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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 08:33

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Avec sa tête de baroudeur, sa cigarette vissée aux lèvres, Frédéric-Louis Sauser, né en septembre 1887, devenu Blaise Cendrars en poésie, allait magnifier son existence de façon telle qu'elle deviendra une symphonie étonnante où le vécu et l'imaginé seront indissociables l'un de l'autre. Cendrars inventera tout : sa famille, ses voyages, son enfance, si bien qu'il faut prendre cet affabulateur, créateur de mythe, tel qu'il s'est rêvé, car là se trouve sa part la meilleure. Tout jeune, il préférait les frasques et les dissipations à l'école. Bientôt, l'aventure vagabonde et les livres vont ouvrir à son imagination des perspectives enthousiasmantes. Il est vrai qu'il aime s'étonner et étonner, vivant en constante rupture avec la vie ordinaire. Impensable de le voir entre quatre murs noircir du papier. Ce poète-là a également ... des semelles de vent. De ceux de sa génération, il sera le plus libre et le plus libre dans sa façon d'écrire. Avec lui, la poésie prend le large, de préférence par train. Ce sont, en effet, les trains qui le séduisent, des trains comme le Transsibérien qui traversent  les pays perdus. Il ira en Arménie, en Chine, en Perse, se perdra dans la toundra sibérienne alors qu'il n'est encore qu'un jeune homme et semble avoir déjà vécu plusieurs vies.

A New-York, en 1912, il est un vagabond exténué et s'apprête à  vivre un éblouissement mystique qu'il relatera dans l'un de ses plus beaux poèmes " Pâques à New-York ". En 1914, il s'engage dans ce qui sera la future Légion étrangère et part sur le front. Blessé, il sera amputé d'un bras et rédigera "La main coupée", ce qui ne l'empêchera nullement de pratiquer le sport et de piloter des voitures rapides. Avec Cendrars, la vie ne s'envisage jamais qu'avec excès.

 

De 1917 à 1923, il travaille à la fameuse Anthologie de la poésie nègre et avec Abel Gance au film "La roue", car il se passionne pour le 7e Art, les éclairages, les ralentis et accélérés de la pellicule, l'accompagnement musical et le jeu des acteurs et, comme d'habitude, gagne de l'argent et s'empresse à le perdre, pris de court par les univers requin.

 

Après une longue vie, il meurt en janviers 1961, où il aura tout vu, tout envisagé et tout écrit, il se retire à Villefranche-sur-Mer, collaborant à des revues en véritable franc-tireur des lettres françaises. Affamé du monde, homme d'action, poète orpailleur, il reste l'image parfaite de l'homme libre, précurseur et découvreur, délimitant avec sa plume un nouveau continent aussi étrange que fascinant, peuplé d'une humanité humiliée dont il se sentait proche et qui était prête à le suivre ailleurs.

 

Son entrée dans la Pléiade n'étonnera pas ses nombreux admirateurs. Poète des immigrants et des malchanceux, des prostituées et des vagabonds, usant pour cela d'un langage inemployé avant lui, construit à partir de matériaux bruts, sans nonchalance, ni attendrissement, cet aventurier nous convie à son odyssée à la fois baroque, tragique et mystique, en errant émerveillé qui pressent de prochaines  apocalypses et se range toujours aux côtés des gueux, des larrons et des va-nu-pieds.

 

En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez de sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur, tour à tour, brûlait comme le temple d'Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.

(...)

 

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches ...

(...)

 

Puis tout à coup, les pigeons du Saint Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements d'albatros.

(...)

 

Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe.
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s'ouvrait comme un brasier.

 

( Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France )

 

Blaise Cendrars - La Pléiade - Gallimard   2 volumes - 

 

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         Blaise Cendrars peint par Modigliani

 

 

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 07:37
La promesse de l'aube de Romain Gary

En écrivant « La promesse de l’aube », l’écrivain Romain Gary, deux fois prix Goncourt, offre à sa mère le plus vibrant des hommages, un portrait bouleversant d’une femme hors du commun qui, dès la naissance de son unique enfant, en fît le centre de son existence, l’objet de ses ambitions, un univers à lui seul qu’elle contribuera  à bâtir afin qu’il devienne l’homme exceptionnel dont elle rêvait, le seul être auquel elle dédiait son ambition, son exaltation, sa foi :

« Quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passai d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement. »

 

Après la Pologne où ils résidèrent quelques années, la mère et son fils vinrent habiter Nice, dans cette France à laquelle Mina vouait une sorte d’admiration enfantine et touchante, le plus beau pays du monde, selon elle, celui qui avait conservé le goût de ses valeurs. A cette époque, Mina confectionnait des chapeaux mais avait eu le tort de se faire passer pour une succursale de Paul Poiret, le grand couturier parisien, un rêve de plus qui allait lui coûter sa réputation : « Elle n’eut aucune peine à confondre ses détracteurs, mais la honte, le chagrin, l’indignation comme toujours chez elle, prirent une forme violemment agressive. »

Il est vrai que Mina n’est pas femme à se laisser abattre. Elle se remet de cette mésaventure, crée un salon de couture et, bientôt, la riche clientèle de la ville vient s’habiller chez elle. Les fruits de cette soudaine prospérité vont lui permettre d’offrir à son fils une gouvernante française, d’élégants costumes de velours et  des leçons de maintien, tant elle rêve que son enfant ait un destin hors du commun, ce dont elle ne doute pas un instant. Malheureusement, celui-ci ne parvient jusqu’alors qu’à gagner le championnat de ping-pong en 1932 …

 

Désormais, mère et fils vivent dans cette plaisante station balnéaire de la côte d’azur où Roman  Kacew poursuit ses études au lycée, tandis que Mina tente de vendre les objets précieux qu’elle a rapportés de Russie. Finalement, elle travaille pour une agence, fait du porte à porte et tente encore et toujours de gagner sa vie afin que son fils ne puisse avoir honte de sa condition. Mère courage s’il en est, elle n’a d’autre horizon que celui d’un destin exceptionnel pour Roman : « Ma mère venait s’asseoir en face de moi, le visage fatigué, les yeux traqués, me regardait longuement, avec une admiration et une fierté  sans limites, puis se levait, prenait ma tête entre ses mains, comme pour mieux voir chaque détail de mon visage, et me disait : « Tu seras ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. »

Son baccalauréat en poche, Roman Kacew s’oriente vers des études de droit et commence à rédiger des textes, à noircir des cahiers, tant sa mère se persuade qu’il sera un Tolstoï ou un Victor Hugo. Tant qu’à faire, Mina ne lésine jamais sur la qualité et surtout le prestige. « Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à vivre à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens, de justice et de compassion. »

 

Tandis que le fils s'applique à composer un chef-d’œuvre immortel, sa mère exerce tous les métiers pour assurer le quotidien, lit les lignes de la main, change leur appartement en pension animale, assure la gérance d’un immeuble et agit comme une intermédiaire dans des ventes de terrain. Car elle ne flanche jamais. Son rêve la tient debout comme la déesse d’un imaginaire qui ne fait jamais la différence entre est et sera.

En 1933, Roman s’inscrit à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Ses examens passés, il est incorporé à Salon-de-Provence le 4 novembre 1938 pour y faire son service militaire avec l’espoir d'obtenir un rang convenable de sous-officier de l’armée de l’air. Hélas ! il est collé pour le simple motif qu’il est naturalisé depuis moins de dix ans et sort simple caporal.

« J’ai toujours regretté, depuis, qu’à défaut du général de Gaulle, le commandement de l’armée française ne fût pas confié à ma mère. Je crois que l’état-major de la percée de Sedan eût trouvé là à qui parler. Elle avait au plus haut point le sens de l’offensive, et ce don très rare d’inculquer son énergie et son esprit d’initiative à ceux-là mêmes qui en étaient dépourvus. »

 

A Bordeaux, où il est transféré, Kacew devient instructeur de navigation sur Potez-540 et nommé sergent. Mais la guerre est déclarée et le succès foudroyant de l’offensive allemande place soudain la France défaite sous la protection du maréchal Pétain et du général Weygand. A Bordeaux, où il se trouve alors, le jeune homme décide de rejoindre l’Angleterre et de Gaulle. Par téléphone, il annonce son départ à sa mère qui, dans un sanglot, s’écrie : «  On les aura ! »  « Ce dernier cri bête du courage humain le plus élémentaire, le plus naïf, est entré dans mon cœur et y est demeuré à tout jamais. – il est mon cœur. »

Cette guerre va être longue, difficile, des cinquante aviateurs que Kacew fréquente sur les aéroports, trois seulement assisteront à l’armistice. Heureusement, pour conserver le moral, le jeune aviateur reçoit de sa mère des lettres fréquentes qui le rassurent sur sa santé et sa vitalité alors que lui-même est atteint en 1941 s’une typhoïde compliquée d’hémorragies intestinales dont il guérit par miracle, l’armée ayant déjà organisé ses funérailles. « Ses premières lettres m’étaient parvenues peu après mon arrivée en Angleterre. Elles étaient acheminées clandestinement par la Suisse, d’où une amie de ma mère me les réexpédiait régulièrement. Aucune n’était datée. Jusqu’à mon retour à Nice, trois ans et six mois plus tard, j’ai été soutenu ainsi par un souffle et une volonté plus grande que la mienne et ce cordon ombilical communiquait à mon sang la vaillance d’un cœur trempé mieux que celui qui m’animait. »

Ainsi cette mère, se sachant atteinte d’un cancer inguérissable, a-t-elle imaginé de rédiger, à l’intention de son fils, ces deux-cent-cinquante lettres qui n’avaient d’autre but que de soutenir le moral, d’insuffler courage et confiance à son dieu vivant, alors qu’elle était morte depuis trois années déjà. En refermant ce livre de mémoire, on ne peut douter un instant que cet amour fut le feu secret qui ne cessa de nourrir et d’animer le destin flamboyant de l’écrivain Romain Gary.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 09:14
Les lilas de Bellême de Céline Posson-Girouard

Voilà un livre qui vient à la plume comme l’émotion au cœur, rédigé  tel un aveu, une promesse, un remords,  une délivrance, un livre dont les phrases jaillissent ainsi  qu’une lave brûlante, un chagrin inconsolé, une révélation qui reconstruit un passé bousculé par la douleur.

 

Céline Posson-Girouard nous offre un émouvant ouvrage parce qu’il fait fi de toute prétention et va là où le souvenir est encore à vif, lié à un amour inconsolable, celui de la disparition d’une mère. Ainsi, à travers ces lignes, nous raconte-t-elle ce que fut cette aventure affective, ce duo permanent qui passait du rire aux larmes, du quotidien à l’imaginé, de la réalité aux rêveries partagées.

 

Cette mère n’était pourtant pas facile, femme au caractère trempé, parfois rude, voix haute et autorité assumée face à cette petite fille aimante et soumise, toujours prête à se plier aux exigences maternelles. C’est un matriarcat qui règne dans cette vaste demeure entourée d’un jardin ludique et d’arbres centenaires. Voici donc cette sonate à quatre mains où chaque variation trouve et amplifie son écho. Petite fille pelotonnée dans le calme et le confort de la demeure familiale dont les longs couloirs conduisent aux salons et aux chambres, Céline tisse son actualité de nombreux rêves et de visions enchanteresses. D'autant qu'il y a le jardin, ce lieu qui vous offre toutes les évasions, les fleurs à brassées, les parfums enivrants. Mère et fille aiment jardiner comme le fera Colette avec Sido. «  Nous étions assises toi et moi sur le banc au fond du jardin, sous les lilas. Nous prenions racine dans l’enchantement câlin où s’évaporent leurs parfums subtils, persistants. »

 

Une enfance muette, nous dit l’auteure, une enfance qui emmagasine l’essentiel, la simple beauté des choses, l’amour d’un père et d’une mère, une intimité permanente avec la nature, la résonance avec  la musique et la littérature qui façonnent  peu à peu les goûts. Mais une certaine forme de révolte va se produire lors des années scolaires. Arlette va devenir Céline et traverser son mai 68 où tout sera passagèrement remis en question. «  En classe de seconde, nous nous imaginions toutes devenir des écrivains et nous cherchions des pseudonymes ! J’osais même changer d’identité en reniant le prénom que tu m’avais donné, maman. »

 

Proustienne depuis sa jeunesse, ce fut en compagnie de sa mère que Céline se rendit pour la première fois à Illiers-Combray et que, depuis lors, infusa en elle l’admiration  qu’elle n’a cessé de vouer à cet immense écrivain dont elle souligne que c’est grâce à lui qu’elle a mieux compris la force inouïe et initiatrice du lien maternel. «  Je dois donc à ma mère d’approfondir « A la recherche du temps perdu » depuis l’adolescence. En cherchant à comprendre le sens de cet amour filial chez Proust, j’ai mieux compris le mien. »
 

Les années passent, Céline se consacre à des études de lettres, se marie, devient mère à son tour, son père adoré meurt, la vie poursuit son cours inexorable, soudain sa mère tombe gravement malade, paralysée et privée de la parole, clouée sur son lit à jamais. Ces passages sont les plus beaux du livre, une progressive décantation vers l’amour donné « dans le mystère du pur échange » :

 

« Nous n’avions plus besoin de parole. La bouche de nos cœurs s’ouvrait à l’éternité, dans cet instant d’amour intense. Nos âmes se touchaient dans un élan rapide, total, tourné vers le ciel. »

 

Ultime épreuve sera la vente de la maison qu’aucun des trois enfants n’est en mesure de conserver. Pour avoir connu cela, je comprends d’autant mieux Céline Posson-Girouard qui voit, comme je l’ai vu, se dénouer les liens tissés avec la demeure et son parc, s’évanouir  les mystères de l’enfance, se rompre les secrets espérés et désirés, s’effacer les images qui ont fondé  immuablement notre imaginaire. « Accoudée à la fenêtre de la chambre, je contemplais pour la dernière fois ce  jardin que je devais quitter. Je tentais d’imprimer en moi le plan géométrique de ses allées de sable blond. Celle du milieu ouvrait deux côtés symétriques mais tellement différents par les plantations que je pouvais nommer comme Proust, « Le côté de Guermantes » et « Le côté de Méséglise ».

 

Voilà un hommage vibrant à une enfance heureuse, protégée et épanouie, tissée  jour après jour dans la simplicité d’une existence rurale emplie de poésie et de mystère, une  histoire de femme qui a placé au premier plan, comme le fera Proust et Romain Gary,  l’image inaltérable de la mère.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Editions Absolues  (Collection Léa)  

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 12:21
La littérature a-t-elle un avenir aujourd'hui ?

Si la poésie est quasi en voie de disparition en cette seconde décade du XXIe siècle, qu'en est-il de la littérature ? Quelle place tient-elle encore dans notre culture et, à la lumière de son passé, qu'en est-il de son avenir ?


La raison d'être de la littérature est d'exprimer l'homme, ses rêves, ses aspirations, sa réalité tout entière. Aussi est-elle au premier chef un témoignage. De La chanson de Roland à Alain Robbe-Grillet elle n'a cessé de témoigner de la grandeur et de l'absurdité des choses, de la fidélité à l'engagement et du désarroi de la culpabilité. Elle est en elle-même un fait vivant, mouvant, remuant et cette vitalité, qui l'anime, n'a d'autre cause que la validité qu'ont les idées à exercer dans les livres une forme de radioactivité. Cela tient également aux auteurs qui ont eu pour objectif d'imprimer à leurs écrits leur force de persuasion et le rayonnement spirituel de leur temps. Ce sont ceux que Maurice Barrès nomme les bienfaiteurs. Sans leur contribution, la pensée et l'art ne bénéficieraient pas du même éclat et notre civilisation du même retentissement. Que serait, en effet, la poésie française sans Villon et Baudelaire, la pensée moderne sans Descartes ? Il y a, d'une part, les hommes et autour d'eux, une époque qu'ils inspirent ou subissent ; d'autre part, les lieux d'influences : les chambres des dames, les cours d'amour, les étapes de pèlerinage, la maison des princes, les champs de bataille, les salons, les cafés, les académies. Et, par-dessus, l'esprit du siècle, s'il est grand. La Renaissance fera Ronsard, le XVIIe Racine, Molière et Bossuet, le XVIIIe Voltaire et Diderot, le XIXe les Romantiques, le XXe Valéry, Proust, Camus et le XXIe ?


Entre ces créateurs et ces créatures, à la fois miroir de la vie, tableau de l'esprit et histoire des hommes, la littérature est à elle seule un monde dans sa pluralité, sa longue coulée ininterrompue. Mais à quel prix ? Rappelons-nous l'autorité, les superstitions, l'injustice, l'esprit de revanche, la routine, la police des moeurs qui n'ont cessé de l'opprimer et de ralentir sa progression. Rutebeuf était un gueux aux pieds nus, Villon se lamentait au fond d'un cachot, Montaigne et Rabelais étaient contraints à des précautions pour ne pas avoir maille à partir avec la Sorbonne et l'Inquisition. Tel est, de siècle en siècle, le prix du talent et la foi en ses idées qui peuvent, de par leur audace ou leur modernité, heurter momentanément l'opinion publique pour la raison qu'ils la devancent dans ses voeux et l’ébranlent dans ses assises.


De nos jours, la critique aime à parler de crise et elle n'a pas tort. Il est évident que le monde l'est en permanence. Et la littérature ne peut y échapper, dans la mesure où elle est l'une des fleurs de la conscience humaine. Au point que le roman s'interroge aujourd'hui sur ses moyens et sur ses fins et que le mélange des genres crée une confusion regrettable, du simple fait que les auteurs se réclament d'une sincérité et d'une vérité qu'ils se refusent à reconnaître dans d'autres miroirs que les leurs. Ici on emprunte au poète, là au philosophe, ailleurs à l'homme de cinéma, voire au peintre abstrait. Le théâtre, lui-même, se cherche entre le film et la tragédie, le travail de laboratoire et le grand jeu populaire, tandis que la critique, au-delà de l'appréciation des formes, tente de définir la nature du langage et les catégories permanentes de l'esprit humain.


Heureusement une crise ne signifie pas nécessairement un appauvrissement... Même si la littérature doit traverser une période de défaveur et le roman céder une part de sa place, le fait littéraire perdure. Lui qui est l'instrument de conservation et d'accroissement par excellence du capital humain. N'est-ce pas un nouvel homme qui prend lentement conscience de lui-même et, ce, au prix d'une inévitable mutation et de réels traumatismes. Car à la crise politique s'est jointe une crise morale : les bouleversements de la logique et des mathématiques n'ont-ils pas suggéré une autre idée de la raison ; ceux de la psychologie et de la psychanalyse une autre idée de la conscience, ceux des sciences physiques et des techniques une autre idée de la puissance ? Enfin le travail des explorateurs a précisé à l'homme sa place sur l'échiquier du monde et celui des grands humanistes une idée plus complète et plus riche de sa diversité ethnique. Dans n'importe quel pays, désormais, un écrivain sait ce qu'il doit à Shakespeare et Montaigne, Goethe et Pascal, Nietzsche et Dostoiëvski, Poe et Faulkner, Cervantès et Dante dans sa formation personnelle, le jeu de ses influences et l'écho qu'il entend donner à son oeuvre.


Si la littérature se refuse à tomber dans les pièges de la sous-culture et du néant, si elle garde la foi en sa vocation de tenir le juste équilibre entre les extrêmes, le rêve et le réel, le chimérique et le possible, équilibre certes provisoire, mais qu'elle a su conserver à travers tant d'épreuves, d'échecs et de fractures, l'espoir demeure qu'elle maintienne sa permanence dans le temps, tout en accompagnant l'esprit dans sa marche et l'homme dans son inquiétude.

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 08:59
Virginia Woolf peinte par Roger Fry

Virginia Woolf peinte par Roger Fry

Les oeuvres romanesques de Virginia Woolf ont fait leur entrée dans la Pléiade, consécration suprême pour l'un des grands écrivains britanniques du XXe siècle, hommage aux variations impressionnistes d'une plume qui se plaisait en une alternance savamment dosée de transparence et d'opacité. Femme douée d'hypersensibilité, Virginia Woolf passait sans transition de la dépression la plus totale à l'exaltation la plus vive, demeurant dans son imaginaire en un halo de songes et de réminiscences très proustiennes comme elle l'exprime dans "Vers le phare" ( 1927 ), évocation d'une petite fille perdue au beau milieu " de cette spacieuse cathédrale " qu'est l'enfance. Elle n'en sortira jamais, captive en permanence du flux et reflux de sa vie intérieure, "ces moments d'être" - précisait-elle en un style délié et ondoyant qui savait si bien dire l'essence des choses, les inflexions de l'âme, les détresses de l'esprit et les caprices du monde.

 

Née en 1882 dans une famille recomposée et érudite, entourée de livres, tout la prédisposait à la littérature à laquelle son père, éminent critique et lecteur assidu, l'entraînera très vite. Sa première épouse n'était autre que la fille de William Thackeray, l'auteur des "Mémoires de Barry Lyndon". Ainsi  Virginia croisera-t-elle, dès son jeune âge, des personnalités comme Henry James à qui elle sera redevable de la technique narrative dite "le courant de conscience" et de quelques autres sommités de l'époque.

 

Peu après le décès de son père en 1904, elle s'installe à Bloomsbury, un quartier bohême londonien où, chaque jeudi, elle recevra quelques-uns des artistes les plus prometteurs, dont le romancier E.M. Forster, le biographe Lytton Strachey, les peintres Roger Fry et Duncan Grant et l'auteur Léonard Woolf qu'elle épousera sans l'aimer pour autant. Tous deux formeront le "Bloomsbury Group", cénacle et foyer d'incubation des arts avant la Grande Guerre avec un côté anti-conformiste affirmé et volontiers hippie avant l'heure. La promiscuité s'y prêtant, les liaisons homosexuelles se multiplieront auxquelles Virginia cédera, ayant connu de nombreuses amitiés féminines dont certaines se transformeront en amour, ce sera le cas avec Katherine Mansfield et Vita Sackville-West qui lui inspireront l'une et l'autre la biographie imaginaire d'Orlando ( 1928 ), créature androgyne et baroque à la croisée des genres.

 

Son mari sera pour elle un père plus qu'un amant, père tyrannique l'accusera-t-elle à tort, car cet homme, ayant renoncé à sa propre carrière littéraire qui s'annonçait prometteuse, se consacrera entièrement à elle, devenant son infirmier, son aide-soignant et lui évitant probablement l'internement. Ensemble, ils lanceront en 1917 l'une des plus fécondes aventures éditoriales de la première moitié du XXe siècle : la Hogarth Press qui publiera des auteurs comme Freud, Eliot, Rilke et quelques autres de même pointure, sans oublier Virginia évidemment.

 

En tant qu'écrivain, elle sera à l'aise dans tous les registres : critique, biographie, lettre, roman, autobiographie, récit, servi par un style fantasque qui sait épouser  les prismes de couleur et se livrer sans retenue à la poésie comme à la fiction, aux descriptions de la nature comme aux aveux intimes. Ainsi couche-t-elle sur le papier, et selon son inspiration et les circonstances, les perfidies humaines et les vérités profondes, cédant tantôt aux désespoirs les plus fous, tantôt aux éblouissements les plus enfantins, avec cette grâce d'écriture qui n'appartient qu'à elle. Sa sensibilité vibrante et sa fragilité assumée lui permettront d'illuminer ses pages de la magie de l'illusion comme l'exprime le titre de l'un de ses ouvrages "La traversée des apparences" ( 1915 ). En définitive, il ne se passe presque rien dans ses livres, l'action est reléguée au second plan au bénéfice des monologues intérieurs, des rêveries précieuses, des réflexions sur le quotidien, le vain, l'inutile, qui tout à coup s'octroient une importance troublante. Si Virginia Woolf a retenu l'insignifiance des choses, c'est qu'elle la considérait comme signifiante de la condition humaine.

 

Chez elle l'écriture était une résurrection, une tentative d'exister et de se perpétuer au-delà de soi. Cet univers étonnamment désincarné évoque l'aquarelle où se promèneraient, à peine visibles, des personnages évanescents, en apesanteur dans un monde qui seul fixe le trait. Dès son adolescence, Virginia se sentira à l'étroit dans une société édouardienne où le rôle des femmes était encore mal défini. C'est ce qui fera d'elle une féministe confirmée qui ne se privera pas de venger son sexe comprimé par les mâles victoriens. Ainsi en sera-t-il dans "Une chambre à soi" ( 1929 ) et "Trois Guinées" ( 1938 ) qui, sans constituer l'essentiel de son oeuvre, lui a mérité la quasi béatification de la part des mouvements féministes.

 

Mais ne la réduisons pas à cela, l'essentiel de sa production romanesque ne met en avant aucune thèse particulière. Ce qui la singularise n'est-ce pas davantage sa féminité étrange, l'imprégnation du mystère qu'elle dégage et la puissance de ses évocations poétiques ? Plus que féministe, elle est intensément féminine et jamais plus que dans ses livres où l'on sent si bien se dessiner les frontières qui séparent les hommes des femmes. L'idée d'être incomprise, tout ensemble futile, subjective et délaissée baigne la plupart de ses oeuvres. Il y a chez elle une délectation morose, mais comment en serait-il autrement de la part d'une femme qui n'a cessé de monologuer avec la mort depuis sa jeunesse ! Cette mort qu'elle rejoindra volontairement le 28 mars 1941 à l'âge de 59 ans. Elle qui avait goûté à l'ivresse et à la folie se savait parvenue au terme de son voyage terrestre et s'accordait l'ultime liberté de choisir son moment et son heure pour quitter le monde des apparences pour l'autre. Lestée de lourdes pierres, elle se laissera glisser dans l'onde glacée d'un cours d'eau, afin de se dissoudre dans l'élément liquide, elle qui avait écrit dans son ultime ouvrage "Entre les actes" ( 1941 ) cette phrase prémonitoire : "Puisse l'eau me recouvrir". Ainsi disparaissait physiquement pour mieux renaître littérairement cette femme-enfant que Marguerite Yourcenar, autre grande dame des lettres, décrivait ainsi : "Un pâle visage de jeune Parque à peine vieillie, mais délicieusement marquée des signes de la pensée et de la lassitude".

 

Oeuvres romanesques de Virginia Woolf - Gallimard/La Pléiade - 2 volumes 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Virginia Woolf et son père

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 08:31
Le grand Coeur de Jean-Christophe Rufin

Voilà un livre que l’on quitte à regret tant l’auteur a su rendre vivante la personnalité de l’argentier Jacques Cœur et nous immerger dans une époque assez mal connue, allant  de la fin de la guerre de Cent ans au tout début de la Renaissance. Un roman mené de main de maître pour nous décrire un temps marqué par les rudes  épreuves d’une guerre interminable et  les sacrifices et obligations qu’il fallût assumer pour redresser une France moribonde. Charles VII, le roi au triste visage, eut assez de clairvoyance et de finesse d’esprit pour la remettre en selle et se choisir un argentier fort talentueux qui allait ouvrir le commerce sur l’Orient et l’Europe et préfigurer ce que l’importation de la richesses pouvait représenter à l’avenir. Certes, l’homme était ambitieux et se fit monnayeur, dans un premier temps, afin d’échapper à sa condition modeste et, par la suite, eut à « cœur » de réorganiser l’économie d’un pays en gagnant la confiance royale et en  créant un réseau commercial d’une ampleur incroyable.

 

«  J’ai voulu qu’on le suive dans ce livre avec son ingénuité d’enfant, ses désirs d’adolescent, ses choix d’adulte, ses doutes et ses erreurs. Il faut partir pour ce voyage sans emporter de bagages, en lui faisant confiance. Nous ne savons pas ce qu’est le Moyen-Âge. Lui non plus. Il va le comprendre en y vivant, et nous, en le regardant vivre » écrit l’auteur dans sa postface.

 

Au long de ces pages, on vit à l’heure d’une France en pleine restructuration, pansant ses plaies encore vives, affichant son ambition et sa résolution pour reprendre sa place durement écornée par les Anglais. Ainsi plongeons-nous dans cette époque charnière où tout est à reconstruire et à réinventer, d’où l’intérêt de l’ouvrage dont le narratif est tout ensemble concis et flamboyant.

 

« J’avançais et de nouveaux trésors apparaissaient puis cédaient la place à d’autres encore, dans quelques directions que j’aille. Toutes les richesses de la terre étaient rassemblées là, tirées des forêts de Sibérie comme des déserts d’Afrique. Le savoir-faire des artisans de Damas était représenté comme l’habileté des tisserands flamands ; les épices qui mûrissent dans les tiédeurs orientales voisinaient avec les merveilles du sol, minerais, gemmes, fossiles. Le centre du monde état là. Et il n’était pas acquis par la conquête ou le pillage mais par l’échange, la liberté des hommes et le talent de leur industrie. »

 

Ainsi voyageons-nous avec Jacques Cœur sur les routes qu’il a initiées pour le commerce, cela sous une forme de mémoire que Jean-Christophe Rufin érige comme un tombeau romanesque à cet aventurier qui a consacré son talent à renflouer les finances de la France sans oublier d’assurer les siennes. L’auteur s’accorde néanmoins quelques fantaisies en évoquant les amours qu’il aurait eus avec la belle Agnès Sorel, qu’il connût et  protégeât mais qui était néanmoins la maîtresse attitrée du roi. Les passages sur leur supposée  union sont d’ailleurs les moins convaincants et les moins réussis. Mais le livre est, par ailleurs, si bien conduit, rédigé d’une plume si éloquente et  descriptive que l’on suit ce Jacques Cœur à travers un parcours unique et picaresque et selon une fresque à laquelle se mêlent  intimité, nostalgie et tendresse.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Jacques Coeur

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 07:38
Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque

Puisque tes jours ne t'ont laissé
Qu'un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu'on ne tende la couche
Où ton coeur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys que courbe un vent amer,
- Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l'homme est semblable

Aux illusions de la mer.

 

 

Paul-Jean Toulet (1867 - 1920) fut le chef de file du mouvement fantaisiste qui, dans les années 1900- 1910, tentait de bousculer les anciennes normes établies par les symbolistes et d'édifier un univers de détachement et d'enjouement qui baignait dans une mélancolie élégiaque dissipée par le sourire. Mais qui était-il ce jeune homme qui faisait une si forte impression sur ses amis ? Par sa mère, il appartenait à la famille de Charlotte Corday, par son père il descendait d'une lignée de béarnais et de créoles établis à l'île Maurice vers laquelle, ses études achevées, il s'empressera d'aller passer trois années, afin de s'imprégner de ces parfums exotiques dont il raffolait. Revenu à Paris, il se lie d'amitié avec Debussy, Toulouse-Lautrec et Giraudoux, puis repart pour l'Indochine où sa dépendance à l'opium ne fera que s'aggraver. Sa santé n'est pas bonne et pour cause : il est noctambule et abuse de l'alcool et de la drogue. En 1912, il se retire à Guétary, au coeur du pays basque, où il mourra d'une hémorragie cérébrale huit ans plus tard.

 


Ses poèmes ne seront édités qu'après sa mort : Les contrerimes et Les vers inédits. Ceux-ci, peu nombreux, ont apporté une forme nouvelle, savante et précieuse, à la fois forte et flexible dont Toulet joue avec un art consommé. Les coloris sont lumineux, le rythme envoûtant, surprenant, crispé, les jeux de rimes souvent frivoles, parfois sévères, se chargent de fixer l'esprit sur la netteté d'une impression ou d'un sentiment. C'est la conjonction d'une sensation fugitive, d'un regard sur le temps perdu, d'une pensée sur l'existence et la fragilité des choses. L'amour n'y est jamais passion, à peine libertinage, plus souvent pur badinage. La mort, elle-même, devient une réalité familière dont le goût est inséparable de l'amour. Nous sommes aux antipodes de l'aventure spirituelle des Fleurs du mal de Baudelaire, du spleen, des ivresses, de la révolte et du recours à l'au-delà. Cette poésie exprime un dilettantisme désabusé, un dandysme qui se décline en un subtil mélange d'exotisme nonchalant, de tendresse et d'impertinence et " d'un humour allant parfois jusqu'au plaisir de la mystification".

 


Toi qu'empourprait l'âtre d'hiver
       Comme une rouge nue
Où déjà te dessinait nue
       L'arôme de ta chair ;
Ni vous, dont l'image ancienne
      Captive encore mon coeur,
Ile voilée, ombres en fleurs,
       Nuit océanienne ;
Non plus ton parfum, violier
       Sans la main qui t'arrose,
Ne valent la brûlante rose
       Que midi fait plier.


 

Il est agréable de voyager parmi ces courts poèmes d'une remarquable concision, d'une harmonie savante, d'un tour finement ironique. Le refus des facilités y est visible, de même que la volonté de ne pas être dupe, de ne point céder à la démesure ou au sentimentalisme outrancier. Valéry, lui aussi, se méfiait des transports " qui transportent mal". L'influence de Toulet fut néanmoins modeste, faute d'avoir été publié plus tôt, aussi n'a-t-il pas fait école. Mais, sans lui, quelque chose manquerait à l'univers poétique de notre temps.

 


D'une amitié passionnée
Vous me parlez encor,
Azur, aérien décor,
Montagne Pyrénée,

Où me trompa si tendrement
Cette ardente ingénue
Qui mentait, fût-ce toute nue,
Sans rougir seulement.

Au lieu que toi, sublime enceinte, 
Tu es couleur du temps:
Neige en Mars; roses du printemps.

Août, sombre hyacinthe
 

 

Autres articles consacrés à la poésie et aux poètes :

 

Le coeur révélé

 

La poésie, quel avenir ?

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie ( suite )

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie

 

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière

 

Marie Noël ou la traversée de la nuit

 

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

Milosz ou l'entrée dans le silence

 

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

 

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

 

 

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Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque

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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 08:25
Romain Gary de Dominique Bona

 

 

Une biographie qui vous emporte dès les premières pages pour deux raisons : tout d’abord parce que le personnage est passionnant, viril, improbable, il a traversé la vie comme un météorite ;  par ailleurs, qui mieux que Dominique Bona pouvait nous rendre tellement vivante,  présente,  cette personnalité hors du commun qui a su mêler la folie et la raison, le  talent et l’improvisation. Romain Gary, c’est tout en un : un homme qui  a assumé ses passions et un écrivain qui a fait en sorte de les conserver. Et comme sa vie fut  menée  au pas de charge, il fallait une plume alerte pour  la mettre en mots,  après que le héros ait su la mettre en actes. D’ailleurs Dominique Bona ne s’est pas cachée pour avouer dans son bel ouvrage  « Mes vies secrètes »,  après la lecture de "Les promesses de l'aube", combien sa rencontre avec Gary avait été violente et définitive : «  La foudre est tombée sur moi. Je n’avais encore rien lu de son auteur. Mais ce premier Gary a été une révélation. Dès le premier chapitre, j’ai été transportée, envoûtée : vocabulaire de la passion. Je ne sais trop comment le dire pour être fidèle à ce moment, dont l’intensité ne s’est jamais reproduite – au moins dans un livre. Et j’ai presque honte de l’avouer, tant cette déclaration me paraît exaltée, impudique, de l’ordre du secret et de la confession. Mais elle est pourtant vraie: Gary a changé ma vie. C’était une voix de basse, une voix d’homme qui racontait cette histoire. Loin du style policé, raffiné, volontiers savant des écrivains français, elle ressemblait à celles que j’avais entendues dans mon enfance: voix de conteur, puissante et caressante, chargée d’expérience et de mystère, elle me semblait ne parler qu’à moi seule. »


C’est avec un brio incroyable que cette excellente biographe nous décrit les grandes heures, le grand galop de la vie militaire, puis diplomatique et enfin littéraire de Romain Gary, soulignant les moments marquants et les étincelles d’un parcours hors du commun. Gaulliste de la première heure, Gary a toujours eu un comportement viril, sans faiblesse vis-à-vis des hommes et des événements. Marié une première fois avec une femme intelligente qui sut garder son indépendance, il tomba amoureux plus tard d’une fée-enfant dont la fragilité sut attendrir son cuir rugueux et qui, un an avant lui aura la même fin tragique. Ainsi leurs destins seront-ils scellés dans la fulgurance et liés dans une actualité qu’ils ne cessèrent d’animer avec un indiscutable talent : elle dans un souci de révolte, lui dans un souci de dépassement. En effet, Gary ne fut jamais en confiance qu’au feu de l’action.

 

Ses débuts sont déjà prometteurs. Le Russe Romain Kacew publie dès juin 1945 « Education européenne » qui obtiendra le Grand prix des Critiques et met déjà en perspective son avenir d’écrivain avant même celui de diplomate et juste après celui d’aviateur dans les Forces françaises libres, soldat de De Gaulle. On ne peut passer sous silence, à ce moment même de la vie de Gary, les lettres que sa mère Nina lui écrivit en « les ornant de toutes les parures de son imagination », alors que la mort l’avait déjà ensevelie dans son silence nocturne, afin qu’il conserve l’espoir de la retrouver à son retour. Il racontera cet amour fou d’une mère qui avait tout misé sur son unique enfant dans « Les promesses de l’aube », l’un de ses plus beaux romans avec « Les racines du ciel », un titre à faire pâlir d’envie tous les romanciers.

 

L’Amérique des années 50 le subjugue. Mais ce sera un parcours du combattant sur un chemin semé d’embûches et de chausse-trappes où il s’agit surtout de briller, ce que Gary réussit fort bien avec son physique de Tartare, ses yeux bleus et sa voix grave, d'autant qu'il n’est jamais plus à l'aise que dans les improvisations, seul face à un public. Oui, il sait séduire. Avec sa femme d’origine anglaise Lesley, qui écrit admirablement et reçoit tout aussi admirablement, ils offrent à la France une tribune respectable. C'est à cette époque brillante de sa vie que « Les racines du ciel » seront couronnées par le Goncourt (1956), ouvrage qui ne fera pas l’unanimité de la critique.

 

Sous les feux de Los Angelès, il rencontre  bientôt son grand amour, la délicate Jean Seberg mariée à François Moreuil et déjà célèbre des deux côtés de l’Atlantique. C’est un coup de foudre de part et d’autre, époque où la jeune actrice tourne dans la douleur la Jeanne d’Arc de Preminger, une Jeanne de 19 ans terrorisée par son mentor. Lesley saura s’effacer avec une rare élégance lorsqu’elle apprendra que Jean attend un bébé et que Gary tient à l’épouser. A son tour, l’écrivain sera attiré par le 7e Art mais ce n’est pas ce que l’on retiendra de lui. Son film « Les oiseaux vont mourir au Pérou » sera un four aux Etats-Unis et bien accueilli qu’en Suède et en Allemagne où il ne sera jugé ni porno, ni hard. A 57 ans, auteur de 15 romans, Gary est un écrivain à vocation cosmopolite qui voyage beaucoup pour ne pas se figer dans la pose d’un vétéran. Jean a repris sa liberté et mit au monde une petite fille mort-née. Un désarroi immense s’est abattu sur elle. Si elle revient rue du Bac, ce lieu n’est plus pour elle qu’une escale où elle reprend un semblant de force. Tous deux fuient à leur façon leur rêve désenchanté. Jean se suicidera le 8 septembre 1979, alors que Gary joue avec son neveu à qui perd gagne avec le roman « La vie devant soi » publié sous le nom d’Emile Ajar, un roman burlesque  et sombre qui obtiendra le prix Goncourt et signe, avec une franche désinvolture, le plus grand canular du monde littéraire français. Gary aura si bien manoeuvré que l'on ne découvrira le véritable auteur, lui bien entendu, qu’une fois qu'il aura quitté la scène en se tirant une balle de revolver dans la bouche et assuré dans un bref message déposé sur son bureau : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Ainsi, aura-t-il mené son destin en homme qui se plaisait à l'organiser et à le gérer mais également ... en écrivain incendié de songes.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry         

Deux soeurs

Berthe Morisot, le femme en noir 

Mes vies secrètes

 

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Gary et Jean Seberg

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 08:35
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade

 

 

 

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique. En faisant entrer dans la Pléiade l'auteur de ce roman unique, les éditions Gallimard nous rappellent que les féeries de l'amour ne doivent en aucun cas disparaître,  d'autant que dans  "le monde d'avant"  le Grand Meaulnes  s'était acquis une imposante descendance.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.
 

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

 

 

 

 

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
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Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:14
Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique

 

Alors que l'on disait la culture française en perte d'influence de par le monde, le prix Nobel qui a été, attribué, il y a de cela quelques années, à un écrivain magnifique Jean-Marie Gustave Le Clézio, rend à la littérature de notre pays ses lettres de noblesse. Un auteur à lire d'urgence.
 

 

"Longtemps je restais là à regarder le mot étrange, sans comprendre, à moitié caché dans les hautes herbes, entre les feuilles de laurier-sauce. C’était un mot qui vous emportait loin en arrière, dans un autre temps, dans un autre monde, comme un nom de pays qui n’existerait pas."
 

 

Ecrivain solitaire et méditatif, timide et peu bavard, Jean-Marie Gustave Le Clézio rejoint les aspirations d'une époque au moment où celle-ci s'interroge sur le tragique de sa condition et découvre la sagesse des peuples anciens, plus proches de la nature et peut-être d'une certaine vérité. Face à la page blanche, cet écrivain solaire, dont l'écriture constitue l'aventure par excellence avoue : " Ecrire, c'est comme l'amour, c'est fait de souffrance, de complaisance, d'insatisfaction et de désir."
 


Ecologiste avant l'heure, préoccupé du sort de la planète et des multiples héritages de l'humanité, il dit encore : " J'ai cru longtemps que les mots pouvaient enclencher une sorte de frénésie ou de danse, puis je me suis aperçu que cette exaltation était plus grande quand elle était intériorisée. "
 


Ce marcheur, arpenteur de déserts, curieux et inquiet du monde, a voyagé sur tous les continents et passe aujourd'hui sa vie entre le Nouveau-Mexique, Nice et sa maison dans la baie de Douarnenez. Mais son inspiration se nourrit principalement de la fréquentation assidue des civilisations anciennes et de ses longs séjours auprès des peuples oubliés. En 1970, il s'immergera durant 4 années au milieu des Emberas, dans la forêt tropicale, à Panama. Il en sortira métamorphosé au point d'écrire :

 

Cette expérience a changé toute ma vie, mes idées sur le monde et sur l'art, ma façon d'être avec les autres, de marcher, de manger, d'aimer, de dormir, jusqu'à mes rêves ".

 

 

Né le 30 avril 1940 à Nice, Le Clézio fait une entrée remarquée en littérature en obtenant le prix Renaudot avec son premier roman Le procès-verbal. Il avait alors 23 ans et venait d'achever des études de lettres et d'anglais et préparait un doctorat d'histoire. Dans cet ouvrage, il traduisait déjà le malaise d'une époque urbaine saisie par le vertige de la consommation. Mais après cette oeuvre proche du Nouveau Roman, le jeune le Clézio s'émancipe et trouve sa propre voie, dénonçant à travers ses ouvrages ultérieurs, les déviations d'une société matérialiste qui s'éloigne de ses valeurs essentielles. Ce seront Le déluge (1966) Terra Amata (1967), Les Géants (1973). Avec ce dernier ouvrage, il met un terme à sa période noire et inaugure une époque plus apaisée. Désert (1980) raconte l'histoire des hommes bleus d'une plume incandescente et les nombreux voyages, qu'il entreprend alors, ne vont plus cesser de l'inspirer. Il y aura ainsi Le chercheur d'or (1985) et Voyage à Rodrigues (1986), deux récits qui retracent la quête d'un grand-père entre les îles Maurice et Rodrigues, romans animés d'un grand souffle que j'ai particulièrement appréciés.

 


Dès sa jeunesse, il a considéré la littérature comme sa première exigence et écrira dans L'extase matérielle : " La beauté de la vie, l'énergie de la vie ne sont pas de l'esprit mais de la matière". Aujourd'hui à 68 ans, auteur d'une cinquantaine de livres et d'innombrables articles, l'Académie Nobel l'a salué " comme l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle au-delà et en dessous de la civilisation régnante".

 

Son père étant anglais et sa mère française, il est bilingue mais écrit en français, peut-être par opposition à la colonisation par les Anglais de l'île Maurice où émigrèrent jadis ses ancêtres bretons.

 


Pour moi qui suis îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite".



Dans la plupart de ses ouvrages, il dit avoir accès à la réalité uniquement par le langage qui contient tout. Par ailleurs, l'écrivain s'attache à une réflexion sur la relation entre langage, vérité et réalité. Mais il reste méfiant envers ce qui ressemblerait à un système de pensée. C'est, par vocation, un éclectique qui préfère se référer à une  mosaïque de pensées qu'à un système quelconque. Intéressé par les mythologies, il est aussi un homme du voyage, un nomade, ainsi que pourrait l'être un Oedipe moderne. Il s'est libéré progressivement de l'angoisse du monde contemporain par une sorte d'exil permanent, celui d'un chevalier qui le conçoit comme l'acte métaphysique de la conquête du monde. Sa complexité, la magie de son verbe, sa quête sincère de l'homme en ce qu'il a d'authentique et de meilleur en ont fait un écrivain original, un magnifique ciseleur de mots, dont la question fondamentale, celle qui sous-tend toute son oeuvre pourrait se résumer ainsi : comment penser la diversité et la mondialité sans rompre l'unité et rester au service de l'homme ?
 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
 

 

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Jean-Marie Le Clézio à ses débuts.

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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