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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 09:50

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Oui, quel est donc le rôle de la douleur dans nos vies que si souvent, trop souvent selon nous, elle affecte, blesse, décourage. Et pourquoi, par la même occasion, ne pas s'interroger sur la place qu'elle a occupée dans la vie de nos écrivains et, plus généralement, de nos artistes ? Il est certain que Proust n'aurait pas été Proust sans son asthme, que la phtisie a inspiré quelques-uns des plus beaux vers de la langue française et que, sans le rapport à la souffrance physique ou morale, l'homme aurait eu bien peu de choses à dire. Le bonheur se constate et ne se décrit pas ; le plaisir se prend et ne s'explique point. Curieusement, c'est ce que nous avons perdu qui nous devient cher, ce qui nous échappe qui nous semble précieux. Cioran notait dans ses Cahiers : " Je lis, je lis, et, sauf de rares exceptions, je ne trouve aucune réalité aux oeuvres que je lis. Que leur manque-t-il ? Je ne saurais le dire. Le poids ? Sans doute, mais qui leur confère du poids ? Une passion ou une maladie - rien d'autre. Encore faut-il que les malades et les passionnés aient quelque talent. Ce qui est sûr, c'est qu'un talent sans passion ni maladie ne vaut rien ou presque." (Cahiers page 201) Et page 472, il ajoute : " C'est le Boudha qui a vu juste, qui a touché à l'essentiel. Tout tourne autour de la douleur ; le reste est accessoire, et presque inexistant (puisque aussi bien on ne se souvient que de ce qui fait mal), tandis que le marquis de Custine notait finement dans "Mémoires et voyages d'Astolphe Louis Léonor" : " Nous n'habitons la terre que pour apprendre à désirer ce qu'on n'y trouve pas. L'inquiétude de notre âme est une souffrance, mais ne nous en plaignons pas ; tous nos droits à l'immortalité sont là, et cette inexplicable douleur est notre plus beau titre de noblesse." 

 

 

Il est vrai que la douleur est le passage obligé entre chair et esprit, ce, grâce à notre pouvoir de la transcender à tout moment. Si " le propre de la douleur est de n'avoir pas honte de se répéter ", l'honneur de l'homme est d'en faire bon usage. C'est presque toujours d'elle qu'il a tiré la substance spirituelle de ses oeuvres, au point que Léon Bloy assurait qu'elle était l'auxiliaire de la création. Mozart a rédigé son requiem dans l'antichambre de la mort, Beethoven écrit sa IXe symphonie alors qu'il était sourd, Hugo jeté ses vers les plus émouvants alors qu'il venait d'enterrer sa fille Léopoldine, Charles d'Orléans, ce doulx seigneur, chanté sa France si belle lors de ses vingt-cinq années de détention dans les geôles anglaises et François Villon composé sa Ballade des pendus alors qu'il était condamné au gibet, peine qui sera finalement commuée en bannissement.


 

Frères humains qui apres nous vivez,
N'ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car, se pitie de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost que vous mercis.



 Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive, et par là se dénoncer d'elles-mêmes : le bien-être, au contraire, n'est que pure négation. Aussi n'apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie : la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus."  - écrit Schopenhauer dans " De la vanité et des souffrances de la vie".

 

 

L'homme est donc particulièrement créateur dans l'épreuve, le combat, l'effort, l'opposition. La valeur va à ce qui coûte, à ce qui exige, à ce qui oblige. S'y ajoute souvent une ascèse personnelle. Et qu'apprenons-nous aujourd'hui dans les discours dont on nous abreuve à longueur d'onde ou d'antenne ? Une version opposée, qui ne fait que rarement référence aux mérites de l'effort, à l'excellence du travail, à la noblesse du sacrifice, à l'élan généreux de l'amour et de la compassion, mais prône l'hédonisme glouton et éphémère dont on sait depuis Platon qu'il ne mène nulle part et ne favorise que l'égotisme et l'égocentrisme. Voilà ce que nous transmettons aux générations de demain sans l'ombre d'une mauvaise conscience. Et c'est d'autant plus regrettable que notre jeunesse connaît déjà les affres de la souffrance. Lisons-les ces auteurs adolescents, auxquels nous communiquons notre cynisme, nos divisions idéologiques, notre athéisme triomphant, notre assurance  doublée de suffisance d'avoir tout résolu des mystères de l'univers, et nous comprendrons à quel point leur détresse est grande ! Abreuvée de violence, de sexe, de drogue, de mensonge, de contre-vérité, à quoi peut bien se rattacher une jeunesse que nous avons privée d'idéal et de transcendance ? Que lui donne-t-on à admirer sinon les stars de pacotille et les dieux du stade? Car quelques rais de lumière n'éclairent pas toute la nuit et quelques vagues ne soulèvent pas tout l'océan. Si l'on est optimiste à chaque fois que l'on contemple une fleur ou un bon morceau de pain, et pessimiste chaque fois que l'on pense à ceux qui dénaturent ce pain et sacrifient ces fleurs, on voit que la souffrance veille et demeure, afin que ne se perde jamais la trace de ce qui reste en nous "d'auguste et de divin" et que ce que le temporel ne cesse de désunir, l'intemporel l'unisse à tout jamais.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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commentaires

armelle 28/11/2015 09:33

Vos commentaires me font d'autant plus plaisir qu'ils expriment notre partage sur des sentiments ou convictions qui nous unissent.

Loic 27/11/2015 21:52

Oui les epreuves nous faconnent. La facilite nous rend tres vulnerables.

adèle Girard 25/11/2015 11:41

Superbe texte Armelle et je suis entièrement de votre avis. J'ai autour de moi des personnes qui sont dans de grandes souffrances, leur ténacité a dépasser leur douleur et a retrouver la joie de vivre fait mon admiration!

armelle 25/11/2015 13:56

Le bonheur est un bienfait, la douleur une épreuve, mais si la première nous apaise, la seconde nous élève et nous ennoblit.

armelle 22/11/2015 10:17

Oui, Edmée, la douleur, personne ne la souhaite à personne mais il faut bien reconnaître qu'elle a souvent permis de nous grandir. En quelque sorte, l'épreuve est un terreau qui féconde ce qu'il y a de plus grand en nous. Les derniers événement le prouvent s'il est besoin. Que ce soit le monde médical, policier, l'armée, ils ont prouvé une fois encore combien ils étaient toujours à la hauteur face à ce qu'il y a de pire.

Edmée De Xhavée 22/11/2015 09:53

Comme Sandrine je frémis un peu au culte de la douleur que le catholicisme glorifie. Et je ne pense pas qu'il faille la rechercher, comme ce fut parfois le cas, parce qu'alors c'est presque un péché d'orgueil, une sorte de rituel fanfaronnade. Je ne suis pas admirative des ermites qui ont vécu couverts de pustules et mouches par exemple :) .

Mais si la douleur nous frappe (ce qu'elle fait à tour de rôle), on peut en effet en laisser émerger l'amour - de la vie, de ce qu'on perd ou risque de perdre. Après tout, l'accueillir et en faire la source de l'expression de son talent est plus positif que la refuser et lui crier qu'elle est injuste...

Pascal 13/01/2015 14:01

Une belle réflexion sur la douleur, très d'actualité.

armelle 10/01/2015 10:12

Bonjour Sandrine,
Ce n'est pas la douleur qui est terrible mais la condition humaine dont l'horizon est la mort. Cette condition, l'homme a la possibilité de la transcender, d'en faire quelque chose en lui opposant
un idéal, en lui substituant un sacrifice, en lui préférant le don de soi, l'oeuvre, en l'inscrivant dans une démarche qui le grandit. On peut se grandir dans de tous petits actes par sa seule
volonté, le souci de surmonter les épreuves quasi quotidiennes, par sa force intérieure. Trop de bien-être a incité des peuples à démissionner, à s'affaiblir physiquement, à renoncer mentalement,
alors que les épreuves les ont endurcis et confortés. Oui, la douleur, la souffrance, a ce pouvoir de nous élever au-dessus de nous-même.

Sandrine L. 09/01/2015 21:51

Nous avons tous (beaucoup) souffert. La perte de proches, de parents, d'enfants, d'amis, un conjoint; la maladie, parfois longue, parfois fulgurante et mutilante. Nous avons tous souffert. D'une
façon ou d'une autre.
Dire que la souffrance est féconde me choque.C'est de la littérature, du papotage, de la perte de sens et de réalité.
Lorsque j'ai la tête froide et une vue saine des choses, je suis convaincue,comme Montherlant, que la douleur n'est jamais nécessaire. La douleur abrutit et si par extraordinaire elle transcende,
elle transcende de travers. La douleur nous replie sur nous-mêmes et nous empêche de regarder, justement, au-delà de nous-mêmes. La douleur fait toujours écran. C'est une cage, une prison; ses
envolées lyriques se font à coup d'ailes brisées et ne vont jamais très haut en altitude. Qui a profondément souffert sait reconnaître l'inutilité de la souffrance.
Le dolorisme catholique de la Passion a trahi la lumière du Thabor. C'est ce dolorisme pervers et ridicule dont nous, chrétiens, devons nous débarrasser; il ne fait que nous enfoncer plus profond
dans la matérialité des athées.

Armelle BARGUILLET 08/04/2012 09:56

Merci Delphine de ce petit coucou. Le temps me paraissait long sans nouvelles de vous.

delphine 07/04/2012 23:04

Chère Armelle,
J'aime que vous nous rappeliez la fécondité de la souffrance: elle transcende la trivialité et est créatrice dans sa quête vers une vraie réponse; nous l'avons vécu, comme beaucoup d'autres, dans
notre chair.

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