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16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 08:02
Idaho d'Emily Ruskovich

J’attendais un roman plein de vent, soulevant des nuages de poussière dans les grands espaces de l’Ouest américain ou du blizzard déferlant sur les montagnes de l’Idaho, et j’ai rencontré une magnifique auteure écrivant avec une grande maitrise un texte très profond, plongeant au cœur des âmes et des cœurs des personnages qu’elle met en scène. De superbes pages de littérature.

 

 

Idaho

Emily Ruskovich

 

 

Le titre de ce livre m’a immédiatement accroché, pour moi, il évoquait les grands espaces américains qui servent souvent de cadre aux aventures écrites par ceux qu’on appelle les écrivains de l’Ecole du Montana, ou de l’Ecole de Missoula, des aventures traversées par le souffle épique de la plaine ou par le vent glacial des hautes montagnes inhospitalières. Je me voyais encore avec Richard Hugo, dans la seule fiction qu’il a écrite, traversant cette région en compagnie d’Al Barnes « La Tendresse » pour dénouer en Oregon une intrigue particulièrement embrouillée découverte dans le Montana.

 

Mais ma lecture m’a conduit sur une toute autre piste, je n’ai croisé ni Richard Hugo, ni Dorothy M Johnson, les deux principaux créateurs de cette école littéraire, j’ai plutôt eu l’impression de lire un livre d’un autre Johnson, Bryan Stanley, BS pour les inconditionnels, dans son fameux livre non relié « Les Malchanceux » qu’on peut lire sans s’inquiéter de l’ordre dans lequel les feuillets sont classés. Emily Ruskovich a, elle, choisit l’ordre dans lequel les chapitres sont proposés au lecteur, mais elle s’est totalement affranchie de la chronologie et même du déroulement de l’intrigue qu’elle développe dans ce livre. L’histoire qu’elle raconte ressemble plutôt à un support pour un exercice de haute voltige littéraire.

 

Effectivement, pour moi, cet ouvrage est avant tout un exercice littéraire, on sent bien la patte de l’universitaire rompue à la rédaction, le texte souvent remis sur le clavier de l’atelier d’écriture. Je croyais avaler la poussière tourbillonnant dans le souffle de la plaine, me protéger vainement du blizzard descendant des montagnes enneigées, je n’ai pu que déguster ce texte prodigieux, se libérant d’un maximum de contraintes pour ne garder que l’introspection des âmes, des cœurs et des tripes des personnages. Emily Ruskovich met en scène une histoire macabre, terriblement macabre, qu’elle utilise pour faire vivre les protagonistes de ce fait divers tragique dans leur passé, dans leur présent et même dans leur futur. Le fait divers en lui-même, son déroulement, l’élucidation de sa partie restée sombre ne l’intéressent  pas particulièrement, ce qu’elle veut c’est comprendre comment les acteurs de ce drame sont arrivés à cette situation et comment, ensuite, ils ont vécu ce qu’ils ont fait ou subi.

 

Par une chaude journée d’août 1995, sur le Mount Iris au nord de l’Idaho, Wade et son épouse Jenny chargent du bois sur leur pick up en prévision de l’hiver toujours glacial sur la montagne où ils vivent dans une maison perdue dans les bois avec leurs filles June et May. June joue un peu plus loin, May s’est réfugiée dans le pick up pour éviter les piqûres des taons quand Jenny fatiguée vient se reposer un instant dans le véhicule. Tout semble calme, trop peut-être, seule la chanson que May fredonne, une chanson qu’elle a apprise avec Ann la professeure de chant qui enseigne la musique à Wade et le chant à June, emplit de son la cabine du véhicule quand soudain Jenny abat la hachette qu’elle avait encore en main sur le crâne de la fillette. Geste abominable, Wade panique, June a disparu, Jenny est pétrifiée. La police arrive après, un bon moment après, et ne peut pas comprendre, mais Jenny s’accuse de tout et ne veut aucun pardon de qui que ce soit.

 

A partir de là, Emily autopsie les survivants en ajoutant Ann, la professeure de chant et de musique qui épouse Wade ensuite, l’accompagnant sur son chemin de douleur et dans sa maladie dégénérescente. Dans un texte que certains trouveront peut-être un peu long et un peu lent, Emily décortique chaque brindille de vie, cherche les objets les plus menus et les plus anodins, capte les regards, sonde les humeurs, écoute le vent, les oiseaux, les feuilles qui frissonnent, les moindres bruits qui troublent le calme des montagnes pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, pourquoi ceci est advenu, ce qui va se passer et comment elle et les autres personnages de cette tragédie vont se projeter dans l’avenir qu’elle prévoit jusqu’en 2025. Tout est pour elle source d’information, même ses rêves et ses impressions, elle croit retrouver June, elle fait revivre May, elle projette Jenny dans sa vie après la détention, elle comprend l’avenir de Wade en étudiant la vie de son père. Ce texte est magnifique même s’il est un peu long, c’est surtout la façon dont l’auteure raconte son histoire qui est enthousiasmante, d’autant plus qu’elle la met en musique sur le piano qu’elle utilisait pour enseigner son art. C’est une tragédie, un opéra, un opéra dans un décor majestueux, fantastique, effrayant, La fiancée du Far West revisitée par une grande auteure.

 

Emily lie son texte au destin de Jenny derrière les barreaux de sa prison et dans la réclusion qu’elle s’est infligée refusant tout pardon et toute compassion. Elle est un peu le personnage symbolique de ce récit, c’est elle qui incarne le mieux ces personnages d’une extrême sensibilité, écharpés, à vif, ces êtres qui contrastent tellement avec les descendants des pionniers restés rudes, frustes, durs au mal, sans pitié, pionniers devenus les « rednecks », citoyens qui aujourd’hui pèsent lourd dans les choix des Américains. Les enfants des cow-boys des films de notre jeunesse sont peut-être impitoyables mais ils peuvent aussi avoir des cœurs et des âmes hypersensibles. Et si je n’ai pas senti le souffle des grands espaces parcourir les plaines et les montagnes de l’Idaho, j’ai découvert à la lecture de ce roman une grande auteure douée du double talent de la virtuosité de l’écriture et d’une capacité à comprendre les femmes et les hommes qu’elle fait vivre dans ses histoires.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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