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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 11:27

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Un projet longtemps ajourné, comme le sera plus tard un voyage à Venise, va poursuivre l’adolescent qui, après les eaux claires de son enfance, aspire à celles violentes et sauvages des océans. La mer est un élément que l’on peut qualifier d’inhumain dans la mesure où il ne sert pas directement l’homme. « Le goût de la mer  - écrit Swinburne,  le baiser des flots sont amers ». C’est probablement une perversion de la nature qui a salé les océans remarque Gaston Bachelard, car le sel entrave une rêverie de la douceur. Nous sommes loin des eaux maternelles comparées par le poète à un lait intarissable. Affronter la mer est une lutte en soi. Les héros des romans de mer reviennent toujours de loin, ce sont des êtres sans rivages plongés dans l’inconnu d’un au-delà sans frontières. L’eau violente est un schème de vitalité et de courage et commander aux flots tient, soit de la volonté du génie qui ne veut se mesurer qu’à l’extrême, soit de la volonté de l’enfant qui ne vit pas encore dans la dépendance de la raison et se plaît à envisager l’impossible. Chez Proust, l’enfant et le génie ne cesseront de cohabiter, l’écrivain étant de ceux qui refont sans cesse leur enfance, car elle est le temps privilégié des découvertes et des émerveillements et que le poète, qui ne sait plus s’émerveiller, ne sait plus écrire. Certes Proust n’est pas un sportif, il n’ambitionne pas de traverser l’Atlantique, pas même la Manche, ni de s’engager dans un voyage autre que celui au long cours de sa vie intérieure – on sait que le moindre changement d’habitude le laissait désemparé – mais la mer n’en est pas moins une séductrice. Son spectacle suscitera en lui des émotions puissantes et sa contemplation, durant les séjours  prolongés qu’il fera régulièrement dans ce Balbec qui englobe, tout à la fois, Trouville, Cabourg et l’ensemble des stations de la Côte Fleurie, ne manquera pas d’amplifier son propos, de donner à sa prose le goût relevé du sel et de l’embrun.

 

 

« La mer est pleine de griffes » écrivait Victor Hugo dans « Les travailleurs de la mer » ; c’est pour cette raison que, tel un fabuleux animal, elle se prête à symboliser ce qui a trait à la furie et à la rage. On dit d’elle qu’elle gronde et rugit, aussi les métaphores de la mer furieuse sont-elles plus nombreuses que celles de la mer placide. Proust, devenu un jeune adulte, éprouvait sans doute le besoin de la présence d’un élément fort, d’un environnement moins bucolique, moins champêtre que l’univers de prairies et de vallons qui avait prévalu durant ses jeunes années. Sa tante Elisabeth étant morte et son père ne s’étant jamais décidé à acquérir une maison dans son bourg natal, il n’avait plus l’occasion de revenir à Illiers que l’on jugeait par ailleurs, à cause des pollens qui se dégageaient des nombreuses essences d’arbres, déconseillé pour son asthme. Le Combray de son enfance s’était à jamais cristallisé dans sa mémoire avec ses rivières, ses nymphéas, ses saules, ses châteaux, ses aubépines et ses deux côtés, comme deux pays rivaux qui se contemplent de loin, de part et d’autre du barrage des eaux, et où, dans l’un des deux vivait, à jamais captive de son destin, la tendre figure de Geneviève de Brabant. Marcher contre le vent et non loin de la mer est une image d’action valorisante qui a souvent été utilisée en littérature, illustrant un combat sans défaite. C’est la devise du marcheur intrépide que rien ne décourage et qui se courbe en avant pour offrir plus de résistance aux brusques rafales. « Dynamiquement le marcheur dans le vent est l’inverse du roseau », souligne Gaston Bachelard. Nul doute que le promeneur drapé dans la tempête n’arbore un profil victorieux : la victoire du lutteur contre les éléments. Nietzsche, auquel n’échappaient pas ces analogies, disait que le rythme énergique de Zarathoustra était dû à sa vie en plein vent sur les sommets.

 

 

Proust est à ce moment de la sienne (il a passé le cap des vingt ans) où il lui faut s’affirmer, non seulement vis-à-vis de sa famille, mais plus particulièrement de son frère, de deux ans son cadet, qui mène sa vie d’étudiant au pas de charge et à vingt et un ans prépare son internat. Aussi l’aîné fait-il pâle figure, n’ayant à proposer que des aspirations. Il a bien suivi des cours à la faculté et à la Sorbonne, obtenu une licence de droit et une licence ès lettres, il est entré à Sciences Po mais en est sorti sans diplôme et n’a malheureusement aucun projet capable de rassurer un père au sommet de sa carrière, professeur à la faculté de médecine, inspecteur général des services sanitaires, médecin honoraire de l’Hôtel-Dieu, membre de l’Académie de médecine et Commandeur de la Légion d’honneur. Ce ne sont pas les quelques articles qu’il publie dans la mince revue Le Mensuel et, par la suite, Le Banquet, dont la plupart ont le tour ampoulé d’une demi-parodie et où, pour les besoins de ses lecteurs, il se transforme en chroniqueur mondain, échotier, polémiste, qui sont en mesure de rassurer  les siens sur ses chances d’avenir. La mer aura-t-elle le pouvoir de fouetter cette indolence, de renouveler son inspiration et de le mettre en présence du thème puissant auquel il aspire ? Malheureusement la tempête ne sera pas au rendez-vous, remplacée par l’apparition d’un groupe de jeunes filles dans les tons d’aquarelle d’une calme matinée estivale. L’une d’elle sera l’incomparable Albertine, dont les amours avec le narrateur vont occuper plusieurs volumes de l’œuvre. Une telle passion, traversée de bourrasques, meurtrie de jalousie, qui s’achèvera dans la mort, ne pouvait prendre naissance qu’en ce lieu, au bord d’une plage que la marée basse transforme « en un vaste cirque éblouissant », là où la mer ourle indéfiniment ses vagues, comme si la jeune fille naissait, telle Vénus de l’océan, et tenait de cette parenté marine sa fausse douceur et son indomptable sauvagerie.

 

« L’être qui sort de l’eau est un reflet qui, peu à peu, se matérialise ; il est une image avant d’être un être, un désir avant d’être une image » - écrit Gaston Bachelard. Dans le monde imaginaire, les êtres nus sortent toujours d’un océan. C’est la déesse des eaux, ce sont les innombrables naïades et nymphes qui encombrent une littérature souvent factice. Il semble que ce qui se reflète dans l’eau porte une empreinte féminine. Le cygne n’est-il pas, par excellence, l’ersatz de la femme nue qui s’identifie au désir, et le chant du cygne l’ode de la mort amoureuse ? « Or il n’y a qu’un seul désir, souligne encore Gaston Bachelard, qui chante en mourant et qui meure en chantant, c’est le désir sexuel ». Le cygne allie donc le mythe tragique de la femme inaccessible et du désir à son point culminant. Cela n’a pas échappé à Proust qui a féminisé la mer au point de prêter à ses jeunes filles en fleurs, aperçues la première fois au bout de la digue de Balbec, comme un vol de mouettes, « un flottement harmonieux », une beauté « fluide, collective et mobile ».

 

Alors que la Vivonne et les étangs de Combray avaient symbolisé le monde réfléchi par les eaux comme la vie peut l'être par l'imaginaire, eaux réflectantes qui transposent et transfigurent, frontières idéales qui délimitent mais peuvent, à l'occasion, absorber les lieux de mémoire, la mer, dont on va entendre le ressac tout au long de "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" et des tomes suivants jusqu'au "Temps retrouvé", exprime ce qui, en chacun de nous, ne cesse de recommencer, de continûment naître et mourir, diversité des moi qui se succèdent, nous décomposent et nous recomposent. La pluralité de l'homme est confondante, d'autant plus aux heures de sa vie d'adulte, lorsqu'il est confronté à ses amours, à ses oeuvres, à ses deuils.


Mieux que le spectacle d'une tempête, c'est davantage la mer au quotidien qui ensorcelle l'écrivain, ses lumières, ses humeurs, ses frémissements qui s'accordent avec les sentiments d'amour qu'Albertine fait bientôt naître en lui et l'émotion que produisent invariablement les peintures marines d'Elstir. Celui-ci goûtait à ce point la profondeur de l'élément, qu'il rapportait sur ses toiles son imperceptible reflux et ses métamorphoses, lorsqu'il arrivait, certains jours de chaleur, que la mer atteigne un état presque gazeux. A la recherche du temps perdu s'ajoute inlassablement la quête des  moi égarés, l'aspiration à une impossible unité. L'homme, victime des intermittences du coeur, parvient difficilement à s'accorder avec lui-même. Aux vicissitudes infligées par le temps s'ajoute la discontinuité que lui font subir les oscillations de sa sensibilité, si bien que la conclusion, à laquelle l'écrivain aboutit, est que notre être se disperse et se désagrège sans cesse et qu'il ne parvient à refaire son unité que dans l'oeuvre d'art, seule en mesure de reconstituer les innombrables morceaux du puzzle où la réalité s'est plu à le disperser. En cela, Proust est assez proche de la formule émise par Rimbaud : "Je est un autre". La mer qu'il contemple des Frémonts et de l'hôtel des Roches Noires à Trouville, puis celle qu'il contemplera au Grand Hôtel de Cabourg quelques années plus tard, lui parait d'autant plus surprenante que son apparente unité est un leurre :

" Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans l'impatience de savoir qu'elle était la Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage, comme une Néréïde. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus qu'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même." - écrit-il dans "Les jeunes filles en fleurs".

 

 

La mer est ainsi tout à la fois l’être de fuite qui le captive et la conscience insaisissable qui le désespère. Qui suis-je ? se demande-t-il encore à travers les centaines de pages de La Recherche. Elstir, que le narrateur va visiter dans son atelier de Balbec, est – comme la plupart de ses personnages – un amalgame de plusieurs peintres qu’il eût l’occasion de rencontrer et dont il connaissait les œuvres. Monet, bien sûr, dont il admirait les toiles dans les salons qu’il fréquentait et auquel il fut présenté par Madeleine Lemaire lors d’un séjour qu’il fît chez elle à Dieppe avec Reynaldo Hahn ; Whistler, probablement ; mais sur le plan strictement humain, Elstir ressemble davantage à Paul César Helleu qu’il croisa souvent sur la côte normande et dont il fut l’intime.

 

Le peintre Elstir avec le musicien Vinteuil et l’écrivain Bergotte composent ainsi le trio artistique de La Recherche. Le narrateur les a connus plus ou moins intimement, mais la contemplation de leurs œuvres lui ont permis de toucher à leur humanité profonde et de voir comment, avec des ressemblances voulues et des différences apparentes, ils se sont inscrits dans une continuité tout en cultivant leur style et en nous ouvrant aux vérités éternelles. Et puis ces artistes donnent à l’auteur l’occasion de parler de l’art, de leur attribuer des propos qui sont les siens, dans sa façon d’envisager la création artistique, de la pratiquer et d’alimenter, avec le constant souci de substituer à la vie courante cette autre vie qui est la révélation de la « vraie vie ». La démarche de certains peintres vers l’abstraction prouve que cette idée ne resta pas sans écho. En quelque sorte construire, à partir de morceaux séparés et d’ajouts, un flux incessant qui ouvre sur l’infini, ainsi que l’avaient pressenti des Beethoven, Wagner, Dostoïevski, Vermeer, Baudelaire. Il fallait faire en sorte de briser le cercle tragique de l’enfermement dans le temps, dont des écrivains comme Flaubert et Balzac ne surent se délivrer. Aussi Proust voyait-il dans l’expérience des impressionnistes une tentative similaire à la sienne, qui leur faisait rompre l’unité de lieu là où il brisait l’unité de temps, comme s’ils répondaient tous à l’appel fameux de Victor Hugo : « L’art, c’est la pensée humaine qui va brisant toute chaîne ». Ainsi fait-il d’Elstir un curieux Socrate, sensé lui apprendre à se connaître lui-même, à se délivrer des limites du réel, à différencier le « ce que nous savons » du «ce que nous sentons» et à dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision. Par sa bouche sont proférées quelques-unes des vérités qui tiennent le plus au cœur de l’écrivain, véritable profession de foi qui donne à Elstir une épaisseur incontestable dans l’ensemble du roman.

 

Ce que nous apprend le peintre où, plutôt, ce que nous apprend Proust par la voix d’Elstir est que l’art met en lumière certaines lois et que chaque artiste est tenu à recommencer sans fin et, pour son compte, un effort individuel afin de séparer le vrai réel du faux vrai. L’une des métaphores, qu’il se plaisait à utiliser pour que ce qui n’était que faussement réel devienne réellement vrai, était justement celle qui, comparant la terre à la mer dans ces marines, supprimait entre elles toute démarcation et c’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile, qui y introduisait « une multiforme et puissante unité », si bien que l’on voyait soudain surgir, comme une flottille, les églises de Criquebec dans un poudroiement de soleil et la ceinture d’un arc-en-ciel comme un tableau irréel et mystique. Ne faut-il pas que l’artiste se fasse sans cesse « passeur de muraille » ou mieux créateur d’un nouveau monde pour que le mot mort n’ait plus de sens pour lui ?

 

L’essentiel  pour un artiste n’est pas de se contenter d’un acquis mais de tendre toujours vers autre chose, d’où la révolution que ces créateurs ont eu le mérite d’opérer en nous démontrant de la façon la plus juste et la plus sensible que les révélations de l’intuition peuvent avoir plus d’importance que les conquêtes de l’intelligence.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Extraits de mon essai « Proust et le miroir des eaux »

 

Pour consulter l'article consacré à la présentation de mon ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Et pour prendre connaissance d'autres chapitres de mon ouvrage, cliquer sur leurs titres:   

 

 

Marcel Proust et l'Eau-mère

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

 

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Proust et les eaux marines
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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 09:25

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Je vous propose aujourd’hui  un roman policier qui pourra peut-être surprendre les plus sensibles mais comme j’ai beaucoup lu Frédéric Dard dans ma jeunesse, je n’ai pas pu résister devant ce polar proposé par un ami belge (ami de la Toile seulement, pour le moment du moins) qui m’a évoqué de vieux et bons souvenirs et  m’a bien fait rire.


 

                                            Un privé à bas bilan

                                         Eric Dejaeger (1958 - ….)

 

 

A peine avais-je lu une trentaine de lignes de ce livre que j’avais l’impression d’avoir descendu un bon nombre d’étages de ma déjà longue existence et de me retrouver à l’âge où on lit des polars en cachette. Il me semblait que je dévorais un texte enfant bâtard d’un vieux San Antonio ou d’une œuvre d’un hôte de la fameuse collection « Fleuve noir » : Mc Bain, Chase ou un autre, je ne sais…  En effet, Eric Dejaeger, le polyvalent des lettres belges, auteur aux talents multiples, éditeur d’une revue littéraire, blogueur, a commis un polar inspiré par des auteurs qui ne venaient  pas des pays nordiques et qui n’avaient pas encore pris l’habitude d’écrire des pavés formatés et parfois indigestes. Un polar comme ceux que je dévorais à la fin de mon adolescence avant que le genre ne me sature et que les nouveaux auteurs me détournent définitivement de ces lectures. Ce polar, c’est aussi une parodie qui met en scène un détective de fortune ou d’infortune, marginal, anarchiste sur les bords, il refuse toutes le contraintes administratives ou autres, mais il a quelques principes malgré tout : on ne s’attaque pas aux faibles, on ne gâche pas, et si on baise n’importe comment, n’importe où, on ne baise qu’avec des gens consentants. « Nous vivons dans une société dégueulasse où il y a plus que le fric qui compte. Le fric qui donne le pouvoir… J’ai toujours détesté le fric et le pouvoir ».

 


Frédo, un vieux jeune presque trentenaire, toujours à la charge de ses parents, traîne ses savates de bistro en bistro en évitant de s’engager dans un quelconque boulot. Mais un jour, dame chance lui fait un clin d’œil en forme de gain substantiel à la loterie et, la pression de son père aidant, il décide enfin de  prendre son indépendance en gagnant sa vie sans taper ses parents. Il part pour Bruxelles où il installe, avec quelques bouts de ficelle, quelques matériels de  récupération, beaucoup de débrouillardise et peu de scrupules, une agence de détective privé qui trouve rapidement ces deux premiers clients : l’éternelle bourgeoise trompée et l’inévitable papa inquiet de ne plus voir sa fille adorée. Frédo engage l’enquête avec tout le sérieux dont il est capable et l’appui d’une nymphomane fortunée et du petit ami de la belle disparue. Et l’aventure commence, pleine de rebondissements et de suspense…

 


A travers cette enquête, Eric dénonce les truismes et lieux communs qu’on rencontre dans tous les romans policiers actuels tout en se moquant des auteurs qui usent et abusent d’anglicismes pour masquer leurs lacunes en français. Il nous démontre aussi qu’avec des personnages banals, communs, pas franchement séducteurs, mal équipés, peu versés dans les technologies sophistiquées, ne disposant que d’une puissance de feu très limitée, on peut construire une intrigue haletante qui tient le lecteur en haleine jusqu’à un dénouement peu évident, qui vous prend de cours. « Couilles du diable », il est encore possible d’écrire de bons romans policiers sans sombrer dans les chausse-trappes d’un conformisme trop convenu.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 10:41

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Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée 
Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous.

Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau 
Elle ne parle que d'été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie, 
Elle allume aux lèvres le sourire. 

Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles, 
L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ? 
Elle dit "La peine sera de courte durée"
Elle dit "La belle saison est proche."

Ne l'entendez-vous pas ?

 

Ces quelques strophes de Robert Desnos dans " Contrées ", que nous apprenions à l'école lorsque nous étions enfants, m'inspirent une réflexion personnelle, que je vous livre dans l'espoir et l'attente des vôtres, car tout poème est là comme une chambre d'écho, afin de répercuter l'émotion de coeur à coeur, de sensibilité à sensibilité, mots que la voix humaine susurre ou murmure, crie ou psalmodie, chante ou prononce.  

 

Oui, j'entends, je perçois, j'écoute, tant la voix est multiple. Elle est la mienne, celle qui me donne à exprimer mes sentiments et mes pensées : elle est la tienne, époux, ami (e), partenaire, compagnon, inconnu qui, en échange, me renseigne sur tes souhaits et tes motivations, établit la relation et le dialogue.


Pour certains, ce seront aussi " les voix chères qui se sont tues", celles de l'amant, du confident, du père, de la grand-mère que l'on n'entendra plus que dans le silence de la mémoire. La voix peut être le chant, elle peut être le cri : cri de révolte, de peine, d'espoir, de joie, d'agonie, de naissance et de re-naissance ; voix d'apaisement, de pardon qui, tour à tour, accompagnent, distinguent, perdent ou rachètent ; voix qui profèrent l'ordre, l'avertissement, la condamnation, la réhabilitation ; voix d'ici et d'ailleurs, voix proches et étrangères, voix perçues, reçues, craintes, espérées.


Mais également voix du vent, de l'océan et des forêts, voix des cascades et des fleuves, voix du tonnerre et des tempêtes, voix de l'univers et des astres que des scientifiques parviennent à surprendre. " Est-il possible, dans le souvenir, de restituer non pas simplement le timbre des voix, mais encore la résonance de toutes les chambres de la maison sonore ? - interroge Gaston Bachelard. Certes, il nous faut souligner que, grâce aux moyens techniques d'aujourd'hui, les voix d'hier nous sont encore présentes. Voix d'hommes aux prises avec le temps, voix remontées du silence, voix ré-entendues et ré-écoutées, voix revenues d'un passé faussement défunt, voix douce du violon et de la harpe, voix tonnante des orgues et des trombones, voix angéliques des enfants, voix célestes des divas, voix du peuple qui fonde l'opinion, voix publique qui exprime le sentiment général. Et n'omettons pas la voix du silence où se réfugie le grand écho de l'indicible et la voix intérieure qui ne parle qu'à soi-même. En somme les voix sont diverses et plurielles, car si l'homme a sa voix, la nature a la sienne, les événements ont les leurs. Et ces voix, qui s'unissent et se confondent, sont  ensemble notre vie propre et notre vie commune.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 09:12

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Ce livre est le premier opus d’une nouvelle maison, Fragrances Editions, créée par le Groupe des Editions de l’Eveil, elle est destinée à la publication de livres d’énigme reliés chacun à des flaveurs particulières. Ce premier essai est plutôt convaincant, cela peut-être une découverte intéressante pour ceux qui aiment les œuvres d’Umberto Eco ou de Dan Brown.


 

Le verrou

Laetitia Kermel


 

Elle était jeune, elle était belle, elle était riche, un peu libertine, « à vingt cinq ans, elle avait déjà tout ce qu’on peut espérer de la vie » mais il y avait quelque chose qui clochait, « elle n’aimait rien tant que la solitude et la pluie, elle qui était toujours si entourée, et sous le plus ensoleillé des ciels ». Elle avait fait de sa passion, le tatouage, un métier, un art qui lui valait une réputation flatteuse. Mais elle restait en suspens entre mélancolie et euphorie, elle avait parfois l’impression d’être affectée de schizophrénie, elle ressentait toujours l’absence de sa famille, anéantie dans une catastrophe aérienne, malgré la bienveillance et l’amour complice de sa grand-mère qui l’avait recueillie et partageait toujours sa vie dans une grande maison des environs d’Aix-en-Provence.

 

Un jour, une rencontre avec un homme encore séduisant transforme radicalement cette vie hésitant entre solitude et frénésie, en l’entrainant dans une folle cavale parsemée de cadavres de plus en plus horribles. L’inconnu lui demande de lui tatouer le dos, un dos qui a été sévèrement marqué par le fouet, la jeune fille voit dans les stigmates de la flagellation des lignes qui lui rappellent une œuvre de d’Honoré Fragonard dont elle possède une gravure, « Le verrou ». Elle décide alors d’orner à jamais le dos de cet homme d’une copie de cette œuvre mais ce projet n’aboutira jamais, sa maison est incendiée et sa grand-mère se consume dans le brasier. Elle comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un accident mais d’un meurtre lié vraisemblablement à la gravure qu’elle voulait tatouer. Elle fuit alors vers Paris mais les cadavres jonchent son parcours et ses poursuivants la cernent de plus en plus près. Elle comprend, avec l’aide de son ami Berlinois, qu’elle a rencontré dans une boîte branchée de la capitale allemande, que la solution de cette aventure se trouve sur le tableau lui-même et l’histoire de ce tableau.

 

Avec cet opus, Laetitia Kermel livre un polar historique haletant, l’intrigue qui implique aussi bien Louis XV et la du Barry que Fragonard et Choiseul et que les milieux libertins de l’époque, est tout à fait crédible. La culture générale de l’auteure est assez complète pour retenir les lecteurs férus d’histoire et de peinture, mais aussi ceux qui se délectent dans le dénouement des conjurations les plus inextricables. J’ajouterai que ce livre montre bien que l’histoire se construit aussi avec des personnages qui n’en avaient parfois pas plus l’ambition que la vocation et qu’elle peut s’écrire de différentes façons.

Un bon moment de lecture sur la plage ou à l’ombre d’un arbre bien feuillu pour meubler quelques heures de vacances tout en étoffant sa culture générale.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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27 octobre 2014 1 27 /10 /octobre /2014 09:24

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Vous l’avez sans doute déjà remarqué, Italo Calvino fait partie de mes auteurs favoris, je n’hésite donc pas à vous proposer cette chronique d’une nouvelle lecture d’une œuvre de cet écrivain. Un texte plein de sagesse et d’intelligence qui devrait nous faire réfléchir.
 

 

                                   Le vicomte pourfendu

                               Italo Calvino (1923 – 1985)

 

 

En guerroyant en Bohême aux côtés de l’empereur contre les Turcs, le vicomte de Terralba est victime d’une cruelle blessure qui le laisse coupé en deux parties à peu près égales : une partie maintenue en vie rentre sur ses terres en Italie, l’autre est laissée sur le champ de bataille, du moins le croit-on. La moitié de corps qui a regagné le château s’avère violente, cruelle et cynique comme si elle ne comportait que la méchanceté du personnage, alors que la partie bonne et dévouée est restée, avec la dépouille de l’autre moitié du vicomte, sur le champ de bataille. Car il est bien entendu que l’homme, selon Calvino, ne peut se composer que d’une partie de mal et une autre de bien. La moitié revenue au château profère :

« Si jamais tu deviens la moitié de toi-même… tu comprendras des choses qui dépassent l’intelligence courante des cerveaux entiers. Tu auras perdu la moitié de toi et du monde, mais ton autre moitié sera mille fois plus profonde et plus précieuse. Et toi aussi, tu voudras que tout soit pourfendu et déchiqueté à ton image parce que la beauté, la sagesse et la justice n’existent que quand tout est mis en pièce ».

 Alors que celle restée en dépouille pense que : «maintenant je sens une fraternité qu’avant, lorsque j’étais entier, je ne connaissais pas. Une fraternité qui me lie à toutes les mutilations, toutes les carences du monde. Si tu viens avec moi…, tu apprendras à souffrir des maux de tous et à soigner les tiens en soignant les leurs ». Mais séparés, le bien et le mal ne parviennent pas à  instaurer la paix et la justice.

 


Dans ce petit opuscule, Calvino nous propose un conte philosophique fantastique, burlesque, drôle, inventif, par lequel il tente de nous convaincre que le bien et le mal sont indissociables et que chacun a besoin de ces deux composantes pour être complet et vivre en harmonie au sein d’une société organisée. Car, si le bien et le mal s’opposent, la lutte sera sans fin, le bien devant recourir au mal pour vaincre son ennemi et imposer sa loi. Ce propos montre les limites de l’humanité devant les excès commis par ceux qui recourent systématiquement au mal pour imposer leur loi, car faire le bien, c’est déjà souvent faire le mal en éliminant ceux qui ont recours à la violence, à la cruauté, au vice, à la fourberie, … Avec ce texte écrit peu après la deuxième guerre mondiale, Italo Calvino semble nous inviter à veiller aux jugements que nous pourrions porter après les incroyables exactions commises au cours de ce conflit et peut-être même poser la question si difficile à formuler : fallait-il larguer la bombe finale pour vaincre le mal ? Et même aller plus loin encore : avons-nous vaincu le mal en lançant cette bombe ? Et finalement la violence peut-elle justifier le recours à la violence ?

 


Juste quelques lignes burlesques pour rire et amuser mais aussi formuler des questions douloureuses auxquelles il est tellement difficile d’apporter des réponses. Sachons mesure garder et considérer les limites des possibilités humaines. L’homme ne peut pas tout, il doit aussi apprendre à accepter.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 10:47

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Saint-Pétersbourg janvier 1914 - Antibes mars 1955

 

 

A l'occasion du centenaire de la naissance du peintre, le musée du Havre, connu sous le nom de Muma, a organisé la première exposition consacrée au paysage dans l'oeuvre de cette grande figure de l'art du XXe siècle. Réunissant cent trente oeuvres provenant, pour l'essentiel, de collections privées, cette dernière nous conduit sur les pas d'un artiste épris de lumière et d'espace où chacun des sites est transcendé par la lumière du nord ou du sud. Entre figuration et abstraction, l'oeuvre de Stael s'impose par sa quête d'absolu, son immense liberté et sa poésie.

 

 

Voici un créateur qui, en dix années étonnement fécondes, aura posé le problème de la peinture aux lendemains de la guerre de 39/45. Son succès, l'évolution rapide de son art, sa mort prématurée ( il se suicide à 41 ans en se jetant du haut d'une terrasse ) semblent illustrer le conflit qui divise alors les tenants de l'abstraction et ceux de la figuration. Ce débat, qui pouvait paraître factice et superficiel, était le fruit des influences contradictoires exercées par les maîtres de l'art moderne présents en France : Picasso, Kandinsky, Braque, Bonnard et Matisse. Stael choisira de peindre selon son inspiration et surtout sans se référer à aucune école, usant, selon les circonstances, d'un oeil exercé à voir plus loin que les apparences, sans toutefois les neutraliser. 

 

 

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Les harmonies tendres et chaudes qu'il utilise sont souvent éclairées d'une lueur délicate et donnent à ses toiles une incomparable poésie, alors que le coloriste, qu'il reste indéniablement et qui allie les tonalités comme personne, se plaît à faire rayonner la lumière et que le couteau remplace parfois le pinceau pour ajouter un peu de matière à l'immatériel. Artiste influent, en quelques années, ce météorite a tout dit en un parcours remarquable et tragique où  la beauté et la liberté sont les maîtres mots. Plus de mille toiles en témoignent, expression d'une passion et d'une inquiétude permanente, d'où le lyrisme n'est jamais exclu. " Toute ma vie, j'ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m'aider à vivre " - écrira-t-il.  Sa vie trop courte aura été une trajectoire pour dépasser le réel et passer de la composition à la constellation. Ami du poète René Char, le peintre partageait avec l'auteur la même vision transcendante des choses qui veut que l'esprit excède la forme, si bien que Char a précisé dans l'un de ses textes : "Stael et moi, nous ne sommes pas, hélas, des yetis ! mais nous nous approchons quelquefois, plus près qu'il est permis, des vivants et des étoiles."

 

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 07:47

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Noir, noir, glauque, sordide, violent d’une violence à l’état pur, originelle, comme je n’en ai rencontré que dans des romans australiens, un texte morbide, fataliste, sans  aucun espoir, pour raconter le chemin de croix de deux exclus de la société qui essaient chacun de fuir leur vie d’avant. Wild, médecin morphinomane rayé des cadres de la profession, est recherché par la police, tout comme Lee évadé de la prison où il a mis le feu. Réfugié dans un motel minable, comme dans de nombreux romans sordides, Wild est obligé par la propriétaire de soigner Lee blessé d’une balle dans le ventre. Pour éviter que la police intervienne, Wild prend le jeune homme en charge et l’entraîne dans une odyssée apocalyptique pour rejoindre la maison perdue d’un médecin qui pourrait l’opérer.


Le roman de deux vies qui ont dérapé lorsqu’un grain de sable s’est coincé dans la mécanique de leur destinée : Wild a raté un acte médical et Lee a vu ses parents mourir dans un accident de la route. Une façon de montrer que le hasard peut bouleverser la vie de n’importe qui et que, quand la chance a tourné, elle a tourné définitivement sans aucun espoir de retrouver un monde meilleur, un monde simplement normal. Le sort s’acharne régulièrement et assidument sur ces pauvres ères, c’est toujours la solution la pire qui leur est réservée, et il n’est pas avare de misères à leur endroit.


Pour que le lecteur comprenne bien l’ampleur des malheurs qui affligent ces deux égarés de la société, l’auteur n’hésite pas à lui infliger moult détails et digressions, tous plus sordides et cruels les uns que les autres, dans un récit lent, lent, où il le traîne méthodiquement, patiemment, jusqu’à ce qu’il s’imprègne de toute la douleur qui s’immisce sous la peau de ces deux compagnons de misère. En général, les éditeurs préviennent « qu’on ne sort pas indemne » d’une telle lecture ; en ce qui me concerne il y a longtemps que ce genre de roman ne m’égratigne plus, les âmes sensibles pourront cependant être chamboulées par cette descente aux enfers mais les amateurs du genre ne seront pas floués, ils auront leur dose d’émotions fortes.


J’ose tout de même voir dans ce roman plus qu’une aventure morbide ; il me plaît de  penser que l’auteur a voulu nous montrer que dans la société actuelle, nous pouvons vite devenir des brutes violentes et cruelles pour une simple poignée de monnaie, et que ces deux morts-vivants ne sont que les images de ceux trop souvent sacrifiés sur l’autel de tous les intérêts et de tous les pouvoirs.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 07:51

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Je suis heureux aujourd’hui d’exhumer un écrivain qui a manqué le Goncourt d’un rien et qui est aujourd’hui totalement oublié. D’autant plus que je partage avec lui  deux passions, le sport et la littérature, qu’il a certes beaucoup mieux servies que moi, mais peut-être que cette proximité me permet de mieux le comprendre et de mieux vous le faire apprécier.

 

Les hommes forts

Georges Magnane (1907 – 1985)

 

Belle idée qu’a eue Le Dilettante de réveiller cet auteur profondément endormi dans le cimetière des écrivains oubliés, aujourd’hui, tout le monde ou presque ignore qui était Georges Magnane, un homme de lettres prolifique, un traducteur de romanciers anglophones, un sportif accompli et éclectique, un chercheur au CNRS, un ami des grands intellectuels de son époque. Il a notamment écrit ce roman publié pendant les jours les plus sombres de l’occupation, en 1942, qui raconte la vie parallèle de deux amis qui ont un profil assez semblable au sien : brillants athlètes et fins lettrés.

 

Le narrateur, qui pourrait-être l’auteur tant il lui ressemble, rencontre au cours des joutes sportives scolaires un rival brillant, fort et beau comme un dieu grec, qui lui fait de l’ombre mais  finit par devenir son ami. La vie les sépare, la vie les rapproche, chaque fois les retrouvailles se font dans la joie mais cette joie s’altère davantage à chaque rencontre depuis que son ami vit avec une jeune et belle femme qui ne laisse pas le narrateur indifférent. Un jour, alors que le huit était en passe de remporter un important championnat national d’aviron, le bel athlète craque et fait perdre son embarcation. Depuis ce jour, à chaque nouvelle rencontre, les deux hommes s’éloignent inéluctablement l’un de l’autre, le narrateur ressentant avec de plus en plus de gêne les signes de faiblesse de son ami qui confinent progressivement à de la lâcheté.

 

Ce récit est un grand roman d’amour impossible, le narrateur ne peut décemment pas courtiser la belle qui le fait fondre car il ne veut pas trahir son ami et, quand celle-ci comprend que son mari n’est qu’un lâche qui la trompe sans vergogne, il ne peut pas se résoudre à n’être que la roue de secours de celui qu’il a tellement admiré avant qu'il ne le décoive à tout jamais. Un roman d’amour sous fond de pratique sportive, une vraie ode aux valeurs sportives à la mode à l’époque où l’hébertisme recommandait de fabriquer des hommes forts, utiles à la patrie. Georges Magnane était lui-même un sportif accompli et le regrettera en mourant dans la douleur d’un corps peut-être trop sollicité. On pourrait aussi se demander quel serait le regard de cet auteur, qui a commis un ouvrage de référence sur la sociologie du sport, devant le spectacle offert aujourd’hui par les sportifs professionnels. Lui qui dresse le portrait du sportif humble, pratiquant le sport pour le plaisir et la compétition saine, en opposition à celui du champion infatué, imbu de sa personne et convaincu de sa prétendue supériorité.


Pour publier en 1942, on se doute bien que Georges Magnane a dû slalomer entre les chicanes de la censure, il évite donc toutes les questions qui pourraient donner prétexte aux autorités de rejeter son texte ou même de lui chercher quelques noises. Toutefois, j’aurais tendance à croire que l’ami couard est un peu à l’image de tous ceux qui se sont couchés devant l’occupant, allant même jusqu’à l’accepter servilement. Quercy, le lâche, pourrait ainsi être la parabole du collabo trouillard caché sous le masque d’un flambeur courtisant les jeunes femmes.



 

Denis BILLAMBOZ

 

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 07:44

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Un livre frais comme ma campagne natale, un livre qui invite au calme et au repos, aux vacances définitives loin de la ville et de son agitation puérile. Un livre pour faire comprendre aux incurables citadins qu’on peut vivre aussi à la campagne sans devenir inculte, ni retourner à la barbarie originelle.


 

Ici

Christine Van Acker (1961 - ….)

 

 

« Ici », c’est là où… non, non, «  Ici » ce n’est pas là, c’est « Ici », ici où l’auteure et son conjoint se sont installés à la campagne dans la partie la plus éloignée de la capitale belge, aux confins de la France et de la Belgique, en Gaume, pour fuir les trépidations de la grande ville et profiter du calme de cette région très rurale. Mais à la campagne, le calme devient vite l’ennui, l’ennui qui tient lieu de stress pour ces citadins transplantés qui se muent progressivement en « rurbains », les gens du monde urbain qui ont choisi de vivre avec les ruraux. Une transplantation qui ne s’effectue pas aussi aisément qu’on le pense a priori, il faut faire face à l’étonnement des autochtones qui veulent toujours s’assurer que vous vous plaisez bien « Ici »et qui sont rarement convaincus par les assurances que vous essayez de leur apporter, et à l’inquiétude des amis de la ville qui ne comprennent pas que vous vous éloigniez de la culture et du confort de la métropole.


« Ici », même si on profite des produits naturels, il faut apprendre à se satisfaire d’un confort rustique et vivre avec la méfiance des voisins car tout le monde se connait, « les poules gardent leur coq à l’abri des autres poules libres, dans l’enclos du mariage ». « Ici » on se contente de peu, l’émulation n’existe pas, « certains jeunes gens,…, se résignent, dès la moindre difficulté scolaire, à suivre le chemin déjà balisé pour eux », dans un monde immuable, figé, qui n’a pas encore goûté aux joies de l’imprévu.


J’ai ouvert ce livre comme une fenêtre sur ma campagne natale où les mœurs sont assez semblables à celles de cette campagne belge, j’ai baigné immédiatement dans l’ambiance que l’auteure a découverte et qu’elle dépeint avec son écriture vive, alerte, malicieuse. Pour justifier son choix et convaincre ses amis qu’elle n’est pas perdue pour la civilisation, elle a recourt à l’autodérision, l’ironie et l’humour, sans délaisser une perspicacité acérée et sans concession pour les citadins hautains et les campagnards un peu balourds. Les citadins riront, les ruraux riront aussi mais pas pour les mêmes raisons.


« Dans le creux de cette vallée, nous nous sommes déposés au fond de nous-mêmes », «la vie était dure, les alcools forts, le profit petit », mais le bonheur peut être dans le pré pour ceux qui écrivent pour tuer l’ennui.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 08:30
La Callas, légendaire et tragique

            

Plus de 40 ans après sa mort le 16 septembre 1977, Maria Callas émeut toujours par ce mystère qui lui était particulier et mêlait l'art lyrique aux scandales des revues et journaux " people ", tant cette femme se mit en danger aussi bien sur les scènes du monde entier que dans sa vie personnelle. Elle dut ses débuts dans l'art lyrique à un remplacement de tout dernière minute dans le rôle-titre de la Tosca de Puccini à l'Opéra d'Athènes. Voilà pour son premier succès. Puis, revenue en 1945 à New-York, où elle était née, elle passa dix-huit mois à arpenter désespérément les coulisses des théâtres, auditionna à voix que veux-tu et essuya refus sur refus. Voilà pour les premiers échecs. Heureusement la jeune femme avait du caractère, de ces caractères trempés dans l'acier qui font les êtres d'exception. Par chance aussi, un ami de son père finit par lui décrocher un rendez-vous avec Giovanni Zenatello, un homme à la recherche de voix nouvelles qui, dès les premières mesures de son audition, l'engagea pour le rôle-titre de la Gioconda de Ponchielli où elle fut acclamée à Vérone. Le 11 septembre 2014 sortait un coffret de tous ses enregistrements qui fut l'événement de l'année. 

 


Une autre rencontre va définitivement orienter sa vie de cantatrice : celle de Giovanni Meneghini qui deviendra son imprésario, ensuite son amant, en 1949 son mari et conduira sa carrière d'une poigne de fer mais avec discernement et compétence, au point de l'imposer sur les plus grandes scènes de la planète et de faire de chacune de ses apparitions un triomphe sans partage. Les représentations de mai 1955 à Milan sous la baguette de Carlo Maria Giulini et dans la mise en scène de Luchino Visconti sont entrées dans la légende du bel Canto comme inoubliables, incomparables, en quelque sorte historiques, voire même... du siècle.

 


C'est à cette époque que La Callas perd 40 kg du quintal qui l'alourdissait et se métamorphose en une déesse sublime qui séduit non seulement par la tessiture de sa voix mais par son talent d'interprète capable de conférer à ses personnages une puissance expressive peu habituelle sur les scènes lyriques. Hubert von Karajan la dirigera à Milan en 1955, lui arrachant des accents impressionnants dans Madame Butterfly de Puccini ; Leonard Bernstein, la même année, la fera vibrer dans La Somnanbule de Bellini et Tullio Serafin en fera autant avec Lucia di Lammermoor de Donizetti. Ainsi Maria Callas fonde-t-elle son art sur un travail acharné de chanteuse et de tragédienne et consume-t-elle sa vie sur les planches afin de convaincre son public et l'initier à l'art suprême de la musique. Et elle y parviendra... tant elle sait être émouvante, pénétrée par le destin de celles qu'elle a à charge d'incarner. Avec Georges Prêtre, nous sommes en présence de deux personnalités charismatiques qui se vouaient une admiration réciproque et donnèrent ensemble le meilleurs d'eux-mêmes. Ils ont enregistrés Carmen de Bizet, Tosca de Puccini et, en 1961, un magnifique album d'airs d'opéra pour EMI (aujourd'hui Warner Ckassics) Et puis, le chef d'orchestre a dirigé les derniers concerts de la diva à Paris et à Londres. Elle disait qu'il était son maestro préféré et lui avait toujours un portrait d'elle grandeur nature près de son piano.

 


L'événement qui va changer sa vie est sa rencontre avec Aristote Onassis, un grec comme elle, qui, enfant, mendiait sa pitance avec des raisins secs et qui, désormais, écrase sous ses dollars jusqu'à son rival Niarchos. Pour Maria Callas, l'idylle qui s'amorce sur le yacht de l'armateur annonce déjà la fin de sa carrière. L'amour qu'elle éprouve pour cet homme sans cesse absent mais qui sait la couvrir de fleurs et de bijoux quand il le faut, portera un coup fatal à sa voix qu'elle ne travaille plus assez. En 1965, elle fait ses adieux à Paris, puis à Londres, avec une dernière Tosca qui arrache des larmes à ses adorateurs. Son destin est scellé, d'autant plus que Meneghini n'est plus là pour la conseiller sur le plan professionnel. La plus grande voix du siècle, aux dires de nombreux mélomanes, vient de se taire à jamais. Ne reste plus que le chagrin et les scandales qu'une presse avide à suivre ses faits et gestes et à se gausser du mariage surprise d'Onassis avec Jackie Kennedy se plaira à perpétrer, sans se soucier des dégâts qu'elle génère. Pour Maria, toujours amoureuse, c'est le coup de grâce. Elle dira un jour : " J'ai commencé à perdre du poids, ensuite ma voix et pour finir Aristote ". C'en est trop. La pharmacopée va peu à peu prendre le pas sur la nourriture et l'écoute réitérée de ses propres disques sur l'enregistrement de nouvelles gravures. Malgré une carrière brisée trop tôt, Maria Callas aura tracé, sans l'avoir réellement voulu, les frontières entre un avant et un après, ce, grâce à un tempérament hors du commun, à une sorte de démesure dans l'interprétation, à sa façon d'habiter un texte, n'autorisant plus les chanteurs, qui assureront la relève, à débiter le leur sans s'y investir. Dans ce domaine de l'art lyrique, elle fut une véritable novatrice, une magicienne qui transportait le spectateur tout ensemble par son timbre vocal et par la passion, la ferveur qui l'animaient. La cantatrice savait, ô combien ! que la voix est un bien fragile, qu'elle n'est là qu'un moment, miraculeuse, qu'elle passe et ne revient pas. Tel est ce dur métier, si proche de celui de l'équilibriste sur son fil, dont les badauds guettent anxieusement la chute. Tel fut aussi son mérite : s'effacer et renaître sans cesse. Eternelle Callas.

 

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Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Avec Georges Prêtre à l'Opéra de Paris en 1963.

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La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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