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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 10:13
Lettres à un jeune homme de Max Jacob

Le poète et peintre Max Jacob est décédé à Drancy an 1944 alors que ses amis avaient réussi à le tirer des griffes des exterminateurs nazis. Hélas ! ils sont arrivés trop tard, Jacob était malade et trop faible pour vivre encore et continuer la correspondance qu’il avait entreprise en 1941 avec Jean-Jacques Mezure. Malgré les aléas de la guerre, certaines lettres ont été sauvées.

 

 

Lettres à un jeune homme

Max Jacob (1876 – 1944)

Edition établie par Patricia Sustrac

 

 

Au printemps 1941, Jean-Jacques Mezure, terminait sa formation de céramiste à Vierzon lorsqu'un ami lui raconta sa rencontre avec Max Jacob. Le jeune homme décida alors de lui adresser une lettre pour lui exposer les préoccupations qui le tracassaient, espérant tout au plus une réponse de courtoisie. Mais le peintre et poète lui retourna une longue missive répondant point par point aux questions posées. Une longue correspondance venait de naître. Le jeune homme avait alors 19 ans, l’artiste 65. Jean-Jacques Mezure a conservé miraculeusement ces lettres reçues entre le 27 mai 1941 et le 20 janvier 1944. Elles ont été retirées des débris d’un bombardement, cinquante et une furent sauvées et ont pu faire l’objet d’une première publication  en 2009.  La publication, dont je vous parle,  est la troisième, elle a été établie par Patricia Sustrac.

 

Dans une note liminaire présentant cette correspondance, Patricia Sustrac précise les trois points principaux qui font l’objet de l’échange entre l’artiste âgé et le jeune homme à la recherche de son destin. Elle écrit : « Ainsi les trois piliers de sa vie, la peinture, l’écriture et la foi, entourèrent cet homme vieillissant » durant les dernières années de sa vie. L’amitié, l’affection, l’intimité qui se dégagent des lettres du peintre se sont progressivement développées entre les deux correspondants notamment quand ils ont échangé des avis concernant la vocation que le jeune homme pourrait avoir et que Max Jacob lui conseillait de ne pas suivre sans une certitude absolue. La foi et la piété semblent des questions fondamentales dans la vie du peintre, plus que la spiritualité que son mysticisme semble avoir quelque peu éludée. Juif converti au catholicisme, il était extrêmement pieux, d’une piété janséniste qui empiétait largement sur sa vie et sur son art.

 

Ainsi le poète et le jeune homme ont-ils échangé longuement sur l’art, la beauté et l’esthétique, l’aîné recommandant toujours au plus jeune de se méfier de ceux qui monnaient les œuvres d’art. D’ailleurs Max Jacob  parle davantage de littérature que de peinture qu’il évoque surtout comme une forme de travail et de moyen d’existence. Ensemble, ils évoquent assez peu la guerre, sauf quand elle contrarie leur désir mutuel de rencontre. Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, en retraite mystique, et le jeune homme travaillant à Vierzon  sont relativement proches l’un de l’autre, mais tout de même fort éloignés si l’on considère les moyens de locomotion existant à cette époque. Ils ne se rencontreront jamais, Mezure renoncera à sa vocation. Ils parleront alors plus d’art et de poésie.

 

La vie devenant de plus en plus contrainte par l’occupant et la pénurie, Max Jacob faiblit, il ne peut pas s’alimenter suffisamment. Il ne se plaint jamais, supporte la souffrance, l’appelle même. « Je souhaite les fléaux qui feront de moi un être doux et humble de cœur…. Je souhaite aussi la mort car ma vie est finie et je n’ai plus que troubles et angoisses et déséquilibre aussitôt que je cesse de fixer Dieu ». S’il ne craint pas la mort, il souffre de celle des siens. Du décès de son frère, de la déportation de sa famille … Sa piété lui permet de supporter la souffrance et la maladie avec une grande force d'âme et beaucoup de courage. « La maladie est une preuve et une épreuve. Dieu fait souffrir ceux qu’Il aime ».

 

En lisant ces lettres, on éprouve  l’envie d’admirer et même d’aduler cet homme de grand talent, d’immense culture, de profond humanisme, de grande générosité et de très forte piété, semblant toujours disponible pour son prochain et, pourtant, certains passages de ses lettres le rendent beaucoup moins sympathique. Il est profondément misogyne, quand Mezure lui parle de son mariage, il lui écrit : « Il n’y a pas de jours où je ne me félicite de ne pas m’être marié, c’est tout. A cause de la stupidité absolue de toutes les femmes, stupidité reconnue par tous les hommes supérieurs et par l’Eglise ». Des propos très durs et franchement inacceptables. De même, quand il évoque ceux qu’il estime être de mauvais chrétiens ou même des mécréants, il insiste :  « Ce sont des Parisiens, un peu trop parisiens, travailleurs et indécents dans leur propos et leurs gestes. Un vieux pécheur comme moi n’a pas à les condamner mais je pense que Dieu n’a pas raison d’éviter les malheurs à un peuple aussi peu respectueux de Sa Présence. Ah nous ne méritons pas mieux ! Il faut l’avouer ». Chacun aurait ainsi ce qu’il mérite !

 

Ces taches ne m’empêchent cependant pas de dire que cette correspondance est très poignante, émouvante, pleine de piété, de foi et surtout de l’affection que Max Jacob éprouve pour ce jeune garçon. C’est un excellent témoignage sur ce que fut cet artiste, sur l’esthétique telle qu’il la prônait, sur l’inspiration telle qu’il la concevait, sur sa conversion et sa vision de l’autre vie, celle d’après, et hélas aussi sur son déclin et sa fin tragique. Sa dernière lettre est datée du 20 janvier 1944, il serait décédé le 5 mars dans les prisons nazies alors que ses amis avaient obtenu sa libération pour le 7 mars. Certains crurent pendant un moment que cette libération était effective.


Denis BILLAMBOZ


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Max Jacob

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