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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 08:55

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L’HIPPOCAMPE

 

Qu’ont-ils en commun le cavalier et le marin ?  En lâchant la bride, en levant l’ancre, que cherchent-ils ? Est-ce seulement le goût du départ, est-ce de se confronter au vent, à l’espace, est-ce encore et toujours l’aventure, le voyage ?

 

Il faut se souvenir que le cheval et le bateau furent pendant des siècles les seuls moyens de reculer l’horizon devant soi. Le pas du cheval accompagnait le pas de l’homme. On sait aussi que le cavalier aime sa monture comme le marin son bateau. Entre eux se sont tissés des liens indéfectibles. C’est par eux et avec eux que l’homme se libère des entraves, s’engage dans un itinéraire qui le mènera ailleurs.

 

Mener ? Voilà un mot que le marin et le cavalier interprètent de même façon. En effet, on mène son bateau dans la mesure où l’on est maître à bord, on conduit sa monture dans la mesure où on la maîtrise. La comparaison s’arrête là, car si on peut dominer le cheval, jamais l’homme ne dominera les éléments et le bateau est aussi ce qu’en fait la mer. Les couples marin-bateau, cavalier-cheval ont en commun le goût de la conquête. Si des expéditions ont été possibles, si des terres ont été découvertes, le mérite en revient à ceux qui ont armé des flottes, enrôlés des cavaliers, tant il est vrai qu’ils furent des conquistadores jamais lassés de mettre le cap au large pour les uns, au loin pour les autres.

 

La genèse du navire se perd dans la nuit des temps. L’homme primitif transportait des marchandises au moyen de radeaux. Et, au cours des siècles, les navigateurs n’eurent plus de cesse que de modifier l’architecture de leurs embarcations, de façon à les rendre plus performantes, plus sûres et surtout plus rapides. Les noms de ces bateaux font rêver : il y eut les felouques égyptiennes, les jonques chinoises, les drakkars vikings, puis apparurent les caravelles, les frégates, les trois-mâts barques, les clippers, ces coursiers dont la coque effilée fendait les eaux pour porter d’un continent à l’autre le coton, le thé, la soie.

 

Quand apparut la vapeur, c’était pour aller plus vite encore et on demandait : Combien de centaines de chevaux y-a-t-il sous les moteurs ? Le navire servait au transport des marchandises, le paquebot à celui des troupes ou des passagers, les cuirassés, les croiseurs, les destroyers à la guerre. Avec le cheval, l’évolution fut à peu près semblable. Lui aussi fut utilisé pour le combat, le transport, puis pour l’équitation et le sport. Dans les siècles anciens, le cheval était employé comme destrier. La charge de l’armure des chevaliers médiévaux était telle que la robustesse de l’animal comptait davantage que sa vélocité. Les Croisades révolutionnèrent l’art de la guerre. En découvrant la supériorité des montures arabes plus mobiles, les Occidentaux eurent l’idée de croiser des étalons d’Orient avec leurs juments locales et, au fur et à mesure de leurs progrès, parvinrent à donner naissance au pur-sang. Ne fallait-il pas que le cheval file à vive allure, qu’il transporte non seulement le cavalier mais achemine les nouvelles à une époque où n’existait pas le télégraphe ? Il avait par ailleurs la charge de tirer la charrue et la diligence, le carrosse et la simple carriole. Il fut le compagnon de l’homme dans le travail, dans le combat, dans le jeu. Comme le bateau.

 

Il est arrivé que le navire transporte le cavalier et sa monture ; de même que l’on peut surprendre, en longeant une berge, le spectacle rare de chevaux qui halent une péniche. Destins croisés ? Sans nul doute ! Et Deauville ne l’ignore pas, elle qui voit dans sa baie, aux feux du soir, se disputer des régates et, perçoit, venant de ses champs de course, le martèlement des sabots. Tout est joué. Les voiles se ferlent et les chevaux reviennent au paddock.

 

Demain matin, si vous vous levez à l’aube et prenez le chemin de la plage, que verrez-vous dans le petit jour qui frémit, au bout de la jetée ? Des voiles qui claquent au vent du large et, au long des vagues, là où la mer vient lécher le sable, des chevaux qui galopent leur crinière au vent du bord…

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Article publié en 2005 dans la revue du DEAUVILLE YACHT CLUB

 

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Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

Et pour prendre connaissance des articles consacrés à Deauville, cliquer sur leurs titres : 

 

DEAUVILLE, à l'heure du Polo

 

Deauville - ces gens qui ont bâti sa légende

 

 

 

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30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 08:16
Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit de Jean d'Ormesson

Dans cet avant dernier ouvrage, puisque Jean d’Ormesson, intarissable auteur, venait d’en publier un nouveau « Comme un chant d’espérance », l’écrivain bien connu se livrait déjà à un bilan de ce que fut sa quête personnelle, ses joies, ses peines, ses convictions, en quelque sorte sa vie et son œuvre. D’un style alerte, qui se tricote avec d’astucieuses répétitions, il nous brossait un tableau de son univers et également du nôtre, étant donné qu’il y a immanquablement perméabilité entre un écrivain et ses lecteurs. Que serait-il sans eux, que serions-nous sans lui ? Il arrive que les livres nous construisent, que les œuvres nous éclairent, que le monde se traduise à travers eux. Il y a deux choses que j’apprécie énormément chez Jean d’Ormesson, c’est son amour de  la vie qu’il avouait sans fard et son admiration pour le monde, la beauté et les œuvres qu’il reconnaissait sans fatuité. Il est rare que quelqu’un admire et s’émerveille encore à 86 ans - c'est l'âge qu'il avait lors de la publication de cet ouvrage - de ce qui l’entoure, du monde tel qu’il est avec ses faiblesse et ses tares, nourrisse sans cesse des projets, des attentes et cède à des enthousiasmes. Et c'était précisément le cas de Jean d'O qui attendait, écrivait, s’emballait et, malgré l’âge et la maladie, se comportait comme le jeune homme qui ne semblait pas vouloir mourir en lui. Alors, reprenant l’un de ses titres, je dirai : «  C’est bien ! »

 

«  N’en déplaise à quelques-uns, la vie n’est pas si drôle. Il lui arrive même d’être ennuyeuse et banale, souvent partiale et cruelle. Alors il faut nous arranger et subvenir à ses lacunes, à ses insuffisances, vivre à ses côtés sans se laisser dévorer par elle. La vie s’est imposée à nous à notre naissance et nous n’en serons délivrés qu’à notre mort, ce qui rend insupportable cette délivrance, mais en attendant comment la supporter sans trop de dégâts ? L’avenir est toujours plein d’interrogations, le passé empli de regrets et de mélancolie. Quant au présent, il se contente de nous inoculer l’énergie de la réalité. L’action a toujours été un dérivatif salutaire. On pense que nous existons parce que nous vivons. Et si nous vivions sans exister ? Je vis parce que j’agis ou bien est-ce que j’existe parce que je pense ? »

 

Ainsi ces questions sont-elles posées de façon très simple. Il semble même que ce soit nous qui les posions. Jean d’Ormesson avait cela d’agréable : il écrivait comme un ami nous parlerait à l’oreille de façon directe, de tout et de rien, de l’ordinaire des choses et de l’extraordinaire de la vie, du temps et de l’univers car, depuis quelques années, l’univers était devenu sa grande affaire, la plus belle histoire à raconter tant elle embrase tout : le passé, le présent et l’avenir, qu’elle pose les bonnes questions sans apporter de vraies réponses, c’est-à-dire qu’elle assure un suspense permanent. Qu’est-ce qu’un écrivain peut souhaiter de mieux ?

 

«  Le XXe siècle a été abominable sur le plan de l’Histoire, mais formidable sur le plan de la science. Celle-ci nous a appris que l’univers possède une histoire. Les anciens pensaient qu’il était éternel, immobile, or nous savons qu’il a eu un début et qu’il aura une fin. Il se développe comme un opéra ou un roman-fleuve sous la conduite d’un romancier inouï qui n’est autre que Dieu. Après m’être occupé de tout ce qui s’est passé entre le big bang et nous, je vais désormais m’interroger sur ce qu’il y avait avant le big bang. Qu’est-ce qu’il y aura après notre mort ? Rien, mais ce Rien est Tout. »

 

Avec de telles questions, comment ne pas éveiller l'intérêt d'un public que la marche du temps ne cesse d’intriguer, voire d’inquiéter. L’écrivain ne gomme nullement cette inquiétude existentielle. S’il reste  plus optimiste sur le fond que sur la forme, il n’en est pas moins tourmenté par une époque comme la nôtre et il ne s’en cache pas. Ce souci du permanent fait de lui un confident du quotidien, un ami avec lequel on partage ce questionnement sur les bouleversements d’un monde en pleine mutation.

 

« Un homme de mon âge a vu davantage de changements dans sa vie que plusieurs générations n’en avaient connu il y a un siècle à peine. Or, la plupart des gens ne supportent pas ce rythme effréné et ne s’y adaptent pas. C’est la raison pour laquelle la société française est en état de révolte. Changer pour un mieux est acceptable, même si le prix à payer est élevé, mais changer pour changer est une folie. »

 

Nous voilà loin de la science, replongés dans les troublantes angoisses de l’existence, dans l’irréversibilité des choses qui font qu’un écrivain laisse une marque dans son époque, surtout s’il a su traduire les tourments inhérents à son temps. Et Jean d’Ormesson est de ceux-là, d’où son entrée dans la prestigieuse collection de la Pléiade, une consécration qu’il a reçue de son vivant, ce qui jusqu’alors n’a été le privilège que de quelques rares écrivains et fut, sans nul doute, sa joie dernière.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Pour consulter les précédents articles consacrés à  Jean d'Ormesson, cliquer sur leurs titres :

 

Le juif errant de Jean d'Ormesson           

Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde

 

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Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit de Jean d'Ormesson
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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 07:23

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Le siècle d’Hugo n’était même pas né et pourtant « déjà Napoléon perçait sous Bonaparte », il caracolait à la tête de ses troupes dans les plaines et montagnes d’Italie bousculant, étripant, étrillant les armées autrichiennes et piémontaises, se taillant une réputation qui aiguisait la jalousie de ceux qui avaient essayé de l’éloigner du pouvoir en lui confiant une mission loin des lieux de décision. Marié depuis trois jours seulement avec Joséphine de Beauharnais, il courait sus à l’ennemi, se couvrant d’une gloire qui laissait sa jeune épouse de marbre.  Il était fou amoureux, elle ne l’était pas beaucoup, elle préférait courir les bals et les fêtes avec des officiers fantoches ou des gandins attentionnés, il crevait de rage de ne pas pouvoir la posséder comme il possédait ses ennemis.


C’est ce double combat que raconte Raoul Mille, la campagne triomphante contre les troupes piémontaises et autrichiennes et le combat acharné contre la passivité et l’indifférence de son épouse frivole. Le narrateur raconte les faits, surtout les événements militaires, et Napoléon, à travers des extraits de sa correspondance, raconte lui-même son combat contre cette femme délurée qui le délaisse sans vergogne aucune. C’est l’envers de la légende écrite sur le Pont d’Arcole et divers autres champs de bataille au cours de cette glorieuse campagne d’Italie, la face noire du héros, l’effort inhumain fait par cet homme vénéré, adulé, craint, agoni mais totalement désarmé devant cette femme qui l’a envoûté.


L’auteur réécrit une des plus belles pages de la légende napoléonienne montrant comment un général inconnu venant de nulle part, petit, maigre, affamé, malade, à la tête d’une troupe de va-nu pieds commandée par des officiers rustres et incultes, sans scrupules, sortis directement de horreurs de la révolution, triomphe des armées impériales encore engoncées dans les us et coutumes de l’ancien régime. Mais parallèlement il raconte aussi une grande histoire de désamour qui semble s’imposer en contrepoint à l’insolente chance qui guide Bonaparte sur le chemin de la gloire militaire.

 

 

Un livre qui ravira tous ceux qui aiment les histoires d’amour, même celles qui finissent mal, mais aussi  ceux qui apprécient les grandes épopées taillées à grands coups de sabre dans les chairs ennemies. L’auteur ne lésine pas, n’économise pas sa plume, il la laisse s’évader dans de grandes envolées à la hauteur de la geste épique des grognards de celui qui n’était encore que Bonaparte.


Denis BILLAMBOZ

 

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21 juillet 2014 1 21 /07 /juillet /2014 08:36

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Je ne pouvais pas ne pas présenter cette lecture, en effet l’intrigue se déroule dans la région où habite Armelle et je suis convaincu que vous serez tous sensibles à cette leçon de psychologie qui laisse une belle place à l’émotion.


 

Un garçon singulier

Philippe Grimbert (1948 - ….)

 

 

Dans cette fiction, qui n’a apparemment pas une grande ambition littéraire, Philippe Grimbert semble plutôt vouloir proposer une étude de cas en application après une leçon de psychanalyse. Louis, un jeune étudiant en droit lassé de ses études, répond à une annonce recherchant un jeune garçon pour s’occuper d’un adolescent « singulier » sur la côte normande. Il est choisi par le père de l’enfant, cadre dans une grande entreprise de la Défense, et rencontre ensuite la mère et l’enfant, « singulier » Iannis,  dans la petite ville où il passait ses vacances avec ses parents quand il était adolescent lui-même.

 

Un huis clos réunit alors Louis, Iannis et sa mère, auteure de romans érotiques, totalement dépassée, démolie par le handicap de son fils qu’elle ne supporte plus. Le premier contact avec le jeune garçon est surprenant mais Iannis semble accepter la présence de Louis qui essaie de comprendre ses réactions imprévisibles et ingérables. A seize ans, le jeune garçon ne parle pas et ne sait ni lire ni écrire mais Louis découvre rapidement qu’il est doué d’une grande sensibilité et qu’il perçoit très vite les tensions qui habitent Louis et sa mère de même que celles qui s’installent entre les membres de ce huis clos. A travers les phobies de l’adolescent qu’il découvre progressivement, Louis renoue avec les angoisses et les terreurs de son enfance qu’il croyait totalement enfouies. Iannis perçoit toutes ces tensions et les comprend rapidement, une forme de transfert s’installe entre les deux garçons, Iannis s’apaise quand Louis retrouve les tensions qu’il croyait oubliées. Les deux garçons essaient d’oublier leurs démons respectifs dans une tendresse naissante qui apparait encore trop alléatoire en rapport avec  la pression sexuelle que la mère frustrée exerce sur Louis.


« Vous m’avez dit que mon fils était branché sur nos pensées les plus secrètes, qu’il absorbait nos émotions, nos angoisses. Ce n’est pas de Iannis dont tous ces jeunes gens ont eu peur, mais d’eux-mêmes, de ce que Iannis leur envoyait. C’était leur part d’ombre qui les effrayait ».


Une leçon de psychanalyse écrite dans une langue facile à lire et un livre qui se lit d’une seule traite et démontre qu’il n’est nul besoin de parler pour bien se comprendre et exhumer les frayeurs qui pèsent souvent sur nos vies depuis la première enfance. Une intrigue certes très prévisible mais un texte bien construit et une leçon assez aisément compréhensible.


« Nous n’avons jamais chassé de notre mémoire ces quelques syllabes, nous avons gardé au plus profond de nous ce geste regretté c’est de cette part aveugle que nous dépendons, vivante, insistante, c’est elle qui a décidé de notre destinée ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 07:26

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Exceptionnellement, cette semaine je vous propose deux textes car il s ‘agit de nouvelles présentées dans des petits formats bien pratiques et très jolis par les Editions Zinnia. Cette petite maison lyonnaise s’intéresse aux auteurs latino-américains de qualité trop méconnus en France.

 

Balles perdues

Alberto Barrera Tyzca (1960 - ….)

 

Et cette maison d’édition lyonnaise, Zinnia Editions, a remarqué l’un de mes commentaires sur un livre d’Alberto Barrera Tyszka et m’a proposé la lecture de deux nouvelles de cet auteur. « Balles perdues » est la première de ces deux nouvelles, elle évoque la disparition d’un brave citoyen vénézuélien sans histoire lors d’une manifestation contre le pouvoir. C’est dans le journal télévisé que sa famille le voit tomber sous les balles de la police mais ne peut le retrouver ni à la morgue, ni dans les hôpitaux de la ville, il est introuvable malgré toutes les recherches qui sont entreprises. La télévision s’intéresse bientôt à cette disparition tant pour dénoncer les violences policières que pour accabler les contestataires qui manipulent son épouse pour discréditer le pouvoir.

 

Instrumentalisée par les médias, la famille implose, certains membres rallient la cause des insurgés, d’autres restent fidèles aux gouvernants mais quand les télévisons étrangères se manifestent avec des contrats fort lucratifs, les opposés se rejoignent. Alberto Barrera Tyszka nous montre, à travers le jeu pervers des médias, la faiblesse des êtres ayant acquis rapidement une grande notoriété, capables de se faire de l’argent sur le dos d’un des membres de leur famille dont on ignore s’il est mort ou disparu, son corps n’ayant jamais été retrouvé, il pourrait même être toujours en vie quelque part où personne ne serait aller le chercher. Une nouvelle comme une leçon de morale qui dénonce la lâcheté des hommes toujours prêts à marcher sur des cadavres pour accéder à une certaine reconnaissance, à un certain pouvoir, et les médias, artisans de toutes les manipulations, qui peuvent servir la cause de ceux qui les possèdent ou les financent.

Une belle édition, une bonne idée, ces petits formats faciles à lire et à transporter dans une poche pour découvrir rapidement des auteurs inconnus et en l’occurrence des auteurs d’Amérique latine dont cette maison s’est fait la spécialité.

 

 

La correspondance des autres

 

 

Voici une autre  nouvelle de Barrera Tyszka publiée par Zinnia Editions évoquant, cette fois, un professeur de littérature vénézuélien qui  propose des cours dans plusieurs institutions pour financer sa thèse sur la correspondance entre les écrivains – sujet très large qui est déconseillé par ses maîtres – et réussit même à monter un atelier de lecture et d‘écriture dans une prison. « Il vaut mieux raconter un assassinat que le commettre. La littérature a moins de conséquence que la vie ». Il rassemble ainsi un  groupe de prisonniers qui veut bien l’écouter et participer aux exercices mais un jour une émeute embrase l’établissement pénitencier, les prisonniers prennent des otages dont le professeur de littérature qu’ils acceptent de relâcher à condition qu’il les aide à rédiger chacun une lettre, qui au procureur, qui au ministre, qui à n’importe quel autre personnage influent qu’ils croient en mesure de faire avancer leur dossier auprès de la justice. Le professeur accepte cette contrainte, car plusieurs des détenus du groupe n’ont jamais été jugés, et est relâché par ses détenteurs.


Quand il rentre libre chez lui, il jure de ne jamais retourner travailler en prison mais un beau jour, en regardant le journal télévisé, il voit que les émeutes embrasent à nouveau l’établissement. La correspondance avait été sa passion, elle devient sa destinée, il ne peut  plus y échapper.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 08:08

Les-fées-penchées1

 

 

Une rencontre comme on peut en faire désormais sur les réseaux sociaux, une belle rencontre qui débouche sur la lecture d’un beau texte et le plaisir de pouvoir échanger avec l’auteure après cette lecture.

 

 

Les fées penchées

Véronique Janzyk

 

 

J’ai rencontré Véronique Janzyk sur la Toile alors quand j’ai vu son livre à la Foire du Livre de Bruxelles je l’ai acheté et bien m’en a pris, car dans ce recueil de seize textes courts, elle saisit des instants de vie, des parcelles d’existence, qui illustrent les problèmes sociaux et sociétaux qui affectent l’humanité. Dès la première nouvelle, on comprend que Véronique ne se cantonne pas dans une certitude définitive, dans un monde cartésien, borné, sans surprise, non, elle explore les marges, là où la vie bouge encore, là où réside l’espoir d’un autre monde, d’un monde nouveau débarrassé de toutes les alluvions qui pèsent si lourdement sur la société actuelle.


Elle s’est armée de phrases courtes, rapides, incisives, écrites dans l’urgence sous la pression d’un besoin impérieux de dénoncer ou d’énoncer ce qu’elle ne peut plus accepter, ce qu’elle voudrait, ce qu’elle suggère. Elle trempe sa plume dans toutes les humeurs des corps qu’elle rencontre surtout à l’hôpital : le sang, le sperme, la cyprine, les larmes, le pus, tout ce qui coule et suppure pour écrire des textes charnels où la douleur est concrète, visible, sensible, apparente. Car c’est dans les corps que l’auteure va chercher ses vérités, ce qu’elle veut nous montrer, ce qu’elle veut démontrer : l’identité des corps, leur intégrité, leur état, leur apparence, leur arrogance, leur dégradation, leurs insuffisances, leur décomposition. Le corps c’est l’image de l’humanité, le reflet de tout ce qui est dans l’homme, tout ce qui est tu, caché, le moyen de faire un état de la société et de sa dégénérescence.


Véronique nous montre des corps qui dominent l’esprit, des corps qu’il faut donc développer, renforcer pour ne pas qu’ils se laissent dominer, les corps peuvent aussi être objets de douleur infligée, acceptée, désirée… A travers ces bouts de vie, elle nous montre que la partie animale de l’humain domine l’être, lui impose son mode de vie, sa façon de penser, son comportement. Et, in fine, l’animal homme est peut-être moins sensible, plus cruel, que de nombreux autres êtres du vaste règne animal.

 

Beaucoup de ces tranches de vie se déroulent dans le milieu hospitalier, dans des centres de soins, presque toujours là où les corps sont en réparation mais ce n’est absolument pas une vision pessimiste du monde, c’est simplement une vision réaliste car il faut bien, pour vivre encore, et vivre mieux, réparer ces corps qui ne sont pas en assez bon état pour que l’humanité vive mieux, bien dans son corps, bien dans sa tête et bien dans son cœur.

 

Un recueil relativement court qu’il faut lire d’une traite car l’intensité monte crescendo, essouffle, étouffe... . On ne pourrait pas en lire plus et il serait tellement dommage de rompre cette graduation ascensionnelle qui fait, à mon avis, partie intégrante de la lecture.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 08:05
Mon père aurait eu cent ans

 

Mon père aurait eu cent ans au début de juillet 2014. Signe du cancer, ascendant cancer, il était un homme posé et réfléchi, d’une sensibilité extrême, fou d’art et de littérature et d’une immense culture. C’est lui qui m’a initiée aux grands auteurs et m’a mise sur la voie de l’écriture toute jeune. La vie sans le secours de l’art lui paraissait impossible. Il s’y est immergé dès qu’il a eu quelques moyens financiers à y consacrer. Bibliophile et collectionneur, il a sans cesse été en quête d’œuvres rares et y passait volontiers ses loisirs. Il avait épousé une femme qui partageait ses goûts. Maman, élève au conservatoire de Nantes, avait une voix délicieuse de soprano colorature qui enchantait mon père. Il l’a d’ailleurs encouragée à donner des concerts et à enregistrer des disques qui, hélas, à l’époque, n’étaient pas d’une qualité irréprochable.

 

 

Leur amour a duré 61 ans sans un nuage ou presque. Maman est partie la première, un an après leurs noces de diamant. Il ne s’en est pas remis et n’a plus pensé qu’à la rejoindre. Ce qui fut fait 15 mois plus tard. Mon rôle auprès de lui, puisqu’il habitait une résidence voisine, a été de lui maintenir la tête hors de l’eau. Nous avons connu de ce fait une intimité à laquelle nous n’étions nullement préparés. Mon père n’avait jamais été occupé sentimentalement que de sa femme. Sa fille, il l’a découverte durant cette ultime année de sa vie et cela a créé les liens que l’on avait omis de tisser auparavant. Au milieu de ce couple uni et fusionnel, l’enfant unique que j’étais, se sentait un peu à l’écart, aussi m’étais-je entourée d’un monde qui n’appartenait qu’à moi et où m’accompagnaient des personnages imaginaires qui avaient vocation à me tenir  chaud. Dès l’âge de 9 ans, j’écrivais des contes, de courts romans, des poèmes. Je m’étais investie dans l’univers des mots.

 

 

Mes parents se tenaient à jamais statufiés sur une sorte d’Olympe, comme des demi-dieux. Ils régnaient en silence car nous n’étions pas une famille bavarde. C’est dans notre maison de campagne que je m’épanouissais le mieux lors des petites et grandes vacances. Je nouais des amitiés avec des enfants du pays et nous consacrions notre temps libre à préparer des spectacles de danse et de comédie que nous proposions à nos familles dans une grande pièce, réservée à cet usage, fin septembre, avant la rentrée scolaire. Ceux-ci, bien qu’empreints de romantisme, n’étaient pas dépourvus d’humour et de dérision. Je ne dédaignais pas planter quelques banderilles dans cette vie austère.

 

 

Le retour dans la capitale était un déchirement. Il fallait me séparer de tout ce que j’aimais : les fleurs, les arbres, les animaux, les oiseaux surtout, la douce campagne qui borde la Loire. A Paris, je retrouvais l’institution où les horaires comme l’uniforme et l’enseignement étaient stricts. On ne s’évadait qu’en pensée. Pour le reste, on devait se plier à une discipline constante à laquelle je dois sans doute une certaine verticalité que je ne regrette pas aujourd’hui. On nous forgeait un caractère qui se montrait endurant devant l’effort, souvent l’épreuve.

 

 

Mariée jeune, car j’avais envie de connaître autre chose et qu’il y avait en moi une certaine appétence pour l’aventure, même conjugale, je suis restée attachée à ma famille et surtout à mes parents. On s’écrivait trois fois par semaine lorsque j’étais éloignée, ainsi nous tenions-nous au courant des joies et soucis quotidiens ; maman servait de trait d'union entre mon père, toujours un peu lointain, et moi. Ainsi ne me voyait-il qu' à travers elle…

 

 

C'est peu d'années avant leur disparition que je suis venue habiter auprès d’eux. Ils me l’avaient demandé et comme cela était possible pour mon mari comme pour moi, nous avons pris la décision de les rejoindre en Normandie et nous ne le regrettons pas. Mes parents ont vécu, dans cet environnement mer/campagne, les vingt plus belles années de leur vie ; nous vivons à notre tour une expérience semblable  face au même paysage de la mer surprise entre l’arceau des arbres. Je leur dois d’avoir choisi un itinéraire géographique assez proche du leur et d’y avoir découvert des émotions et des joies identiques.

 

 

Oui, papa, tu aurais eu 100 ans. Ta vie entière fut gouvernée par deux impératifs : ton goût de la beauté et ton souci de rectitude. Le monde d’aujourd’hui ne te plairait guère. Attaché à tes convictions, chrétien converti sur le tard, tu avais une haute idée des devoirs de l’homme et détestais le mot «profit». De nos jours,  les devoirs ont été relégués au second plan, le profit placé au tout premier. Alors, papa, repose en paix.

 

 

Armelle

 

 

Autres articles concernant mon enfance et ma famille :

 

 

 

Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

  

Arthur, mon arrière grand-père - Une histoire simple

  

Ma mère aurait eu cent ans

 

Mon père aurait eu cent ans

 

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

  

Les chiens de mon enfance


Renée ou les enchantements de l'enfance 


Chers disparus

 

Chère tante Yvonne

  

Le Rondonneau : retour à ma maison d'enfance 
 

 

Le Cercle de famille

 

 


 

 

 

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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 06:28

le-triomphe-de-la-mort-bruegel-gf.jpg

 

 

Allongé sur le sable ou alangui dans un transat, vous passerez un bon moment avec ce petit polar qui se déroule dans le milieu de la peinture et vous pourrez étoffer votre culture tout en vous détendant et en prenant même du plaisir si, comme moi, vous aimez les maîtres flamands.

 

 

Le Triomphe de la mort

Patrick Weiller ( ? - ….)

 

 

Il était joli ce livre, il a attiré mon regard, je l’ai empoigné, la une de couverture évoquait Bruegel, un peintre, en fait une famille de peintres, je l’ai feuilleté, il parlait de la peinture de l’Âge d’or de la Flandre, il avait donc beaucoup d’arguments pour me séduire, alors je l’ai choisi et je l’ai lu très vite, dès le lendemain.  Je n’ai été ni déçu ni comblé. Le livre est présenté comme un polar qui se déroule dans le milieu de l’art et plus spécialement dans le milieu restreint des marchands de tableaux qui s’intéressent aux petits maîtres flamands, mais l’intrigue policière se résume à très peu de choses, même pas le tiers du livre donc, ceux, qui aiment les belles enquêtes avec des limiers rompus à toutes les combines pour déjouer les assassins les plus retors, seront certainement déçus. Moi, je me suis consolé avec tout ce que j’ai appris sur la vaste famille Bruegel, j’en connaissais deux ou trois qui avaient magné le pinceau avec agilité mais le récit en dénombre au moins cinq qui sont présentés dans un arbre généalogique bien pratique pour comprendre le fonctionnement de cette large fratrie. J’ai aussi voyagé avec le héros dans les plus grands musées d’Europe et chez les galeristes les plus célèbres même s’ils sont purement fictifs, leurs affaires ressemblent certainement à celles des marchands d’art des grandes capitales européennes.


 Ainsi ai-je accompagné le héros, contacté par la police après l’assassinat d’un marchand d’art parisien, bientôt suivi par le meurtre d’un autre marchand à Londres et d’un troisième à nouveau à Paris, qui remarque que ces meurtres figurent tous les trois dans un tableau attribué à un Bruegel et recopié en plusieurs exemplaires par ce même Bruegel et même par un autre membre de la famille. La police, évidemment, ne veut pas suivre l’artiste dans son hypothèse pas assez cartésienne, mais le héros, marchand d’art avisé tout comme les trois victimes, a l’œil affuté, peut-être encore plus affuté que le nez des policiers chargés de l’enquête à Londres, Paris et Stockholm.


Un moment de détente agréable, seulement troublé par l’usage un peu agaçant de formules toutes faites, de mots du jargon déjà beaucoup trop utilisés, d’un vocabulaire un peu trop banal pour parler d’art et surtout des maîtres flamands.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 08:41
La duchesse de Berry, une redoutable amazone

 

Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, était la fille de roi des Deux-Siciles et la petite nièce de Marie-Antoinette. A l’âge de 18 ans, elle avait épousé Charles de Bourbon, duc de Berry, fils aîné de Charles X, réputé pour être un excellent cavalier et un grand coureur de jupons. En 1820, ce mari, héritier du trône de France, était assassiné à Paris, au pied des marches de l’Opéra, alors qu’elle était enceinte. Cette femme, dont Mme de Boigne dit dans ses mémoires : «  Qu’elle est l’une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formé » - avait en effet un tempérament fougueux et un esprit prompt à s’enflammer dès qu’il était question du trône des Bourbons qu’elle désirait récupérer pour son fils, le jeune duc de Bordeaux. Malheureusement pour la suite des événements, elle manquait de discernement et se fia davantage à son intuition qu’aux sages conseils de certains de ses proches. Néanmoins, cette petite femme vive et primesautière plut lorsqu’elle partit visiter la Vendée en 1828, afin de faire oublier à la population la regrettable indifférence de Louis XVIII, qui n’avait pas su, ou peut-être voulu, exprimer aux Vendéens la reconnaissance qu’il leur devait.

 

La jeune duchesse fut accueillie avec chaleur. Le 20 juin, elle se rendit à Saumur, le lendemain à Angers, le 22, après avoir traversé la Loire à Varades, elle se dirigea vers Nantes, suscitant sur son passage un tel élan se sympathie, qu’au Pin-en-Mauges l’un des fils de Cathelineau la reçut et qu’on posa la première pierre du sanctuaire du mont des Alouettes (chapelle commémorative des combats vendéens) en sa présence. Aussi conservera-t-elle de ce voyage une impression favorable, persuadée qu’en cas de danger, l’Ouest serait prêt à se remobiliser pour défendre la couronne. Quand en 1829, le gouvernement de Villèle tombe et que Charles X, mal inspiré, demande au duc de Polignac d’en former un nouveau, Chateaubriand s’empresse de démissionner de son ambassade de Rome pour rentrer au plus vite à Paris. Il connaissait trop Monsieur de Polignac, qu’il avait côtoyé aux affaires du temps qu’il était ministre, pour ne pas craindre qu’il ne mette très vite en péril les libertés acquises. Ce qu’il fît dès le 27 juillet en supprimant la liberté de la presse et la liberté d’élection, ce qui provoqua l’insurrection des 27-28 et 29 juillet, obligeant Charles X à abdiquer en faveur de son petit-fils le duc de Bordeaux. C’est alors que Chateaubriand usa de son influence afin de favoriser une régence du duc d’Orléans (futur Louis-Philippe) auprès du jeune duc, après que la proclamation de celui-ci comme roi sous le nom de Henri V eut été assurée, ce qui aurait eu le mérite de sceller une alliance entre le parti libéral et les royalistes légitimistes, appelés ultras.

 

A la chambre de Paris le 7 août 1830, lors d’un discours religieusement écouté mais non suivi d’effets, le vicomte de Chateaubriand déclarait ce qui suit : «  Ce n’est pas par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de St Louis jusqu’à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni à la chevalerie, ni au martyre ; je ne crois pas au droit divin de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n’invoque pas même la Charte, je prends mes idées plus haut ; je les tire de la sphère philosophique de l’époque où ma vie expire : je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente. Je sais qu’en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la souveraineté du peuple : niaiserie de l’ancienne école, qui prouve que, sous le rapport de la politique, nos vieux démocrates n’ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n’y a de souveraineté absolue nulle part ; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le supposait au 18e siècle ; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu’elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu’une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu’une république. »

 

Malheureusement le duc d’Orléans, qui avait eu au château de Neuilly un long entretien avec Chateaubriand et s’était même écrié, comme gagné par les arguments de son interlocuteur -  "Ah ! c’est là mon désir. Combien je serais satisfait d’être le tuteur et le soutien de cet enfant ! Je pense tout comme vous Monsieur de Chateaubriand : prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu’il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que les événements ne soient plus forts que nous." - avait fait en sorte que ceux-ci le fussent. Le duc d’Orléans (Louis-Philippe) avait tellement envie de régner qu’il oublia les promesses faites aux Bourbons et que, cédant soi-disant à la pression du temps, prit le pouvoir presque sans en avoir l’air. Tout d’abord, pour se concilier les libéraux, il fit semblant de ne pas être roi. Tournant le dos au trône, il alla s’asseoir sur une chaise auprès de ses ministres lors de sa première cérémonie officielle. De même que, renonçant au drapeau blanc de la monarchie, il se rallia au drapeau tricolore de la République. Il pensait ainsi endormir les esprits, tout en gratifiant les légitimistes de quelques gages. Il s’était ainsi assis entre deux chaises et le paya dix-huit ans plus tard. C’est pour cette raison que l'on qualifia sa politique de « juste milieu ».

 

La jeune duchesse, quant à elle, n’avait oublié ni le drapeau blanc, ni le trône. En quittant le palais des Tuileries, elle ne cessait de répéter : quel malheur d’être une femme ! - bien que dans sa famille, ce soit plutôt les hommes qui aient eu tendance à baisser les bras. Elle, se refusant à la démission, n’allait plus avoir de cesse que de conspirer. Elle eut même l’audace d’envisager l’enlèvement de Louis-Philippe avec le soutien de trois-cent mille fidèles, action que l’on désigna comme «  la conspiration des Prouvaires » et qui valut, à quelques-uns des affiliés, des condamnations graves. Nullement découragée par cet échec, Marie-Caroline se mit en tête de gagner à sa cause un homme aussi illustre que le vicomte de Chateaubriand. Celui-ci ne lui ménagea pas ses conseils à la prudence et à la réflexion. « C’est avec la plus profonde reconnaissance que j’ai reçu le témoignage de confiance et d’estime dont vous avez bien voulu m’honorer ; il impose à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous les yeux de votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité. (…) Quarante années de tempête ont brisé les plus fortes âmes ; l’apathie est grande ; l’égoïsme presque général ; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu’on a, vivoter en paix. Après une révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui corrompent l’air. (…) Il est difficile, Madame, que vous connaissiez de loin ce que l’on appelle ici le « juste milieu » ; que Son Altesse Royale se figure une absence complète d’élévation d’âme, de noblesse de cœur, de dignité de caractère ; qu’elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour leurs pensions. (…) Votre altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge. (…) Vivez votre jeunesse, Madame, et vous aurez les royaux haillons de cette pauvresse appelée Monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre aïeule la reine Blanche disait aux siens pendant la minorité de St Louis – "Point ne me chaut d’attendre". Les belles heures de la vie ont été données en compensation de vos malheurs et l’avenir vous rendra autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours. (…) Mais que la guerre ne brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais que vous ne mettrez jamais, Madame, votre espérance dans l’étranger ; vous aimeriez mieux qu’Henri V ne régnât jamais que de le voir paraître sous le patronage d’une coalition européenne. » - lui écrivait-il en mars 1832.

 

Hélas ! la jeune duchesse n’eut pas assez le souci de les méditer, pas plus qu’elle ne se souvint de l’exemple des Capétiens, ses ancêtres, qui avaient su ménager le temps et patiemment édifier le royaume de France, le broder à petits points comme les dentellières. Elle voulait le trône tout de suite afin d’y asseoir son fils et exercer la régence. Pour parvenir à ses fins, il lui fallait des appuis et de l’argent. Aussi quitta-t-elle l’Angleterre où la famille royale s’était réfugiée et se mit en route pour l’Europe. Elle traversa l’Allemagne du sud, se rendit à Gênes, puis à Turin, à Rome et à Naples. Le banquier Ouvrard, les rois de Sardaigne et de Hollande, le duc de Brunswick et des grands propriétaires terriens l’assurèrent de leur aide financière. A Nantes, son agent Guibourg ne recueillit pas moins d’un million de francs. Grisée par ce début prometteur, l’indomptable duchesse arrêta sa décision. Après avoir séjourné à Naples, elle monta à bord du Carlo-Alberto et six jours plus tard, le 30 avril 1832, débarqua aux environs de Marseille. Pendant le voyage, elle avait rédigé une proclamation qui, croyait-elle, serait en mesure d'exalter les cœurs :

«  Soldats, une funeste révolution a violemment séparé la France de la famille de ses rois ; cette révolution s’est faites sans vous ; elle s’est faite contre vous. La petite fille de Henri IV vient vous demander votre appui. (…) C’est à votre amour, à celui de tous les bons français, des français seuls, que Henri V veut devoir sa couronne. Française et mère, je vous confie l’avenir de la France et les droits de mon fils. »

 

Cette proclamation, malgré ses efforts, ne fut pas diffusée, si bien que quelques dizaine de personnes, tout au plus, en prirent connaissance et manifestèrent à Marseille. Le sud de la France n’ayant pas répondu à l’appel, ce fiasco aurait pu alerter la duchesse, l’inciter à la prudence, il n’en fut rien. Pour venir à bout de son énergie, il en fallait beaucoup plus. Puisque le sud ne vibrait pas pour Henri V, la Vendée catholique relèverait l’affront. Aussi avec trois compagnons en guise d’escorte, Marie-Caroline remonta-t-elle vers l’ouest. Nous sommes en mai 1833. Dans les premiers jours du mois, elle avait séjourné chez le marquis de Dampierre au château de  Plassac. C’est de là qu’elle fixa au 24 mai la date de la prise d’armes en rédigeant cette lettre :

«  D’après les rapports qui m’ont été adressés sur les provinces de l’ouest et du midi, mes intentions sont qu’on prenne les armes le 24 de ce mois. J’ai fait connaître mes intentions à cet égard et je les transmets aujourd’hui à mes provinces de l’ouest. »

Au même moment, elle lançait un appel aux populations :

« Vendéens, Bretons, vous tous habitants des fidèles provinces de l’ouest. Ayant paru dans le midi, je n’ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers pour accomplir une promesse sacrée, celle de venir parmi mes braves amis partager leurs périls et leurs travaux. Je suis enfin parmi ce peuple de héros : ouvrez à la fortune de la France. Henri V vous appelle ; sa mère régente de France se voue à votre bonheur . Un jour, Henri V sera votre frère d’armes si l’ennemi menaçait nos fidèles pays. Répétons notre ancien et nouveau cri : Vive le roi ! »

 

Le 17 mai, en arrivant au château de la Reuille, à St Hilaire-de-Loulay, quelle ne fut pas sa surprise d’être reçue avec peu d’empressement par son hôte Monsieur de Nacquart : «  Nous sommes, Madame, très surpris, jamais il n’a été question de la venue de Son Altesse Royale. Des succès dans le midi devaient seuls l’encourager à venir. Sa présence ne pourra qu’attirer toutes les calamités sur notre malheureux pays. » Monsieur de Nacquart craignait que cette insurrection mal préparée, à un moment mal choisi, n’eût toutes les chances d’échouer. Marie-Caroline ne voulut pas l’entendre. Sûre de son fait et de son bon droit, c’est déguisée en homme et sous le nom de « Petit Pierre » qu’elle repart, entrant dans la clandestinité et l’errance qui la mèneront de châteaux en fermes afin d’échapper aux troupes que Louis-Philippe avait lancées à sa poursuite.

 

  

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.
La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

Aux Mesliers, manoir isolé au milieu des vignes, où elle passe quelques jours, on avait descellé quatre carreaux de grès sous le lit qu’elle occupait afin de lui permettre de fuir par une trappe improvisée en cas de danger. C’est là que va se décider le sort de l’insurrection, le destin de la duchesse, en même temps que celui des Bourbons. Elle couchait sur un lit de planches mal équarries avec pour décor deux chaises et une table de bois blanc. C’est pourtant dans ce décor austère qu’elle va recevoir Berryer, le brillant avocat de l’époque qui avait été délégué auprès d’elle par le comité royaliste de Paris. Ce dernier comptait parmi ses membres les plus éminents Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James et Chateaubriand. Tous estimaient que le soulèvement de l’Ouest était voué à l’échec et risquait de nuire à la cause légitimiste. Ils préféraient une voie plus pacifique, celle de la tribune et de la presse. L’entretien avec Berryer dura la nuit entière. La duchesse épuisée ne lâchait pas prise sous le flot d’éloquence qui la priait de renoncer à son projet. « Ne m’avez-vous pas écrit vous-même à Massa » - lui dit-elle d’une voix douce mais où pointait l’ironie, « que si je ne me hâtais pas d’arriver en France, le soulèvement aurait lieu sans moi ? » Elle ne fit grâce à son interlocuteur d’aucun argument, lui rappela les erreurs de Charles X qui avait gagné l’île d’Yeu au lieu de rejoindre la Vendée et s’était refusé à combattre à Rambouillet quand il disposait encore des moyens de mâter la rébellion des parisiens. Quand Berryer la quitta au petit jour, la duchesse avait accepté sa proposition de s’éloigner de la Vendée mais sans s’engager de façon formelle. En route vers le château de la Grange, en compagnie de Charrette ( le fils de celui des combats de Vendée ), Berryer, ému par tant de courage, confia à celui-ci : «  Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois. »

 

Le lendemain, Marie-Caroline fit savoir qu’elle avait changé d’avis : elle ne renonçait pas. Cependant les difficultés s’étaient accumulées. Une lettre des chefs de l’Etat-Major de l’insurrection les lui énumérait sans complaisance, d’autant que la mauvaise disposition des esprits, depuis la tentative échouée dans le midi, ne les incitait pas à l’euphorie. C’est pourquoi, sans consulter la duchesse, le maréchal Bourmont décida-t-il de différer la prise d’armes, fixée au 24 mai, pour la porter au 4 juin. La malchance voulut que ce contre-ordre, qui ne parvint pas à temps en Bretagne, en Poitou et dans le Maine, eut pour conséquence de nombreuses arrestations et défections.

 

Le 27 mai, les événements prirent soudain une tournure dramatique. Ce jour-là, le général républicain Dermoncourt s’emparait de la correspondance de Madame et du plan des opérations. La traque se changeait en guérilla. C’est bien en vain que Chateaubriand lui adressait une ultime dépêche :

« Non seulement la guerre civile est une chose funeste et déplorable mais, de plus, elle est en ce moment impossible ; elle ferait couler inutilement le sang français, elle amènerait des prescriptions sans résultat, elle éloignerait de la cause royale tous ceux qui sembleraient disposé à s’en rapprocher. »

La duchesse savait aussi bien que lui que son combat n’était plus qu’un baroud d’honneur. Le 3 juin, le tocsin sonnait dans les villages de la Vendée pour la formation des armées, sans soulever, comme jadis, l’écluse de la grande marée. Désorientés par les ordres et les contre-ordres, les Vendéens ne jaillirent pas des entrailles de la terre, des breuils, des landes et des guérets, parce que le souvenir de la guerre perdue était encore trop vif. Bien que quelques centaines d'hommes aient répondu à l’appel des Charrette, des Goulaine, des la Roberie et de Louis de Cornulier, le nombre était insuffisant pour faire face victorieusement à l’adversaire. C’est au Chêne, près de Vieillevigne, que l’on vit pour une ultime fois dans les mains du comte d’Hanache, chef de la garde d’honneur de la princesse, qui venait d’être abattu, le drapeau fleurdelysé. C’en était fait des géants de la Vendée, d’Anjou et de Bretagne salués par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. Il ne restait plus à Charrette qu’à licencier sa troupe et à rejoindre Madame au château de la Brosse afin de lui faire quitter la Vendée au plus vite.

 

La duchesse venait de vivre trois semaines épuisantes sans se plaindre jamais. Fuyant la nuit dans un bocage hérissé de haies, de murets de pierre, traversé de mille chemins creux et de tourbières où les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret, les roues de voitures jusqu’aux essieux, en ce printemps mauvais qui l’exposait à ses pluies diluviennes, elle était à bout de force. A Charrette, qui tentait de la convaincre de renoncer, elle répondait : « J’irai à Nantes. J’irai seule avec Eulalie de Kersabiec ».Cette solution, qui semblait folle au premier abord, révélait une habileté et un sens politique aigu de la part d’une femme de 35 ans. Nantes, peuplée de bourgeois cossus, avait nettement marqué son hostilité à l’égard des Bourbons. La duchesse pensait donc que sa présence, dans une ville aussi peu légitimisme, apparaîtrait improbable et ne serait pas soupçonnée. Quand la nuit fut venue, comme à l’habitude, la petite troupe se remit en marche et gagna le Tréjet à l’embouchure de l’Ognon, dans le lac de Grand-Lieu. C’était une nuit calme, embaumée par la lourde odeur des foins. Nous étions le 8 juin. On entendait à peine les pas des furtifs étouffés par la mousse. Au bout d’un moment, les compagnons des deux femmes les quittèrent et elles restèrent seules à dormir blotties sous les arbres. A l’aurore, elles repartirent, bientôt rejointes par deux paysannes. C’était jour du maigre à Nantes. Madame avait revêtu un cotillon de milaine, un devantiau, une coiffe de buran à bardes et un corbillon. L’instant critique fut le passage du Pont Pirmil. Madame s’avança. Un commis de l’octroi lui demanda si, dans son panier, elle n’avait pas quelque article de contrebande. Nenni ! répondit-elle, tout en riant. Et elle passa en compagnie d’Eulalie et des deux paysannes. Huit heures sonnaient à l’horloge du Bouffai, lorsque la fugitive traversa la place. Une foule s’était attroupée auprès d’une muraille, déchiffrant une affiche où était inscrit en épaisses lettres : état de siège. Plus bas, on lisait le signalement de la princesse, en même temps que la promesse d’une récompense à celui qui la livrerait. C’est ainsi qu’agissait Louis-Philippe à l’encontre de la mère de son neveu dont il venait d’usurper le trône. Il est vrai que son père avait fait mieux encore, en signant l’arrêt de mort de Louis XVI, son propre cousin.

Lorsque les deux femmes franchirent le seuil de la maison des Kersabiec, elles poussèrent un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elles avaient eu peur. Marie-Caroline savait qu’elle avait été reconnue à deux reprises par un jeune capitaine et par une femme du peuple, mais ni l’un, ni l’autre ne l’avaient trahie, pas plus que ne le fit une centaine de fidèles qui l'avait soutenue, accompagnée, avec une noblesse de sentiment qui leur faisait dire : « Il faut croire que la trahison est un crime bien odieux pour qu’on le paie si cher ! » Parmi eux était un certain Charles Godard, l’arrière grand-oncle de ma belle-mère, dont la légende familiale veut qu’il servît de guide lors de la fameuse nuit du 3 juin où, accompagnée de Charrette, de la Roberie et de Rézé, la jeune duchesse quitta Moulin Etienne pour le château de la Brosse. Après avoir traversé sur un bachot la rivière de la Boulogne et en attendant que les guides s’assurent que la route était tranquille, Marie-Caroline s’était allongée sur la mousse et sommeillait un instant. La lune éclairait cette scène emplie de mélancolie, tandis que ses fidèles et amis la contemplaient d’un regard respectueux. Devinaient-ils que cet endormissement préfigurait le sommeil éternel des Bourbons ? Son courage et son ardeur avaient inspiré de l’admiration à ceux même qui l’avaient combattue. Ainsi Dermoncourt, qui avait subtilisé son courrier caché dans trois bouteilles à la Chaslière, n’hésita pas à rédiger cet hommage inattendu :

« C’était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l’accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de Reine-Mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux avec des escortes de gardes du corps brillants d’or et d’argent ; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédé de coureurs secouant des flambeaux ; qui remplissait la salle avec sa seule personne et qui, de retour au château, regagnait sa chambre, splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne brisât ses pieds d’enfant. Aujourd’hui cette même femme, couverte encore de la poudre des combats, entourée de dangers, proscrite, n’ayant pour escorte et pour courtisans qu’une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d’une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et sur les cailloux tranchants de la route … »

La duchesse allait passer cinq longs mois recluse au N° 3 de la rue Haute du Château, mois qu’elle vécut d’autant plus difficilement que sa nature la portait à l’action et que le sort réservé à quelques-uns de ses meilleurs amis lui déchirait le cœur. C’est le 7 novembre à 18 heures, alors qu’elle se préparait à dîner, qu’une troupe de soldats envahit le rez-de-chaussée de la maison, précédée par les commissaires de police de Nantes et de Paris. Trahie par Simon Deutz, dont elle avait fait connaissance à Naples et qui lui avait été recommandé par le maréchal de Bourmont avec la bénédiction du pape, cet homme, né à Coblence, apparemment tout dévoué à sa cause, la livrait ainsi au ministre Thiers pour la rondelette somme de 500.000 frs en billets, que le secrétaire général du ministère de l’intérieur lui remettra au bout d’une pincette. Cela ne l’empêchera pas, quelques années après ce forfait, de mourir dans la misère. Sa descendance demandera à changer de nom.

Enfermée à la prison de Nantes, la duchesse allait être bientôt transférée dans la citadelle de Blaye, en Gironde, où elle passera les huit mois les plus douloureux de son existence. Son incarcération produisit en France une émotion considérable. Victor Hugo, en rédigeant quelques vers fameux, allait vouer à une immortalité honteuse l’homme qui l’avait trahie :

 

O honte ! Ce n’est pas seulement une femme

Sacrée alors pour tous, faible cœur mais grande âme,

C’est l’honneur, c’est la foi, la pitié, le serment,

Voilà ce que ce juif a vendu lâchement ;

Rien ne te disait donc dans l’âme, ô misérable !

Que la proscription est toujours vénérable !

Qu’on ne bat pas le sein qui vous donne son lait,

Qu’une fille de roi dont on fut le valet

Ne se met point en vente au fond d’un antre infâme,

Et que n’étant plus reine, elle était encore femme !
 

Balzac, pour sa part, ne cacha pas son admiration pour elle, tandis que Chateaubriand écrivit un pamphlet qui parut chez Le Normant le 29 décembre 1833 et qui commençait par ces mots : « Madame, votre fils est mon roi. » Cela allait valoir à l'écrivain un rocambolesque procès où il fut son propre avocat et cela, avec un tel talent, que les jurés s’empressèrent de le déclarer non coupable et que des jeunes gens, à la sortie du tribunal, le portèrent en triomphe en criant : Vive Chateaubriand. Des pétitions venant de toute la France demandèrent la libération de la duchesse et il y eut durant ce mois-là une recrudescence de duels qui opposaient partisans et adversaires. C’est dire la popularité dont jouissait l'infatigable duchesse. Quant à elle, elle n’apercevait plus de la France que les vues étriquées que lui offraient les fenêtres grillagées de son appartement. Son oncle Louis-Philippe, qui la craignait encore, lui avait fait interdire tout courrier et avait déployé autour de la citadelle une armée digne d’un siège. Cela n’empêchait pas Marie-Caroline de jouir d’un certain confort et d’être entourée d’une petite cour, tant étaient nombreuses les femmes de la noblesse qui souhaitaient partager sa captivité.

 

Lorsqu’an avril, Marie-Caroline est obligée de révéler sa grossesse, c’est le choc. Un coup très dur pour les royalistes, une épreuve épouvantable pour une femme de 35 ans, veuve depuis 13 ans, qui se doit d’avouer son mariage secret à Naples avec le comte Hector Lucchesi-Palli et reconnaître ainsi une mésalliance qui déconsidère la régente de France, la mère d’Henri V, devenue ainsi l’épouse d’un étranger. Néanmoins avec une dignité admirable, elle accouchera en public le 10 mai d’une petite fille nommée Anne-Rosalie qui ne vivra que quelques mois. Désormais Louis-Philippe, n’ayant plus rien à craindre d’une nièce qui, en perdant son prestige, ne risquait plus de jouer un rôle politique important, donne l’ordre d’organiser son départ pour la Sicile. C’est à bord de l’Agathe, voilier de 850 tonneaux, que Marie-Caroline quitta l’estuaire de la Gironde et cette terre de France qu’elle ne reverrait jamais et qui, déjà, s’éloignait dans une vapeur bleutée. Physiquement, elle avait beaucoup souffert. Pâle, amaigrie, chancelante, elle cédait à de longs moments de dépression. Il semblait qu’elle ait perdu cet équilibre et cette gaieté qui la caractérisaient. La presse du temps s’en émut. Ne parlons pas des journaux républicains qui n’hésitèrent pas à dénoncer la cruauté avec laquelle Louis-Philippe avait traité sa propre nièce. Un quotidien anglais y alla aussi de sa désapprobation. Dans les "Mémoires d’Outre-Tombe", Chateaubriand, de son style admirable, fustigea le roi-geôlier :

 

« Ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une femme seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public, appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière… Et quelle prisonnière ? La petite fille d’Henri IV ! Et quelle mère ? La mère de l’orphelin banni dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer Madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infâmant appartient au gouvernement. »

 

Par la suite, la princesse allait vivre un automne paisible auprès de son époux et avoir quatre autres enfants et une très nombreuse descendance. Malgré ses efforts, elle n’avait pu obtenir de reprendre auprès d’elle les princes de France, Louise et Henri, qu’elle avait eus du duc de Berry et qui vivaient à Hradschin en Bohême auprès de leur grand-père Charles X, élevés par la duchesse d’Angoulême, leur tante, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui avait survécu à la Révolution. Marie-Caroline aurait aimé que Chateaubriand fût le précepteur de son fils. Elle l’avait rencontré plusieurs fois en Italie, lui-même avait été reçu par Charles X et la duchesse d’Angoulême, mais ce projet échoua. Formé par un éducateur d’une telle envergure, nul doute que le futur Henri V, celui qui fut appelé le comte de Chambord, eut été différent, mieux préparé pour assurer la pérennité du trône qu'il refusa, sans doute par faiblesse, et parce qu'il ne voulait servir la France que sous le drapeau blanc fleurdelysé et non tricolore. Ce fut peut-être un malheur que le lys ne puisse point refleurir. Mais la page était tournée, un véritable goût du malheur étreignait les derniers membres de la branche aînée des Bourbon qui s’enfonçaient inexorablement dans le tombeau. La duchesse mourra sereinement en Styrie en avril 1870, à l’âge de 71ans.

 

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La duchesse à la fin de sa vie.

La duchesse à la fin de sa vie.

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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 07:27

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Vous savez certainement depuis plusieurs années désormais que j’ai un petit faible pour la littérature caribéenne et notamment la littérature haïtienne : tant de talent au milieu de tant de misère. Cette fois, j’ai sombré sous le charme de Lyonel Trouillot et de ce texte qui est un véritable coup de cœur.

 

 

La belle amour humaine

Lyonel Trouillot (1956 - ….)

 

 

Anaïse vient à Haïti chercher les traces de son père qu’elle a à peine connu, elle entreprend un  long  voyage vers le petit village côtier où il vivait avant le grand incendie que le chauffeur de son taxi raconte, il raconte comment ce jour-là la pêche a été bonne, comment les hommes ont bu et chanté et comment les femmes les ont embrassés sans se rendre compte que les deux maisons jumelles brûlaient. Dans ces deux solides maisons vivaient une brute noire, un ancien colonel sanguinaire, et un vieux mulâtre escroc, arnaqueur, usurier impitoyable. Deux êtres malfaisants que le sort avait réunis pour le malheur de ceux qui les rencontraient ou presque, deux êtres qui conjuguaient à merveille leurs vices et leur violence pour construire leur fortune. « Rien, mis à part la cruauté, ne pouvait justifier l’amitié qui lia jusque dans la mort le colonel… et l’homme d’affaires… ». Le mulâtre, l’homme d’affaires, était le grand-père d’Anaïse, le père de celui qu’elle recherche et qui a disparu après le grand incendie sans laisser la moindre trace.

La route est longue entre la capitale et Anse-à-Fôleur, le village du grand-père, et le chauffeur raconte, raconte ce qu’il sait mais surtout ce qu’il ne sait pas, ce qu’il ne veut pas dire, ce qu’il ne peut pas dire car raconter ce qui a été ne sert à rien, ce qui compte c’est aujourd’hui et peut-être demain s’il existe pour ces gens de misère qui vivent selon le temps haïtien, le temps présent, l’immédiateté ; le passé est révolu il n’a pas de futur à nourrir, l’avenir est trop aléatoire. La justice en ce pays n’a pas de sens, quelle forme peut-elle prendre pour avoir une signification pour la jeune fille ?

Ce texte est une image grandeur nature d’Haïti à notre époque avec ces deux vieux qui représentent la corruption sans vergogne, la violence cynique et toute la théorie des malheurs et misères qui accablent cette demi-île damnée depuis qu’elle a conquis son indépendance ;  et avec cette cohorte de miséreux qui vivent au jour le jour en attendant la prochaine catastrophe ou la prochaine machination funeste fomentée par le pouvoir souvent très autoritaire. « La mort demeure pour le vivant la plus banale des occurrences, la seule qui soit inévitable. La mort ne nous appartient pas, puisqu’elle nous précède ». Mais les gueux ont leurs secrets, leurs traditions, leur façon de transmettre leur culture dans les chants et les danses qu’eux seuls comprennent. Et Anaïse trouvera peut-être la clé de son avenir dans ses rites…

Et moi, je garderai de cette lecture l’extraordinaire exubérance de Lyonel Trouillot qui me rappelle la truculence de René Depestre, cette façon de mettre du soleil, de la musique, de la joie, du rythme dans les mots pour que les histoires paraissent moins cruelles, moins douloureuses, que la vie semble plus joyeuse sous le soleil des Caraïbes. Je crois l’avoir déjà écrit, avec eux la misère paraît moins pénible au soleil. Cette misère que les touristes croient comprendre et que les associations humanitaires essaient de vaincre sous le regard ironique de l’auteur qui sait, lui, depuis toujours faire la part de la fatalité et de la révolte. «Si tu vas là-bas, il te faudra trouver quelque chose à leur donner. Ce n’est pas dans leur habitude de demander, mais qui c’est qui n’aime pas recevoir ! ». Miséreux éternellement mais dignes toujours !

« On dirait que tout, ici, … renvoie à la question : Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ? A quel piège suis-je venue me livrer comme la plus naïve des voyageuses ? »

 

Denis BILLAMBOZ


 

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