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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 09:19
Marcel Proust et les eaux troubles

Nous avons vu, dans un précédent article, que Proust priait quelques-uns de ses intimes de ne point parler de la présence d’Agostinelli, lorsque celui-ci, pendant quelques mois, lui servit de secrétaire et vécut sous son toit avec sa compagne. De telles précautions peuvent surprendre, puisqu’il n’était plus un secret pour personne que Marcel Proust était homosexuel. Il n’en était même pas un pour sa mère qui, par pudeur et indulgence, n’en laissait rien paraître. Une seule scène avait eu lieu, du vivant d’Adrien, au sujet d’une photo qui le représentait en compagnie de Robert de Flers et de Lucien Daudet, Lucien posant un peu trop tendrement son bras sur son épaule avec un regard énamouré qui ne trompait personne. Adrien Proust avait exigé que ce cliché compromettant fût détruit, ce qui n’avait fait qu’aggraver les relations que le médecin entretenait avec son fils. D’autant plus, que le critique Jean Lorrain ne s’était pas privé, dans un article, de faire allusion à la caution littéraire qu’Alphonse Daudet pourrait être bien disposé à prêter au jeune Proust, étant donné les relations privilégiées de son fils avec celui-ci, ce qui avait décidé Marcel à provoquer en duel l’impertinent dans les bois de Meudon.

 

Proust s’inquiétait désormais de sa réputation. Il publiait, il était un auteur dont on commençait à parler, aussi s’exposait-il aux menaces, aux chantages, aux dénonciations dont il savait victimes certains de ses amis comme Montesquiou, le prince Radziwill, les Polignac. A l’époque, il n’était pas convenable d’afficher ses mœurs, surtout lorsque celles-ci ne se conformaient pas aux normes bourgeoises, ce qui n’empêchait aucunement les bourgeois de céder à des écarts, mais en cachette. Proust était un homme trop honnête pour ne pas être partagé entre les délices interdites vécues dans la clandestinité et le témoignage complet auquel un esprit scrupuleux se doit de se plier, s’il veut être en plein accord avec lui-même. Il souhaitait écrire un essai sur la pédérastie, non pour plaider une cause comme le fit Gide dans Corydon, mais pour éclairer le néophyte et faire acte de vérité vis-à-vis d’êtres particuliers qu’il considérait comme « la race maudite ».

 

Et, en ce domaine, Proust était bien informé. Parmi ceux qu’il côtoyait habituellement, aristocrates, intellectuels, artistes, ils étaient nombreux à appartenir à Sodome ou Gomorrhe : Cocteau, Colette, Oscar Wilde, Lucien Daudet, Reynaldo Hahn, Robert de Flers, Casa Fuerte, le prince Radziwill, qui recevait dans un pyjama rose avec des parures de perles assorties, Bertrand de Fénelon, Robert de Montesquiou, pour n’en nommer que quelques-uns. Souvent, ils se mariaient afin de donner le change, à croire qu’il fallait être de ces bords-là pour être reçu dans la haute société ou bien vu des têtes pensantes. Cela n’a guère changé de nos jours où les clubs échangistes sont appréciés des VIP.

 

Les malheurs sentimentaux de Marcel furent innombrables et sa vie sexuelle, à proprement parler, un désert. Ses liaisons amoureuses étaient de courte durée, rarement plus de dix-huit mois, avouait-il, en reprenant avec humour la phrase de Chateaubriand qui, sous la plume de cet amateur de femmes n’avait pas eu la même connotation : « Vous avez dépassé infiniment le temps maximum que j’octroie à mes amitiés. Brouillons-nous vite ! »

 

Cette vie chahutée des sentiments fut source de multiples souffrances et d’altercations vives avec sa mère, qui notait dans l’un de ses billets posé en évidence dans l’appartement, - étant donné que Marcel vivait la nuit : « Bien des gens ont les mêmes soucis et doivent en plus travailler pour faire vivre leur famille », auquel il répondit : « Il y a travail et travail. Le travail littéraire fait un perpétuel appel à ces sentiments qui sont liés à la souffrance. » En effet, la souffrance peut être un aiguillon qui favorise la création : « Ainsi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit meure à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent les plus chers à l’écrivain n’ont fait en fin de compte que poser pour lui comme chez le peintre. » (…) Parfois, quand un morceau douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer. Pour ces grands chagrins utiles on ne peut encore trop se plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre trop longtemps. Tout de même il faut se dépêcher de profiter d’eux, car ils ne durent pas très longtemps. C’est qu’on se console ou bien, quand ils sont trop forts, si le cœur n’est pas très solide, on meurt. »

Le Temps retrouvé

 

Pour Marcel Proust, l’inversion découlait de l’hérédité. Ce sera le cas de la famille de Guermantes et de Charlus, ce personnage qui va résumer ces imperfections, les condamner, car l’auteur ne nous fait grâce d’aucun détail sordide, au point qu’il semble avoir chargé ce héros de toutes les tares morales. Mais non, une lueur va le sauver des enfers, cette lueur de l’amour sincère qu’il éprouve pour le musicien Morel. Là où la musique sauvera l’un, en faisant de ce violoniste pervers l’interprète inspiré de Vinteuil, un vieux rêve de prince sauvera l’autre d’un abîme qui pouvait sembler éternel : "Or  les aberrations sont comme des amours où la tare maladive a tout recouvert, tout gagné. Même dans la plus folle, l’amour se reconnaît encore. »  Le Temps retrouvé

 

Robert de Montesquiou devait mourir du même mal que la mère et la grand-mère de Marcel, l’urémie, un an avant Proust qui, d’une certaine façon, lui permit d’accéder à une postérité, que ses vers avaient été incapables de lui acquérir. Mais l’homosexualité décrite dans La Recherche doit autant à Proust qu’à Montesquiou. Parlant de l’inverti solitaire, l’écrivain avoue :

«  Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu’il n’est, ils sont allés vivre seul du jour qu’ils l’ont découvert, après l’avoir porté longtemps sans le connaître. »

 

Peu de temps après la mort de sa mère, il devait écrire un article qui avait pour titre « Sentiments filiaux d’un parricide ». Ce témoignage suffit à nous prouver combien grande était sa culpabilité envers elle. Il pensait avoir précipité sa mort (Jeanne n’avait alors que 56 ans) par l’anxiété et la peine que n’avaient pu manquer de lui causer ses penchants sexuels, sentiment qui ne devait plus le quitter, si on en juge par les résurgences nombreuses qui apparaissent tout au long de «La Recherche», ainsi que resurgissent des eaux trop longtemps égarées dans des pentes funestes. Cet article lui avait été inspiré par  un fait divers : un jeune homme, qu’il avait d’ailleurs connu, avait assassiné sa mère dans un accès de folie avant de mettre fin à ses jours. Au moment de mourir, la malheureuse victime s’était exclamée : « Qu’as-tu fait de moi ? » Cet article, publié dans le Figaro, le 1er février 1907, n’était autre qu’une méditation sur la folie et sur la mort. « Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. »

 

Le sentiment de la faute et de la punition qui doit lui être associée, ce thème sera celui de «Du Côté de Guermantes» où se situe la mort de sa grand-mère, en réalité celle de sa mère que, par pudeur, il a attribuée à l’aïeule et, également, de «Sodome et Gomorrhe». L’idée d’une rédemption par la littérature lui paraît alors évidente, à condition que l’on ait la liberté de tout dire dans un éclairage qui ne lèse personne. A ce sujet, Proust se réfère à plusieurs reprises aux œuvres des grands écrivains russes comme Dostoïevski et Tolstoï. Il les connait bien, surtout Dostoïevski qui eut le mérite de montrer que le mal participait à la beauté du monde, car ses ténèbres ont le pouvoir de rendre la lumière plus éclatante, de faire apparaître l’innocence plus miraculeuse ; cette même beauté secrète, énigmatique qui reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski, voilà ce que cet écrivain a apporté d’unique au monde, selon Proust. Il présente des personnages dans des actions qui semblent aussi trompeuses « que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel » ; et ainsi, après nous avoir entraînés dans le désert, nous mène-t-il jusqu’à des puits d’une grande profondeur, que l’on n’avait pu deviner, tant immense est le désert, indiscernables les puits.

 

Le mal métaphysique s’explique parce que la Création ne peut être parfaite, elle doit avant tout être possible et compatible. La possibilité de faire le mal n’interdit pas de faire le bien ; il rend au contraire le bien réalisable et sauvegarde la liberté de l’homme, responsable de lui-même. Sans le mal, le bien n’existerait pas car, n’ayant pas de moyen de comparaison, notre jugement ne pourrait s’exercer et, surtout, nous n’aurions pas  la possibilité de devenir meilleur. La douleur est la conséquence d’un bien voilé pour le monde. Elle a une valeur salvatrice et fortifie la volonté sans laquelle l’homme ne sait et ne peut agir. Le monde ne saurait être sans cataclysme. En se plaçant dans une perspective spirituelle, nous devons considérer le mal comme l’élément déterminant d’un bien supérieur. Et comment prétendre à la moralité, si l’on n’a pas exploré les profondeurs sombres et terribles des êtres ; comment aspirer aux sphères des vérités esthétiques si l’on se refuse à analyser les zones troubles du subconscient et si l’on se garde de s’aventurer dans les ténèbres du monde des instincts ? Telle est la façon de juger de l’écrivain Proust qui se situe, de par ce choix, cet engagement, dans la lignée des grands moralistes. On ne peut douter que son homosexualité fût une souffrance, « celle involontaire, nerveuse que l’on cache aux autres et que l’on travestit à soi-même », et qu’elle ne participât à rendre cette rédemption plus exaltante, car pas de création possible sans cette perversité qui est l’envers de la pureté. N’est-ce pas ce combat intérieur, cette misère consciente et acceptée de sa condition qui lui ont permis de se hisser au sommet de son art ? De même que pour comprendre le silence, il est nécessaire que notre âme ait près d’elle quelque chose qui se taise, pour sortir de la pénombre où il est immergé, il faut à Proust une cause à servir, une vérité à défendre, mais surtout une faute à racheter :

« De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! Il appartenait à la race de ces êtres, moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, dont l’idéal est viril, justement parce que le tempérament est féminin et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes ; là où chacun porte inscrite en ces yeux à travers lesquels il voit toutes choses dans l’univers, une silhouette intaillée dans la facette de la prunelle, pour eux n’est pas celle d’une nymphe mais d’un éphèbe. Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu’elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; qui doit renier son Dieu, puisque, même chrétiens, quand à la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés, il leur faut, devant le Christ et en son Nom, se défendre d’une calomnie de ce qui est leur vie même ; fils sans mère, à laquelle ils sont obligés de mentir toute la vie et même à l’heure de lui fermer les yeux. » 

Sodome et Gomorrhe

 

 

Cette confession admirable et bouleversante prouve que son auteur avait un sens religieux du péché et que cette icône de la mère profanée est celle devant laquelle il s’incline pour expier, celle qui syncrétise sa morale : idées vraies et choses senties. Il fallait bien ces années d’ascèse et ce travail d’écriture harassant, ces 3000 feuillets de «La Recherche» pour que l’enfant Proust se sente délivré de ses chaînes, ayant retrouvé la fraîcheur des heures où il attendait le baiser maternel, si proche qu’il était dorénavant du baiser fatal que lui poserait sur les lèvres la mort, avant qu’elle ne le reconduise auprès des siens dans le carré sacré de la sépulture. Il avait dit : « Je n’ai jamais été autant son fils », depuis qu’elle était absente, et qu’il consacrait sa vie à raconter et à sublimer la leur, à l’ouvrir à cette éternité de l’art qui les ferait perdurer ensemble, cet art qui, dans l’histoire des hommes, est leur part la meilleure. Mais plus libre aussi de dire les choses telles qu’elles sont, sachant qu’il ne peut plus offenser cette mère tant aimée qui boucle la circonférence de l’œuvre, ouvre la voie de la vie et la clôt.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de « Proust et le miroir des eaux – Editions de Paris)
 

 

 

Pour lire les chapitres précédents, cliquer sur leurs titres :

 

Marcel Proust et l'Eau-mère
 

Proust et les eaux familiales
 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche


Proust et les eaux marines


Proust et les eaux violentes
 

Proust et les eaux crépusculaires
 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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Madame  Proust

Madame Proust

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 10:12
Goélands

Goélands blancs
Comme de blanches frégates
Vous tracez entre ciel et terre
Des reliefs de vent
Et des spirales de nuages
Entre l'aube mauve
Et les crépuscules brisés
Vous menez aux termes
De lentes envolées
Vos chemins d'espace
Eclaboussés par l'or défaillant
Des soleils d'été.


Péninsules isolées
Au large de grands caps ensombrés
Je vous regarde planer
Tels des fantômes de langoureuse beauté

Au-dessus des océans célés
Où vos élégantes voilures

Flottent à quelques encablures
Des éléments réconciliés.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 08:14
Le dynamiteur de Robert Louis Stevenson
Le dynamiteur de Robert Louis Stevenson

Cette semaine, je vous propose un bon en arrière dans le temps, en retournant à la fin du XIXe siècle à une époque où les beaux textes fleurissaient comme les fleurs au printemps. Je pense que je vais en surprendre plus d’un avec ce texte de Robert Louis Stevenson tellement loin de « L’île au trésor ». Vous découvrirez ainsi une autre face de l’œuvre de cet auteur et un mouvement littéraire à peu près oublié de tous.

 

 

                                                 

                                         Le dynamiteur

                             Robert Louis Stevenson (1850 – 1894)

 

 

 

La lecture de ce texte de Stevenson me laisse assez perplexe et je ne semble pas être le seul dans ce cas ; en effet, certains parlent de recueil de nouvelles, d’autres d’une trilogie de récits, …, pour ma part je parlerais plutôt d’un récit, comme une ébauche de roman, composé de plusieurs parties plus ou moins disparates mais tout de même réunies dans un même objectif littéraire. L’édition que je possède comporte  une sorte de préambule de Dominique Fernandez que j’apprécie globalement mais je ne suis pas d’accord sur tout ce qu’il avance, ou plutôt, j’ajouterais certaines choses qu’il n’évoque pas. Pour plus de clarté, je voudrais reprendre l’histoire de ce texte ; en 1883, Stevenson malade est à Hyères avec sa femme qui lui raconte chaque matin une histoire digne des «  Mille et une nuits ». Rentrés en Angleterre en 1885, à court d’argent, le couple décide de  reprendre ces récits et d’en faire un ouvrage qui paraîtra la même année. Le résultat est assez étonnant, et même surprenant, il faudrait, dans un creuset, mixer l’imagination de Ponson du Terrail, Villers de l’Isle-Adam et Le Fanu, pour reproduire le texte dans son intégralité. Le risque, dans un tel projet, est d’accoucher d’un texte hétéroclite, rocambolesque, manquant de cohérence, il faut tout l’art de Stevenson pour donner un semblant de crédibilité et de cohésion à cet assemblage audacieux.

 

 

 

Dans une taverne de Londres, trois amis, tout aussi désargentés, se rencontrent et décident de se jeter dans la première aventure venue pour provoquer dame fortune. Challoner rencontre, dans des circonstances étonnantes et détonantes, une jeune femme qui lui raconte le parcours époustouflant qu’elle a dû accomplir pour arriver à Londres en essayant d’échapper aux Mormons qui la poursuivent depuis que ses parents ont voulu quitter l’Utah. Somerset est séduit par une vieille femme encore élégante qui lui prête son hôtel pendant son absence, il y rencontre d’étranges personnages aux activités apparemment louches. Desborough, quant à lui, tombe sous le charme de sa nouvelle voisine qui lui conte l’épopée extraordinaire qu’elle a accomplie pour s’évader de Cuba et rejoindre l’Angleterre avec une cassette de pierres précieuses que lui contestent d’autres héritiers de son mari. Ces histoires sont bien évidemment incroyables, impossibles, impensables, mais nos braves citoyens plongent tout de même dedans avec une grande naïveté qu’ils comprendront quand, un beau jour, ils se retrouveront dans le même bar avec la conteuse d’histoire qui les a embobinés pour, grâce au talent de l’auteur, réunir ces aventures rocambolesques en une histoire plus plausible.

 

 

 

Dominique Fernandez voit dans ce livre la transition entre le roman policier et le roman d‘investigation et aussi l’inspiration d’auteurs comme Conrad qui ont fait vivre les grands espaces. J’ai pour ma part une autre lecture qui ne remet en rien en cause l’étude des personnages faites par Dominique Fernandez. Mon assiduité littéraire m’a conduit, il y a quelques années, à la découverte des illusionnistes, plus particulièrement de Villiers de l’Isle-Adam et de Georges Rodenbach, après avoir lu « L’Eve future » et « Bruges la Morte », et j’ai eu la très nette impression qu’il existait des liens évidents entre ces deux romans et « Le dynamiteur ». On retrouve dans les trois textes ce goût de l’illusion, le désir de faire vivre des personnages fictifs pour se donner, ou simplement donner, l’illusion qu’ils existent  : la femme idéale désirée, la femme disparue qui revit sous les traits d’un sosie et, dans « Le dynamiteur » toute une galerie de personnages grimés, déguisés, transfigurés, travestis, afin de tromper nos pauvres bougres et l’ensemble de la société qui les entoure. « Le dynamiteur » a été publié en 1885, « L’Eve future » en 1886 et « Bruges la morte » en 1892, ma théorie pourrait tenir debout et mes lectures m’inclinent à penser qu’il y un lien réel entre ces trois œuvres qui jouent sur l’illusion pour construire leur intrigue et inviter le lecteur à se méfier des apparences de la vie qui peuvent masquer des  réalités parfois bien différentes de ce qu’on voit.

 

 

Il y a, par ailleurs, d’autres choses à retirer de cet amas d’aventures « abracadabrantesques » mais je laisserai les lecteurs suivants en parler, je me contenterai de souligner son extrême proximité avec l’actualité que nous connaissons, marquée par l’horreur des bombes qui explosent au hasard massacrant des innocents et notamment des enfants. A ce sujet, Robert Louis Stevenson propose un dialogue surréaliste entre le dynamiteur et celui qui veut le raisonner en lui faisant comprendre l’ignominie de son geste tout en se heurtant au cynisme le plus froid, un cynisme que ne renieraient certainement pas les dynamiteurs actuels.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 08:15
Un certain sourire de Françoise Sagan
Un certain sourire de Françoise Sagan

Jusqu’à cette lecture je ne connaissais rien de Sagan, ou presque, elle n’appartenait pas à mon monde, elle avait surgi avant 68, pour moi elle appartenait à la génération d’avant, et j’avais tellement d’idoles à admirer que Sagan était restée sur les étagères poussiéreuses qui accueillent les livres qui ont quitté l’actualité et n’appartiennent pas encore à l’histoire.
 

 

 

                                                      Un certain sourire

                                   Françoise Sagan (1935 – 2004)

 

 


Jusqu’à ce jour, je n’avais donc presque rien lu de Sagan, je n’avais même pas dix ans quand elle a écrit ce roman, son deuxième, après le célébrissime « Bonjour tristesse », je m'en tenais à la femme sulfureuse qui  agitait les médias en créant le scandale à de multiples occasions. Dans ce texte, j’ai découvert une jeune auteure, presque encore une jeune fille, fragile, sensible, mais volontaire et engagée qui n’hésite pas à tutoyer la transgression en allant à l’encontre des bonnes mœurs de l’époque pour évoquer l’amour d’une jeune fille, tout juste sortie de l’adolescence, pour un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Aujourd’hui ce texte passerait sans doute pour une gentille bluette, le rock an roll, les hippies, les beatniks, la révolution sexuelle  n’avaient pas encore déferlé sur le Vieux Continent, dans les années cinquante, aussi faisait-elle preuve d’une réelle audace, et même d’une certaine provocation, en mettant en cause la morale bien pensante de la génération précédente.

 

Dominique, jeune provinciale icaunaise, arrive à Paris pour suivre ses études, elle traine son ennui dans les bars des quartiers estudiantins avec Bertrand, son amoureux de circonstance, qui lui présente Luc, son oncle, qui ne laisse pas la jeune fille indifférente. Rapidement elle balance entre le jeune homme et l’homme mûr, moins beau mais beaucoup plus séduisant, et progressivement  s’immisce dans le couple de Luc, ne cherchant qu’à vivre une aventure charnelle avec le quadragénaire sans détrôner sa fidèle épouse. Toute la mécanique du texte repose sur la dualité entre plaisir et amour, Dominique réussira-t-elle a satisfaire son corps sans attacher son cœur à celui de Luc qu’elle ne prend, a priori, que comme une passade, une expérience, une étape dans sa vie de femme en construction ?

 

La lecture de ce texte fait immédiatement surgir des images de Jean Claude Brialy, Claude Rich, Jean Pierre Cassel, trainant gauchement une langueur affectée pour séduire des blondes évaporées et languides comme Jeanne Moreau, Jean Seberg, Bernadette Lafont, dans des films estampillés « Nouvelle vague » que j’ai vus durant mes années estudiantines. Une image fidèle de cette jeune bourgeoisie sans souci financier qui s’ennuyait un peu en attendant que la musique révolutionne les mœurs.

 

Je ne me souviens pas de la polémique qui a entouré la parution des premiers romans de Sagan mais après cette lecture, je peux aisément concevoir la réaction des populations éduquées dans la conception de l’amour qui conduit au mariage et à la procréation, impliquant un respect strict de la fidélité conjugale. Dominique aime Bertrand pour meubler le vide de sa vie, elle succombe au charme de Luc, un homme marié et beaucoup plus âgé qu’elle, simplement, du moins l’espère-t-elle, pour connaître une aventure charnelle sans grand sentiment. Des comportements et des mœurs qui ne peuvent que choquer le bourgeois d’avant les sixties et déclencher les réactions en chaîne qui ont meublé la vie de l’auteure.

 

Sagan était peut-être un peu visionnaire, elle a peut-être senti que les mœurs étaient en train de se libérer, que l’amour ne serait plus comme avant même s’il pouvait encore piéger le cœur des petites filles qui voudraient jouer à la femme épanouie et être maitresse de leur vie sentimentale. Un roman tout à la fois initiatique et précurseur, à partir des années soixante les filles n’apprendront plus les relations amoureuses comme leur mère. Et cette révolution ne se fera pas sans quelques soubresauts.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 09:46
Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern

 

 

Dominique de Saint Pern, journaliste et auteur de « L’extravagante Dorothy Parker » et de « Les amants du soleil noir », aime à l’évidence les personnalités en rupture de ban avec la société et il est vrai que Karen Blixen a mené une existence singulière, partagée entre l’Afrique où elle jouissait d’une liberté, qui entendait se libérer de tous les codes, et le Danemark où elle devint, dans la seconde moitié de son existence, une femme de lettres reconnue et redoutée, manquant de peu le prix Nobel. Avec cette biographie romancée, Dominique de Saint Pern nous retrace un destin vécu à coups de sabre, constamment contrarié dans son tracé et subi dans un incontestable inconfort de santé, puisque peu de temps après son mariage avec le baron Bror Blixen, Karen devait hériter de la syphilis, mal qu’elle trainera sa vie durant et contre lequel elle luttera avec l’incroyable énergie qui la caractérisait. « Vous ne pensez pas que je vais me plaindre ! » - assurait-elle. Et elle ne se plaignit pas malgré les douleurs, les opérations, les traitements de cheval dont elle fut accablée au fil des années, sa maladie se rappelant à elle sans relâche et jusqu’à son dernier souffle.

 

Qui était Karen Blixen, cette aristocrate danoise qui semblait être née pour une vie  convenue dans un milieu privilégié et une suite de belles demeures et de mondanités, milieu figé dans les exquises manières du passé et les rites des riches oisifs, et ne cessera néanmoins, et contre toute attente, d’être une aventurière au propre et au figuré, menant deux existences assez distinctes l’une de l’autre : la première au cœur de l’Afrique auprès des Kikuyus et l’autre dans sa résidence maritime de Rungstedlund où elle devint, lors de cette seconde partie de sa vie, un écrivain démiurge, mondialement célébré et lu ?

 

En effet, la baronne et son époux, qui lui avait donné son titre en même temps que la syphilis, avaient acheté une ferme près de Nairobi, au Kenya, avec l’argent de la famille de Karen, les Westenholz, ces vieilles corneilles selon elle. Ils s’y installèrent dans un environnement grandiose afin d’y cultiver le café. L’aristocratie anglaise y avait déjà ses habitudes et une gentry élégante se recevait dans des domaines où le champagne et les vins fins coulaient à flot et où les hommes se plaisaient à afficher leurs conquêtes et leurs trophées de chasse.

 

Dès les premières pages, nous sommes à Mbogani, au pied du Ngong, là où sera enterré Denys Finch Hatton, l’homme des safaris, la meilleure gâchette d’Afrique ; oui, nous sommes dans cette ferme africaine dont «  l’élégante véranda court le long de la façade offerte au levant ». Car Dominique de Saint Pern débute son roman au moment du tournage de « Out of Africa » et auprès de Meryl Streep chargée d’interpréter le personnage de cette romancière et conteuse qui sut envoûter successivement les Kikuyus et ses lecteurs. Karen était une magicienne, assez proche de l’héroïne des « Mille et une Nuits », conteuse hors pair qui ensorcelait ses auditeurs et ne cessa jamais d’être complexe, frivole et extravagante. Elle fut également une chasseresse au cuir endurci par les épreuves, ne se dérobant jamais face à l’obstacle et osant même braver les lions. Karen, divorcée de Bror, ce mari insouciant et futile qui se plaisait davantage dans les pubs et le lit des femmes qu’à gérer sa plantation de café, aimait alors Denys Finch Hatton, cocktail explosif d’érudition raffinée et d’instinct sauvage parfaitement aiguisé, qui lui faisait écouter Mozart, Haendel et Stravinsky sur son gramophone et portait aux nues sa liberté de fouler les terres sauvages et de voler à bord de son biplan jaune citron où il improvisait des loopings qui paniquaient Karen au début de leur liaison. Denys, qui n’acceptait aucune attaches, quelles qu’elles soient, n’épousait pas, disparaissait plusieurs mois d’affilé et trouvera la mort à bord de son avion peu de temps avant que Karen, ruinée par sa plantation, ne regagne le Danemark, abandonnant ses chers Kikuyus et un pays qui l’avait marquée d’une empreinte indélébile. Cette première partie du livre est fascinante et évoquée dans un style lyrique qu'illustrent des descriptions d’une réelle poésie ; on y devine une Karen heureuse, amoureuse, dans un cadre qu’elle a agencé avec goût, autant celui des fleurs et des parterres à l’anglaise que celui d’un intérieur cosy et raffiné où les Kikuyus la servaient en gants blancs dans des services  et cristallerie précieux, tout droit venus de Londres ou de  Copenhague. Ce sera donc le départ déchirant, l’adieu à l’Afrique, l’adieu à chacun de ses domestiques, à ses squatters et au fidèle Farah, le train qui s’ébranle depuis Mombassa, l’arrivée à Rungstedlung, et son retour, comme elle le souligne elle-même, à la taille enfant.

 

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

La seconde partie est un peu moins exaltante, bien que Karen s’apprête à devenir un écrivain de première grandeur. En entrant en écriture à l’âge de 50 ans, elle se transforme en Isak Dinesen et ouvre une page nouvelle de sa vie derrière un masque. Elle n’est plus la même femme, en effet, mais la baronne qui se bâtit une tour d’ivoire contre la douleur des relations humaines. Avant d’être éditée, elle va devoir subir pas mal d’humiliations et deviendra, à la suite de ces nouveaux échecs, une lionne rugissante. Son premier ouvrage « Les sept contes gothiques », sept merveilles chantournées avec sensualité, vont très vite connaitre un succès fou Outre-Atlantique et lui valoir une cour d’adorateurs. Dans sa propriété de Rungstedlund, elle mène une vie simple au côté de sa mère exigeante et tyrannique et se sent à l’étroit. « Les contes d’hiver » sortent puis « Une ferme africaine » en 1937 qu’elle rédige dans un hôtel, à l’extrême nord du Jutland, afin d’évoquer dans la solitude ce chant du cygne du monde indigène. Le succès de ce nouveau livre, publié en Amérique comme les précédents, et dans les deux langues anglaise et danoise, sera foudroyant et bientôt suivi du même succès en Grande-Bretagne. Puis, sa mère meurt, la guerre se déclare et l’oblige à vivre en autarcie dans sa demeure, transformée en ferme, afin de subvenir aux restrictions. En 1943, une certaine Clara Svendsen se propose de devenir sa traductrice en langue française et sera auprès d’elle une compagne dévouée et soumise à ses innombrables caprices et exigences, comme tous ceux qui l’approcheront sous son masque d'Isak Dinesen.

 

A Rungstedlund, cela devient une foire aux vanités, chacun plus ou moins satisfait de son reflet dans le miroir que la baronne, manipulatrice en diable, leur tend avec malice ou bienveillance. Bientôt se présente un poète Thorkild Bjornvig, de trente ans son cadet, avec lequel elle aura une sorte de liaison spirituelle, instaurant un pacte qui fera de lui sa créature. Il vivra chez elle longtemps, quittant femme et enfant, pour subir, de la part de cette habile magicienne, un envoûtement accompli dans les règles de l’art. De plus en plus malade et dénutrie, elle pèse 31 kilos, Isak Dinesen se rend néanmoins à New-York en 1959, invitée d’honneur de l’Académie des arts et des lettres, où elle parlera pendant plusieurs heures, suscitant un engouement invraisemblable et une standing ovation avec ses récits sur l’Afrique, puis se faisant photographier auprès de Marilyn Monroe et de son mari Arthur Miller. Mais la fin approche. Isak Dinesen, doublée de Karen Blixen,  fait ses adieux à ce qu’elle a aimé, la nature, les oiseaux, les lumières d’automne. Elle a encore rédigé « Les derniers contes » face à ses arbres triplement centenaires et créé sa fondation dans sa demeure de Rungstedlund, reposant désormais dans le parc, où elle s'est si souvent promenée, auprès de son chien Pasop.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern
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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 08:28
La claire fontaine de David Bosc

Mes racines familiales plongent dans le même sol que celles de Gustave Courbet, tout ce qui concerne le maître d’Ornans m’intéresse bien évidemment, donc ce livre ne pouvait qu’attirer ma curiosité et elle fut comblée car, même si le peintre n’apparait pas sous son meilleur jour, l’auteur, quant à lui, révèle un véritable talent d’écrivain.

 

 

 

                                             La claire fontaine

                                        David Bosc (1973 - ….)

 

 

 

Un beau matin de juillet 1873, Courbet quitte sa maison et s’engage, à gauche, dans la rue de la Froidière, là où, lorsque j’étais jeune, j’ai beaucoup festoyé, il chemine jusqu’au vieux pont de Nahin pour franchir sa rivière, la Loue, et gagner la route qui le mènera vers la Suisse en passant par la côte de Mouthiers, La Vrine et Pontarlier. Il quitte la France pour éviter les poursuites judiciaires engagées contre sa personne après la détérioration, pendant la Commune, de la colonne Vendôme. Il s‘installe définitivement à la Tour-de-Peilz, sur les rives du Léman, où il terminera sa vie. C’est cet épisode, le dernier de l’existence du célèbre peintre, que David Bosc met en scène dans cet ouvrage.

 

 

Le maître d’Ornans a quitté la France avec son élève Marcel Ordinaire qui gagnera une petite notoriété avec ce qu’il a appris à ses côtés, Cherubino Pata, l’homme de l’intendance qui assure les relations avec la famille, les amis, les clients, les Morel qui le rejoindront plus tard pour assurer l’intendance de sa maison qu’il ne sait pas gérer. « C’est un enfant, une femme faible plutôt, qu’il faut conduire par la main ; sa force est toute concentrée dans son talent, quant à l’homme, c’est la faiblesse incarnée ». Il continue de peindre, de peindre beaucoup, sa notoriété n’a pas faibli et il n’a pas perdu une once de son talent.

 

 

 

Il n’a perdu que sa hargne révolutionnaire, il se détache des biens de ce monde, se comporte comme un pauvre, se satisfait de son sort et désespère son entourage par son désintéressement. « Les pauvres avaient au moins le tact d’avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privées. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise ». Courbet ne se complait que dans les petits plaisirs d’une vie simple, de ses bains dans le lac Léman, l’eau étant son élément, sa « claire fontaine », des visites de sa famille et de ses amis, des répétitions et concerts avec la chorale de Vevey… mais surtout de l’ivresse que le petit vin blanc du pays, ingurgité en quantité de plus en plus inquiétante, lui procure. « Courbet se plaisait en la compagnie des petits-bourgeois, pour lesquels il était une sorte d’homme-cabaret, un type très fort, très rigolo et simple ! Et célèbre ! »

 

 

Daniel Bosc n’a pas choisi la période la plus exaltante de la vie de l’artiste pour en dresser le portrait.  Pour ma part, j’ai eu une curieuse impression en lisant cet ouvrage : je n’ai pas toujours vu un écrivain observant les faits et gestes, sondant les états d’âme d’un artiste ; j’ai davantage eu le sentiment de voir un peintre observer, derrière son « déci » de fendant, un auteur tentant de trouver les formules les plus adéquates, le style le plus adapté pour le faire vivre dans sa désescalade progressive. L’auteur m’a semblé donner la priorité à l’objet de son livre, soit l’exercice littéraire, au détriment de son sujet, la vie du peintre. Ceci n’est qu’une impression et nullement un reproche car l’auteur a atteint son objectif : le texte est de qualité et le sujet n’en manque pas. Mais je n’oublie pas ce que le peintre avait affiché dans son atelier :

 

«  Ne fais pas ce que je fais.

Ne fais pas ce que les autres font ».

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 08:04
Tristano meurt d'Antonio Tabucchi

Encore Tabucchi diront certains, eh oui ! Antonio Tabucchi fait partie de mes écrivains préférés et chaque fois que je trouve une de ses œuvres dans une vente quelconque, dans une bibliothèque, dans une librairie, chez des amis,… je m’empresse de me la procurer pour vite la lire et vous en faire un commentaire.

 

 

 

                                                Tristano meurt

                               

                      Antonio Tabucchi ( 1943 – 2012)

 

 

 

Dans sa campagne italienne, Tristano se meurt, mais avant de décéder, il convoque son ami écrivain, qui a déjà publié une version de son histoire, pour lui raconter celle qu’il a réellement vécue, celle dont il veut se souvenir, celle qu’il veut qu’il écrive pour la postérité. Il est devenu un héros national quand il a abattu les fascistes qui venaient de liquider le chef de son groupe de résistance. Personne n’a assisté à cette scène macabre, est-il vraiment le héros que tous ont adulé ? A-t-il dissimulé certaines choses ? A-t-il abandonné son chef ? … Ses souvenirs sont flous, se superposent, s’embrouillent, se mêlent à ses rêves, à ses désirs, au délire provoqué par la morphine. Il raconte sa guerre en Grèce, l’Allemand qu’il a tué parce qu’il avait abattu deux innocents, la femme qui l’a caché et qu’il a aimée immédiatement, l’autre femme qu’il a rencontrée dans le maquis qui l’aimait mais qu’il ne pouvait pas aimer, la femme qui lui avait confié un enfant qu’il n’avait pas su protéger.

« Naturellement, cela ne se passa pas ainsi, tu l’auras compris. Mais toi, écris-le comme si c’était vrai, parce que pour Tristan ce fut vraiment vrai, et l’important est ce qu’il imagina durant toute sa vie, au point que c’est devenu un souvenir pour lui ».

Tout se confond dans ce texte dense, compact, sinueux : les souvenirs réels ou apparemment réels, la vérité construite par le héros, les fantasmes qui l’obsèdent, les délires qui le taraudent, les personnages qui se dissimulent derrière leur véritable nom, les divers surnoms dont Tristano les affuble et leurs nombreux pseudonymes de guerre, mais malgré tout le lecteur suivra le fil rouge déroulé par l’auteur  dans ses immenses phrases : la difficile construction de la vérité, la façon dont on écrit l’histoire, la manière dont on fabrique les héros. Ce livre évoque ainsi comment furent racontés les événements qui se déroulèrent à l’écart des grandes batailles, dans les coulisses de la clandestinité,  l’exploitation que certains ont fait de faits d’armes ou de pseudo exploits pour construire des carrières assises sur une gloire trop souvent artificielle, et l’imposture de ceux qui n’ont jamais combattu et qui s’honorent de la gloire de ceux qui ont réellement lutté dans l’anonymat le plus total.

 

 

Tabucchi pointe du doigt le rôle et la responsabilité des écrivains constructeurs de légendes, faiseurs de héros, rédacteurs de l’histoire, inventeurs de la postérité, distributeurs de la gloire et de l’opprobre.

« … les paroles imprimées ont cette fonction, au fond, elles sont elles aussi destinées à la mémoire future comme les statues, mémoire et en même temps oubli, car le premier élément sera toujours englouti par le second… »

Un gros effort de lecture mais un texte magistral ou s’emmêlent l’histoire, la légende, les réflexions de l’auteur, la dénonciation, l’accusation, dans les morceaux épars de ce que fut, de ce qu’aurait pu être, la vie de ce héros. Un règlement de compte à l’intention de ceux qui ont trahi l’idéal des hommes qui se battaient pour la liberté, la seule, la vraie, la Liberté. Un texte qui sonne comme un testament prématuré, un solde pour tout compte d’une vie d’engagement et de combat. On dirait que déjà Tabucchi, une dizaine d’années avant sa mort, voulait vider son sac, conclure. « … pourquoi est-on encore aujourd’hui ? … ça fait tout un mois que c’est aujourd’hui, fais venir le demain qui m’emportera ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 07:39
Cathédrale de Strasbourg - le millénaire
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1015 - 2015

 

La voir apparaître soudain, au détour d’une rue médiévale au charme envoûtant, dans l’ampleur de sa façade démesurée et néanmoins miraculeusement légère, dressée  sur sa place comme un sublime navire avec son unique voile déployée dans le ciel est un choc assez comparable à celui que j’ai éprouvé en apercevant  "la merveille" à Pétra en Jordanie . Et comment en serait-il autrement tant cette cathédrale que Claudel nommait « Le grand ange rose de Strasbourg » est incomparablement belle, joignant en une même ferveur, comme les mains d’un implorant, ce que l’homme, à travers les siècles, a réalisé de plus pur, de plus beau, de plus élevé, de plus admirable, de plus remarquable, de plus émouvant, de plus accompli. Elle rejoint dans la perfection le Mont-Saint-Michel et Chartres et quelques autres merveilles que les hommes, amoureux non de leur égo mais des cieux, ont bâties et sculptées, faisant appel à leur intelligence et à leur cœur, à leur espérance aussi, car c’est bien un message d’espérance et de foi que de tels monuments ont mission de nous communiquer, à travers les âges, à travers le temps.

 

La façade ouest de l’édifice avec son clocher élancé domine les maisons anciennes du centre historique et semble vouloir protéger la ville et surtout lui donner la notion de l’immensurable ou mieux l'assurer du message silencieux de l’infini. Tout y est agencé de façon à ce que la beauté s’y exprime de toutes les façons possibles : à la manière de l’architecte, du bâtisseur, du sculpteur, du verrier, de l’horloger, en sorte que  les métiers y soient impliqués à leur degré ultime d’excellence. Cela fut possible et réalisé par étapes au fil des siècles.

 

Une première église Notre-Dame sera édifiée vraisemblablement en bois dès 510, puis, à la suite d’un incendie, la première cathédrale carolingienne de 826 sera détruite et remplacée par une imposante basilique fondée en 1015 par l’évêque Wernher. L’édifice actuel en conserve la disposition générale du chœur  mais la partie occidentale, le narthex, est l’œuvre d’Erwin de Steinbach. Ainsi n’a-t-elle cessé de s’accomplir, de s’enrichir dans le plus pur  style gothique, en adoptant le principe constructif français, mais en conservant un caractère germanique, unissant les peuples dans un dessein  commun, sublime et exaltant. En ce lieu unique, les anges sont très présents, des anges souriants et doux, confiants comme si ces gracieuses figures préfiguraient  un au-delà à l’abri des conflits et des douleurs si communes aux hommes. C’est, par conséquent, une vision céleste que nous sommes  invités à  contempler, c’est dans l’intimité de cette beauté quasi surnaturelle que les Strasbourgeois sont priés de vivre, ainsi que  tous ceux qui ont le privilège  et l’honneur de venir un moment y déposer leur fardeau quotidien. Qu’importe que nous soyons croyants ou non croyants ; des hommes, comme  nous, ont simplement ouvert une page à lire, immémoriale et transcendante, afin que nous guérissions de nos plaies et que nos doutes ne soient plus une entrave à notre joie de vivre. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour prendre connaissance d'un autre article consacré aux cathédrales, cliquer sur son titre:

 

La cathédrale dans l'imaginaire des hommes

 

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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 09:34
Nue de Jean-Philippe Toussaint

Je regrette vivement de vous présenter un opus de la tétralogie de Marie écrite par Jean Philippe Toussaint en choisissant le dernier, j’ai lu le premier il y a beaucoup trop longtemps pour vous en parler valablement et je n’ai pas encore lu les deux autres. Je compte bien vous les présenter un jour, toujours dans le désordre, ils peuvent-être lus indépendamment les uns des autres.

 

 

 

                                                         Nue

                                    Jean Philippe Toussaint (1957 - ….)

 

J’avais laissé le narrateur et Marie à Tokyo pour une séparation complexe, peu conventionnelle, qui semblait inéluctable entre deux personnages que le texte montrait très différents, lui anonyme, transparent, impersonnel qui ne semble vivre que dans l’ombre de Marie, que pour Marie, fasciné, subjugué, éclaboussé par cette femme qu’il dépeint comme exceptionnelles, rare, unique : « Marie, femme d’affaires, Marie, chef d’entreprise, qui signait des contrats et faisait des transactions immobilières à Paris et en Chine, qui connaissait le cours du dollar au quotidien et suivait l’évolution des places boursières, Marie, créatrice de mode, qui travaillait avec des dizaines d’assistants et collaborateurs dans le monde entier, Marie, femme de son temps, active, débordée et urbaine… ». Et Marie, la femme fragile, aérienne, dont  «l’ innocente lubie de se promener à poil à la moindre occasion, … était comme sa signature, ou son chiffre secret… »

 

Avec ce texte Jean Philippe Toussaint boucle la tétralogie de Marie qu’il avait inaugurée avec  « Faire l’amour », où le héros anonyme se séparait, à Tokyo, de la jeune femme, ou c’est plutôt elle qui se séparait de lui. Dans « Nue », le narrateur raconte, avec toute l’élégance et la finesse qui sont les siennes, qu’il a retrouvé Marie et comment il voudrait la reconquérir tout en douceur, très progressivement, bribe par bribe, morceau par morceau, objet par objet, afin de se réinstaller dans sa vie. Il se souvient aussi comment, de manière fortuite, il avait assisté quelques années au préalable, sans s’en douter, à la rencontre de Marie et de son nouvel amour. C’est seulement au moment de reconquérir Marie qu’il comprend comment il l’a perdue.

 

Comme tout livre de Toussaint, du moins ceux que je connais, ce texte est un bijou de littérature, une caresse verbale écrite pour attendrir Marie et la convaincre de partager à nouveau la vie du narrateur que nous ne connaitrons jamais, être impersonnel, transparent, sans relief ni caractère, vivant d’on ne sait quoi, seulement un amoureux subjugué. Mais, avec sa plume de velours, l’auteur sait aussi égratigner ce monde factice et puéril qui gravite autour de Marie, ce monde qui ne sait pas aimer cette fille et l’apprécier à sa juste valeur, ce monde qui a perdu le sens des valeurs réelles et de l’amour pur pour se complaire dans les apparences.

 

Jean Philippe Toussaint a la capacité de transformer l’écrit abstrait en images tangibles, vivantes, à entraîner le lecteur au cœur de son récit, dans des lieux qu’il décrit avec minutie ; on peut suivre ses personnages pas à pas dans l’univers de son héros de Paris à Tokyo en passant par l’Ile d’Elbe, et  dans son récit qui avance au rythme de ses descriptions minutieuses, précises et très détaillées. On peut ainsi suivre l’amoureux transi et sa belle comme on suit les personnages de Modiano dans les rues de Paris. Toussaint le confesse lui-même son monde est visuel : « Je l’ai su par l’image de façon subliminale, comme si l’invisible était entré dans ma vision, et l’éternité dans le temps. Je me rendis compte alors que tout ce que je vivais d’important dans ma vie était toujours transformé en images dans mon esprit…. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 08:01
Le cuisinier de Talleyrand de J.Chistophe Duchon-Doris

Lire un polar qui met en scène le grand Antonin Carême ne peut que mettre l’eau à la bouche et, même, si le roman policier laisse un peu le lecteur sur sa faim, la partie gastronomique ravira même les moins gourmands.

 

 

                                              Le cuisinier de Talleyrand

                         Jean Christophe Duchon-Doris (1960 - ….)

 

 

En passant par Valençay, sur le parcours de mes vacances, je me suis un jour arrêté pour visiter le château du célèbre Prince de Bénévent, Charles-Maurice de Talleyrand, et j’ai acheté ce livre de Duchon-Doris rien que pour goûter, par l’imagination, la cuisine d’un des pères de la gastronomie française : Antonin Carême. J’ai dégusté ce livre qui évoque bien évidemment les belles recettes, l’immense talent et la géniale créativité du grand maître queux mais aussi une enquête policière devant élucider un crime odieux perpétré dans le foisonnement d’intrigues entourant les négociations du traité de Vienne qui essayait de dessiner la  nouvelle l’Europe après la déroute napoléonienne.

 

Un beau matin d’automne 1814, un rôtisseur de la batterie d’Antonin Carême est sauvagement assassiné alors qu’il se rend à Schönbrunn pour une raison inconnue de tous, ou presque, les circonstances du crime semblent accabler le célèbre cuisinier ; l’inspecteur Vladeski de la police de l’empereur d’Autriche est chargé de retrouver le meurtrier et de dénouer l’intrigue qui se dissimule derrière ce crime. Il se lie progressivement d’amitié avec le maître queux, séduit, comme beaucoup d’autres, par son immense  talent culinaire.

 

Ce roman policier n’est hélas pas aussi goûteux que la cuisine proposée par celui qui a donné son titre au livre ; le texte est beaucoup trop délayé, des descriptions multiples, parfois sans rapport avec l’intrigue, encombrent le déroulement de l’enquête, rompent le rythme du récit et la narration de diverses péripéties émaillant le Congrès ne restent pas seulement des éléments contextuels mais font aussi partie du récit comme si l’auteur voulait écrire un essai sur cette période clé de l’histoire de l’Europe. Par ailleurs, à chaque changement chapitre, Duchon-Doris prend le temps de camper le décor, coupant ainsi trop souvent le rythme de l’enquête, ces éléments contextuels sont certes indispensables au roman mais ils sont trop souvent  hors sujet. Les fêtes et les bals inondent le texte, les descriptions des réceptions, des toilettes et de multiples autres choses finissent par lasser le lecteur qui accepterait volontiers quelques coupures aérant ce narratif touffu.

 

Dommage car ce roman reste un bon polar historique qui ravira sans doute les disciples de Clio. Ceux-ci pourront, à sa lecture, réviser l’histoire de notre continent et découvrir les fondations de l’Europe du XIXe siècle et même d’une partie du XXe avant que les deux guerres modifient une nouvelle fois la géographie européenne. A trop vouloir en dire, l’auteur a noyé nombre de lecteurs, comme moi, qui ont navigué entre l’intrigue policière, le roman historique, la description de la Vienne impériale et les apartés gourmands avec le grand maître queux.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

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