter. Toute œuvre d’art se doit de puiser en elle-même ses lois et sa raison ; n’est-il pas évident que la littérature est la plus complète expression de la vie ? Ce long monologue – certaines lettres n’ayant pas de destinataire, Proust parait s’écrire à lui-même – est une évidente immersion en soi qui structure le roman en gestation, l’abreuve et l’édifie, et constitue une revanche sur trop d’années passées à se disperser. En quelque sorte, Marcel Proust se déconstruit pour construire son livre et utilise les matériaux de cette déconstruction à bon escient, appréhendant l’autre moi au fond de lui-même et cédant à la tentation de peindre en l’autre ce qui, en lui, l’inquiète et l’interroge.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 07:54
L'or de Blaise Cendrars

Dans ce court roman, Blaise Cendrars raconte la malédiction qui s’est abattue sur son compatriote suisse Johann August Suter après qu’un de ses employés a découvert de l’or en creusant les fondations d’une scierie sur son immense domaine.

 

 

                                                                L’or

                                     Blaise Cendrars (1887 – 1961)

 

 

Sous la plume de Blaise Cendrars, « L’or » c’est l’histoire d’une malédiction, celle infligée à son compatriote Johann August Suter émigré en Californie où il a construit une immense fortune, totalement détruite par la découverte sur ses terres, en janvier 1848, des premières pépites d’or de Californie. « La merveilleuse histoire du Général Johann August Suter » comme il a sous-titré cette biographie, écrite sous forme d'un roman d’aventure, d’une épopée dans l’Ouest américain, pourrait figurer aux côtés des nouvelles écrites au début du siècle dernier par Jack London et publiées dans le fameux recueil « La ruée vers l’or ». Jack London est probablement né sur un des terrains revendiqués, tout au long de sa vieillesse, par Johann Suter. L’or semble avoir relié les deux personnages mais ce n’est pas étonnant puisque London est né à San Francisco quelques années avant que Suter décède, seulement quelques années après qu’il a quitté la Californie pour la côte Est.

 

Johann August Suter, issu d’une famille de la bourgeoisie industrieuse et commerçante suisse de la région bâloise, fait de mauvaises affaires, plaque tout, famille et créanciers, pour partir à la découverte de l’Amérique où il ne sera pas poursuivi. Il entreprend  d’abord un long périple à pieds par la Franche-Comté et la Bourgogne avant de rejoindre Paris par le coche. Il ne s’y arrête pas longtemps, file vers Le Havre où il embarque pour New-York. Une fois arrivé, il exerce mille métiers et connait mille misères, sans compter qu’il trempe dans autant de carambouilles pour autant de misères. Il comprend  bientôt  que l’avenir est à l’Ouest, s’installe un premier temps dans le Missouri où il écoute attentivement ceux qui en reviennent et comprend tout aussi vite qu’au-delà des grandes montagnes il y a un pays à conquérir. C’est alors qu’il entreprend une nouvelle expédition vers Vancouver d’où il gagne Honolulu, puis les Aléoutiennes, et enfin San Francisco qui n’est alors qu’une minuscule bourgade.

 

Arrivé sur sa terre promise, il travaille très fort, se hasarde beaucoup, et tente de nombreuses innovations en commerçant avec les Russes, les Chinois et ceux qui traversent le Pacifique, il a même l’idée de faire venir des Canaques à la place des Noirs qui coûtent trop chers à importer d’Afrique en Californie. Son sens politique avisé lui permet d’éviter les embûches des guerres entre les Espagnols et les Américains et d’obtenir des territoires importants en rendant service au pouvoir local dans la lutte contre les Indiens. Il construit ainsi un immense empire où il implante des fermes et des établissements pour la transformation de ses productions. Vers le milieu du XIXe siècle, il est devenu l’un des premiers géants de l‘économie américaine avant qu’apparaissent ceux de l’automobile, du pétrole, etc… Il est à la tête d’un énorme trust qui intègre la filière agricole de la production au négoce. Il possède la quasi-totalité de la Haute Californie.

 

Mais ce bel empire va s’effondrer irrémédiablement quand un de ses forgerons, James Marshall, découvre des pépites d’or en creusant les fondations d’une scierie. Les ouvriers vont déserter, un flot énorme de chercheurs d’or va déferler sur ses territoires, volant tout, cassant tout, emportant tout… Il se relève, rechute, conteste, devient quasiment fou, espérant toujours justice pour  ce dont il a été spolié, soit la quasi-totalité de l’emprise foncière de la ville de San Francisco.

 

Ce livre, c’est l’origine de la ruée vers l’or, l’histoire de la naissance de l’Etat de Californie, de la fondation de San Francisco, l’épopée extraordinaire d’un pauvre Suisse failli mais surtout l’histoire d’une malédiction, de la malédiction de l’or qui rend fou aussi bien le vieux Suter, qui croit posséder une part de tout l’or trouvé ou à trouver en Californie, que son forgeron qui voit de l’or partout depuis qu’il a ramassé les premières pépites. Cendrars est allé au-delà de l’épopée, la folie le hantait, il l’a trouvée dans cette aventure où il a inséré une forme de morale : la fortune mal acquise rend malade et condamne ceux qui en profitent.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 08:05

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Aujourd'hui un film sort en salles avec, dans le rôle de l'écrivain aventurier, Raphaël Personnaz et, derrière la caméra, la cinéaste Safy Nabbou. Je pense que le film mérite d'être vu comme le livre mérite infiniment d'être lu. Retour à la nature dans ce qu'elle a de plus authentique et de plus exigeant.

 

Les lecteurs potentiels qui ne peuvent se passer d'une ambiance et d'un environnement urbain se sentiront sans doute quelque peu dépaysés en pénétrant dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson, ce journal d'un Robinson volontaire qui, à la veille de ses quarante ans et après moults aventures vécues à travers le monde, ressentit l'appel de la forêt et le désir de vivre six mois loin des hommes, afin de prendre la mesure de lui-même et de s'assurer qu'il pouvait trouver en lui matière à subsister.

 

" Habiter joyeusement des clairières sauvages vaut mieux que de dépérir en ville". La profession de foi est ainsi déclinée dès les premières pages. Et qu'emporte-t-il notre écrivain pour cette traversée du désert intérieur, à la pointe du cap des Cèdres, sur les rives du lac Baïkal : des livres ( 67 au total ), des cigares et de la vodka ? " Le reste, écrit-il, l'espace, le silence et la solitude, était déjà là ". "Dans ce désert - ajoute-t-il - je me suis inventé une vie sobre et belle, j'ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples. J'ai regardé les jours passer, face au lac et à la forêt. J'ai coupé du bois, pêché mon dîner, beaucoup lu, marché dans les montagnes et bu de la vodka, à la fenêtre. La cabane était un poste d'observation idéal pour capter les tressaillements de la nature. J'ai connu l'hiver et le printemps, le bonheur et le désespoir et, finalement, la paix." Le début de la sagesse, en quelque sorte, mais une sagesse chèrement acquise, car " si la liberté existe toujours, il faut en payer le prix" - affirmait, non sans raison, Henry de Montherlant. Une sagesse qui exigera beaucoup de Sylvain Tesson, non seulement de la force mentale mais des efforts physiques et de la résistance, afin de venir à bout de 24 semaines loin de tout, dans un environnement peu clément aux êtres aussi civilisés que lui." Vivre seul entre quatre murs de bois - avoue-t-il - rend modeste ". Et c'est en effet un sentiment de modestie que dispense, dans un premier temps, cette existence qui a le mérite de vous réduire à vos seules frontières intimes. Comme le petit prince sur sa planète, Sylvain va devenir l'ami des mésanges - " car l'ermite s'interdit toute brutalité à l'égard de son environnement. C'est le syndrome de saint François d'Assise. Le saint parle à ses frères oiseaux, Bouddha caresse l'éléphant enragé, saint Séraphin de Sarov les ours bruns, et Rousseau cherche consolation dans l'herborisation ". Alors qu'un monde obsédé par l'image, comme le nôtre, se refuse à goûter "aux mystérieuses émanations de la vie". L'ermite, étant seul face à la nature, demeure fatalement l'unique contemplateur du réel et "porte le fardeau de la représentation du monde, de sa révélation au regard humain". A travers ces lignes, l'auteur nous rend compte d'un voyage qui est d'abord et avant tout une traversée de soi-même, un pèlerinage au coeur de ses doutes et de ses aspirations qui condamne à ne se nourrir que de sa propre substance. Si l'homme civil veut que les autres soient contents de lui, le solitaire est forcé de l'être de lui-même, sinon sa vie est insupportable. D'où cette astreinte au devoir de vertu. Plutôt que de vouloir agir sur le monde, laisser le monde agir sur vous. Renversement des perspectives et des diktats de la vie sociétale. En s'isolant dans une cabane à mille lieux de toute habitation, on disparaît obligatoirement des écrans de contrôle, on s'efface dans le murmure du vent, de la prière ou des livres.

 

Mais ce n'est pas tant d'abnégation que Sylvain Tesson a besoin. Il n'est pas un moine qui aurait mis ses pas dans ceux de saint Antoine ou de saint Pacôme. Non, l'ermite des taïgas qu'il s'est voulu pour six longs mois est davantage un forestier qui veille à se tenir aux antipodes des renoncements. Si le mystique tente de disparaître du monde, l'homme des bois, amoureux de la vie sauvage, veut se réconcilier avec lui. Il a le goût de la beauté, de l'ordre des choses et, à l'occasion, de la vodka.

"Les voyageurs pressés ont besoin de changement. Ils ne trouvent pas suffisant le spectacle d'une tache de soleil sur un talus sablonneux. Leur place est dans un train, devant la télévision, mais pas dans une cabane. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal, suffocation devant la beauté, est le seul danger qui menace l'ermite".

J'aime ces notations avec lesquelles l'écrivain-voyageur rythme son récit, ses coups de griffe, ses enthousiasmes, ses mélancolies, ses fulgurances qu'il dispense de son écriture de poète : " Le soir, je fais du pain. Je pétris longtemps la pâte". Cette simplicité des mots pour exprimer les gestes les plus humbles sonne comme une cloche de monastère dans le silence des mots qu'il nous plaît d'expérimenter parfois.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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