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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 09:20
La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée

Avec ce dernier roman, Edmée de Xhavée ouvre un vaste panorama en proposant à ses lecteurs une saga familiale sur cinq générations et, plus précisément, sur les femmes qu’elle évoque avec une saveur toute personnelle. Dès le début, elle frappe fort notre imaginaire, nous immisçant dans le monde des Ojibwés dont Guillaume Goguet, dit Bellefontaine, épouse l’une des très jeunes filles après avoir quitté sa Bretagne natale et ses terres confisquées à la Révolution, afin de vivre sans contrainte tel un coureur des bois. « J’étais membre de la tribu des Ojibwés, née au sud du lac Supérieur. Ma mère et sa sœur avaient été enlevées aux Abénaquis … Et Guillaume Goguet m’a échangée contre du café et du sucre. Peut-être un ou deux fusils. » Voilà ce que précise la première femme du roman qui fonde la dynastie des quatre suivantes, chérit chacune des saisons et connait toutes les choses que les femmes doivent connaître. Cette Belette, tel est son nom, donnera naissance à plusieurs garçons et à Enimie qui sort de la cabane de trappeurs de ses parents pour tracer son destin avec un indéniable panache, abandonnant la vie rurale pour celle de la ville, après avoir été éduquée dans un pensionnat où l’on apprend les bonnes manières. « Lors des retours à la cabane, je commençais à saisir ce qui séparait – et finalement isolait – les miens des autres. Le Goguet, Odon, Lô et ma mère Belette …  ils étaient dans leur élément, oui, parfaitement rodés à la vie des bois, et je n’avais jamais manqué de rien, sauf … du monde. » A la mère nourricière succède ainsi une femme qui forge son avenir avec audace, épouse Calum, qui préfère les hommes mais l’aime tendrement, et attendra quelques années pour attraper «le désir» lors d’une soirée avec le prince Albretcht.
 

 

Après Enimie vient Mackie, la princesse, qui vit un amour fou avec Urbain, et sera la mère de Mariette et de Jules-Nicolas. Ils élèvent des chevaux dans leur ranch, mais Urbain s'accorde de nombreuses libertés financières et trois hommes en colère vont débouler un jour pour assumer leur vengeance, alors qu'il est absent, tuer Wang Shu la servante, Ole Sundquist, l'autre employé, et Chun Hua, avant d'arracher un oeil à Mammackie. "Quand papa revint - écrira Mariette - je me ruai contre lui et m'ancrai à ses jambes, alors il chercha à se libérer aussi doucement qu'il le pouvait mais je sentis ses mains trembler." Défigurée, Mammackie fera face, tandis que l'homme de sa vie sera rattrapé et tué par ses créanciers. La vie est difficile désormais et par une "journée de velours" un nouveau drame se profile. "C'est ainsi que j'ai vu la poussière s'élevant de la route de terre rougeâtre, une poussière qui courait vers nous à vive allure comme un dust devil trapu et décidé." Mariette a compris ce qui s'annonçait, a saisi son arc et lorsque la voiture folle passe près d'elle, vise et lâche sa première flèche. Il en faudra deux autres pour abattre l'homme. Mammackie, qui a assisté à la scène, dira simplement "On n'en parlera jamais, c'est entendu ?" Dans le coffre de cette voiture folle, qu'ils iront immerger dans un lac, Mammackie et ses enfants découvrent un malheureux chien de 7 ou 8 mois qu'ils adopteront et qui remplacera la louve Cheète qui avait été abattue lors du précédent drame. Désormais, la guerre se profile et Jules-Nickie s'en va rejoindre l'armée, se bat au Monte Cassino, devient sourd et, par la suite, renoue avec des cousins qui vont lui proposer de venir les rejoindre en Belgique pour travailler avec eux, ce qu'il fera, et incitera sa soeur à en faire autant. "L'engouement pour la vieille Europe qu'on venait de sauver et l'amour pour la vraie qualité indémodable vinrent au secours de Jules-Nickie, qui enfin vit progresser cette nouvelle aventure, et surtout ... y mit le dévouement que l'on ne met que dans un objectif qui paie en satisfactions d'excellence." 

 


Dans ce beau roman, la poésie des paysages est également constante, évoquant ces vies successives avec d’autant plus de véracité que l’auteure a vécu en Amérique plusieurs années, nous donnant à voir des terres âpres, emplies d’un profond silence, où galopent les chevaux et l’imagination du lecteur. Ainsi ces femmes ont-elles forgé leurs caractères aux exigences d’une réalité dont les temps forts sont ruraux pour la plupart et accordés à la respiration constante de la nature et des êtres qui y résident. Plus tard, Mariette, étant venue poursuivre son existence en Belgique, y perpétue sa descendance qui vogue au gré des événements et ne cesse de forger encore et toujours sa puissante originalité. L’ouvrage nous conduit alors à Trieste où  Louisiane, la petite fille de mammy Ayette, aime Vladimiro, un être instable qui la quittera parce que l’existence est ainsi faite, les artistes (il est sculpteur) sont souvent sujets à des passions folles et éphémères. « Tu es comme Mammackie » - constate Mammy Ayette. « Tu as laissé l’amour allumer un âtre en toi, et tu ne seras jamais sans feu. » Et il est vrai qu’aucune des femmes de ce roman ne l’est. Toutes ont affronté avec audace les divers orages de l’existence. A Liège en 1980, la fille de Louisiane et de son amoureux Vladimiro, baptisé Dracula, referme les pages  de la saga : « Maman me dit que j'ai peut-être brisé la malédiction des mauvais couples dans la famille, ou bien qu'il n'y en avait pas vraiment, ou encore que ce n'était finalement pas si mal que ça puisque la chaîne des enfants a continué, et que nous pouvons remonter de mère en mère jusqu'à une source lointaine, quelque part au Québec. » Nul doute, ces existences, riches et diverses, n'auront jamais connu la banalité et l'ennui. Il y a là, pour les décrire et nous les conter, un souffle, une puissance narrative qui porte haut des destins où s’allient, pour le meilleur et le pire, force et passion. Un roman que l'on quitte à regret parce qu'il sait nous envoûter par la richesse de ses descriptions et l'originalité de ses multiples personnages.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée
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commentaires

Adèle Girard 18/06/2021 17:15

Qui d'autre qu'Armelle Barguillet Hauteloir aurait pu parler aussi bien du dernier roman de Edmée de Xhavée?

Edmée De Xhavée 18/06/2021 11:40

Armelle, c'est un honneur que de commencer la série des notes de lecture par la vôtre, si sensible et étendue. Un grand merci...

armelle 18/06/2021 17:10

Ce fut un plaisir de lecture, chère Edmée.

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