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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 08:36

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Un joli texte où la poésie et la nostalgie des temps oniriques percutent la triste réalité ambiante dans le monde arabe actuel. Un texte qui fait partie de ces œuvres qui passent un peu inaperçue et qui pourtant méritent tout notre intérêt.


 

                                                 Tirza

                                  Ali Abassi (1955 - ….)

 

 

 

Je suis entré assez difficilement dans ce récit mais progressivement ma lecture s’est épanouie  pour finalement éclore en une jolie inflorescence littéraire. Ce texte fluide, souple, poétique, enrichi par des mots rares et précieux, s’enroule en une rapsodie orientale atemporelle où les personnages naviguent dans le temps comme les héros dans « La chanson des gueux » de Naguib Mahfouz. Mais cette déambulation littéraire, évoquant la littérature arabe médiévale, heurte de plein fouet la violente réalité du monde maghrébin et peut-être du monde en général.

 

Un jeune Tunisien, après une expérience malheureuse à l’étranger, rentre au pays, à Tirza, petite bourgade aux confins du désert peu à peu rongée par les sables. Il y rencontre une jolie fille déjà engagée dont il tombe amoureux et une femme évanescente qui semble sortir tout droit des sables alentours comme un mirage, deux êtres symbolisant le monde actuel pragmatique et barbare qui avilit les femmes et le monde onirique des contes ancestraux et de l’amour chevaleresque. Il reste en suspension entre ces deux mondes avec son ami qui erre entre ces espaces temporels jusqu’à s’y perdre. « Nous sommes tous des enfants de la nuit, même ceux qui n’ont pas connu les ténèbres ».

 

Un conte de l’amour et de la mort tout droit sorti des « Mille et une nuits » sur fond de la réalité quotidienne ambiante à la fin du XXe siècle dans le Maghreb, un composé d’onirisme et de cruelle réalité, d’élucubrations fantastiques et de violences triviales, un récit où le poète n’arrive pas à se fondre dans l’employé, le cadre, l’ingénieur, le citoyen lambda, tant il voudrait rester prisonnier de ses rêves.

 

 «  Je sourirai aux palmiers et aux sycomores ; je ferai des brins de causettes avec les fourmis et les cloportes, je compterai les étoiles du soir… »

« Quel bonheur vivrions-nous si nous n’avions plus que l’amour ? »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 07:36

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Cette fois encore, je ne renierai pas mon penchant pour les textes un peu datés, même s’ils sont parfois un rien désuets, j’aime leur saveur et leur justesse. La langue avait encore un sens à leur époque. Cependant je ne pensais pas que je me tournerais un jour vers Pierre Benoît, il a fallu un concours de circonstance heureux pour que j’ouvre un de ces livres. J’espère que vous allez partager mon enthousiasme.


 

Mademoiselle de la Ferté

Pierre Benoît (1886 – 1962)


 

Bucolique, diabolique, machiavélique, ce roman évoque Giono, mais un Giono assaisonné à la sauce William Wilkie Collins. Il trainait depuis des années au fond d’une de mes armoires, habillé d’une jaquette qui aurait certainement mieux convenu à un roman à l’eau de rose des années soixante, et c’est sans doute pour cette raison que je l’ai si longtemps boudé. Heureusement certains lecteurs avisés m’ont averti que ce récit n’était absolument pas ce que cette couverture pouvait laisser croire, que c’était là l'un des meilleurs titres de ce célèbre auteur. Et quel bonheur de découvrir un beau texte, certes un peu daté, mais tellement savoureux, rempli de ces mots gourmands et goûteux que nous avons trop souvent remplacés par un jargon abscons.


 

Mademoiselle de la Ferté, « épouse ou mère, eût été sans doute le modèle des mères et des épouses », mais la vie, ses parents, sa famille, les autres ne lui ont jamais rien donné, ils lui ont même tout pris. Son père, trop inconséquent, a dilapidé la fortune familiale dans des affaires pitoyables, sa mère, trop faible, n'a pas su se faire respecter, sa famille, enrichie dans le commerce du rhum à Bordeaux, ne la trouvait pas assez riche, pas bien élevée, les braves curés ne voyaient en elle qu’une sainte virginale et ceux qui l’entouraient ne l’ont jamais comprise. Surtout cette gentille et riche créole qui lui a enlevé le riche fiancé, qu’elle avait patiemment appâté pour l’entretenir décemment et redorer le portrait bien écorné de la famille.


Alors, quand le hasard voulut que cette belle créole devienne rapidement veuve, puis pulmonaire, et qu’elle se réfugie dans un coin de Chalosse, pas très éloigné de Dax, Mademoiselle de la Ferté a saisi tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation en se comportant aux yeux de tous comme la parfaite compagne dévouée corps et âme à son ex- rivale et désormais amie. Elle fomenta un plan impitoyable avec un cynisme glacial et un pragmatisme diabolique afin de reconquérir ce qu’elle pensait être son dû et, par la même occasion, pour se venger de ceux qui l’avaient méprisée et humiliée.


Voilà un grand texte campagnard et romantique qui se fonde dans le paysage avec un luxe de détails qui fait renaître cette région et ses habitants, gens, faune et flore, comme elle vivait à la fin du XIXe siècle, comme George Sand a fait revivre sous sa plume le Berry de son époque. Mais cette histoire n’est pas seulement une intrigue sophistiquée et savamment huilée, une peinture sociale  fidèle, c’est également une  exploration de ce mince espace qui sépare l’amour de la haine sous la funeste férule de la jalousie, du désir de vengeance et de la trahison.


 

Denis BILLAMBOZ

 

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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 09:35

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Paris rayonnait en cet après-midi d’automne. Une clarté, où se mêlaient quelques touches de rose et de violet, pailletait le ciel d’un fugace éclat. Ce qu’Anne-Clémence apercevait, au fil de sa promenade, qui la menait de la Sorbonne aux quais de la Seine, après qu’elle soit passée par Notre-Dame, le Pont-Neuf, le palais de Justice, était des sites, des points de vue qui avaient su concilier les tons artistement dissous et satinés de l’aquarelle. Paris avait son beau visage. La quiétude émanait des monuments sur lesquels le temps ne pesait plus. Transfigurée par l’éclat de ce nuancier, la capitale lui apparaissait comme une symphonie de volumes d’une inégalable beauté. Il faisait bon musarder en s’arrêtant, ici et là, à feuilleter les livres qu’offraient à la curiosité des passants les étals des bouquinistes, à scruter un lointain qui d’ébauche devient forme, à observer un pan de mur à demi enfoui sous le lierre, à surprendre l’onde ardoisée, la déclivité d’un toit ou la luisance d’un pavement. Anne-Clémence éprouvait un sentiment intense de liberté. Elle se sentait pareille à ces péniches qui s’attardent sur l’eau, en suivent l’écoulement et parcourent la ville dont les édifices les accompagneront un moment, tant la capitale est accouplée à son fleuve au point que son architecture s’inscrit dans ses méandres. La jeune fille s’était assise dans le square du Vert Galant qui occupe l’étrave de cette île-vaisseau engravée dans son port. Sur la gauche, elle voyait l’Institut et sa coupole ; sur la droite, l’imposant édifice du Louvre. Quant aux ponts, ils ressemblaient à des haussières qui maintenaient le vaisseau à égale distance des rives.

 

L’étudiante découvrait Paris avec ravissement, en appréciant l’atmosphère, la diversité des quartiers dont l’aspect bon enfant de certains lui rappelaient sa province, dont d’autres la frappaient par leur étrangeté et ce que le passé y a accumulé et y cache derrière des porches moulurés ou à l’abri de ruelles tortueuses. Enfin, elle se laissait séduire par les parcs, les ambassades, les ministères, les avenues bordées par quatre rangées d’arbres, les places aussi vastes que des arènes et autour desquelles s’ouvrent les grandes artères qui vont déverser au loin leur flot sonore. Ici, la vie est autre. Le passage du temps a déposé ses  empreintes et inscrit un cheminement qui trahit une conquête, une usure, un défi. Si bien que l’histoire se lit à l’œil nu et que jamais, peut-être, plus fugitives n’y sont apparues les choses. Toutes y reflètent l’homme, ainsi que les eaux réfléchissent son œuvre. Anne-Clémence aimait ce que cette ville lui en contait. Elle aimait le langage de la pierre taillée par ses soins, ce qu’elle lui a coûté de labeur, ce qu’il a tenté d’édifier pour que la mort recule un peu devant lui. Mais ce qui la touchait le plus étaient les palpitations sourdes, les remuements confus, cette circulation de vie qui traverse les lieux, leur impulsant une infatigable vitalité.

 

Le jour commençait de décroître et il semblait que les pierres aient acquis une patine à baigner dans cette lumière pré-crépusculaire. Anne-Clémence avait repris sa marche le long des quais, en direction de la Concorde. L’eau coulait paisible, le cœur de la ville battait avec calme. Elle venait de s’engager sur le pont des Arts et s’apprêtait à traverser le jardin des Tuileries. Les bassins, les arbres s’y agençaient avec ordre, tandis que la perspective offerte par les Champs-Elysées semblait se dissoudre dans une douce somnolence. La jeune fille avait accéléré le pas. Elle retrouvait le rythme, qui était le sien, lorsqu’elle parcourait la plaine. La ville commençait de s’illuminer et vous donnait le sentiment d’être en proie à un mirage, au point que la jeune fille se sentait comme immergée dans une terrestre voie lactée. N’était-ce pas l’heure entre chien et loup ? A la campagne elle se charge d’angoisse ; ici elle triomphait comme un feu en attente qui couve et qui court, allumé en même temps par d’innombrables brandons.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE     ( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude" )

 

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Arrêt sur image : Paris
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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 08:07

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Je vous avais prévenu, de temps à autre, je vous proposerai des livres anciens et même carrément vieux. Donc, aujourd’hui, je vous présente un texte d’Eduard von Keyserling, à ne pas confondre avec le philosophe, un texte romantique racontant une histoire d’amour tragique, mais un texte optimiste écrit dans la belle langue que nous avons un peu oubliée.


 

Cœurs multicolores

Eduard von Keyserling (1855 – 1918)

 

 

Aux confins de la Prusse et des Pays baltes, en Livonie, au tournant du XIXe et du XXe siècle, le vieux comte Hamilkar Wandl-Dux reçoit son ami le professeur et sa famille au milieu d’une cour de jeunes gens joyeux et plus ou moins amoureux de sa jeune et jolie fille, Billy, âgée de dix-sept ans seulement. Le plus empressé est sans doute le cousin Boris, un aristocrate polonais, qui parvient à convaincre la jeune fille de s’évader du château pour le suivre dans un grand amour. Mais, la belle comprend vite que son amoureux s’abîme dans un romantisme exacerbé et mortifère qui pourrait les conduire à jouer une nouvelle version de la scène funeste interprétée à Mayerling quelques années auparavant par Rodolphe et Marie. Elle parvient à s’échapper et à rejoindre le château où elle doit affronter sa famille et les conséquences de ses actes.


Une belle histoire d’amour champêtre,  triste à mourir comme le quatuor à cordes de Schubert : « La jeune fille et la mort », une histoire d’amour empreinte d’un romantisme suranné qui dépeint une société décadente, une civilisation d’un autre temps, un monde en voie de transformation, une classe sociale en cours de disparition. L’auteur connait les événements de son temps et évoque non sans une certaine nostalgie une époque où les princes se tuaient pour l’amour d’une belle,  il raconte cette histoire comme on déguste une dernière friandise en finissant le paquet. Le vieux comte a bien compris que son époque était révolue, que la nouvelle génération ne possédait pas les mêmes vertus que la sienne, qu’un temps s’était écoulé et ne reviendrait plus. « Ils sont incapables de vivre. On ne peut pas leur confier cette chose que nous nommons la vie. Une femme de chambre qui se laisse séduire par un palefrenier et s’enfuit avec lui sait ce qu’elle veut, mais ceux que nous élevons, …, sont de petits fantômes ivres qui tremblent du désir de s’échapper et qui, une fois dehors, ne peuvent plus respirer ». Les aristocrates ont  capitulé, les masses laborieuses sont prêtes à leur prendre le pouvoir.


On pourrait croire ce livre triste par ce qu’il raconte une histoire triste, mais l’auteur ne sombre pas dans un romantisme désespéré, il croit en un autre monde, « la mort, cher professeur, …, reste pour nous incompréhensible parce que nous la mesurons à l’aune de la vie ». Ce que la belle Billy avait bien compris, elle contemplait « avec des yeux fiévreux le coucher du soleil avec dans son sourire le même impérieux espoir ».


Quel plaisir de pouvoir lire de temps en temps ces vieilles histoires empreintes d’un romantisme germanique débordant et de déguster ces textes écrits dans la belle langue que nous ne trouvons plus très souvent dans les textes qu’on propose à notre lecture.

« Le tragique est triste, mais triste comme ses yeux, triste mais magnifique, plus beau que tout ce qui est gai ».


 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 08:25

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C’est donc chez cette grand-mère qu’Anne-Clémence se rendait en cet après-midi de février. Un vent vif lui rougissait le nez, une lumière plombée aiguisait les façades, l’angle des rues, le relief des pierres. Emilie habitait dans le XVe, non loin du métro aérien, une petite rue qui formait une boucle entre deux squares exigus. C’était l’un de ces quartiers parisiens dénué de caractère qui alignait ses rues avec monotonie. Les gosses, qui écrasaient leurs frimousses contre les vitrines, dessinaient avec leur souffle des ronds de buée qui effaçaient l’apparition  et les obligeaient à se déplacer afin de la revoir un peu plus loin et avant que ne se forment à nouveau, sur la surface de la glace, ces curieux soleils blancs. Anne-Clémence connaissait peu de choses d’Emilie. Il pesait sur elle une chape de plomb qui en disait long sur la distance que l’on avait toujours maintenue à son égard. Elle était le genre de personne que les Amory jugeaient prudent de tenir éloignée, parce que, comme le disait sa mère, elle ne faisait pas bien dans le paysage. On ne l’évoquait qu’à mots couverts et le moins souvent possible. D’ailleurs, pas plus Charles que Marie-Liesse ne s’étaient chargés de lui recommander : - surtout ne manque pas d’aller rendre visite à ta grand-mère  - ou - prends régulièrement de ses nouvelles  - ainsi qu’ils l’auraient fait pour n’importe qui d’autre. Et il est vrai que la femme, qui lui ouvrait la porte de son cinquième étage, avait dans son expression quelque chose de railleur et d’irrévérencieux de vieille dame un peu indigne et enchantée de l’être. Pour accueillir sa petite-fille, Emilie s’était mise en frais : robe à imitation  soie, violemment chamarrée, qui avait le tort de la boudiner et dont elle était la première à rire :

- J’ai dû passer trois jours à me poser la question. Est-ce que je joue les mères grand ou est-ce que je triche un chouïa ? C’est suffisamment désagréable de regarder sa bobine chaque matin dans la glace et de constater que ça va décidément de mal en pis. Ah ! mais que tu es donc mignonne ! Entre mon petit, entre ! Ce n’est pas grand chez moi, bien sûr, mais je n’y suis jamais. Cela se voyait. Au choix des meubles, à la disposition des objets, on devinait que cette femme n’avait jamais aimé son intérieur.

- Ce qui me plait, vois-tu, c’est que je n’ai pas de vis-à-vis. Regarde ! Elle avait tiré les rideaux et découvert la lame massive des cheminées. Le reflet métallique des toits vous donnait l’étrange impression d’être en plein cœur de la capitale mais au-dessus de la mêlée. Le ciel se découpait comme un pavage dans les dégradés de gris. Dans cet appartement citadin, la nature avait été évincée et les seules fleurs qui épanouissaient leurs corolles sans grâce et sans parfum étaient des fleurs artificielles, une sorte de pied de nez à la splendeur florale qui régnait une grande partie de l’année au Plessis.

 

Tandis qu’Emilie lui présentait les lieux, Anne-Clémence pensait : finalement elle est plutôt mieux que je ne l’imaginais. Trop clinquante sans doute, mais le geste est naturel. La bouche un peu vulgaire. Jadis, elle devait être mutine. Mais ce genre de bouche vieillit mal. Un soupçon de défi dans le regard qui a dû être plein de convoitise. Teint éclatant, yeux à fleur de tête, dommage ! Mais le sourire est resté jeune. La silhouette un peu épaisse : le résultat du manque d’exercice et des grignotages intempestifs. Dans le même temps, Emilie, avec une semblable rapidité rétinienne, détaillait la jeune fille qui lui faisait face. Vraiment elle n’a rien pris de ma bru. C’est une Chaumet. Un beau visage grave, un peu sévère comme son père. Ah les yeux ! Admirable liqueur d’un brun profond. Ils me rappellent ceux d’Arthur. Arthur était le père d’Emilie, un homme qui avait été si beau que les peintres de son époque se disputaient l’honneur de le portraiturer.

- Quelle agréable surprise de voir que tu es devenue une jolie jeune fille ! Ah ! Je suis sûre que ce n’est pas Charles qui t’aura incitée à me rendre visite, mais ta curiosité. On est donc venu voir cette grand-mère qui, chez les Amory, a si mauvaise réputation. Non, non, ne te défends pas ! Je suis trop contente de te voir. Assieds-toi que je puisse te contempler à loisir et raconte-moi ta vie parisienne. Anne-Clémence avait sauté sur l’occasion. Voilà qui lui offrait un sujet de conversation sans risque. En l’enjolivant de quelques digressions, il pourrait les mener jusqu’à l’heure du thé. Alors qu’Anne-Clémence contait sa vie d’étudiante, Emilie poursuivait son adage : cette petite n’est pas gaie. J’ai toujours pensé que la campagne rendait neurasthénique. C’est bien là l’idée d’un mari ombrageux que de s’enfermer avec sa femme dans un trou pareil. Ce que je n’ai jamais compris, c’est que sa femme se soit accommodée de cette situation car, enfin, cette Marie-Liesse est aussi peu faite pour la campagne que moi ! Elle qui aime les boutiques, les spectacles, la mode, que peut-elle faire de ses journées au Plessis avec un mari absent les trois-quarts du temps et en compagnie d’une domestique aussi revêche qu’une brosse à chiendent ? Oui, vraiment, cette petite a pris de son père. A n’en pas douter, elle cherchera à expliquer la vie au lieu de la vivre, tentera de refaire le monde au lieu de le parcourir, se demandera le pourquoi des choses sans prendre le temps de les apprécier. Après lui avoir servi le thé avec des biscuits, Emilie avait ouvert un tiroir :

- Je pense que cela te fera plaisir de voir les photos de tes oncles, tantes, grands-parents Chaumet ? La jeune fille avait acquiescé avec empressement. Tandis qu’Emilie sortait les albums et les disposait sur la table, Anne-Clémence contemplait le visage de sa grand-mère, ses pommettes hautes - sans doute le grand-oncle russe -  ses yeux globuleux qu’une expression rieuse rafraîchissait. Il semblait que cette femme, que les épreuves n’avaient pas épargnée, les eût traversées dans un éclat de rire. Nulle aigreur, pas la plus légère mélancolie qui ne viennent affleurer sur ce visage, comme il arrivait qu’une onde douloureuse ombrât celui de Charles, pas davantage que ne se découpait quelque sévérité semblable à celle qui imprégnait le noble profil de Charlotte.

- Une femme qui travaille est toujours assez mal perçue par une bourgeoisie provinciale qui apprécie que chaque chose soit à sa place et que, surtout, chaque être ne bouge pas de la sienne - disait Emilie, qui subodorait sans peine les questions qui se pressaient dans la tête de sa petite-fille. Oh les Amory se sont toujours montrés courtois envers moi ! Ta grand-mère maternelle, parce qu’elle était d’une extrême bienveillance, ton grand-père, parce qu’adorant les femmes, il se montrait affable envers elles, mais il n’en est pas moins vrai que je devinais leur hostilité. Tiens, voici ton grand-père et moi le jour de nos noces ! Cela se passait en ce printemps 1900 qui avait transformé Paris en capitale du monde. Il n’était pas nécessaire de partir en voyage ; en faisant le tour de la ville, nous avions l’impression d’avoir fait le tour de la planète. Tu ne peux imaginer ce que c’était : l’élégance, les fêtes, l’ambiance, les feux d’artifice, les bals dans tous les quartiers. Paris pétillait à longueur de jour et de nuit sous l’effet de la fée électricité. Ah ! une telle insouciance, des lumières qui ruisselaient de partout, des choses si incroyables, si inattendues à découvrir, comme un trottoir roulant, les projections sur écran géant des premiers films de Louis Lumière, notre capitale était devenue le centre  artistique, culturel et scientifique du monde et toutes les espérances étaient permises ! Quelle belle année pour se marier ! Il n’y en eut jamais de plus belle.

 

(...) 

 

 

Les festivités de l’exposition universelle inaugurée le 14 avril par le président Emile Loubet venaient de s’achever. Paris s’arrachait à de longs mois de frénésie pour retrouver des plaisirs plus discrets. Dans les rues, on ne s’interpellait plus avec la même hâblerie, on ne s’autorisait plus les mêmes privautés, pas plus qu’on ne croisait ces étranges peuplades qui migraient depuis cinq continents. La capitale se ramassait dans ses frontières. Un moment, on avait cru que le temps avait été pris de folie. Il est vrai qu’en l’espace de quelques mois, on était remonté jusqu’aux origines de l’homme  et, descendu si loin, qu’on lui avait supposé une descendance d’extra-terrestres. Tout avait été envisagé, au point d’inventer une nouvelle forme d’espoir, de tentation et de bonheur. Bien que dégrisé, il arrivait que l’on cédât à la désillusion, parce qu’un moment on avait supposé sans limite le pouvoir des hommes. A nouveau, certains quartiers s’étaient mis à ressembler à des petites villes de province. En faisant son marché rue Mouffetard ou rue de Grenelle, en se rendant aux bals du samedi soir sous les marronniers ou les grappes mauves des paulownias, on soupirait un peu et des nostalgies s’implantaient dans les mémoires.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude - chapitre 9 )

 

à suivre 

 

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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 07:39

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J’ai beaucoup aimé ce texte très original qui ouvre des portes sur plusieurs interprétations possibles, j’en ai poussé quelques- unes mais, vous, en ouvrirez peut-être d’autres. Il faudra se souvenir de cet auteur et, s’il daigne nous gratifier d’autres publications, lire celles-ci pour voir si réellement un grand écrivain est né.

 

Le maître bonsaï

Antoine Buéno (1982 - ….)

 

Ce petit livre est un véritable manuel de création et d’entretien des bonsaïs, tout est décrit avec une grande minutie, les outils sont présentés en ordre de bataille, le travail est expliqué, décortiqué, l’état d’esprit est  insufflé au lecteur comme une religion est répandue dans les foules. « Créer un bonsaï c’est poser un arbre sur une bascule, entre la nature et la mort. En équilibre précaire. Je pose des arbres sur des bascules. Et je les y maintiens en équilibre. C’est cela que je fais ». Le maître se fond progressivement dans le monde végétal et le bonsaï lui impose peu à peu sa loi et le prend comme la mer prend le marin. « J’ai quitté l’animalité. Je suis passé de l’autre côté. J’ai rejoint l’autre règne. C’est un secret. Cela ne se voit pas ».


Ce texte dépouillé, épuré à l’extrême, construit avec des phrases courtes, très courtes, où juste l’essentiel figure et doit même être répété pour être affirmé, évoque le langage usité par un homme relégué à la limite de l’Ordre du règne, le monde humain, en voie de mutation vers le règne végétal.


Un jour, une fille entre dans le magasin, elle aime les bonsaïs mais elle ne comprend pas l’esprit du maître, elle n’accepte pas que l’art du bonsaï soit un art de la contrainte, elle souffre de toutes les atteintes portées à la nature. Elle revient tout de même et emporte bonsaï que le maître lui offre. Les visites de la fille réveillent le maître bonsaï, lui rappellent des sensations, des mots, des choses, des événements qu’il a connus avant les bonsaïs et parallèlement la fille est de plus en plus perturbée, amaigrie, elle tangue, s’incline dans un déséquilibre préjudiciable comme s’il fallait que la vie de l’un soit payée par la vie de l’autre, comme si l’équilibre devait toujours être respecté, comme celui du bonsaï mis en équilibre entre la vie et la mort pour former une œuvre d’art. Le maître remonte de son néant végétal pour revenir à la vie de « l’Ordre du règne » alors que la fille s’enfonce dans les douleurs qu’on inflige à la planète et qu’elle porte comme des stigmates. « L’art du maître bonsaï, ce n’est pas la vie, c’est le beau. La vie est moins importante que le beau. Et pour que le bonsaï soit beau, il faut parfois que la vie reflue ». Ces transformations parallèles s’imbriquent dans le récit de la légende nipponne du Cerisier blanc, la légende de Tomida, qui s’enroule dans un discours écologique en forme de mythologie et les souvenirs mal éteints des atrocités d’une enfance balkanique.

 

« La planète est malade. Malade de l’homme… J’ai d’abord ressenti la fièvre… Sa fièvre. La chaleur… Des accès de fièvre… Comme ça, tout à coup, sans raison… Et le manque d’air… De plus en plus… » A la fin de ma lecture je ne savais toujours pas si cet exercice littéraire était prétexte à un coup de gueule écologique ou si ce plaidoyer écologique était l’opportunité d’un bel exercice littéraire. Mais tout cela importe peu, l’essentiel est de constater que le talent de l’écrivain peut traiter d’un sujet fondamental dans une forme littéraire d’une grande exigence. Et pourquoi le fond et la forme ne s’épouseraient-ils pas comme le rouge et le noir dans une célèbre chanson de Jacques Brel ?


 

Denis BILLAMBOZ

 

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 08:29

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La directrice des études, mère Marie de l’Assomption, régentait cette petite communauté avec une élégante autorité. Chaque élève lui adressait  le regard ébloui que l’on réserve aux gens d’exception. D’une grande beauté, elle promenait dans les couloirs et les salles de classe une silhouette mince et un visage pré-raphaélique dont la perfection impressionnait. Il arrivait certains jours que la religieuse assistât à un cours, assise au fond de la pièce. Lorsque le professeur en avait terminé, elle montait sur l’estrade et interrogeait les élèves, afin de s’assurer de leur bon entendement. Ses questions étaient posées sur le mode inquisiteur, ce qui jetait sur le professeur et les fillettes une onde de confusion. On craignait de se faire mal juger, de paraître ridicule ; on redoutait plus que tout de décevoir. Certaines se seraient damnées pour éveiller, dans l’œil de la directrice, ne serait-ce qu’une lueur d’approbation ou de s’entendre complimentées devant l’assistance. A la récréation, des gamines n’hésitaient pas à affirmer que la révérende mère les avait distinguées et qu’elles auraient probablement des annotations favorables sur leur prochain carnet de notes.


 

Anne-Clémence répugnait à ces stratagèmes qu’elle jugeait peu gratifiants. Gagner l’estime de la directrice des études relevait de la haute lutte, de la course de fond, du parcours initiatique. Pour ce faire, elle s’était mise au travail avec un acharnement qui, bientôt, et dans plusieurs matières, la plaçait en tête de classe. Elle éprouvait de la fierté à être nommée, félicitée pour ses devoirs rédigés avec style. Elle se grisait à l’idée d’intriguer son entourage. D’être appelée de temps à autre dans le bureau de la révérende mère pour des entretiens particuliers lui conférait un prestige dont elle savait user. Elle se sentait choisie et, à la réflexion, il lui semblait que cela s’inscrivait dans le destin de sa famille. Mère Marie de l’Assomption la questionnait sur ses goûts, ses aspirations. Elle prenait le temps de l’écouter, s’amusait de ses propos et lui portait une attention dont la fillette s’émerveillait. A cause de ces entretiens, sa vie de pensionnaire lui paraissait moins morne. Il y avait désormais à conduire ce jeu de la séduction, à parfaire sa personnalité de façon à prolonger l’intérêt qu’elle suscitait de la part d’une femme qu’elle admirait à l’égale de sa grand-mère Charlotte. Cependant, c’est à sa mère que la religieuse ne cessait de lui faire penser. Elle s’isolait dans sa grandeur comme Marie-Liesse dans sa beauté. Il émanait de l’une et de l’autre quelque chose de désincarné, de distant ; il leur manquait cette épaisseur charnelle qui caractérisait Charlotte. Bien que celle-ci fût morte depuis plus de deux ans, Anne-Clémence la sentait plus proche que ne l’étaient ces deux vivantes, comme si la mort allouait à certains êtres des atouts supplémentaires.

 

Il arrivait aussi que la religieuse entraînât Anne-Clémence à la chapelle afin qu’elles prient ensemble car, et elle prenait soin de le souligner, il n’y a que la prière qui puisse unir les âmes. Anne-Clémence la suivait dans les couloirs qu’elle connaissait si bien qu’elle aurait pu les parcourir les yeux fermés. Des parquets, des plinthes, des boiseries s’exhalait l’odeur résineuse de la cire. A l’avenir, elle lui évoquerait le collège aussi sûrement que le roucoulement d’un pigeon la reconduirait au Plessis. La chapelle était un lieu qu’elle n’aimait pas, gâté par un déploiement superflu de flèches, d’arcs, de colonnettes et de rosaces. Sur les murs, entre des encadrements de stuc, se déroulaient des scènes de la vie mariale qui proposaient à l’œil une débauche d’expressions mièvres et de visages extatiques. Mère Marie de l’Assomption s’agenouillait au premier rang, plongeait la tête dans ses mains et restait ainsi des minutes qui s’éternisaient. Anne-Clémence rejoignait son banc habituel, le quatrième sur la droite. Dans le dossier, qui lui servait d’accoudoir, elle avait tracé trois C. Le premier signifiait Charlotte, le second Catherine, le troisième Clémence, trace puérile qui n’avait pour mandat que de lui rappeler quelques-uns de ses signes identitaires préférés et, dans ce lieu spirituel, de lui évoquer des faits concrets. Bien que la fillette fît en sorte d’imiter la religieuse, rien d’exaltant ne survenait dans son esprit. Elle avait l’impression de rester en marge d’un paradis où seules des formules magiques, une inclination spéciale de l’âme avaient le pouvoir de vous introduire. Elle s’en affligeait, mais supposait que la sainteté relève d’actes héroïques et procède d’une démarche sublime réservée à quelques initiés. Et il lui plaisait assez de ne pas en être. Quand mère Marie de l’Assomption lui laissait entendre qu’elle était peut-être appelée à la vie religieuse, la fillette secouait la tête. Tant de magnanimité l’intimidait, autant de vaillance spirituelle l’assurait de son impuissance.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   ( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude" )

 

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3 septembre 2014 3 03 /09 /septembre /2014 07:11
Arrêt sur image : l'enfance

 

Tandis qu’elle écrivait, son enfance semblait veiller sur elle, d’autant que rien n’avait changé dans cette chambre depuis l’époque où la fillette revenait de ses vagabondages les genoux écorchés et que sa mère, trop occupée d’elle-même, ne lui accordait qu’une distraite attention. Cette enfance vécue en étroite intimité avec la nature lui avait appris que rien de bon ne lève qu’il n’ait longuement germé et que tout accomplissement ne se réalise qu’au rythme des saisons, des pluies et des ensoleillements. Son enfance, puis son adolescence, avaient été bercées par nombre de temps forts, alternance de jachère et de culture, de semailles et de moissons, de véraisons et de vendanges, selon un cycle liturgique qui s’ouvre sur l’introït des labours, se poursuit par la consécration des pampres, l’élévation et l’eucharistie des blés, le gloria des mûrissages et se conclut par le grand alléluia des récoltes.

 

La jeune femme restait parfois de longs moments à regarder cette chambre où les objets, qu’elle distinguait à peine dans la pénombre, se chargeaient d’une somme d'évocations et que les murs, sur lesquels s’accrochait son regard, suintaient leur vie invisible qu’elle était la seule à appréhender, comme si devant ses yeux défilaient - sur l’écran de ces murs si banals tapissés du même papier lavande que sa mère avait fait poser quinze années auparavant - un recel d’images, de sons, de scènes qui se dévidaient ainsi que le ferait une pellicule cinématographique que l’on aurait volontairement programmée à l’envers. C’était toujours au plus loin qu’elle allait, jusqu’à ces caches creusées par l’enfance qui se réaniment comme au cœur d’un livre s’intensifie le mystère, au fond d’un puits s’accroît l’eau dormante.

 

 

Et il arrivait que victime d’une défaillance de mémoire, elle prenne plaisir à s’attarder dans une pièce parce qu’un détail lui échappait, qu’une scène en cours de déroulement se brisât sur un cap d’oubli, qu’une couleur, un son, un parfum ne veuillent pas lui restituer leur fragrance ou leur tonalité, et elle entrait alors dans l’un de ces sanctuaires encore pénétré du souvenir des défunts, comme elle entrait autrefois par la petite porte du fond du parc dans le monde magique de son enfance, peuplé d’arbres et de nuages où, à la vaste plaine offerte aux variations de la lumière, succédait celle tamisée des bois peuplés de silence. Et c’était le même émerveillement, mais aussi la même attente anxieuse d’un phénomène qui se livre puis se dérobe, se révèle partiellement et s’efface. Il lui semblait que régnait ici un ordre différent, sans qu’elle sût en expliquer la raison, et, beaucoup plus tard, s’interrogeant à ce sujet, ce qui se détachait avec le plus de relief était la fraîcheur du cliché, la profondeur du champ, la précision des détails, comme si sa mémoire lui permettait d’en discerner encore les résidus lointains. Elle considérait qu’avec cet agrégat de sentiments, d’expériences, d’émotions rassemblé durant son passé, elle contribuerait à jeter les fondations du futur, le devoir de l’écrivain étant d’aller chercher très loin dans les profondeurs de ses souvenirs ce qu’il se consacrera ensuite à hisser vers les hauteurs. Si bien qu’à travers les lignes le visage de l’enfant tremblait encore, semblable aux reflets que cent fois la rivière avait rendu à la fillette pensive attardée au-dessus de son onde. Mais celle décrite ne pouvait plus être celle qui s’immisçait dans les heures de la vie, ainsi qu’elle s’introduisait dans le parc, grâce à la petite porte en bois. Celle que l’on percevait dans l’entrelacs des lignes était une fillette pensée, éclairée par les projecteurs d’une intelligence adulte, qui analysait, comparait, disséquait, restituant à l’enfant plus de richesse et moins de légèreté. Et cette fillette avait pris une importance capitale, elle était la clé de mille tours fantomatiques, le guide innocent et fatal de mille chemins, elle semblait être le carrefour de plusieurs routes comme si, d’où que l’on vienne et d’où l’on se plaçât, il était impossible de ne pas revenir à elle, de ne pas être conduit au centre qu’elle occupait pareille à une petite impératrice de légende. N’est-ce pas durant l’enfance que se tisse la trame sensible, que se compose cette partition qui se joue à la dérobée, en sourdine, sans que nous y prêtions attention, parce que notre cœur - comme notre vie et le monde qui nous entoure - participe de cette double appartenance qui nous fait doublement ce que nous sommes ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

(Extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude )

 

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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 08:50

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Né à Donegal, en Irlande, dans le comté du même nom, Paul Lynch nous raconte une histoire qui commence dans la péninsule d’Inishowen de ce même comté. Au printemps 2013, j’ai passé deux jours dans cette péninsule où j’ai ainsi pu ressentir, dans les paysages et les pubs, toute la puissance de l’Irlande millénaire. Je ne pouvais pas ignorer ce livre et ne pas le partager avec vous.


 

Ciel rouge, le matin

                                           Paul Lynch (1977 - ….)  


 

Cette histoire pourrait s’inscrire au bout de toutes celles qui constituent l’épopée, la légende, du peuple irlandais d’Amérique sous la plume de Liam O’ Flaherty, Joseph O’Connor, Franck McCourt et bien d’autres encore, toute une longue page de la littérature irlandaise. Paul Lynch en écrit, lui, un chapitre sombre, celui évoquant ceux qui ont souffert et enduré mille maux pour rien. Les victimes de la loi de la violence, de l’égoïsme et du cynisme.

 


Il écrit l’histoire de Coll Coyle, le métayer pourchassé, qui symbolise le peuple irlandais fuyant devant l’oppression brutale des Anglais, arrivant en Amérique gonflé d’espoir et bien décidé à construire une nouvelle vie sur cette terre presque encore vierge, mais la réalité y est bien différente de ce qu’il espérait.  La loi du plus fort l’a précédé et il devient vite l’esclave de ceux qui sont arrivés avant lui, souvent d’autres Anglais. Et celle de Faller, le régisseur, chasseur cruel et sanguinaire, ne lâchant jamais sa proie, triomphant de tous les dangers, qui semble être l’incarnation du diable, Melmoth l’homme errant de Robert Charles Maturin, persécutant les Irlandais depuis des millénaires. Un raccourci de l’histoire irlandaise à travers ces deux personnages dans un texte construit de petites scènes empilées les unes derrière les autres, afin de faire progresser le récit par bonds successifs dans un luxe de détails dépeignant les lieux et les êtres.


 

Cette histoire commence lorsque, sans raison valable, un arrogant propriétaire anglais  expulse Coll Coyle, un pauvre métayer vivant sur ses terres depuis sa naissance. Celui-ci n’entend pas quitter sa maison avec sa femme enceinte et sa fillette en bas âge, il veut fléchir le maître mais l’entrevue tourne mal, le propriétaire insulte et menace violemment le métayer et sa famille et, brusquement, le coup part, puissant, mortel, le maître tombe se fracassant la tête sur une pierre. Coyle n’a plus le choix, il doit fuir, traverser la péninsule d’Inishowen, rejoindre Derry, sans jamais parvenir à semer le cruel régisseur qui a juré d’avoir sa peau. Alors, au hasard, il saute dans un bateau en partance pour ailleurs,  n’importe où, l’Amérique en la circonstance. La traversée est longue, longue, pénible, périlleuse, les exilés se désespèrent, la maladie frappe et puis c’est enfin la terre, la terre d’Amérique, l’espoir…. L’espoir qui s’envole bien vite sur un chantier inhumain destiné à la construction d’une voie ferrée. Les conditions de vie y sont déjà très précaires quand l’épidémie rattrape les pauvres gueux épuisés, arrivés au bout de leur chemin, au bout de leur espoir, à la limite de leur existence.


Une occasion pour l’auteur de rappeler une page très sombre de l’histoire américaine, souvent pudiquement tue : la manière dont les Américains ont éradiqué de manière irrévocable des foyers d’épidémie dangereux  apparus dans les lieux à forte concentration d’émigrés.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 10:18
Marcel Proust en 1914

 

1914 ne sera pas seulement pour la France mais pour Marcel Proust une année noire que l'écrivain détaillera à travers son roman, ajoutant à son drame personnel l'apocalypse collective. La guerre intervient comme un coup de tonnerre le 2 août et Proust pense alors que "des millions d'hommes vont être massacrés dans une guerre des mondes comparable à celle de Wells."  Il accompagnera à la gare de l'Est son frère Robert, mobilisé comme médecin major à l'hôpital de Verdun, et dira ne plus penser qu'à la guerre à partir de cet instant-là, d'autant qu'Odilon Albaret, son chauffeur,  le mari de Céleste, et Nicolas Cottin, son secrétaire, partent à leur tour. Ces malheurs s'ajoutent à celui qu'il a vécu en mai de la même année, lorsque Agostinelli s'aventure à bord de son avion, malgré les instructions qui lui ont été données, au-dessus de la Méditerranée et se tue. Son chagrin s'exprimera de façon émouvante dans une lettre à Léon Daudet : "Enfin, moi qui avais si bien supporté d'être malade, qui ne me trouvais nullement à plaindre, j'ai su ce que c'était, chaque fois que je montais en taxi, d'espérer de tout mon coeur que l'autobus qui venait allait m'écraser." Fin août, il décide malgré tout de partir pour Cabourg, ainsi qu'il le fait chaque été depuis 1907, avec Céleste Albaret qui s'est définitivement installée auprès de lui, afin d'y retrouver la mer et de s'évader un moment d'une capitale dont il croit le siège imminent et qu'il décrit ainsi dans une lettre à Albufera, après s'y être promené un soir de clair de lune : "Je sais que moi, deux ou trois jours avant la victoire de la Marne, quand on croyait le siège de Paris imminent, je me suis levé un soir, je suis sorti, par un clair de lune lucide, éclatant, réprobateur, serein, ironique et maternel, et en voyant cet immense Paris que je ne savais pas tant aimer, attendant dans son inutile beauté la ruée que rien ne semblait plus pouvoir empêcher, je n'ai pu m'empêcher de sangloter. " Ces lignes, il les reprendra dans le  "Temps Retrouvé" et l'importante partie qu'il consacre au Paris de la guerre : "Dans ce Paris dont, en 1914, j'avais vu la beauté presque sans défense attendre la menace de l'ennemi qui se rapprochait, il y avait certes, maintenant comme alors, la splendeur antique inchangée d'une lune cruellement, mystérieusement sereine, qui versait aux monuments encore intacts l'inutile beauté de sa lumière." 

 

A son tour, Reynaldo Hahn rejoint le front et Proust ne vit plus à l'idée de son frère et de ses amis en danger, faisant de cette période funeste le temps du deuil et du désespoir. Les interférences entre le deuil collectif et le deuil personnel ne vont plus cesser de s'entrecouper, conférant à son écriture une gravité supplémentaire. Ainsi "La Recherche" va-t-elle devenir un peu le "Guerre et Paix" français. Contrairement à Zola ou à Flaubert, Marcel Proust n'est pas antimilitariste, mais il n'en dénoncera pas moins l'horreur des combats, l'aveuglement des hommes politiques et la propagande inspirée par les partis pris arbitraires. Nourri de littérature héroïque, il a le culte des hauts faits et surtout le sens du sacrifice qui honore des hommes comme Bertrand de Fénélon qui mourra à la tête de son régiment et inspirera grandement le personnage de Saint-Loup. La guerre va donc s'insinuer dans une "Recherche" qui ne l'avait pas prévue, de même que le personnage d'Albertine prendra une importance capitale après la disparition d'Agostinelli, d'où la répercussion des événements vécus sur l'orientation de l'oeuvre qui ira en s'amplifiant de façon imprévue. 

 

Néanmoins, les lettres de Marcel n'entretiennent pas seulement ses correspondants de son deuil, de sa tristesse, de ses inquiétudes, mais également de ses soucis financiers qui sont importants à cette époque, à la suite d'opérations désastreuses et de frais engagés pour tenter de retenir Agostinelli grâce à l'achat d'un avion que ce dernier finira par refuser, et, ce, pour la coquette somme de 27.000 francs. Aussi ne cesse-t-il de donner des ordres de bourse, souvent contradictoires, dans le souci de sauver ce qui peut l'être encore du naufrage annoncé. Odilon Redon, se trouvant dans les tranchées, Proust cherche un remplaçant et, après quelques essais infructueux, engage un Suédois d'une extrême beauté, Ernst Forssgren dont la vanité va très vite l'exaspérer. Par ailleurs, Marcel Proust ne veut pas passer pour un embusqué, alors que des amis de son âge servent sous les drapeaux. Il n'aura plus de cesse que de prouver au conseil de Contre-réforme son impossibilité absolue à rendre aucun service dans l'armée et, par la suite, sa radiation des cadres de l'armée le déliera de toute obligation militaire, sans pour autant le détourner des événements et de l'actualité dont il rendra compte avec une particulière intelligence.

 

Paris abandonné par une partie de sa population, l'écrivain part pour Cabourg. Il n'y arrivera qu'après 22 heures de voyage dans un train bondé de voyageurs qui fuient Paris, terrorisés à l'idée de cette invasion allemande déferlant sur la capitale. Marcel s'était chargé ce jour-là  d'une lourde malle à roulettes qui contenait outre sa pelisse en vigogne, ses vêtements, ses couvertures et toute une pharmacie, une partie de ses manuscrits. Il a réservé au Grand-Hôtel, où il a ses habitudes, trois chambres pour lui, Céleste et  Forssgren avec salles-de-bains indépendantes de façon à s'y trouver...comme chez lui. Le casino, fermé pour cause de guerre, Proust travaille à son livre une grande partie de la journée et ne s'accorde que le soir une courte promenade sur la jetée en compagnie de Céleste. Il juge également qu'il est trop absorbé  et las pour recevoir le comte Greffulhe ou Montesquiou, préférant la solitude, surtout en un moment où l'hôtel commence à accueillir des blessés dans les deux premiers étages, réquisitionnés à cet usage. 

 

Soucieux des autres, l'écrivain offrira des jeux de dames à de malheureux Sénégalais et Marocains enrôlés dans les troupes coloniales. Forssgren notera à ce propos : "Que vous fussiez domestique ou homme du monde, il n'y avait pour lui, à cet égard, aucune différence."  Malgré sa vanité, le charme du jeune homme opère et probablement aide moralement Marcel à brouiller, ne serait-ce qu'un peu, l'image obsédante d'un autre secrétaire/chauffeur dont le chagrin reste prégnant. Le retour à Paris s'effectuera vers le 14 ou 15 octobre et sera à l'origine d'un incident grave. En effet, l'écrivain est pris d'une soudaine crise d'étouffement alors que ses médicaments sont restés dans le fourgon à bagages. Ce sera à grand peine que Céleste parviendra à les récupérer et que Marcel sera enfin soulagé, après avoir frôlé une fois encore le seuil de l'autre monde. Dorénavant, il ne bougera plus de Paris, s'y enfermera définitivement pour se consacrer à son oeuvre, loin de la mer dont la contemplation lui manquera tellement qu'il en parlera encore l'avant-veille de sa mort et  loin des lieux bucoliques qu'il sût si bien évoquer dans sa Recherche. 

 

Il n'en conserve pas moins une lucidité extraordinaire sur le guerre, guerre qui se pare d'une vision négative et suscite un bouleversement tel que toute une société - celle que l'écrivain n'a cessé de côtoyer - s'y engloutit à jamais et que vices et ambitions se perpétuent en une France implacablement divisée. D'ailleurs Proust ne manquera pas d'établir une étroite relation entre guerre et homosexualité, en décrivant avec justesse et réalisme de vaillants jeunes soldats allant se prostituer pour quelques sous dans des maisons particulières, comme celle tenue par Jupien dans le livre. Il ne se lasse pas davantage de dénoncer les clichés et les contradictions de l'époque à travers un personnage comme Legrandin, tant la langue-cliché l'exaspère. Paris n'est-il pas devenu un lieu érotique et insolite où les planqués usent et abusent des plaisirs comme pour oublier tout simplement ce qu'ils sont ? Le milieu bourgeois d'une Madame Verdurin, d'une Odette ou d'une Madame Bontemps ne sort pas grandi de ces épreuves, ayant à tort utilisé la guerre à des fins personnelles. La littérature, selon Proust, n'a pas vocation à servir la patrie, elle doit avant tout servir l'art littéraire. Et il déplorera grandement que les illusions de la croyance ressemblent aux illusions de l'amour et que, pour ces raisons, il est rare de faire un grand livre avec de grands événements. Idée forte qui veut que les événements historiques ne soient  que rarement de grands événements culturels.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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