Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 08:18
La mort du soleil de Yan Lianke

Au moment où l’Europe découvrait une nouvelle épidémie dévastatrice venue de Chine, apparaissait sur les rayons des librairies françaises le livre de Yan Lianke qui raconte l’histoire d’une épidémie de somnambulisme qui a provoqué elle aussi bien des ravages dans la population d’un village de la province de Henan, voisine de celle de Hubei, berceau du fameux covid-19. L’histoire comporte parfois d’étranges coïncidences.

 

 

La mort du soleil

Yan Lianke (1958 - ….)

 

 

Niannian, un gamin d’une dizaine d’années, vit dans le village où est né le célèbre écrivain chinois Yan Lianke. Bien qu’on le dise un peu simplet, il lit avec délectation tous les livres du célèbre auteur qui  lui tombent sous la main. Depuis un certain temps, il est inquiet, Yan Lianke semble ne plus pouvoir écrire, il aurait perdu l’inspiration. Alors, quand le village connait des événements exceptionnels, il se croit obligé de les décrire pour en laisser le souvenir. Il invoque tous les dieux et personnages tutélaires dont il a connaissance pour l’assister dans son ambitieuse entreprise ; « Reine mère d’Occident ! Bouddha ! Xuangzang ! Guan Yu et Kong Ming ! Dieu de la littérature ! - pouvez-vous m’aider à retrouver le fil embrouillé de mon histoire ? ».
 

Une crise de somnambulisme sans précédent ayant affecté le village, les habitants perdent toute inhibition et  font ce qu’ils croient devoir  faire, ce qu’ils n’ont encore jamais osé faire, ils disent enfin ce qu’ils taisaient depuis toujours, ce qu’ils n’auraient jamais osé dire auparavant. Une nuit de folie commence ; les paysans fauchent le blé car ils craignent des pluies entrainant le pourrissement du grain, c’est leur angoisse annuelle ; des couples se déchirent ; des femmes se livrent aux hommes, et, pendant ce temps, ceux qui ne sont pas atteints pillent les demeures et les commerces des autres. Les habitants des villages voisins cherchent à profiter de l’aubaine et c’est une bagarre générale, sanglante et meurtrière, qui fait rage dans le village où différentes factions se mettent en ordre de bataille. Au point du jour, le soleil ne se lève pas, la situation dégénère de plus en plus se transformant en un véritable carnage.

 

Niannian et son père se démènent comme des diables pour réveiller les endormis et canaliser l’énergie et la voracité des éveillés. Le père voit dans cette situation l’opportunité de se faire pardonner tout le mal qu’il a infligé aux gens du village en dénonçant les inhumations au moment où le régime avait imposé la crémation. Ses délations lui rapportaient assez d’argent pour faire prospérer son commerce d’articles funéraires. Il pense qu’injures et coups assénés laveraient son honneur et lui apporteraient le pardon de ses bourreaux. Cette crise de somnambulisme peut être interprétée comme une métaphore de l’anesthésie de la société par le régime maoïste. Les débordements de cette crise de somnambulisme sont, eux, à l’image des événements cruels qui ont affecté l’histoire récente de la Chine : invasions, révolutions, insurrections, guerres civiles, …. C’est peut-être aussi une image de notre monde en pleine ébullition où les peuples ont déjà oublié l’atrocité de derniers conflits mondiaux en prenant le risque de créer les conditions de nouvelles atrocités. Seuls les innocents, comme Niannian, restent assez lucides et sages mais impuissants devant un tel déferlement de violence.

 

En confiant la rédaction de son texte à son petit voisin simplet, Yan Lianke se permet de faire parler un personnage du roman sans écrire lui-même des propos pouvant être interprétés de plusieurs façons. Il s’autorise  même à se faire citer par Niannian : « Le présent n’existait plus. Le présent avait disparu ; Yan Lianke l’avait dit dans l’un de ses livres » - ce qui advenait, c’était le temps et l’histoire de l’avenir et du passé. « Le présent avait péri dans un cauchemar ». Yan Lianke écrit sous la plume de Niannian des propos qu’il a tenus lui-même dans un précédent ouvrage. De la haute voltige littéraire. Mais ces propos m’étonnent, Yan Lianke dit qu’il n’y a plus de présent alors que Xu Zhiyuan dit au contraire que les Chinois ne vivent plus qu’au présent, qu’ils ont perdu leur passé et ne sont plus capables d’envisager leur avenir. Mais, peut-être, que Yan Lianke rejoint Xu Zhiyuan en rappelant aux Chinois que le moment est venu de redécouvrir leur passé et d’inventer leur avenir. Chacun sa lecture !

 

Cette passation de plume est touchante, on pourrait y voir une certaine candeur et même une certaine forme de fausse modestie quand Niannian fait quelques remarques sur les livres du maître : « Ses romans sont toujours longs, pleins de mots » - « Tous ces bidons d’huile de cadavre sont comme ses romans, interminables ». Mais  je crois que c’est plutôt un exercice littéraire qui permet à l’auteur de raconter cette histoire d’une manière presque aussi chaotique que les événements qui l’ont peuplée. Niannian décrit ce qu’il voit au fur et à mesure qu’il déambule dans le village sans trop se préoccuper du fil conducteur du texte, il témoigne sans chercher à interpréter, laissant ce soin au lecteur. Il use souvent de la répétition pour donner plus de poids à certains faits et finit par être aussi long que son maître.


Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer    ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Yan Lianke

Yan Lianke

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche