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3 novembre 2021 3 03 /11 /novembre /2021 09:42
A La Recherche du temps perdu, un livre appelé à dominer son siècle

Cent huit ans nous séparent de la publication, en 1913, d’un livre appelé à dominer son siècle, immense cathédrale de mots qui monopolisera son auteur jusqu’à sa mort. Et cette œuvre qui le dévorera et à laquelle il emploiera ses forces, son énergie et sa ferveur, comment l'écrivain l’envisageait-il, qu’avait-il à écrire de si important pour qu’il y sacrifiât son existence et acceptât une ascèse unique dans l’histoire de la littérature ? On avait cru qu'il se consacrait en priorité à décrire des femmes à la mode, à étudier à la loupe les sentiments les plus anodins alors que l’élève de Darlu s’attachait à exprimer, dans un roman, toute une philosophie. Il a avoué dans une lettre à la princesse Bibesco "que son rôle était analogue à celui d’Einstein", et il est vrai que le travail colossal de la « Recherche » s’apparente à celui d’un savant et a nécessité des qualités identiques aux siennes : le don d’observation, la volonté de découvrir des lois et la probité devant les faits. Le premier thème est celui du temps qui détruit, ce temps dont l’écoulement transforme nos corps et nos pensées, le second celui de la mémoire qui conserve. Lorsque, plongeant une petite madeleine dans une tasse de thé ou de tilleul il tressaille, attentif à ce qui se passe en lui, à ce moment-là le temps perdu est retrouvé et, par voie de conséquence, il est vaincu   « puisque toute une part du passé a pu devenir une part du présent ». Pour l’écrivain, ce n’est que par la création que l’homme, meurtri par la réalité, déstabilisé par les mouvements désordonnés de la vie, tente de sauver quelque chose du naufrage et de le fixer dans l’œuvre d’art. Aussi, au sommet de l’échelle humaine, Proust place-t-il les poètes et les artistes, car leur combat est de chercher l’absolu hors du monde et du temps, et, grâce à l’art qui réalise cette gageure, d’en sortir vainqueurs. A ce propos, il est intéressant de souligner que Baudelaire plaçait les hommes dans un ordre assez semblable : «  Il n’y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l’homme qui chante, l’homme qui bénit, l’homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet »  - écrit-il dans « Mon cœur mis à nu ».

 

Chez Proust, la recherche du temps perdu est en quelque sorte la recherche du moi égaré ; le moi retrouvé étant pour chacun la possibilité de sauver quelque chose de soi-même grâce à la création. Il semble que nous ayons affaire ici à un moi superficiel qui se disperse dans les futilités mondaines, dans un dilettantisme pédant de la phrase et de la métaphore, or, il n’en est rien, car derrière cette apparence trompeuse se cache un Proust tragique, qui se cherche soit dans l’intensité de la sensation esthétique, soit par la révélation que suggère la mémoire involontaire. « Les idées formées par l’intelligence pure - note Proust - n’ont qu’une véritable logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire – seule l’impression, si chétive qu’en semble la matière, si invraisemblable la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule d’être appréhendée par l’esprit ». L’auteur nous livre ici l’un des fondements de sa philosophie qui attribue à la résurrection de l’impression, en partie modifiée par l’oubli, mais de nouveau vivante dans le phénomène du souvenir involontaire, le pouvoir de susciter en nous le sentiment fugitif de l’extra-temporalité et du temps vécu à l’état pur. Il semble donc que Proust ait dévolu à l’art un rôle privilégié qui peut se définir d’un mot, celui de révélateur, et que le problème posé soit celui de l’élargissement de la perception. Révélation et également traduction de l’impression, telle est la tâche de l’art et, par conséquent, celle de l’homme qui a décidé de conformer sa vie à l’authenticité d’une vérité intérieure. C’est pourquoi, il y a dans la « Recherche » un mode d’emploi et une éthique pour s’en approcher.

 

Proust, réaliste et scientifique, constate et enregistre les métamorphoses et les destructions que le temps inflige aux êtres, tandis que le philosophe, qu’il est également, se refuse à accepter la mort lente des personnages qu’il a animés et aimés, parce qu’en des moments rares, l’intuition de lui-même l’a révélé comme « une être absolu ». Cette certitude, il est vrai, Proust l’a éprouvée en de brefs instants où, soudain, une part du passé redevenait présente par le seul pouvoir de la mémoire et que les sentiments, qu’il croyait abolis, réapparaissaient au plus profond de lui en des flashs saisissants. C’est ainsi que la saveur de la petite madeleine, que l’enfant Proust trempait autrefois dans la tasse de thé ou de tilleul de sa tante Léonie, fait remonter chez l’adulte qu’il ait devenu et qui accomplit alors le même geste, non seulement des souvenirs mais des vies mortes, ensevelies au plus secret de la mémoire. Grâce au souvenir involontaire, nous ne participons pas seulement à une renaissance des choses mais à la résurrection d’une part perdue de nous-mêmes. Le génie  - avait écrit Baudelaire – c’est l’enfance retrouvée à volonté.

 

Depuis Stendhal, le roman, c’était la province et une certaine conquête d’un génie provincial sur Paris, capitale de l’ambition, tels Lucien Leuwen ou Jean Sorel. Aussi le roman de Proust est-il, peut-être, le premier exemple d’un roman parisien. Combray et Balbec n’y figurent que comme des lieux de villégiature, les classes moyennes n’y apparaissent que dans la domesticité ; le monde qui nous est dépeint est bien celui de la puissance et de la fortune. Que tant d’inépuisables réalités aient pu être tirées de ce milieu étroit, arbitraire et fragile ne cessait pas d’émerveiller André Maurois, alors que Jean Guitton soulignait que l’ingéniosité de l’écrivain avait été de comprendre que plus la matière est banale, plus le talent se révèle et qu’un écart si visible rend sensible au lecteur l’opération même de l’art.

 

Proust n’a cessé de jouer avec l’illusion en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à sa méthode d’introspection, modifié notre perception. Sa « Recherche », bien que privée d’action, est en définitive une épopée de l’âme. On y est en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, on a l’impression que pèse un ciel d’apocalypse, on y devine, dans le rire d’une jeune fille, une détresse qui confine au désespoir. On ne peut nier l’influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d’écrivains ont suscité un tel engouement, une telle dévotion. Peu sont lus avec autant de curiosité, peu ont inspiré un si grand nombre d’études. Cette "Recherche" est à l’origine de centaines d’autres, comme si on renvoyait, par un jeu de miroir, à cet auteur qui s’est intéressé à presque tout ce qui concerne l’homme, son image magnifiée par les effets causés par sa propre réflexion. Rien d’étonnant que des créateurs tels que lui, dont l’esprit fut si fécond, produisent bien après leur mort des résonances telles qu’elles nous prouvent que l’univers rêvé peut s’établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C’est dont que la « Recherche » est sortie victorieuse des ornières du temps. Elle ne s’y est pas enlisée à l’exemple d’autres romans trop encombrés d’un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l’univers de Proust. D’autant moins, que ce qui compte pour l’écrivain, c’est que l’art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et outrepasse les limites du temps, si bien que l’artiste, enseveli dans la nuit du tombeau, ne cesse plus de dialoguer avec les générations futures.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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commentaires

L
Proust toujours tres present dans votre blog. Comment jugerait-il notre epoque ? Je suppose qu'il souffrirait de sa pesanteur plus que de toute autre chose.
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