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6 mai 2019 1 06 /05 /mai /2019 08:26
Les radis bleus de Pierre Autin-Grenier

Les radis bleus de Pierre Autin-Grenier est un journal d’une année complète qui pourrait-être l’année 1983 d’après les indices qu’il a semés dans son texte. Dans ce journal, il déverse toute l’aigreur et l’amertume qu’il a accumulée tant il se sent floué par les belles promesses jamais tenues qu’on a adressées à la jeunesse quand il avait vingt ans.

 

 

Les radis bleus

Pierre Autin-Grenier

 

 

Comme l‘écrivent de nombreux chroniqueurs, ce texte est un journal que Pierre Autin-Grenier aurait inventé pour oublier les radis bleus dont il chercha vainement, durant son enfance, le pot de confiture dont on lui avait fait miroiter l'extrême douceur. Dans ce journal d’une grande poésie, il mêle aphorismes (RIEN. Voilà le mot qui résume tout.), avis littéraires, maximes sentencieuses, réflexions morales et anecdotes diverses avec beaucoup de sensibilité, d’humour, de dérision, un certain désespoir et même une touche de nihilisme considérant la vie comme un fardeau et non comme un cadeau.

 

« Le désastre d’exister n’aurait plus d’aussi sombres conséquences sur notre quotidien si nous étions enfin totalement convaincus de la profonde inutilité de tout et que vivre n’est qu’une fantastique illusion ».

 

Ce journal couvre une année complète du 17 janvier au 16 janvier de l’année suivante mais l’auteur ne précise pas laquelle. Il est pourtant aisé de trouver de quelle année il s’agit puisqu’il précise à la date du 25 février :

« En Assam, d’après la presse, les massacres se poursuivraient.

Et dans une chambre d’hôtel, à New York, meurt ce jour l’écrivain américain Tennessee Williams ».

 

Il s’agirait donc bien du 25 février 1983, date du décès du dramaturge américain et époque à laquelle l’Assam connu des émeutes sanglantes. Le journal de Pierre Autin-Grenier couvrirait donc bien la période courant du 17 janvier 1983 au 16 janvier 1984.Il n’indique pas non plus où il a écrit ce journal, mais il est aisé de comprendre que la majorité des textes a été rédigée dans un milieu paisible et bucolique, peut-être entre sa ville natale Lyon et le Vaucluse.

 

Dans ce journal, Autin-Grenier apparaît comme un être inapte au bonheur et épris de liberté : « Il m’arrive parfois – oh,  rarement, d’être heureux ! Ce sont alors des instants atroces. » « Être libre, c’est ne pas avoir peur. », mais oppressé par le carcan de son entourage qui voit en lui un talentueux écrivain capable de gagner de l’argent avec sa plume, ce qui le hérisse particulièrement. « Roulent ainsi dans ma tête des pensées assassines envers ceux qui, manifestement, voudraient que je travaille. Pouah !... Attendent que je devienne « un grand écrivain ». »

 

Pour lui le poète reste comme n’importe quel homme, ou femme, un être vivant sans aucun avenir ni destinée, « Ainsi le poète, de l’ambition et du souci de postérité, devrait-il bien vite faire son deuil ; faute de quoi, l’une et l’autre pourriront avec lui dans le même cercueil. » L’écriture n’est pas un don, pas une chance, pas un espoir, pas un moyen de sortir des ornières de la vie.  « Dérisoire destinée que celle d’écrire !... Dire l’âme avec des mots ! Exhibitionnisme futile pour banlieusardes fillettes ! Travail de naïf à mourir aux soupes populaires… ». Comme il est difficile de lire sous plume si élégante, si acérée d’Autin-Grenier des propos aussi sombres, aussi désespérés, « Ayant mis quelque quarante ans à comprendre que je n’étais rien, toute mon ambition maintenant est d’être moins encore. »

 

Ces radis bleus n’ont sans doute, dans l’esprit du poète, jamais effacés l’humiliation qu’on lui a infligée en lui faisant croire à l’existence des délicieuses confitures. « Ces quelques mots arrachés à la banalité des jours ne sont qu’épluchures du temps qui passe. » Et ceux qui, comme moi, sont nés presque le même jour que lui comprendront bien cette autre frustration qu’il dût aussi supporter quand il avait à peine plus de vingt ans. « Elles ont fait long feu les fracassantes utopies de nos vingt ans qui devaient nous conduire, flamberge au vent, aux rivages de nouvelles Ethiopies. ». En cette année 1983, il débordait d’aigreur et d’amertume ce poète deux fois floué, par ses parents puis par ses concitoyens, aussi avait-il un cruel besoin de le dire en dénonçant les marchands d’illusions, les semeurs de fausses promesses. Il était blessé, ne croyant même plus en son talent qui pourtant était immense. Ne trouvant même pas une lueur de consolation dans cette formule lapidaire : « Vivre, c’est rien ; ça passera. ». Mais tout ne passera pas aussi vite : « … la tristesse, dans tout cela, qu’est-ce que vous en faites ? »

 

Ce texte fait partie de ceux qui doivent être régulièrement réédités pour que chaque génération puisse découvrir l’immense talent de cet auteur et l’incroyable leçon d’humilité qu’il nous transmet.

 

Denis BILLAMBOZ


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