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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 09:57
24 heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig

 

C’est à la vitesse de la lumière que Stefan Zweig nous raconte les 24 heures de la vie d’une femme. On plonge dans l’histoire comme aspirés par la vivacité des phrases qui nous saisissent et nous emportent en une suite ininterrompue qui nous laisse essoufflés et abasourdis lors des ultimes mots et du dernier point. Mais sommes-nous dans un roman ou dans un film ? L’écrivain parvient à faire défiler dans notre imaginaire une telle suite d’images que l’on a vraiment l’impression d’entrer non seulement dans les décors extérieurs mais dans l’intimité des expressions, des gestes (le jeu de mains longuement décrit de l’un des personnage: « ces mains admirables, nerveuses et souples … ») et d’accéder pleinement aux divers sentiments éprouvés par les deux héros, Mme C. et l’autre, celui dont on ne saura jamais ni le prénom, ni le nom : « Je n’oublierai jamais la reconnaissance passionnée, d’abord humble, puis peu à peu s’illuminant, avec laquelle cet inconnu, cet homme perdu, m’écoutait ; je n’oublierai jamais la façon dont il buvait mes paroles lorsque je lui promis de l’aider ; et soudain il allongea ses deux mains au-dessus de la table pour saisir les miennes avec un geste pour moi inoubliable, comme d’adoration et de promesse sacrée. »

 

Qui sont-ils ? L’une observe, jolie femme d’une cinquantaine d’années, veuve qui a complètement renoncé à la vie et poursuit la sienne avec autant d’austérité que de sagesse et, l’autre, un jeune homme solitaire, qui joue. Tandis que cette femme guette et s’inquiète, le jeune homme met sa vie … en jeu dans les casinos. Curieusement l’action est réduite à sa plus simple expression, ce sont les sentiments, les sensations, ces choses intimes et secrètes qui occupent tout l’espace et nous font cavaler à leur suite dans des paysages intimes où l’émotion est omniprésente. Si bien que le récit de ces 24 heures, ce court moment dans une existence quelle qu’elle soit, prend une dimension considérable et ne nous lâche pas une seconde tant le texte est vif et ardent, au point qu’il est impossible de quitter ce livre avant de savoir où ces deux êtres nous mènent. Le roman idéal en quelque sorte, savamment conduit et orchestré. Un petit chef-d’œuvre de savoir-faire et de grâce littéraire. Un ouvrage que tout jeune auteur devrait lire avant de se jeter dans l’écriture de son premier roman car, ici, tout est formulé à la perfection : le déroulé et l’évolution du narratif, la qualité fluide du style, l’imagerie des scènes qui semblent composées par un maître photographe, enfin cette souplesse de l’action, ce questionnement qu’elle induit, cette justesse dans les propos, le choix précis du vocabulaire où chaque mot entraîne le suivant de façon inexorable. La phrase n’hésite jamais, elle s’emballe, se cabre, se courbe, s’enlace, elle est magnifique de précision, elle dit l’attente, le soupçon, l’inquiétude, le doute, la surprise ; elle coule de sa source à son estuaire en un flux agité et rapide comme le cœur qui déborde, se perd et se laisse submerger par une ultime vague.

 

Je ne vous dévoilerai certes rien de plus de cette histoire qui se situe sur la Riviéra durant les années 1900, dans les décors d’un grand hôtel et d’un casino. Un événement va s’y produire qui met le narrateur en présence d’une femme auquel cet événement rappelle un moment de sa propre existence, moment qui l’a marquée à jamais et dont elle éprouve le besoin de se délivrer auprès d’une oreille bienveillante, celle du narrateur bien entendu. N’en doutons pas, nous venons d’entrer dans l’arène  pour des joutes à fleurets mouchetés, d'une audace et d'une élégance pathétiques.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Stefan Zweig

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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 07:52
La Rinascente d'Edmée de Xhavée

Je l’avoue, j’ai refermé ce livre avec nostalgie, tant l’auteur sait nous rendre proche les personnages de ses huit nouvelles écrites d’une plume délicate et précise, avec l’œil aiguisé de quelqu’un qui connait bien le cœur humain, particulièrement celui des femmes, et nous emmène à sa suite dans des pans d’existence qui tour à tour se parent d’incertitudes, de refoulements, de surprises, de nostalgie ou de rancœur. Chacun de ces courts textes est un roman à lui seul, une vie en raccourci saisie sur le vif avec un suspense qui accélère habilement notre lecture. Tous ont leurs perspectives, leurs mystères, leurs inquiétudes, tous nous dévoilent des secrets inattendus, des caractères forts ou fragiles, des ambitions refoulées ou affirmées, des tensions soudaines, d’autant que le charme de l’écriture contribue à créer mieux qu’un décor, une atmosphère.

 

Edmée de Xhavée a une jolie plume, elle sait attacher de l’importance à de menus détails qui confèrent à ses nouvelles un indiscutable envoûtement. Les objets, qu’elle pose ici et là, ont bien entendu une âme et sont décrits de façon subtile afin de mieux situer l’action et les personnages, à les arrimer dans une actualité, à les environner de manière à ce que le livre devienne également un tableau, que le lecteur voit surgir des images qui se placent à la fois dans le mouvement et dans le temps.

 

Chacun aura sa préférence pour l’un ou l’autre des récits qui tous les huit sollicitent notre imagination et notre sensibilité et ouvrent une fenêtre ou une porte sur un devenir. Le décor immédiatement planté, on entre de plein pied dans ces moments de vie, dans ces amours perdus ou retrouvés, ces sentiments floués, ces belles énigmes du passé qui resurgissent comme pour justifier une actualité poreuse. Que d’amours en suspens, que de joies remémorées dans le silence d’une solitude, que de chemins parcourus avant qu’une rencontre fasse basculer un doute, engendre un renoncement, que de visages doucement flétris par l’usure des jours, enfin que d’espérance mise au tombeau ou ressuscitée de façon soudaine et émouvante.

 

J’avoue avoir eu un coup de cœur particulier pour une merveilleuse nouvelle titrée « Louve story » qui se conte à deux voix, celle de l’ancêtre Octavie et de la contemporaine Louvise, deux jeunes femmes pénétrées par la fatalité d’amours irrévocables où le temps remonté justifie le temps présent et en légitime le sens. Un conte davantage qu’une histoire où le parfum des sous-bois vous prend au cœur et à la gorge quand l’air se charge "de l’odeur des graminées et des troncs chauds." 

 

 

Une autre m’a plue infiniment aussi « La sonate à Malgorzate » où Dacha tente de se persuader qu’elle est la petite fille de … On se promène de Saint-Pétersbourg à Kiev durant les affrontements de la guerre de 14/18 et de la Révolution russe. Et puis il y a le phrasé du piano en filigrane qui occulte les atrocités des combats. Une histoire en pointillé qui redistribue les cartes d’un destin. Oui, Edmée de Xhavée nous propose avec « La Rinascente » peut être son plus beau livre, celui le plus chargé de poésie, de fulgurances, jusqu’à ce tombeau où l’on sait bien que l’amour, comme la vie, n’est là qu’en état d’attente.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Et pour prendre connaissance des critiques que j'ai consacrées aux ouvrages d'Edmée, cliquer sur leurs titres :

 

Lovebirds       Villa Philadelphie     Les promesses de demain  

Journal d'une verviétoise des boulevards

 

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La Rinascente d'Edmée de Xhavée
La Rinascente d'Edmée de Xhavée
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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 09:35
William Faulkner ou l'homme entravé

Il y a quelque temps de cela, j’avais consacré une année entière à la littérature américaine et ce qui m’avait le plus surprise en découvrant la richesse des œuvres était que ces écrivains participent bien peu à ce que l’on a appelé « le rêve américain ». Pour la plupart d’entre eux, nous avons à faire à des auteurs en proie au pessimisme le plus sombre, à une vision de l’Amérique déchirée entre ses diverses populations européennes, africaines et indiennes condamnées à une existence sociale chahutée et à l'ivresse des bas-fonds. L’un de ceux qui m’a le plus marquée est probablement William Faulkner, né dans l’Etat du Mississippi en septembre 1897 et mort dans ce même Etat à Byhalia en juillet 1962, petit homme au physique à la Charlot, issu d’une famille aisée mais dont le père alcoolique a sûrement eu sur ses jeunes années une influence négative.

 

Faulkner a débuté sa carrière par la poésie, considérant qu’un romancier n’est jamais qu’un poète égaré. Lui-même connaîtra plusieurs comas éthyliques. Quant à sa vie publique, il l’illustre dans un premier temps par des petits boulots, sa plume n’étant  pas en mesure de le nourrir, alors même que sa vocation d’écrivain est précoce. Il sera aide-comptable dans la banque de son grand-père, gardien de nuit dans une université, enfin postier ; jobs divers dont il sera licencié les uns après les autres, sans doute faute d’enthousiasme à les assumer.  Sa première oeuvre publiée sera Monnaie de singe, puis en 1921 il publie Moustiques et part faire un voyage initiatique en Europe, principalement en Italie, en France et en Grande-Bretagne. Est-ce cela qui lui inspire un conte féerique L’arbre aux souhaits  dédié à sa future épouse : Estelle Franklin ? En 1929 parait un ouvrage qui aura un plus grand retentissement Le bruit et la fureur puis l’année suivante  Tandis que j’agonise  et en 1931 Sanctuaire . Après trois romans de cette importance en trois ans, sa renommée commence à se faire dans le monde de l’édition et de la culture, cela grâce à sa capacité à forger des personnages atypiques et à dépeindre le clivage qui existe entre race noire et race blanche. En 1939,  il part pour Hollywood écrire des scénarii, lieu où il ne se plaît guère, considérant ce monde de l’apparence totalement factice.  En 1933 sort néanmoins un film tiré de Sanctuaire, si bien que Howard Hawks le rappelle à Hollywood et lui offre un contrat de 1000 dollars la semaine. C’est ainsi qu’il rencontre la secrétaire du cinéaste qui deviendra sa maîtresse, amour qui durera une quinzaine d’années, son mariage avec Estelle Franklin ayant été un désastre.

 

En 1949, le prix Nobel de littérature le projette au premier plan de l’actualité littéraire mondiale et, à la suite de cela, la sortie de chacune de ses œuvres sera un événement. Il en sera ainsi en 1953 pour la publication de Requiem pour une nonne  adapté au théâtre par Albert Camus. Les Européens n’ont-ils pas reconnu, plus vite que les Américains, son incontestable talent ? Faulkner aime d’ailleurs la France et Gallimard devient son éditeur attitré pour tout ce qui paraît en traduction française. Il sera d’ailleurs décoré de la Légion d’Honneur. Fragile des poumons, il mourra d’un œdème pulmonaire à l’âge de 65 ans. L’ensemble de son œuvre est important, pas moins de 54 romans, de 126 nouvelles et de 6 recueils de poèmes, la plupart d’entre eux déroutants et déconcertants. Ce mythomane a su pointer du doigt presque tous les drames psychologiques d’une humanité sur laquelle il pose un regard pessimiste, fruit d’une observation d’une extrême tension. Comme Balzac, il a promené la plupart de ses personnages dans plusieurs de ses romans, usant ainsi d’une clé de lecture et d’une continuité psychologique, La condition humaine  étant l’une de ses œuvres de référence.

 

En 1929, lorsque paraît Le bruit et la fureur aux Etats-Unis, le fiasco est total auprès d’un public  sans doute mal préparé à recevoir un tel ouvrage. Ce, à l’exception d’une poétesse qui rédige un éloge de six pages, ayant deviné la puissance incroyable de ce texte. Peu d’amour, il est vrai, dans cette œuvre mais beaucoup de haine et de violence et souvent une description de personnages handicapés. Le mal de vivre fait ici son entrée en  pleine page. Ce roman n'est-il pas né d’une image mentale et le titre emprunté à  Shakespeare, soit une histoire vue et racontée par un simple d’esprit, un idiot. Les événements nous parviennent par le biais de monologues intérieurs. La traduction de la plupart des romans de Faulkner sera rendue d’autant plus difficile que l’auteur use d’un vocabulaire d’une incroyable richesse. Par ailleurs, pas de logique affirmée, William s’octroie toutes les libertés d’images et de visions avec une attirance inéluctable pour le néant.

 

Sanctuaire  sera son premier succès commercial sans être pour autant un best-seller. Ce livre est inspiré d’un sordide fait divers : un viol. Tragédie grecque et fable vénéneuse où Jane, une collégienne fugueuse, se retrouve dans une ferme, puis se fait agresser avant de  finir dans une maison close. Récit plus linéaire chronologiquement, ce qui n’est pas toujours le cas de ses autres romans où le temps ne cesse de se contracter, de se crisper dans un climat obsédant. Temps d’un cauchemar éveillé qui laisse un goût amer et durable dans l’esprit du lecteur. Popeye, être maléfique, gringalet, étriqué, monstre hybride aux frontières de l’artifice et de l’humain. Il y a en lui de l’automate et de l’animal dans son désordre permanent. Dans cet ouvrage, les mâles sont des voyeurs et des violeurs en puissance. Tout se passe dans le regard : on s’espionne, on se dénonce et, au final, tout est faux. Chacun porte un masque et la malédiction apparaît partout, entre autre celle qui a nourri et marqué la guerre de Sécession. Pas de regard moral non plus pour condamner l’un ou l’autre des personnages, le romancier laissant une liberté de jugement total à son lecteur.

 

Faulkner considérait que les Noirs devaient avoir les mêmes droits que les Blancs, à une époque où cela n’était pas encore dans  la perspective morale du peuple américain. Mais il n’était pas moins profondément un homme du Sud où l’on pensait que les maîtres étaient blancs et les domestiques noirs. Sa littérature peut se résumer par le grand écart qu’il s’impose entre grandeur et dérision, grand écart qui empêche l’homme de se réaliser pleinement, aussi ses récits ne cessent-ils de prouver que tout accomplissement est un jour ou l’autre empêché, si bien que son  œuvre est proche de la psychanalyse puisque l’on y voit l’homme en proie à des aspirations impossibles, entravées en permanence dans leur réalisation.

Faulkner est publié dans la collection de la Pléiade chez Gallimard depuis 1977 ou 4 tomes sont consacrés à son œuvre romanesque.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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William Faulkner ou l'homme entravé
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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 09:23
Michel Deon ou l'invitation au voyage

En 15 jours, trois artistes de la même génération nous ont quittés, le musicien et chef d'orchestre Georges Prêtre, l'écrivain et académicien Michel Déon et la comédienne Michèle Morgan. Le plus âgé des trois était Michel Déon qui s'est éclipsé à 97 ans après une vie qui fut toute entière empreinte d'élégance et de ferveur. Il nous laisse heureusement une oeuvre où ce sont exprimés le portraitiste éloquent et le paysagiste précis et qu'il faut s'empresser de relire ou de découvrir tant elle est "un miroir du bonheur et un objet magique", affirmait son ami André Fraigneau.

 

Michel Déon s'est plu à courtiser la beauté et à nomadiser, de préférence à travers l'Europe, parce qu'il y avait des repères culturels : en Grèce et ce seront "Les rendez-vous de Patmos", en Irlande où il habita et où il est mort et ce seront "Les poneys sauvages" réécrit 50 ans plus tard et "Un taxi mauve", mais également en Suisse, en Italie, au Portugal sans oublier les Etats-Unis et le Canada. Il avait écrit : " Je crois m'être beaucoup promené en flâneur sur cette terre et dans les livres d'écrivains que j'aimais." En effet, Michel Déon n'envisageait pas le voyage en touriste mais bien en promeneur. Il le voyait semblable aux pérégrinations d'un Ulysse, voire d'un Flaubert en Egypte ou d'un Chateaubriand en Grèce. Selon lui, l'aventure se vivait comme une suite de hasards qui font se croiser et se recouper les chemins. Quand il se fixa en Irlande, la question lui fut posée : pourquoi l'Irlande ? "Je n'en sais rien au juste" - avouait-il.  "Il faut bien vivre quelque part. Au fond, il s'agissait peut-être d'une envie, mûrie depuis longtemps, un obscur besoin de pluie, de vent, de prairies vertes, l'attrait que peuvent exercer une terre mouillées, de vastes paysages, la présence de l'Océan et le bruit sourd et continu de la houle se brisant sur les falaises de Moher. L'Europe s'achève ici, plus loin c'est l'aventure". 

 

Rappelons-nous aussi qu'il fût l'un de ces jeunes hussards qui entendait refaire le monde et réinventer la littérature. Leurs noms : Blondin, Laurent, Nimier et Déon. A eux quatre, ils ont usé de la plus grande liberté en lui ajoutant...la grâce. J'ai eu cette chance de rencontrer Michel Déon sous la Coupole, où il siégeait, en décembre 1987. A l'énoncé de mon prix de poésie, qui me valait d'être là, il m'avait dit : "vous avez fait le bon choix". En effet, Michel Déon aimait la poésie et son oeuvre en est l'écho constant. En amoureux des mots, et parce qu'il entendait respirer à une certaine altitude, il n'a eu d'autre urgence que de faire preuve d'une constante exigence, remettant cent fois sur le métier son ouvrage, sans cesse le polissant et le repolissant, au point de réécrire un livre cinquante ans après sa première publication, sans oublier de parer l'ensemble d'une secrète mélancolie et d'une discrète ironie. Si bien que sa rêverie fut féconde : "Je ne suis pas un désespéré" - avouait-il "mais je suis un chimérique plein de sérénité".

 

Il est vrai aussi qu'il mît toujours entre lui et le réel une certaine distance et qu'il a coloré son romanesque d'un zeste de nostalgie. L'âge venant, il avait pris du recul et s'était volontiers consacré à dépeindre les crépuscules, les choses qui nous quittent, les lueurs vespérales. J'ai beaucoup aimé "La montée du soir" et "Les gens de la nuit", sans oublier "Les trompeuses espérances", où Michel Déon évoque non seulement le vieillissement des êtres mais la décadence irrémédiable d'une civilisation : la nôtre. Cela sans alourdir ses propos d'une quelconque rancoeur. Son humour le sauvait de la désillusion, si tant est qu'il en eût, et sa générosité naturelle le portait volontiers à écouter les autres, surtout les jeunes. Mais il n'avait rien d'un universitaire arrogant toujours bien disposé à jouer les censeurs. Déon était naturellement bienveillant, considérant que la vie l'avait été avec lui.

 

Oui,  il faut relire cet auteur qui aimait les grands espaces et la liberté de ton et de pensée, cet homme attentif et délicat qui a constamment trempé sa plume dans une encre indélébile. " J'ai eu la vie que je voulais, j'ai écrit les livres que je pouvais écrire, et le destin a été plutôt généreux avec moi, c'est déjà beaucoup, et j'ai reçu de la littérature plus que je ne lui ai donné." Ce mélancolique savait se méfier tout autant d'un scepticisme douteux que d'un brumeux désenchantement.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 10:30
De l'âme de François CHENG

Je viens de refermer un livre qui n’est ni un roman, ni un essai, mais une méditation sur l’âme, méditation sous la forme de lettres adressées à une âme sœur, à une bien-aimée lointaine. Cette méditation, à une époque où celle-ci est tombée en totale désuétude, a quelque chose de revigorant ou, mieux, de réconfortant. Quelqu’un, de nos jours, ose ainsi nous entretenir de ce vocable désuet qui n’est plus guère d’actualité en France, « ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien » – précise l’auteur.

 

Et quel est cet auteur qui prend la liberté de donner à son ouvrage un titre "De l'âme" qui n’est pas sans évoquer le traité d’Aristote et peut impressionner les éventuels lecteurs ? Que ceux-ci se rassurent : le livre se lit avec bonheur parce qu’il ravive en nous les souvenirs les plus purs, les aspirations les plus hautes, les sentiments les plus nobles. Les mots tombent sur nous pareils à une rosée et les phrases parlent comme une merveilleuse symphonie musicale pour la simple raison que l’écrivain, à qui l’on doit ces quelques 156 pages illuminantes, est d’abord un poète avant d’être un romancier, un philosophe, un essayiste et un critique d’art. Pas moins de 34 ouvrages à son actif et plusieurs prix à son palmarès dont le Grand prix de la francophonie de l’Académie française (2001), le prix Fémina (1998), le prix André Malraux (1998) et le prix Roger Caillois (1998).

 

Cet homme est Cheng Chi-Hsen, né à Nanchang en 1929 et naturalisé français en 1971 sous le nom de Cheng et le prénom de François, en hommage à St François d’Assise. Après des études commencées à l’université de Nankin, il suit ses parents à Paris, son père venant d’obtenir un poste à l’Unesco. Mais alors que sa famille émigre bientôt aux Etats-Unis, le jeune Cheng, définitivement séduit par la culture française, reste seul dans notre capitale afin de poursuivre, dans des conditions très difficiles, des études universitaires de lettre, tout en traduisant, de façon à subvenir à ses besoins, des poètes chinois en français et des poètes français en chinois ? Taoïste et chrétien, il est aujourd’hui membre d’honneur de l’Observatoire du patrimoine religieux, association multiconfessionnelle qui œuvre pour la préservation et le rayonnement "cultuel" français, à une époque où tant de nos ressortissants s’offusquent que l’on puisse encore installer une crèche dans un de nos lieux publics. De même qu’il est le premier asiatique à être élu à l’Académie française (juin 2002). Parcours exceptionnel et écrivain exceptionnel d’une œuvre qui saisit par sa profondeur, son élévation, sa délicatesse, alors que tout ce qui relève de la spiritualité est volontiers traité de ringard et relégué dans les oubliettes par une intelligentsia convertie à la seule dualité corps/esprit.

 

« Je ne voudrais surtout pas que vous vous mépreniez sur la portée de mes propos : je ne cherche en rien à diminuer l’importance de l’esprit. Disons qu’au niveau d’un individu, l’esprit est grand et l’âme essentielle, que le rôle de l’esprit est central et celui de l’âme fondamental ». Et plus loin, François Cheng poursuit : « L’âme ne peut être négligée ou mise en sourdine, escamotée voire ignorée par le sujet conscient, elle est là, entière, conservant en elle désir de vie et mémoire de vie, élans et blessures emmêlés, joies et peines confondues. »

 

De cette lecture, où l’on rencontre, pour n’en citer que quelques-uns, Gaston Bachelard, Krishna, Platon, Maître Eckhart, Léonard de Vinci, Hildegarde de Bingen le poète persan Attar, Pascal, Simone Weil, nous côtoyons en permanence les esprits les mieux à même de nous éclairer dans les catacombes que nous traversons. L’auteur n’oublie pas de souligner que corps et âme sont solidaires. Sans âme, le corps n’est pas animé ; sans corps, l’âme n’est pas  incarnée. Et il nous rappelle également les beaux vers de Pierre Emmanuel :

 

Toute âme ayant brisé la prison où la peur d’être aimée l’enferme

Est sur le monde comme un grand vent, une insurrection d’écume et de sel

Une haute parole de vie dans et contre le corps éphémère

(…)

Qui monte dans l’humilité triomphale comme une grappe de cieux superposés.

Je te laisse, dit Dieu. Tu es heureux. Je te laisse car tu es certain.

Toi, premier sauvé de Babel, non par verbe singulier

Mais simplement parce que tu aimes. »

 

Ainsi, avec François Cheng, naviguons-nous en altitude avec une vue panoramique sur les espérances humaines et ses constants prolongements spirituels, fouetté par un souffle qui nous libère de nos entraves provisoires et ranime au fond de nos âmes délaissées la lumière vacillante de « l’éternel désirant ». Puisque « l’esprit raisonne alors que l’âme résonne, que l’esprit se meut tandis que l’âme s’émeut, que l’esprit communique là où l’âme communie »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 09:51
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 09:07

1252324237 vincent-van-gogh-paintings-from-the-yellow-house

 

 

Comment l'ont-ils chanté l'automne, celui des châtaignes, des grands vents et des longues pluies, des brumes aériennes et des premières gelées, des feuilles rousses et des vendanges tardives, oui, comment l'ont-ils chanté nos poètes ? Tristement hélas !, ce qui m'étonne, car cette saison ait peut-être la plus inventive des quatre avec sa palette de couleur flamboyante, ses ciels panachés,  ses sous-bois emplis de champignons, ses grappes lourdes et ses fruits accomplis. Oui, elle n'a rien à envier à l'été trop uniformément vert ou bleu, ou même au délicieux printemps qui semble si souvent pris de cours, hâtif et impatient. Contrairement à lui, l'automne prend son temps, ajuste ses nuances, use de ses ultimes ressources avec une savante maturité. Rien ne meurt en automne, contrairement à ce que l'on dit ou écrit. C'est l'hiver qui ensevelit et avec quel art ! L'automne s'autorise à jouer de l'orgue, majestueux et souverain.

 

Automne malade

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule

 

Guillaume Apollinaire ("Alcools")

 

 

Chant d'Automne



Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)

 

 

Silence d'automne

 

C'est le silence de l'automne
Où vibre un soleil, monotone
Dans la profondeur des cieux blancs ...
Voici qu'à l'approche du givre
Les grands bois s'arrêtent de vivre
Et retiennent leurs coeurs tremblants.

Vois, le ciel vibre, monotone ;
C'est le silence de l'automne.

O forêt ! qu'ils sont loin les oiseaux d'autrefois
Et les murmures d'or des guêpes dans les bois !
Adieu, la vie immense et folle qui bourdonne !
Entends, dans cette paix qui comme toi frissonne,
Combien s'est ralenti le coeurs fougueux des bois
Et comme il bat, à coups dolents et monotones
Dans le silence de l'automne !

 

Fernand Gregh ("La Beauté de vivre" - Calmann-Lévy éditeur, 1900)



Automne

 

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l'air sévère, ce matin.
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin,

Comme toutes les voix de l'été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues !
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elle voudraient aller où les oiseaux s'envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin :
Elles iront mourir sur les étangs, demain.

Le silence est léger et calme ; par minute,
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l'Amour, qui jouait sous la bonté des cieux,

S'en revient pour chauffer, devant le feu qui flambe,
Ses mains pleines de froid et frileuses jambes,
Et le vieille maison qu'il va transfigurer,
Tressaille et s'attendrit de le sentir entrer.

 

Anna de Noailles ("Le Coeur innombrable")

 

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16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 09:14
UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART

Une jeunesse sous le signe d’un profond mal-être : c'est le roman autobiographique d'un jeune homme pauvre dans une famille riche, allergique à la peinture et vivant au milieu des tableaux de Manet, de Berthe Morisot, de Degas qui forment son cadre journalier. Malheureux et sombre, errant parmi les souvenirs de ces peintres de la lumière, cultivant une névrose d'échec face à des artistes statufiés par la gloire, il se sent menacé par « l'aile noire de la folie ». Cette mélancolie le jette dans les bras des psychanalystes qui voient en lui un gibier de choix. Échec amoureux, social, scolaire, tentation du suicide, Jean-Marie Rouart nous livre son inappétence au bonheur. Il nous la fait même partager sans en omettre un seul détail. Les filles, la drogue, tout y passe de ce garçon pourtant gâté par les dieux : beau, d’une famille célèbre, adoré par sa mère, mais dont le père n’a pas su ou pu conserver le  train de vie de ses prédécesseurs.


C'est à travers la figure et le parcours d'un peintre du début du XIXe siècle, Léopold Robert, mélancolique, suicidaire, amoureux d'une princesse Bonaparte qui se moque de lui et en qui Jean-Marie Rouart a reconnu son double, que l'écrivain nous entraîne dans ses quêtes imaginaires et ses voyages pour tenter de se délivrer de ses démons. S'interrogeant sur le mystère d'une destinée qui le conduit au naufrage, il brosse une fresque de la grande famille de l'impressionnisme qui compose son prestigieux arbre généalogique. Ses vagabondages ne sont-ils pas une façon d’échapper à soi-même ? Ainsi visitons-nous Noirmoutier, Venise, Samos, Ibiza ; l’auteur semble aimer les îles - ces terres qui sont comme des sanctuaires secrets – et, en sa compagnie, nous cherchons dans ce récit  un peu brouillon, les clés perdues de sa vie sentimentale et le chemin de son labyrinthe intérieur, cet inconscient qui le harcèle et lui mène la vie dure mais l’ouvre aussi aux méditations profondes. Incontestablement, le livre est empli d’un charme particulier. Il est semé de détours qui nous ramènent à l’essentiel. L’élégance de l’écriture rend ce pèlerinage intérieur attractif, même si cette souffrance semble entretenue avec une indéniable complaisance. Le lecteur  se trouve plongé ainsi dans les affres d’un écrivain romantique qui gratte ses plaies avec coquetterie. Il y a dans le livre de Jean-Marie Rouart cette coquetterie littéraire trahissant, en maints passages, un égotisme qui prête à sourire. Mais l’auteur a une façon séduisante d’évoquer les lieux, les paysages, les parfums, les chagrins, ce, d'une plume délicate qui touche juste. Voilà un enchanteur qui, certes, parle trop de lui-même mais en parle bien, ménage habilement ses effets et vous embarque dans ses délires et ses excès  avec des mots envoûtants.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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UNE JEUNESSE A L'OMBRE DE LA LUMIERE de JEAN-MARIE ROUART
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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 09:28
L'archipel d'une autre vie d'Andreï Makine

La sortie d’un roman d’Andreï  Makine est toujours un événement tant cet écrivain rare a un sens  de l’espace et du temps qui n’appartient qu’à lui, que sa prose est toujours parcourue par de grands vents et que la vie ne cesse d’y être une poursuite haletante. D’ailleurs ne reproche-t-il pas aux romanciers  français de se complaire dans les petits détails de leur existence quotidienne au point que leurs minces ruisselets n’ont que bien peu de choses à voir avec les immenses fleuves romanesques russes qui charrient le meilleur et le pire avec une violence apocalyptique.

 

 

Avec ce dernier ouvrage « L’archipel d’une autre vie » publié au Seuil, Makine fait à nouveau souffler la bourrasque romanesque et nous entraine dans les dernières années de l’empire soviétique et la ville de Tougour, au bord de l’océan Pacifique. Mais rien ne sera pacifique dans cette histoire où l’on fait la connaissance d'un jeune orphelin, envoyé par le régime, pour suivre une formation et où l’adolescent entre en relation avec un trappeur et s’enfonce à sa suite dans les profondeurs de la forêt. C’est alors que le livre change d’orientation, le premier narrateur n’étant là que pour introduire le second. A partir de ce moment, le récit principal nous dévoile, sans omettre les détails les plus cruels, les grandes heures de l’existence de Pavel Gartsev, cet enfant orphelin mal remis des horreurs dont il a été le témoin lors de « la grande guerre patriotique », trahi par sa fiancée et mobilisé comme réserviste pour participer aux exercices destinés à simuler un futur conflit nucléaire. Puis, mal vu par ses supérieurs hiérarchiques, il est contraint d’adhérer à une petite troupe chargée de traquer dans la taïga un prisonnier évadé d’un goulag. Désormais le roman se focalise sur le récit de cette traque, les ruses déployées par le fugitif pour échapper à ses poursuivants et la pénible progression de ceux-ci dans une nature âpre et sauvage, la complication permanente des itinéraires empruntés par leur cible qui leur mène la vie dure en ne cessant de se dérober. Ainsi sommes-nous au cœur d’un véritable western qui tient le lecteur en haleine et dont le suspense aurait troqué les canyons de l’Arizona pour les étendues glacées et désolées de l’Extrême-Orient russe. Bien vite Pavel va se sentir plus proche de la proie que des commissaires politiques qui ont mission de le ramener devant les tribunaux soviétiques.

 

 

Cette poursuite physique et implacable se double d’un itinéraire moral où l’on voit Pavel se remettre en cause, analyser les lâchetés et les docilités ignominieuses de ces hommes complices des plus basses aspirations et soumis passivement aux ordres d’un gouvernement dominé par l’orgueil, la convoitise et la violence. Face à une nature indomptée, le protagoniste se livre à son introspection et condamne ce qui subsiste en lui des malveillances criminelles de son temps, soucieux de se rénover et de revenir à l’essentiel, à se dévêtir de la peau, encore empreinte de servilité, du vieil homme. La nature est ici porteuse d’un message de rédemption et d'une dimension exaltante qui délivrent de la haine et de la servitude et donnent crédit aux vraies valeurs éclipsées par une politique aveugle et inhumaine, nous laissant espérer qu'une autre vie est toujours possible.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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ANDREI MAKINE OU L'HERITAGE ACCABLANT

 

 

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 08:31
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24 heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig

 

La Rinascente d'Edmée de Xhavée

 

Michel Déon ou l'invitation au voyage

 

"De l'âme" de François CHENG

 

Plus rien ne sera jamais pareil (poème)

 

Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes

 

Une jeunesse à l'ombre de la lumière

 

Le continent des oublés ( poème )

 

L'archipel d'une autre vie d'Andreï Makine

 

Qu'une étoile se lève ... (Poème)

 

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme Picon

 

La grande santé de Frédéric Badré

 

Les larmes de la mer  ( poème )

 

Mario Vargas Llosa ou le porteur de flambeau

 

Villa Philadelphie de Edmée de Xhavée

 

La part de l'ange de Jean Clair

 

La primevère ( fable )

 

Enfance : les lueurs persistantes ( poème )

 

Saint Valentin - L'ombre improbable - poème

 

La société des abeilles - fable

 

Le peintre d'éventail de Hubert Haddad

 

La coccinelle et l'éléphant - fable

 

L'ombre du silence

 

Ces amis qui enchantent la vie de Jean-Marie Rouart

 

Paroles humaines ( poème )

 

On l'appelle "TERRE" - Poème

 

Les couleurs de l'enfance ou le bel été

 

Le lieu de réminiscence ( poème )

 

Baronne Blixen de Domnique de Saint Pern

 

Les promesses de demain de Edmée de Xhavée

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valery de Dominique Bona

 

EVOCATION

 

Stances à la bien-aimée en ce jour de la saint Valentin

 

La comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

L'adieu

 

Patrick Modiano ou les tourments de l'identité

 

Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit de Jean d'Ormesson

 

Vint le poète

 

Parole d'ombre

 

Le juif errant de Jean d'Ormesson

 

René Depestre, une voix haïtienne

 

Roger Kowalski ou l'aube crépusculaire

 

Jean-Michel Maulpoix ou la poésie du seuil

 

"Deux soeurs" de Dominique Bona

 

Jules Supervieille ou l'enfance de l'univers

 

Mon itinéraire en poésie

 

L'âne et le petit cheval - fable

 

L'homme-joie de Christian Bobin

 

Le chant de Malabata ( suite )    ( Poème, extrait de mon oratorio - Graduel V )

 

Petit Prélude Crépusculaire

 

Terre Promise

 

Le coeur cousu de Carole Martinez

 

Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin

 

Porte de Champerret d'Evelyne Bloch-Dano

 

Désir d'infini

 

Lovebirds de Edmée De Xhavée

 

Blaise Cendrars entre dans la Pléiade

 

Le jardin d'incertitude - présentation  

 

Léon Tolstoï : relire Guerre et paix

 

Stefan Zweig entre dans la Pléïade

 

Hannah Arendt et la banalité du mal  

 

François Mauriac, épistolier

 

Mélodie d'Avril  ( poèmes )

 

Bernard Moitessier ou la longue route

 

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

 

Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

 

L'hiver des poètes  

 

Sabine Sicaud, l'enfant aux sortilèges

 

Fitzgerald le magnifique entre dans la Pléïade  

 

Scholastique Mukasonga ou la quête du paradis perdu

 

L'automne des poètes

 

L'art d'écrire selon Andreï Makine  

 

Andreï Makine ou l'héritage accablant  

 

Colette ou les voluptés joyeuses

 

Virginia Woolf ou la traversée des apparences  

 

Sandor Marai, une oeuvre crépusculaire

 

Poèmes à l'absent   

 

Réflexions sur la poésie      

 

Saint Valentin - Le chant de Malabata   

 

La poésie d'hier à aujourd'hui 

 

"Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson      

 

Marie Noël ou la traversée de la nuit

 

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière        

 

Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique    

 

Les signes pourpres d'Armelle Barguillet Hauteloire     

 

Autoportrait à quatre mains - Channe questionne Armelle

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie        

 

Gaston Bachelard ou le droit de rêver 

 

Emmanuel Levinas ou l'autre plus que moi-même       

 

André Comte-Sponville ou le gai désespoir 

 

Alain Finkielkraut ou le coeur intelligent      

 

Le goût de lire      

 

Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde      

 

Le silence selon Emile Cioran

 

Alexandre Pouchkine ou l'empire des mots      

 

Venise et les écrivains

 

Luc Ferry en quête d'un nouvel humanisme       
 

Boris Pasternak ou l'intensité tragique           

 

La solitude selon Emile Cioran  

 

Julien Gracq, prince des lettres

 

Alexandre Soljenitsyne, témoin et prophète       

 

Paul-Jean TOULET ou une poésie fantasque      

 

Fedor Dostoïevski ou la fraternité universelle

 

Milan Kundera ou les prétextes de l'histoire        

 

Le coeur révélé  ( Poème )       

 

Milosz ou l'entrée dans le silence

 

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

 

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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   Goethe

 

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