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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 08:39
Notre lâcheté d'Alain Berthier

Cet écrivain est né avec le XXe siècle, il n’a hélas écrit que ce seul roman faisant l’objet de la présente réédition. Un roman qui raconte comment par veulerie, faiblesse et lâcheté, un jeune homme s’est soumis aux caprices d’une vieille prostituée qui a usé de lui comme d'un jouet. Cet auteur a choisi d’orienter sa carrière vers la rédaction d’encyclopédies, abandonnant du même coup la fiction.

 

 

Notre lâcheté

Alain Berthier (1901 – 1984)

 

 

Avant de découvrir ce livre, je n’avais même jamais entendu parler de cet auteur né en 1901, il est vrai qu’il n’a hélas écrit que ce seul texte, quel dommage car celui-ci est remarquable. Il fréquentait un petit cénacle d’écrivains bretons où il a vite admis qu’il n’était pas de la taille de ses compagnons de lettres. Ce n’est pas évident à accepter car ceux-ci n’ont connu, à ma connaissance, qu’un succès d’estime. Ses talents de rédacteur l’ont orienté vers un travail aux revenus plus stables : la rédaction d’une encyclopédie. Après lecture de cet ouvrage, on comprend son choix. Il écrit remarquablement bien  avec une grande précision, choisissant ses mots avec attention. Ses descriptions, ses commentaires, ses analyses sont toujours très précis et très clairs, c’est un bonheur de redécouvrir un texte rédigé avec une telle application et de goûter à des mots oubliés, de déguster des formules succulentes, de véritables aphorismes. Comme celle-ci que j’aime beaucoup : « Elle sait bien qu’à son âge chaque jour ne doit plus être employé qu’à assurer ses nuits ». Cette petite phrase contient à elle seule la quasi-totalité d’un roman.

 

Son propos, entre roman et essai, raconte comment un jeune homme est devenu lâche, veule et soumis à une vieille prostituée avachie dont il dresse des portraits accablants mais tellement éloquents. Il narre le parcours de cet enfant mal aimé, nargué par sa sœur et ses copines, souffre-douleur au collège, éconduit par les filles à l’adolescence et qui ne trouve qu’un peu de réconfort dans les bras des prostituées dont il devient un fidèle client jusqu’au jour où l’une d’elle, Paule, se l’accapare pour elle seule. « Et quand une de ces prostituées devint ma maîtresse et me donna de l’argent plein d’odeurs, cela ne fut rien encore, bien que ceux qu’on paie soient sûrs que l’on tient à eux et qu’on ne les lâchera pas ». Commence alors un jeu de désamour, chacun ne pouvant plus se passer de l’autre pour des raisons nullement sentimentales. Il jouit du confort et de l’argent de la courtisane décatie tout en s’assurant une compagne pour ses besoins sexuels et elle, sait qu’à son âge, elle ne trouvera plus un nouveau compagnon pour partager sa vieillesse. Ils se haïssent, se réconcilient, font encore semblant de s’aimer, jouent à celui qui dominera l’autre, poussant le jeu toujours plus loin. Mais, il sait qu’à ce jeu, il perdra et s’avilira davantage.

 

Nous assistons alors à une description chirurgicale de la mécanique de l’humiliation conduisant à la bassesse et à l’avilissement, au renoncement à sa propre dignité. Un véritable cours de psychanalyse appliquée démontrant comment un enfant mal aimé et persécuté peut devenir un homme faible et soumis à la première femme venue, qu’elle soit repoussante,  amorale, manipulatrice, possessive et pire  encore. Elle s’apitoie pour qu’il s’apitoie sur elle ; il s’apitoie sur lui mais elle ne s’apitoie que pour l’induire en erreur et inspirer sa pitié. Tout un jeu de manipulations s’élabore que Berthier dénoue comme s’il avait connu cette situation ou si quelqu’un de son entourage avait subi cette mésaventure, l’avait éprouvée dans sa chair, dans ses tripes, dans son cœur et dans son âme. Je croyais lire ce petit livre en quelques heures mais il est si dense que j’ai dû marquer des poses pour ne pas me noyer dans ces intrigues, ne pas suffoquer sous de telles nuées de haine.


Denis BILLAMBOZ


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