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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 08:48
Les 9 vies d'Ezo de Jean-Marie Darmian

 

Ce livre pourrait être la parfaite illustration de ce que fut, au début du XXe siècle, le flux migratoire des Italiens du nord vers la France où ils ont fondé une communauté soudée, courageuse, travailleuse, entreprenante, dure au mal. Certes, elle dut faire face à de nombreuses humiliations et vexations avant de s’installer durablement dans son nouveau pays où elle a créé pratiquement toutes les entreprises du bâtiment et des travaux publics qui ont édifié la France du XXe siècle, celle du béton armé ou précontraint, celle des grands immeubles, des ponts, des autoroutes, etc…

Ezio, né en 1915, est le fils de Giovanni et Gesuina Baziana qui se sont installés dans la région bordelaise au début du XXe siècle. Le père a travaillé dur avec l’aide de son épouse pour charrier des blocs de pierre depuis la carrière jusqu'aux divers chantiers locaux. Ils avaient un cheval et pouvaient ainsi choisir leurs chantiers et leurs clients et travailler pour leur propre compte. Leur petite entreprise prospérait jusqu’au jour où un malheureux télégramme rappela à Giovanni qu’il était toujours citoyen italien et qu’il devait participer à la défense du pays contre l’envahisseur austro-hongrois. Ezio n’était qu’un nourrisson que sa mère emmenait avec elle dans  les charrois qu’elle a effectués seule pendant que son mari se battait sur le front piémontais. Après la guerre, Giovanni, toujours aussi imaginatif et entreprenant, constitue progressivement une petite fortune en se lançant dans une nouvelle technologie : le béton précontraint qu’il convoie lui-même sur  les chantiers de ses collègues bâtisseurs. Mais l’âge d’or ne durera pas ; lors de sa première sortie à la mer avec sa nouvelle automobile dont il est si fier, il est foudroyé par une hydrocution en plongeant dans l’eau froide dès son arrivée sur la berge. 

Ezio n’est encore qu’un gamin de douze ans, un brillant élève, le meilleur du canton. Il décide alors qu’il ne sera pas instituteur comme le sien le voudrait, ni patron de l’entreprise conservée par la mère et  un contremaître, mais médecin pour comprendre comment son père a pu décéder si brutalement. Il entreprend et réussit les études nécessaires puis installe son cabinet où il s’investit auprès des  plus pauvres, sachant mieux que quiconque d’où ils viennent. Mais Ezio n’en n’a pas fini avec l’Histoire. Lors d’un séjour dans sa famille italienne, il doit fuir précipitamment en empruntant un itinéraire périlleux, pour échapper aux Chemises noires mussoliniennes qui voudraient l’enrôler prestement et l’envoyer tout aussi vite sur le front d’Abyssinie. Il réussit son expédition et demande rapidement la nationalité française, ce qui n’est pas la meilleure façon d’assurer sa sécurité. En 1943, ses collègues de l’Ordre des médecins, le désigne comme « volontaire » pour le funeste STO, mais il avait sans doute le tort d’être étranger. Malgré toutes ses démarches et rebuffades, il doit rejoindre Ratisbonne (Regensburg en allemand), au confluent du Danube et de la Regen, où il est affecté dans les usines Messerschmitt chargées de la fabrication du premier avion militaire à réaction. Un site ultra secret !

Ses malheurs ne font alors que commencer ; il subit un traitement extrêmement sévère, il est même condamné à mort, sauvé in extrémis par le vieux médecin allemand qu’il assiste pour maintenir un minimum de vie chez les prisonniers travaillant dans cette immense usine souterraine. Là, il va connaître un événement terrible dont la description l’a beaucoup ému : le gigantesque bombardement des usines Messerschmitt par les Alliés. Son biographe raconte comment il l’a vécu. Par ailleurs, j’ai lu, il y a très longtemps, un livre  « Chasseurs dans le soleil » de John E. Johnson, un ancien pilote de chasse britannique qui évoque ce bombardement lors duquel il a couvert les bombardiers qui déversaient leur mortelle cargaison sur sa tête et celle de mon père qui était lui aussi prisonnier de guerre dans cette même ville mais dans une autre entreprise. Il m’a souvent raconté la violence de ce bombardement et l’angoisse qu’ils éprouvaient, lui et ses camarades, chaque fois que les sirènes signalaient l’approche de nouvelles vagues de largueurs de mort. La guerre est souvent aveugle et frappe souvent au hasard, ce n’était l’heure ni pour Ezio ni pour mon père.

Lire, c’est faire des rencontres avec des auteurs, des éditeurs, des distributeurs et parfois se faire rencontrer, dans un même texte, des gens qui ne se sont jamais rencontrés et qui ignorent même l’existence de ceux avec qui on les met en scène. Vous comprendrez que, pour moi, ce livre véhicule une émotion particulière.


Denis BILLAMBOZ


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commentaires

E
Quel beau récit ça doit être, et puis, Denis, cette émotion "personnelle" que tu as pu ressentir, c'est exceptionnel!
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D
Oui, une vraie émotion comme on en éprouve parfois en rencontrant des personnages ou des événements connus par ailleurs.

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