Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 08:05
Prisonniers du ciel de James Lee Burke

Au moment où j’écris ces lignes, je me souviens que l’an dernier, ce même jour, j’étais sur les terres de James Lee Burke, en pays cajun. A cette occasion, j’ai découvert un pays que je n’imaginais pas, un lieu sauvage, encore un peu frustre mais vrai, authentique, une terre qui se souvient de ses origines françaises.

 

 

                                                   Prisonniers du ciel

                               James Lee Burke (1936 - ….)

 

 

Quel bonheur de trouver ce livre dans une vente et de se promener en Louisiane du sud sur les traces de Robicheaux, un ancien flic cajun qui a connu la violence des trafiquants en tout genre, drogues, migrants, prostituées, …  après celle de la guerre du Vietnam et de parcourir des itinéraires que j’ai empruntés en novembre dernier entre La Nouvelle-Orléans, Bâton-Rouge et Houma, autour de Lafayette et Saint Martinville, haut lieu de la culture cajun, là où Evangeline a sa statue à l’ombre de l’église. Je me sentais en harmonie avec Robicheaux, je ressentais avec lui « … l’impression de revenir au New Iberia de ma jeunesse, à l’époque où les gens parlaient français plus souvent qu’anglais,… ».

 

 

Dans ce polar, Burke met en scène un commissaire cajun qui réside dans un coin sauvage, sur le bord du bayou Teche, à portée d’escopette du bayou Bœuf - où j’ai cherché vainement l’alligator - pour échapper à ses vieux démons et à son alcoolisme. Un jour qu’il pêchait dans le Golfe du Mexique, entre les îles Pecan et Marsh, Robicheaux vit un avion s’abîmer brusquement en mer, il plongea, compta quatre victimes, retira une fillette de cinq ans de la carlingue et avertit les forces de l’ordre. Très surpris, il apprit vite que celles-ci ne comptaient que trois victimes mais fut heureux de constater qu’elles n’évoquaient pas la présence de la fillette car il espérait bien, avec sa nouvelle compagne, adopter cette enfant. Bientôt, Il fut l’objet de l’attention de la police, qui avait certainement quelques bonnes raisons de cacher la présence de la victime manquante au bilan officiel de l’accident, et de la curiosité de personnages beaucoup moins recommandables qui le tabassèrent sauvagement. La police refusant de prendre en considération ses souffrances et ses inquiétudes, il décida de reprendre du service auprès du shérif local afin d’explorer à nouveau les pistes qu’il prospectait quand il était flic à la Nouvelle-Orléans, de renouer les contacts qu’il avait dans le milieu et de se mettre en chasse.

 

 

Commence alors, du fonds des rades les plus sordides de la Nouvelle-Orléans aux rives sauvages des bayous, une longue enquête plus ou moins légale, ponctuée de rixes toutes plus violentes les unes que les autres où Robicheaux ne laisse pas que des plumes. Sous la pression barbare et mortifère de ses ennemis, il cède à ses vieux penchants : l’alcool et la violence. Le nœud de ce polar n’est pas réellement, selon moi, l’intrigue policière mais la lutte indécise que Robicheaux se livre à lui-même pour annihiler ses pulsions néfastes et redevenir un être normal capable de comprendre son environnement et d’accepter ce que la vie lui propose sans systématiquement recourir à la loi du talion. Il sait que  «  La violence n’est jamais abstraite. Elle est toujours laide, elle avilit et déshumanise toujours, elle choque toujours, elle répugne et laisse les témoins qui y sont confrontés nauséeux et secoués. C’est le but recherché. » … mais il ne parvient pas à s’y soustraire.

 

 

Ce livre est aussi un hommage au peuple et à la culture cajuns qui ont été longtemps une composante importante de la société du sud de la Louisiane et qui, hélas, après l’afflux de la main de d’œuvre nécessaire à l’exploitation pétrolière en pleine expansion dans le Golfe du Mexique, se sont dissous de plus en plus dans la population américano-texmex. Robicheaux a compris que l’ère des Cajuns des bayous était en voie de disparition et c’est avec une réelle nostalgie  qu’il évoque son enfance quand « … sans avoir conscience que notre petit morceau de géographie cajun était en train de se consumer à jamais comme une vieille photographie au-dessus d’une flamme », il pêchait avec celui qui allait devenir son pire ennemi.

 

 

Un vrai polar des champs comme il en existe peu avec une énigme bien tordue, bien cynique, de la sauvagerie, de la violence digne de celle des alligators qui peuplent les bayous. Un polar qui met en scène des êtres frustes, primaires, sans aucun scrupule, mais un texte qui, à mon avis, a un peu souffert de la traduction ; j’ai l’impression que le traducteur, en voulant se tenir au plus près de l’original, n’a pas toujours fait les bons choix. Un roman, par ailleurs un peu long, souffrant de répétitions et de redondances qui nuisent à l’intensité de l’intrigue.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 09:21
22h22 de Denis Daniels

 

Trouvé sur le stand des Editions du Basson à la Foire du livre de Bruxelles, ce texte est un premier roman plein d’ambition, il laisse prévoir d’autres publications de belle qualité.

 

 

                                                              22 h 22

                                            Denis Daniels (1979 - ….)

 

 

« Je passe la majeure partie de mes journées dans cette gare à attendre un train qui peut-être ne viendra pas et dont je n’ai aucune idée de l’heure d’arrivée ». Le narrateur a trouvé refuge dans cette gare où il regarde arriver ou partir les trains, il observe les passagers et le petit monde qui fait vivre ce lieu au quotidien. Tout en décrivant la vie de cette gare, les petits événements qui rompent sa monotonie rythmée par le va et vient des trains et de ceux qui travaillent dans cet espace confiné, il raconte comment il en est arrivé à séjourner là sans but ni activité, simple spectateur de la vie des autres, attendant que le sort décide pour lui de son avenir.

 

 

 « Alors comment me suis-je retrouvé dans cette situation ? Quels chemins parcourus dans mon existence m’ont placé dans ce déprimant vaudeville ? … Je serais bien incapable de distinguer quels éléments déterminants m’ont fourré dans cette galère. Tout ce dont je peux vous parler, c’est des grands bouleversements de ma vie. Et surtout, de celle qui les a initiés, Lola ». Jeune provincial, il débarque dans la capitale sans connaître rien ni personne mais rencontre des gens de sa région qui lui tendent la main,  et il devient vite titulaire de trois petits boulots lucratifs et non déclarés, habitant d’un appartement confortable, partenaire assidu de compagnes d’un jour, habitué des fêtes à gogo et à l’œil, jusqu’au jour où il se lasse de cette vie frivole et facile et qu’il éprouve le besoin d’un peu de stabilité et d’amour à temps complet et à durée indéterminée.

 

 

Le sort fait bien les choses, c’est souvent son rôle dans les romans, il lui fait rencontrer la fille idéale pour une union à long terme, une Lola, comme la Lola qu’il a rencontrée à son arrivée à la ville, comme la Lola qui parle dans les micros de la gare et qu’il ne pourra jamais rencontrer. Avec cette Lola, il construit une vie agréable mais un peu monotone qu’il ne veut pas encombrer d’un héritier, le refus est rédhibitoire, la rupture est consommée, le hall devient un refuge permanent en attendant une autre Lola, ou peut-être la même Lola, un train de 22 h 22 car tous les tournants de sa vie sont marqués par cette heure indiquée par le sourire des aiguilles sur le cadran de l’horloge.

 

 

Avec ce texte, Denis Daniels signe un premier roman plein de fraîcheur qui marquera peut-être une étape dans sa carrière d’auteur s’il sait tirer tous les enseignements de cette première expérience et épurer son écriture. La réflexion qu’il suggère au lecteur ne manque pas d’intérêt, il lui propose de méditer sur la destinée et la possibilité de l’infléchir en faisant des choix qu’il convient d’assumer. Son héros s’est laissé porter par le sort pour ne pas être obligé d’assumer ses choix mais en en subissant tout de même les conséquences. Le bonheur peut descendre du premier train qui s’arrête en gare, ou d’un autre, et quand il passe, il faut savoir se décider et le saisir à pleine mains en prenant bien soin de l’entretenir car le bonheur c’est comme les plantes et l’amour, il faut l’entretenir avec attention.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI 

 

 

RETOUR A  LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 09:47
La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe

 

Quelle est cette femme dont la garde-robe somptueuse fit l'objet d'une exposition au musée Galliera ? Sans doute la femme française la plus admirée et adulée de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, qui tenait rue d'Astorg le salon le mieux fréquenté, où l'on croisait des rois et reines, des hommes politiques de tous bords et les représentants les plus en vue du monde artistique. Proust en fera sa princesse de Guermantes et contribuera à l'immortaliser. Elisabeth de  Riquet de Caraman-Chimay était née le 11 juillet 1860 dans une grande famille européenne franco-belge presque ruinée et avait épousé un homme de noblesse récente, Henry Greffulhe, que les Goncourt trouvaient "commun" mais qui avait l’avantage d’être immensément riche. Il n’aura d’autre intérêt, à l'égard de sa jeune et ravissante épouse, que de lui permettre de vivre comme une impératrice, le plus souvent loin de lui qui se montrera toujours, à son égard, brutal et insultant. Il l’appelait «  la Vénus de Mélo ». D’un narcissisme profond, amoureuse de son image, Elisabeth Greffulhe ne cessera de mettre en scène ses apparitions et saura varier ses toilettes, celles mêmes qui ont fait l’objet d'une exposition au musée Galliera en 2015, nommée, en référence à Marcel Proust,  "La mode retrouvée".
 

 

En effet, quelle mode, sinon celle décrite abondamment dans l’œuvre proustienne et que des couturiers comme Worth, Fortuny, Lanvin créaient pour habiller une petite société de femmes privilégiées ! Cette garde-robe, d’une cinquantaine de modèles, unique de par la qualité des pièces exposées, dont certaines ne furent portées qu’une ou deux fois, se distingue par la richesse des matières, la diversité des motifs et souvent par la présence du vert, un vert sombre que la comtesse appréciait parce qu’il mettait en valeur sa rousseur vénitienne. Son vestiaire, parcourant la Belle Epoque et les Années folles, est à son image : sublime et original, troublant et raffiné. Voici ce que les chroniqueurs de l’époque écrivaient au sujet de son élégance légendaire : « Elle vit dans une séduction obsessionnelle d’elle-même, elle s’aime probablement plus qu’elle ne cherche à plaire ». Ou bien : «  La comtesse se singularise dans le choix des motifs, les flammes, les scarabées. Certaines dentelles me font penser à du Alexander McQueen. Quand on étudie le vêtement de la fin du XIXe siècle, elle se distingue nettement ». Ou encore : « Ses toilettes, inventées pour elle ou par elle, ne doivent ressembler à aucune. Elle les préfère bizarres que semblables à d’autres ».
 

 

Ce sera  à elle que Proust, ébloui par sa beauté et le charme de ses yeux, empruntera le rire cristallin de la duchesse de Guermantes: « Le rire de Mme Greffulhe s'égrène comme le carillon de Bruges », déclarait-ilEn réalité, bien qu'elle l'ait nié à la fin de sa vie, la comtesse Greffulhe appréciait et recherchait la compagnie de Proust, à qui elle envoya de nombreuses invitations, qu'il déclinait pour la plupart parce qu’il était désormais le prisonnier de son oeuvre. De son côté, Proust s'inspira d'elle beaucoup plus qu'il ne l'admit. L'analyse des œuvres de jeunesse de Proust, ainsi que de ses cahiers et carnets de brouillon, montre qu'elle joua un rôle clé dans la genèse de la Recherche et, en particulier, dans l'élaboration du nom magique de Guermantes, nourri des rêveries de l'auteur sur son illustre et très ancienne famille. Voici ce que Marcel écrivait à Robert de Montesquiou le 2 juillet 1893, à la suite de leur première rencontre :
 

« J’ai enfin vu (hier chez Mme de Wagram) la comtesse Greffulhe. Et un même sentiment, qui me décida à vous dire mon émotion à la lecture des Chauves-souris, vous impose comme confident de mon émotion d’hier soir. Elle portait une coiffure d’une grâce polynésienne, et des orchidées mauves descendaient jusqu’à sa nuque, comme les «chapeaux de fleurs» dont parle M. Renan. Elle est difficile à juger, sans doute parce que juger c’est comparer, et qu’aucun élément n’entre en elle qu’on ait pu voir chez aucune autre ni même nulle part ailleurs. Mais tout le mystère de sa beauté est dans l’éclat, dans l’énigme surtout de ses yeux. Je n’ai jamais vu une femme aussi belle. Je ne me suis pas fait présenter à elle, et je ne demanderai cela pas même à vous, car en dehors de l’indiscrétion qu’il pourrait y avoir à cela, il me semble que j’éprouverais plutôt à lui parler un trouble douloureux. Mais je voudrais bien qu’elle sache la grande impression qu’elle m’a donnée et si, comme je crois, vous la voyez très souvent, voulez-vous la lui dire? J’espère vous déplaire moins en admirant celle que vous admirez par-dessus toutes choses et je l’admirerai dorénavant d’après vous, selon vous, et comme disait Malebranche “en vous”.

Votre respectueux admirateur, Marcel Proust
 

 

Maîtrisant avec une exquise désinvolture ses apparitions et ses disparitions aussi soudaines qu’entretenues, la comtesse Greffulhe fut, en effet, le sujet de prédilection des chroniqueurs et des auteurs. Marcel Proust emprunta sa garde-robe, ses manières, son allure pour imaginer la duchesse de Guermantes. Ses voiles, ses gazes, ses lys et ses orchidées brodées comptent parmi les motifs avec lesquels il édifia son œuvre. Son image devint un phrasé. «Elle - écrit son cousin Robert de Montesquiou - se faisait montrer, chez les couturiers en renom tout ce qui était en vogue; puis quand elle devenait certaine que fut épuisé le nombre des élucubrations fraîchement vantées, elle levait la séance, en jetant aux faiseurs, persuadés de son édification et convaincus de leur maîtrise, cette déconcertante conclusion : Faites-moi tout ce que vous voudrez… qui ne soit pas ça !”».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter mon précédent article sur la Comtesse Greffulhe, cliquer    ICI

 

Et pour prendre connaissances des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer   LA


 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe
La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe
La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe
La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe
Photographiée par Nadar et peinte par Helleu
Photographiée par Nadar et peinte par Helleu

Photographiée par Nadar et peinte par Helleu

Partager cet article
Repost0
23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 09:49
Une pièce montée de Blandine Le Callet

Un livre récupéré dans un échange collectif, un livre resté trop longtemps au fond d’une pile d’ouvrages à lire, un livre un peu convenu qui raconte l’éternelle histoire des rancoeurs et querelles familiales qui explosent surtout lors des grands événements qui marquent une existence. En l’occurrence un mariage.

 

 

 

                                             Une pièce montée

                                    Blandine Le Callet – (1969- ….)

 

 

 

Bérangère et Vincent veulent un beau mariage, un mariage qui impressionnera les parents et amis invités, un mariage qui reflètera leur standing. « Elle veut une robe de princesse, un cortège d’honneur ; elle veut un dîner délicat, un décor raffiné, un temps radieux, une fête magnifique ». Blandine le Callet fait raconter ce mariage à certains participants : une petite nièce qui ne comprend pas pourquoi la mariée veut absolument cacher la petite fille un peu différente, le curé qui a bien compris que les deux futurs époux n’étaient intéressés  que par le cachet de la petite chapelle médiévale où il officie, la grand-mère qui sent qu’elle participe là à l’une des dernières cérémonies familiales à laquelle elle pourra assister, la tante qui commence à perdre son charme et n’apprécie guère la superficialité de la jeune épousée, la sœur qui n’aime plus son mari, le dragueur de service, le frimeur inévitable, la sœur disgracieuse qui n’a que l’envie de fuir cette mascarade dorée où elle sera encore le mouton noir … et le pauvre marié perdu au milieu de ces festivités qui le dépassent. Chacun raconte sa version, sa vision des choses, le mariage qu’il vit, sa vie, et chacun déplore les vices cachés derrière la façade clinquante de ce mariage de riches organisé pour paraître et épater la galerie.

 

 

Dans cette fête de famille Blandine Le Callet fait souffler le vent de la rancœur et de l’amertume sur les braises des vieilles histoires de familles : le frère qui ne s’est jamais senti aimé, la sœur qui voit son mari s’éloigner progressivement, celle qui n’est pas encore mariée, qui ne le sera peut-être jamais et  n’a aucun goût pour ce style de cérémonie et la grand-mère qui se sent partir. Tout un monde de rancœur, de haine, de méchanceté gratuite, de mépris, d’orgueil, de vanité tapie derrière les tapisseries dorées de familles plus riches de leur avoir que de leur être et leur savoir. Un récit bien maîtrisé, une écriture sobre mais efficace et élégante pour dresser un tableau aigre de la société actuelle et notamment de tous les problèmes affectant la vie des couples d’aujourd’hui et nourrissant souvent l’actualité des médias. Une peinture sans concession, un peu désabusée, sans beaucoup d’espoir pour les jeunes mariés, mais finalement un tableau un peu trop convenu des mœurs actuelles.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 09:50

La-souffrance.jpg

 

 

Oui, quel est donc le rôle de la douleur dans nos vies que si souvent, trop souvent selon nous, elle affecte, blesse, décourage. Et pourquoi, par la même occasion, ne pas s'interroger sur la place qu'elle a occupée dans la vie de nos écrivains et, plus généralement, de nos artistes ? Il est certain que Proust n'aurait pas été Proust sans son asthme, que la phtisie a inspiré quelques-uns des plus beaux vers de la langue française et que, sans le rapport à la souffrance physique ou morale, l'homme aurait eu bien peu de choses à dire. Le bonheur se constate et ne se décrit pas ; le plaisir se prend et ne s'explique point. Curieusement, c'est ce que nous avons perdu qui nous devient cher, ce qui nous échappe qui nous semble précieux. Cioran notait dans ses Cahiers : " Je lis, je lis, et, sauf de rares exceptions, je ne trouve aucune réalité aux oeuvres que je lis. Que leur manque-t-il ? Je ne saurais le dire. Le poids ? Sans doute, mais qui leur confère du poids ? Une passion ou une maladie - rien d'autre. Encore faut-il que les malades et les passionnés aient quelque talent. Ce qui est sûr, c'est qu'un talent sans passion ni maladie ne vaut rien ou presque." (Cahiers page 201) Et page 472, il ajoute : " C'est le Boudha qui a vu juste, qui a touché à l'essentiel. Tout tourne autour de la douleur ; le reste est accessoire, et presque inexistant (puisque aussi bien on ne se souvient que de ce qui fait mal), tandis que le marquis de Custine notait finement dans "Mémoires et voyages d'Astolphe Louis Léonor" : " Nous n'habitons la terre que pour apprendre à désirer ce qu'on n'y trouve pas. L'inquiétude de notre âme est une souffrance, mais ne nous en plaignons pas ; tous nos droits à l'immortalité sont là, et cette inexplicable douleur est notre plus beau titre de noblesse." 

 

 

Il est vrai que la douleur est le passage obligé entre chair et esprit, ce, grâce à notre pouvoir de la transcender à tout moment. Si " le propre de la douleur est de n'avoir pas honte de se répéter ", l'honneur de l'homme est d'en faire bon usage. C'est presque toujours d'elle qu'il a tiré la substance spirituelle de ses oeuvres, au point que Léon Bloy assurait qu'elle était l'auxiliaire de la création. Mozart a rédigé son requiem dans l'antichambre de la mort, Beethoven écrit sa IXe symphonie alors qu'il était sourd, Hugo jeté ses vers les plus émouvants alors qu'il venait d'enterrer sa fille Léopoldine, Charles d'Orléans, ce doulx seigneur, chanté sa France si belle lors de ses vingt-cinq années de détention dans les geôles anglaises et François Villon composé sa Ballade des pendus alors qu'il était condamné au gibet, peine qui sera finalement commuée en bannissement.


 

Frères humains qui apres nous vivez,
N'ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car, se pitie de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost que vous mercis.



 Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive, et par là se dénoncer d'elles-mêmes : le bien-être, au contraire, n'est que pure négation. Aussi n'apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie : la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus."  - écrit Schopenhauer dans " De la vanité et des souffrances de la vie".

 

 

L'homme est donc particulièrement créateur dans l'épreuve, le combat, l'effort, l'opposition. La valeur va à ce qui coûte, à ce qui exige, à ce qui oblige. S'y ajoute souvent une ascèse personnelle. Et qu'apprenons-nous aujourd'hui dans les discours dont on nous abreuve à longueur d'onde ou d'antenne ? Une version opposée, qui ne fait que rarement référence aux mérites de l'effort, à l'excellence du travail, à la noblesse du sacrifice, à l'élan généreux de l'amour et de la compassion, mais prône l'hédonisme glouton et éphémère dont on sait depuis Platon qu'il ne mène nulle part et ne favorise que l'égotisme et l'égocentrisme. Voilà ce que nous transmettons aux générations de demain sans l'ombre d'une mauvaise conscience. Et c'est d'autant plus regrettable que notre jeunesse connaît déjà les affres de la souffrance. Lisons-les ces auteurs adolescents, auxquels nous communiquons notre cynisme, nos divisions idéologiques, notre athéisme triomphant, notre assurance  doublée de suffisance d'avoir tout résolu des mystères de l'univers, et nous comprendrons à quel point leur détresse est grande ! Abreuvée de violence, de sexe, de drogue, de mensonge, de contre-vérité, à quoi peut bien se rattacher une jeunesse que nous avons privée d'idéal et de transcendance ? Que lui donne-t-on à admirer sinon les stars de pacotille et les dieux du stade? Car quelques rais de lumière n'éclairent pas toute la nuit et quelques vagues ne soulèvent pas tout l'océan. Si l'on est optimiste à chaque fois que l'on contemple une fleur ou un bon morceau de pain, et pessimiste chaque fois que l'on pense à ceux qui dénaturent ce pain et sacrifient ces fleurs, on voit que la souffrance veille et demeure, afin que ne se perde jamais la trace de ce qui reste en nous "d'auguste et de divin" et que ce que le temporel ne cesse de désunir, l'intemporel l'unisse à tout jamais.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

Liste des articles "LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE"

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 10:08
Madame Vigée-Lebrun

Elisabeth Louise Vigée, née à Paris en 1755 sous le règne de Louis XV et morte à Paris en 1842 sous celui de Louis-Philippe,  semble parée, dès sa plus tendre enfance, de tous les dons, particulièrement celui de dessiner et de peindre qui lui méritera d’avoir, au cours de sa longue existence, réalisé plus de 660 toiles que s’arrachait l’Europe entière à des tarifs bien supérieurs à ceux de la plupart de ses confrères masculins. Le Grand Palais a su réparer en 2015 une injustice faite à cette artiste remarquable qui peignait avec assurance et une étonnante maturité dès l’âge de 15 ans des portraits, l’exercice considéré comme le plus difficile, et ajoutait à cela l’art de la conversation, une grande culture et une beauté reconnue de tous. Cette injustice était d’autant plus impardonnable que nous avons peu de femmes peintres parvenues à cette maîtrise, à cette légèreté de touche, à cette élégance et à ces jeux de lumière qui signent définitivement son style.

 

 

Par chance, dès son enfance, son père découvre ses dons, l’encourage et la fait entrer dans l’atelier de Joseph Vernet qui l’incite à copier les anciens, à faire ses gammes en quelque sorte. A 12 ans, à la mort de son père, sa mère se remarie et son beau-père a la bonne idée d’exposer ses  premières œuvres dans la vitrine de sa joaillerie. Sans tarder les commandes affluent, mais le beau-père, peu scrupuleux, s’empresse de faire main basse sur les émoluments, si bien que la jeune fille épouse en 1776 un certain Monsieur Le Brun qui a l’avantage d’être bien né et beau garçon. On sait combien il était difficile à une femme de l’époque de vivre sans mari, mais fine mouche Elisabeth Louise a donné son cœur à un marchand de tableaux de renom européen, si bien que ce galeriste avisé parachèvera son éducation de peintre et fera monter sa cote avec habileté et un incontestable savoir-faire.

 

 

L’art du portrait, qu’elle maîtrise parfaitement, lui vaut des commandes en grand nombre, ses clientes appréciant qu’elle les pare de glacis aux mille grâces et les hommes qu’elle sache souligner leur virilité et leur caractère de manière réaliste. Sa réputation revient bientôt aux oreilles de la cour de France et la jeune Marie-Antoinette, qui n’apprécie aucun des portraits que l’on a  réalisés d’elle jusqu’à présent, sollicite ses bons offices. Entre les deux jeunes femmes, le courant passe immédiatement. Lors des longues séances de pose, Madame Vigée-Lebrun anime la conversation et distrait son royal modèle grâce à sa culture et son sens inné de la répartie. Sa position de peintre officiel de la reine est dès lors assurée. Le seul privilège qu’elle sollicitera auprès de Louis XVI sera de la faire entrer à l’Académie royal où ne siégeaient alors que quatre femmes. D’emblée, elle s’imposera par une toile osée qui prouve son audace et sa modernité : des nus féminins.

 

 

En 1789, menacée à cause de son amitié envers la reine, elle doit s’exiler sans plus tarder. Cet exil ne durera pas moins de treize années et la mènera à travers toute l’Europe. Elisabeth s’installera provisoirement à Rome, Saint-Pétersbourg, Vienne, Londres où les monarques la reçoivent avec les égards qui sont dus à son talent et à sa notoriété. Néanmoins, lorsqu’on lui demandera de faire poser la princesse Murat, sœur de Napoléon, capricieuse et imprévoyante qui la faisait attendre des heures, elle aura ces mots : « J’ai peint de véritables princesses qui ne m’ont jamais tourmentée et ne m’ont jamais fait attendre ».

 

 

Ses goûts, ses amours, ses tendresses resteront liés à l’ancien régime dont elle gardera éternellement la nostalgie. « Mon cœur a de la mémoire » - avouait-elle. Sa seule enfant, sa fille Julie avec laquelle elle ne s’entendra jamais, mourra dans la misère après un mariage malheureux ce qui lui causera un immense chagrin. Mais avait-elle eu le temps d'être mère ?  Sûrement pas, requise en permanence par son art et ses innombrables commandes…

 

 

Elisabeth Louise aura eu la chance de connaitre tous les grands noms de son temps : Madame de Staël, lady Hamilton, Chateaubriand, l’amiral Nelson, Hubert Robert, les rois et les reines d’Europe et tant d’autres avec lesquels elle partageait les mêmes convictions. Rentrée en France en 1809, Madame Vigée-Lebrun achète une maison à Louveciennes, car elle aime la campagne, et s’entourera de nombreux amis, tout en rédigeant ses mémoires, ayant rencontré tant de personnalités et connu tant d’événements ! Elle s’éteint paisiblement à Paris à son domicile de la rue Saint-Lazare le 30 mars 1842, à l’âge de 87 ans, et sera enterrée au cimetière de Louveciennes après une longue existence vécue à un train d’enfer, de façon très autonome, entre pinceaux, plumes et voyages.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Marie-Antoinette et la duchesse de PolignacMarie-Antoinette et la duchesse de Polignac

Marie-Antoinette et la duchesse de Polignac

Julie et Madame de StaëlJulie et Madame de Staël

Julie et Madame de Staël

Hubert Robert

Hubert Robert

Partager cet article
Repost0
16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 18:06
Elek Bacsik, un homme dans la nuit de Balval Ekel

Un livre bouleversant dans lequel Balval Ekel raconte comment elle a pu enfin mettre, à quarante-six ans, un nom sur son véritable père biologique qui était, hélas, déjà décédé dans la misère, victime de son imprévoyance et de son intempérance. C’était un musicien de jazz qui avait fait le tour du monde pour jouer avec les plus grands.

 

 

                                  Elek Bacsik : un homme dans la nuit

                                        Balval Ekel (1963 - ….)

 

 

Je suis resté un long moment ému après la lecture de ce livre qui est présenté comme un essai biographique sur la vie, les vies plutôt, tant il a vécu des moments d’existence très différents sous divers cieux, du guitariste et violoniste Rom Elek Bacsik, mais qui est surtout une longue et douloureuse quête identitaire de l’auteure, sa fille, qu’il n’a jamais connue (derrière le pseudonyme d’Ekel, il n’est pas bien difficile de reconnaître Elek le prénom du père). A quarante-six ans, Balval Ekel découvre qu’elle est la fille de ce musicien de jazz et comprend enfin tout ce qui la différencie des autres enfants de sa fratrie. Elle rompt avec sa famille qui lui a toujours menti et n’a jamais voulu répondre à ses questions. « Tous, grands-parents, oncles, tantes et ma mère surtout ont été complices de ce crime qu’on banalise parfois sous le nom de secret de famille. Et puis un jour, au cours d’une émission sur l’acteur Patrick Dewaere, l’aveu de sa mère révèle les mystères de la mienne ».

 

 

A travers les efforts colossaux qu’elle déploie pour récupérer des bribes d’information : témoignages, pochettes de disques, articles de presse et tous autres documents où peut apparaître le nom de celui qui est son vrai père biologique, on suit le douloureux parcours que cette femme a emprunté pour tenter de connaître sa réelle identité, sa généalogie, sa culture, son histoire, celle de sa famille et celle de son peuple. Et même si la biographie de ce grand musicien, qui privilégia toujours le talent au détriment de la notoriété, reste incomplète, elle fait vivre un jazzman de génie qui jouait de plusieurs instruments et se produisait et enregistrait avec les plus grands, ce livre regorge de noms qui sont encore célèbres ou l’ont été dans la seconde partie du XXe siècle. Un vrai bain de jouvence musicale pour les lecteurs de ma génération.

 

 

Ayant quitté Budapest en 1946, il passe par la Suisse et différentes villes du Bassin méditerranéen avant de s’installer à Paris au début des années soixante, à l’époque où les plus grands jazzmans hantent les cabarets de la Rive gauche avec le plus grand bonheur et le plus grand succès. Il y fait de très nombreuses rencontres, gagne de nombreux cachets dans les concerts, enregistrements, musiques de film et de publicité, … qu’il dépense tout aussi vite qu’il les gagne en faisant la fête jusqu’au bout de la nuit. Il terminera sa carrière et sa vie aux Etats-Unis en vivant toujours de ses cachets sans jamais avoir construit une œuvre qui aurait pu assurer une rente confortable pour lui et son épouse.

 

 

Ce livre est très émouvant car l’auteure y a mis toute sa douleur, ses frustrations, l’énergie qu’elle a dépensée pour retrouver ses origines et construire son identité, sa rancœur vis-à-vis de ceux qui l’on trahie, l’empêchant de connaître son père avant qu’il décède, lui imposant un changement de statut radical quand elle dû avouer que son père « est musicien de jazz, un Hongrois d’origine tsigane. Je sors une photo d’Elek et comprends que je serai désormais regardée non plus comme une Française issue de la bourgeoisie aisée, mais comme une sorte de bohémienne ». Elle dû faire face à certains affronts.

 

 

Un livre qui prend aux tripes tant l’auteure y met d’intensité émotionnelle et tant elle s’implique dans cette difficile quête, on a l’impression de faire partie de l’histoire, surtout ceux de ma génération qui reconnaitront de nombreux acteurs de l’entourage de ce musicien talentueux et peu prévoyant. Sa vie avait été certainement trop difficile lors de ses débuts pour qu’il n’en profite pas ensuite, dans sa partie consacrée uniquement à la musique. « Tu t’es exilé. Tu as connu la guerre, l’extermination de milliers de Roms, tu en aurais des choses à raconter, mais peut-être avais-tu trop à taire ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 08:53
Des jours en trop de Hassan Daoud

 

Un  livre qui met le lecteur à contribution car le narrateur n’a plus toutes les facultés nécessaires pour exposer clairement sa difficile fin de vie ; il appartient donc à celui qui lit l’ouvrage de reconstituer le texte pour bien le comprendre.

 

 

                                                  Des jours en trop

                                           Hassan Daoud (1946 - ….)

 

 

Au sud Liban, un vieillard misanthrope ayant atteint le grand âge, quatre-vingt-quatorze ans, raconte sa vie solitaire, à l’écart de tous : sa famille qui n’attend que son décès pour vendre sa maison, ses voisins qu’il ne supporte pas depuis très longtemps et même ses petits enfants qui font tout ce qu’ils peuvent pour l’éviter. Il vit reclus dans une maison qu’il a construite lui-même mais qui se délabre progressivement, dans une hygiène douteuse, avec l’assistance minimale de ses enfants. Tel est le récit de ce vieillard, mais ce n’est là que la version d’une réalité que le lecteur doit essayer de deviner entre ses éclairs de lucidité, ses confusions mentales, ses absences mémorielles, sa dégénérescence sénile et ses crises de paranoïa.  Le récit que ce viellard raconte enlace dans un long monologue la vie qu’il a construite, comment il a acquis des biens et une respectabilité qu’il a transmise à ses enfants qui, selon lui, ne sont même pas reconnaissants, et sa vie d’aujourd’hui, soumise à la déchéance progressive à laquelle il doit faire face tout en la niant et en la cachant à son voisinage.

 

 

L’habilité de l’auteur consiste à donner la parole à un vieil homme proche de sa fin afin de traiter le sujet du grand âge, tout en lui laissant le soin de reconstituer lui-même ce qu’est réellement son quotidien. L’écrit ne peut se comprendre qu’en devinant le non-dit que le narrateur a laissé entre les lignes. C’est un parti pris un peu risqué car le récit du vieillard est parfois aussi pénible et long que les derniers jours qu’il vit, mais il a le mérite de bien faire comprendre au lecteur ce qu’est la fin de vie quand les facultés mentales s’érodent et que la dépendance augmente de jour en jour. « Le sentiment de ma vieillesse ne me quittait pas : je n’étais autre que ce que j’étais dans ma dernière décrépitude ».

 

 

Hassan Daoud cherche aussi à montrer que la mort est plus facile à percevoir pour ceux qu’elle ne concerne pas dans l’immédiat que pour celui qui se trouve face à elle. Ces gens lui disent que la mort est une chose normale, qu’il faut se résoudre un jour à entreprendre le long voyage, mais ils se gardent bien de parler de la douleur qui accompagne souvent ce passage vers l’ailleurs.

 

 

Ce texte sur le grand âge, même s’il ne donne que la version supposée de celui qui y est parvenu, souligne toutes les difficultés qui accompagnent une vie longue, trop longue peut-être, qui, selon l’auteur, ne profite à personne, pas plus à celui qui se rend compte qu’il est un poids pour les autres, que pour la famille qui doit supporter un vieillard encombrant dont la survie hypothèque les projets. « Que dieu maudisse cette vie interminable ! ». Lui-même est convaincu que son existence est trop longue et que sa famille n’attend que sa mort, il en a peur et il résiste, en essayant  de prolonger de quelques jours encore ces « jours en trop ».

 

 

Un roman qui s'ajoute à l’immense pile des documents qui traitent de l’euthanasie.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 09:03
Charles Mozin, le peintre de Trouville

 

Entre Trouville-sur-Mer et Charles-Louis Mozin, ce fut une véritable histoire d’amour, un coup de cœur qui a su se prolonger. Bien que né à Paris en 1806 dans une famille de musiciens, le jeune homme découvrira très tôt sa vocation de peintre au contact de la Normandie. C’est au sein de l’atelier de Xavier Leprince qu’il se formera à son art. Ce dernier, peintre paysagiste, a notamment séjourné à Honfleur en compagnie d’Eugène Isabey. Il a également réalisé « Embarquement des bestiaux » à Honfleur », tableau auquel le jeune élève a participé comme petite main. La première cliente de Charles Mozin n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de la duchesse de Berry, la mère du comte de Chambord. Elle assure à Mozin la célébrité dans la capitale française. Louis-Philippe reconnaît également ses talents de peintre de marines en lui commandant une série de batailles navales destinées au château de Versailles.

 

 

Mais Mozin va bientôt partir sous d’autres cieux. C'est par une journée de l'été 1825 qu'il arrive de Honfleur, à marée basse, par le chemin de grève et que, charmé par le paysage qu'il découvre, il installe son chevalet et son parasol sur les bords de la Touques. Il résidera d'abord à l'auberge du Bras d'or. Bien que celle-ci ne soit pas particulièrement confortable, le lieu l'enchante et il ne se lasse pas de dessiner Trouville sous toutes ses facettes : ses collines verdoyantes, ses pêcheuses sur la plage, ses barques, son estuaire au flux et au jusant et, par-dessus tout, les ciels qui varient de couleur et d'intensité à chaque heure du jour. Mozin vient de lancer Trouville sans le savoir. Il a alors 19 ans et, dès 1829,  il se fait construire une maison place de la Cahotte. Il participera donc activement au développement de la ville en en faisant la promotion dans ses œuvres exposées dans les Salons parisiens et en entrant au conseil municipal en 1843.

 

 

Au cours du XIXe siècle, les touristes anglais viennent sur les plages normandes pour pratiquer une toute nouvelle activité, les bains de mer, attirant à leur suite l’aristocratie et la bourgeoisie de la monarchie de Juillet, puis de l’Empire. A Trouville, on sait accueillir, notamment depuis la création du casino en 1838, le premier de la région, sans oublier les salles de spectacle et les grands hôtels, et on le fait avec un savoir-faire certain. « C’est en 1825 que je découvris cette terre promise ; son aspect a bien changé aujourd’hui, et si le touriste y trouve maintenant un certain confort auquel j’ai contribué bien malgré moi, il a perdu la partie pittoresque » - confiera-t-il avec un indiscutable regret. Ses toiles se plairont d’ailleurs à évoquer, en un émouvant réalisme, la beauté sauvage de la côte normande et sa campagne. Les falaises des Roches noires sont l’un des endroits emblématiques de la région entre Trouville et Villerville où Mozin posait volontiers son chevalet et qui étaient prisées des notables. Ils édifièrent, le long de cette plage, d'élégantes demeures et Mozin, lui-même, fera bâtir la tour Malakoff, toujours présente à Trouville de nos jours.

 

 

Passionné de bateau, il lui arrivait de monter à bord des embarcations de pêche afin de mieux dessiner les navires de commerce évoluant au large, toutes voiles dehors. Du rivage, il ne serait pas parvenu à réaliser des portraits au crayon ou à la plume avec autant de réalisme et de poésie. Artiste et marin, il s'appliquait à représenter les bateaux de toute nature sans omettre le moindre détail technique, aussi pouvons-nous accorder une entière confiance à l’exactitude pointilleuse de son travail. D’autre part, à côté des bateaux eux-mêmes, il n’oublie nullement les marins et leurs familles. Le monde des pêcheurs l’inspire et aux paysages côtiers, aux marines, s’ajoutent les humbles intérieurs des familles normandes et les spectacles de la vie quotidienne. Il faut rappeler que, dès 1846, il y avait un service de navigation entre Trouville et Le Havre qui assurait le passage de juillet à septembre deux fois par semaine. Il devint ensuite quotidien. Les bateaux qui assuraient la liaison étaient propulsés par des roues à aubes, ensuite des hélices. En 1883, une société anglaise obtiendra l’autorisation de construire une jetée promenade au pied des Roches noires. Cet ouvrage permettait aux bateaux, venant du Havre, d’aborder à Trouville quelle que soit la marée. Sur cette jetée-promenade, on construira un café-restaurant, des buvettes et des boutiques de souvenirs. Elle sera détruite en 1942 par les Allemands qui redoutaient un éventuel débarquement des alliés et ne fut jamais reconstruite.  Quant à Charles Mozin, il s’éteindra à Trouville à l’âge de 56 ans, dans cet environnement qu’il avait tant aimé et si bien su décrire, le 7 novembre 1862 et repose au cimetière de Montmartre à Paris. Il laisse une oeuvre abondante et de grande qualité qui mériterait d’être mieux connue.

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Trouville et les bords de la Touques
Trouville et les bords de la Touques

Trouville et les bords de la Touques

La sortie du port

La sortie du port

Charles Mozin, le peintre de Trouville
Charles Mozin, le peintre de Trouville
Partager cet article
Repost0
2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 08:42
Ma mémoire assassine de Kim Young-ha

 

Kim Youg-ha prête sa plume à son presque homonyme Kim Beyoung-su, un vieillard coréen âgé de soixante-dix ans, qui raconte la vie qu’il a menée quand il était serial killer bien avant d’être atteint de la maladie d’Alzheimer. « Mon dernier meurtre date de vingt-cinq ans. Vingt-six peut-être ? » Une existence d’assassin qu’il a menée, selon ses propos d’homme malade, sans aucun scrupule ni regret. « Chaque fois que j’enterrais une nouvelle victime, je me disais : «  je ferai mieux à la prochaine ». Si j’ai cessé de tuer, c’est parce que cet espoir a disparu ». Il vit désormais avec sa fille dont il pourrit la vie en lui reprochant notamment de fréquenter un homme qu’il soupçonne d’être le nouveau tueur en série qui sévit dans la région.

 

 

Dans ce texte, la hiérarchie des souvenirs s’installe de plus en plus au fur et à mesure que le narrateur raconte sa vie, le présent s’enfuit de plus en plus vite dans le passé proche et s’évapore aussitôt au détriment du passé ancien qui prend une place de plus en plus importante faisant ressurgir le temps des meurtres. L’ancien monde prend davantage de place dans la mémoire du narrateur faussant la perspective temporelle. La construction du texte est elle-même affectée par cette altération mémorielle, les idées sont inscrites comme sur un cahier aide-mémoire quand elles remontent à la surface. Le lecteur peut ainsi constater l’aggravation de la maladie du narrateur à travers la composition même du texte qui se déstructure de plus en plus et devient de moins en moins cohérent. Les faits se contredisent, les événements sont présentés de manière contradictoire et les personnages sont souvent confondus.

 

 

La confusion prend une tournure aiguë avec l’évolution inéluctable de la maladie et même la mémoire ancienne finit par s’altérer, le patient perd alors la notion de temps et ne sais plus ce qu’il doit faire. La mémoire est la gardienne du temps car c’est elle qui détient le passé et permet de s’accaparer l’avenir. Sans passé, ni avenir, le patient devient prisonnier de son présent. « Je ne sais plus où j’en suis. En perdant la mémoire, mon esprit perd aussi son domicile ». « Je suis coincé dans le présent pour toujours ».

« Je découvre un poème intéressant sur une étagère de ma bibliothèque. Il me plait tellement que je le lis et le relis, j’aimerais l’apprendre par cœur, mais au final, je réalise que c’est moi qui l’ai écrit ».

 

 

C’est la première fois que je lis un texte sur cette maladie vue à travers le regard de celui qui en est atteint, l’auteur confirme dans son mot final qu’il lui a été très difficile de se livrer à cet exercice, d’adopter le statut de celui qui subit le mal, de s’imaginer comment le malade perçoit son environnement, son espace, son passé, son présent, son avenir et ceux qui vivent avec lui. Et surtout comment les notions de mémoire et de temps s’altèrent pour générer une confusion généralisée. Cette façon de décrire les symptômes de cette affection lui permet de montrer avec véracité les ravages qu’elle produit dans l’entourage de celui qui en est victime.

 

 

Ce roman a été traduit par deux traducteurs, l’un de langue coréenne, l’autre de langue française, d’après leur nom au moins, le résultat est assez étonnant, le texte final est, avec son écriture dépouillée, claire, précise, digne d’un roman contemporain français. Il ne m’est pas possible d’évaluer la qualité de la traduction, mais le résultat donne un excellent texte tout à fait original qui décrit bien l’altération progressive de la santé du narrateur et l’expose jusqu’au cœur de sa structure même. Le texte devient lui aussi victime de la souffrance du narrateur.

« Un poète est un être qui saisit les mots et finit par les assassiner, comme un tueur assermenté ».

 

 

 Denis BILLAMBOZ

 

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche