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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 08:30
La Callas, légendaire et tragique

            

Plus de 40 ans après sa mort le 16 septembre 1977, Maria Callas émeut toujours par ce mystère qui lui était particulier et mêlait l'art lyrique aux scandales des revues et journaux " people ", tant cette femme se mit en danger aussi bien sur les scènes du monde entier que dans sa vie personnelle. Elle dut ses débuts dans l'art lyrique à un remplacement de tout dernière minute dans le rôle-titre de la Tosca de Puccini à l'Opéra d'Athènes. Voilà pour son premier succès. Puis, revenue en 1945 à New-York, où elle était née, elle passa dix-huit mois à arpenter désespérément les coulisses des théâtres, auditionna à voix que veux-tu et essuya refus sur refus. Voilà pour les premiers échecs. Heureusement la jeune femme avait du caractère, de ces caractères trempés dans l'acier qui font les êtres d'exception. Par chance aussi, un ami de son père finit par lui décrocher un rendez-vous avec Giovanni Zenatello, un homme à la recherche de voix nouvelles qui, dès les premières mesures de son audition, l'engagea pour le rôle-titre de la Gioconda de Ponchielli où elle fut acclamée à Vérone. Le 11 septembre 2014 sortait un coffret de tous ses enregistrements qui fut l'événement de l'année. 

 


Une autre rencontre va définitivement orienter sa vie de cantatrice : celle de Giovanni Meneghini qui deviendra son imprésario, ensuite son amant, en 1949 son mari et conduira sa carrière d'une poigne de fer mais avec discernement et compétence, au point de l'imposer sur les plus grandes scènes de la planète et de faire de chacune de ses apparitions un triomphe sans partage. Les représentations de mai 1955 à Milan sous la baguette de Carlo Maria Giulini et dans la mise en scène de Luchino Visconti sont entrées dans la légende du bel Canto comme inoubliables, incomparables, en quelque sorte historiques, voire même... du siècle.

 


C'est à cette époque que La Callas perd 40 kg du quintal qui l'alourdissait et se métamorphose en une déesse sublime qui séduit non seulement par la tessiture de sa voix mais par son talent d'interprète capable de conférer à ses personnages une puissance expressive peu habituelle sur les scènes lyriques. Hubert von Karajan la dirigera à Milan en 1955, lui arrachant des accents impressionnants dans Madame Butterfly de Puccini ; Leonard Bernstein, la même année, la fera vibrer dans La Somnanbule de Bellini et Tullio Serafin en fera autant avec Lucia di Lammermoor de Donizetti. Ainsi Maria Callas fonde-t-elle son art sur un travail acharné de chanteuse et de tragédienne et consume-t-elle sa vie sur les planches afin de convaincre son public et l'initier à l'art suprême de la musique. Et elle y parviendra... tant elle sait être émouvante, pénétrée par le destin de celles qu'elle a à charge d'incarner. Avec Georges Prêtre, nous sommes en présence de deux personnalités charismatiques qui se vouaient une admiration réciproque et donnèrent ensemble le meilleurs d'eux-mêmes. Ils ont enregistrés Carmen de Bizet, Tosca de Puccini et, en 1961, un magnifique album d'airs d'opéra pour EMI (aujourd'hui Warner Ckassics) Et puis, le chef d'orchestre a dirigé les derniers concerts de la diva à Paris et à Londres. Elle disait qu'il était son maestro préféré et lui avait toujours un portrait d'elle grandeur nature près de son piano.

 


L'événement qui va changer sa vie est sa rencontre avec Aristote Onassis, un grec comme elle, qui, enfant, mendiait sa pitance avec des raisins secs et qui, désormais, écrase sous ses dollars jusqu'à son rival Niarchos. Pour Maria Callas, l'idylle qui s'amorce sur le yacht de l'armateur annonce déjà la fin de sa carrière. L'amour qu'elle éprouve pour cet homme sans cesse absent mais qui sait la couvrir de fleurs et de bijoux quand il le faut, portera un coup fatal à sa voix qu'elle ne travaille plus assez. En 1965, elle fait ses adieux à Paris, puis à Londres, avec une dernière Tosca qui arrache des larmes à ses adorateurs. Son destin est scellé, d'autant plus que Meneghini n'est plus là pour la conseiller sur le plan professionnel. La plus grande voix du siècle, aux dires de nombreux mélomanes, vient de se taire à jamais. Ne reste plus que le chagrin et les scandales qu'une presse avide à suivre ses faits et gestes et à se gausser du mariage surprise d'Onassis avec Jackie Kennedy se plaira à perpétrer, sans se soucier des dégâts qu'elle génère. Pour Maria, toujours amoureuse, c'est le coup de grâce. Elle dira un jour : " J'ai commencé à perdre du poids, ensuite ma voix et pour finir Aristote ". C'en est trop. La pharmacopée va peu à peu prendre le pas sur la nourriture et l'écoute réitérée de ses propres disques sur l'enregistrement de nouvelles gravures. Malgré une carrière brisée trop tôt, Maria Callas aura tracé, sans l'avoir réellement voulu, les frontières entre un avant et un après, ce, grâce à un tempérament hors du commun, à une sorte de démesure dans l'interprétation, à sa façon d'habiter un texte, n'autorisant plus les chanteurs, qui assureront la relève, à débiter le leur sans s'y investir. Dans ce domaine de l'art lyrique, elle fut une véritable novatrice, une magicienne qui transportait le spectateur tout ensemble par son timbre vocal et par la passion, la ferveur qui l'animaient. La cantatrice savait, ô combien ! que la voix est un bien fragile, qu'elle n'est là qu'un moment, miraculeuse, qu'elle passe et ne revient pas. Tel est ce dur métier, si proche de celui de l'équilibriste sur son fil, dont les badauds guettent anxieusement la chute. Tel fut aussi son mérite : s'effacer et renaître sans cesse. Eternelle Callas.

 

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Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Avec Georges Prêtre à l'Opéra de Paris en 1963.

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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 08:36

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Un joli texte où la poésie et la nostalgie des temps oniriques percutent la triste réalité ambiante dans le monde arabe actuel. Un texte qui fait partie de ces œuvres qui passent un peu inaperçue et qui pourtant méritent tout notre intérêt.


 

                                                 Tirza

                                  Ali Abassi (1955 - ….)

 

 

 

Je suis entré assez difficilement dans ce récit mais progressivement ma lecture s’est épanouie  pour finalement éclore en une jolie inflorescence littéraire. Ce texte fluide, souple, poétique, enrichi par des mots rares et précieux, s’enroule en une rapsodie orientale atemporelle où les personnages naviguent dans le temps comme les héros dans « La chanson des gueux » de Naguib Mahfouz. Mais cette déambulation littéraire, évoquant la littérature arabe médiévale, heurte de plein fouet la violente réalité du monde maghrébin et peut-être du monde en général.

 

Un jeune Tunisien, après une expérience malheureuse à l’étranger, rentre au pays, à Tirza, petite bourgade aux confins du désert peu à peu rongée par les sables. Il y rencontre une jolie fille déjà engagée dont il tombe amoureux et une femme évanescente qui semble sortir tout droit des sables alentours comme un mirage, deux êtres symbolisant le monde actuel pragmatique et barbare qui avilit les femmes et le monde onirique des contes ancestraux et de l’amour chevaleresque. Il reste en suspension entre ces deux mondes avec son ami qui erre entre ces espaces temporels jusqu’à s’y perdre. « Nous sommes tous des enfants de la nuit, même ceux qui n’ont pas connu les ténèbres ».

 

Un conte de l’amour et de la mort tout droit sorti des « Mille et une nuits » sur fond de la réalité quotidienne ambiante à la fin du XXe siècle dans le Maghreb, un composé d’onirisme et de cruelle réalité, d’élucubrations fantastiques et de violences triviales, un récit où le poète n’arrive pas à se fondre dans l’employé, le cadre, l’ingénieur, le citoyen lambda, tant il voudrait rester prisonnier de ses rêves.

 

 «  Je sourirai aux palmiers et aux sycomores ; je ferai des brins de causettes avec les fourmis et les cloportes, je compterai les étoiles du soir… »

« Quel bonheur vivrions-nous si nous n’avions plus que l’amour ? »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 07:36

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Cette fois encore, je ne renierai pas mon penchant pour les textes un peu datés, même s’ils sont parfois un rien désuets, j’aime leur saveur et leur justesse. La langue avait encore un sens à leur époque. Cependant je ne pensais pas que je me tournerais un jour vers Pierre Benoît, il a fallu un concours de circonstance heureux pour que j’ouvre un de ces livres. J’espère que vous allez partager mon enthousiasme.


 

Mademoiselle de la Ferté

Pierre Benoît (1886 – 1962)


 

Bucolique, diabolique, machiavélique, ce roman évoque Giono, mais un Giono assaisonné à la sauce William Wilkie Collins. Il trainait depuis des années au fond d’une de mes armoires, habillé d’une jaquette qui aurait certainement mieux convenu à un roman à l’eau de rose des années soixante, et c’est sans doute pour cette raison que je l’ai si longtemps boudé. Heureusement certains lecteurs avisés m’ont averti que ce récit n’était absolument pas ce que cette couverture pouvait laisser croire, que c’était là l'un des meilleurs titres de ce célèbre auteur. Et quel bonheur de découvrir un beau texte, certes un peu daté, mais tellement savoureux, rempli de ces mots gourmands et goûteux que nous avons trop souvent remplacés par un jargon abscons.


 

Mademoiselle de la Ferté, « épouse ou mère, eût été sans doute le modèle des mères et des épouses », mais la vie, ses parents, sa famille, les autres ne lui ont jamais rien donné, ils lui ont même tout pris. Son père, trop inconséquent, a dilapidé la fortune familiale dans des affaires pitoyables, sa mère, trop faible, n'a pas su se faire respecter, sa famille, enrichie dans le commerce du rhum à Bordeaux, ne la trouvait pas assez riche, pas bien élevée, les braves curés ne voyaient en elle qu’une sainte virginale et ceux qui l’entouraient ne l’ont jamais comprise. Surtout cette gentille et riche créole qui lui a enlevé le riche fiancé, qu’elle avait patiemment appâté pour l’entretenir décemment et redorer le portrait bien écorné de la famille.


Alors, quand le hasard voulut que cette belle créole devienne rapidement veuve, puis pulmonaire, et qu’elle se réfugie dans un coin de Chalosse, pas très éloigné de Dax, Mademoiselle de la Ferté a saisi tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation en se comportant aux yeux de tous comme la parfaite compagne dévouée corps et âme à son ex- rivale et désormais amie. Elle fomenta un plan impitoyable avec un cynisme glacial et un pragmatisme diabolique afin de reconquérir ce qu’elle pensait être son dû et, par la même occasion, pour se venger de ceux qui l’avaient méprisée et humiliée.


Voilà un grand texte campagnard et romantique qui se fonde dans le paysage avec un luxe de détails qui fait renaître cette région et ses habitants, gens, faune et flore, comme elle vivait à la fin du XIXe siècle, comme George Sand a fait revivre sous sa plume le Berry de son époque. Mais cette histoire n’est pas seulement une intrigue sophistiquée et savamment huilée, une peinture sociale  fidèle, c’est également une  exploration de ce mince espace qui sépare l’amour de la haine sous la funeste férule de la jalousie, du désir de vengeance et de la trahison.


 

Denis BILLAMBOZ

 

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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 09:35

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Paris rayonnait en cet après-midi d’automne. Une clarté, où se mêlaient quelques touches de rose et de violet, pailletait le ciel d’un fugace éclat. Ce qu’Anne-Clémence apercevait, au fil de sa promenade, qui la menait de la Sorbonne aux quais de la Seine, après qu’elle soit passée par Notre-Dame, le Pont-Neuf, le palais de Justice, était des sites, des points de vue qui avaient su concilier les tons artistement dissous et satinés de l’aquarelle. Paris avait son beau visage. La quiétude émanait des monuments sur lesquels le temps ne pesait plus. Transfigurée par l’éclat de ce nuancier, la capitale lui apparaissait comme une symphonie de volumes d’une inégalable beauté. Il faisait bon musarder en s’arrêtant, ici et là, à feuilleter les livres qu’offraient à la curiosité des passants les étals des bouquinistes, à scruter un lointain qui d’ébauche devient forme, à observer un pan de mur à demi enfoui sous le lierre, à surprendre l’onde ardoisée, la déclivité d’un toit ou la luisance d’un pavement. Anne-Clémence éprouvait un sentiment intense de liberté. Elle se sentait pareille à ces péniches qui s’attardent sur l’eau, en suivent l’écoulement et parcourent la ville dont les édifices les accompagneront un moment, tant la capitale est accouplée à son fleuve au point que son architecture s’inscrit dans ses méandres. La jeune fille s’était assise dans le square du Vert Galant qui occupe l’étrave de cette île-vaisseau engravée dans son port. Sur la gauche, elle voyait l’Institut et sa coupole ; sur la droite, l’imposant édifice du Louvre. Quant aux ponts, ils ressemblaient à des haussières qui maintenaient le vaisseau à égale distance des rives.

 

L’étudiante découvrait Paris avec ravissement, en appréciant l’atmosphère, la diversité des quartiers dont l’aspect bon enfant de certains lui rappelaient sa province, dont d’autres la frappaient par leur étrangeté et ce que le passé y a accumulé et y cache derrière des porches moulurés ou à l’abri de ruelles tortueuses. Enfin, elle se laissait séduire par les parcs, les ambassades, les ministères, les avenues bordées par quatre rangées d’arbres, les places aussi vastes que des arènes et autour desquelles s’ouvrent les grandes artères qui vont déverser au loin leur flot sonore. Ici, la vie est autre. Le passage du temps a déposé ses  empreintes et inscrit un cheminement qui trahit une conquête, une usure, un défi. Si bien que l’histoire se lit à l’œil nu et que jamais, peut-être, plus fugitives n’y sont apparues les choses. Toutes y reflètent l’homme, ainsi que les eaux réfléchissent son œuvre. Anne-Clémence aimait ce que cette ville lui en contait. Elle aimait le langage de la pierre taillée par ses soins, ce qu’elle lui a coûté de labeur, ce qu’il a tenté d’édifier pour que la mort recule un peu devant lui. Mais ce qui la touchait le plus étaient les palpitations sourdes, les remuements confus, cette circulation de vie qui traverse les lieux, leur impulsant une infatigable vitalité.

 

Le jour commençait de décroître et il semblait que les pierres aient acquis une patine à baigner dans cette lumière pré-crépusculaire. Anne-Clémence avait repris sa marche le long des quais, en direction de la Concorde. L’eau coulait paisible, le cœur de la ville battait avec calme. Elle venait de s’engager sur le pont des Arts et s’apprêtait à traverser le jardin des Tuileries. Les bassins, les arbres s’y agençaient avec ordre, tandis que la perspective offerte par les Champs-Elysées semblait se dissoudre dans une douce somnolence. La jeune fille avait accéléré le pas. Elle retrouvait le rythme, qui était le sien, lorsqu’elle parcourait la plaine. La ville commençait de s’illuminer et vous donnait le sentiment d’être en proie à un mirage, au point que la jeune fille se sentait comme immergée dans une terrestre voie lactée. N’était-ce pas l’heure entre chien et loup ? A la campagne elle se charge d’angoisse ; ici elle triomphait comme un feu en attente qui couve et qui court, allumé en même temps par d’innombrables brandons.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE     ( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude" )

 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 08:07

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Je vous avais prévenu, de temps à autre, je vous proposerai des livres anciens et même carrément vieux. Donc, aujourd’hui, je vous présente un texte d’Eduard von Keyserling, à ne pas confondre avec le philosophe, un texte romantique racontant une histoire d’amour tragique, mais un texte optimiste écrit dans la belle langue que nous avons un peu oubliée.


 

Cœurs multicolores

Eduard von Keyserling (1855 – 1918)

 

 

Aux confins de la Prusse et des Pays baltes, en Livonie, au tournant du XIXe et du XXe siècle, le vieux comte Hamilkar Wandl-Dux reçoit son ami le professeur et sa famille au milieu d’une cour de jeunes gens joyeux et plus ou moins amoureux de sa jeune et jolie fille, Billy, âgée de dix-sept ans seulement. Le plus empressé est sans doute le cousin Boris, un aristocrate polonais, qui parvient à convaincre la jeune fille de s’évader du château pour le suivre dans un grand amour. Mais, la belle comprend vite que son amoureux s’abîme dans un romantisme exacerbé et mortifère qui pourrait les conduire à jouer une nouvelle version de la scène funeste interprétée à Mayerling quelques années auparavant par Rodolphe et Marie. Elle parvient à s’échapper et à rejoindre le château où elle doit affronter sa famille et les conséquences de ses actes.


Une belle histoire d’amour champêtre,  triste à mourir comme le quatuor à cordes de Schubert : « La jeune fille et la mort », une histoire d’amour empreinte d’un romantisme suranné qui dépeint une société décadente, une civilisation d’un autre temps, un monde en voie de transformation, une classe sociale en cours de disparition. L’auteur connait les événements de son temps et évoque non sans une certaine nostalgie une époque où les princes se tuaient pour l’amour d’une belle,  il raconte cette histoire comme on déguste une dernière friandise en finissant le paquet. Le vieux comte a bien compris que son époque était révolue, que la nouvelle génération ne possédait pas les mêmes vertus que la sienne, qu’un temps s’était écoulé et ne reviendrait plus. « Ils sont incapables de vivre. On ne peut pas leur confier cette chose que nous nommons la vie. Une femme de chambre qui se laisse séduire par un palefrenier et s’enfuit avec lui sait ce qu’elle veut, mais ceux que nous élevons, …, sont de petits fantômes ivres qui tremblent du désir de s’échapper et qui, une fois dehors, ne peuvent plus respirer ». Les aristocrates ont  capitulé, les masses laborieuses sont prêtes à leur prendre le pouvoir.


On pourrait croire ce livre triste par ce qu’il raconte une histoire triste, mais l’auteur ne sombre pas dans un romantisme désespéré, il croit en un autre monde, « la mort, cher professeur, …, reste pour nous incompréhensible parce que nous la mesurons à l’aune de la vie ». Ce que la belle Billy avait bien compris, elle contemplait « avec des yeux fiévreux le coucher du soleil avec dans son sourire le même impérieux espoir ».


Quel plaisir de pouvoir lire de temps en temps ces vieilles histoires empreintes d’un romantisme germanique débordant et de déguster ces textes écrits dans la belle langue que nous ne trouvons plus très souvent dans les textes qu’on propose à notre lecture.

« Le tragique est triste, mais triste comme ses yeux, triste mais magnifique, plus beau que tout ce qui est gai ».


 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 08:25

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C’est donc chez cette grand-mère qu’Anne-Clémence se rendait en cet après-midi de février. Un vent vif lui rougissait le nez, une lumière plombée aiguisait les façades, l’angle des rues, le relief des pierres. Emilie habitait dans le XVe, non loin du métro aérien, une petite rue qui formait une boucle entre deux squares exigus. C’était l’un de ces quartiers parisiens dénué de caractère qui alignait ses rues avec monotonie. Les gosses, qui écrasaient leurs frimousses contre les vitrines, dessinaient avec leur souffle des ronds de buée qui effaçaient l’apparition  et les obligeaient à se déplacer afin de la revoir un peu plus loin et avant que ne se forment à nouveau, sur la surface de la glace, ces curieux soleils blancs. Anne-Clémence connaissait peu de choses d’Emilie. Il pesait sur elle une chape de plomb qui en disait long sur la distance que l’on avait toujours maintenue à son égard. Elle était le genre de personne que les Amory jugeaient prudent de tenir éloignée, parce que, comme le disait sa mère, elle ne faisait pas bien dans le paysage. On ne l’évoquait qu’à mots couverts et le moins souvent possible. D’ailleurs, pas plus Charles que Marie-Liesse ne s’étaient chargés de lui recommander : - surtout ne manque pas d’aller rendre visite à ta grand-mère  - ou - prends régulièrement de ses nouvelles  - ainsi qu’ils l’auraient fait pour n’importe qui d’autre. Et il est vrai que la femme, qui lui ouvrait la porte de son cinquième étage, avait dans son expression quelque chose de railleur et d’irrévérencieux de vieille dame un peu indigne et enchantée de l’être. Pour accueillir sa petite-fille, Emilie s’était mise en frais : robe à imitation  soie, violemment chamarrée, qui avait le tort de la boudiner et dont elle était la première à rire :

- J’ai dû passer trois jours à me poser la question. Est-ce que je joue les mères grand ou est-ce que je triche un chouïa ? C’est suffisamment désagréable de regarder sa bobine chaque matin dans la glace et de constater que ça va décidément de mal en pis. Ah ! mais que tu es donc mignonne ! Entre mon petit, entre ! Ce n’est pas grand chez moi, bien sûr, mais je n’y suis jamais. Cela se voyait. Au choix des meubles, à la disposition des objets, on devinait que cette femme n’avait jamais aimé son intérieur.

- Ce qui me plait, vois-tu, c’est que je n’ai pas de vis-à-vis. Regarde ! Elle avait tiré les rideaux et découvert la lame massive des cheminées. Le reflet métallique des toits vous donnait l’étrange impression d’être en plein cœur de la capitale mais au-dessus de la mêlée. Le ciel se découpait comme un pavage dans les dégradés de gris. Dans cet appartement citadin, la nature avait été évincée et les seules fleurs qui épanouissaient leurs corolles sans grâce et sans parfum étaient des fleurs artificielles, une sorte de pied de nez à la splendeur florale qui régnait une grande partie de l’année au Plessis.

 

Tandis qu’Emilie lui présentait les lieux, Anne-Clémence pensait : finalement elle est plutôt mieux que je ne l’imaginais. Trop clinquante sans doute, mais le geste est naturel. La bouche un peu vulgaire. Jadis, elle devait être mutine. Mais ce genre de bouche vieillit mal. Un soupçon de défi dans le regard qui a dû être plein de convoitise. Teint éclatant, yeux à fleur de tête, dommage ! Mais le sourire est resté jeune. La silhouette un peu épaisse : le résultat du manque d’exercice et des grignotages intempestifs. Dans le même temps, Emilie, avec une semblable rapidité rétinienne, détaillait la jeune fille qui lui faisait face. Vraiment elle n’a rien pris de ma bru. C’est une Chaumet. Un beau visage grave, un peu sévère comme son père. Ah les yeux ! Admirable liqueur d’un brun profond. Ils me rappellent ceux d’Arthur. Arthur était le père d’Emilie, un homme qui avait été si beau que les peintres de son époque se disputaient l’honneur de le portraiturer.

- Quelle agréable surprise de voir que tu es devenue une jolie jeune fille ! Ah ! Je suis sûre que ce n’est pas Charles qui t’aura incitée à me rendre visite, mais ta curiosité. On est donc venu voir cette grand-mère qui, chez les Amory, a si mauvaise réputation. Non, non, ne te défends pas ! Je suis trop contente de te voir. Assieds-toi que je puisse te contempler à loisir et raconte-moi ta vie parisienne. Anne-Clémence avait sauté sur l’occasion. Voilà qui lui offrait un sujet de conversation sans risque. En l’enjolivant de quelques digressions, il pourrait les mener jusqu’à l’heure du thé. Alors qu’Anne-Clémence contait sa vie d’étudiante, Emilie poursuivait son adage : cette petite n’est pas gaie. J’ai toujours pensé que la campagne rendait neurasthénique. C’est bien là l’idée d’un mari ombrageux que de s’enfermer avec sa femme dans un trou pareil. Ce que je n’ai jamais compris, c’est que sa femme se soit accommodée de cette situation car, enfin, cette Marie-Liesse est aussi peu faite pour la campagne que moi ! Elle qui aime les boutiques, les spectacles, la mode, que peut-elle faire de ses journées au Plessis avec un mari absent les trois-quarts du temps et en compagnie d’une domestique aussi revêche qu’une brosse à chiendent ? Oui, vraiment, cette petite a pris de son père. A n’en pas douter, elle cherchera à expliquer la vie au lieu de la vivre, tentera de refaire le monde au lieu de le parcourir, se demandera le pourquoi des choses sans prendre le temps de les apprécier. Après lui avoir servi le thé avec des biscuits, Emilie avait ouvert un tiroir :

- Je pense que cela te fera plaisir de voir les photos de tes oncles, tantes, grands-parents Chaumet ? La jeune fille avait acquiescé avec empressement. Tandis qu’Emilie sortait les albums et les disposait sur la table, Anne-Clémence contemplait le visage de sa grand-mère, ses pommettes hautes - sans doute le grand-oncle russe -  ses yeux globuleux qu’une expression rieuse rafraîchissait. Il semblait que cette femme, que les épreuves n’avaient pas épargnée, les eût traversées dans un éclat de rire. Nulle aigreur, pas la plus légère mélancolie qui ne viennent affleurer sur ce visage, comme il arrivait qu’une onde douloureuse ombrât celui de Charles, pas davantage que ne se découpait quelque sévérité semblable à celle qui imprégnait le noble profil de Charlotte.

- Une femme qui travaille est toujours assez mal perçue par une bourgeoisie provinciale qui apprécie que chaque chose soit à sa place et que, surtout, chaque être ne bouge pas de la sienne - disait Emilie, qui subodorait sans peine les questions qui se pressaient dans la tête de sa petite-fille. Oh les Amory se sont toujours montrés courtois envers moi ! Ta grand-mère maternelle, parce qu’elle était d’une extrême bienveillance, ton grand-père, parce qu’adorant les femmes, il se montrait affable envers elles, mais il n’en est pas moins vrai que je devinais leur hostilité. Tiens, voici ton grand-père et moi le jour de nos noces ! Cela se passait en ce printemps 1900 qui avait transformé Paris en capitale du monde. Il n’était pas nécessaire de partir en voyage ; en faisant le tour de la ville, nous avions l’impression d’avoir fait le tour de la planète. Tu ne peux imaginer ce que c’était : l’élégance, les fêtes, l’ambiance, les feux d’artifice, les bals dans tous les quartiers. Paris pétillait à longueur de jour et de nuit sous l’effet de la fée électricité. Ah ! une telle insouciance, des lumières qui ruisselaient de partout, des choses si incroyables, si inattendues à découvrir, comme un trottoir roulant, les projections sur écran géant des premiers films de Louis Lumière, notre capitale était devenue le centre  artistique, culturel et scientifique du monde et toutes les espérances étaient permises ! Quelle belle année pour se marier ! Il n’y en eut jamais de plus belle.

 

(...) 

 

 

Les festivités de l’exposition universelle inaugurée le 14 avril par le président Emile Loubet venaient de s’achever. Paris s’arrachait à de longs mois de frénésie pour retrouver des plaisirs plus discrets. Dans les rues, on ne s’interpellait plus avec la même hâblerie, on ne s’autorisait plus les mêmes privautés, pas plus qu’on ne croisait ces étranges peuplades qui migraient depuis cinq continents. La capitale se ramassait dans ses frontières. Un moment, on avait cru que le temps avait été pris de folie. Il est vrai qu’en l’espace de quelques mois, on était remonté jusqu’aux origines de l’homme  et, descendu si loin, qu’on lui avait supposé une descendance d’extra-terrestres. Tout avait été envisagé, au point d’inventer une nouvelle forme d’espoir, de tentation et de bonheur. Bien que dégrisé, il arrivait que l’on cédât à la désillusion, parce qu’un moment on avait supposé sans limite le pouvoir des hommes. A nouveau, certains quartiers s’étaient mis à ressembler à des petites villes de province. En faisant son marché rue Mouffetard ou rue de Grenelle, en se rendant aux bals du samedi soir sous les marronniers ou les grappes mauves des paulownias, on soupirait un peu et des nostalgies s’implantaient dans les mémoires.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude - chapitre 9 )

 

à suivre 

 

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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 07:39

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J’ai beaucoup aimé ce texte très original qui ouvre des portes sur plusieurs interprétations possibles, j’en ai poussé quelques- unes mais, vous, en ouvrirez peut-être d’autres. Il faudra se souvenir de cet auteur et, s’il daigne nous gratifier d’autres publications, lire celles-ci pour voir si réellement un grand écrivain est né.

 

Le maître bonsaï

Antoine Buéno (1982 - ….)

 

Ce petit livre est un véritable manuel de création et d’entretien des bonsaïs, tout est décrit avec une grande minutie, les outils sont présentés en ordre de bataille, le travail est expliqué, décortiqué, l’état d’esprit est  insufflé au lecteur comme une religion est répandue dans les foules. « Créer un bonsaï c’est poser un arbre sur une bascule, entre la nature et la mort. En équilibre précaire. Je pose des arbres sur des bascules. Et je les y maintiens en équilibre. C’est cela que je fais ». Le maître se fond progressivement dans le monde végétal et le bonsaï lui impose peu à peu sa loi et le prend comme la mer prend le marin. « J’ai quitté l’animalité. Je suis passé de l’autre côté. J’ai rejoint l’autre règne. C’est un secret. Cela ne se voit pas ».


Ce texte dépouillé, épuré à l’extrême, construit avec des phrases courtes, très courtes, où juste l’essentiel figure et doit même être répété pour être affirmé, évoque le langage usité par un homme relégué à la limite de l’Ordre du règne, le monde humain, en voie de mutation vers le règne végétal.


Un jour, une fille entre dans le magasin, elle aime les bonsaïs mais elle ne comprend pas l’esprit du maître, elle n’accepte pas que l’art du bonsaï soit un art de la contrainte, elle souffre de toutes les atteintes portées à la nature. Elle revient tout de même et emporte bonsaï que le maître lui offre. Les visites de la fille réveillent le maître bonsaï, lui rappellent des sensations, des mots, des choses, des événements qu’il a connus avant les bonsaïs et parallèlement la fille est de plus en plus perturbée, amaigrie, elle tangue, s’incline dans un déséquilibre préjudiciable comme s’il fallait que la vie de l’un soit payée par la vie de l’autre, comme si l’équilibre devait toujours être respecté, comme celui du bonsaï mis en équilibre entre la vie et la mort pour former une œuvre d’art. Le maître remonte de son néant végétal pour revenir à la vie de « l’Ordre du règne » alors que la fille s’enfonce dans les douleurs qu’on inflige à la planète et qu’elle porte comme des stigmates. « L’art du maître bonsaï, ce n’est pas la vie, c’est le beau. La vie est moins importante que le beau. Et pour que le bonsaï soit beau, il faut parfois que la vie reflue ». Ces transformations parallèles s’imbriquent dans le récit de la légende nipponne du Cerisier blanc, la légende de Tomida, qui s’enroule dans un discours écologique en forme de mythologie et les souvenirs mal éteints des atrocités d’une enfance balkanique.

 

« La planète est malade. Malade de l’homme… J’ai d’abord ressenti la fièvre… Sa fièvre. La chaleur… Des accès de fièvre… Comme ça, tout à coup, sans raison… Et le manque d’air… De plus en plus… » A la fin de ma lecture je ne savais toujours pas si cet exercice littéraire était prétexte à un coup de gueule écologique ou si ce plaidoyer écologique était l’opportunité d’un bel exercice littéraire. Mais tout cela importe peu, l’essentiel est de constater que le talent de l’écrivain peut traiter d’un sujet fondamental dans une forme littéraire d’une grande exigence. Et pourquoi le fond et la forme ne s’épouseraient-ils pas comme le rouge et le noir dans une célèbre chanson de Jacques Brel ?


 

Denis BILLAMBOZ

 

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 08:29

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La directrice des études, mère Marie de l’Assomption, régentait cette petite communauté avec une élégante autorité. Chaque élève lui adressait  le regard ébloui que l’on réserve aux gens d’exception. D’une grande beauté, elle promenait dans les couloirs et les salles de classe une silhouette mince et un visage pré-raphaélique dont la perfection impressionnait. Il arrivait certains jours que la religieuse assistât à un cours, assise au fond de la pièce. Lorsque le professeur en avait terminé, elle montait sur l’estrade et interrogeait les élèves, afin de s’assurer de leur bon entendement. Ses questions étaient posées sur le mode inquisiteur, ce qui jetait sur le professeur et les fillettes une onde de confusion. On craignait de se faire mal juger, de paraître ridicule ; on redoutait plus que tout de décevoir. Certaines se seraient damnées pour éveiller, dans l’œil de la directrice, ne serait-ce qu’une lueur d’approbation ou de s’entendre complimentées devant l’assistance. A la récréation, des gamines n’hésitaient pas à affirmer que la révérende mère les avait distinguées et qu’elles auraient probablement des annotations favorables sur leur prochain carnet de notes.


 

Anne-Clémence répugnait à ces stratagèmes qu’elle jugeait peu gratifiants. Gagner l’estime de la directrice des études relevait de la haute lutte, de la course de fond, du parcours initiatique. Pour ce faire, elle s’était mise au travail avec un acharnement qui, bientôt, et dans plusieurs matières, la plaçait en tête de classe. Elle éprouvait de la fierté à être nommée, félicitée pour ses devoirs rédigés avec style. Elle se grisait à l’idée d’intriguer son entourage. D’être appelée de temps à autre dans le bureau de la révérende mère pour des entretiens particuliers lui conférait un prestige dont elle savait user. Elle se sentait choisie et, à la réflexion, il lui semblait que cela s’inscrivait dans le destin de sa famille. Mère Marie de l’Assomption la questionnait sur ses goûts, ses aspirations. Elle prenait le temps de l’écouter, s’amusait de ses propos et lui portait une attention dont la fillette s’émerveillait. A cause de ces entretiens, sa vie de pensionnaire lui paraissait moins morne. Il y avait désormais à conduire ce jeu de la séduction, à parfaire sa personnalité de façon à prolonger l’intérêt qu’elle suscitait de la part d’une femme qu’elle admirait à l’égale de sa grand-mère Charlotte. Cependant, c’est à sa mère que la religieuse ne cessait de lui faire penser. Elle s’isolait dans sa grandeur comme Marie-Liesse dans sa beauté. Il émanait de l’une et de l’autre quelque chose de désincarné, de distant ; il leur manquait cette épaisseur charnelle qui caractérisait Charlotte. Bien que celle-ci fût morte depuis plus de deux ans, Anne-Clémence la sentait plus proche que ne l’étaient ces deux vivantes, comme si la mort allouait à certains êtres des atouts supplémentaires.

 

Il arrivait aussi que la religieuse entraînât Anne-Clémence à la chapelle afin qu’elles prient ensemble car, et elle prenait soin de le souligner, il n’y a que la prière qui puisse unir les âmes. Anne-Clémence la suivait dans les couloirs qu’elle connaissait si bien qu’elle aurait pu les parcourir les yeux fermés. Des parquets, des plinthes, des boiseries s’exhalait l’odeur résineuse de la cire. A l’avenir, elle lui évoquerait le collège aussi sûrement que le roucoulement d’un pigeon la reconduirait au Plessis. La chapelle était un lieu qu’elle n’aimait pas, gâté par un déploiement superflu de flèches, d’arcs, de colonnettes et de rosaces. Sur les murs, entre des encadrements de stuc, se déroulaient des scènes de la vie mariale qui proposaient à l’œil une débauche d’expressions mièvres et de visages extatiques. Mère Marie de l’Assomption s’agenouillait au premier rang, plongeait la tête dans ses mains et restait ainsi des minutes qui s’éternisaient. Anne-Clémence rejoignait son banc habituel, le quatrième sur la droite. Dans le dossier, qui lui servait d’accoudoir, elle avait tracé trois C. Le premier signifiait Charlotte, le second Catherine, le troisième Clémence, trace puérile qui n’avait pour mandat que de lui rappeler quelques-uns de ses signes identitaires préférés et, dans ce lieu spirituel, de lui évoquer des faits concrets. Bien que la fillette fît en sorte d’imiter la religieuse, rien d’exaltant ne survenait dans son esprit. Elle avait l’impression de rester en marge d’un paradis où seules des formules magiques, une inclination spéciale de l’âme avaient le pouvoir de vous introduire. Elle s’en affligeait, mais supposait que la sainteté relève d’actes héroïques et procède d’une démarche sublime réservée à quelques initiés. Et il lui plaisait assez de ne pas en être. Quand mère Marie de l’Assomption lui laissait entendre qu’elle était peut-être appelée à la vie religieuse, la fillette secouait la tête. Tant de magnanimité l’intimidait, autant de vaillance spirituelle l’assurait de son impuissance.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   ( extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude" )

 

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3 septembre 2014 3 03 /09 /septembre /2014 07:11
Arrêt sur image : l'enfance

 

Tandis qu’elle écrivait, son enfance semblait veiller sur elle, d’autant que rien n’avait changé dans cette chambre depuis l’époque où la fillette revenait de ses vagabondages les genoux écorchés et que sa mère, trop occupée d’elle-même, ne lui accordait qu’une distraite attention. Cette enfance vécue en étroite intimité avec la nature lui avait appris que rien de bon ne lève qu’il n’ait longuement germé et que tout accomplissement ne se réalise qu’au rythme des saisons, des pluies et des ensoleillements. Son enfance, puis son adolescence, avaient été bercées par nombre de temps forts, alternance de jachère et de culture, de semailles et de moissons, de véraisons et de vendanges, selon un cycle liturgique qui s’ouvre sur l’introït des labours, se poursuit par la consécration des pampres, l’élévation et l’eucharistie des blés, le gloria des mûrissages et se conclut par le grand alléluia des récoltes.

 

La jeune femme restait parfois de longs moments à regarder cette chambre où les objets, qu’elle distinguait à peine dans la pénombre, se chargeaient d’une somme d'évocations et que les murs, sur lesquels s’accrochait son regard, suintaient leur vie invisible qu’elle était la seule à appréhender, comme si devant ses yeux défilaient - sur l’écran de ces murs si banals tapissés du même papier lavande que sa mère avait fait poser quinze années auparavant - un recel d’images, de sons, de scènes qui se dévidaient ainsi que le ferait une pellicule cinématographique que l’on aurait volontairement programmée à l’envers. C’était toujours au plus loin qu’elle allait, jusqu’à ces caches creusées par l’enfance qui se réaniment comme au cœur d’un livre s’intensifie le mystère, au fond d’un puits s’accroît l’eau dormante.

 

 

Et il arrivait que victime d’une défaillance de mémoire, elle prenne plaisir à s’attarder dans une pièce parce qu’un détail lui échappait, qu’une scène en cours de déroulement se brisât sur un cap d’oubli, qu’une couleur, un son, un parfum ne veuillent pas lui restituer leur fragrance ou leur tonalité, et elle entrait alors dans l’un de ces sanctuaires encore pénétré du souvenir des défunts, comme elle entrait autrefois par la petite porte du fond du parc dans le monde magique de son enfance, peuplé d’arbres et de nuages où, à la vaste plaine offerte aux variations de la lumière, succédait celle tamisée des bois peuplés de silence. Et c’était le même émerveillement, mais aussi la même attente anxieuse d’un phénomène qui se livre puis se dérobe, se révèle partiellement et s’efface. Il lui semblait que régnait ici un ordre différent, sans qu’elle sût en expliquer la raison, et, beaucoup plus tard, s’interrogeant à ce sujet, ce qui se détachait avec le plus de relief était la fraîcheur du cliché, la profondeur du champ, la précision des détails, comme si sa mémoire lui permettait d’en discerner encore les résidus lointains. Elle considérait qu’avec cet agrégat de sentiments, d’expériences, d’émotions rassemblé durant son passé, elle contribuerait à jeter les fondations du futur, le devoir de l’écrivain étant d’aller chercher très loin dans les profondeurs de ses souvenirs ce qu’il se consacrera ensuite à hisser vers les hauteurs. Si bien qu’à travers les lignes le visage de l’enfant tremblait encore, semblable aux reflets que cent fois la rivière avait rendu à la fillette pensive attardée au-dessus de son onde. Mais celle décrite ne pouvait plus être celle qui s’immisçait dans les heures de la vie, ainsi qu’elle s’introduisait dans le parc, grâce à la petite porte en bois. Celle que l’on percevait dans l’entrelacs des lignes était une fillette pensée, éclairée par les projecteurs d’une intelligence adulte, qui analysait, comparait, disséquait, restituant à l’enfant plus de richesse et moins de légèreté. Et cette fillette avait pris une importance capitale, elle était la clé de mille tours fantomatiques, le guide innocent et fatal de mille chemins, elle semblait être le carrefour de plusieurs routes comme si, d’où que l’on vienne et d’où l’on se plaçât, il était impossible de ne pas revenir à elle, de ne pas être conduit au centre qu’elle occupait pareille à une petite impératrice de légende. N’est-ce pas durant l’enfance que se tisse la trame sensible, que se compose cette partition qui se joue à la dérobée, en sourdine, sans que nous y prêtions attention, parce que notre cœur - comme notre vie et le monde qui nous entoure - participe de cette double appartenance qui nous fait doublement ce que nous sommes ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

(Extraits de mon roman " Le jardin d'incertitude )

 

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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 08:50

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Né à Donegal, en Irlande, dans le comté du même nom, Paul Lynch nous raconte une histoire qui commence dans la péninsule d’Inishowen de ce même comté. Au printemps 2013, j’ai passé deux jours dans cette péninsule où j’ai ainsi pu ressentir, dans les paysages et les pubs, toute la puissance de l’Irlande millénaire. Je ne pouvais pas ignorer ce livre et ne pas le partager avec vous.


 

Ciel rouge, le matin

                                           Paul Lynch (1977 - ….)  


 

Cette histoire pourrait s’inscrire au bout de toutes celles qui constituent l’épopée, la légende, du peuple irlandais d’Amérique sous la plume de Liam O’ Flaherty, Joseph O’Connor, Franck McCourt et bien d’autres encore, toute une longue page de la littérature irlandaise. Paul Lynch en écrit, lui, un chapitre sombre, celui évoquant ceux qui ont souffert et enduré mille maux pour rien. Les victimes de la loi de la violence, de l’égoïsme et du cynisme.

 


Il écrit l’histoire de Coll Coyle, le métayer pourchassé, qui symbolise le peuple irlandais fuyant devant l’oppression brutale des Anglais, arrivant en Amérique gonflé d’espoir et bien décidé à construire une nouvelle vie sur cette terre presque encore vierge, mais la réalité y est bien différente de ce qu’il espérait.  La loi du plus fort l’a précédé et il devient vite l’esclave de ceux qui sont arrivés avant lui, souvent d’autres Anglais. Et celle de Faller, le régisseur, chasseur cruel et sanguinaire, ne lâchant jamais sa proie, triomphant de tous les dangers, qui semble être l’incarnation du diable, Melmoth l’homme errant de Robert Charles Maturin, persécutant les Irlandais depuis des millénaires. Un raccourci de l’histoire irlandaise à travers ces deux personnages dans un texte construit de petites scènes empilées les unes derrière les autres, afin de faire progresser le récit par bonds successifs dans un luxe de détails dépeignant les lieux et les êtres.


 

Cette histoire commence lorsque, sans raison valable, un arrogant propriétaire anglais  expulse Coll Coyle, un pauvre métayer vivant sur ses terres depuis sa naissance. Celui-ci n’entend pas quitter sa maison avec sa femme enceinte et sa fillette en bas âge, il veut fléchir le maître mais l’entrevue tourne mal, le propriétaire insulte et menace violemment le métayer et sa famille et, brusquement, le coup part, puissant, mortel, le maître tombe se fracassant la tête sur une pierre. Coyle n’a plus le choix, il doit fuir, traverser la péninsule d’Inishowen, rejoindre Derry, sans jamais parvenir à semer le cruel régisseur qui a juré d’avoir sa peau. Alors, au hasard, il saute dans un bateau en partance pour ailleurs,  n’importe où, l’Amérique en la circonstance. La traversée est longue, longue, pénible, périlleuse, les exilés se désespèrent, la maladie frappe et puis c’est enfin la terre, la terre d’Amérique, l’espoir…. L’espoir qui s’envole bien vite sur un chantier inhumain destiné à la construction d’une voie ferrée. Les conditions de vie y sont déjà très précaires quand l’épidémie rattrape les pauvres gueux épuisés, arrivés au bout de leur chemin, au bout de leur espoir, à la limite de leur existence.


Une occasion pour l’auteur de rappeler une page très sombre de l’histoire américaine, souvent pudiquement tue : la manière dont les Américains ont éradiqué de manière irrévocable des foyers d’épidémie dangereux  apparus dans les lieux à forte concentration d’émigrés.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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