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24 novembre 2021 3 24 /11 /novembre /2021 10:00
Venise et les écrivains

 

Elle les a inspirés presque tous, les poètes et les écrivains, venus des quatre coins du monde pour que leurs mots disent à leur tour ce que cette muse unique au monde ne pouvait manquer de leur dicter. La littérature vénitienne commença, il y a plus de sept siècles, dans une geôle génoise : c'est là qu'en 1295 Messire Marco Polo, citoyen de Venise, croupit en attendant sa libération et trompe son ennui en couchant par écrit le récit de son épopée en Orient qui le mena jusqu'à la cour du grand Khan, empereur des Mongols. C'est ainsi que naît "Le livre des merveilles". Depuis lors, les écrivains vont se suivre sans se ressembler, fascinés par la cité et les mystères qu'ils y devinent. On pourrait presque - parodiant le titre d'un récent ouvrage - écrire Venise ou la tentation de l'écriture. Chacun d'eux aura sa propre vision de la Sérénissime. Ainsi Dante, fasciné par celle infernale de l'Arsenal, Petrarque séduit par les institutions et la beauté de la cité des eaux, un mirage qui tient ses promesses, Commynes éblouit par le Grand Canal et ses palais qu'il décrivait : " la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée". Il est vrai que le mirage vénitien a de quoi enflammer l'imagination. Peu de temps après lui, Montaigne sera saisi par le spectacle de la place Saint-Marc, l'Aretin qui, arrivé à Venise en 1527 et tient son nom de sa ville natale Arezzo - y rédigera et y fera imprimer "Le maréchal " et "La courtisane" qui figurent parmi les comédies les plus réussies du XVIe siècle. L'Aretin sut, en effet, utiliser de manière vivante la langue dite "vulgaire" et la mettre au service d'une indéniable liberté de pensée et d'action. C'est à partir de cette époque que Venise devient un centre important de l'édition du livre, ne comptant pas moins de plusieurs centaines d'éditeurs auxquels, désormais, une foule d'auteurs vont proposer leurs manuscrits.

 

Mais c'est plus précisément le théâtre qui passionne les Vénitiens. Il y a pléthore de spectacles et presque tous sont des produits du cru. Son plus illustre représentant sera Carlo Goldoni, auteur prolifique, qui introduit dans la tradition populaire son sens aigu de l'observation et ses personnages hauts en couleurs, comme son "Arlequin, valet de deux maîtres" qui peut être considéré comme l'exemple type du divertissement vénitien de l'époque. Un autre orfèvre en la matière sera Giacomo Casanova (1725 - 1798) qui, entre deux rendez-vous galants, trouvait le temps de rédiger d'intéressants mémoires, tandis que Goethe viendra y rêver un moment mais préférera Rome à la Sérénissime et que Shakespeare y mettra en scène son "Othello" et "Le marchand de Venise".

 

L'ère du libertinage achevée, c'est une Venise tout différente, passée aux mains des Autrichiens après le traité de Campoformio (1797) que les romantiques vont découvrir. La cité des merveilles est à l'abandon, les splendeurs des siècles précédents sont oubliées, les lampions de la fête permanente éteints, Venise est exsangue. Mais cette cité funèbre n'en reste pas moins attirante. Chateaubriand y vient en 1806 et écrit : "que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque passèrent". Lord Byron, qui y séjourna plusieurs années et y mènera une existence fort tapageuse, fera passer dans son oeuvre, principalement dans "Childe Harold et Beppo", la noire et magnétique poésie de la cité lagunaire. Les Anglo-Saxons, qui se plaisent lors de leur voyage d'études artistiques à faire halte à Venise, seront nombreux à la décrire. Ce sera le cas d'Elisabeth et Robert Browning, de Charles Dickens et, plus particulièrement, de l'historien d'art John Ruskin qui, le premier, dans "Les pierres de Venise", disserte longuement sur l'architecture gothique de la ville. Madame de Stael trouve Venise éblouissante, George Sand, qui y vit des amours tumultueuses avec Alfred de Musset à l'hôtel Danieli, nous plonge dans la douceur des clairs de lune sur le Grand Canal, comme le fera Théophile Gautier. Taine et Stendhal, ainsi que les frères Goncourt, ne seront pas en reste pour écrire des pages élogieuses sur les incomparables beautés de Venise et de sa lagune, alors même que Henry James avec "Les carnets d'Asper Jorn" et "Les ailes de la colombe" l'élève au rang de mythe littéraire. Quant à Gabriele d'Annunzio, il lui consacrera quelques-unes de ses plus belles pages. D'autres verront la mort s'y profiler. C'est Balzac qui, en 1837, écrit : "cette pauvre ville qui craque de tous côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe". Ce thème de l'inévitable disparition sera repris par Barrès et Zola, ce dernier notant que ce qui a fait sa force, son isolement au milieu des flots, fera demain sa faiblesse et sa mort. Et nous en venons à  "La mort à Venise", titre du roman de Thomas Mann, celui qui communique au plus haut point ce sentiment de lente désagrégation. La quête funèbre de Gustav von Aschenbach illustre un des aspects de Venise les plus sombres et les plus désenchantés.

 

Plus proches de nous, à l'aube du XXe siécle, on croise dans les calli le souvenir de Marcel Proust dont j'ai déjà parlé (voir mon article : Proust et Venise), Henri de Regnier qui y rédige "L'Altana ou la vie vénitienne", André Suares et son "Voyage du condottiere", Ezra Pound et son "Cantos", Ernest Hemingway et son "Au-delà du fleuve sous les arbres" qui aimait séjourner dans l'île de Torcello ou consommer un montgomery (cocktail à base de martini) au Harry'bar au bord du Grand Canal. Il y a, d'autre part, parmi les célébrités, James Hadley Chase et son "Eva", Daphné du Maurier et "Ne vous retournez pas", Paul Morand, l'homme pressé qui ne dédaignait pas s'y attarder et rédigea son "Venises", Marcel Schneider et "La fin du Carnaval", Hugo Pratt et sa "Fable de Venise", Frédéric Vitoux qui l'évoque dans "Charles et Camille", enfin André Pieyre de Mandiargues et Philippe Sollers, sans oublier Jean d'Ormesson et "La douane de mer", qui ne passait pas une année, je crois, sans aller y ressourcer son imaginaire. La belle ne manque pas d'admirateurs, elle que certains virent semblable à un vaisseau à demi englouti dans les eaux, d'autres comme une inépuisable et impérissable inspiratrice à laquelle ils ne cessent de rendre vie et jeunesse par la grâce et la ferveur de leurs mots.

 

Pour lire l'article sur Proust à Venise, cliquer sur son titre : 

 

Marcel Proust à Venise

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

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Venise et les écrivains
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commentaires

I
Venise est un rêve beau et triste dont on ne sort pas, m'a dit un jour un ami, pianiste vénitien...<br /> Il avait raison. Cette ville unique, d'art, de pierres, et d'eau, est un songe incarné.<br /> Et vous avez raison, Armelle, d'avoir cité tous ces écrivains et poètes qui étant aussi des esthètes n'ont pu se passer d'y séjourner souvent.<br /> Je n'aurais jamais aimé habiter à Venise mais m'y rendre si souvent aura été ma joie.<br /> En famille, car mon père était à la Fenice , puis avec mon marital amour , et ce pendant tant d'années.<br /> Le soleil , la pluie, les marches sur les dalles, la découverte de la beauté à chaque coin de rue, l'odeur de l'iode, tous ces ponts qu"il fallait traverser, les restaurants, les places, l'odeur de l'iode, les canaux, les églises, les gondoles, surtout ce vaporetto conduisant au Lido, la mer, la plage, l'hôtel ou Visconti avait tourné son film magnifique, tout est en moi pour toujours.<br /> Venise comble tous les sens, la vue, l’ouïe, l'odorat, le toucher, le gout,la vue... et engendre la communion entre les sens et l'esprit.<br /> Isabelle
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A
Je partage votre enthousiasme pour cette ville des mirages, chère Isabelle.
L
Venise vue et transposee par les ecrivains ne manque pas de sel mais probablement de realite.
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A
Croyez-vous ?
B
Quel plaisir de relire votre remarquable article sur la Venise des écrivains qui donne , non seulement l'envie de lire ou relire certains passages de leurs œuvres , mais aussi de revoir la Celebrissine dont on ne saurait se lasser de la beauté de son site lagunaire , de ses palais , de ses couleurs, et de tout ce qu'elle nous a laissé dans le domaine artistique . Elle fut le berceau de peintres qui défient le temps , dont certains chefs - d' œuvres sont magnifiquement mis en lumière dans La Recherche . Elle s'illustra aussi en musique aux XVI et XVII eme par l'art de la polychoralite , de la musique purement instrumentale avec l'émergence de genres nouveaux comme la sonate , la cantate et le madrigal dans lequel s'illustra Monteverdi . Ce dernier joignit à son génie de la composition , ses talents de professeur qu'il exerça , entre autres dans les Ospedali , institutions vénitiennes qui accueillaient les orphelines jusqu'à l'âge de 25 ans , leur donnaient une solide instruction musicalenafin de les produire dans des concerts de musique sacrée ou profane , dissimulées aux yeux du public par une longue barrière . Cette tradition perdurait encore au XVIII eme . Jean- Jacques Rousseau qui avait assisté à plusieurs offices dans ces institutions lors de son séjour en tant que secrétaire de l'ambassadeur ,une carrière qu'il ambitionnait livre l'expression de son étonnement dans Les " Confessions " livre septième . Mais Il semble avoir été plus interesse par ses amours dans la ville qu'aimeront plus tard aaales romantiques que par l'aura de son dynamisme artistique.
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A
Merci Simone de votre participation en apportant votre lot d'informations passionnantes.
T
Un somptueux bouquet de lectures, merci, Armelle ! <br /> J'ajouterai au nom de Sollers celui de Dominique Rolin, à qui il a dédié son "Dictionnaire amoureux" : http://www.philippesollers.net/dominique-rolin.html
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A
Oui, Tania, Venise est depuis des siècle le carrefour des talents.
J
Il me plaît fort, chère Armelle, de vous féliciter pour cette si belle et passionnante contribution à propos, qui plus est, de ma ville mentale. Toute rencontre nouvelle et passionnée est initiatique et, rassemblant mes souvenirs, je dois beaucoup, à cet égard à Vivaldi, Casanova et à ... Philippe Sollers ! Ah ! Quel bonheur ce fut de voir une pièce de Goldoni à la Fenice ! J'aurais aimé écrire les derniers mots de votre merveilleuse conclusion qui traduit exactement mon ressenti et ma passion pour cette ville. A titre personnel, j'y suis allé souvent, même pour le Carnaval, mais pas, cependant, dans un esprit de pèlerinage, même si, en arpentant les ruelles et franchissant les petits ponts, l'on songe à tous les écrivains qui l'ont arpenté et dont vous avez réalisé une très brillante synthèse. Je lève mon VERRE DE SPRITZ à votre bonne santé. Merci !
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A
Merci, cher Jean, de ces propos qui sont si encourageants pour poursuivre ce blog. Notre communion en littéreature est evidente.
R
Par la magie de votre Verbe, chère Madame, les voilà tous, ou la plupart, réunis en une exceptionnelle anthologie, ces Magiciens de la Littérature que nous vénérons, poétisant Venise siècle après siècle, nous rappelant au passage que c'est grâce aux "Pierres", immortalisées par John Ruskin, que Marcel Proust, - eh oui, là aussi ! -, a, comme au temps des cathédrales gothiques françaises, marché dans les pas de cet esthète anglais de l'Art ... Merci pour cette belle ancienne fresque qu'aujourd'hui vous remettez au jour pour notre plus grand bonheur de lecture.
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A
Merci, cher Richard Lejeune, de vos propos si aimables et encourageants.
P
Encore un article que j'imprime pour Agnès et les enfants. Ils verront ce qui leur reste à lire.
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A
Merci Harry et Alain de vos commentaires. Il est vrai que Venise symbolise ce qui y a eu de meilleur en l'homme à travers les siècles : l'art, car à-travers lui s'exprime la pensée la plus noble et<br /> le geste le plus pur.
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C
En voilà un bel article que j'ai lu directement sur mon écran. Plus besoin d'imprimer, de grossir les caractères et autres handicaps. On arrête pas le progrès, c'est fantastique. Je dois encore<br /> modérer mes envies de lecture mais c'est sur votre blog que je commence. Et j'apprends, encore avec ce double hommage à la Sérénissime au travers de tous ces écrivains qu'elle a su inspirer. À<br /> bientôt Armelle.
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H
Merci. Je me réjouis d'avoir vu cette ville il y a quelques années. Nous étions avec un groupe de chanteurs. Je me souviens d'une jeune femme de notre groupe, ravie d'y arriver, "C'est incroyable<br /> que je sois arrivée à Venise." Nous sommes restés à la couvent des Soeurs de Salesie où les sœurs servent un petit déjeuner chaque matin - très simple bien sûr. Le groupe a chanté dans la Basilique<br /> de St Marc. Nous avons vu Harry’s Bar. (On y a inventé le cocktail Bellini). Nous avons pris des bateaux comme on prend des bus dans toutes les villes du monde, et les gondoles, chacun différent<br /> des autres, qu'on ne trouve pas ailleurs. Comme tous les écrivains dont vous avez parlé, tout le monde doit y aller. Venise est une métaphore de la vie. Venise est belle et sans doute elle va<br /> disparaitre sous les flots.
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