Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 08:41
La duchesse de Berry, une redoutable amazone

 

Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, était la fille de roi des Deux-Siciles et la petite nièce de Marie-Antoinette. A l’âge de 18 ans, elle avait épousé Charles de Bourbon, duc de Berry, fils aîné de Charles X, réputé pour être un excellent cavalier et un grand coureur de jupons. En 1820, ce mari, héritier du trône de France, était assassiné à Paris, au pied des marches de l’Opéra, alors qu’elle était enceinte. Cette femme, dont Mme de Boigne dit dans ses mémoires : «  Qu’elle est l’une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formé » - avait en effet un tempérament fougueux et un esprit prompt à s’enflammer dès qu’il était question du trône des Bourbons qu’elle désirait récupérer pour son fils, le jeune duc de Bordeaux. Malheureusement pour la suite des événements, elle manquait de discernement et se fia davantage à son intuition qu’aux sages conseils de certains de ses proches. Néanmoins, cette petite femme vive et primesautière plut lorsqu’elle partit visiter la Vendée en 1828, afin de faire oublier à la population la regrettable indifférence de Louis XVIII, qui n’avait pas su, ou peut-être voulu, exprimer aux Vendéens la reconnaissance qu’il leur devait.

 

La jeune duchesse fut accueillie avec chaleur. Le 20 juin, elle se rendit à Saumur, le lendemain à Angers, le 22, après avoir traversé la Loire à Varades, elle se dirigea vers Nantes, suscitant sur son passage un tel élan se sympathie, qu’au Pin-en-Mauges l’un des fils de Cathelineau la reçut et qu’on posa la première pierre du sanctuaire du mont des Alouettes (chapelle commémorative des combats vendéens) en sa présence. Aussi conservera-t-elle de ce voyage une impression favorable, persuadée qu’en cas de danger, l’Ouest serait prêt à se remobiliser pour défendre la couronne. Quand en 1829, le gouvernement de Villèle tombe et que Charles X, mal inspiré, demande au duc de Polignac d’en former un nouveau, Chateaubriand s’empresse de démissionner de son ambassade de Rome pour rentrer au plus vite à Paris. Il connaissait trop Monsieur de Polignac, qu’il avait côtoyé aux affaires du temps qu’il était ministre, pour ne pas craindre qu’il ne mette très vite en péril les libertés acquises. Ce qu’il fît dès le 27 juillet en supprimant la liberté de la presse et la liberté d’élection, ce qui provoqua l’insurrection des 27-28 et 29 juillet, obligeant Charles X à abdiquer en faveur de son petit-fils le duc de Bordeaux. C’est alors que Chateaubriand usa de son influence afin de favoriser une régence du duc d’Orléans (futur Louis-Philippe) auprès du jeune duc, après que la proclamation de celui-ci comme roi sous le nom de Henri V eut été assurée, ce qui aurait eu le mérite de sceller une alliance entre le parti libéral et les royalistes légitimistes, appelés ultras.

 

A la chambre de Paris le 7 août 1830, lors d’un discours religieusement écouté mais non suivi d’effets, le vicomte de Chateaubriand déclarait ce qui suit : «  Ce n’est pas par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de St Louis jusqu’à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni à la chevalerie, ni au martyre ; je ne crois pas au droit divin de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n’invoque pas même la Charte, je prends mes idées plus haut ; je les tire de la sphère philosophique de l’époque où ma vie expire : je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente. Je sais qu’en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la souveraineté du peuple : niaiserie de l’ancienne école, qui prouve que, sous le rapport de la politique, nos vieux démocrates n’ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n’y a de souveraineté absolue nulle part ; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le supposait au 18e siècle ; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu’elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu’une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu’une république. »

 

Malheureusement le duc d’Orléans, qui avait eu au château de Neuilly un long entretien avec Chateaubriand et s’était même écrié, comme gagné par les arguments de son interlocuteur -  "Ah ! c’est là mon désir. Combien je serais satisfait d’être le tuteur et le soutien de cet enfant ! Je pense tout comme vous Monsieur de Chateaubriand : prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu’il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que les événements ne soient plus forts que nous." - avait fait en sorte que ceux-ci le fussent. Le duc d’Orléans (Louis-Philippe) avait tellement envie de régner qu’il oublia les promesses faites aux Bourbons et que, cédant soi-disant à la pression du temps, prit le pouvoir presque sans en avoir l’air. Tout d’abord, pour se concilier les libéraux, il fit semblant de ne pas être roi. Tournant le dos au trône, il alla s’asseoir sur une chaise auprès de ses ministres lors de sa première cérémonie officielle. De même que, renonçant au drapeau blanc de la monarchie, il se rallia au drapeau tricolore de la République. Il pensait ainsi endormir les esprits, tout en gratifiant les légitimistes de quelques gages. Il s’était ainsi assis entre deux chaises et le paya dix-huit ans plus tard. C’est pour cette raison que l'on qualifia sa politique de « juste milieu ».

 

La jeune duchesse, quant à elle, n’avait oublié ni le drapeau blanc, ni le trône. En quittant le palais des Tuileries, elle ne cessait de répéter : quel malheur d’être une femme ! - bien que dans sa famille, ce soit plutôt les hommes qui aient eu tendance à baisser les bras. Elle, se refusant à la démission, n’allait plus avoir de cesse que de conspirer. Elle eut même l’audace d’envisager l’enlèvement de Louis-Philippe avec le soutien de trois-cent mille fidèles, action que l’on désigna comme «  la conspiration des Prouvaires » et qui valut, à quelques-uns des affiliés, des condamnations graves. Nullement découragée par cet échec, Marie-Caroline se mit en tête de gagner à sa cause un homme aussi illustre que le vicomte de Chateaubriand. Celui-ci ne lui ménagea pas ses conseils à la prudence et à la réflexion. « C’est avec la plus profonde reconnaissance que j’ai reçu le témoignage de confiance et d’estime dont vous avez bien voulu m’honorer ; il impose à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous les yeux de votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité. (…) Quarante années de tempête ont brisé les plus fortes âmes ; l’apathie est grande ; l’égoïsme presque général ; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu’on a, vivoter en paix. Après une révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui corrompent l’air. (…) Il est difficile, Madame, que vous connaissiez de loin ce que l’on appelle ici le « juste milieu » ; que Son Altesse Royale se figure une absence complète d’élévation d’âme, de noblesse de cœur, de dignité de caractère ; qu’elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour leurs pensions. (…) Votre altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge. (…) Vivez votre jeunesse, Madame, et vous aurez les royaux haillons de cette pauvresse appelée Monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre aïeule la reine Blanche disait aux siens pendant la minorité de St Louis – "Point ne me chaut d’attendre". Les belles heures de la vie ont été données en compensation de vos malheurs et l’avenir vous rendra autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours. (…) Mais que la guerre ne brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais que vous ne mettrez jamais, Madame, votre espérance dans l’étranger ; vous aimeriez mieux qu’Henri V ne régnât jamais que de le voir paraître sous le patronage d’une coalition européenne. » - lui écrivait-il en mars 1832.

 

Hélas ! la jeune duchesse n’eut pas assez le souci de les méditer, pas plus qu’elle ne se souvint de l’exemple des Capétiens, ses ancêtres, qui avaient su ménager le temps et patiemment édifier le royaume de France, le broder à petits points comme les dentellières. Elle voulait le trône tout de suite afin d’y asseoir son fils et exercer la régence. Pour parvenir à ses fins, il lui fallait des appuis et de l’argent. Aussi quitta-t-elle l’Angleterre où la famille royale s’était réfugiée et se mit en route pour l’Europe. Elle traversa l’Allemagne du sud, se rendit à Gênes, puis à Turin, à Rome et à Naples. Le banquier Ouvrard, les rois de Sardaigne et de Hollande, le duc de Brunswick et des grands propriétaires terriens l’assurèrent de leur aide financière. A Nantes, son agent Guibourg ne recueillit pas moins d’un million de francs. Grisée par ce début prometteur, l’indomptable duchesse arrêta sa décision. Après avoir séjourné à Naples, elle monta à bord du Carlo-Alberto et six jours plus tard, le 30 avril 1832, débarqua aux environs de Marseille. Pendant le voyage, elle avait rédigé une proclamation qui, croyait-elle, serait en mesure d'exalter les cœurs :

«  Soldats, une funeste révolution a violemment séparé la France de la famille de ses rois ; cette révolution s’est faites sans vous ; elle s’est faite contre vous. La petite fille de Henri IV vient vous demander votre appui. (…) C’est à votre amour, à celui de tous les bons français, des français seuls, que Henri V veut devoir sa couronne. Française et mère, je vous confie l’avenir de la France et les droits de mon fils. »

 

Cette proclamation, malgré ses efforts, ne fut pas diffusée, si bien que quelques dizaine de personnes, tout au plus, en prirent connaissance et manifestèrent à Marseille. Le sud de la France n’ayant pas répondu à l’appel, ce fiasco aurait pu alerter la duchesse, l’inciter à la prudence, il n’en fut rien. Pour venir à bout de son énergie, il en fallait beaucoup plus. Puisque le sud ne vibrait pas pour Henri V, la Vendée catholique relèverait l’affront. Aussi avec trois compagnons en guise d’escorte, Marie-Caroline remonta-t-elle vers l’ouest. Nous sommes en mai 1833. Dans les premiers jours du mois, elle avait séjourné chez le marquis de Dampierre au château de  Plassac. C’est de là qu’elle fixa au 24 mai la date de la prise d’armes en rédigeant cette lettre :

«  D’après les rapports qui m’ont été adressés sur les provinces de l’ouest et du midi, mes intentions sont qu’on prenne les armes le 24 de ce mois. J’ai fait connaître mes intentions à cet égard et je les transmets aujourd’hui à mes provinces de l’ouest. »

Au même moment, elle lançait un appel aux populations :

« Vendéens, Bretons, vous tous habitants des fidèles provinces de l’ouest. Ayant paru dans le midi, je n’ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers pour accomplir une promesse sacrée, celle de venir parmi mes braves amis partager leurs périls et leurs travaux. Je suis enfin parmi ce peuple de héros : ouvrez à la fortune de la France. Henri V vous appelle ; sa mère régente de France se voue à votre bonheur . Un jour, Henri V sera votre frère d’armes si l’ennemi menaçait nos fidèles pays. Répétons notre ancien et nouveau cri : Vive le roi ! »

 

Le 17 mai, en arrivant au château de la Reuille, à St Hilaire-de-Loulay, quelle ne fut pas sa surprise d’être reçue avec peu d’empressement par son hôte Monsieur de Nacquart : «  Nous sommes, Madame, très surpris, jamais il n’a été question de la venue de Son Altesse Royale. Des succès dans le midi devaient seuls l’encourager à venir. Sa présence ne pourra qu’attirer toutes les calamités sur notre malheureux pays. » Monsieur de Nacquart craignait que cette insurrection mal préparée, à un moment mal choisi, n’eût toutes les chances d’échouer. Marie-Caroline ne voulut pas l’entendre. Sûre de son fait et de son bon droit, c’est déguisée en homme et sous le nom de « Petit Pierre » qu’elle repart, entrant dans la clandestinité et l’errance qui la mèneront de châteaux en fermes afin d’échapper aux troupes que Louis-Philippe avait lancées à sa poursuite.

 

  

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.
La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

Aux Mesliers, manoir isolé au milieu des vignes, où elle passe quelques jours, on avait descellé quatre carreaux de grès sous le lit qu’elle occupait afin de lui permettre de fuir par une trappe improvisée en cas de danger. C’est là que va se décider le sort de l’insurrection, le destin de la duchesse, en même temps que celui des Bourbons. Elle couchait sur un lit de planches mal équarries avec pour décor deux chaises et une table de bois blanc. C’est pourtant dans ce décor austère qu’elle va recevoir Berryer, le brillant avocat de l’époque qui avait été délégué auprès d’elle par le comité royaliste de Paris. Ce dernier comptait parmi ses membres les plus éminents Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James et Chateaubriand. Tous estimaient que le soulèvement de l’Ouest était voué à l’échec et risquait de nuire à la cause légitimiste. Ils préféraient une voie plus pacifique, celle de la tribune et de la presse. L’entretien avec Berryer dura la nuit entière. La duchesse épuisée ne lâchait pas prise sous le flot d’éloquence qui la priait de renoncer à son projet. « Ne m’avez-vous pas écrit vous-même à Massa » - lui dit-elle d’une voix douce mais où pointait l’ironie, « que si je ne me hâtais pas d’arriver en France, le soulèvement aurait lieu sans moi ? » Elle ne fit grâce à son interlocuteur d’aucun argument, lui rappela les erreurs de Charles X qui avait gagné l’île d’Yeu au lieu de rejoindre la Vendée et s’était refusé à combattre à Rambouillet quand il disposait encore des moyens de mâter la rébellion des parisiens. Quand Berryer la quitta au petit jour, la duchesse avait accepté sa proposition de s’éloigner de la Vendée mais sans s’engager de façon formelle. En route vers le château de la Grange, en compagnie de Charrette ( le fils de celui des combats de Vendée ), Berryer, ému par tant de courage, confia à celui-ci : «  Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois. »

 

Le lendemain, Marie-Caroline fit savoir qu’elle avait changé d’avis : elle ne renonçait pas. Cependant les difficultés s’étaient accumulées. Une lettre des chefs de l’Etat-Major de l’insurrection les lui énumérait sans complaisance, d’autant que la mauvaise disposition des esprits, depuis la tentative échouée dans le midi, ne les incitait pas à l’euphorie. C’est pourquoi, sans consulter la duchesse, le maréchal Bourmont décida-t-il de différer la prise d’armes, fixée au 24 mai, pour la porter au 4 juin. La malchance voulut que ce contre-ordre, qui ne parvint pas à temps en Bretagne, en Poitou et dans le Maine, eut pour conséquence de nombreuses arrestations et défections.

 

Le 27 mai, les événements prirent soudain une tournure dramatique. Ce jour-là, le général républicain Dermoncourt s’emparait de la correspondance de Madame et du plan des opérations. La traque se changeait en guérilla. C’est bien en vain que Chateaubriand lui adressait une ultime dépêche :

« Non seulement la guerre civile est une chose funeste et déplorable mais, de plus, elle est en ce moment impossible ; elle ferait couler inutilement le sang français, elle amènerait des prescriptions sans résultat, elle éloignerait de la cause royale tous ceux qui sembleraient disposé à s’en rapprocher. »

La duchesse savait aussi bien que lui que son combat n’était plus qu’un baroud d’honneur. Le 3 juin, le tocsin sonnait dans les villages de la Vendée pour la formation des armées, sans soulever, comme jadis, l’écluse de la grande marée. Désorientés par les ordres et les contre-ordres, les Vendéens ne jaillirent pas des entrailles de la terre, des breuils, des landes et des guérets, parce que le souvenir de la guerre perdue était encore trop vif. Bien que quelques centaines d'hommes aient répondu à l’appel des Charrette, des Goulaine, des la Roberie et de Louis de Cornulier, le nombre était insuffisant pour faire face victorieusement à l’adversaire. C’est au Chêne, près de Vieillevigne, que l’on vit pour une ultime fois dans les mains du comte d’Hanache, chef de la garde d’honneur de la princesse, qui venait d’être abattu, le drapeau fleurdelysé. C’en était fait des géants de la Vendée, d’Anjou et de Bretagne salués par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. Il ne restait plus à Charrette qu’à licencier sa troupe et à rejoindre Madame au château de la Brosse afin de lui faire quitter la Vendée au plus vite.

 

La duchesse venait de vivre trois semaines épuisantes sans se plaindre jamais. Fuyant la nuit dans un bocage hérissé de haies, de murets de pierre, traversé de mille chemins creux et de tourbières où les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret, les roues de voitures jusqu’aux essieux, en ce printemps mauvais qui l’exposait à ses pluies diluviennes, elle était à bout de force. A Charrette, qui tentait de la convaincre de renoncer, elle répondait : « J’irai à Nantes. J’irai seule avec Eulalie de Kersabiec ».Cette solution, qui semblait folle au premier abord, révélait une habileté et un sens politique aigu de la part d’une femme de 35 ans. Nantes, peuplée de bourgeois cossus, avait nettement marqué son hostilité à l’égard des Bourbons. La duchesse pensait donc que sa présence, dans une ville aussi peu légitimisme, apparaîtrait improbable et ne serait pas soupçonnée. Quand la nuit fut venue, comme à l’habitude, la petite troupe se remit en marche et gagna le Tréjet à l’embouchure de l’Ognon, dans le lac de Grand-Lieu. C’était une nuit calme, embaumée par la lourde odeur des foins. Nous étions le 8 juin. On entendait à peine les pas des furtifs étouffés par la mousse. Au bout d’un moment, les compagnons des deux femmes les quittèrent et elles restèrent seules à dormir blotties sous les arbres. A l’aurore, elles repartirent, bientôt rejointes par deux paysannes. C’était jour du maigre à Nantes. Madame avait revêtu un cotillon de milaine, un devantiau, une coiffe de buran à bardes et un corbillon. L’instant critique fut le passage du Pont Pirmil. Madame s’avança. Un commis de l’octroi lui demanda si, dans son panier, elle n’avait pas quelque article de contrebande. Nenni ! répondit-elle, tout en riant. Et elle passa en compagnie d’Eulalie et des deux paysannes. Huit heures sonnaient à l’horloge du Bouffai, lorsque la fugitive traversa la place. Une foule s’était attroupée auprès d’une muraille, déchiffrant une affiche où était inscrit en épaisses lettres : état de siège. Plus bas, on lisait le signalement de la princesse, en même temps que la promesse d’une récompense à celui qui la livrerait. C’est ainsi qu’agissait Louis-Philippe à l’encontre de la mère de son neveu dont il venait d’usurper le trône. Il est vrai que son père avait fait mieux encore, en signant l’arrêt de mort de Louis XVI, son propre cousin.

Lorsque les deux femmes franchirent le seuil de la maison des Kersabiec, elles poussèrent un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elles avaient eu peur. Marie-Caroline savait qu’elle avait été reconnue à deux reprises par un jeune capitaine et par une femme du peuple, mais ni l’un, ni l’autre ne l’avaient trahie, pas plus que ne le fit une centaine de fidèles qui l'avait soutenue, accompagnée, avec une noblesse de sentiment qui leur faisait dire : « Il faut croire que la trahison est un crime bien odieux pour qu’on le paie si cher ! » Parmi eux était un certain Charles Godard, l’arrière grand-oncle de ma belle-mère, dont la légende familiale veut qu’il servît de guide lors de la fameuse nuit du 3 juin où, accompagnée de Charrette, de la Roberie et de Rézé, la jeune duchesse quitta Moulin Etienne pour le château de la Brosse. Après avoir traversé sur un bachot la rivière de la Boulogne et en attendant que les guides s’assurent que la route était tranquille, Marie-Caroline s’était allongée sur la mousse et sommeillait un instant. La lune éclairait cette scène emplie de mélancolie, tandis que ses fidèles et amis la contemplaient d’un regard respectueux. Devinaient-ils que cet endormissement préfigurait le sommeil éternel des Bourbons ? Son courage et son ardeur avaient inspiré de l’admiration à ceux même qui l’avaient combattue. Ainsi Dermoncourt, qui avait subtilisé son courrier caché dans trois bouteilles à la Chaslière, n’hésita pas à rédiger cet hommage inattendu :

« C’était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l’accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de Reine-Mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux avec des escortes de gardes du corps brillants d’or et d’argent ; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédé de coureurs secouant des flambeaux ; qui remplissait la salle avec sa seule personne et qui, de retour au château, regagnait sa chambre, splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne brisât ses pieds d’enfant. Aujourd’hui cette même femme, couverte encore de la poudre des combats, entourée de dangers, proscrite, n’ayant pour escorte et pour courtisans qu’une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d’une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et sur les cailloux tranchants de la route … »

La duchesse allait passer cinq longs mois recluse au N° 3 de la rue Haute du Château, mois qu’elle vécut d’autant plus difficilement que sa nature la portait à l’action et que le sort réservé à quelques-uns de ses meilleurs amis lui déchirait le cœur. C’est le 7 novembre à 18 heures, alors qu’elle se préparait à dîner, qu’une troupe de soldats envahit le rez-de-chaussée de la maison, précédée par les commissaires de police de Nantes et de Paris. Trahie par Simon Deutz, dont elle avait fait connaissance à Naples et qui lui avait été recommandé par le maréchal de Bourmont avec la bénédiction du pape, cet homme, né à Coblence, apparemment tout dévoué à sa cause, la livrait ainsi au ministre Thiers pour la rondelette somme de 500.000 frs en billets, que le secrétaire général du ministère de l’intérieur lui remettra au bout d’une pincette. Cela ne l’empêchera pas, quelques années après ce forfait, de mourir dans la misère. Sa descendance demandera à changer de nom.

Enfermée à la prison de Nantes, la duchesse allait être bientôt transférée dans la citadelle de Blaye, en Gironde, où elle passera les huit mois les plus douloureux de son existence. Son incarcération produisit en France une émotion considérable. Victor Hugo, en rédigeant quelques vers fameux, allait vouer à une immortalité honteuse l’homme qui l’avait trahie :

 

O honte ! Ce n’est pas seulement une femme

Sacrée alors pour tous, faible cœur mais grande âme,

C’est l’honneur, c’est la foi, la pitié, le serment,

Voilà ce que ce juif a vendu lâchement ;

Rien ne te disait donc dans l’âme, ô misérable !

Que la proscription est toujours vénérable !

Qu’on ne bat pas le sein qui vous donne son lait,

Qu’une fille de roi dont on fut le valet

Ne se met point en vente au fond d’un antre infâme,

Et que n’étant plus reine, elle était encore femme !
 

Balzac, pour sa part, ne cacha pas son admiration pour elle, tandis que Chateaubriand écrivit un pamphlet qui parut chez Le Normant le 29 décembre 1833 et qui commençait par ces mots : « Madame, votre fils est mon roi. » Cela allait valoir à l'écrivain un rocambolesque procès où il fut son propre avocat et cela, avec un tel talent, que les jurés s’empressèrent de le déclarer non coupable et que des jeunes gens, à la sortie du tribunal, le portèrent en triomphe en criant : Vive Chateaubriand. Des pétitions venant de toute la France demandèrent la libération de la duchesse et il y eut durant ce mois-là une recrudescence de duels qui opposaient partisans et adversaires. C’est dire la popularité dont jouissait l'infatigable duchesse. Quant à elle, elle n’apercevait plus de la France que les vues étriquées que lui offraient les fenêtres grillagées de son appartement. Son oncle Louis-Philippe, qui la craignait encore, lui avait fait interdire tout courrier et avait déployé autour de la citadelle une armée digne d’un siège. Cela n’empêchait pas Marie-Caroline de jouir d’un certain confort et d’être entourée d’une petite cour, tant étaient nombreuses les femmes de la noblesse qui souhaitaient partager sa captivité.

 

Lorsqu’an avril, Marie-Caroline est obligée de révéler sa grossesse, c’est le choc. Un coup très dur pour les royalistes, une épreuve épouvantable pour une femme de 35 ans, veuve depuis 13 ans, qui se doit d’avouer son mariage secret à Naples avec le comte Hector Lucchesi-Palli et reconnaître ainsi une mésalliance qui déconsidère la régente de France, la mère d’Henri V, devenue ainsi l’épouse d’un étranger. Néanmoins avec une dignité admirable, elle accouchera en public le 10 mai d’une petite fille nommée Anne-Rosalie qui ne vivra que quelques mois. Désormais Louis-Philippe, n’ayant plus rien à craindre d’une nièce qui, en perdant son prestige, ne risquait plus de jouer un rôle politique important, donne l’ordre d’organiser son départ pour la Sicile. C’est à bord de l’Agathe, voilier de 850 tonneaux, que Marie-Caroline quitta l’estuaire de la Gironde et cette terre de France qu’elle ne reverrait jamais et qui, déjà, s’éloignait dans une vapeur bleutée. Physiquement, elle avait beaucoup souffert. Pâle, amaigrie, chancelante, elle cédait à de longs moments de dépression. Il semblait qu’elle ait perdu cet équilibre et cette gaieté qui la caractérisaient. La presse du temps s’en émut. Ne parlons pas des journaux républicains qui n’hésitèrent pas à dénoncer la cruauté avec laquelle Louis-Philippe avait traité sa propre nièce. Un quotidien anglais y alla aussi de sa désapprobation. Dans les "Mémoires d’Outre-Tombe", Chateaubriand, de son style admirable, fustigea le roi-geôlier :

 

« Ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une femme seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public, appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière… Et quelle prisonnière ? La petite fille d’Henri IV ! Et quelle mère ? La mère de l’orphelin banni dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer Madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infâmant appartient au gouvernement. »

 

Par la suite, la princesse allait vivre un automne paisible auprès de son époux et avoir quatre autres enfants et une très nombreuse descendance. Malgré ses efforts, elle n’avait pu obtenir de reprendre auprès d’elle les princes de France, Louise et Henri, qu’elle avait eus du duc de Berry et qui vivaient à Hradschin en Bohême auprès de leur grand-père Charles X, élevés par la duchesse d’Angoulême, leur tante, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui avait survécu à la Révolution. Marie-Caroline aurait aimé que Chateaubriand fût le précepteur de son fils. Elle l’avait rencontré plusieurs fois en Italie, lui-même avait été reçu par Charles X et la duchesse d’Angoulême, mais ce projet échoua. Formé par un éducateur d’une telle envergure, nul doute que le futur Henri V, celui qui fut appelé le comte de Chambord, eut été différent, mieux préparé pour assurer la pérennité du trône qu'il refusa, sans doute par faiblesse, et parce qu'il ne voulait servir la France que sous le drapeau blanc fleurdelysé et non tricolore. Ce fut peut-être un malheur que le lys ne puisse point refleurir. Mais la page était tournée, un véritable goût du malheur étreignait les derniers membres de la branche aînée des Bourbon qui s’enfonçaient inexorablement dans le tombeau. La duchesse mourra sereinement en Styrie en avril 1870, à l’âge de 71ans.

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

La duchesse à la fin de sa vie.

La duchesse à la fin de sa vie.

Partager cet article
Repost0

commentaires

L
Voila une etude interessante et tres complete.
Répondre
A
"La regrettable indifférence de Louis XVIII" est pour moi synonyme de son extrême lâcheté. Pour le reste de l'article, le lien ne semble pas fonctionner. (Je vous le précise juste pour que vous en<br /> soyez informée) Mais votre article n'en demeure pas moins passionnant. Un fabuleux destin pour cette femme courageuse et entêtée. Je crois me souvenir avoir lu dans une biographie consacrée à<br /> Rossini qu'elle était aussi une femme d'une générosité extrême. Toujours est-il un bon moment à découvrir la destinée de cette femme qui ne manquait pas d'une certaine audace. Pour ne pas répéter<br /> courage. Bonne journée Armelle.
Répondre
T
Voilà une sacrée femme de caractère. Elle n'a pas attendu mai 68 pour n'en faire qu'à sa tête. j'attends la suite.
Répondre

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche