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31 janvier 2022 1 31 /01 /janvier /2022 09:23
Le ventre des hommes de Samira El Ayachi

Hannah a été emmenée par les gendarmes au commissariat pour s’expliquer sur une faute grave commise dans l’exercice de sa fonction d’institutrice. Comme elle craint d’être mal comprise, elle veut raconter sa vie, la vie de son père, la vie de sa famille nombreuse, deux grands, deux moyens et deux petits. Elle est l’un des moyens. Son père, berbère du sud marocain, s’est porté volontaire pour venir travailler en France, la pluie avait fait défaut, les dattes n’avaient pas bien poussé, le village menaçait famine, le miroir aux alouettes agité par les recruteurs a attiré le jeune homme déjà père d’un enfant. A cette époque, il ne savait pas qu’il venait en France pour assurer la fin de l’exploitation des houillères du Nord-Pas-de-Calais. Lui et ceux de sa région constituaient une main d’œuvre supposée malléable, non bénéficiaire du statut de mineur, donc facile à licencier quand le moment serait venu de fermer les mines de moins en moins productives. Mais le père, avec ses collègues et les syndicats, s’est battu comme un beau diable pour bénéficier des avantages de ce statut, il est même passé à la télévision.

 

Hannah est née en France après le regroupement familial, elle raconte sa vie plutôt misérable dans les corons où cependant régnait une vraie chaleur humaine, l’amitié, la solidarité, l’insouciance de l’enfance pendant que les adultes complotaient pour obtenir un statut plus juste. Sa vie dans les rues du quartier avec les enfants des Polonais, des Italiens, des Algériens, société multiethnique où se brassaient les langues, les jargons, les idiomes, les patois, où se mêlaient les cultures et les religions. Le coron ne connaissait pas le racisme que l’école connaissait mieux, surtout lorsqu’on est une bonne élève et qu’on veut fréquenter les grandes institutions, comme le souhaitait Hannah.

 

Ce texte n’est pas seulement un roman social qui raconte la fermeture des houillères du Nord-Pas–De-Calais et le triste sort des derniers embauchés, les mineurs marocains ; c’est également un plaidoyer pour le sort des femmes, marocaines ou autres, qui n’ont jamais été intégrées, dont on ne s’est jamais préoccupé. Ces laissées pour compte de l’intégration avaient pour seul moyen d’expression leur langue vernaculaire. L’auteure, enseignante, insiste sur l’importance de la langue dans l’éducation, l’instruction et l’intégration. L’intégration, qui n’est pas facile non plus pour les enfants nés en France qui souvent ne parlent plus que la langue apprise à l’école et éprouvent des difficultés pour communiquer avec leurs parents, accentuant ainsi le décalage générationnel déjà fortement impacté par la migration et le mélange des populations. Il faut aussi faire face au racisme, au rejet, à la stigmatisation, au sentiment d’usurper une place qui n’est pas la sienne. Et, quand, comme Hannah, on rêve d’absolu, d’un monde idéal évoqué par les montagnes de livres qu’elle a ingurgitées, le dérapage peut survenir. Faut-il accepter tout ce que les décideurs, les penseurs, la hiérarchie cherchent à imposer, ne faut-il pas se dresser pour exiger un monde meilleur comme un mineur se dresse pour avoir un meilleur sort ?

 

Ainsi ce livre n’est pas seulement un roman social qui rapporte et réclame, c’est aussi un livre militant, idéaliste, une réflexion politico-philosophique sur le rôle de l’individu dans la société construit à travers des tableaux, des scènes, des récits d’événements, de drames, de joies, de déceptions, cela autour du fil rouge de son interrogatoire au commissariat de police. Voilà un document qui montre comment s’est construite cette femme, comment des quantités de jeunes enfants d’immigrés se sont construits à leur tour et ont cherché leur chemin dans cette nation que leurs parents ne connaissaient pas. C’est ainsi un véritable document que les historiens pourront consulter quand ils étudieront cet épisode de l’histoire de France et des pays qui lui ont fourni la main d’œuvre nécessaire à son redressement après les énormes destructions de la guerre. Un roman d’une grande richesse documentaire, un texte très littéraire, une oeuvre originale et surtout une conviction d’un militantisme indéfectible.

 

Denis BILLAMBOZ


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commentaires

E
Certainement prenant de comprendre la vie d'une vraie personne ( qui sort pour nous de l'anonymat des nombreux "autres" venus travailler chez nous...) et de sa vraie descendance. Un éveil....
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