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22 juin 2022 3 22 /06 /juin /2022 09:18
Vint le poète ...

Vint le poète,
celui qui habitait sur l’autre rive,
le colporteur de mots, le convoyeur de songes.
Il connaissait les mystères du langage,
les messages des vents,
des eaux la pente au dur partage.
Il ouvrait une faille à la mémoire,
sondait l’invisible et les âmes,
il arguait sur le devoir, sur la souffrance et sur le mal.
Cet homme parlait de ce qu’il savait,
des vendanges, des moissons et des semailles.

 

Il venait de l’autre rive,
celle minérale et aveuglante du désert.
Il y avait marché longtemps
dans les oscillations des dunes et des nuages,
le poudroiement de l’or et des étoiles,
à l’écoute de l’ample chœur symphonique
des orgues de basalte et de grès.
L’écho du vent tissait ses vocables
dans ce décor rendu à son épure d’éternité.
Cet homme avait connu la marche lente des caravanes et les ergs
et la méditation grave de l’espace.

Il parlait une langue
qu’aucun des hommes présents
ne se souvenait avoir entendue nulle part,
ni dans les colloques des princes,
ni dans les grands amphithéâtres,
ni même dans les conclaves.
Peut-être en avait-il saisi des bribes
dans le murmure plaintif des galets.
Et cet homme avouait :
« Je suis venu assumer l’inexprimable ».

 

Soudain, le ciel étamé et les hommes,
(ceux dont je vous conte l’histoire)
les yeux brûlés qui regardaient s’ensevelir le monde
dans le désordre cendreux des laves.
Tout alentour tremblait et la terre,
jadis bien écobuée, s’affaissait,
déliant l’épissure sacrificielle de l’espace.

Je vous prends tous à témoins,
amis et frères, entendez-moi !
Ne vous est-il jamais arrivé, un soir,
en remontant dans les vibrations de l’herbe
et le chant mélodique des cigales,
de l’avoir contemplée dans la jubilation du pampre,
la blancheur virginale des amandaies,
elle, la bien-aimée des hommes,
elle, la belle épouse féconde,
terre qui n’était point de jachère
mais terre à blé, terre d’amarante,
façonnée dans l’argile simple du rêve
et qui se présentait à vous dans le rythme des combes,
le vallonnement des courbes pleines,
les hauts plateaux dénudés qui lui faisaient l’épaule ronde,
l’allure altière et sa tête rejetée dans les nuées.
Fiancée de l’universel, l’âpre désir a cette approche,
ce renouement aux flancs qu’enfièvre le temps seul.

 

Elle, couchée en croix,
la foule massée entre ses bras,
flottant sur l’eau incantatoire.
La parole du poète dressait un mât,
forgeait des hampes de courage.
Elle disait l’eau souple, rapide, proche l’échéance,
toutefois, l’heure s’annonçait grave,
l’évidence ne suffisant plus à justifier leur foi.

 

Passé le dernier amer, le dernier cap,
la salutation des astres, ils allaient,
selon l’allure du vent, à son amble,
portés par les bras de la terre en croix,
portés par la lame intarissable de l’Histoire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE    (extraits de « Cantate pour un monde défunt » Librairie bleue – avril 1991 – Prix Renaissance -

 

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commentaires

I
Ce poète venu " pour exprimer l’inexprimable, c'est Vous! Ou votre double.<br /> Il sait faire chanter le monde qui s'en va, et je retrouve le rêve, la nostalgie, la soif des grands horizons, la vibration de la vie, et cette joie qui est la vôtre devant la beauté, la grandeur, le mystère, et cette tristesse devant le temps qui fuit et qui emporte tout. En deux mots: votre profondeur. Votre don d'habiter à la fois le présent et l'intemporel.... <br /> Isabelle
Répondre
A
Merci Isabelle Prêtre. La poésie est toujours cachée derrière l'apparence des choses, c'est à nous de la déceler et de l'animer, de la rendre sensible au coeur.
L
C'est ample, magnifique, visionnaire. Plein a la fois d'eclat et de retenue.
Répondre

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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