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26 décembre 2017 2 26 /12 /décembre /2017 09:53
Les vagues de Virginia Woolf

Il est bien prétentieux de vouloir écrire sur un  texte de Virginia Woolf, tant de personnes talentueuses et qualifiées l’ayant déjà fait et souvent brillamment. Je me contenterai donc, en toute modestie, d’évoquer la lecture que j’ai faite de ce texte. Michel Cuzin, le traducteur et préfacier, tout comme l’auteure elle–même, précise qu’il ne s’agit nullement d’un roman et pas davantage d’un texte biographique. Pour ma part, je n’ai pas lu ce texte comme un roman, il y a bien des personnages mais très peu d’interactions entre eux, et pas réellement comme une histoire dont ils seraient les protagonistes. J’ai ressenti cette lecture comme une confidence, comme si l’auteure voulait nous dire qui elle est, ce qu’elle ressent, ce qui l’émeut, ce qui l’afflige, ce qui l’angoisse, … comment elle traverse sa vie. Elle achève la rédaction de  ce texte vers la cinquantaine et se jettera à l’eau dix ans plus tard.

 

Virginia Woolf construit son propos en réunissant, l’un à la suite de l’autre, les longs soliloques des sept personnages qu’elle met en scène. Ainsi prennent-ils la parole tour à tour pour rapporter ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils éprouvent, … tout ce que Virginia souhaite confier aux lecteurs. A mon sens, elle utilise la multiplicité des narrateurs pour élargir le champ des possibilités, multiplier les émotions, les sentiments, les sensations, les observations minutieuses, ce qu’une seule personne ne pourrait ni éprouver, ni ressentir. D’ailleurs elle confie à plusieurs occasions qu’elle n’est pas une, qu’elle est complexe : « … je ne suis pas une seule personne ; je suis beaucoup de gens ; je ne sais pas vraiment qui je suis – Jinny, Susan, Neville, Rhoda ou Louis ; ni comment distinguer ma vie de la leur ».

 

L’interrogation identitaire traverse son texte : « Mais qui suis-je appuyée sur cette barrière ? Je crois parfois que je ne suis pas une femme, mais la lumière qui tombe sur cette barrière, sur ce sol. Je suis les saisons, je le crois parfois, janvier, mai, novembre ; la boue, la brume, l’aurore ». L’écrivaine tente de se réfugier dans des personnages innombrables ou dans une abstraction corporelle afin d’y loger ce qu’elle ressent, pas vraiment la façon la meilleure de façonner un seul être cohérent. Elle parait ne pas trouver sa place dans le monde, elle n’existe qu’à travers un tout qui déborde de son être. « Nous avons terriblement souffert en devenant des corps séparés ». Ainsi, à travers ses personnalités multiples, chacune s’attribue un profil bien déterminé : il y a le poète, l’homosexuel, l’exilé, celui qui meurt  trop tôt, etc. , l’auteure fait rouler les vagues de son texte qui portent tout ce qu’elle cherche à faire comprendre, ressentir sous des aspects divers. Chacun apportant sa version, Virginia Woolf peut multiplier les facettes des différents événements qu’elle vit, des sentiments qu’elle éprouve, des émotions qu’elle ressent. Elle n’est pas une, elle est multiple, elle est complexe quand elle évoque l’enfance et la nostalgie de cette époque, alors que la petite troupe s’ébattait à la campagne, au sud de l’Angleterre. Elle n’est pas davantage seule sur la vague des sensations qui la traversent devant un paysage, un animal petit ou grand. Pas seule non plus sur la vague des sentiments qui agitent son hypersensibilité ; pas plus seule sur la vague des impressions qu’elle devine  en regardant et écoutant les autres ; jamais seule, toujours multiple sur les  vagues qui véhiculent le bonheur, les contraintes, les souvenirs, ce qui, en permanence, constitue la vie qu’elle a menée jusqu’à ce jour terrible où ils apprirent la mort de l’un d’entre eux. Qui sonne comme la mort de Thoby, le frère adulé, dont elle ne s’est jamais remise.

 

Ces vagues, ce sont tout ce qui revient sans cesse sur le sable de la vie de Virginia, ce qui agite la petite troupe du roman jusqu’à ce que la mort fauche l’être le plus précieux de la fratrie. Cette partie du texte concerne ce que Virginia a connu avant la mort de son frère, ce qu’elle voudrait faire resurgir. Le nœud de ce récit est la rencontre de la petite troupe après la mort de Percival, le moment où chacun dit ce qu’il pense des autres sans aucune retenue. Les masques sont tombés, la mort a mis les âmes à nu. La vague de la vieillesse, la vague de la déchéance, la vague des souffrances … viennent clore le récit. Virginia nous l’a dit, elle a la nostalgie de son enfance avec frères et sœurs, cousins, cousines, amis, amies, elle n’est jamais réellement sortie de cette enfance, elle s’est réfugiée dans le monde des mots : « Ils attrapent au vol des phrases qui font des bulles » - mais elle culpabilise d’être aussi sensible, aussi fragile, elle voudrait aller de l’avant, être « comme les enfants nous nous racontons des histoires, et pour les enjoliver nous fabriquons ces belles phrases ridicules, flamboyantes. Comme je suis fatiguée des histoires, comme je suis fatiguée des belles phrases qui retombent si merveilleusement bien sur leurs pieds !» Mais la vie est cruelle, la douleur laissée par l’horreur de la guerre avec son cortège de morts et d’estropiés, les deuils familiaux se nichent au creux des pages comme dans le cœur de Virginia. Comme ses personnages, elle lutte pour aller de l’avant. « Petit animal que je suis, les flancs pantelants de peur, je reste là, palpitante, tremblante. Mais je ne veux pas avoir peur. Je vais me donner le fouet à mes flancs. Je ne suis qu’un petit animal pleurnichard qui cherche l’ombre ».

 

Ainsi la lutte semble veine : « Je vois des oiseaux sauvages ; et des pulsions plus sauvages que les oiseaux les plus sauvages surgissent de mon cœur sauvage ». Quel désespoir et quelle phrase ! Je ne peux pas juger le travail des traducteurs, mais le rendu est magnifique. En ouvrant ce livre,  je craignais de me noyer dans ces vagues mais j’ai flotté sur celle du plaisir en lisant ces lignes d’une poésie pure et délicate. Même le désespoir est beau dans ce texte, hélas, il annonce une fin malheureuse et attristante : « Le lys éphémère est bien plus beau que le chêne qui dure trois cents ans ». Le destin de l’auteure s'annonçait déjà dans cette phrase prémonitoire.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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commentaires

E
Je réalise que je crois bien n'avoir rien lu d'elle. Comment est-ce possible? Elle semble une personne si multiple et intense...
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G
Merveilleuse analyse de ce livre profond de Virginia woolf.l ecrivaine tente a travers les flux de conscience de ses différents personnages de mieux se comprendre elle même la complexité d un etre se multiplie ainsi et forme les vagues ou l auteur se perd puis surnage..nous nous laissons porter par la mer intérieure de Virginia Woolf
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