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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 08:27
La dédicace de "Terre Promise" à mes parents en 1959, j'avais 20 ans.

La dédicace de "Terre Promise" à mes parents en 1959, j'avais 20 ans.

Je suis la muse de l’heure insouciante et sereine.
Je n’ai ni âge, ni nom, ni forme et mon apparence attend au monde des hommes.
Je vis des femmes nues avec leurs cheveux noués
et des hommes à leurs pieds les genoux sur des pierres,
des défilés d’hommes, d’enfants, de vieillard à travers des ruelles endimanchées.
J’eus  envie de la rue au pavé lourd de bruit, de l’église qui se veut familière,
du cierge pour allumer le silence.
J’eus envie d’une bouche pour confier mes lèvres et d’une voix pour donner mes mots.
La solitude venait vers moi les griffes en avant pour me saisir,la patte lourde et velue,
le corps de l'araignée.
Je m’assis. Je sentais mon corps pesant comme les choses. Cette fête qui expirait
et ces hommes qui s’étaient enfuis, enfuis parce qu’ils avaient peur d’eux-mêmes.
Je descendais lentement l’escalier d’étrange fête. Le vide était par-dessus moi
et par-dessous moi il y avait le vide encore. Je fermais les yeux. Sous mes paumières closes,
j’avais le ciel entrouvert, la course des nuages dans le néant, les lueurs qui structurent l’ombre
et seule parmi la foule je dansais la folle danse de la vierge folle.
Un homme s’avança. J’avais les cheveux dénoués, il les saisit dans ses mains
et les noua à ses poignets. Il parla et alors qu’il parlait, mes yeux devinèrent son visage.
Je te cherche à travers les jours et demain je te chercherai encore.
Tu n’as pas de nom et tu n’as pas d’âge, tu t’engloutis en moi comme le rayon du cercle.
Tu n’as que ce que je t’ai donné, la couleur de tes yeux et le son de ton pas.
Le jour t’enlèvera ton apparence et je te chercherai jusqu’à la nuit.

 

Je repris la route et le chemin divers parce que je n’étais pas satisfaite.
Sa voix s’était tue à l’arche du pont, il n’avait plus de mots pour moi.
Je repris la route et le chemin divers parce qu’il n’avait pas mis ses mots
à l’échelle de mes rêves, la route large pavée en dominos.
J’avais la source claire dans les yeux et le ciel renversé,
mes lèvres avaient le goût du fruit qui mûrit et mon cœur battait le rythme du temps.
Il y avait eu une fête au milieu de la plaine immense
où se cognent l’espace et le vide et le temps, où s’essouffle la voix de l’appel,
où s’aperçoit la silhouette qui part à la recherche du vide,
la plaine qui joue aux quatre coins avec le ciel,
la plaine, mer immense, avec les ressacs du vent, les vagues des semailles et des blés en herbe.
Il y avait eu une fête et les hommes n’avaient laissé que des débris de regards et de voix.



Je suis la muse de l’heure insouciante et sereine,
je demandais si toutes les routes menaient au même rond-point ? Elles y menaient.
Je revins sur mes pas. Je voulais le chemin de l’abîme, le bord du cercle
où chancelle le pas du vieillard, où éclot le regard du poète,
où blasphèment sagesse et raison, où s’épuisent toutes parallèles,
où Dieu se contemple face à face.
Je voulais l’aveu qui ne ment pas, la poussière des corps dans ma main
et l’immensité dans mes yeux. Je voulais la fin du chemin,
la fin de l’onde et de ses rives, la fin de la phrase,
la fin de toute symphonie et de toute lumière.
Je demandais si les routes menaient au même rond-point. Elles y menaient.
Je revins sur mes pas.
Je demandais si toutes les voix avaient les mêmes mots :
mot à la lèvre du lépreux, mot à la mère en douleur, mot à la fête,
mot à l'amour, mot à la mort, outil journalier usé par la paume journalière,
mots qui ne savent plus prier, qui ne savent plus chanter, qui ne savent plus absoudre.
Je suis la muse de l’heure insouciante et sereine. Je n’ai ni nom, ni âge, ni forme,
j’ai pris le chemin qui mène ou mène tout chemin,
celui du moine en prière et de la vierge folle,
j'ai pris le chemin qui mène où mène tout chemin,
phrase inachevée au bord d’un monde inachevé.
Peut-être suis-je partie à la recherche du sphinx de vérité impassible comme la cathédrale ?
Terre promise ou paradis perdu ? Des yeux grimacent dans mes yeux,
des rires claironnent à mes oreilles, mes lèvres ont le goût aigre du poison.
Croix de l’homme en croix. Sur le pavé du bruit, le corps s’est brisé comme le verre,
le verre rouge du bar. Gibet de l’innocent, le pavé grisé de poussière bouscule les parallèles,
enchevêtre les regards. Je suis celle qui voit le gibet de l’innocent, l’égout des ordures
le long du trottoir qui luit. Croix de l'homme en croix, blasphème des vivants,
j’ai pris le chemin qui mène où mène tout chemin,

Terre promise ou Paradis perdu, des yeux grimacent dans mes yeux.
 

Armelle B.  HAUTELOIRE  (texte rédigé en 1958/ publié en 1959)  Extraits de «TERRE PROMISE »

 

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Ce qu'ils ont écrit :

 

Je vous remercie de m’avoir fait  connaitre le poème de mademoiselle Hauteloire. Il est rare de trouver une voix féminine apte à des rythmes aussi rigoureux, des images aussi  vastes. Il y a là une poésie d’inspiration et d’expression originale, un paysage moyenâgeux développé avec souffle et ferveur. Dites-lui que je regrette sincèrement cette connaissance trop tardive de sa publication et faites lui aussi savoir qu’elle est poète, si par hasard elle en doutait. 

Pierre Seghers  (poète et éditeur)

 

Je vous remercie d’avoir bien voulu me faire le service de presse de cet intéressant ouvrage. L’auteur a des images qui enchantent : « Dans des faïences anciennes mouraient des bougies rouges. » « Le vieux lustre du salon servait d’encensoir ». Mais je préfère encore ces affirmations : « Je suis partie au-devant de moi ». « Tes yeux auront leur transcendance ». « Mon pas inscrit des révoltes ». C’est à de telles notations que l’on mesure la maturité poétique de l’écrivain. Brochure bien pensée, bien écrite, ne manquant pas de souffle et présentant un grand caractère d’unité. Pourquoi cette réflexion désabusée : 
« Je me réfugierai dans l’insouciance ». Peut-être Armelle Hauteloire a-t-elle le sentiment confus que tout ce que l’on écrit est vain et que les plus heureux sont les « pauvres en esprit ». Cependant, cette plaquette est plus qu’une promesse. Elle devrait susciter la faveur de ceux qui aiment une pensée métaphysique noblement exprimée. Présentez, je vous prie, mes compliments à l’auteur est dites-lui de nous révéler son identité. Jeanne Evian et moi serons heureux de la suivre dans ses nouveaux travaux.

Paul Chevassus  (Président de l’Académie Rhodanienne des Lettres)

 

J’ai lu avec soin les vers de Mademoiselle Hauteloire. Ils m’ont beaucoup plu, et pour le sens du rythme et pour la beauté des images et pour la force, l’intensité et la profondeur des émotions qui s’y expriment. Ces vers révèlent plus qu’un talent d’amateur, un véritable don d’invention poétique, un sens cosmique qui joint la largeur des vers à la précision du détail. « Je ne serai plus poète » - écrit-elle à la fin d’un poème. J’espère bien que si ! Et que la vie nourrira au lieu de l’étouffer ce don si visible. J’aime beaucoup ce Vlaminck des pages 26-27, les dernières. Mais aussi l’évocation qui précède, les souvenirs baignés d’étrangeté, mystère des heures défuntes. J’aime ces voix alternées et ces visions balancées de « la plaine qui joue aux quatre coins avec le ciel … » et des « dieux égorgés des trottoirs et des pavés », de  « la « rue  moisie et souillée », voix et visions qui se réconcilient dans un intense sentiment du tragique de la vie.
Présentez à mademoiselle Hauteloire mes félicitations et dites-lui, je vous prie, le plaisir ému (et combien rare à propos de ce genre d’œuvre !) que j’ai pris à lire ses vers.

Paul Van Tieghem  (professeur de littérature comparée à la Sorbonne)

 

Je suis partie au-devant de moi (Extraits de Terre Promise)
Je suis partie au-devant de moi (Extraits de Terre Promise)
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commentaires

L
Quelle maturite ! Les hommes de plume ne s'y sont pas trompes.
Répondre
A
Merci Loic. A mon jeune âge, j'étais déjà sans illusion, ce qui est surprenant parce que les années 60 étaient plutôt gaies. Avec tout de même la guerre d'Algérie et quelques autres.
E
Quelle vibration... !
Répondre
A
Les vibrations de la jeunesse ...Edmée.

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  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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