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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 10:31
Une seconde vie de Dermot Bolger

 

Un roman, un peu touffu peut-être, sur  l’histoire des femmes adultères en Irlande, et des enfants qu’on leur a arrachés, les fameuses Magdalena Sisters qui ont l’objet d’un film à grand succès, et aussi un document supplémentaire à verser au dossier de la filiation qui a fait si grand débat l’an dernier en France.

 

Ce livre écrit une première fois en 1993 est directement influencé, selon l’auteur lui-même, par le vote, en 1990, de la loi autorisant les enfants abandonnés et les mères privées de leur bébé à lancer officiellement des recherches pour retrouver qui leurs parents, qui leur enfant né hors mariage. L’auteur a croisé, alors qu’il allait poster son manuscrit, trois survivantes de la blanchisserie des Sœurs de la Madeleine, les fameuses Magdalena Sisters qui ont fourni le thème et le titre du célèbre film de Peter Mullan. Le thème central de ce livre est donc l’adoption, l’intrigue du roman se tisse autour de l’histoire d’une mère célibataire – qui pourrait faire partie de la longue liste des Magdalena Sisters - à qui on a arraché son bébé à la naissance et de celle de son fils, deux histoires, deux vies, comme deux lignes parallèles qui n’auraient jamais dû se croiser mais qu’un coup du sort, un accident totalement imprévisible, parfaitement aléatoire, a dévié de leur trajectoire respective rendant leur convergence possible.

 

A Dublin, Sean, un photographe, est victime d’un accident de voiture, son cœur s’arrête pendant un bref instant durant lequel il est spectateur de la scène de l’accident et témoin d’autres événements surgis du fond de sa mémoire. Il revoit ainsi un visage qui le hante jusqu’au fond de ses rêves, jusque au bout de sa convalescence et même encore après. A Coventry, Lizzy, une vieille Irlandaise, victime d’un cancer en phase terminale, se souvient de la vie qu’elle a menée avant de fuir en Angleterre et d’y fonder une famille, une vie qu’elle a toujours gardée secrète, une vie douloureuse de mère adultère très jeune à qui on a arraché son enfant pour le confier à une famille adoptive. Ses filles et leur conjoint la croient folle car elle est convaincue que le garçon bleu, le bébé qui avait des yeux bleus, va venir le chercher.

 

Son accident a changé la vie de Sean, il est hanté par ce qu’il a vu, par ces visages connus ou non qui semblent vouloir l’entraîner vers des lieux qu’il aurait fréquentés dans un autre temps. Il ne peut résister à cette attirance et comprend qu’il faut qu’il cherche sa mère génétique qu’il n’a jamais connue et qu’il a même cachée aux autres pour ne pas être le mouton noir, celui qui a été adopté. Tout le roman n’est que cette longue quête qui entraîne Sean sur les routes d’Irlande, sur les pas d’inconnus qu’il a cru reconnaître lors de son arrêt cardiaque, sur des pistes à peine esquissées par des indices infimes.

 

L'ouvrage est, à l’image du film de Peter Mullan, un violent réquisitoire contre les pratiques irlandaises à l’endroit des mères adultères et de leurs enfants illégitimes, il dépeint sans aucune concession la douleur ressentie aussi bien par les mères que par les enfants et l’hypocrisie cynique des familles et du clergé, principaux acteurs de ces drames atroces où violence et cruauté se disputaient la vedette.  Il donne la parole aux victimes : aux mères écrasées par la honte, le remords et la culpabilité, et aux enfants stigmatisés, marqués au fer de la honte pour le reste de leurs jours. Il dit aussi l’impossibilité de parler, d’évoquer ce drame, l’obligation de vivre toute sa vie avec cette chape de plomb posée sur leur tête sans vergogne par une société archaïque, cloîtrée dans son passé, terrorisée par sa religion. Il veut aussi rendre hommage à ces pauvres femmes qui souvent « s’étaient simplement trouvées en travers du chemin de leurs proches, sœurs trop laides pour être mariées ou tantes considérées comme bizarres… », des êtres traités moins bien que des animaux qu’il fallait cacher.

 

Même si ce texte comporte quelques longueurs et que la quête du héros emprunte parfois des routes encore plus sinueuses que celles qui serpentent dans le comté de Laois, il dépeint bien cette Irlande qu’on aime pour sa magie mais aussi cette Irlande si souvent outrancière, cruelle et implacable qui a parfois si mal aimé ses enfants. Malgré toute cette douleur, l’auteur est allé, au bout de sa quête, de son calvaire, de l’émotion qui imprègne certains passages pour accepter son sort dans un grand élan de résilience. Un livre qui n’a certainement pas été réécrit, comme le précise l’auteur, par hasard, le film de Mullan est passé par là et le grand débat sur la filiation qui a eu lieu en France n’y est peut-être pas pour rien non plus, même si la traduction date de 2012. Alors la filiation génétique prévaut-elle sur la filiation affective et éducative ? Chaque lecteur trouvera peut-être sa réponse dans ce livre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 08:00
Histoire de la Grande Maison de Charif Majdalani

A travers la saga d’une grande famille libanaise, Charif Majdalani raconte un siècle d’histoire du Liban, du milieu du XIXe au milieu du XXe, un siècle de cohabitation entre des communautés de religions différentes, un siècle qui voit les failles intercommunautaires et inter-claniques se transformer progressivement en fossés abyssaux que nous connaissons encore aujourd’hui.
 

 

 

                                            Histoire de la Grande Maison

                                      Charif Majdalani (1960 - ….)
 

 

 

L’histoire de Wakim, « intermédiaire », affairiste, de religion chrétienne orthodoxe, commence à la fin du XIXe siècle quand il fuit avec son frère Selim dans le Mont-Liban. Tous deux quittent Marsad où ils ne sont plus en sécurité, les musulmans refusant de transiger à l’amiable et souhaitant en découdre avec le clan Nassar. L’origine du différent n’est pas très clair, Wakim traite de nombreuses affaires, la religion peut s’en mêler, à Beyrouth les conflits intercommunautaires ne sont pas rares. Wakim se réfugie alors au milieu des fermiers maronites dans la campagne proche, à Ayn Chir, où il va rapidement constituer une jolie fortune en introduisant la culture des orangers et inventer, selon le narrateur, celle des clémentines, deux productions agricoles qui n’étaient pas encore pratiquées à cette époque dans cette région du Liban. Après avoir connu une période particulièrement faste au début du XXe siècle, le clan Nassar connait des temps difficiles quand, en 1916, les Ottomans décident de bannir la famille de Wakin, pour sympathie avec l’ennemi, expédiant Wakim, son épouse et ses plus jeunes enfants en Anatolie où ils vivront deux années très pénibles dans un milieu particulièrement hostile. Revenu à Ayn Chir en 1918, le clan reconstruira sa splendeur mais déclinera rapidement, davantage en raison de querelles intestines que de difficultés liées au contexte général.

 

A partir de confidences, parfois arrachées aux membres de sa famille, de témoignages fragmentaires et aléatoires, de quelques documents, le narrateur tente de reconstituer son lignage en imaginant les zones restant incertaines, « rien ne dit que les choses ne se sont pas véritablement passées comme ça ». Cette saga familiale est  un condensé de l’histoire du Liban de la moitié du XIXe siècle à l’aube de la deuxième guerre mondiale, une façon de montrer comment un peuple pluriel composé de musulmans sunnites et chiites, de bédouins nomades, de chrétiens maronites ou orthodoxes de rite grec ou syriaque et de quelques autres peuplades comme les Juifs et les Européens, vivant côte à côte, dans un calme relatif, en échangeant de temps à autres quelques horions et mêmes quelques décharges de leurs vieilles pétoires, a pu prospérer sans difficultés majeures durant un temps, laissant cependant apparaître les fractures qui allaient devenir des fossés entre ces diverses communautés. Une façon aussi de prouver que les lignes de fractures n’existaient pas seulement entre les communautés mais qu’elles étaient déjà béantes au sein des clans où les appétits et les ambitions pouvaient provoquer des conflits brutaux et générer des haines pérennes.

 

L’auteur raconte plus qu’il n’écrit, comme le ferait un conteur volubile, très volubile, construisant son récit avec de longues phrases coulant comme le Jourdain en période d’étiage, emportant le lecteur dans la légende du clan Nassar « encombrées d’histoires et d’anecdotes qui ne sont que des faits secondaires auxquels pourtant on attribue la cause d’événements graves, exactement comme, dans la mythologie, on attribue à l’enlèvement d’une femme les dix ans de la guerre entre Troie et la Grèce ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 08:12
LE LIEU DE REMINISCENCE

 

Souvent, aux premières heures de la nuit,
On entendait gronder la colère du monde.
Alors, la vie se retirait, se mettait en attente,
Oiseau prolongeant en rêve sa volée.

 

Lorsque la souffrance se défroissait,
Les bambins, un à un, venaient se coucher dans ses plis.
Ils avaient oublié leurs visages dans les feuilles
Et ne savaient quel voyage poursuivre ;
Dans quel château hanté s’ébattent les licornes,
Vers quel contre-jour on navigue.

 

C’était un temps délicieusement lent.
On se tenait serré comme une meute d’enfants.
Nous avions des refuges, des territoires
Pour braconner les songes,
Des goélettes ancrées en des ports défunts.

 

 

Sans hâte, nous approchions de la terre qui nous ressemble.
On y vendange le vin de l’ivresse mystique.
Est-ce si loin en nos mémoires
Que nous n’osions en franchir le seuil ?
L’homme de toutes les soifs marche en quête d’eau vive,
Alors que le temps saigne encor de quelque mal.

 

 

Nous douterons. Ce sera notre dernière sueur.
Viendra le remords taillé dans le vieux tissu du jour.
On ne poursuit sa route
Que la tête tournée vers le couchant.
Nous avons pris ce siècle à bras-le-corps
Et c'est tant pis si nos désirs
Ne forment plus qu'une croix sur la terre dure.
Demain, l'un de nous dessinera une lampe
Et nous serons oublieux de la lumière.

 

 

Ce chemin, à l’orée, est celui où, sans fin, nous revenons.
Il y aurait mille possibilités de nous perdre.
Passez votre route, dit le sage.
Ne vous inquiétez pas de savoir où elle conduit.
Ailleurs n’est jamais autre part qu’en soi.

 

 

D'autres eaux plus vivantes nous emporteront,
Nous baisserons les yeux et la rive laissera gémir ses ronces.
Nous y poserons le pied,
Sachant que nous n'arrêterons plus de marcher.
Avec le temps, nous composerons un tissage,
Dont la trame guerroiera avec les éclairs dans le vent.

 


Ne restons pas à pleurer ce qui n'est plus.
Sur nos épaules, prenons ce restant de lumière.
Rafraîchissons-nous de cette eau de cendre que le désert exsude encore.
L'horizon s'oblitère. Il n'est plus qu'un vestige au fond de l'esprit.
De l'avoir trop contemplé nous rendit aveugles.

 


Les pluies ne nous apaiseront pas.
Nous nous laisserons mener par elles
Vers des pays de lacs et de brumes.
On y vendange un vin noir que nous boirons,
On y moissonne des chagrins d'hiver
Et nous y vieillirons parmi des arbres aux anxieuses ramures.


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( Extraits de « Profil de la Nuit » )

 

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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 07:41
CREATION d'ANTONIA SUSAN BYATT

Aujourd’hui, je n’ai écrit que cette courte chronique qui n’évoque qu’une simple nouvelle, un tiré à part d’un recueil, mais je n’ai pas pu résister au plaisir d’évoquer ces chères vieilles anglaises qui ont tellement apporté à la littérature britannique. Il y a longtemps que je n’étais pas revenu à leurs oeuvres, aussi je profite de ce court texte pour leur rendre hommage.

 

 

 

                                                          Création

                                   Antonia Susan Byatt (1936 - ….)

 

 

 

« En 1947 Matisse a peint « Le Silence habité des maisons », un tableau dans lequel on peut imaginer les différents sons qui habitent la pièce qui est reproduite sur la toile, comme tous les bruits qui peuplent la maison de Debbie, employée par un magazine féminin : la télévision regardée par son fils, la musique écoutée par sa fille, sa machine à écrire et le terrible aspirateur de Mrs Brown la femme de ménage. Mais les sons ne sont pas le principal objet de cette nouvelle, ce texte évoque surtout les couleurs, les couleurs que son mari essaie de reproduire sur la toile, des couleurs qu’il semble le seul voir malgré toutes les explications qu’il donne à la bonne qui perturbe sans cesse l’ordonnancement de son atelier, et aux propriétaires de galerie qui ne comprennent pas son art. Mais également les couleurs lumineuses, criardes, agressives, chatoyantes que Mrs Brown utilise pour confectionner ses vêtements avec tous les restes de tissu, de tricot et autres matières qu’elle récupère.

 

 

Cette nouvelle figure dans un tiré à part imprimé à l’intention des libraires pour qu’ils le distribuent gratuitement à leurs clients, afin d’assurer la promotion du recueil dont « Création » est issu. L’objectif a certainement été atteint car cette  nouvelle donne vraiment envie d’en lire d’autres, ce que je ferai certainement à l’occasion, elle traite du goût et des couleurs, éternel dilemme chaque fois qu’il faut choisir un objet d’art ou même un objet beaucoup plus banal. L’auteure met en scène l’opposition entre la conception académique de l’utilisation des couleurs faite par le mari incompris et l’apparente anarchie formelle et picturale de la femme de ménage. Une façon d’évoquer la créativité des auteurs contemporains qui surprend souvent le public non averti.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 07:57
De l'influence du lancer de minibars sur l'engagement humanitaire de Marc Salbert

Aujourd’hui, je vous propose un texte léger, drôle, ironique qui cache cependant bien mal la bonne dose d’amertume que le narrateur éprouve à l’endroit de nos contemporains, notamment ceux qui travaillent dans les médias et ceux qui inventent des causes humanitaires pour faire parler d’eux. Une façon de dénoncer les travers de notre société sans accabler le lecteur sous un lot de nouvelles toutes plus affligeantes les unes que les autres.

 

 

       De l’influence du lancer de minibars sur l’engagement humanitaire

                                                   Marc Salbert (1961 - ….)

 

 

Même si les minibars volent beaucoup moins gracieusement dans le ciel de Cannes que les papillons dans celui de la baie de Rio, ce roman ressemble étonnement à une démonstration du phénomène bien connu de l’effet papillon en expliquant comment un minibar largué par la fenêtre d’un hôtel cannois peut valoir au journaliste, auteur de cette défenestration, une disgrâce qui le conduit du service culturel de son journal à celui des informations générales où, dès son premier reportage, il rencontre malencontreusement la matraque répressive d’un CRS lors de l’évacuation d’un campement afghan sur la Butte Montmartre. Et l’enchaînement des événements ne fait que commencer, Arthur, le journaliste blessé, devient une icône pour tous ceux qui n’aiment pas les CRS et sont prêts à défendre toutes les causes qu’ils croient justes, ainsi Arthur est-il entraîné dans une aventure dont il ne maitrise pas les péripéties.

 

Sous le prétexte de cet enchaînement d’événements fortuits, Marc Salbert tricote une petite histoire drôle, légère, cocasse qui contraste avec l’ambiance tristounette actuelle, tout en dressant un tableau à la fois acide et amer de la société contemporaine, notamment du monde des médias et de l’engagement humanitaire. Il recourt  avec adresse et finesse à l’ironie, à la dérision, et même à la malice pour narguer ses concitoyens qui sont parfois ses collègues des médias et pour dénoncer, comme le fait l’un de ses personnages : « le nivellement par le bas, le triomphe du rien, de l’égoïsme, de la sottise, des fausses valeurs, de l’égalitarisme forcené ».

 

Dans ce texte contemporain, écrit dans un langage actuel avec tout ce qu’il faut d’anglicismes et de formules branchées pour être crédible, l’auteur joue les Modiano de Montmartre en entraînant le lecteur dans les rues, ruelles, escaliers, places, bars, restaurants et salles de spectacles de la célèbre butte et en nommant à chaque fois les lieux comme pour l’inviter à les fréquenter. Une balade légère et primesautière qui masque mal la causticité de l’auteur envers tous les travers de notre société, aussi bien les brutalités stupides des forces de police que l’angélisme béat des milieux intellectuels, aussi bien la puérilité des petites querelles individuelles qui pourrissent la vie de chacun que les grandes injustices qui déstabilisent notre monde.

 

Une leçon de sérénité et d’optimisme puisée à la source de l’ambiance un peu surannée du rock and roll des années soixante dix, celles du hard rock et des punks, mais surtout celles de Led Zeppelin, le groupe fétiche du héros.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 09:26
La volupté des neiges de Vladimir Fedorovski
Catherine II et Potemkine
Catherine II et Potemkine

Catherine II et Potemkine

Voilà une lecture agréable dont le mérite est de nous transporter au pays des steppes et des neiges et l’intimité des grandes figures de la Russie éternelle évoquées par Vladimir Fedorovski, russe lui-même, qui eut la chance d’avoir accès à des archives confidentielles qui lui furent remises dans le mythique hôtel Metropol de Moscou par son ami Iakolev, il y a de cela 25 ans. Ainsi revivions-nous, grâce à lui, les grands  moments de l’histoire russe, voyons-nous se réanimer des personnages flamboyants, des amours passionnés, naître des jalousies féroces, souffrir des deuils poignants, s’enivrer de leur présence réciproque des hommes et femmes que rien se semblait devoir rapprocher. Le premier de ces cinq récits est celui de Catherine II et de Potemkine sur lequel je ne m’attarderai pas, tant il est connu, sinon que nous avons ici des détails intéressants sur les échanges épistolaires des deux protagonistes que leur goût du pouvoir, leurs personnalités hors du commun, leur amour de la Russie réunirent le plus souvent pour le meilleur. Potemkine fut pour Catherine un stratège hors pair qui joua un rôle capital dans les affaires d’Etat, peut-être le véritable inventeur de l’Empire russe. On sait que la tsarine eut beaucoup d’amants mais celui-ci reste sans égal, « bâtisseur de villes et de ports, fin diplomate, il conclut au nom de son impératrice toute une série d’accords qui garantissait de nouvelles conquêtes. »

 

Le second récit concerne le tsar Alexandre II qui avait accédé au trône en 1855, fut le plus libéral des souverains puisqu’il supprima le servage et s’apprêtait à signer l’instauration d’un régime constitutionnel de Russie, ce qui eût probablement changé la face de l’Histoire, car il garantissait le principe d’une représentation nationale. On connait malheureusement la suite. Alexandre II allait être assassiné par des terroristes et cette monarchie constitutionnelle remisée dans les oubliettes. Ses amours avec la jolie Katia Dolgorouki fera jaser toutes les cours d’Europe. Il est vrai qu’alors la délicieuse impératrice Marie, après la naissance de son huitième enfant et le danger d’une neuvième maternité, refusait l’entrée de sa chambre à son royal époux. De santé fragile, désemparée par la mort de son fils ainé, le tsarévitch Nicolas à l’âge de 21 ans, elle s’était réfugiée dans la religion et menait une vie recluse, ce qui affectait beaucoup l’empereur. C’est dans ces circonstances douloureuses qu’apparut la jeune Katia, une jeune fille de 18 ans qu’il rencontra lors d’une visite à l’Institut Smolny où elle était pensionnaire, comme d’autres fillettes de familles nobles mais peu fortunées. Cet amour durera jusqu’à l'assassinat avec une constance et une ferveur qui prouvent combien les liens étaient étroits et fusionnels. Car «  si Marie de Hesse avait la réputation d’être aussi timide au lit qu’effacée dans la vie, Catherine Dolgorouki avait un tempérament de feu." A la mort de Marie, l’empereur l’épousera, un mois après le décès de celle-ci, le 18 juillet 1880, faisant de Katia une altesse sérénissime et reconnaissant bien sûr les deux enfants qu’elle lui avait donnés. Le tsar avait alors 62 ans, elle bientôt 33 et leur bonheur était sans borne. Mais le tsar était devenu l’objet d’une chasse sans précédent dans l’histoire du terrorisme mondial. La mort l’attendait en ce 13 mai 1881 après qu’il eût assisté à la messe. « Une première bombe éclata près de la voiture impériale. Elle tua le terroriste, les cosaques de sa garde et un passant malchanceux. Mais plutôt que d’ordonner la fuite du carrosse, Alexandre II descendit pour adresser quelques mots de réconfort aux blessés. » Cela lui fut fatal. Une seconde bombe lui transperça le corps, lui arracha un pied et le couvrit de blessures. Il expira quelques heures plus tard. Exilée sans ménagement par la cour, la princesse Katia s’installa à Nice avec ses enfants. Lorsqu’elle mourut le 15 février 1922, sa disparition ne souleva aucune émotion en Russie, le grand amour du tsar n’avait nullement frappé le cœur du peuple attaché à la sage et fidèle impératrice Marie.

Alexandre II et Catherine Dolgorouki
Alexandre II et Catherine Dolgorouki

Alexandre II et Catherine Dolgorouki

 

Le troisième récit concerne Balzac, le plus russe des écrivains français, pour avoir été l’amant, et pour quelques mois l’époux, d’une aristocrate russe, la comtesse Evelina Hanska, mariée à un riche aristocrate polonais de vingt-cinq ans plus âgé. Il lui avait donné six enfants dont un seul avait survécu, une petite Anna, et vivait auprès d’elle dans un immense domaine où s’activaient 300 domestiques. Balzac, toujours à cours d’argent, avait l’impression d’entrer dans un rêve. Cette femme, qui dans sa première lettre avait signé « l’étrangère », n’était pas seulement jeune, belle, colossalement riche, éprise de littérature, admirative de ses romans, mais elle était supérieure par l’intelligence et le cœur. Balzac « qui n’imaginait pas l’amour ailleurs que dans les hauteurs » était tout simplement subjugué. Après un échange de missives, ils se rencontrèrent en Suisse, à Neufchâtel, au bord du lac et s’il fût d’emblée ébloui par son charme et son regard ; la jeune femme le sera beaucoup moins par son air paysan, son teint rouge, sa silhouette replète et son orgueil d’aristocrate quelque peu mis à mal par ce plébéien  sans le sou, courtaud et décoiffé par le vent. Mais qu’importait !, il était le plus grand écrivain du monde, il l’aimait, elle était son inspiratrice et le comte Hanski, bien que soupçonneux et jaloux, sera trompé sans vergogne. Cet amour sera d’abord et longtemps épistolaire mais, une fois veuve, la jeune femme finira par se laisser convaincre et épousera Balzac après que ses affaires de succession aient été réglées. Pour cela, il fallait obtenir l’autorisation impériale, ce que le tsar accepta, mais Eva hésitait encore, ne cessait de tergiverser et malgré une passion authentique et sensuelle, après 10 années d’attente, de projets avortés et pour Balzac de permanents soucis d’argent, elle continuait à verser le chaud et le froid, jusqu’au 14 mars 1850 où, enfin, elle accepta de convoler en juste noce avec son cher écrivain.  « Il y a trois jours, j’ai épousé la seule femme que j’ai aimée, que j’aime plus que jamais et que j’aimerais jusqu’à ma mort » - écrivait-il à la suite de cet événement, alors qu’épuisé par sa vie difficile, il était déjà dans l’antichambre de la mort. Il entra en agonie le 18 août 1850 et mourut à 23h30 après quelques mois d’une union à laquelle il avait aspiré pendant 18 ans.

Eveline Hanska
Eveline Hanska

Eveline Hanska

Tolstoï et ses amours sont déroutants car le grand écrivain fut toute sa vie tiraillé entre un tempérament sensuel et volcanique et une conscience acérée. Sa jeunesse fut particulièrement débauchée entre les femmes de petite vertu et les liaisons passagères, son appétit était sans limite. « Et que pouvait-il faire contre cette animalité exigeante qui le poussait à vivre des étreintes déchaînées et des prouesses charnelles » - nous dit Fédorovski. Jeune, il ne voyait dans la littérature qu’un art d’agrément mais, par chance, elle lui permit de donner sens à sa vie et, au fil du temps, d’apparaître à ses yeux bien davantage qu’un divertissement. Dans son journal où il se livre sans retenue, ni pudeur, il avoue que la luxure ne lui laisse pas une minute de répit. Ce, jusqu’à ce qu’il rencontre les Bers, qui avaient trois filles dont il finira, après bien des hésitations, à épouser la plus jeune car la plus amoureuse et la plus vive : Sonia. On sait ce que cette  femme sera pour son époux puisque elle-même a raconté sa vie auprès de ce génie qui lui fera treize enfants dont cinq moururent en bas âge, mais était-il possible de vivre à l’ombre d’un demi-dieu ? Sophie consacrera son existence à son mari, sera sa secrétaire, sa sœur, son amante, son enfant, et, malgré les vicissitudes de la vie, les exigences de la chair, la tyrannie de l’écriture, le couple ne cessera de s’aimer. Ils vécurent près de 50 ans l’un près de l’autre une dure existence de labeur dans leur vaste domaine d’Iasnaïa-Poliana.

Sonia jeune et le couple plus âgé
Sonia jeune et le couple plus âgé

Sonia jeune et le couple plus âgé

Le dernier récit est consacré à Anton Tchekhov et à Olga Knipper, une actrice charmante qui fut son grand amour et, qu’hésitant comme Léon Tolstoï, il mit beaucoup de temps à épouser. Il l’avait connue le 9 septembre 1898 lors d’un spectacle où elle chantait et où il l’avait trouvée magnifique, mais ce séducteur au charme fou n’entendait pas se mettre trop tôt le fil à la patte. Et puis le théâtre l’absorbait ; après la poésie, il avait trouvé sa voie de dramaturge. D’ailleurs, il le reconnaissait lui-même : « Un récit sans femmes, c’est comme une machine sans vapeur. D’ailleurs j’ai des femmes, mais pas d’épouse, ni de maîtresse. Mais je ne peux pas me passer de femmes ». Elles furent d’ailleurs le pivot et le charme de ses œuvres : « La Mouette », « Oncle Vania », « Les trois sœurs », « La Cerisaie ». Néanmoins, Olga et Anton se revirent car il ne pouvait l’oublier, mais les séparations étaient constantes pour la bonne raison qu’Olga demeurait à Moscou, où elle était actrice, et Anton le plus souvent à Yalta où le climat doux convenait à sa phtisie, il était tuberculeux depuis l’adolescence. Si bien que leur liaison fut presqu’essentiellement épistolaire comme celle de Balzac et d’Eva Hanska. On ne compte pas moins de cinq cents lettres qu’ils s’envoyèrent au fil des années, correspondance qui ne s’achèvera qu’à la mort du poète-dramaturge. Olga allait le rejoindre aussi souvent qu’elle le pouvait. La maladie s’aggravait et elle le savait, ne se berçant nullement d’illusions. Elle souhaitait seulement l’épouser et être à ses côtés, plus forte que la maladie, mais Anton restait indécis, irrésolu et fuyant et, en l’année 1901, la jeune femme ne cessait les allées et venues entre Moscou et Yalta. Enfin le 25 mai de la même année, voyant son désarroi, Anton se décida enfin à la prendre pour épouse. En avril 1902, elle perdait leur enfant à la suite de ses voyages en train ou sur les routes qu’il lui fallait subir pour le rejoindre. Grâce à ses lettres, Olga tentait autant que faire se peut d’installer une présence auprès d’Anton qui s’affaiblissait, se sentait de plus en plus triste et esseulé. En 1904, il se rendit malgré tout à Moscou pour assister à la première de « La Cerisaie » qu’il venait d’achever et où Olga était son interprète. Au moment des ovations finales, on le traîna sur la scène, déchaînant un tonnerre d’applaudissements. Mais Tchekhov était épuisé par deux crises cardiaques successives. Le 15 juillet, il éprouva une légère amélioration et demanda une coupe de champagne, heureux d’être auprès d’Olga et d’apprendre que ses pièces étaient jouées dans l’Europe entière avec succès. Tout à coup, il leva son verre, sourit et murmura « Je meurs ». Il avait 44 ans.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Anton Tchekhov et Olga Knipper
Anton Tchekhov et Olga Knipper

Anton Tchekhov et Olga Knipper

Anton et Olga

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 08:39
Le démon avance toujours en ligne droite d'Eric Pessan

C’est le second livre d’Eric Pessan que je vous propose et, je vous l’ai peut-être déjà dit, je considère cet auteur comme une des grandes plumes de la littérature actuelle, il n’a pas encore conquis une vaste notoriété mais son talent s’impose progressivement et il devrait être un jour parmi les auteurs reconnus dans le monde de la vraie littérature.

 

 

Le démon marche toujours en ligne droite

Eric Pessan (1970 - ….)

 

 

Poursuivi par les démons qui ont emmené son grand-père et son père, l’un soi-disant à Buchenwald, l’autre plus certainement à Lisbonne qu’il arpente comme le héros de Pascal Mercier dans «Train de nuit pour Lisbonne », le narrateur essaie de chasser ces démons en retrouvant les traces de ses géniteurs, en reconstruisant leur histoire, sa généalogie pour, à son tour, avoir un passé à transmettre à un enfant que sa compagne lui réclame très fort. « Avoir un enfant pour ne plus être tenté de remonter à contre-courant, vers des sources souterraines et hostiles ». Mais il ne veut pas d’un enfant comme celui qu’il a été, l’image du traître, le reproche permanent, l’insulte personnalisée, le péché incarné. «Ma mère me crie que je l’empêche de vivre et qu’il n’avait rien trouvé de mieux que de lui laisser un enfant pour l’emmerder jusqu’à la fin de ses jours, un enfant qui l’entrave, l’enchaîne, la comprime, l’écrase, respire, la tue à petit feu, un enfant qu’elle aurait dû jeter par la fenêtre ».

 

Les démons sont terrés au creux de la magie et de la religion arrangées par sa grand-mère et sa mère, deux femmes qui ont réinventé ces deux hommes dont il ne connait que ce qu’elles ont bien voulu lui en dire. Il était celui qui allait devenir l’homme, celui qui trahit, celui qui s'enfuit, laissant la femme seule avec sa misère. « Je ne savais pas jusqu’à quand mon statut d’enfant me protégerait de la haine, je ne savais pas si mon statut de fils me serait suffisant pour enrayer la malédiction qui ferait de moi un homme ». Il lui faut donc séparer le vrai du faux, le réel de l’irréel, le vécu du fantasmé, … une quête de la vérité entre la certitude et le doute, entre le possible et le plausible.

 

Ainsi le héros recherche-t-il ses racines pour se comprendre lui-même, pour savoir d’où viennent ses démons, comment il en a hérité et comment il pourrait les chasser. Il tente de reconstituer l’histoire qu’il n’a pas connue, qu’il n’arrive pas à découvrir, se perdant dans son texte comme dans les rues de Lisbonne. Il doit échapper à l’image du père qu’on lui a imposée et qu’on lui promet d’adopter. « Tout le portrait de son père. La phrase me calmait aussitôt. Je ne voulais pas être comme son père, surtout pas. Je redoutais de le devenir malgré ma volonté, de ne pas pouvoir échapper à une fatalité profondément enfouie ; d’être la marionnette d’un caractère qui, inéluctablement, prendrait un jour le dessus. Je menais un combat contre moi-même ».

 

Ses recherches recoupent immuablement les pas d’un clochard qui hante, comme un fil rouge, cette histoire et relie les divers lieux où l’intrigue se déroule : Bordeaux, Weimar, Lisbonne, le clochard est le démon, le clochard est le père, le clochard est ce qu’il devient, le clochard est le destin auquel il ne peut échapper. Car ce livre est celui du destin, celui qui nous est imposé par nos pères, façonné par nos mères, celui qu’on ne peut fuir, celui qui dicte notre devenir, celui sur lequel butte notre libre-arbitre. On ne peut pas décider, on ne peut que subir. « On m’a prédit que j’hériterais de tous les travers de mon père, dès ma plus petite enfance, dès que j’avais une mauvaise appréciation sur un bulletin de notes, dès que je relevais la tête ». «Je faisais toujours tout pour ne pas devenir comme cet homme-là, pour me composer un portrait différent ». « Vivre était un combat contre une part de ma personnalité ».

 

Le héros, écrivain débutant, peut-être l’auteur par certains côtés, se fond progressivement dans son personnage comme un double prémonitoire, un « Doppelgänger » annonciateur de mort. Tout semble possible dans ce roman où le héros, le narrateur, l’auteur et certains autres personnages évoluant dans divers mondes, semblent se fondre dans un univers plus large que le nôtre et peut-être plus réel, plus crédible. Une façon d’ouvrir notre mode de pensée, de voir plus large de ne pas rester coincé dans l’univers que nous croyons connaître. « J‘invente des scènes creuses et vides de sens. Je m’enkyste dans d’improbables souvenirs ».

 

Avec « Muette » j’avais découvert le talent littéraire et la maitrise de l’écriture d’Eric Pessan, dans ce nouveau texte, j’ai eu la confirmation de ce talent et de cette maitrise, mais j’ai également trouvé une nouvelle facette de son art : il adopte un processus littéraire novateur, il plante des « mots-jalons » qui caractérisent un moment de l’histoire du héros, de son passé ou de son présent, pour, à partir de ces mots ou expressions, explorer un espace temporel ou spatial, virtuel ou factuel, reconstruire le chemin qui l’a conduit là où il est arrivé, tracer une nouvelle route qu’il dessine dans le récit qu’il écrit. « Je trimbale partout les bribes de mon texte en devenir, le vaste monde n’est plus que l’antichambre de mes phrases ».

Un livre qui enchantera les amoureux des belles lettres et qui restera certainement dans la littérature.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 08:23
Désert

Je reviens d’un pays
Où ne moutonne que le sable
Où la grande vague levée
Est d’or et de sang éclatée.
Je reviens d’un pays
Où la raison parfois divague
Et l’espérance belle et fatale
Entre les bras du vent
Se meurt.

 

Voici l’heure où s’avance
Venue du large horizon
Où ne repose plus le temps
L’éternité plane et totale
Et la terrible exigence
Et l’absence redoutable
Ici, il n’y a plus de marge
Qui se calcule et s’aménage
Rien d’autre que l’infini du sable.

 

Je reviens d’un pays
Où le bonheur parfois se voile
Léger comme le plus léger nuage
Et où  le doute et la tristesse
Comme autant de lointains mirages
S’estompent en fluides vagues.


 

Je marche dans un désert
Aussi vaste que mon avidité
Tout est clair
Je trace une ligne
Qui s’efface au fur et à mesure de mes pas
Rien ne rappellera mon passage
Ici, il n’y a pas d’écriture
Pas de pierre dure à la main
Seulement la coulée du sable
Cette solitude dans le désert
Ne me choque pas
La misère n’y a pas de regard
Le feu absorbe tout
L’homme y devient un géant
Dans le gigantesque espace.

 

Au-dessus de lui, le ciel,
lavé par la houle des vents
Devant lui, la terre, dévorée de silence,
Mouvante et tendre à son pied
Point de tour pour guetter l’ennemi
Les ennemis sont la faim et la soif
Des ennemis naturels qui vous  font divaguer
Et que l’on ne saisit jamais
Et l’on se couche et l’on s’endort
Un peu las dans ses membres
Délivré des désirs
Avec des rondes de lumière dans les yeux
Et le seul souvenir d’une marche
Longue et pénétrante comme une attente.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de « INCANDESCENCE »  Ed. Saint-Germain-des-Prés 1983 )

 

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Désert
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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 08:05
L'air du temps ou la ronde des parfums
L'air du temps ou la ronde des parfums

Le parfum a été lié de tout temps à la femme, les hommes se réservant les eaux de toilette moins entêtantes et souvent moins subtiles. Il n’y a qu’à constater les cadeaux les plus souvent offerts à une femme ou une jeune fille : ce seront presque toujours des fleurs ou un parfum. Mais que serait une fleur sans parfum ou un parfum sans fleur ! Les fragrances, quelles qu’elles soient, ont encore de beaux jours devant elles. Et sur un marché, souvent trop encombré de nouveautés, certains classiques restent éternels. Chacun d’eux raconte une histoire, dit le chant des heures et la beauté de femmes inoubliables, suscite le rêve et l’émotion.

 

 

Généralement le premier parfum est offert  par un père ou un fiancé. Je me souviens que pour mes 19 ans ( pour mes 18 ans j’avais reçu une montre pour ne pas manquer d’être à l’heure à mes cours et à mes examens ), j’avais eu la surprise de découvrir dans ma serviette de table, lors du déjeuner, un parfum boisé et délicieux : « L’air du temps » de Nina Ricci. N'était-ce pas le plus romantique des classiques, une senteur encore complice de l’enfance, épicée et poudrée qui se composait d’iris et de violette avec juste une pointe sensuelle de santal pour en fixer le souvenir ? Plus tard, mon père m’offrira le « » de Chanel qu’il aimait et auquel ma mère préférait de beaucoup « Femme » de Rochas. Le « 5 » de Chanel est devenu une légende. Conçu par Ernest Beaux, qui en composa le floral opulent en 1921, il a été jusqu’à se glisser dans les draps de Marilyn qui ne supportait que lui dans son sommeil. Je l’ai moi-même apprécié pendant longtemps, puis je lui en ai préféré d’autres plus actuels, moins classiques sans doute, comme « L’eau d’Hadrien » d’Annick Goutal que je partage l’été avec mon mari et qui est peut-être le plus romanesque de tous pour ses notes de citron de Sicile et sa complexité incomparable et fruité.  Il est apparu sur le marché du parfum en 1981, inspiré du livre de Marguerite Yourcenar que je venais de lire, liant ainsi le passé de l’empereur voyageur et la beauté pétillante des aubes méditerranéennes, fragrance très aboutie dont on ne peut se lasser.

 

 

Quant à ma mère, il suffit que s’exhale dans l’atmosphère quelques notes de « Femme » de Rochas pour que cette évocation olfactive, aussi puissante que la petite madeleine de Proust, me reconduise à elle instantanément, à son sourire, à sa silhouette gracile et que, ce grand classique signé Edmond Roudnitska, chypré gourmand qu’elle affectionnait avec, pour notes de cœur, le clou de girofle et le jasmin, me la rende à nouveau présente avec l’émotion que cela implique.

 

 

Oui, les parfums sont un peu de notre mémoire et de notre histoire ; ils se déclinent en une variété infinie de senteurs plus délicates les unes que les autres et nous content toujours une femme qu’elle soit romantique ou audacieuse, discrète ou conquérante, ou les deux à la fois. Dans la ronde des parfums, il y eut « Angel » de Thierry Mugler en 1992. A sa sortie, il s’est apparenté à un tremblement de terre olfactif grâce « à ses notes de tête de bergamote et de mandarine soutenues par le fruit de la passion, le patchouli, la vanille et le caramel », nous explique Elisabeth de Feydeau dans son ouvrage « Parfums » publié aux éditions Robert Laffont.

 

 

Auparavant, « Miss Dior » était né ainsi que le New-Look. Effluves d’œillets sauvages et de roses, ce parfum de nostalgie rappelle le jardin familial de Granville où le jeune Dior avait passé son enfance. Il évoque une cueillette, une promenade sous la pluie ou une station à l’ombre d’un arbre pour les amoureuses des odeurs du petit matin à la campagne. Il y a également « Joy » de Jean Patou, envisagé comme une provocation après le krach boursier de 1929, floral opulent qui conjugue roses de mai, roses de Bulgarie et jasmin de Grasse, un envoûtant qui embaume sur votre passage. Et comment oublier « Arpège » de Lanvin dans son flacon noir en forme de boule, œuvre d’Armand-Albert Rateau, parfum cadeau d’une mère à sa fille et parfum « musical » d’après Louise Vilmorin qu'il envoûtait. Et ne passons pas sous silence « Shalimar » de Guerlain au caractère puissant et oriental, érotisé de notes de patchouli et d’iris poudré et qui plaît généralement aux femmes dont l'intention est de ne pas passer inaperçues. Personnellement, je lui préfère « L’heure bleue » du même Guerlain, créé en 1912, annonciateur des crépuscule et nuits bleues de l’été, parfum charnel qui éternise un instant d’exception. « Opium » de Saint-Laurent s’inscrit dans le même sillage, extase fatale, semi-ambré et ravageur, qui suggère une volupté interprétée avec élégance.

 

 

A nos, à vos parfums, chère amies ; ils sont notre tracé dans le temps, nous évoquent et nous prolongent dans le souvenir de ceux qui nous ont aimées ; oui,  ils sont les notes olfactives d’un art saturé de nostalgie et de bienveillance.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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L'air du temps ou la ronde des parfums
L'air du temps ou la ronde des parfums
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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:15
Tu seras un raté, mon fils de Frédéric Ferney

Je vous avais promis quelques livres d’histoire, je vous en propose un aujourd’hui même si ce n’est pas réellement l’histoire qui est au cœur de ce texte mais plutôt la vie, les complexes, les contradictions, les angoisses  d’un personnage parmi les plus célèbres du XXe siècle, un personnage qui a contribué à faire l’histoire, la grande, Sir Winston Churchill.

 

 

                                         Tu seras un raté, mon fils !

                                         Churchill et son père

                                     Frédéric Ferney (1951 - ….)

 

 

Ce livre n’est pas, comme on pourrait le croire, a priori, une biographie de Winston Churchill, c’est un récit qui cherche à démontrer comment un descendant raté d’une grande famille aristocratique britannique est devenu le sauveur d’Albion, comment le fils incapable de Lord Randolph Churchill, descendant des Ducs de Marlborough, est devenu une légende, le « Vieux Lion », le pire ennemi d’Adolf Hitler. L’auteur est très clair sur ses intentions et prend soin d’informer le lecteur : « si j’avais tout lu, je n’aurais rien su et rien écrit ; je n’aurais pas osé empiéter sur sa légende et marcher dans son rêve. Je n’excuse pas sa violence ni tous les coups tordus qu’on lui prête. Je ne le défends pas, il est indéfendable ; je l’écoute, je m’efforce d’entrer dans son âme. Je ne suis pas son avocat, je suis son scribe ».

 

 

Ce texte montre comment Hitler a fabriqué le héros légendaire qui, sans cette guerre providentielle, serait probablement resté un raté bourré de complexes et de frustration, « un raté mondain comme le lui prédisait son père », en réveillant en lui le monstre qui somnolait depuis sa prime jeunesse. Enfant mal aimé par une mère peu attentive et très volage – qui pourtant essaie toujours de le faire pistonner par ses relations galantes -  et un père sévère et toujours absent, il ne travaille pas à l’école où il excelle dans ce qui l’intéresse et méprise tout ce qui ne l’intéresse pas. Il voyage, écrit, fait la guerre en espérant se couvrir de gloire, il veut devenir célèbre pour faire de la politique mais surtout pour prouver à son père qu’il n’est pas le raté qu’il prétend avoir engendré. La guerre lui a beaucoup appris, il a compris les grands enjeux du siècle qui commence, il est un visionnaire, il écrit : «  Les guerres des rois jadis étaient cruelles et magnifiques ; les guerres des peuples seront plus cruelles encore, et sordides ». Goujat, hâbleur, iconoclaste, c’est un arriviste, un opportuniste, il cherche la moindre parcelle de gloire pour construire sa vie publique. « Ses numéros de briseur d’assiettes, ses provocations et ses enfantillages traduisent un besoin éperdu d’exister qu’il satisfait sans modération ».

 

 

Les héritiers de Braudel verront dans ce texte la preuve qu’un héros comme Churchill n’est pas né de rien, qu’il n’a pas surgi au bon moment du fond d’un abîme quelconque, qu’il est le fruit de tout ce que la civilisation anglaise a accumulé depuis des siècles pour vivre, se développer et rayonner sur une île pas toujours très accueillante. Mais force est de constater que, même si on adhère à ce point de vue, il faut bien reconnaître que le « Vieux Lion » a apporté un supplément d’âme, de détermination, de combativité à la fonction qu’il lui a été confiée et qu’il s’est imposée comme une mission divine. Ce récit montre aussi que la petite histoire, celle des individus, peut parfois tutoyer, bousculer, la grande, celle des peuples.

Il fallait tout le talent de conteur de l’auteur pour faire vivre ce personnage hors normes, hors dimensions,  « Un dévoreur inassouvi, jamais rassasié. Un fumeur, un buveur, un joueur. Un lutteur maniaco-dépressif. Un politicien intuitif, impétueux et roué mais rétif aux courbes et aux chiffres. Un alcoolique mondain. Un travailleur infatigable ». Et le transformer en un héros légendaire sans jamais sombrer dans une quelconque complaisance, sans écouter les sirènes ou les détracteurs, seulement en le regardant vivre l’énorme complexe qu’il a toujours éprouvé à l’endroit de son père, et transcender ses angoisses, « son chien noir » à travers l’action : sous les balles qui ne l’ont point inquiété et dans les débats politiques qu’il affectionnait. Winston Churchill a trouvé en Hitler le démon extérieur qu’il fallait détruire pour démolir ses démons intimes, devenir un digne fils de Lord Randolph Spencer-Churchill et enfin tuer le père en le surpassant.

« Randolph croyait en son destin – Winston aussi -, il n’avait pas le sens de l’histoire – Winston si ! »

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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