En écrivant « La promesse de l’aube », l’écrivain Romain Gary, deux fois prix Goncourt, offrait à sa mère le plus vibrant des hommages, un portrait bouleversant d’une femme hors du commun qui, dès la naissance de son unique enfant, en fit le centre de son existence, l’objet de toutes ses ambitions soit un univers à lui seul qu’elle contribuait à bâtir afin qu’il devienne l’homme exceptionnel dont elle rêvait, le seul auquel elle dédiait son ambition, son exaltation, sa foi : « Quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertues, mais n’ayant pas le don extraordinaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passais d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge de l’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement. »
Après la Pologne où ils résidèrent quelques années, la mère et le fils étaient venus habiter Nice, dans cette France à laquelle Mina avouait une sorte d’admiration enfantine et touchante, le plus beau pays du monde selon elle, celui qui avait conservé le goût de ses valeurs. A cette époque, Mina confectionnait des chapeaux mais avait le tort de se faire passer pour la succursale de Paul Poiret, le couturier parisien, un rêve de plus qui allait lui coûter sa réputation : « Elle n’eut aucune peine à confondre ses détracteurs, mais la honte, le chagrin, l’indignation, comme toujours chez elle, prirent une forme violemment agressive. »
Heureusement, Mina n’est pas femme à se laisser abattre. Elle se relève de cette mésaventure, crée un salon de couture et, bientôt, la riche clientèle niçoise vient s’habiller chez elle. Les fruits de cette soudaine prospérité vont permettre à la mère d’offrir à son fils une gouvernante française, d’élégants costumes de velours, des leçons de maintien. A cette mère, qui rêve pour son fils du plus beau destin, le petit garçon ne parvient jusqu’alors qu’à gagner le championnat de ping-pong de Nice en 1932. Car, désormais, mère et fils vivent dans cette plaisante station en permanence et Romain y poursuit ses études au lycée, tandis que Mina tente de vendre les objets précieux qu’elle a rapportés de Russie et, finalement, elle travaille pour une agence, fait du porte à porte, et tente encore et toujours de gagner sa vie afin que son enfant ne puisse avoir honte de sa condition. Mère Courage s’il en est, elle n’a d’autre souci que celui d’un destin exceptionnel pour ce fils adoré.
« Ma mère venait s’asseoir en face de moi, le visage fatigué, les yeux traqués, me regardait longuement, avec une admiration et une fierté sans limites, puis se levait, prenait ma tête entre ses mains, comme pour mieux voir chaque détail de mon visage, et me disait : « Tu seras ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit ».
Son baccalauréat en poche, Romain Kacew s’oriente vers des études de droit et commence à écrire tant sa mère est persuadée qu’il sera un Tolstoï ou un Hugo. Tant qu’à faire, Mina ne lésine jamais sur la qualité et surtout le prestige. «Attaquée par le réel sur tous les fronts, refoulée de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre à travers les personnages que j’inventais une vie pleine de sens, de justice et de compassion. »- souligne Romain Kacew.
Tandis que le fils tente déjà de réaliser un chef-d’œuvre, sa mère exerce tous les métiers pour subvenir au quotidien, lit les lignes de la main, change leur appartement en pension animale, assure la gérance d’un immeuble et agit comme une intermédiaire dans des ventes de terrain. Car cette mère ne désespère jamais. Son rêve la tient debout comme la déesse d’un imaginaire qui fait rarement la différence entre est et sera.
En 1933, Romain Kacew s’inscrit à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Ses examens passés, il est incorporé à Salon-de-Provence le 4 novembre 1938 pour y accomplir son service militaire avec l’espoir de sortir dans un rang convenable de sous-officier de l’armée de l’air. Hélas ! il est collé pour le simple motif qu’il est natularisé depuis moins de 10 ans et sort simple caporal.
« J’ai toujours regretté depuis qu’à défaut du général de Gaulle, le commandement de l’armée française ne fut pas confié à ma mère. Je crois que l’état-major de la percée de Sedan eût trouvé là à qui parler. Elle avait au plus haut point le sens de l’offensive, et ce don très rare d’inculquer son énergie et son esprit d’initiative à ceux-là même qui en étaient dépourvus. »
A Bordeaux où il est transféré, Romain Kacev/Gary devient instructeur de navigation sur Potz-540 et nommé sergent. Mais la guerre est déclarée et le succès foudroyant de l’offensive allemande place soudain la France défaite sous la protection du maréchal Pétain et du général Weygand. De Bordeaux, où il se trouve alors, le jeune homme décide de joindre l’Angleterre et le général de Gaulle. Par téléphone, il annonce son départ à sa mère qui, dans un sanglot, s’écrie : « Ce dernier cri, bête du courage humain, le plus élémentaire, le plus naïf, est entré dans mon cœur et y est demeuré à tout jamais, il est mon cœur. »
La guerre va être longue, difficile, des cinquante aviateurs que Kacew fréquentait sur les aéroports, trois seulement assisteront à l’armistice. Heureusement, pour conserver son moral, le jeune aviateur reçoit de sa mère des lettres fréquentes qui le rassurent sur sa santé et sa vitalité, alors que lui-même est atteint, en 1941, d’une maladie compliquée d’hémorragies intestinales dont il guérit par miracle. Se sachant atteinte d’un cancer inguérissable, celle-ci a imaginé de rédiger, à l’intention de son fils, deux cent cinquante missives qui n’ont d’autre but que de soutenir son moral, d’insuffler courage et confiance à son dieu vivant, alors qu’elle est morte depuis trois années déjà. En refermant ce livre de mémoire, on ne peut douter un instant que cet amour fut le feu secret qui ne cessa de nourrir et d’animer le destin flamboyant de l’écrivain Romain Gary et de lui avoir conféré un monde personnel mêlant le drame et l’humour. Il l’avouait en riant : « Je me saoule ni de vin, ni d’alcool, mais davantage d’indignation. »
Armelle Barguillet Hauteloire
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