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15 avril 2014 2 15 /04 /avril /2014 07:26

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L’histoire d’une gamine qui ne trouve pas sa place dans le monde des adultes et qui voudrait s’en évader. Un sujet hélas banal mais bien raconté qui mérite une lecture.

 

 

La petite

Michèle Halberstadt (1955 - ….)

 

 

« J’ai douze ans, et ce soir, je serai morte ». Elle ne tourne pas autour du pot la petite mise en scène par Michèle Halberstadt dans ce court roman, on sait tout de suite dans quelle histoire elle nous entraîne. Mais ce n’est qu’un faux départ pour l’autre monde car on apprend très vite que la petite a raté son coup malgré  les précautions qu’elle a prises. Elle peut alors nous raconter ce qui a provoqué cette tentative, sa vie de gamine mal aimée qui ne trouve pas sa place dans la famille, « ceux d’en face » l’écrasent, la tiennent à l’écart, sa sœur est toujours meilleure qu’elle, l’humilie, ses camarades l’ignorent et la délaissent. Elle ne se sent pas acceptée, pas à sa place dans ce monde. « Etre ou ne pas être comme tout le monde ».

 

C’est l’histoire traditionnelle de l’adolescente qui n’arrive pas à assurer le passage difficile de la puberté, beaucoup moins romantique et enthousiasmant que ce qu’elle avait imaginé et écrit à son amie fictive dans son journal intime. C’est aussi un rappel aux parents qui ne sont pas toujours suffisamment attentifs aux adolescents qui se sentent souvent incompris, différents, pas conformes aux standards véhiculés par la société et qui n’ont pas l’impression de pouvoir faire partie un jour du grand jeu des adultes. Les enfants sont souvent plus grands, au moins dans leur tête, qu’on ne le pense. « A quoi bon vivre quand on craint à ce point d’être soi-même ».

 

Quand son grand père adoré décède, elle perd non pas seulement le complice qui ne se prenait pas assez au sérieux pour la cantonner dans le monde des enfants, mais elle est aussitôt reléguée en dehors du chagrin familial car elle ne doit pas voir ses parents pleurer. Alors, elle se referme sur elle-même et « à force de me retrancher en moi-même, j’avais éteint mes couleurs. Je me voulais invisible, j’étais désormais insipide. »

 

Une histoire hélas trop banale, trop vue dans les médias pour en faire un roman original même si ce texte est agréable à lire, bien écrit, dans un style simple et dépouillé qui met bien en évidence les tensions qui habitent la fillette.

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 09:45
Proust ou le regard d'un visionnaire

                         

Aucune œuvre ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust. C’est grâce à l’illusion de nos sens et de nos sentiments que nous enjolivons le quotidien – «  car ce que l’on sait n’est pas à soi » – écrit-il. C’est l’illusion qui est importante. «  Cette perpétuelle erreur qui est précisément la vie » - ajoute-t-il encore. Proust revient souvent sur cette constatation. «  Ne peut être beau que ce qui porte la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir et de notre faiblesse. » Puis, Proust, usant d’une vue plus aiguë, devient bientôt visionnaire. Après avoir accommodé son regard à celui d’un Monet, il se laisse finalement gagner par une vision intérieure à la Rembrandt. Comme chez ce grand peintre, l’obscurité féconde une zone immense d’où jaillissent les images qui hantent l’esprit. Il affirme d’ailleurs dès les premières lignes de Du côté de chez Swann : «  Une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut-être plus encore pour mon esprit. »

 

L’écrivain voit et décrit en poète et cherche à établir un réseau, un quadrillage, pour cerner et saisir la réalité qui n’en finit pas de se dérober. Son œuvre, dont on a souligné qu’elle était vide de Dieu et de préoccupations religieuses, n’est autre cependant qu’une quête mystique, un itinéraire spirituel. Au-delà de la recherche du temps perdu se perçoit bien autre chose, celle que la pensée, pour atteindre l’homme, doit s’incarner afin de donner substance et vie à son message. L’écrivain reprend à son compte le thème majeur de la tradition chrétienne. En effet, il avait le pressentiment de ce corps mystique dont parlent les évangiles, de cette commune union des esprits, de cette réalité morale et physique de l’univers spirituel. Il s’est approché du mystère en visionnaire et en analyste, persuadé de la religiosité des choses  ( religion vient du mot latin religare = relier ) qui sont signes et repères et du rôle, dévolu à l’art, de transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde où ce que nous avons vécu dans la hâte, de façon anecdotique, atteint sa plénitude.

 

L’art se bâtit sur des impressions et percevoir, c’est également interpréter, édifier l’invisible grâce à l’intelligence et à la sensibilité. Notre pensée recrée le monde à chaque instant. Proust professait que    « le monde est soumis à des lois et qu’il existe un lien entre l’intelligence humaine et l’univers ». Cette intuition cosmique faisait de lui un précurseur. Que d’heures il lui avait fallu lier les unes aux autres dans la trame inconsistante du temps, par le miraculeux artifice du souvenir que, plongeant dans cette réserve insoupçonnée, il en ressuscitât non seulement la forme, devenue immatérielle d’êtres, d’objets, de scènes précises, reflets d’états d’âme et de pensées qui, ainsi, en se détachant de leurs amarres vivantes pour se confondre avec la nature universelle de l’esprit, de contenu devenait contenant. Cette communion des esprits est si étonnante que l’on peut en déduire qu’il existe quelque part dans l’espace ou dans le non-espace, hors des atteintes du temps, une sorte de nappe fluide ou gazeuse d’où l’esprit générateur propulse, ainsi que le ferait une turbine, des ondes que nous captons selon notre propre pouvoir d’engendrer l’abstrait et de nous situer dans cette zone franche où le temps et l’espace s’abolissent. De sorte que s’établit un courant permanent de l’esprit s’universalisant à travers les consciences et que notre individualité, bien que sauvegardée dans son essence, ne peut survivre que grâce à cette communion avec l’esprit collectif. Je parle de nappe gazeuse mais je pourrais aussi bien évoquer l’océan, brassant dans son gigantesque mouvement la vague la plus ancienne et la vague nouvelle, réservoir inépuisable où demeurent perpétuées l’immensité de la souffrance et de la grandeur humaine, la somme de nos errances et la totalité de nos gains.

 

Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme. Seul le monde de l’art est absolu ». Et il ajoutait dans Le Temps retrouvé : « Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en-dessous, leur déjeuner sur l’herbe ». L’art va constituer pour lui une forme de salut, de pré-éternité. Alors qu’il avait vécu son inversion, contrairement à Gide, comme un drame, l’ascèse qu’il s’imposa pour mener son œuvre à son terme constituera, à ses yeux, une sorte de rachat. Les artistes, les peintres, les poètes et les musiciens, si bien représentés dans La Recherche, jouent dans cette religion de l’art le rôle qui est celui des saints dans la vie chrétienne. Proust est allé jusqu’au renoncement de l’anachorète ; il a quitté peu à peu, sans regrets, les biens de la terre et il a appelé lui-même la fin de sa vie une adoration perpétuelle. Ce devait être le titre du Temps retrouvé. Si son œuvre, malgré ses perversions, porte une empreinte chrétienne, le paradis, ce temps retrouvé, glorifié dans ses mystères que sont les phénomènes de la mémoire involontaire,  n’en est pas moins – « la haute plaine où l’âme visible des choses obtenue à la suite de douloureuses idéalisations, ainsi que les lois psychologiques établies au prix de quelles souffrances, ces lois nommées par lui vérités s’offrent au regard de l’esprit enfin comblé » - écrit joliment André Maurois.

 

Si nous le considérons en tant que moraliste et philosophe, nous pouvons dire, en écho aux propos de Maurois, que Marcel Proust a donné un magnifique exemple de méthode et d’ascèse pour apprendre à l’homme le moyen d’échapper à l’incohérence vitale où il se disperse et tenter d’atteindre son unité créatrice. Dans la perspective d’une philosophie de l’esprit, la métaphysique proustienne se définit par son impuissance à sentir la continuité de l’être et l’effort qu’elle doit fournir pour retrouver cette stabilité dans une perspective du monde et de l’homme orientée vers le devenir. C’est la raison pour laquelle Proust, lorsqu’il s’ouvre sur l’absolu, et malgré la progression apparemment victorieuse qui le conduit du temps perdu au temps retrouvé, reste insatisfait. Chez ceux qui, comme lui, ont eu l’aspiration sans découvrir la voie, la foi sans avoir la croyance, ce qui reste est un sentiment tragique de l’existence. Ce sentiment-là marque de son sceau l’œuvre proustienne. « Je vois clairement les choses qui sont dans ma pensée jusqu’à l’horizon, mais celles-là seules qui sont de l’autre côté, je m’attache à les décrire » - nous confie-t-il. Il y a dans son œuvre la présence obsédante du sacré. Dieu n’est pas nommé mais il n’en est pas moins omniprésent et la moindre impression est bientôt élevée à une hauteur inaccoutumée. Des termes empruntés à l’âge d’or des cathédrales font resplendir sur ses écrits l’éclat de l’enluminure. De son texte Proust fait un ostensoir : par la littérature, il atteint l’extra-ordinaire, il transfigure le quotidien. De plus,  « fragile de corps et démesuré d’esprit », ne tolérant guère le poids matériel des choses, il est un homme exalté. Bénir et maudire lui est habituel. Une sorte de piété, ou plutôt de religiosité, donne à ses textes la gravité des formules saintes. Le baiser de sa mère le pacifie, il le reçoit comme un sacrement : « Elle avait penché vers moi sa figure aimante et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle ».

 

Son âme transcende ses impressions, ses rapports avec le monde visible rehaussent ce qu’il éprouve. Dès son existence terrestre, il a vécu son paradis et son enfer. Ses amours sont des dévotions et il n’y a rien de petit qu’il n’ait mêlé intimement à ce qu’il y a de plus grand. Ainsi l’appartement de Swann est-il un sanctuaire, sa salle-à-manger obscure un temple asiatique, son portemanteau un chandelier à sept branches, le corps de la maîtresse de Saint-Loup est un tabernacle, les maîtres d’hôtel de Balbec, lorsqu’ils découpent les viandes, sont des sacrificateurs, la désignation du « temple de l’impudeur » élève le plaisir le plus sordide à la dignité d’un culte. La notion de mal apparaît constante et la transgression ne fait que rendre plus évidente ses frontières avec le bien. Or, il ne peut y avoir religion sans notion de péché et personne n’a eu, plus vivement que Proust, le sentiment de la souillure et de la faute. « Tandis que les crimes du Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules » - est une des premières phrases du Temps perdu. Et ce qu’il a été petit garçon, Proust l’est resté toute sa vie, appartenant à cette famille des poètes dont on sait qu’ils sont les derniers habitants de leur enfance.

 

La discipline, à laquelle sa grand-mère tenta de le soumettre, lui apprit très tôt le sens de la rigueur. Près d’elle, il était, selon son expression, sous la loi. Ame pleine de scrupules, il le fut et le resta et, bien qu’il cédât facilement aux tentations, il ne cessa d’aspirer à une pureté originelle, de tendre vers l’optimal, le supérieur. On peut être religieux et corrompu. Proust le fut. Il en résulte son immoralité, source d’élévation morale. Aux mauvais arbres, il fit porter de bons fruits. Inversement, au pire furent mêlées des parcelles du meilleur. Cela était conforme à sa nature, mais probablement prit-il un certain plaisir à aggraver cette propagation du bien et du mal. Il écrit à propos de son amour pour Albertine : « Que le désir physique a un merveilleux pouvoir de rendre des bases solides à la vie morale ». Si l’on se place, même sans l’approuver, dans l’optique de Proust – «  sans les vices, l’histoire des vertus serait pauvre, la médiocrité s’infiltrerait partout ». De ces demi-mesures, rien de grand ne jaillirait. L’un éclaire l’autre et le rend concevable. Le mal a, en quelque sorte, un pouvoir rédempteur, car il faut être pécheur pour être pardonné, il faut être tombé pour être relevé ; ces mystères de la foi et de la communion des saints sont présents chez Proust, l’agnostique, car ils participent de l’inexprimable.

 

Que Proust ait eu à cœur d’élever l’homme n’est pas douteux. Sa ferveur nous apprend à devenir fervent – « à prendre les choses au sérieux, à arracher les mauvaises herbes du scepticisme, de la légèreté et de l’indifférence ». Il y a chez lui de l’Orphée et du grand prêtre, remarque très justement André Maurois. Orphée, pour descendre au plus profond de soi en quête de ce déchiffrement des secrets enfouis, et du célébrant afin que les mythes restent vivants et nous conduisent, au-delà des classifications, vers les symboles essentiels. « Je ne pus retenir un douloureux sanglot quand, dans un geste d’offertoire mécaniquement accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j’allais avoir à faire de toute joie chaque matin jusqu’à la fin de ma vie, renouvellement solennellement célébré à chaque aurore de mon chagrin et du sang de ma plaie » - écrit-il dans La Recherche. Proust, pour mieux donner à la vie une résonnance métaphysique, sut judicieusement utiliser les formules sacramentelles, faisant de son œuvre une bible moderne où l’homme, surpris dans sa vérité la plus païenne, est également réhabilité dans sa grandeur suprême, parcourant, ainsi que Jacob, tous les degrés de l’échelle humaine et spirituelle.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE   ( extraits de mon ouvrage  « Proust ou la recherche de la rédemption » ( Figures libres – Editions de Paris )

 

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 08:07
Grand absent de Laurent Graff

 

Je voudrais partager avec vous ce petit texte écrit par un jeune auteur contemporain qui fait partie de ces écrivains qui possèdent la langue et la font vivre avec bonheur mais n’obtiennent pas en retour la reconnaissance qu’ils méritent auprès de ceux qui  sont chargés de promouvoir la littérature. Une suite de textes sobres, dépouillés, minimalistes, construits avec des phrases courtes, parfois très courtes, une prose contemporaine qui décrit un monde qui pourrait se situer entre la décadence que nous connaissons actuellement et le grand cataclysme volodinien, celui qu’il décrit notamment sous la plume de Lutz Bassmann. Un monde totalement « virtualisé », une société technocratisée, une organisation sociale absurde qui ne repose sur aucun objectif et qui ne prend jamais en considération, celui qui est toujours absent, «Grand Absent», l’homme en tant qu’être humain, qu’animal doté de l’intelligence et de la sensibilité. Cet « absent » que Laurent Graff dépeint sous les traits d’un robot, d’un père trop inexistant pour apporter une réponse, d’individus vidés de toute volonté, asservis, esclaves de procédures mécaniques. Le récit ne comporte aucun dialogue, l’être est seul pour exécuter machinalement la vie qu’on lui a assignée.

 

Un texte totalement désespéré même s’il peut paraître guilleret, léger et ironique. « Quand on quitte. Il y a peut-être un avant. Pas d’ailleurs, on le sait. Peut-être un point de départ. Une origine. Un carrefour, un embranchement. On en rêve comme d’un pays ». Le «Grand Absent» a gommé le futur, l’individu qui n’est plus l’humain, a accepté définitivement la domination de la technique et de la technocratie, …. Une extrapolation, peut-être pas si outrancière, qu’il peut le paraître, de notre monde actuel et de son évolution qui voit le sens de l’existence, le bon sens, la raison d’être, le but, l’objectif, s’effilocher devant la méthode, l’optimisation et tout ce qui concourt à un meilleur rendement. « Les choses sont définies par une nature et par une fonction. Les remettre en question par une attitude contrevenante est dommageable pour la cohésion générale ».

 

On peut aussi lire ce petit recueil de textes comme un pamphlet destiné à tous ceux qui ont perdu la force de se rebeller, de se rebiffer, d’exister par et pour eux-mêmes, à ceux qui ont abandonné  leur liberté individuelle, leur liberté de penser, leur imagination, leur différence. « Aujourd’hui tous les poètes utilisent une boîte à poésie. De manière générale, la création est devenue assistée ». Un clin d’œil à celles et  ceux qui écrivent mécaniquement sans trop se préoccuper du message qu’ils transmettent.

 

« Plusieurs hypothèses et autant d’histoires. On va dans la queue pour effacer tout ça. Les histoires. On attend et c’est tout. On n’attend rien. La queue c’est l’attente. On est dans l’attente. Dans l’attente de rien. Et c’est tout ». On va dans la queue pour attendre, pour attendre d’arriver dans un monde où l’homme ne serait plus nécessaire, là où il se dévêtit de toute humanité, là où l’être humain n’est plus, n’est plus que le « Grand Absent ».

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 08:25

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Je vous mènerai par les chemins de nuit

Dans la nuit profonde

Aux senteurs de terre lourde, de fougères et de foin coupé.

Dans la plaine, morne étendue tranquille.

La terre a été retournée le matin même, masse noire, essence de vie,

Le labour a arraché le cri de la soif à ses entrailles.

 

Je vous mènerai jusqu’à ce point fixe,

Récif jeté dans le désert où semblable à la mer, je me brise.

Jusqu’à ce point où les horizons se juxtaposent,

Où les fenêtres craquent dans le vent, arrachant des cris.

Maisons, la mort suit la pente du vent.

Cette maison, je la connais,

Entre ses murs sommeille toute mon enfance

 Et grimacent les monstres grotesques de mes cauchemars.

 

Je vous mènerai par le chemin de nuit jusqu’à cette limite

Où les astres cessant de tourner en rond

S’immobilisent à jamais dans l’immensité.

Je ne connais rien de plus terrible que cet exode à travers les jours,

Que cette succession d’heures mortes qui s’égrènent en chapelets de mots,

De mots de hasard, de mots d’infortune.

Le désespoir est en cet exil au-dedans de soi.

 

(… )

 

Je vous mènerai jusqu’à ce point  aux confins des mondes.

Il n’y a pas d’obélisque sue la place publique,

Mais une fontaine d’eau vive jaillie des profondeurs.

Il n’y a pas de gosses jouant à la marelle

Sur les pavés inégaux luisant de pluie.

Il n’y a que de vieilles gens  usés jusque dans les paumes de leurs mains.

Leurs âmes sont comme leurs visages, toutes parcheminées.

Le silence règne. Il règne sur la voix, multiplicité accomplie.

La terre a retrouvé le visage unique,

Le visage du premier jour, le visage du dernier jour.

Il n’y a point de réverbère sur la place publique.

Ils étaient à l’image d’un autre monde.

L’immobilité concentre en elle sa clarté.

L’attente est intérieure. Elle a l’accent de la prière.

Il n’y a pas de musique sur la place publique.

La musique s’est fondue dans le grand accord des ténèbres.

Etait-ce hier que j’ai quitté ma maison ? Je crois vous avoir parlé d’elle.

 

Que tes pas marchent et marchent, silencieusement attachés à la terre,

Vaillante petite fille qui marche dans le jour d’aujourd’hui

Et qui joue seule sur la plage seule avec un cerf-volant.

La mer remonte ses lourdes et rythmiques vagues sur le sable lisse

Où des barques dorment penchées, comme des oiseaux morts, sur le côté.

 

Le temps a bien marqué mon visage intérieur.

Il est vieux de tous les souvenirs du monde,

Il a des sillons profonds comme ceux des terres labourées

Et le regard des statues, impassible et vénérable.

Voix lointaines qui ressemblaient à des voix de mères,

Cet appel remonte le cours des âges,

Il vient frapper la lande aride, hérissée d’herbes folles.

Demain est aussi loin de moi qu’hier.

Je suis ballottée par le temps, fragile barque.

Mains rudes qui bêchez le champ de vie sous un ciel de plomb, nuit pareille aux adieux,

Il y a sous chaque chaumière des hommes qui rompent le pain

Et boivent la liqueur de vin.

J’ai atteint le récif où se brise l’élan.

Je me mêlerai à la mer et serai le chant d’éternité.

Car j’ai saisi entre mes bras un monde qui a une consistance,

Une logique et une ordonnance. La souveraine insouciance n’est plus.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de Profil de la Nuit )

Ce poème, que j'ai écrit à 20 ans, prouve que la maturité de la jeunesse des années 60/70 et son évidente inquiétude, n'ont rien à envier à celles d'aujourd'hui. La jeunesse n'est pas l'eldorado que les plus âgés imaginent trop souvent.

 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 08:43

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C’est toujours un moment de grâce pure de lire, ou relire, Kawabata et plus encore quand le maître évoque cette ville qui lui tient tant à cœur : Kyôto avec ses cerisiers et ses jeunes filles graciles. Je n’ai pas pu résister au plaisir de partager ce moment de grâce avec vous.

 

 

Kyôto

Yasunari Kawabata (1899 – 1972)

 

 

« Allons venez avec nous ! Ne serait-ce que pour regarder de jolies jeunes filles… »pour Kawabata Kyôto, ce sont d’abord des jeunes filles en fleur et des cerisiers en fleurs mais aussi des parcs magnifiques, des forêts admirables, des temples innombrables et des fêtes qui agrémentent la ville tout au long de l’année.


Dans cette merveilleuse ville millénaire, Chieko, jeune fille unique adoptée par un couple de commerçants en gros de tissus pour kimonos, est convaincue qu’elle est une enfant trouvée mais ses parents lui affirment qu’elle n’a pas à craindre cette infamie, elle n’a pas été trouvée dans la rue mais ravie à ses parents dans un parc. La jeune fille finit cependant par connaître la vérité quand elle rencontre celle qui est sa sœur jumelle, celle qui lui raconte ses origines, celle qu’elle va essayer d’inclure dans sa vie… L’occasion pour l’auteur de traiter le thème du double : filles jumelles, fleurs doubles des cerisiers rouges, paupières doubles de la fillette rencontrées par le père dans une maison de thé…


Mais la véritable héroïne de ce roman n’est pas la jeune fille mais Kyôto, la ville si chère à Kawabata qu’il ne se lasse pas de contempler, de décrire, de raconter, du cœur de la vieille cité jusqu’aux sommets des cinq collines couvertes de forêts merveilleuses et de multiples temples. Cette ville qu’il appelle encore « La Capitale » qu’elle fut avant que Tokyo le devienne et qui incarne le Japon éternel comme cette luxuriante végétation qui meurt et renait chaque année. Et pourtant cette éternité bute sous le poids de la roue du temps : les fleurs fanent, les filles perdent leur éclat, les parents vieillissent… et Kawabata, voit, lui, avec terreur sa vieillesse, porteuse de déchéance, arriver inéluctablement. Même le Japon éternel vivant encore à Kyôto est menacé par les assauts de la modernité : l’artisanat de haute qualité ploie devant l’industrie productiviste, l’art traditionnel se perd, la création disparait. Nostalgie du Japon traditionnel s’effaçant avec sa civilisation et ses valeurs ancestrales pour laisser la place à une société mercantile et puérile. Une page se tourne, le Japon change, la tradition se meurt, l’ère de Kawabata s’achève, on sent dans la lecture de ce texte comme une résignation, comme si le maître avait déjà pris la décision d’en finir vite avec cette vie. « L’appel du passé. La solitude du présent ».


Un texte d’une grande sensibilité, plein de délicatesse et d’élégance, un hommage à sa ville, un hommage au Japon éternel, un hommage aux jeunes filles, même aux très jeunes filles, qu’il évoque avec beaucoup de tendresse et une sensualité qui confine à l’érotisme quand il décrit la rencontre entre les deux jumelles, «… la chaleur du corps de Naeko qui la couvrait des  pieds à la tête se transmettait à Chieko, la pénétrait profondément. C’était une douce intimité, que ne peuvent rendre les mots ».Tout Kawabata transpire dans ce court roman.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 09:02

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Ils sont bien rares les ouvrages littéraires qui évoquent la vie actuelle au Soudan, aussi ai-je eu envie de vous proposer ce texte navigant entre récit et conte pour raconter la vie de misère d’un gamin des rues de Khartoum. Sans doute pas une grande œuvre littéraire mais un texte émouvant et exotique.   


 

 

Souvenirs d’un enfant des rues

Mansour El Souwaim (1970 - ….)

 

 

Ecrire cela peut aussi servir à raconter et Mansour El Souwaim sait faire cela très bien, il magnifie la misère et le malheur pour en tirer une grâce divine ou en faire un avantage juteux. Il nous rappelle les contes orientaux et les histoires fabuleuses qui ont enchanté les Francs lors des croisades et qui fascinent, aujourd’hui encore, de nombreux lecteurs occidentaux. Avec ce livre, il nous raconte une histoire qui pourrait tout aussi bien être un conte que la vie réelle d’un pauvre gamin handicapé et abandonné. Le vrai et le faux s’enlacent dans un récit plausible et peut-être aussi allégorique.


Au Soudan, à Khartoum, Adam, un jeune garçon paralysé des jambes, resté seul après le décès tragique de sa mère, est recueilli par les clochards de la mosquée. Il est confié à la famille de Wahiba qui l’élève et lui enseigne l’art de la mendicité, il apprend vite, très vite, il est intelligent, doté d’une bonne mémoire et d’un membre de belle taille. Sa fabuleuse mémoire lui permet d’apprendre par cœur, avec un vieux religieux, de très nombreux textes sacrés qui lui sont fort utiles quand il est obligé de collaborer avec un cheikh véreux qui arnaque des femmes, surtout riches et naïves, croyant fermement en sa pseudo magie. Il fuit la claustration et l’aisance matérielle pour rejoindre les « chamassas », des petits voyous drogués à la colle qui traînent dans les rues autour de la mosquée, vivant de combines et de rapines. Mais un nouveau dictateur décide de nettoyer les rues et Adam, qui est devenu Kasshi, le cassé, est embarqué dans un camp où il est affecté aux cuisines avec un handicapé qui lui enseigne l’art de vivre en détention. Quand la prison est vidée, c’est le retour à la rue, à une prospérité aléatoire, à un nouvel épisode pénitencier, de nouvelles combines de détenus, une nouvelle libération, une nouvelle prospérité provisoire… et roule s’enroule la vie de Kasshi en une spirale de violence, de brutalité, de combines juteuses, de trafics, de fuites, d’emprisonnement, de misère, d’opulence… que seule la mort semble pouvoir interrompre.


Un récit riche, vivant, alerte, qui décrit la misère des marginaux dans une grande ville d’un pays trop pauvre pour nourrir  sa population et où les enfants pauvres,  livrés à eux-mêmes, à la drogue, à la menace du SIDA, à la vindicte de la police… sont trop souvieux de survivre pour trouver le temps de se lamenter et de geindre, trop occupés à trouver de quoi manger et où dormir afin de vivre un jour de plus. Un texte fataliste en forme de rapsodie, comme nombre de textes arabes, après la pluie viendra toujours le beau temps, après les jours de disette viendront les jours de vaches grasses, un handicap comme une tare n’est jamais définitif, il peut se transformer en avantage, à la grâce de Dieu, telle est la volonté d’Allah. Mais l’auteur n’est pas totalement candide, il sait bien que certains profitent, sans vergogne aucune, de la candeur de leurs concitoyens pour monter des embrouilles très juteuses. On pourrait même le soupçonner de dénoncer la facilité avec laquelle certains se laissent manipuler par de prétendus religieux et enfermer dans des croyances obscurantistes,  les abandonnant à la merci de ceux qui disent connaître la bonne parole.


Ce texte est aussi un belle dissertation sur le temps, le temps vu et vécu par les arabes qui n’est pas celui des Occidentaux, un temps qui se conjugue au présent, le passé appartenant à ceux qui prétendent détenir la parole divine et l’avenir étant tellement loin et tellement aléatoire qu’il n’appartient qu’à ceux qui manipulent les autres. « Nous progressions. Nous touchions au but. Nous grandissions et (nous) nous affirmions comme la plus grande supercherie de la ville. Nous étions le mensonge par excellence ».

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 09:10

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Si nous nous posons les questions suivantes : en quoi la poésie est-elle singulière, qu'apporte-t-elle à chacun de nous, qu'entend-t-on par phénomène poétique, que répondre pour cerner le sujet au plus près ? De même que si j'ouvre le dictionnaire sur le mot  "poésie", quelle n'est pas ma surprise de trouver une formulation brève qui ne peut en aucun cas me satisfaire : " Poésie, art du langage visant à exprimer ou suggérer quelque chose par le rythme, l'harmonie ou l'image". Déjà à art du langage, que je récuse, je choisis art de la parole qui me semble mieux approprié, parce que la parole instaure et fonde. En nommant les choses, je leur donne existence. A ce propos Yves Bonnefoy écrit : "Recommencer une terre, c'est en quelque sorte définir un monde second, comme le lieu d'une nouvelle vie, d'une unité différente, par quoi la perte du monde premier puisse être réparée". Ainsi la poésie a-t-elle vocation à fonder, mais à fonder en réparant un monde premier qui serait imparfait, comme si une faute originelle avait rompu un pacte initial, que par l'acte poétique on tentait de rénover. Réparer, rénover, renouer, trois verbes qui illustrent ce que devrait être toute démarche poétique. Est-elle réservée aux seuls initiés ? Certes non ! La poésie habite en chacun de nous, elle est présente à tous moments de notre vie. Il me suffit de dire : le soleil se couche - pour me convaincre que je cède à une interprétation poétique, car le soleil ne se couche pas, je le sais, mais cette image est belle et me comble.

 

De tout temps, la vocation du poète fut de retrouver le songe archaïque des origines. Et aujourd'hui, davantage, que notre vertigineux passé nous a éloignés de nos sources. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Peu importe que l'auteur soit fils de prince ( Charles d'Orléans) ou de rempailleuse de chaises ( Péguy), mais qu'un jour son coeur s'ouvre à la beauté et c'est la face du monde qui en est changée. Pourquoi ? Parce que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation. Ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Et à ce jeu, l'artiste est particulièrement bien préparé. Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe invite l'homme à la réflexion, le poète trace un sillage et nous convie à le suivre. C'est lui qui invente le futur et revigore le passé, qui lie le monde des sens à celui des sentiments, qui met, à sa façon audacieuse, souvent étrange et parfois excentrique, l'univers en partitions.  "L'écrivain véritable est quelqu'un qui ne trouve pas ses mots, disait Paul Valéry, alors il les cherche et il trouve mieux..."

 

Aujourd'hui nombreux sont ceux qui s'affligent que la poésie soit condamnée à disparaître de notre univers culturel, les médias l'ayant réduite à la portion congrue. Mais l'activité souterraine où elle survit, ainsi qu'en des catacombes, et où elle a appris à résister afin de se perpétuer, nous garde d'un trop grand pessimisme. Qu'importe qu'elle ne soit qu'un filet d'eau sur une terre aride, si notre soif demeure...N'oublions pas que ce qui nous entoure est toujours en mesure de recommencer.

 

Puisque les scientifiques nous assurent que le cosmos se compose de 90% de matière invisible, il reste au poète un vaste territoire à défricher. Ce fondateur d'un ordre nouveau, selon Saint-John-Perse, a mis l'énigmatique sous son aile, afin d'en attester la permanence parmi nous, de remettre l'ineffable, l'indicible sur la voie royale. On pourrait presque dire que l'artiste est entré dans le Songe de Dieu ainsi qu'Adam s'y était introduit après que le Seigneur ait fait tomber sur lui le sommeil qui le rendait complice de sa Création. Mais si l'homme est le songe de Dieu, quel est le songe de l'homme ?

 

Dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux autant qu'il le faisait autrefois, il incombe aussi au poète la charge de relever le défi qui a voulu réduire Dieu à n'être qu'une hypothèse parmi d'autres. Aux certitudes de jadis qui plaçaient l'homme face à Son Créateur succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne peut se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'autodétruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création. Et cela n'est possible que si notre premier regard est chargé d'humanité, que si le visible ne meurt en nous qu'afin que l'invisible y renaisse.

 

Plutôt que le sens de la chose vue, il semble que c'est l'essence de la chose supposée qui fonde les mythologies, que ce soit la nostalgie du leurre et l'anxiété de l'invisible matière qui ne cessent de nous mobiliser. Débarrassé d'un passéisme stérile, l'homme de la parole use de sa mémoire en visionnaire. Il nomme les choses, non pour les réintroduire dans leurs fonctions, mais pour les ré-habiliter dans leur innocence. Ce n'est plus le  réalisme du réel qui l'inspire mais l'improbable réalité, comme si l'existence n'avait d'autre cause que la méditation de l'existant. La poésie, dans sa pure rigueur, n'est-elle pas une avancée dans la lumière ? Semblable au rayonnement fossile qui baigne notre univers, elle est notre rayonnement intérieur, notre mémoire divine. Grâce à elle, nous pouvons accéder à une réalité supérieure, atteindre une plus haute humanité.

 

Mais comment rendre compte d'un pays qui se tient à l'écart, comment rendre structure à ce qui se dérobe, alors que le livre aveuglant n'est pas encore écrit ?  L'éternité est d'abord la mort éternelle, perpétrée par notre impossibilité à rendre la parole incandescente. C'est la raison pour laquelle le poète se contente d'accomplir son destin en deçà de l'indistincte patrie où fusionnent les songes. Le sien a eu le mérite de lui faire pressentir l'immensurable, de le mener jusqu'à une limite que les mots rédempteurs lui permettront peut-être un jour de franchir, car rappelons-nous que l'énigmatique n'est pas fatalement l'obscur. C'est parce qu'elle est empreinte de charme et de sortilèges que la poésie est cette " magie suggestive" dont parle Baudelaire ; c'est parce qu'elle est douée du pouvoir d'évoquer, de suggérer, de substituer un monde à un autre qu'elle opère une sorte de distanciation quasi métaphysique, métamorphosant l'ordinaire qui nous cerne en un extraordinaire qui nous enchante. On goûte alors, quand le poète atteint ces sommets, à cette "magie recueillante" qu'évoquent les mystiques. La poésie, contrairement à la prose, qui nous entraîne loin de nous-même, nous rappelle vers les profondeurs de l'être, vers cette " chaleur sainte" écrivait Keats.

Pour terminer, car il serait déplacé de conclure quoi que ce soit en poésie, citons cette belle méditation de Thierry Maulnier qui, en quelques mots, explique ce qu'est l'art suprême du poète :

 

Il y avait le silence,
il y eut le cri,
au-dessus du cri
vint le chant,
au-dessus du chant
vint la musique,
au-dessus de la musique
vint le langage,
au-dessus du langage
la poésie,
au-dessus de la poésie,
     quoi ?
le silence.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Réflexions sur la poésie
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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 09:15

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BS Johnson est un auteur anglais avant-gardiste qui a proposé de nouvelles formes littéraires mais n’a pas connu le succès qu’il méritait ; aussi je vous propose de découvrir l’une de ses premières œuvres en espérant que vous adhérerez à ses innovations littéraires et que vous aurez envie d’aller plus loin dans son œuvre.


 

Christie Malry règle ses comptes

Brian Stanley Johnson (1933 – 1973)

 

 

Au début des années soixante-dix, dans la ville natale de l’auteur, Christie Malry, occupant un emploi minable mais garanti dans une banque, décide cependant de l’abandonner pour apprendre la comptabilité afin de mieux comprendre les manipulations d’argent  enrichissant grassement certains. Il découvre ainsi la comptabilité en partie double dont il déduit un mode d’organisation de sa vie, structuré en débits pour les torts qui lui sont causés et en crédits pour les torts qu’ils causent à ceux qu’ils jugent coupables de l’avoir lésé. Pour que le compte de sa vie soit équitable, il faut donc qu’il inflige autant de torts à ceux qui l’ont lésé, qu’il en a reçus de leur part. Il s’embauche ensuite dans une pâtisserie industrielle pour mettre en pratique ses nouvelles compétences et sa nouvelle conception de la vie en société.


Dans ce roman BS Johnson se livre à un exercice d’innovations formelles en insérant dans le texte des incursions dans le cerveau du héros et en y laissant même des blancs pour matérialiser les moments de réflexion permettant la construction de la pensée nécessaire à l’élaboration de certaines actions. Mais surtout, en intégrant dans le livre quelques documents comptables permettant d’évaluer la situation du héros par rapport à ses débiteurs et créditeurs (il faut aussi considérer la façon dont le héros évalue les torts qui lui sont infligés et les actions qu’il conduit en retour, il n’est pas nécessaire de bien connaître la comptabilité pour savourer les comptes présentés). Cette ingérence d’un élément fondé sur les mathématiques dans le texte du roman n’est pas sans rappeler le recours qu’Italo Calvino avait fait à la géométrie pour construire son roman « Palomar ». Autre innovation, les personnages font partie de la construction du roman comme les acteurs font partie d’une pièce de théâtre, ils discutent avec l’auteur du scénario qu’il doit suivre.


Dans ce texte drôle, cynique, cruel, glacial, qui va parfois très loin, jusqu’à inciter, de façon plutôt loufoque cependant, à la destruction physique du monde, Johnson règle aussi ses comptes avec l’économie libérale, la société industrielle productiviste, l’industrie alimentaire de la malbouffe, les administrateurs d’entreprises profiteurs et incompétents et tous les petits chefs zélés et médiocres. C’est aussi un texte à portée sociale visant à dénoncer l’iniquité et la perversion du monde de l’entreprise libérale et à annoncer sa fin prochaine. Il ne cache pas non plus son aversion à l’endroit des gouvernants et sa violente opposition au pouvoir en place au début des années soixante-dix en Grande Bretagne, laissant pointer un désespoir profond : « je n’aurais pas dû me donner autant de mal : tout est inutile, futile, stérile ».


BS Johnson profite aussi de l’écriture de ce texte pour donner son opinion sur l’évolution du roman à la fin du XXe siècle : «  … qui veut encore lire de longs romans de toute façon ? Pourquoi passer tout son temps libre de la semaine à lire un roman de mille pages alors que l’on peut vivre en une seule fois une expérience esthétique comparable devant une pièce de théâtre ou un film ? Il se justifiait au sein d’une société et d’un ensemble de conditions sociales qui n’ont plus cours aujourd’hui ».  A partir de maintenant, le roman devrait seulement essayer d’être Drôle, Brut et Court… » Propos qu’il met parfaitement en pratique dans le présent texte.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 09:18

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Tiens-moi serrée contre toi
comme une enfant qui a mal et pleure ;
mon coeur est dans son enfance,
confiant et néanmoins seul.
Je me suis attardée
trop longtemps dans mon rêve,
l'heure est venue que je m'éveille,
que je me coule dans le flot
où chaque chose passe et meurt.


Plus rien ne sera pareil,
la terre s'ouvre comme une noix,
où vais-je ?
J'ai lâché la main qui secourt,
j'avance seule désormais.
Il faut tenir sa tête haute,
alors que l'amour s'éloigne,
qu'il reste insaisissable
à nos mains humaines.


Que je sois dans ta mémoire
le chant de la dernière heure.
La pénombre élève un barrage,
le soir conduit le deuil
des promesses sages, des fols espoirs.
Tiens-moi serrée contre toi
comme une enfant qui a mal et pleure.
Je me suis attardée
trop longtemps dans mon rêve,
l'heure est venue que je m'éveille,
que je me coule dans le flot
où chaque chose passe et meurt.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE 


 

Extraits de     Profil de la Nuit - un itinéraire en poésie


 

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 08:57

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J’ai bien aimé ce texte trouvé au Salon du livre de Paris l’année où l’Océanie était à l’honneur, il nous montre que nous ignorons encore beaucoup trop la littérature francophone du Pacifique qui comporte pourtant de bien beaux récits souvent très bien écrits.

 

L’Hom Wazo

De Dora Wadrawane

 

Dora Wadrawane a grandi sur l’île de Maré dans l’archipel des Loyauté et n’avait pas plus de vingt-cinq ans lorsqu’elle a écrit ce court roman qui a été distingué par le Prix Michel Lagneau en Nouvelle-Calédonie. Un roman en forme de conte maréen mêlant l’histoire d’une jeune fille douée pour le volley-ball qui tombe amoureuse de l’homme oiseau, l’Hom Wazo des iliens, et des légendes locales. Une manière de montrer le syncrétisme difficile entre la culture européenne et la tradition ancestrale.

Sur l’île de Maré, Patou, une jeune fille ayant abandonné ses études pour assurer des travaux ménagers de sa famille, aime bien Jimmy, mais ce dernier veut aller travailler à la capitale afin de constituer un petit magot et y vivre avec sa bienaimée. Mais, quelque temps après son départ, la jeune fille apprend que le jeune homme est hospitalisé dans un été désespéré. A partir de ce jour, elle fait toujours le même rêve angoissant, et, plutôt que de se lamenter devant les perturbations de son sommeil, décide d’aller voir la sorcière du village pour lui demander les feuilles qui font rêver car elle pense pouvoir utiliser ses visions pour savoir ce qui est réellement arrivé à Jimmy et si quelqu’un lui a causé du tort.

Un ancien petit ami du collège essaie de la reconquérir mais elle souhaite rester fidèle à son ami défunt et comprendre son drame avec l’aide de l’homme oiseau qui apparait dans les rêves provoqués par les feuilles de la vieille femme, car l’histoire est plus complexe que la jeune fille ne l’avait imaginée. Elle se sent poursuivie, espionnée, elle a l’impression qu’on lui veut du mal même pendant les matchs de volley-ball où elle excelle. Elle soupçonne tout le monde mais ne peut désigner aucun de ceux qui l’entourent comme coupable potentiel. L’histoire se mue alors en un véritable roman noir où se fondent le rêve et la réalité, le pragmatisme actuel et la magie ancienne, les mœurs contemporains et les rites ancestraux.

Dans ce conte mythologique - ce joli texte évoque inéluctablement la geste épique de certaines tragédies grecques - rédigé dans une langue fluide et élégante, qui mélange avec adresse réalité et virtualité, Dora Wadrawane fait déjà preuve d’une belle maîtrise du récit et d’un art consommé de la tragédie. Un exercice littéraire qui entraîne le lecteur dans le monde de la magie ancienne. « Les cauchemars s’en étaient allés pour faire place à des rêves emplis d’amour et de magie : l’esprit du pays l’avait envahie ».

Dans ce monde mythologique, les hommes peuvent toujours défier les dieux mais ils ne les vaincront jamais, une façon de faire comprendre au lecteur que, malgré notre culture et nos technologies, les hommes devront toujours s’incliner devant les dieux et que la science ne dominera jamais la tradition ancestrale. Une façon aussi de rendre hommage à son pays et à ceux qui y sont restés, afin de faire vivre ces traditions alors qu’elle étudiait les lettres en France.

« Et n’oublie pas ma fille, que ton esprit vit dans le rêve et que tu as besoin de lui pour vivre dans le monde des vivants ! »

 

 

Denis Billamboz

 

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