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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 08:42
Frédérick Chopin, une vie vécue comme un impromptu

      
A quoi ressemble Chopin ? A sa musique - déclarait le compositeur Moschelès. Une musique née d'une inspiration nourrie de dualités, dont celle de ses origines panachées entre Pologne et France. Aristocrate de petite noblesse par sa mère et petit-fils de charron du côté de son père, émigré lorrain, Chopin porte en lui, et dans son oeuvre, cette double ascendance paysanne et noble. Son père, arrivé en Pologne en 1787, deviendra un patriote polonais si convaincu qu' il participera au soulèvement contre l'autorité russe. Professeur de langue et de littérature française, il tient à Varsovie une célèbre pension et consacre son existence à l'éducation de jeunes gens, sans jamais mettre en avant son identité française.


Le jeune Fryderyk, né en 1810, grandit au milieu de ces fils de hobereaux fortunés avec lesquels il lie des amitiés souvent exclusives. De cette atmosphère emplie d'insouciance et de gaieté, le jeune homme conservera une profonde nostalgie que l'on retrouve plus tard dans sa musique. C'est sa mère qui l'initie au piano, dont elle joue volontiers, tandis que, dissimulé dans un coin, son fils de trois ans, transporté, n'a plus qu'un désir : l'imiter et jouer à son tour. Ses progrès sont rapides et surprennent son entourage. Commence alors l'itinéraire d'un enfant surdoué, que sa passion éloignera progressivement du commun des mortels. De salon en salon, sous le regard d'un père qui ne veut pas en faire un instrument à sa gloire, le jeune Chopin éblouit. On ne l'appelle plus que le petit 'Mozart'. Il surprend jusqu'au grand-duc Constantin, frère du tsar Nicolas. Ainsi peut-on lire dans le journal de Varsovie : "Sur notre terre aussi naissent des génies. Même la tsarine Maria Fiodorovna vient lui rendre visite dans sa classe de lycée." 
 
Lors de ses séjours à la campagne, il s'émeut du folklore polonais et en interprète les thèmes au piano, élevant ainsi à l' universel ces inspirations populaires. L'un de ses élèves dira un jour que Chopin a mis la Pologne en musique. Mais bientôt il se rapproche des milieux  progressistes et se refuse à jouer devant la famille royale. Sa volonté d'être libre le contraint à l'exil, décision d'autant plus difficile à prendre pour une nature aussi sensible que la sienne et attachée au milieu familial. Mais Chopin est atteint du mal du siècle, mal d'une génération qui oscille entre langueur et révolte. Le 2 novembre 1830, il quitte la Pologne en pleine insurrection et c'est à Stuttgart, où il a fait étape, qu'il apprend  la chute de Varsovie, écrasée par l'armée russe. Plongé dans le désespoir,  il entend que son oeuvre soit désormais l'expression de cet indicible malheur. "Grâce à lui" - écrira Norwid - " les larmes du peuple polonais dispersées parmi les champs furent rassemblées dans le diadème de l'humanité ".


Lorsqu'il arrive à Paris en septembre 1831, il est persuadé de n'être là que de passage, tant il se sent apatride, mais la capitale française aura le mérite de l'accueillir avec chaleur. Liszt, Hiller, Mendelssohn, Osborne, Berlioz deviennent ses amis et son premier concert à la salle Pleyel est un triomphe. "Paris, c'est tout ce que l'on veut" - écrit-il à sa famille. "A Paris, on peut s'amuser, s'ennuyer, rire, pleurer, faire tout ce qu'il vous plaît ; nul ne vous jette un regard car il y a des milliers de personnes qui y font la même chose et chacune à sa manière".


Très vite, il est admis dans les cercles fermés du faubourg Saint-Germain, où son physique aristocratique et son élégance hautaine ont le goût de plaire. On l'invite partout, partout on le sollicite et on le traite en prince, prince de la musique s'entend. Pour vivre, il donne des leçons de piano fort coûteuses - car il faut tenir son rang - à des jeunes filles qui s'amourachent de lui. Et puis sa musique, ses improvisations brillantes, sa courtoisie font merveille sur cette intelligentsia dorée. Si bien que ce milieu sulfureux, où seul l'art est sacré, finit par le séduire. N'y croise-t-il pas des personnalités qui ont pour noms Delacroix, le marquis de Custine, George Sand, dont les carnets d'adresses ont l'avantage de vous ouvrir les portes les plus hermétiques ?  George Sand ne tarde pas à le prier de venir la rejoindre à Nohant, en compagnie de Liszt et de Marie d'Agoult qui ont chez elle leurs habitudes. Sentant qu'il risque fort de devenir la proie de celle qui scandalise les parents de ses élèves, il décline l'invitation, avant d'y céder, bien entendu...


Sand sera, du moins dans les premiers temps, une mère pour lui. Un mère certes captatrice, mais qui va le protéger, le soigner, le chérir, et lui permettre de travailler, car si il y a quelque chose que l'écrivain respecte, c'est bien la créativité. Elle sera donc une protectrice tyrannique et éclairée. Dans l'utopie de leur idylle, ils partent à Majorque, pensant que la douceur du climat sera bénéfique à la santé fragile du musicien. Hélas, l'hiver 1838 -39  sera particulièrement froid et la Chartreuse de Valldemosa  peu confortable. George est dépitée et Chopin croit un moment mourir en terre espagnole. Mais il compose néanmoins dans cet isolement oppressant quelques-unes de ses plus belles oeuvres : les 24 préludes. Pendant ce temps, Sand gratte du papier, comme elle le fait en permanence, ayant la plume aussi altière qu'expansive. Et elle confie à propos de son compagnon d'infortune : " Ce Chopin est un ange, sa bonté, sa tendresse et sa patience m'inquiètent quelquefois, je m'imagine que c'est une organisation trop fine, trop exquise et trop parfaite pour vivre longtemps ".
 

Rentrés en France,  leur vie reprend son cours normal. Sand reçoit et  rédige lettres, articles, romans, contes, tandis que Chopin passe des heures devant son clavier, corrigeant  les morceaux, qu'il improvise avec une surprenante facilité, mais qu'il ne cesse de reprendre, de retravailler, étant envers lui-même d'une exigence implacable. Ce travail, qu'il assume dans un état de constante inquiétude, l'épuise et Sand se lasse peu à peu de le sentir si peu disponible et de vivre à ses côtés un amour de plus en plus chaste. " Je dois travailler - lui dit-il - je dois tirer des mazurkas de ce coeur déchiré ".

 
" Une affection si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes d'elle " - confiera-t-elle. Mère, Sand veut bien l'être, nonne, certes pas. " Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui " - se plaint-elle. La rupture s'avère inévitable et se fera en juillet 1847, après neuf années de vie commune. Sand, dotée d'une solide santé, s'en remettra, Chopin, non. A partir de ce moment, la sienne ne cessera plus de s'altérer. Il a loué un appartement à Paris et repris, pour vivre, ses leçons de piano. Un voyage en Angleterre en 1848, avec deux de ses élèves, achève de consumer le peu de force qu'il lui reste. Au retour, il s'alite et ne se relèvera plus. " Lui - se souvient Norwid - dans l'ombre du grand lit à rideaux, appuyé aux oreillers, enveloppé d'un châle, était beau comme il l'avait toujours été dans les plus simples attitudes de la vie. Il avait ce quelque chose d'achevé, de monumental, que l'aristocratie athénienne aurait pu entourer d'un culte à la meilleure époque de la civilisation grecque. (...) Chaque fois et en quelque circonstance que j'aie rencontré Chopin, j'ai trouvé en lui cette perfection d'apothéose " .

 

Il s'éteindra le 17 octobre 1849, laissant derrière lui la plus belle oeuvre jamais écrite pour le piano et deux admirables concertos. Celui en fa mineur, opus 21, composé en 1829, dont l'adagio fut rédigé à l'intention de la jeune chanteuse varsovienne Konstanaja Gladkowska et l'ensemble dédié à la comtesse Delphine Potocka. Et le concerto en mi mineur, opus 11, composé en 1830, dont la première eut lieu le 11 octobre de la même année, à Varsovie, lors du concert d'adieu du musicien à son pays natal. Ce concert ne remporta pas le succès escompté, la capitale polonaise étant déjà en proie à l'effervescence suscitée par l'invasion russe.

 
 

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george-sand-maison-de-nohant.jpg Nohant, la maison de George Sand

 

 

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commentaires

J
Et si... comme on dit.<br /> Quand on pense qu'étaient présents, en même temps, pendant un certain temps, Beethoven, Chopin, Mendelssohn, Schubert, Paganini, Berlioz, Strauss - et j'en oublie que vous ajouterez - on se dit que c'était incroyable. D'accord, ils se critiquaient les uns les autres assez vertement parfois, en fonction de leur propre personnalité musicale. Et si justement, Mozart avait été là aussi, lui qui était si ouvert, si curieux, si amoureux de la musique, si sympathique, on se dit qu'il aurait rapproché tout le monde. , ,
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A
Oui, Mozart aurait peut-être été en mesure de le faire. De rapprocher les musiciens car la musique était tellement au-dessus des carrières de chacun, un idéal si absolu pour lui que le rivalités devaient lui apparaître ridicules et déplacées.
J
Une caractéristique de la musique de Chopin, c'est qu'elle est extrêmement riche en nuances, en chatoiements, en ondulations, mais aussi en contrastes. Et quand on écoute un morceau de Chopin en étant très attentif à la façon dont le ou la pianiste a su mettre en valeur cela, ce ne sont pas forcément ceux dont on nous rebat les oreilles qui sont les meilleurs. <br /> Assurément, il faut que cette richesse -qui correspond à une sensibilité extrême - soit plus que restituée, il faut qu'elle soit incarnée.
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A
Vous êtes visiblement musicien. Cette sensibilité incarnée, je la ressens comme vous. C'est la grâce toute particulière de Chopin.
G
F.Chopin nous offre l'air trop bref d'une vie brûlée par la passion, au soleil d'une perfection inattendue, évanescente, espiègle, impromptue.
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H
Un artiste que j'aime beaucoup !
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E
Quel beau texte sur Chopin le romantique, un symbole de beauté passionnée et éphémère...
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L
Toujours heureux de vous lire et de decouvrir la diversite de vos articles mais qui s'adressent tous a la part la meilleure de l'homme.
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L
Je découvre votre blog à l'instant, et sans encore avoir pris le temps de l'explorer comme il le mérite (ce qui ne saurait tarder), je tenais à vous faire savoir tout le bien qu'il m'inspire.<br /> M'étant installé un moment dans votre salon, votre intérêt pour Chopin ne pouvait pas m'échapper. J'ai donc pris l'initiative de vous proposer une petite visite dans le mien, récent et modeste,<br /> pour vous faire partager cette émotion musicale que j'y ai, il y a peu, exprimée.<br /> Soyez la bienvenue!<br /> http://perlesdorphee.wordpress.com/2013/01/03/une-ballade-oui-mais-la-4eme/
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M
J'aime beaucoup Chopin car je joue moi-même du piano. Génie fragile et puissant à la fois. Je ne sais que penser du rôle de George Sand. Sans doute l'a-t-elle protégé un long moment mais ils<br /> avaient des tempéraments tellement différents et Sand éclatait de santé et d'énergie. Chopin le sentait et savait que son temps lui était compté. Il a tout donné pour la musique au mépris de<br /> l'amour tel que Sand l'envisageait, je crois.
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A
Savez-vous que j’ai fait du "baby sitting" en compagnie de Chopin ? Votre article fait revenir en mémoire une jolie page de ma vie. J’étais à Paris depuis déjà plusieurs années. Véronique, une de<br /> mes amies de l’époque avait fait le choix d’avoir un enfant, et de l’élever seule. Ses derniers mois de grossesse, assez difficiles, l’obligeaient à la plus grande prudence. Allongée en permanence<br /> elle écoutait beaucoup de musique Vivaldi et Chopin entre autres. Et plus particulièrement, la Nocturne en Do dièse. Erwan est arrivé. Magnifique bébé. Quand j’allais les voir et qu’il<br /> s’impatientait ou donnait simplement un mouvement d’humeur, il suffisait à Véro de mettre un disque de Vivaldi ou la Nocturne de Chopin pour que ce beau voyou nous honore dans l’instant de la plus<br /> belle et sereine tranquillité. D’où l’incroyable évidence que le bébé vit déjà pleinement au rythme décidé par la mère pendant la grossesse. Ça été une très belle et incroyable expérience. Quand<br /> Véro me le confiait régulièrement j’employais les mêmes moyens pour obtenir sur ce visage d’ange la plus belle des récompenses. La joie évidente d’un bébé heureux et serein ! Vingt sept ans plus<br /> tard, le bébé a grandi, deux fois Papa, il vit aujourd’hui à Melbourne, et ce n’est plus moi qui pourrait le porter dans mes bras !<br /> <br /> Une autre rencontre encore plus exceptionnelle. La grande amitié que me témoignait un couple qui officiait dans les hautes sphères de ceux qui la nomment, grande musique, me procurait le double<br /> avantage de leur affectueuse présence mais aussi d’avoir les meilleures places dans les salles de concert et opéras tant en France qu’à l’étranger. Au cours d’un enregistrement dans les studios de<br /> Radio France, je me trouvais assis, aux côtés de mon amie, juste au-dessus du pianiste. Et quel pianiste ! Mikhail Rudy. Fasciné par ses mains qui survolaient le clavier mon regard ne pouvait<br /> porter ailleurs que sur ses doigts de virtuose qui effleuraient les touches pour nous offrir la plus belle des musiques. Dont la Nocturne déjà citée. Je ne me suis pas rendu compte qu’à la fin de<br /> l’enregistrement j’étais en larmes. En souriant, mon amie m’a tendu un mouchoir en papier. Le dîner qui s’en suivit dans une brasserie de l’avenue de Versailles reste l’un des grands moments<br /> privilégiés de ma vie parisienne Encore une rencontre exceptionnelle. Nous avons beaucoup parlé, bu pas mal aussi. Quand au moment de se séparer je lui ai tendu ma main il m’a pris dans ses bras<br /> pour me dire que les plus beaux compliments venaient justement de ceux qui ne connaissaient pas, ou peu la technique musicale, mais qui savaient en apprécier tout la sonorité. J’étais aux anges.
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A
Une perle revient à la une dans les pages d’Interligne. Chopin l’enchanteur et votre plume, qui a le don de faire résonner les notes de cet incomparable musicien, au travers de vos mots.<br /> Quand il vivait Boulevard Poissonnière il aurait dit : "Bien des gens m'envient cette vue, mais personne la montée des escaliers menant vers mon quatrième. J'ai l'impression de ne recevoir que des<br /> courts d'haleine" d’après le dictionnaire de Jacques Hillairet. Petite anecdote pour vous remercier de ce bon moment passé à la lecture de votre article. Bonne soirée Armelle et merci.
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A
Je suis persuadée Alain, en retrouvant vos deux commentaires, que le bébé capte les ondes extérieures plusieurs mois avant sa naissance. Aussi bien les bonnes que les mauvaises et que la musique, surtout classique, l'aide à structurer son cerveau. Lorsque j'attendais les deux miens, je mettais le plus souvent possible de la musique et particulièrement Mozart pour l'harmonie, la gaieté et l'équilibre parfait de ses compositions. Cela ne semble pas leur avoir trop mal réussi.

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