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7 septembre 2022 3 07 /09 /septembre /2022 07:44
Julia

Julia

Entretien à bâtons rompus avec la pianiste et compositrice Julia Riabova

Armelle :
Née alors que votre pays, la Russie, se trouvait encore prisonnière du joug soviétique, j'imagine sans peine que votre enfance fut condamnée à un inévitable repli sur soi, un enfermement qui marque de son sceau un quotidien réduit à ses seuls rêves. C'est, par ailleurs, un terreau fécond pour donner à des perspectives encore lointaines une aura qui repose sur le désir d'embellir la réalité. La musique était déjà inscrite dans  vos gênes et vos parents, musiciens tous deux, ainsi que votre grand-mère professeur de piano, vont vous communiquer leur passion et vous initier au domaine des sons. Ainsi l'art va-t-il vous offrir les clés d'une évasion tout ensemble réaliste et mystique. Racontez-moi ces premiers pas dans un domaine qui ne cesse d'exalter votre quotidien.



 Julia :
L’histoire de notre dynastie musicale a 100 ans, ayant commencé avec ma grand-mère, elle-même excellente pianiste et pédagogue. C'est grâce à sa constante  attention et bienveillance que j'ai commencé à déchiffrer les premières oeuvres pour piano, à me familiariser avec les bases musicales et culturelles. Ma grand-mère, Lidia Schilovskaya, issue d’une famille noble, est née à Bakou, en Azerbaidjan. Son père, Nikolai Shilovski, était un officier de la marine impériale russe, homme instruit, s'intéressant aux sciences et à la philosophie. La soeur de sa femme avait été mariée au prince Valentin Galitzine ainsi, parmi mes ancêtres, Nikolai Galitzine est lui-même un commanditaire et dédicataire des quatuors à cordes  n°12 , N°13 et N° 15 de Ludwig van Beethoven. Malheureusement, au moment du nouveau régime communiste russe, le destin de ma famille a basculé dans l'enfer, leur appartenance et leurs origines nobles sont devenues des obstacles, divisant leurs vies en un "avant " et un "après". La figure toute-puissante de mon enfance a été ma grand-mère. Elle était une musicienne accomplie, pianiste de grand talent, douée d’une virtuosité hors norme. Au cours de son existence, elle a interprété les plus grandes oeuvres de Liszt, Rachmaninov. Elle avait aussi la réputation d’être une excellente pédagogue. Douée pour  l'apprentissage des langues, elle s’est révélée aussi compétente en science, mathématique, physique et peinture - elle dessinait merveilleusement bien. Reconnue pour sa beauté et ses nombreux dons, elle disposait d’une énergie et d’une résistance incroyables et c'est grâce à ces qualités qu’elle fut capable de traverser les malheurs et fatalités qu’elle  a subis au cours de sa vie. Je garde en mémoire les leçons de musique que j'ai eues avec ma grande mère qui me proposait de jouer des oeuvres à quatre mains, le plus souvent les symphonies de Mozart, Beethoven, ainsi que des ballets de Tchaikovski dont j’étais émerveillée. Pour moi, jouer avec elle représentait un moment exceptionnel que j'attendais avec impatience, tant il exprimait ce partage et ce plaisir d’instants rares et inoubliables. Je jouais facilement à l'oreille des oeuvres entendues, je savais d’autre part déchiffrer une partition et je commençais à composer, ce qui  reflétait mon  esprit déjà mature, si bien que mes œuvres de toute jeunesse ont  remporté un succès important auprès  de compositeurs renommés. J'ai toujours manifesté de l’indépendance d'esprit depuis mon plus jeune âge et c’est ainsi que  j'ai pu trouver ma place parmi les musiciens et la reconnaissance de mon art et de mon talent hérités de mes parents, tous deux illustres musiciens, non comme "fille de". Depuis, ces deux chemins de pianiste-concertiste et de compositeur, que je mène,  sont  devenus indissociables.

 
Parmi mes œuvres  favorites, il y a la sonate en si mineur de Liszt merveilleusement jouée par ma mère et les œuvres de Rachmaninov, notamment son 3eme Concerto que j'ai interprété pour la première fois à l'âge de 20 ans. Ensuite, j'ai travaillé  l'intégrale de ses œuvres. Un souvenir intéressant, c’est avec le 3éme concerto de Rachmaninov que ma mère, alors une jeune pianiste, a remporté le concours du conservatoire Tchaïkovski à Moscou, lors du jubilé de Rachmaninov, comme la meilleure interprète de ce concerto. C'est à cette  époque également que ma mère a rencontré mon père, compositeur, doué d’érudition et de charisme et, aujourd'hui, compositeur de renom. Il a écrit notamment une symphonie sur les œuvres de A. Soljenitsyne en 1981, époque où Soljenitsyne était un écrivain en disgrâce sous le régime de la Russie soviétique.  Grand connaisseur de l'art et de la littérature, il dispose d’une capacité à réciter  de mémoire la poésie de grands auteurs classiques. D'ailleurs en 1999, il a reçu le prix Pouchkine – récompense prestigieuse  pour les spectacles  littéraires qu'il a donnés. A l'époque de la jeunesse de mes parents, la poésie occupait une place importante. Hélas, cet intérêt prononcé a beaucoup perdu de nos jours. J'ai commencé moi-même à rédiger mes propres poèmes, découvrant les œuvres poétiques nombreuses que recèle  la bibliothèque de ma mère. C’est resté pour moi une passion constante. 

 

 
 
Armelle 
Vous aviez alors une vingtaine d’années et votre formation musicale, dirigée par votre grand-mère, avait fait de vous une pianiste en mesure d’assurer des concerts de haut niveau et de vous lancer dans une vie professionnelle comme votre mère, pianiste de renom, et votre père, compositeur qui partage son existence entre la Russie et les Etats-Unis. Par  ailleurs, votre goût de l’art ne se contentait pas de la musique, la poésie était votre seconde passion et vous aimiez à vous plonger dans la lecture des plus grands d’entre eux. Il est vrai que l’aventure humaine n’a d’intérêt que si elle se fonde sur les notes ou les paroles et les interrogations que l’artiste est amené à poser selon un questionnement qui lui est propre. L’art l’érige alors en guetteur passionné d’une impossible survie, en champion d’un combat contre le temps qui engloutit tout, en chantre d’une épopée où l’homme en peine « des cieux défunts » cherche à traduire ce qu’il ressent au moyen d’une expression qui se veut quelque chose à servir. On réalise combien le poème s’élabore dans un désir jamais assouvi « d’accroître indéfiniment sa charge de beauté ». (P.Valéry) Les mots, comme les notes, reviennent à un état d’enfance, il faut alors leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté, qui seules s’accorderont avec l’émotion que l’artiste se propose de communiquer. La poésie, comme la musique, n’est jamais plus grande que lorsqu’elle éveille la surprise, l’émerveillement, lorsque l’artiste d’inspiré devient inspirant, partage son enchantement dans un acte de gratuité parfait, nomme les choses non pour les réintroduire dans leur fonction, mais les réhabiliter dans leur innocence. Vous avez, dès votre enfance, rédigé des textes et la poésie est devenue, au fil des ans, votre jardin secret. Racontez-moi comment est né cet amour et quels auteurs ont su vous captiver et vous inciter à écrire à votre tour ? 


 
 Julia
L’univers poétique a toujours été pour moi une source d'inspiration intarissable, comme toute personne traversée par  une forme de génie. A l'âge de 12 ans, j’écrivais ma première œuvre vocale, inspirée d'un poème de Pouchkine. Et puis, j’ai fait la connaissance d'autres poètes, notamment le poète anglais John Keats, qui a attiré mon attention, d’où la naissance de ma romance sur l'un de ses poèmes. La période de l'adolescence a été très productive pour mes créations qui sont déjà marquées à cette époque par la disposition souveraine d'une pensée musicale. C'était une période de curiosité intense. Dès le jeune  âge, la musique et la poésie sont naturellement intégrées dans le processus de la création comme la continuité et la possibilité d'exprimer dans un genre poétique tout ce que je n'arrivais pas à exprimer dans la musique. C'est un processus qui se balance en permanence entre la poésie et la musique. Je suis convaincue que savoir composer, c’est aussi être libre. Dans un  monde corseté par toutes sortes de contraintes, la création reste un moyen d'expression libre. Tous les hommes de génie se sont affranchis des normes imposées par leurs maîtres qu’ils ont quittés en prenant leur propre chemin et en choisissant leur propre langage.  Le créateur ne décrit  pas le temps, il crée son monde personnel car il compose en dehors du temps. De même qu’il existe dans une autre dimension comme s’il observait de loin ce que provoque inéluctablement en lui une forme d’égocentrisme. Le créateur tend à sortir d’un esprit étriqué de masse, il tente à  s’élever au-dessus de la bassesse humaine. Sa personnalité  cherche les moyens de  se dépasser et d’échapper au chaos, d’éviter  les règles trop  rigides afin de construire pour soi et la postérité.

Ce processus impose l’auto-immersion et la concentration permanente. Pour cela, et presque toujours, n'importe quel contexte, voire historique, n’est pas toujours commode à affronter. J’ai souvent réfléchi aux  conditions (convenables ou répressives) qui seraient favorables à la création. La réponse non ambiguë est difficile car à  toutes  les époques il y a eu  des musiciens, des écrivains qui ont eu des  rapports étroits  avec le pouvoir, ce qui assurait leur brillante carrière  et leur  reconnaissance.  Il y avait aussi les opposants aux régimes qui rencontraient des obstacles à leur création et à leur épanouissement artistique, mais dans les deux cas l’idée principale était pour eux de se libérer et d'aller au fond de leur engagement artistique, leur seul but étant de  créer. La création, c'est aussi la tentative de pouvoir se dépasser, le moyen de se  découvrir soi-même et d’aller encore plus loin dans un langage personnel mais universel. La création d'une œuvre  est  chaque fois un pas dans l'inconnu. Le cerveau d'un créateur travaille en permanence, notamment le travail du silence, de la contemplation pour laisser mûrir ses idées, ce qui est capital, comme l'a dit Balthus  - "je m'arrête pas de travailler, même quand je ne travaille pas». Il m'est arrivé de voir passer comme un éclair la symphonie intégrale  et, parfois, un motif très court né comme une impulsion qui, par la suite, prend l’ampleur d’une œuvre musicale. Si chacun était capable de démêler où et comment les idées se forment  et quel est  le point de naissance d'une œuvre, tout le monde deviendrait compositeur et poète, bien que les créateurs, eux-mêmes,  ne connaissent pas exactement ce processus. Je vois la création aussi comme un mouvement proche d’une extase. L'inspiration dépend aussi beaucoup de l'influence de ce qui l'entoure, car le goût de la  créativité pourra même disparaître et plonger  le créateur dans un état de doute et d'incertitude. La création cache de nombreux  mystères, comme la vie. Certains brouillons sont restés longtemps sans évolution et pourront retrouver un entrain des  années plus tard, comme dans certaines relations humaines inachevées  qui, en un moment inattendu, retrouvent soudain leur fraîcheur. La vie est comme le processus de création jamais linéaire, il y a des courbes et chemins qui nous dirigent dans un virage fort, sans aucune  garantie de résultat. C’est une extase savoureuse qui nous maintient dans la vie et dans la création.

 


Julia Riabova est pianiste, concertiste et compositrice.

 

 

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commentaires

L
Comme vous dialoguez avec naturel et conviction, c''est formidable !
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L
La facon ou l'une et l'autre situez la creation est interessante.
Répondre
A
Merci Loïc Le Gouic. Ce besoin de création est très vif chez cette pianiste qui compose et rédige des poèmes. Elle tient ainsi un univers entre les mots et les notes.

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