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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 07:55
Un sandwich à Ginza de Yokô Hiramatsu

 

L’auteure, critique culinaire de profession, revisite dans cet ouvrage les chroniques qu’elle a écrites pour une revue japonaise. A mi-chemin entre un recueil de recettes et un guide de voyages gastronomiques, cet ouvrage se présente comme une déambulation gourmande dans les établissements de Tokyo et autres villes réputées pour leur tradition culinaire. Il rassemble les douze premiers épisodes d’une série publiée dans la revue All Yomimono sous le titre « Saveurs d’aujourd’hui ». Il est parsemé de dessins présentés comme les cases d’une bande dessinée matérialisant les plats que l’auteure essaie de décrire avec la plus grande précision. Yokô Hiramatsu,  remercie très chaleureusement le dessinateur : « Les mots ne suffisent pas à exprimer ma gratitude à Taniguchi Jirô, qui a accepté d’illustrer cet ouvrage. Chaque trait et chaque blanc de ses dessins lui insufflent une puissance indicible ».

 

Chacune des chroniques est composée d’une description très sensuelle du lieu où l’auteure a mangé ou bu ou qu’elle a simplement visité pour transmettre au lecteur la mémoire du site, sa légende, la cuisine qu’il proposait ; parfois une indication sur la végétation et plus souvent une mention météorologique. Cette publication est une véritable œuvre de mémoire, de nostalgie gustative, la perpétuation du Japon légendaire avant qu’il s’enfonce dans la consommation effrénée de produits standardisés et banalisées. Yokô Hiramatsu donne avec un luxe de détails et de précisions la composition des divers menus proposés, ils sont très nombreux dans les restaurants japonais, la constitution de chacun des plats allant parfois jusqu’à la recette complète, divulguant même certains secrets de fabrication. Yokô ne se contente pas d’évoquer la cuisine, elle évoque aussi abondamment des boissons, bière (elle consacre un passage fort élogieux à la bière belge) et principalement le saké qu’elle boit avec gourmandise mais mesure bien évidemment. Elle est tellement enthousiaste, si convaincante, si gourmande, qu’elle pourrait convaincre un Occidental comme moi  peu attiré par la nourriture orientale même quand elle est dite gastronomique .

 

Yokô Hiramatsu prône une cuisine composée de produits naturels qu’ils soient végétaux ou animaux. C’est une écologiste mais une écologiste gourmande, elle vante la consommation de produits naturels, meilleur gage de bonne santé et de bon goût. Elle ne pense pas que manger de la viande soit une insulte au règne animal, au contraire, pour elle « Manger de êtres vivants, c’est pour l’homme une façon de marquer son respect envers la nature, de lui dire sa gratitude, de l’accompagner ». Elle est bien loin des différents courants alimentaires qui envahissent nos médias. Les « végans » et autres chipoteurs feraient bien de lire attentivement ses conseils culinaires avant d’asséner ce qu’ils croient être des vérités universelles. En lisant ce livre et celui de Lu Wenfu, le célèbre auteur chinois de « Vie et passion d’un gastronome chinois », le lecteur aura un autre regard sur la gastronomie orientale et, plus généralement, sur la manière de se nourrir.

 

Rédigées avec douceur et sensualité, ces chroniques évoquent une gourmandise très raffinée, très raisonnable, l’auteure décrit l’art de bien manger, de déguster avec plaisir sans jamais se goinfrer, même si son assistant fait preuve d’un solide appétit. Elle semble toujours baigner dans une ambiance onirique et bienheureuse comme si le fait de se nourrir, en respectant la tradition japonaise, assurait à chaque jour joie et bonne humeur. Ce livre c’est un véritable manuel de la conservation des arts et traditions culinaires : « … les goûts qui nous attirent sont tous élaborés autour d’une constante qui entre en résonance avec notre palais. C’est cela qu’il nous faut savourer. Et préserver ». Yokô Hiramatsu présente la gastronomie japonaise comme une composante incontournable de la culture et de la civilisation nipponne. Manger n’est pas simplement se nourrir, c’est aussi s’imprégner de la culture des ancêtres et des arômes, des goûts, des saveurs du pays afin de perpétuer l’art d’y vivre en harmonie avec la tradition. Ces textes culinaires sonnent comme un appel à la raison et au bon sens des valeurs ancestrales après l’explosion économique du Japon qui a provoqué le déferlement de produits et de mœurs peu compatibles avec les coutumes du passé.


Denis BILLAMBOZ


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Dessins de Taniguchi Jirô

Dessins de Taniguchi Jirô

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 08:18
Vue de Delft de Vermeer

Vue de Delft de Vermeer

Chacun sait qu’un écrivain est d’abord un lecteur. Rappelons-nous la phrase de Victor Hugo : «  Etre Chateaubriand ou rien ». Ce défi nous a valu de compter parmi nous l’un de nos poètes le plus remarquable. Ce souci permanent de se maintenir sur les cimes a eu l’avantage de forger sa rigueur et de nourrir son inspiration. Comme son prédécesseur, Hugo s’est employé à user d’un style unique et à se passionner pour son époque au long de laquelle  il n’a jamais craint de s’investir avec toute la force de ses convictions morales et politiques. Ces parcours croisés furent également ceux d'innombrables artistes. Et comment ne pas évoquer les parentés que Marcel Proust, autre grand auteur, s'est plu à cultiver avec les peintres, dont l’emblématique Elstir, parce qu'il  n’a jamais cessé de chercher auprès d’eux des archétypes et des correspondances. D’autant que Proust s’est toujours servi de l’image en virtuose. Il a non seulement rédigé ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais il a décrit en peintre et appelé ceux-ci à le rejoindre dans cette fabuleuse imagerie qu’est « La Recherche », faisant de son roman une recherche du temps et de soi-même pour chacun de ses lecteurs. Il est vrai que l’art autorise l’intemporel à entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est la raison qui a incité Proust à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que ce qu’elle a transfiguré, ou simplement magnifié, vienne se réincarner à nouveau dans le phrasé, cycle accompli  des métamorphoses. Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : "Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu'il change et se transforme. Seul le monde de l'art est absolu."

 

Ainsi, il nous suffit de nous rappeler les nombreux passages de « Du côté de chez Swann », où le nez de Monsieur de Palancy évoque un portrait de Domenico Ghirlandajo «  Le vieillard et le jeune garçon » où, ce qui semblait s’être absenté du réel pour exprimer un réel différent, s’y replonge à nouveau, de manière à ce que cette réalité picturale marche de conserve avec une réalité littéraire. Ce sera le cas des valets de pied comparés à une meute éparse, de l’autoportrait du Tintoret qui rappelle au narrateur le docteur du Boulbon, celui qui soignait sa grand-mère ; du doge Lorédan d’Antoine Rizzo qui fait penser au cocher Rémi de Charles Swann. Enfin et surtout, le mondain et très cultivé Swann, cet homme doté de tous les dons, sauf celui de les réaliser, et qui est probablement le personnage le plus proche de l’auteur, focalise-t-il son amour pour Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, avec l’une des filles de Jéthro dans le tableau « Histoires de Moïse » de Botticelli. Proust s’est attaché à retrouver chez les peintres les traits individuels des visages que lui-même s’emploie à traduire en mots. Ces rapprochements sont constants pour la bonne raison que l’écrivain entend proposer plusieurs hypothèses et se munir de plusieurs images pour décrire une situation, un personnage, un état d’âme et leurs profondeurs mystérieuses.

 

«  Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais qui semble au contraire le moins susceptible de généralité ; les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliqué des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. »

(…)

 

 

«  Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensa seulement à elle ; et, bien qu’il ne tint sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. ( … ) Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse en un  exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur. »

 

                  

Par ailleurs, l’auteur de  « La Recherche » tenait Vermeer pour le plus grand des peintres : " Depuis que j’ai vu à La Haye la vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde" -  écrivait-il à Vaudoyer. Dans "Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Vermeer", et encore : " Je ne connais rien de Vermeer. Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante". Cette prédilection de Proust pour Vermeer s’explique d’autant mieux que le peintre hollandais utilise les mêmes moyens que l’écrivain pour donner aux choses les plus courantes une importance sensible et un pouvoir tel, qu’un petit morceau de mur jaune ou une perle se chargent d’une condensation extrême. De même Proust fait-il jaillir d’une tasse de thé ou de tilleul ou d’un bouquet d’aubépines des mondes abîmés dans l’oubli et remonter des profondeurs des pans de vie intacts. Proust se sentait également proche des impressionnistes qui avaient tenté une expérience similaire à la sienne, comme il l’était d’un Fauré ou d’un Debussy qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. Selon lui, les artistes élevaient l’homme au-dessus de lui-même et appelaient l’imaginaire et la sensibilité à transfigurer la réalité, en quelque sorte à réinventer le réel, tant il est vrai que l’art libère les énergies, transgresse les frontières et éclaire les ténèbres.

 

Pour donner au passé l'aspect du présent et rendre possible ce miracle, Proust a utilisé une technique qui lui est propre. Mais comme le mot technique lui déplaisait, j'ose utiliser le seul mot qui me semble convenir, celui de magie. "L'heure n'est pas qu'une heure ; c'est un vase empli de parfums, de sons, de projets, de climats." Les sensations du goût et de l'odorat, bien qu'elles paraissent moins fines que celles de la vue et de l'ouïe et, peut-être parce qu'elles sont moins cérébrales, éveillent notre imagination. Elles établissent la liaison entre le corps et l'esprit. Jean Pommier a montré chez Proust la prédominance des images empruntées au goût et aux nourritures. Maurois a noté à son tour que l'écrivain retrouvait derrière les choses des images de plantes, d'animaux et de grands spectacles naturels. Il écrit à ce sujet : " Les jeunes filles en fleurs apparaissent à l'auteur semblables à un bouquet de roses. Le chasseur de l'hôtel de Balbec, quand on le rentre le soir dans le hall vitré, s'identifie à une plante de serre ; les gens qui s'agitent derrière la vitre du restaurant évoquent des poissons dans un aquarium. Il y a aussi la transformation de Charlus en gros bourdon, de Jupien en orchidée, de Monsieur de Palancy en brochet, des Guermantes en oiseaux et des valets de pieds en lévriers. "Proust reprend là certaines métaphores utilisées par les poètes antiques. Enfin et surtout, sous les choses, l'écrivain décèle ce que Jung nomme les archétypes. Au-delà d'Oriane de Guermantes, n'y a-t-il pas Geneviève de Brabant, au-delà des Trois Arbres le souvenir vague des sortilèges anciens, de sorte que leurs branches semblent des bras qui se tendent éperdument en une mystérieuse prière ? 

 

Il est vrai que pour Marcel Proust, la vie est avant tout une recréation de l'intelligence, que la vraie réalité est celle que notre imagination recompose et transcende, l'essentiel - et là il rejoint le Petit Prince - n'est pas visible ou ne l'est que pour l'oeil intérieur. C'est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c'est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l'espace et du temps. Proust a eu le mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s'est immolé dans la douloureuse gestation de l'oeuvre et si, en épuisant ce vécu, il s'est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption n'est envisagée que dans une optique humaine. Proust ne demande pas à Dieu de lui prêter sa force, il s'honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les saints et les anges de le délivrer du mal, il s'en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s'approche de Dostoïevski, c'est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble ! Car c'est l'oeuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante, elle qui se partage. Elle mobilise un réseau d'ondes multiples, tisse des faisceaux d'émotions infinies et irrigue ainsi une certaine forme d'éternité.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon de Domenico Ghirlandaio

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Le doge Lorédan de Giovanni Bellini

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 08:28
Petites chroniques des printemps et automnes de Li Jingze

Les Chroniques des printemps et automnes ne sont pas seulement un titre ou une façon de dénommer les notes consignées par les scribes chinois de la période allant de 722 à 468 avant JC, elles sont aussi le nom donné à cette période qui court entre le début du déclin de l’empire des Zhou, l’empire féodal, et la période des royaumes combattants, le fameux basculement du Ve siècle avant JC qui vit naître la démocratie à Athènes et connut bien d’autres bousculement dans le monde. « Ce livre est donc l’histoire de l’anéantissement d’un ordre ancien et de la naissance d’un monde nouveau. Il retrace la transition entre l’époque féodale et l’époque impériale ». C’est en ces temps-là que vécurent Confucius et Lao-Tseu et certains, aujourd’hui encore, prétendent que Confucius aurait lui-même corrigé des passages de ces chroniques. Il est impossible de l’infirmer mais pas davantage de l’affirmer.

 

Les Chroniques des printemps et automnes doivent leur nom au fait qu’à cette époque en Chine on considérait qu’il y avait deux saisons : une pour désigner celle où les jours croissent vers le zénith de l’année solaire, et l’autre qui, à l’inverse, en est le déclin. Elles ont été écrites par des scribes du royaume de Lu mais concernent tous les royaumes de la plaine du Fleuve Jaune (Hoang ho) qui occupaient les actuelles provinces du Shaanxi, du Shanxi, de Hubei et surtout celle de Henan, et d’autres encore, allant jusqu’à la plaine du Fleuve Bleu (Yang tsé kiang). Ecrites sur des plaquettes de bouleau, ces chroniques sont très abrégées, elles n’utilisent qu’un très petit nombre de caractères et sont rédigées de façon très succincte, laissant un espace important à l’interprétation des exégètes. Elles ont été complétées ultérieurement par des ajouts et commentaires apportés notamment par le grand historien antique Zuo Qiuming auquel l’auteur se réfère le plus souvent. 

 

Confucius prétend que cette période fut négative mais les autres sources, notamment archéologiques, démontrent que malgré l’effervescence et le bouillonnement ambiants qui dégénérèrent souvent en guerres et en massacres, selon l’auteur : « Les Printemps et Automnes sont la source spirituelle de la Chine ». La Chine impériale semble puiser ses origines dans cette période trouble de mutation et de transformation. Une nouvelle classe accédait au pouvoir, des rites et des traditions disparaissaient laissant place à un pouvoir plus dynamique, moins éclaté et plus efficace. Ayant, dans ma jeunesse, suivi des études d’histoire médiévale, je serais tenté de comparer cette période à celle de l’histoire de France qui connut la déliquescence de l’empire carolingien avant de s’éteindre avec l’affirmation du pouvoir capétien. Un pouvoir se dilue et se meurt un autre naît dans le chaos et le tumulte.

 

Le texte présenté par Li Jingze comporte des extraits des chroniques qu’il explique souvent à l’aide des  interprétations des historiographes qui les ont décryptés et qu’il complète par ses propres explications. Les scribes doivent rapporter tout ce que le roi dit, il est l’interprète des dieux, sa parole à valeur de vérité absolue. Comme dans la féodalité médiévale, l’histoire chinoise de l’époque se compose surtout de batailles, de rivalités, de guerres de succession, de trahisons, de félonies, d’intrigues de palais, de complots, de cabales … Le principal objectif est d’assurer la pérennité du lignage et d’éliminer les prétendants trop empressés. Les royaumes (Lu, Wei, Qi, Jin, Chu, Cao, Wu, et plusieurs autres encore …)  se battent aussi pour élargir leur territoire, assurer ou améliorer leur rang, se rapprocher de l’empereur très affaibli mais toujours détenteur de la légitimité et de la capacité de dire le droit ancestral. Comme dans notre bonne vieille féodalité, les rois, les princes feudataires, les hégémons qui peuvent changer des coalitions en guerres, les grands ducs minent de plus en plus le pouvoir féodal qui, à la fin de cette période, passera des Zhou aux Qin, fondateurs de la Chine impériale. Ce livre raconte notamment les rivalités sanglantes qui opposèrent les prétendants au trône du royaume de Jin. Cette lutte fratricide fut l’élément décisif qui provoqua les transformations profondes que la Chine connut à cette époque. « Ils firent de Jin un hégémon durable mais ce furent aussi eux qui, pour finir, firent éclater leur Etat et firent entrer la Chine dans la période des Royaumes combattants ». La Chine impériale est donc née vers le début du VIIe siècle avant JC dans le royaume de Jin au cœur de l’actuelle province du Henan.

 

Dans « Etranger dans mon pays » parut récemment chez le même éditeur Picquier, Xu Zhiyuan se désole en constatant que les Chinois ont perdu leur passé, il leur suffirait peut-être de lire ce livre de Li Jingze pour comprendre comment est née leur immense nation et sur quels principes et valeurs elle s’est constituée.


Denis BILLAMBOZ


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Li Jingze

Li Jingze

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 08:35
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade

 

 

 

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique. En faisant entrer dans la Pléiade l'auteur de ce roman unique, les éditions Gallimard nous rappellent que les féeries de l'amour ne doivent en aucun cas disparaître,  d'autant que dans  "le monde d'avant"  le Grand Meaulnes  s'était acquis une imposante descendance.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.
 

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

 

 

 

 

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy

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Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade
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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 08:40
La renaissance de la liberté de Paul Valéry

Paul Valéry a connu la notoriété assez rapidement, il a donc été très vite sollicité pour fournir des textes de circonstance, ouvrir des manifestations, prononcer des discours, écrire des préfaces, tout un ensemble de propos dans lequel Michel Jarrety a puisé pour composer ce recueil évoquant l’esprit européen de Paul Valéry.

 

 

La renaissance de la liberté

Paul Valéry (1971 – 1945)

 

 

Ce recueil a été établi, présenté et annoté par Michel Jarrety. Dans sa préface, il explique l’objet de cette publication, ce qu’elle comporte et comment il a procédé pour l’établir. Comme son sous-titre «  Souvenirs et réflexions » l’indique de manière explicite, elle se compose de deux parties : une première regroupant des souvenirs que Paul Valéry a laissés dans ses nombreux écrits, la seconde comportant des réflexions formulées sur son œuvre, la littérature, le langage, l’Europe qui le préoccupait fort, surtout depuis qu’il faisait parti d’une commission de la Société des Nations. Pour présenter ce recueil, Michel Jarrety a regroupé quelques-uns des très nombreux textes de circonstance que Valéry a rédigés, parfois à la hâte, cédant à la pression de ses amis et autres personnalités qui jugeaient  utile d’user de sa gloire et de sa notoriété pour valoriser leurs œuvres ou leurs entreprises.

 

Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera donc des préfaces, des contributions ou des introductions à des conférences, congrès ou autres manifestations culturelles, des hommages, des témoignages, des discours, mais aussi des articles, des courriers, des notes plus ou moins personnelles, des notules, etc… Certains de ces textes ont été repris, parfois à plusieurs reprises, dans des publications précédentes et d’autres sont restés parfaitement inédits, non pas parce qu’ils étaient inintéressants mais plutôt parce qu’il y avait surabondance de matière et qu’ils ont été écartés faute de place. Ceux-ci ne sont pas tous de  même qualité littéraire, certains, manifestement, ont été écrits à la hâte, juste pour ne pas dire non à un ami ou à un personnage important, d’autres comportent des passages dignes des grandes oeuvres de Valéry. Si bien qu’ils ne bénéficient pas tous du même intérêt, les uns n'abordent que des faits relativement banals, les autres sont de profondes réflexions, souvent très pertinentes, notamment quand l’auteur formule des projections sur l’avenir des lettres ou de l’Europe.

 

La première partie évoque, sous diverses formes, ses souvenirs dans un ordre chronologique ; elle commence par un billet sur Montpellier en 1890 où il a rencontré Pierre Louÿs qui n’était encore que Pierre Louis. Il parle  ensuite de ses divers séjours en Angleterre où il avait de la famille et où il rencontra de nombreuses personnalités du monde des lettres, notamment Joseph Conrad. Et ainsi de suite, de note en billet, de lettre en hommage, il évoque de très nombreux personnages, Rilke dans une lettre, Léon Paul Fargue dans une notule, tout un ensemble d’auteurs et gens de lettres gravitant dans le monde littéraire de la première moitié du XXe siècle en Europe. Paul Valéry croyait ferment à une culture européenne, vecteur de l’identité, du rayonnement et du développement de ce continent.

 

Dans la seconde partie consacrée à des réflexions formulées surtout à travers des interventions dans des manifestations culturelles, il aborde son œuvre, bien que ce ne soit pas son sujet de prédilection. De manière générale, il parle peu de lui et de sa vie privée. En contrepartie, il intervient plusieurs fois sur l’avenir de la littérature qu’il juge bien sombre face à la montée en puissance de la presse écrite et de la radiophonie. Il formule même des conjectures qui auraient encore un sens aujourd’hui en remplaçant presse et radio par réseaux sociaux, Internet, téléphones androïdes, etc… Il juge que les lecteurs « ne lisent en général que des journaux ; or, au point de vue des formes et au point de vue des idées, une culture fondée sur la lecture des journaux uniquement, est une culture finie ». Il est encore plus inquiet sur l’avenir du langage, véritable nourriture de la littérature. « Il y a une foule de mots français qui ont disparu dans l’espace d’une génération à peu près, des mots précis, d’origine populaire, généralement très jolis ; ils s’effacent devant la mauvaise abstraction, devant les termes techniques qui envahissent notre langue ». Là aussi son jugement était prémonitoire, bien qu’il ne connaissait pas encore la création d’un jargon international incapable de véhiculer une quelconque culture, seulement des éléments de technologie basiques.

 

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire après la lecture de ces courts textes, on sait depuis longtemps que la forme courte permet de dire beaucoup en peu de mots, mais il faut laisser au lecteur le soin de découvrir lui-même les idées qui l’intéressent. Pour ma part, j’ai noté avec un réel intérêt ce que Paul Valéry pense des chroniqueurs qui ont lu ses œuvres et en parlent. Pour lui, l’auteur n’a que son propre point de vue sur son œuvre alors que les lecteurs peuvent  mettre en évidence beaucoup d’autres thèmes et susciter d’autres questions. La plupart du temps, le lecteur ne connait  l’auteur qu’à travers ce qu’il écrit et non en ce qu’il est réellement. « Entre l’auteur tel qu’il est et l’auteur que l’œuvre a fait imaginer au lecteur, il y a généralement une différence qui ne manque pas de causer les plus grands étonnements… ». Et Paul Valéry ajoute que l’auteur est souvent victime du message qu’il a voulu passer, oubliant certaines idées figurant  dans son texte. « En un certain sens on peut dire que l’auteur ignore son œuvre ; il l’ignore en tant qu’ensemble, il l’ignore en tant qu’effet ; il ne l’a éprouvée qu’à titre de cause, et dans le détail ». J’essaierai de ne pas oublier ces  sains principes quand je m’aventurerai encore à parler des écrits des autres.


Denis BILLAMBOZ


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La renaissance de la liberté de Paul Valéry
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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 09:25
Etranger dans mon pays de Xu Zhiyuan

Xu Zhiyuan ne reconnait pas son pays où règne partout l’uniformité : pensée, architecture, culture, partout on retrouve les mêmes villes habitées par des citoyens amnésiques. Mao s’est chargé de vider  leur mémoire, aussi sont-ils incapables de se projeter dans l’avenir. Que font-ils ?  Ils consomment à tout va, profitant de la croissance économique. Aussi Xu Zhiyuan se sent-il étranger dans ce pays aculturé, soumis à la loi de la consommation à outrance.

 

 

Etranger dans mon pays

Xu Zhiyuan (1976 - ….)

 

 

« Notre société a connu des bouleversements d’une telle violence et d’une telle rapidité que le pays tout entier semble être un grand arbre déraciné. La Chine a oublié ses origines ». Zhiyuan a donc décidé de partir à sa redécouverte en commençant par parcourir la diagonale qui sépare la Chine des Han de la Chine des minorités, la Chine du pouvoir de la Chine des oppressés, la Chine des riches de la Chine des pauvres… « Si l’on trace une diagonale rejoignant ces deux villes (Aihui à la frontière russe en Mandchourie et Tchengchong à la frontière birmane au Yunnan), on observe qu’elle correspond à une ligne de démarcation géographique : côté est, à peine 43% du territoire, mais qui est occupé par 90% de la population ; à l’ouest, une immensité relativement inhabitée ». Son livre ne se contente pas de décrire ce qu’il a vu et entendu lors de ce périple, il l’a complété par d’autres textes assez divers. « Ce livre est donc un mélange. On y trouve des notes de voyage, des portraits ou des commentaires, mais le thème est toujours le même : il s’agit du sentiment de profonde rupture éprouvé dans la société chinoise contemporaine. »

 

Ce mélange comporte des notes de voyage aux Trois Gorges, une excursion de Shanghai à Xi’an, des histoires pékinoises, une incursion dans l’histoire au sud du Yangtsé, une excursion à Taïwan, un voyage à la rencontre des jeunes dans les trous paumés, une brève biographie de Chen Danqing, la vision de la Chine post Mao de Liu Xiangcheng et pour terminer un rencontre avec Yu Hua. Une somme de documents importante permettant à Xu Zhiyuan de jeter un regard sur ce que fut la Chine, sur ce qu’elle est devenue et surtout sur cette fameuse rupture qui relie l’ensemble des textes présentés. En faire le détail reviendrait à réécrire une bonne partie du livre, je me contenterai d’en tirer les principaux enseignements.

 

Ce qui semble, au premier abord, frapper le voyageur, c’est le grand bouleversement qui s’est opéré dans les villes chinoises. Elles ont toutes été modernisées, les centres historiques ont souvent disparu, de grands immeubles uniformes et des tours standards ont pris la place. « En Chine, qu’on soit dans le nord, au sud à l’est ou à l’ouest, c’est la même ville qui est partout dupliquée ». Une ville grouillante d’une foule énorme qui court en tous sens. « C’est sur notre masse humaine pullulante que nous nous sommes appuyés, bien plus que sur le génie individuel ». Cette source inépuisable de main d’œuvre permet de remplacer rapidement  les défaillants et de ne pas se préoccuper de la santé des travailleurs.

 

La Chine d’aujourd’hui offre le spectacle d’« un bouleversement gigantesque, anarchique, sans égard pour les individus, au point que l’apathie et l’indifférence y sont devenues des stratégies de survie ». Le régime, qui a sévi avant l’explosion économique, a anesthésié les Chinois, ils ont oublié leur passé, ne sont pas encore capables de se projeter dans un avenir structuré, ils vivent au présent sans se préoccuper de ce qui pourrait leur arriver, ne pensant qu’à accumuler de l’argent pour s’offrir le rêve qu’ils ont en eux après les longues privations : imiter le modèle de consommation des Occidentaux, pouvoir vivre comme eux, manger leur part du gâteau maintenant, très vite et sans retenue. Cette société vénérant le dieu argent s’est construite autour d’une rupture de plus en plus profonde entre ceux qui réussissent et ceux qui triment comme des bêtes pour payer la réussite des vainqueurs. Les touristes, qui nous bousculent sur tous les sites touristiques de la planète, sont les petits vainqueurs des réformes économiques. « Leur fierté, ils l’ont souvent conquise au prix de leur santé, et surtout de leur esprit : leur vision du monde est le plus souvent aussi étroite qu’imbue d’elle-même ».

 

Le niveau de vie des Chinois a enflé rapidement mais seulement pour ceux qui réussissent, pour les autres, notamment ceux de la Chine de l’Ouest, la vie est beaucoup moins facile. Les villes ont explosé, les campagnes se sont appauvries, les nouveaux riches flambent, les autres sont repoussés toujours plus loin dans la marge, ravalés au rang de simples moyens de production. Cet essor doré touchant ceux qui ont osé et pu entreprendre a un prix : « Qu’il s’agisse des individus ou du corps social chinois dans son ensemble, ce pays est dévitalisé : l’argent, lubrifiant social ou stimulant exclusif, y occupe un rôle prééminent ». Le régime maoïste a lavé le cerveau des Chinois, ils n’ont plus aucune conscience politique, ils ont perdu toutes leurs valeurs sociales et se moquent comme de l’an mil de l’avenir de la planète. Et, Xu Zhiyuan de conclure :  « chacun de nous porte aussi le fardeau d’une vie dont toute signification est absente ». Selon Chen Danqing, la Chine aurait perdu toute estime pour sa propre culture, dévorée par l’obsession de l’imitation dont ne résulterait, la plupart du temps, que des copies de mauvaise qualité.

 

Et l’auteur s’interroge en lisant Qian Mu, grand historien du XXe siècle : le ritualisme de l’ancien régime ne permettait-il pas au moins d’assurer une certaine solidarité entre les hommes et l’existence de valeurs collectives qui semblent aujourd’hui disparues ? Comme si un léger vent de nostalgie soufflait déjà sur les intellectuels chinois. C’est du moins l’impression que j’ai eu en lisant ce mélange de textes, le sentiment que la richesse qui ruisselle aujourd’hui sur la Chine réclame en contrepartie un lourd tribut humain, social, culturel.


Denis BILLAMBOZ


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Etranger dans mon pays de Xu Zhiyuan
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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:14
Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique

 

Alors que l'on disait la culture française en perte d'influence de par le monde, le prix Nobel qui a été, attribué, il y a de cela quelques années, à un écrivain magnifique Jean-Marie Gustave Le Clézio, rend à la littérature de notre pays ses lettres de noblesse. Un auteur à lire d'urgence.
 

 

"Longtemps je restais là à regarder le mot étrange, sans comprendre, à moitié caché dans les hautes herbes, entre les feuilles de laurier-sauce. C’était un mot qui vous emportait loin en arrière, dans un autre temps, dans un autre monde, comme un nom de pays qui n’existerait pas."
 

 

Ecrivain solitaire et méditatif, timide et peu bavard, Jean-Marie Gustave Le Clézio rejoint les aspirations d'une époque au moment où celle-ci s'interroge sur le tragique de sa condition et découvre la sagesse des peuples anciens, plus proches de la nature et peut-être d'une certaine vérité. Face à la page blanche, cet écrivain solaire, dont l'écriture constitue l'aventure par excellence avoue : " Ecrire, c'est comme l'amour, c'est fait de souffrance, de complaisance, d'insatisfaction et de désir."
 


Ecologiste avant l'heure, préoccupé du sort de la planète et des multiples héritages de l'humanité, il dit encore : " J'ai cru longtemps que les mots pouvaient enclencher une sorte de frénésie ou de danse, puis je me suis aperçu que cette exaltation était plus grande quand elle était intériorisée. "
 


Ce marcheur, arpenteur de déserts, curieux et inquiet du monde, a voyagé sur tous les continents et passe aujourd'hui sa vie entre le Nouveau-Mexique, Nice et sa maison dans la baie de Douarnenez. Mais son inspiration se nourrit principalement de la fréquentation assidue des civilisations anciennes et de ses longs séjours auprès des peuples oubliés. En 1970, il s'immergera durant 4 années au milieu des Emberas, dans la forêt tropicale, à Panama. Il en sortira métamorphosé au point d'écrire :

 

Cette expérience a changé toute ma vie, mes idées sur le monde et sur l'art, ma façon d'être avec les autres, de marcher, de manger, d'aimer, de dormir, jusqu'à mes rêves ".

 

 

Né le 30 avril 1940 à Nice, Le Clézio fait une entrée remarquée en littérature en obtenant le prix Renaudot avec son premier roman Le procès-verbal. Il avait alors 23 ans et venait d'achever des études de lettres et d'anglais et préparait un doctorat d'histoire. Dans cet ouvrage, il traduisait déjà le malaise d'une époque urbaine saisie par le vertige de la consommation. Mais après cette oeuvre proche du Nouveau Roman, le jeune le Clézio s'émancipe et trouve sa propre voie, dénonçant à travers ses ouvrages ultérieurs, les déviations d'une société matérialiste qui s'éloigne de ses valeurs essentielles. Ce seront Le déluge (1966) Terra Amata (1967), Les Géants (1973). Avec ce dernier ouvrage, il met un terme à sa période noire et inaugure une époque plus apaisée. Désert (1980) raconte l'histoire des hommes bleus d'une plume incandescente et les nombreux voyages, qu'il entreprend alors, ne vont plus cesser de l'inspirer. Il y aura ainsi Le chercheur d'or (1985) et Voyage à Rodrigues (1986), deux récits qui retracent la quête d'un grand-père entre les îles Maurice et Rodrigues, romans animés d'un grand souffle que j'ai particulièrement appréciés.

 


Dès sa jeunesse, il a considéré la littérature comme sa première exigence et écrira dans L'extase matérielle : " La beauté de la vie, l'énergie de la vie ne sont pas de l'esprit mais de la matière". Aujourd'hui à 68 ans, auteur d'une cinquantaine de livres et d'innombrables articles, l'Académie Nobel l'a salué " comme l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle au-delà et en dessous de la civilisation régnante".

 

Son père étant anglais et sa mère française, il est bilingue mais écrit en français, peut-être par opposition à la colonisation par les Anglais de l'île Maurice où émigrèrent jadis ses ancêtres bretons.

 


Pour moi qui suis îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite".



Dans la plupart de ses ouvrages, il dit avoir accès à la réalité uniquement par le langage qui contient tout. Par ailleurs, l'écrivain s'attache à une réflexion sur la relation entre langage, vérité et réalité. Mais il reste méfiant envers ce qui ressemblerait à un système de pensée. C'est, par vocation, un éclectique qui préfère se référer à une  mosaïque de pensées qu'à un système quelconque. Intéressé par les mythologies, il est aussi un homme du voyage, un nomade, ainsi que pourrait l'être un Oedipe moderne. Il s'est libéré progressivement de l'angoisse du monde contemporain par une sorte d'exil permanent, celui d'un chevalier qui le conçoit comme l'acte métaphysique de la conquête du monde. Sa complexité, la magie de son verbe, sa quête sincère de l'homme en ce qu'il a d'authentique et de meilleur en ont fait un écrivain original, un magnifique ciseleur de mots, dont la question fondamentale, celle qui sous-tend toute son oeuvre pourrait se résumer ainsi : comment penser la diversité et la mondialité sans rompre l'unité et rester au service de l'homme ?
 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
 

 

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Jean-Marie Le Clézio à ses débuts.

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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 10:13
Lettres à un jeune homme de Max Jacob

Le poète et peintre Max Jacob, né en 1876, est décédé à Drancy an 1944 alors que ses amis avaient réussi à le tirer des griffes des exterminateurs nazis. Hélas ! ils sont arrivés trop tard, Jacob était malade et trop faible pour vivre encore et continuer la correspondance qu’il avait entreprise en 1941 avec Jean-Jacques Mezure. Malgré les aléas de la guerre, certaines lettres ont été sauvées. Au printemps 1941, Jean-Jacques Mezure, terminait sa formation de céramiste à Vierzon lorsqu'un ami lui raconta sa rencontre avec Max Jacob. Le jeune homme décida alors de lui adresser une lettre pour lui exposer les préoccupations qui le tracassaient, espérant tout au plus une réponse de courtoisie. Mais le peintre et poète lui retourna une longue missive répondant point par point aux questions posées. Une longue correspondance venait de naître. Le jeune homme avait alors 19 ans, l’artiste 65. Jean-Jacques Mezure a conservé miraculeusement ces lettres reçues entre le 27 mai 1941 et le 20 janvier 1944. Elles ont été retirées des débris d’un bombardement, cinquante et une furent sauvées et ont pu faire l’objet d’une première publication  en 2009.  La publication, dont je vous parle,  est la troisième, elle a été établie par Patricia Sustrac.

 

Dans une note liminaire présentant cette correspondance, Patricia Sustrac précise les trois points principaux qui font l’objet de l’échange entre l’artiste âgé et le jeune homme à la recherche de son destin. Elle écrit : « Ainsi les trois piliers de sa vie, la peinture, l’écriture et la foi, entourèrent cet homme vieillissant » durant les dernières années de sa vie. L’amitié, l’affection, l’intimité qui se dégagent des lettres du peintre se sont progressivement développées entre les deux correspondants notamment quand ils ont échangé des avis concernant la vocation que le jeune homme pourrait avoir et que Max Jacob lui conseillait de ne pas suivre sans une certitude absolue. La foi et la piété semblent des questions fondamentales dans la vie du peintre, plus que la spiritualité que son mysticisme semble avoir quelque peu éludée. Juif converti au catholicisme, il était extrêmement pieux, d’une piété janséniste qui empiétait largement sur sa vie et sur son art.

 

Ainsi le poète et le jeune homme ont-ils échangé longuement sur l’art, la beauté et l’esthétique, l’aîné recommandant toujours au plus jeune de se méfier de ceux qui monnaient les œuvres d’art. D’ailleurs Max Jacob  parle davantage de littérature que de peinture qu’il évoque surtout comme une forme de travail et de moyen d’existence. Ensemble, ils évoquent assez peu la guerre, sauf quand elle contrarie leur désir mutuel de rencontre. Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, en retraite mystique, et le jeune homme travaillant à Vierzon  sont relativement proches l’un de l’autre, mais tout de même fort éloignés si l’on considère les moyens de locomotion existant à cette époque. Ils ne se rencontreront jamais, Mezure renoncera à sa vocation. Ils parleront alors plus d’art et de poésie.

 

La vie devenant de plus en plus contrainte par l’occupant et la pénurie, Max Jacob faiblit, il ne peut pas s’alimenter suffisamment. Il ne se plaint jamais, supporte la souffrance, l’appelle même. « Je souhaite les fléaux qui feront de moi un être doux et humble de cœur…. Je souhaite aussi la mort car ma vie est finie et je n’ai plus que troubles et angoisses et déséquilibre aussitôt que je cesse de fixer Dieu ». S’il ne craint pas la mort, il souffre de celle des siens. Du décès de son frère, de la déportation de sa famille … Sa piété lui permet de supporter la souffrance et la maladie avec une grande force d'âme et beaucoup de courage. « La maladie est une preuve et une épreuve. Dieu fait souffrir ceux qu’Il aime ».

 

En lisant ces lettres, on éprouve  l’envie d’admirer et même d’aduler cet homme de grand talent, d’immense culture, de profond humanisme, de grande générosité et de très forte piété, semblant toujours disponible pour son prochain et, pourtant, certains passages de ses lettres le rendent beaucoup moins sympathique. Il est profondément misogyne, quand Mezure lui parle de son mariage, il lui écrit : « Il n’y a pas de jours où je ne me félicite de ne pas m’être marié, c’est tout. A cause de la stupidité absolue de toutes les femmes, stupidité reconnue par tous les hommes supérieurs et par l’Eglise ». Des propos très durs et franchement inacceptables. De même, quand il évoque ceux qu’il estime être de mauvais chrétiens ou même des mécréants, il insiste :  « Ce sont des Parisiens, un peu trop parisiens, travailleurs et indécents dans leur propos et leurs gestes. Un vieux pécheur comme moi n’a pas à les condamner mais je pense que Dieu n’a pas raison d’éviter les malheurs à un peuple aussi peu respectueux de Sa Présence. Ah nous ne méritons pas mieux ! Il faut l’avouer ». Chacun aurait ainsi ce qu’il mérite !

 

Ces taches ne m’empêchent cependant pas de dire que cette correspondance est très poignante, émouvante, pleine de piété, de foi et surtout de l’affection que Max Jacob éprouve pour ce jeune garçon. C’est un excellent témoignage sur ce que fut cet artiste, sur l’esthétique telle qu’il la prônait, sur l’inspiration telle qu’il la concevait, sur sa conversion et sa vision de l’autre vie, celle d’après, et hélas aussi sur son déclin et sa fin tragique. Sa dernière lettre est datée du 20 janvier 1944, il serait décédé le 5 mars dans les prisons nazies alors que ses amis avaient obtenu sa libération pour le 7 mars. Certains crurent pendant un moment que cette libération était effective.


Denis BILLAMBOZ

 


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Max Jacob

Max Jacob

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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 08:55
Emmanuel Levinas ou l'autre plus que soi-même

LEVINAS  naquit en Lituanie en 1906. En 1923, il arrive en France et se fixe à Strasbourg. Il découvre alors la philosophie allemande et se rend à Fribourg pour suivre, durant un an, les cours de Husserl. Passe sa thèse de doctorat sur l'oeuvre du philosophe allemand : Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, dirigée par Maurice Pradines. Il traduira d'ailleurs en français plusieurs des ouvrages de ce maître et restera fidèle à la rigueur de la phénoménologie. Mais qu'est-ce que la phénoménologie ? Une rupture dans la relation entre le sujet et l'objet à propos de ce qu'avait dit Descartes. Ce dernier considérait que nous ne pouvions en aucune manière faire confiance à nos sens et aux raisonnements de notre cerveau. Doutant de tout, Descartes ne reconnaissait qu'une chose : qu'il ne pouvait douter qu'il était en train de douter. Or pour douter, il faut exister. En effet, je puis douter de tout, sauf douter que j'existe. Cette constatation fait acte d'une vérité première. Deuxième question : mais qu'est-ce que je suis ? Je suis forcément une chose qui pense puisqu'elle doute ? Je suis un sujet, une chose pensante. Et tout ce qui se trouve en face de moi est objet. Le monde est de ce fait un objet de ma conscience. La philosophie cartésienne se fonde sur le rapport au sujet. Si bien que le sujet, séparé de la nature, peut désormais envisager de l'aménager comme bon lui semble. A partir de là, la nature sera appréhendée différemment. On peut dire que Descartes a été à l'origine de la naissance des techniques.

 


Avec la phénoménologie, l'être devient une personne en relation, car toute pensée est pensée de quelque chose. Une conscience sans objet n'existe pas. C'est un mouvement constant. Il faut aller " aux choses mêmes " disait Husserl, établir un rapport direct avec elles et ne pas se contenter de représentations abstraites. Il n'y a pas de conscience pure de tout objet. Dorénavant la conscience n'est plus repliée sur elle-même, comme elle l'était du temps de Descartes, elle se tourne vers autre chose, elle est une tension et il faut la percevoir dans sa tension vers l'objet, dans sa relation d'intentionnalité du sujet à l'objet. Chacun se pense dans un monde qui lui est propre. Ainsi il y a la forêt du forestier, celle du botaniste, celle du simple promeneur et chacune est différente...

 


Levinas sera également influencé par Heidegger, dont il a suivi les cours en Allemagne, et pour qui l'objet, quel qu'il soit, ne pouvait être pensé selon la conscience que nous en avions. A partir de ces thèses, Levinas élabore la sienne et donne la priorité à la question de l'autre, car il est impossible d'échapper à l'être. Il faut que l'être apprenne à sortir de lui. La terrible expérience des camps nazis, où il passera quatre années en tant que prisonnier juif, va élargir, bouleverser sa vision de l'être. La haine de l'autre qu'il découvre dans les camps, cette sorte d'allergie à la proximité l'incite à croire que la responsabilité personnelle de l'homme, à l'égard de l'autre, est telle que Dieu ne peut l'annuler. La relation à autrui se transmet en un accroissement continu des obligations à son égard. Le rapport au divin coïncide alors avec la réalisation de la justice sociale. C'est un autre homme qui revient en France en 1945, y retrouve sa femme et sa fille qui avaient pu trouver asile à Orléans auprès des religieuses de Saint-Vincent de Paul, alors que les membres de la famille, restés à Lituanie, ont été massacrés.

 


En 1966, il écrit un article où il déclare : "Quand on a cette tumeur dans la mémoire, on ne peut rien y changer." D'où l'importance de sa philosophie de l'autre. Il pose cette question : "Quel est le statut d'un sujet mutilé, tué par l'histoire, dont l'humanité a été démentie ?" L'existant doit provoquer une rupture en se posant comme responsable de l'autre. C'est un nouvel humanisme qui est proposé à nos sociétés modernes. La parole biblique parle de la proximité du prochain. Il faut la reprendre et la réactualiser. D'ailleurs Levinas s'initiera au Talmud.

 

 

Sa thèse est celle-ci : Nous n'existons jamais au singulier. Quelle que soit la perception que j'aie, autrui est toujours là. On ne peut se définir sans lui. C'est le lien avec autrui qui me permet ma relation avec moi-même. Mon je  n'existe que par rapport à son tu. L'autre ne se réduit pas à l'image que nous nous en faisons. A preuve son visage. Ce visage est trace de l'infini. Il exprime l'altérité. C'est à partir de ce lieu privilégié, le visage de l'autre, que Levinas fixe son exigence éthique et sa morale.

 


Cette signifiance du visage excède de beaucoup sa représentation. N'est-ce pas lui qui fait sens et me tourne vers l'infini ?  Alors que le concept me ramène au même, le visage m'ouvre à l'infini de l'autre. Néanmoins autrui n'est jamais donné complètement dans ce visage qui est sensé l'exprimer. Comme l'infini, autrui ne cesse de nous échapper. Il faut le reconnaître en tant qu'indéfinissable. Personne ne sera jamais quitte vis- à- vis de son proche. Nous serons éternellement l'obligé de l'autre, car cet autre me regarde et me prend en otage, il m'investit de responsabilité, responsabilité qui n'atteint jamais son terme et ne peut être déléguée. Qu'on le veuille ou non, nous avons tous été élus pour être responsables. On devient ainsi le gardien de son frère, on a envers lui une responsabilité morale. L'idéal de Levinas pourrait se résumer ainsi : le moi ne devient humain que lorsqu'il déserte son être. Désintéressement, allégeance à autrui. Heidegger écrivait que l'être est le garant de l'être. Levinas va plus loin : il faut être plus que soi-même et se débarrasser de soi, sacrifier son égo au bénéfice d'autrui.
Professeur à la Sorbonne de 1973 à 1976, il prend sa retraite en 1979, retraite féconde. Il écrira alors : Ethique et infini - Transcendance et intelligibilité - Entre nous. Il part rejoindre ses frères dans l'infini le 24 décembre 1995.

 

 


Autres textes importants :

 

Totalité et infini

Autrement qu'être ou au delà de l'essence.

 

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Emmanuel Levinas ou l'autre plus que soi-même
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2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 09:32
Ces trous dans ma vie d'Isabelle Fable

La vie d’Isabelle n’est hélas pas une fable, c’est une suite de deuils très douloureux, des deuils qu’elle a transcendés en s’adonnant à l’écriture et notamment, juste après le décès de l’un de ses fils, au récit de sa vie vécue à travers les décès qui l’ont marquée à jamais.

 

 

Ces trous dans ma vie

Isabelle Fable (1949 - ….)

 

 

Quand elle rédige ce livre, Isabelle Fable était certainement encore dans la période la plus douloureuse de son dernier deuil. Son fils aîné est, en effet, décédé le 9 février 2018 (date estimée) et son livre publié pour cette rentrée littéraire (août 2019), il lui a donc  fallu le temps de l’écriture, de la relecture, de l’impression et de la diffusion avant qu’il arrive sur mon bureau où il a encore séjourné quelques semaines. On peut donc estimer qu’elle l’a écrit très vite après l’accomplissement de tous les rites et formalités qui accompagnent un décès. Ce dernier, c’est le  trou en forme de tombe où elle voit descendre l'un de ces plus proches, celui qui a fortement contribué à la construire telle qu’elle a vécu, telle qu’elle est encore.

 

Son père foudroyé brutalement, sa maman se décomposant bien trop lentement dans une fin sinistre, son mari victime du crabe sournois et enfin Olivier, son fils aîné, la chair de sa chair, son enfant de malheur qui a vécu une longue désescalade en forme de déchéance de plus en plus inéluctable. Isabelle Fable a construit ce roman autour de ces quatre personnages, principalement autour de leur décès. Une façon de raconter leur vie, une façon de raconter sa propre vie marquée à travers ces tragiques disparitions. Mais aussi une façon d’affronter le deuil qu’elle doit assumer à la suite du décès de son enfant en contant le long combat qu’elle a mené avec sa famille pour le tirer du désespoir et de la déchéance dans laquelle il s’enlisait chaque jour davantage. Un récit qui résonne comme une justification tant elle se culpabilise, se reprochant de n’en avoir pas fait assez alors qu’elle semble n’avoir vécu que pour ce fils, en équilibre instable sur le fil de sa propre vie.

 

Isabelle refuse la fatalité, elle ne peut pas accepter que son enfant meure avant elle. Je me souviens avoir étudié un texte de Tibulle, je crois, les latinistes rectifieront si je me suis trompé, qui disait quelque chose comme : « quand les enfants succèdent aux pères » pour évoquer une période où la paix et la sérénité régnaient, où les générations se succédaient sans accrocs. Isabelle ne comprend pas que son fils la précède dans la tombe. « Est-ce par hasard, tout ça ! Ou est-ce écrit quelque part ? Est-ce que celui que nous appelons Dieu croise ainsi nos chemins et lance des ponts entre espace, temps et destinées pour tramer nos vie selon des desseins secrets ? ».

 

Dans son récit, elle souligne les très nombreuses coïncidences qui ont marqué la sienne et celle des membres de son entourage. Elle ne croit pas au hasard, elle pense qu’une certaine forme de prédestination guide notre existence. Je pourrais ajouter, une coïncidence à la longue liste qu’elle énumère : j’ai lu Isabelle Fable juste après Les Fables de La Fontaine illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise, Fable après les fables, autre coïncidence ? Nul ne sait ! Alors que la vie ne soit que pur hasard ou le fruit d’une réelle prédestination, il faut continuer à vivre, ne pas se laisser accabler, lutter pour se redresser. « Il faut pouvoir ressusciter de son chagrin ».

 

Si bien que dans l’urgence et la douleur, Isabelle a repris la plume, interprétant la mort de son fils comme un signal, comme une invitation. « Ta mort magnifique étincelle, qui a fait lever la nouvelle Isabelle. Après la tragique éruption qui a ravagé notre vie, la terre volcanique que je suis devenue, noire mais chaude et fertile, est pleine de toutes les promesses. Je les tiendrai ».

« Ecrire pour évacuer la douleur. 

  Ecrire pour conjurer la mort.

Ecrire pour continuer à vivre. »

 

Rédiger ce bouleversant témoignage qui serre plus d’un cœur même si tout un chacun est condamné à perdre ses parents un jour ou l’autre et éventuellement son conjoint, moins nombreux seront ceux qui devront affronter le départ d’un enfant. C’est tellement injuste !


DENIS BILLAMBOZ


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Ces trous dans ma vie d'Isabelle Fable
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