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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 08:10

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S'il fut un écrivain discret et solitaire, c'est bien Julien Gracq, mort à l'âge de 97 ans en décembre  2007 à Angers, non loin du village de Saint-Florent-le-Vieil où il était né et s'était retiré depuis plusieurs années, loin des vanités du monde. Cet écrivain, d'abord classé parmi les surréalistes, n'était, en définitive, d'aucune école, sinon la sienne, et eut l'honneur, de son vivant, d'entrer dans la célèbre collection de la Pléiade qui est mieux encore que l'Académie française, l'assurance d'une immortalité dans l'ordre de l'art et des lettres. Personnellement, je lui étais reconnaissante de m'avoir encouragée, en ma toute jeunesse, à poursuivre mon travail en poésie et j'appréciais qu'il fût issu de cette terre, à la frontière de la Vendée et de l'Anjou, ces Mauges qui servirent de décor aux Chouans de Balzac, et dont est originaire également une partie de ma famille, terre proche de Nantes, dont il brossa dans " Forme d'une ville" un portrait topographique fortement lyrique et évocateur. Par ailleurs, il fut un portraitiste élégiaque et incomparable de la nature, sachant mieux qu'aucun autre écrivain décrire d'une voix nette, égale et confidentielle qui envoûte le lecteur, les forêts, les ruisseaux, les fleuves. En familier des paysages champêtres, des lisières, des frontières, ce géographe, épris des lieux, se plaisait aux voyages immobiles. Que l'on songe, à ce propos, à l'interrogation qui ouvre " Les eaux étroites ". 

" Pourquoi le sentiment s'est-il ancré en moi de bonne heure que si le voyage seul - le voyage sans idée de retour - ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège caché, qui s'apparente au maniement de la baguette du sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l'excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d'attache, à la clôture de la maison familière ? "

 

A l'étendue, il préférait la profondeur, remontant sans cesse à ses sources, revenant sans se lasser aux mêmes livres, aux mêmes auteurs, aux mêmes paysages, aux mêmes souvenirs, aux mêmes questions. Il y avait en lui cette assurance qu'une oeuvre s'élabore autour d'un axe intangible et que plus l'on creuse, plus l'assise sera inébranlable.

 

Né en 1910, Julien Gracq s'appelait en réalité Louis Poirier, nom banal qu'il eût à coeur de changer, afin d'entrer en littérature en devenant autre, paré d'un pseudonyme qu'il s'appliquerait à faire vivre d'une vie différente car imaginaire. Cet Alceste des bords de Loire était le fils d'un représentant de commerce et d'une employée aux écritures dans une mercerie en gros. Elève de khâgne au lycée Henri IV, où il aura pour professeur le philosophe Alain, il est reçu à Normale supérieure en 1930 en même temps qu'Henri Queffélec et, après avoir passé l'agrégation de géographie, enseigne à Quimper, Nantes,  Amiens et Paris. Il quittera l'Education nationale en 1970, vivant de sa retraite de professeur et de ses droits d'auteur et partageant le plus clair de son temps entre lecture, écriture et promenade. A la fréquentation des gens, l'écrivain préférait l'intimité des livres et de quelques-uns de ses auteurs de prédilection : Chateaubriand, Balzac, Nerval, Saint-John Perse, Francis Ponge, André Pieyre de Mandiargues et Ernst Jünger. Il devint l'ami de ce dernier après avoir acheté, par hasard, au kiosque de la gare d'Angers " Sur les falaises de marbre ". Amitié d'autant plus compréhensible que Gracq reconnaissait volontiers l'influence qu'avaient eu sur lui le romantisme allemand et la littérature fantastique, son oeuvre se plaçant infailliblement à la lisière où chacun s'éprouve à définir sa propre énigme. On peut dire qu'en tant qu'écrivain, il est insurpassable dans deux domaines : le commentaire des chefs-d'oeuvre (Lettrines, La littérature à l'estomac, En lisant, en écrivant, Carnets du grand chemin) - et la description minutieuse des lieux, comme je le soulignais au début de cet article, sans oublier qu'il est un de ceux qui ont su le mieux parler de la guerre, entre autre dans Un balcon en forêt, où veille, dans des paysages crépusculaires, un soldat anxieux et égaré, situation décrite d'une plume précise, économe et néanmoins diamantée. Le roman était pour lui la prise de possession d'un univers à définir, d'un espace à transmuer et à métamorphoser car, écrivait-il - la temporalité qui règne dans la fiction est beaucoup plus inexorable que celle qui s'écoule dans la vie réelle ". Pessimiste de nature, il n'avait pas de l'avenir de la littérature une vision rassurante. Il craignait que celle-ci ne finisse par se démoder... peut-être à force d'être décriée ou mal servie et se désolait de la capitulation des critiques. L'avenir nous dira s'il avait raison ou non. Dans l'immédiat, il nous reste ses livres à lire et à relire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Julien Gracq, prince des lettres
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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 08:20
L'Atlantide et le mythe atlante

 


Où situer l'Atlantide décrite par Platon ? Dans l'océan Atlantique, en mer Egée, chez les Hyperboréens, comme certains le supposent, et pourquoi par chercher, à la lueur des dernières découvertes, l'hypothèse qui semblerait la plus plausible. Si du moins il y en a une !
Le Timée et le Critias, deux dialogues de Platon, constituent la source principale dont nous disposons à propos de l'Atlantide. L'auteur y fait état d'une tradition rapportée d'Egypte par Solon, qui en avait pris connaissance auprès des prêtres de Saïs. Neuf mille ans plus tôt, les ancêtres des Athéniens auraient repoussé une invasion venue de l'ouest, depuis un continent étendu " devant les colonnes d'Hercule". - Là se trouvait un empire grand et merveilleux qui tenait la Lybie ( nom désignant l'ensemble de l'Afrique ) jusqu'à l'Egypte et l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie ( l'Etrurie ). Mais dans le temps qui suivit, il eut des tremblements de terre et des cataclysmes ; dans l'espace d'un seul jour et d'une nuit terribles, l'île Atlantide s'abîma dans la mer et disparut. -


Fournis par le Timée, ces renseignements sont développés dans le Critias, qui nous apprend que l'île de l'Atlantide aurait été organisée à l'origine par Poséidon, qui en avait confié la royauté à Atlas, dont le nom fut donné à cette terre. Ce pays disposait de tous les métaux que l'on peut extraire des mines. L'orichalque était, après l'or, le plus précieux d'entre eux, mais il fallait ajouter à cela le cheptel et le gibier abondants, l'agriculture et l'arboriculture qui assuraient de belles récoltes de céréales et de fruits et les forêts nombreuses qui assuraient les matériaux nécessaires au travail des charpentiers. Bénéficiaires de toutes ces richesses, les habitants avaient construit des ports, des temples et des palais. Une force militaire importante comptabilisant douce cents navires et dix mille chars était à la mesure de cette prospérité. Hélas, le Critias, demeuré inachevé, ne rapporte pas le récit de la destruction de l'Empire atlante.


Les érudits ont recherché ultérieurement s'il n'existait pas, dans la tradition grecque, des précédents au récit de Platon : le nom d'Atlas apparaît chez Homère, et certains ont cru voir dans Ogyvie, l'île où régnait Calypso, des restes du continent évoqué par Platon. En revanche, aucune source égyptienne actuellement connue ne vient confirmer les renseignements fournis par les deux dialogues. Au cours de l'Antiquité, Aristote, Ptolémée et Pline l'ancien se refusent à prendre au sérieux l'existence de l'Atlantide. Seul le géographe Posidonius semble moins sceptique et les héritiers de la tradition platonicienne acceptent le récit de leur maître mais n'apportent aucun élément supplémentaire pour mieux étayer cette allégation. Quant au Moyen Age, il ignorera le problème et il faudra attendre la Renaissance et l'explosion intellectuelle, qui l'accompagne, pour que la question soit de nouveau posée.

 

C'est au XVIe siècle que l'Espagnol Gomara identifie, dans son Histoire générale des Indes, l'Atlantide à l'Amérique récemment découverte. Les localisations les plus diverses sont désormais proposées à partir du siècle suivant. En 1665, le père Athanase Kircher place l'Atlantide au milieu de l'Océan, les Canaries et les Açores constituant selon lui les vestiges du continent englouti. Le Suédois Rudbeck l'identifie à son propre pays, et le théologien protestant Baër la place en Palestine dans son Essai historique et critique sur l'Atlantide des Anciens paru en 1762. Le siècle des Lumières verra également fleurir de nombreuses autres interprétations.

 

Quelques années plus tard l'Allemand Knötel voulut voir dans les Atlantes des grands initiés, des sages venus apporter à l'humanité les trésors de la connaissance. L'hypothèse saharienne inspira, en 1918, à Pierre Benoit un roman célèbre, en même temps qu'elle encouragea les fructueuses expéditions réalisées par Henri Lhote dans le Tassili. Nous sommes alors face à plusieurs hypothèses : - celle de l'Atlantique défendue par Donnelly jugée comme la plus acceptable, d'autant que les premières recherches océanographiques localisent des hauts-fonds dans la région des Açores, où l'on découvre la chaîne des montagnes volcaniques qui sépare en deux l'Océan et correspond à ce que nous désignons aujourd'hui sous le nom de rift atlantique. Aussi Donelly n'hésite-t-il pas à considérer la culture atlante comme la matrice originelle de toutes les civilisation - la thèse du suédois Rufbeck, confirmée par l'Allemand Hermann Wirth, qui l'identifie à l'ancienne Thulé, source hyperboréenne supposée de toutes les grandes cultures de l'Antiquité -enfin celle plaçant l'Atlantide dans la mer Egée, où la catastrophe évoquée par Platon correspondrait à l'explosion du volcan de Santorin, phénomène dont les géologues nous disent qu'il s'est produit au XVe siècle av. J.C. et dans lequel les archéologues ont cru identifier le gigantesque raz de marée fatal à la civilisation minoenne de Crète.
L'hypothèse égéenne repose sur un fait géologique incontestable : la formidable explosion du volcan de Santorin alors île de Théra fréquentée depuis la préhistoire en raison de la richesse de son sol. Le raz de marée, qui suivit l'événement, ravagea les rives de la mer Egée, entraînant la ruine instantanée d'Amnisos, le port de Cnossos, la principale métropole de la grande île crétoise.

 

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Fresque du palais de Cnossos dite des " Parisiennes ", vers 1500 av. J.C.


Mais une telle interprétation se heurte immédiatement à l'argument chronologique : la civilisation minoenne apparaît et se développe mille ans avant Platon, et nous sommes loin des neuf mille ans rapportés par celui-ci. Nous savons, par ailleurs, que la Crète minoenne a connu un déclin brutal à partir du XVe siècle avant notre ère, sans pouvoir expliquer ce déclin par l'arrivée d'envahisseurs. Et peut-on assimiler les Crétois aux Atlantes ? Rien n'est moins sûr, car il est difficile de prêter aux  Minoens - peuples de marins, de pêcheurs et de commerçants - les intentions belliqueuses des Atlantes de la légende, à moins que l'on interprète, en ce sens, la légende du Minotaure. Pourtant, la géographie semble infirmer l'hypothèse égéenne, puisqu'il est clairement question d'une île située devant les colonnes d'Hercule. Il faudrait donc chercher l'Atlantide au-delà du détroit de Gibraltar, étant donné que les envahisseurs, venus assaillir Athènes, seraient originaires de la mer Atlantique. On peut ainsi imaginer que les Atlantes de Platon puissent être identifiés aux Peuples de la mer et du nord que les textes égyptiens désignent comme le pays de l'obscurité, ce qui confirmerait la thèse nordique. Les témoignages archéologiques apportent des confirmations non moins intéressantes : les envahisseurs du XIIe siècle av. J. C. ont laissé sur leur passage des épées à soie plate et à rivets caractéristiques du Nord protogermanique. La forme des navires figurés sur les parois du temple de Médinet-Habou est identique à celle des embarcations observables sur les gravures rupestres scandinaves de l'âge de bronze. Une autre donnée doit également nous éclairer : l'orichalque, ce précieux métal mentionné dans le Critias, serait l'ambre, résine fossile recherchée dans toute l'Europe ancienne, mais ne se trouvant que sur les rivages des mers septentrionales. La thèse comprend néanmoins des points faibles. Platon signale la présence d'éléphants dans l'île mythique : or, il est bien peu probable que ces animaux aient pu se trouver dans le nord de l'Europe plusieurs millénaires après la fin de la dernière glaciation et ils n'ont, en tous cas, laissé aucune trace archéologique.


Quelle qu'ait pu être la réalité de l'île décrite dans le Timée et le Critias, le continent englouti n'a pas fini d'exciter notre imaginaire. S'il demeure une part de vérité dans le mythe platonicien, c'est peut-être celle relative aux raisons qui conduisirent ce puissant empire à la ruine. L'auteur grec nous explique, en effet, que l'oubli des lois issues de la tradition, les ferments de la division furent fatals aux Atlantes car "quand l'élément divin diminua en eux, ils méritèrent le châtiment de Zeus". Comment on écrit l'Histoire...

 

Sources : Philippe Parroy

 

D'après les dernières recherches, la mer Egée semble être la version la plus logique. Ce sont soudain les forces de la nature contre la civilisation ; l'apocalypse de l'Atlantide et du continent perdu a frappé à jamais les esprits, d'autant que, récemment, nous avons assisté à des cataclysmes semblables provoqués par des tremblements de terre suivis de tsunamis et que nous sommes en permanence menacés par des catastrophes du même genre.
Qu'est-ce qui cause la naissance ou la mort d'une île ? La violence des éléments est-elle continûment une menace pour les humains ? Certes oui ! Le phénomène de l'Atlantide n'est pas un séisme isolé. D'autres ont eu lieu, dont un qui a englouti la cité d'Eliky en Grèce à l'époque de Platon, une cité opulente découverte récemment. Frappé par cet événement, Platon y a-t-il vu un signe prémonitoire et, par son récit d'une incontestable violence, a-t-il voulu alerter ses contemporains sur le danger qu'il y avait à provoquer la colère des dieux ? Pourquoi pas !


C'est en Egypte qu'est né le mythe de l'Atlantide. Les Egyptiens sont de grands chroniqueurs et ont relaté dans la pierre les effroyables conséquences qui furent ressenties jusque chez eux du tremblement de terre et du tsunami qui ont entraîné l'anéantissement d'une partie de l'archipel de Santorin, il y a 3600 ans. Or Santorin, proche de la Crète, était alors occupé par les Minoens qui disparurent sans que rien n'explique cette disparition, sinon une catastrophe naturelle. Tout concoure aujourd'hui à accréditer la thèse que le peuple atlante ne serait autre que le peuple minoen.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

autres articles évoquant ce mythe :

 

La Crète entre réalité et légende

 

La Crète minoenne ou l'histoire revisitée par la légende

 

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L'Atlantide et le mythe atlante
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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 08:03
Sur les pas de Marcel Proust au musée Camondo et chez Maxim's


Il me faut une raison importante pour quitter ma Normandie, alors que le printemps la couvre de fleurs, la grise de parfums, l'enlumine de couleurs et lui prête la voix mélodieuse de la grive musicienne, du merle, du pinson et du rouge-gorge. Mais en ce jeudi 22 avril 2011 , le motif est suffisamment attrayant pour que j'y cède, puisqu'il n'est autre que le rendez-vous annuel auquel le Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec nous convie, afin de mettre, pour quelques heures, nos pas dans ceux de Marcel Proust et ainsi de remonter le temps. Si l'écrivain fut durant des années fidèle à la Normandie estivale,  il passait les printemps, les hivers et les automnes, dans la capitale. Il était certes plus citadin que campagnard et son Paris était celui de la Belle Epoque, paré d'un attrait irrésistible, si je me souviens des descriptions que mon aïeule m'en faisait avec de la lumière dans les yeux. Je ne me suis jamais sentie parisienne bien que j'y sois née, car ce que je préfère fouler, ce ne sont ni les pavés, ni le bitume, mais le sable et l'herbe, davantage rat des champs que rat des villes. Néanmoins, il ne me déplaît pas d'y pèleriner et de m'attarder sur les lieux où vécurent les poètes, les écrivains, les peintres, de visiter les musées dont Paris regorge et de voir couler la Seine dont je suis si proche de l'estuaire. Reynaldo Hahn, ami de Marcel, disait à propos de Paris : Ce qui compte, ce n'est pas d'y naître mais d'y renaître, ce n'est pas d'y être mais d'en être.


Et ce Paris, c'est tout d'abord pour Proust, celui de la plaine Monceau qu'il parcoure quotidiennement, habitant avec ses parents 9, Bd Malesherbes de 1873 à 1900, puis rue de Courcelles jusqu'au décès de sa mère en 1905. Le quartier était, par conséquent, le sien et le parc Monceau, le jardin où il jouait enfant sous la garde vigilante de Françoise. Or, en cette matinée d'avril, le printemps est présent dans le parc où, à défaut de pommiers normands, poussent des essences rares rassemblées par le paysagiste du duc de Chartres, Carmontelle : érable pourpre, micocoulier, paulownia, tilleul argenté, févier d'Amérique, tulipier de Virginie, arbre de Judée ; le décor champêtre est beau comme le rêve de ce duc épris de végétal. L'Etat, en faisant l'acquisition du parc en 1852, permettra à des gens fortunés appartenant non à la noblesse d'antan, qui conserve son pré carré du Bd St Germain, mais à la nouvelle aristocratie de l'argent, de construire de somptueux  hôtels en bordure de ses frondaisons. En quelques lignes, l'écrivain dépeint les lieux : "Un petit bout de jardin avec quelques arbres qui paraîtrait mesquin à la campagne, prend un charme extraordinaire avenue Gabriel, ou bien rue de Monceau, où des multimillionnaires seuls peuvent se l'offrir."


Moïse de Camondo, descendant d'une lignée prestigieuse de juifs séfarades, comptant au nombre de ces privilégiés, fera bâtir son hôtel selon ses plans dans les années 1910, après avoir démoli celui de ses parents, afin d'y abriter ses collections de meubles et d'objets précieux, chargeant l'architecte René Sergent de mener à bien les travaux. Le résultat sera à la hauteur de l'inestimable collection que cet homme va acquérir avec une sûreté de goût jamais prise à défaut, tout au long de sa vie. Mais qui étaient les Camondo? Le fondateur de la dynastie, après que ses ancêtres banquiers aient été chassés d'Espagne par l'Inquisition, est un certain Abraham Salomon, établi à Galata au nord de la Corne d'or et qui diversifiera très vite ses activités au point d'être, non seulement un familier du Sultan Abdul Hamit II, dont il influencera la politique, mais un philanthrope éclairé qui contribuera à changer la physionomie d'Istambul en construisant des écoles, des orphelinats, des hôpitaux, des synagogues, les premiers tramways et la première ligne de bateaux à vapeur sur le Bosphore. C'est lui encore qui sera dépêché à Vienne, par la cour ottomane, pour la représenter au mariage de François Joseph, empereur d'Autriche, avec Elisabeth de Wittelsbach, plus familièrement connue sous le nom de Sissi. Ses descendants Abraham-Behor et Nissim de Camondo - la famille ayant été anoblie par le roi Victor-Emmanuel II en remerciement de leur aide à la réunification de l'Italie - établis désormais dans la capitale française, participent à leur tour, selon l'exemple du patriarche, leur grand-père, à la vie économique de notre pays, finançant le canal de Suez et s'associant aux Pereire et aux Erlanger pour administrer de nombreuses banques et entreprises. Leurs fils respectifs Isaac et Moïse, tous deux épris de culture, se désengageront progressivement des affaires pour gérer la fortune acquise et surtout pour se consacrer à leur passion de l'art et du mécénat : Isaac parviendra à acquérir quelques-uns des plus admirables chefs-d'oeuvre du mouvement impressionniste qu'il léguera au Louvre à sa mort en 1911, tandis que son cousin Moïse (1860 - 1935) fera en sorte de reconstituer, dans son hôtel particulier édifié selon le modèle du Petit Trianon, une demeure artistique du XVIIIe siècle, véritable bonbonnière à la Marie-Antoinette, afin de remettre au goût du jour cette époque de l'ancien régime qu'il considérait comme synonyme de civilisation.


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Terminé en 1914, la demeure ne connaîtra que de brefs instants de bonheur. La vie de Moïse ne sera pas un long fleuve tranquille. Marié à Irène Cahen d'Anvers, celle-ci le quitte cinq ans après leur mariage pour un bel Italien, lui laissant la garde de leurs deux enfants Nissim et Béatrice. Père attentif, Moïse se consacre avec soin à leur éducation, mais la guerre éclate et Nissim s'engage aussitôt au service de la France. Il mourra aux commandes de son avion en 1917. Pour son père, c'est le malheur absolu, car ce fils assurait l'avenir de la dynastie, Isaac n'ayant pas eu d'héritier. Moïse se referme sur sa douleur, ne recevant plus que quelques intimes. Son hôtel particulier est devenu son tombeau, celui où, à l'exemple des pharaons égyptiens, il réunit les objets capables de lui assurer le passage dans l'éternité. En faisant don aux Beaux-Arts de sa demeure et de ce qu'elle contient, il ne se contente pas de restituer à la France un héritage artistique qu'il a pris soin de rassembler et de préserver, il perpétue le souvenir des siens, il leur offre une concession de mémoire à perpétuité. En parcourant les salles de ce reliquaire, nous admirons des oeuvres que le siècle des Lumières a portées à un paroxysme d'excellence. Il y a tout ce que l'on peut imaginer : des consoles, des tapis, de délicates porcelaines, des vases, des lustres, des commodes, des laques, des paravents, des bronzes... Mais le malheur n'en a pas fini avec les Camondo. En 1943, Béatrice, la fille de Moïse, mariée à Léon Reinach et qui ne se cache nullement, se croyant protégée et par sa nationalité française et par tout ce que sa famille a déjà fait pour la France, est cependant arrêtée par la gestapo avec son mari et ses deux enfants Fanny et Bertrand alors âgés de 23 et 20 ans, tous les quatre conduits à Drancy où ils resteront plusieurs semaines avant d'être jetés dans un fourgon en direction d'Auschwitz-Birkenau, d'où ils ne reviendront pas. Ainsi disparaissait à jamais une famille qui semblait s'être échappée des pages de Marcel Proust et que l'on se plaisait à suivre dans les riches heures de la Belle Epoque comme Charlus et comme Swann, de clubs parisiens en conseils d'administration, de théâtres lyriques en hippodromes, et mieux encore dans les demeures de la rive droite, en bordure des frondaisons du parc Monceau, où l'art et la culture étaient les seuls sésames qui ouvraient sur un avenir apparemment consacré aux plaisirs de l'esprit et des sens. La visite du musée suscite l'admiration de par son ordonance parfaite, en même temps que notre émotion de par ces destins tragiques. Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, courez-y, il est l'élégance et la grâce réunies en une harmonie rare, envisagé et réalisé comme une symphonie.


                                                                                            

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La seconde visite de notre journée proustienne et parisienne ne s'inscrit pas sur la même portée, n'étant pas de l'ordre de l'émotion mais de la curiosité. Nous déjeunons chez Maxim's ; oui, celui du 3, rue Royale qui vit l'époque de Proust s'encanailler aimablement. Le temps a passé, mais le décor est resté le même ; ce, par la volonté des propriétaires successifs qui eurent à coeur de préserver son décor "Art Nouveau", élaboré en vue de l'exposition universelle de 1900 par Eugène Cornuché (l'un de ceux qui contribuèrent à faire de Deauville le fleuron des stations balnéaires) et confié aux artistes de l'école de Nancy. Temple de la galanterie, Maxim's a été, pour de nombreux étrangers, avec la tour Eiffel, l'emblème de la capitale. Aujourd'hui, l'immeuble appartient au couturier Pierre Cardin. Ce dernier a réuni sur trois étages, au-dessus du restaurant, un musée " art nouveau" riche de quelques 550 pièces signées Majorelle, Tiffany, Gallé, Massier, dont certaines assez remarquables, agencées en douze salles, de façon à reconstituer l'intérieur d'une demi-mondaine de la Belle Epoque avec salon, boudoir, salle-à-manger, chambre, rien ne devant se soustraire à cette évocation qui me rappelle les lignes féroces que Jean Cocteau consacrait à ces cocottes :  " C'était un amoncellement de dentelles, velours, satin, rubans, diamants, rubis, perles...que déshabiller une de ces dames était une entreprise à prévoir avec trois semaines d'avance, comme un déménagement ". Est-ce la raison qui le fit pencher pour l'homosexualité ? Ici, ils sont tous passés : Edouard VII d'Angleterre, l'Aga Khan, la belle Otéro, Marlène Dietrich, Onassis, la Callas, les princes de Monaco. Et j'y passe à mon tour, sans vanité aucune, ainsi que les quarante admirateurs de Proust qui, comme moi, croient apercevoir son oeil inquisiteur, là-bas, assis à une table juponnée, sous les lustres en forme de fleurs, le long des boiseries précieuses, dans ce décor végétal, saisissant en esprit l'alanguissement coquet d'Odette ou la soudaine expression d'inquiétude de Swann. Car, en de tels lieux, tout est possible, le passé rejoint le présent et les rendez-vous avec l'histoire ou bien les songes ne peuvent être manqués.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 09:22

arton1211-19ddd.jpg   Le bourdon EMMANUEL                                      

 

Historique de la Sonnerie de Notre-Dame de Paris

 

Comptant parmi les plus vieux instruments sonores, les cloches ont été associées à la Chrétienté dès les premiers siècles de son essor, « proclamant Dieu à l’horizon » (Charles Péguy). Tout en rythmant l’écoulement des heures depuis le Moyen-Âge, leur fonction première est liturgique : par leurs volées et leurs tintements, elles appellent les fidèles à se rassembler et à prier, associant leurs chants aux joies et aux peines de la communauté chrétienne et, qui plus est à Notre-Dame de Paris, aux grandes Heures de l’Histoire de France.

 

Dès la fin du XIIe siècle, bien avant la fin de l’édification de la cathédrale, il est fait mention de la sonnerie des cloches précédant les offices. Cette sonnerie s’étoffa au cours des siècles au rythme de la vie de l’édifice et de son rayonnement, chaque cloche étant alors refondue une ou plusieurs fois par siècle aux voisinages de la cathédrale. L’ensemble atteindra en 1769 :

 
huit cloches dans la Tour Nord,
deux bourdons dans la Tour Sud (Marie  et Emmanuel ),
sept cloches dans la flèche,
trois au niveau du transept nord pour la sonnerie de l’horloge.

 

Ces vingt cloches et cette spatialisation constitueront un véritable paysage sonore dans le ciel de Paris jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.  

 

Les affres de la Révolution n’épargneront pas les cloches de Notre-Dame qui seront toutes descendues, brisées et fondues en 1791 et 1792. Seul le bourdon Emmanuel, pièce maîtresse de l’ensemble, sera épargné et replacé dans sa tour en 1802 sur ordre de Napoléon Ier.

 

En 1856, quatre cloches seront installées dans la tour Nord. En 1867, trois cloches sont installés dans la flèche et trois autres dans le comble, au dessus de l’oculus des transepts, les six reliées à l’horloge monumentale installée alors dans la charpente.

 

Si le grand bourdon Emmanuel demeure aujourd’hui l’un des plus beaux vases sonores d’Europe, sinon le plus remarquable, comme s’accordent à le dire les campanologues, musiciens et musicologues, il n’en était pas de même pour les quatre cloches de la tour nord installées en 1856 et qui faisaient défaut. Défaut par la mauvaise qualité du métal employé (qui, outre un mauvais rendu acoustique, engendrait une usure importante), défaut par leur nombre, par leurs tailles, par leurs qualités acoustiques (elles n’étaient pas accordées entre elles) et défaut par le manque d’harmonie avec le bourdon avec lequel elles n’étaient pas non plus accordées.

Ce sont donc des raisons musicales et d’utilisation liturgique de cette sonnerie (offices, carillon des heures avec des thèmes appropriés à chaque temps liturgique) en ce XXIe siècle qui ont prévalu au choix de la nouvelle composition.


La mise en parallèle avec les éléments historiques (qui sont profusion dans le cas des cloches de Notre-Dame) a voulu que nous nous retrouvions en parfaite adéquation avec la situation de la sonnerie des tours à la veille de sa destruction, à savoir : huit cloches dans la Tour Nord et deux bourdons dans la Tour Sud, ensemble dont la base sera le bourdon Emmanuel.


Ces choix ont été validés à l’unanimité par la Commission Supérieure des Monuments Historiques.
En outre, l’installation d’un nouveau bourdon dans la Tour Sud, dont Viollet-le-Duc avait d’ailleurs prévu l’emplacement lors de la reconstruction du beffroi en 1845, permettra d’« économiser » le bourdon Emmanuel qui, du haut de ses 330 ans, doit ménager ses sonneries à la volée pour assurer sa pérennité.

 

C’est donc à travers cette œuvre patrimoniale contemporaine, qui s’inscrira dans la lignée des bâtisseurs de cathédrale à l’instar d’autres projets de ces 850 ans, que le paysage sonore de la fin du XVIIIe siècle pourra se faire entendre à nouveau sur le parvis de la cathédrale.

 

La fabrication des cloches est un travail d’extrême précision afin d’obtenir la sonorité souhaitée. Les décors sont réalisés en relief sur un moule puis le métal en fusion y est introduit, prenant la forme exacte de la cloche.

 

Suite à appel d’offre, la réalisation :
des huit cloches de la tour Nord est confiée à fonderie CORNILLE-HAVARD à Villedieu-les-Poêles (département de la Manche),
celle du bourdon Marie à la fonderie ROYAL EIJSBOUTS (à Asten aux Pays–Bas).

 

 

Le Choix des prénoms des nouvelles cloches rend hommage à des grands saints et des personnalités ayant marqué la vie du diocèse de Paris et de l’Eglise.

 

Pour la tour Sud :


Marie En l’honneur de la bienheureuse VIERGE MARIE, Mère de Dieu et Mère de l’Eglise, et tout particulièrement protectrice de cette église-cathédrale Notre-Dame, église-mère de l’archidiocèse de Paris. En souvenir également du premier bourdon « MARIE » qui, de 1378 à 1792, fit entendre sa sonnerie.

 

Pour la tour Nord et par ordre de taille décroissant :


Gabriel, L’Ange GABRIEL apporta au genre humain l’annonce tant attendue de la venue du Sauveur et c’est lui qui salua la Vierge Marie comme pleine de grâce. La plus grosse cloche de la Tour Nord portait déjà ce prénom au XVe siècle.


Anne-Geneviève ; En mémoire de SAINTE ANNE, la mère de la bienheureuse Vierge Marie de qui devait naître le Fils unique de Dieu et de SAINTE GENEVIEVE, patronne et protectrice de notre cité.


Denis, en l’honneur de SAINT DENIS, premier évêque de Paris, fut envoyé par l’évêque de Rome avec ses compagnons, le prêtre saint RUSTIQUE et le diacre saint ELEUTHERE pour semer l’Evangile du salut et souffrir le martyre en témoignage de Celui qui donne la vie aux morts.


Marcel, en l’honneur de SAINT MARCEL, neuvième évêque de Paris au Ve siècle, fut particulièrement vénéré par les Parisiens pour sa charité envers les pauvres et les malades.


Étienne, En souvenir de l’antique église-cathédrale de Paris qui a précédé l’actuelle cathédrale Notre-Dame et qui fut placée sous la protection de SAINT ETIENNE, premier martyr.


Benoît-Joseph, pour conserver, en cette année de la Foi célébrée par l’Eglise universelle, le souvenir du Jubilé du 850e anniversaire de la cathédrale Notre-Dame de Paris ouvert sous le pontificat de Sa Sainteté le Pape BENOÎT XVI, notre Saint-Père.


Maurice, en mémoire de l’évêque de Paris MAURICE de SULLY qui posa la première pierre de cette cathédrale Notre-Dame en 1163.

 
Jean-Marie, En hommage au cardinal JEAN-MARIE LUSTIGER, 139e archevêque de Paris, de 1981 à 2005.

 

Quand les réentendrons-nous ? Elles nous ont quittés pour des années mais leurs voix restent étonnement présentes dans nos mémoires.

                                                                          

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 10:47
Houat ou la Bretagne insulaire

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" Dans tout rocher, il y a quelque chose d'informe qui s'efforce pour être vu. Un rocher n'est pas quelqu'un qui a été, c'est quelque chose qui va être ".

                                                                 Henri de Régnier

 

Depuis toujours les îles ont exercé sur moi un attrait irrésistible. Je ne plais à les imaginer, puis à les approcher, les découvrir, les parcourir, ensuite me les rappeler. J'en ai visitées beaucoup en Manche, en Atlantique, dans le Pacifique, en Méditerranée. Je les aimées toutes pour leur beauté, leur isolement, leur mystère et me suis laissée bien volontiers envoûter par leur charme. Aujourd'hui, je vous propose la visite de l'une d'entre elles, située entre Belle-île et le Golfe du Morbihan, non loin de sa jumelle Hoëdic. L'archipel d'Houat appartient au vaste quadrilatère marin qui comprend les presqu'îles de Quiberon, Rhuys et Guérande, quadrilatère que les géographes ont dénommé - par opposition à Mor Bihan - " Mor Braz ", celui-ci formant l'extrême limite sud de la terre bretonne. Dès l'approche, l'île d'Houat frappe par l'élégance de ses anses sableuses, son littoral découpé que baigne une eau couleur d'émeraude et par son aspect sauvage de grand rocher battu par les vents. Ici le paysage apparaît tel qu'il devait être aux premiers printemps celtiques. Ni clôture, ni murets, ni poteaux électriques, ni barrières, ni routes ; tout est resté comme au premier matin du monde et, une fois que l'on a tourné le dos au bourg, qui, pareil à un douar africain regroupe ses quelques maisons blanchies à la chaux autour de son lieu de prière, on emprunte le sentier de randonnée qui serpente au long de la falaise et permet  - si l'on dispose d'un peu de temps et que l'on est bon marcheur - de faire le tour complet de l'île en 4 ou 5 heures. A chaque tournant, le visiteur à tout loisir de s'émerveiller à la vue des paysages qui mêlent les arbrisseaux noueux, les tamaris, les immortelles jaunes ou encore l'avoine de jasmin, les oeillets de falaise et les oyats, aux lointains de mer qui se profilent dans une brume légèrement ouatée, soit l'île soeur d'Hoëdic, soit Belle-île, Groix ou la côte sauvage de Quiberon.

 

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Il fait beau en cette matinée de juin, alors que le bateau, qui assure le ravitaillement et le courrier depuis Locmariaquer - nous dépose à Port-Gildas. C'est en ce lieu gai et animé dès l'aube que se concentre l'activité de l'île. A Houat, on dit que la terre est aux femmes et la mer aux hommes. Les pêcheurs - car il n'y a pas d'autre activité masculine - alignent leurs embarcations en épi le long du môle, abandonnant aux plaisanciers le centre du bassin. Leur flottille rassemble une cinquantaine d'esquifs et ce sont une centaine d'hommes qui officient durant l'année pour piéger crustacés et poissons dont le bar et le congre. Quatre cents habitants demeurent sur l'île à l'année mais le chiffre double facilement au moment des vacances d'été, lorsque les inconditionnels de ces longues plages sauvages où viennent s'épuiser des vagues crêtées d'écume d'un bleu transparent, n'ayant rien à envier à celles des Antilles ou de l'océan indien - se joignent aux permanents afin de goûter à l'intimité authentique d'une nature épargnée par la modernité et le tourisme de masse. Noces somptueuses des eaux marines, du ciel et des roches, on ne sait où donner du regard face à la splendeur dépouillée et encore vierge de cette terre isolée au large de nos côtes qui, à l'époque mésolithique, formait une crête granitique avec Hoëdic, rattachées l'une et l'autre à la presqu'île de Quiberon et prolongeant ainsi le massif armoricain.
 

 

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Aujourd'hui une quinzaine de mille et des eaux peu profondes les séparent du littoral, mais ces eaux n'en sont pas moins dangereuses. Y abondent îlots et rochers et le vent y souffle continûment au point que le phare délimitant le passage porte bien son nom de Teignouse. Houat, dont l'histoire se confond avec celle d'Hoëdic, n'a cessé d'être menacée par les navigateurs Anglais et Espagnols qui croisaient dans les parages. Elle fut deux fois envahie par les Britanniques au 17e et 18 ème siècle et abrita, en 1795, deux mille officiers et soldats royalistes rescapés du débarquement de Quiberon - la position relativement distante de ces îles préservant les rencontres avec les émigrés de Londres. Appauvris par les invasions, les habitants connurent une extrême misère et ne subsistèrent que grâce au commerce de cabotage, à la production de fromages de chèvre et aux maigres récoltes de blé noir. Il n'était pas rare que l'on se contente pour repas d'un hareng posé sur un quignon de pain. De nos jours, les îliens vivent mieux grâce à la pêche, à l'agriculture et au tourisme, par chance encore discret - 32 ha de marais ont été acquis par le Conservatoire du littoral et sont ainsi définitivement protégés. Le long des ruelles, les pimpantes maisons du bourg se découvrent dans un repli du sol, abritées des ouragans avec leurs toits bas serrés les uns contre les autres comme pour " faire tête au vent" et cimentés pour mieux lui résister. Au sommet de la falaise, le cimetière marqué d'un lech et d'une croix de granite laisse découvrir le port et la presqu'île de Rhuys. Saint Gildas, figure marquante du monde celte était né en Ecosse en 493 et, après avoir accompli sa sainte mission en terre de Rhuys où il fonda la célèbre abbaye, mena une vie d'ermite dans l'île où il s'était retiré pour y finir ses jours. On peut très bien l'imaginer foulant la lande tapissée de genêts, d'armeries roses, d'immortelles et de liserons comme nous le faisons, et s'y abîmer dans la réflexion que des terres livrées à la vigueur des éléments ne peuvent manquer d'inspirer.
 

 

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Après la côte nord par laquelle nous avons amorcé notre tour de l'île et qui nous a promené par une sente boisée, piquetée de bosquets d'arbres dont les sombres éventails des pins maritimes vibrant mollement sous la brise, et sertie de criques comme autant de pierres de la plus belle eau - nous débouchons sur la lande ouest d'une âpreté grandiose qui, telle une proue de navire, projette sur l'horizon sa succession de roches sculptées par les vents et habitées par une quantité d'oiseaux marins : les cormorans huppés, les goélands bruns, les huîtriers-pies, les bernaches, les sternes, les tournepierres, les pétrels, les mouettes tridactyles, dont les cris rauques ou joyeux sont intensifiés par l'écho des grottes qui se creusent profondément dans les falaises rouges - qui flamboieront au couchant - et se découpent ainsi qu'une savante broderie. En contre-bas, l'admirable plage de Treach'er Venigued nous attire. Pas âme qui vive. Comment résister, alors que la chaleur s'intensifie, à plonger dans le remous des vagues, fraîches certes, mais ô combien stimulantes ! - tandis qu'autour des rocs l'eau fermente comme du lait avec un bruit d'orage. Houat est, par ailleurs, un paradis pour botanistes. Le nard de lys est son joyau. Cette espèce rarissime ne se rencontre qu'ici ou bien en Algarve (Portugal) et en Galilée, tandis que de nombreuses autres se côtoient comme le notait déjà en 1875 Alphonse Daudet dans ses " Souvenirs d'un homme de lettres". " Chemin faisant, nous remarquons la flore de l'île étonnante sur ce rocher battu des vents : les lys d'Houat, doubles et odorants comme les nôtres, de larges mauves, des rosiers rampants, de l'oeillet maritime dont le parfum léger et fin forme une harmonie de nature avec le chant grêle des alouettes grises dont l'île est remplie". J'y ajouterai le parfum entêtant des chèvrefeuilles qui courent à même la lande et des troènes qui forment des haies mousseuses comme l'écume d'une vague végétale.



La côte sud, contrairement à la côte nord, est davantage livrée au gigantesque espace et on l'imagine l'hiver prise dans le double remuement des nuages bas et des marées puissantes. Pour lors, notre alentour est serein et les nuages, qui nous accompagnent, ne sont que de pacifiques cumulus qui gonflent leurs joues comme des montgolfières. Nous terminons notre balade par la côte est et la superbe plage de Treach'er Goured qui entoure la pointe Tal er Hah et semble posée comme une couronne d'or sur ce que l'on pourrait considérer comme la tête de l'île, coulée de sable d'une surprenante ampleur où viennent mourir les jardins des plus riches demeures. Bien abritée des vents, elles est la plus fréquentée mais, si immense, que l'on peut s'y isoler à volonté. Au large croisent voiliers et vedettes qui se balancent paisibles sur ce miroir fragmenté de vert ardoise et de bleu azur. Un instant de détente pour délasser nos mollets fourbus et l'heure est venue de descendre au port et d'embarquer sur le bateau qui nous reconduira à Locmariaquer. Que de visions éblouissantes se bousculent dans nos esprits, alors que l'île s'éloigne et que nous apercevons, dans la douce lumière du soir, l'entrée du Golfe et l'harmonieuse parenthèse de ses côtes, journée ponctuée de flashs étincelants, tandis que l'on imagine l'île rendue à sa solitude insulaire et s'enveloppant lentement dans les brumes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Photos Yves BARGUILLET

 

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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 08:34
Quelques vérités sur le mensonge

 

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Qu'est-ce que le mensonge ? Nous pourrions le définir en répondant qu'il est le contraire de la vérité, mais encore faudrait-il savoir ce qu'est la vérité. Car à chacun sa vérité, même s'il y a une vérité ciblée par la morale et par la science. Selon le dictionnaire, qui le résume en quelques mots, le mensonge est  une assertion sciemment contraire à la vérité et faite dans l'intention de tromper, qui incite naturellement à la falsification, à l'erreur et à l'égarement. Jusqu'à l'âge de 5 ans, l'enfant ignore le mensonge et n'éprouve aucune sorte de culpabilité pour la simple raison qu'il n'est pas enclin à l'envie, à l'orgueil, ces désirs et tentations coupables qui invitent au mensonge. Il n'a pas pris conscience que l'on peut à volonté et, en alternance, choisir le bien ou le mal, le vrai ou le faux. D'autant que pour bien mentir, il est préférable de connaitre la vérité et d'être animé par l'intention de falsifier une action ou un discours, en laissant croire le contraire de ce qui est.

 

Les premiers philosophes ont envisagé l'homme en tant que locuteur, et ont pris vis-à-vis de lui les distances qui s'imposaient, sachant que le langage peut tout aussi bien révéler que dérober, exprimer que voiler. Aucune parole ne peut me donner la chose elle-même, car derrière les mots, il n'y a pas les choses, seulement leurs représentations. Quand je dis " je ", déjà je me sépare de moi-même, tant les mots s'écartent de ce qu'ils nomment et tant la parole favorise la division du sujet. Le moi et le je sont une sorte d'illusion grammaticale. Notre moi est davantage un nous, parce que notre individualité est composée d'une multitude d'individus qui, au fil des générations et du temps, ont réussi à faire de nous un être unique, une personne. " Tous les autres sont en moi " - écrivait Apollinaire, tandis que Rimbaud affirmait - " je est un autre ". En règle générale, le langage est approximatif et les concepts, trop généraux et insuffisamment explicites, pour traduire pleinement notre pensée. Jamais un mot ne sera l'expression idéale de la réalité. Les concepts ne renvoient pas à une chose existante. Le concept de l'être humain, par exemple, ne représente pas l'être. C'est une généralité qui cache une singularité. Ainsi le langage banalise-t-il les sentiments et les mots n'expriment-ils que l'aspect impersonnel des choses. Ils mutilent et dénaturent et aboutissent à ce que la vérité reste la plupart du temps indistincte, confuse et imprécise.

 

Le silence lui-même est trompeur. On parle de mensonge par omission. Se taire pour ne pas avouer ou dire la réalité. Entre le tout-dire, le trop-dire, le non-dire, le supposé-dire, la gamme est large des hauts risques de la parole. Le mal vient le plus souvent de son mauvais usage. Mais dès lors que le mensonge parvient à modifier notre comportement, il ne s'agit plus d'accuser le dire mais le faire. On sait que les mauvaises manières précèdent les mauvaises actions. Or, il n'y a pas de vie possible en société sans un minimum d'égard les uns vis-à-vis des autres. "Faites semblant d'être vertueux et vous le deviendrez" - proclamait un philosophe. Ce n'est ni plus, ni moins, faire en sorte que nos actes soient en accord avec nos paroles. L'acte est effectivement un témoignage plus probant que ne l'est le verbe. Le héros agit et ne disserte pas sur son héroïsme, dans le souci de conformer le faire au dire. Les grands diseurs sont rarement les grands faiseurs. Tout est dans la conduite que l'on adopte. Paraître au lieu d'être. L'homme public et l'homme politique tentent le plus souvent de s'octroyer l'opinion et, pour l'acquérir, n'hésitent pas à mentir et tricher. Mensonge valorisant qui n'a d'autre objectif que de susciter une projection idéalisée de sa personne. Tant il semble qu'exister pour soi est plus important qu'exister pour les autres.

 

 Pourquoi ? Parce que le mensonge rend impossible la communication vraie. A partir du moment où l'on ment, on contredit la possibilité de communiquer. Ce n'est ni plus ni moins la rupture du dialogue et de la vie en commun. "La vérité ne souffre aucune exception " - affirmait Kant. Le mensonge instrumentalise autrui en le réduisant à l'état d'objet. Alors que chacun de nous se doit de rester une valeur absolue. On ne fait pas d'un être ... sa chose. Autrui n'est pas un objet manipulable, du moins ne devrait-il jamais l'être. Or, quand je mens à quelqu'un, j'en fais un simple moyen à mon service, j'use de lui comme d'un objet qui sert mes plans. "La vérité est inconditionnellement exigible " - poursuivait Kant, qui estimait que le devoir moral sous-tend une valeur qui n'a de sens et de réalité qu'en situation.

 

Néanmoins, le tact, le secret, peuvent être un recours dans certains cas. Les devoirs moraux ne forment pas un pluriel d'absolus, égaux entre eux. Sauver un innocent vaut mieux que de dire la vérité. Cela peut se concevoir en maintes occasions. On peut également dire la vérité par méchanceté et non dans un pur souci d'équité. Mentir par bonté existe également. On sait que toute vérité n'est pas bonne à dire. Certains circonstances nous obligent à accommoder cette vérité afin qu'elle soit recevable. Au mieux, le mensonge peut être un mal nécessaire, mais il ne faut pas l'instituer en modèle, en paradigme. Envisager auparavant d'autres solutions mieux appropriées, en apprécier les éventuels résultats. Le devoir de vérité a aussi ses limites. On peut mentir par compassion et dire la vérité par cruauté. C'est la qualité intrinsèque de l'acte qui compte, la vérité n'étant pas au-dessus du bien.

 

Au final, ne serait-ce pas l'amour qui devrait être à l'origine de nos actes, tant il est vrai que le coeur est souvent plus juste que la raison. Mieux que la vérité, parfois hasardeuse, l'amour devrait être notre guide. Le menteur se trouve souvent dans un état de faiblesse. Il souffre d'un surmoi démesuré et craint de déplaire à autrui, si bien qu'il devient dépendant de son paraître. Et si nous le condamnons, il ne fera que développer son désir de tromper et cela amplifiera  encore son mal-être. En le pointant du doigt, en essayant de le démasquer, nous ne faisons qu'éveiller sa méfiance, accélérer son zèle. Il est donc nécessaire d'agir avec discernement vis-à-vis de soi et vis-à-vis des autres. Ce qui signifie ni aveuglement, ni excès d'indulgence, mais cela relève sans doute du voeu pieux. Lorsque l'on ignore la vérité, l'illusion persiste. Lorsque l'on connait la vérité, le mensonge cesse, ou du moins faiblit.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 09:46

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Je ne vous dissimulais pas dans mon article sur la poésie - La poésie - Quel avenir ? -  l'inquiétude que m'inspirait la désaffection progressive du public à son égard. Je pourrais établir d'ailleurs un rapprochement avec le sort, assez comparable, réservé à la nature, objet d'un semblable détachement. Est-ce parce que nous ne disposons plus d'assez de temps pour surprendre la beauté là où elle se cache et que, pris dans l'engrenage d'une réalité en perpétuelle accélération, nous ne consacrions plus à la poésie et à la nature l'intérêt et l'attention qu'elles méritent, qu'elles s'éloignent l'une et l'autre de nos pôles d'attraction ? Or la sagesse nous invite expressément à redevenir les jardiniers de notre espace et les chantres de nos muses, si nous ne voulons pas mourir d'ennui et de soif dans un désert... Que serait un monde qui ne saurait plus fleurir, que saurait un langage qui ne saurait plus chanter ? Aussi parlons et reparlons de la poésie et de ceux qui l'ont servie avec ferveur et honorée avec modestie. Parlons de Joë BOUSQUET.

 

Né en 1897 à Narbonne, il fut d'abord un enfant turbulent et cruel qui tuait les chats, mordait les petites filles, saccageait les vergers, avant de devenir un marginal, un  voyou solaire qui promenait dans les rues de Carcassonne, aux bras des filles de joie, sa gouaille et son insolence, les yeux noyés de drogue. La Grande guerre survient et, dès qu'il en a l'âge, l'adolescent fougueux et indocile devance l'appel et s'engage. Blessé une première fois en Lorraine, il est renvoyé dans ses foyers et rencontre une jeune femme très belle qui le bouleverse. Ce jeune homme, qui ne se plaisait que dans des aventures fugaces, est saisi par l'amour. Mais cet amour ne sera pas partagé, alors il va prendre tous les risques et repartir au front. Blessé le 27 mai 1918, il a la colonne vertébrale broyée et sera grabataire pour le restant de ses jours. Il a vingt ans.

 

Du temps qu'on l'aimait lasse d'elle-même
Elle avait juré d'être cet amour
Elle en fut le charme et lui le poème
La terre est légère aux serments d'un jour.

Le vent pleurait les oiseaux de passage
Berçant les mers sur ses ailes de sel
Je prends l'étoile avec un beau nuage
Quand la page blanche a bu tout le ciel.

Dans l'air qui fleurit de l'entendre rire
Marche un vieux cheval couleur de chemin
Connais à son pas la mort qui m'inspire
Et qui vient sans moi demander sa main.

 

Tandis que la vie s'achève, l'écriture commence ; elle sera vie par substitution, vie des mots, vie du langage, longue et lente profération.

 

Mon coeur ouvert de toutes parts
Et l'effroi du jour que je pleure
D'un mal sans fin mourant trop tard
Je ne fus rien que par hasard
Priez qu'on m'enterre sur l'heure.
(...)
Mais les ans passent sans nous voir
L'aube naît d'une ombre où l'on pleure
De quoi voulez-vous que l'on meure
La nuit ne sait pas qu'il fait noir
Tout est passé pour nous revoir
Nos pas reviennent nous attendre
On rouvre la classe du soir
Où l'on attend le roi des cendres.
(...)
Tout est trop beau pour être vu
Un amour plus grand que l'espace
Ferme les yeux qui ne voient plus
Et l'ombre que sa forme efface
Mendiant son pas mendiant sa place
Au jour mort d'un rêve pareil
Dira des ombres qui la suivent
Ma vie avait des yeux d'eau vive
Passé prête-moi ton sommeil.

 

Une urgence s'impose : recréer le monde car rien ne peut disparaître tant que les mots sont en mesure de redonner sens, de rendre vie.  Grâce à eux, le poète est tout entier rassemblé, justifié, signifié, unifié par son dire. L'acte d'écrire confère à l'événement le plus banal une dimension considérable : le tout s'incarne dans le rien. Pour le poète, les mots devancent la pensée. Ils sont vierges et chargés d'initier l'action. Ainsi que le souligne Hubert Juin, "l'idée est venue à Bousquet, homme blessé, homme réduit, homme délégué, que le langage surgit en deçà des concepts à l'intérieur desquels, ensuite, on le civilise". Les mots sont devant ce qu'ils disent : ils surprennent.

 

Ne maudis pas ces jours dont la rigueur t'assiste
ni le mal qui te broie aux redites du coeur
ils aimaient comme toi l'enfant qu'un frère triste
suivit d'un oeil pesant tout le long du bonheur.
( ... )
Tu soulevais le ciel sur l'espoir d'une voile
et plus léger qu'un saule à la nuit qu'il parcourt
charmais d'un seul regard les siècles d'une étoile
qui buvait dans tes yeux la naissance des jours.

Tu vivras d'une fin venue avant son heure
et des jours abolis en rêvant de vous deux
qui sentent dans l'air rouge où les misères meurent
leurs pleurs se détacher d'un coeur fermé sur eux.

 

Dès lors, séjournant à Carcassonne, il cherche par les mots à exhumer son moi le plus profond, il tente l'expérience de la transformation - voire de la transfiguration - par l'écriture. Elle est devenue sa justification, son cri de vivant.
Tous les hommes de lettres de l'époque passeront, à un moment ou à un autre, rue de Verdun, dans cette chambre où la pensée du poète semble avoir condensé une part de l'univers, le sien : les Paulhan, Gide, Aragon, Max Jacob. Un amour mystique éclairera la fin de sa vie et inspirera quelques-unes de ses plus belles pages : Les lettres à poisson d'or. Emporté par une crise d'urémie, il  s'éteint le 28 septembre 1950 à l'âge de 53 ans. Parmi ses oeuvres majeures : La tisane de sarments - La connaissance du soir - Le roi du sel - et sa correspondance avec Cassou et Carlos Suarès. ( Chez Gallimard )

 

Tous les poèmes cités appartiennent à son ouvrage : Connaissance du soir.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 12:02

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Lorsque le duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, découvre Deauville en 1858, le petit village normand n'est encore que plage et marais. Homme politique et financier, il fait le pari fou d'assécher la zone et d'y construire une station balnéaire. Eugène Boudin ( 1824 - 1898 ), qui séjourne dans la région, voyant que la station devient en quelques années le royaume de l'élégance dédié aux plaisirs de l'aristocratie impériale, assiste à l'inauguration de ce premier casino, détruit en 1895 pour cause de malversations et pratiques illégales, et ambitionne de présenter une toile au Salon de la peinture de 1865 qui se tiendra dans l'une des salles. Sa toile aura pour sujet et titre : Concert au casino de Deauville. Malgré les efforts qu'il déploie, la poésie qu'il y met, les merveilleux dégradés de gris qu'il utilise, personne ne la remarque. Découragé, l'artiste l'enlève de son châssis, la roule et la met dans un coin sans y plus penser. Trente ans plus tard, elle sera retrouvée dans le fond d'une de ses armoires et remarquée à l'exposition de l'Ecole des beaux-arts de 1789, alors que son auteur est mort l'année précédente. Peu après, la styliste française Jeanne Lanvin en fera l'acquisition, puis, à la suite de son décès, l'oeuvre sera rachetée par un collectionneur américain qui la léguera par testament à la National Gallery de Washington. Si bien que ce tableau, ignoré à Deauville, est devenu l'un des fleurons du musée d'Outre-Atlantique.

 

Boudin avait représenté l'inauguration avec, au premier plan, trois reines de l'élégance : Madame de Metternich, Madame de Galliffet et Madame de Pourtalès. Ces trois personnes de la cour de Napoléon III étaient  les figures emblématiques de la mode. Boudin n'en détaille par pour autant leur costume, seule leur gracieuse silhouette apparait. Le peintre s'attache davantage à mettre en valeur le caractère vaporeux des robes qui les font ressembler à des cygnes, duveteuses et comme ailées. Boudin avait à coeur d'être le témoin de son temps et cette image d'une scène prise sur le vif avait bien un air de modernité, où l'artiste témoignait de la mode en vogue à son époque. Quant au thème, il était l'expression de l'élégance d'alors. Seules les variations de la lumière sont hors du temps et de tous les temps. En peignant ainsi la lumière, Boudin usait d'une patte résolument impressionniste. Il le faisait par touches posées les unes à côté des autres et parait sa toile d'une atmosphère frémissante et nimbée. Derrière ces dames, on aperçoit le chef-d'orchestre et sa baguette et un rayon de soleil éclaire les invités au premier rang. Boudin oeuvre comme un photographe qui saisit, en instantané, un moment de vie. Mais cette façon suggestive et descriptive de peindre déplaît au public du second Empire. Seuls Baudelaire et Zola remarqueront et apprécieront son style novateur dont on sait quelle influence il exercera par la suite. Monet, pour sa part, reconnaîtra tout devoir à Boudin, un hommage que le maître n'entendra pas, sa vie d'artiste n'ayant été qu'une suite de difficultés et de déceptions.

 

Ce que Boudin aimait par-dessus tout était " la saveur de l'esquisse, créant une impression de plein air si contraire au goût de ses contemporains pour le fini " - écrit Laurent Manoeuvre. Aussi le succès de ses scènes de plage sera-t-il aussi fugitif que relatif. A partir de 1869, Boudin abandonne ce thème pour se consacrer à des marines qui lui permettront de vivre à peu près décemment. Il meurt à Deauville près des plages qu'il avait aimées peindre et près des rives normandes dont il avait su saisir les lumières et les reflets.

 

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6 mars 2013 3 06 /03 /mars /2013 10:09

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O vieilles pluies souvenez-vous d'Augustin Meaulnes
Qui pénétrait en coup de vent
Et comme un prince dans l'école
A la limite des féeries et des marais

En un pays mené de biais par les averses
Et meurtri dans son coeur par le fouet des rouliers
Le lit défait du garde-chasse
Les chemins creux du monde entier
C'est là que je t'attends c'est là que je te veille
Printemps comme un chanteur des rues printemps pareil
A la petite lumière d'un vélo sur la route
Voici que le plus simple entre nous s'émerveille
D'avoir entre les mains un bouquet de jonquilles
Et l'oiseau qui dormait encore se souvient
D'une fenêtre au bout du monde
Peut-être que là-bas dans les terres perdues
Une jeune fille de famille toute nue
Se dresse à la croisée ouverte et se regarde
Dans un morceau de lune triste comme un parc

Peut-être bien que c'est ainsi dans les romans
Une grosse cloche avec le printemps dedans

Mon amour tu es là comme une herbe qui penche
Sa longue écriture douce sur la page
Et je lis dans tes yeux et tu peux bien baisser
Ta paupière pareille à du genêt mouillé
J'épelle à haute voix comme un enfant qui dort
La chaude et mesurée syllabe de ton corps.

                                                           Symphonie du printemps  -  1948  -

 

 

Ainsi chante le délicat poète René Guy Cadou ( 1920 - 1951 ) depuis le pays de Brière dont il nous dévoile les solitudes aquatiques et les rouches frémissantes sous le vent. La lampe d'un sanctuaire rustique - nous dit son ami Michel Manoll - brillait toujours au bout de cette allée de légende où l'ombre féerique d'Augustin Meaulnes apaisait le feu des tournesols. Ce que René Guy  a vu, le décor dans lequel il a vécu, ces humbles choses qui constitueront son imagerie baroque, enfin les êtres avec lesquels il fera alliance, nourriront d'une sève drue une mémoire qu'il entretenait comme un arbre privilégié et qui vivait en lui tel un pommier fleuri.
Et ce poète, qui n'ira jamais plus loin que la barrière de l'octroi, ne voyageant guère que dans les livres, aura en permanence à ses côtés un jardin fleuri et printanier, n'en sera pas moins dans l'attente du voyage indicible dont il n'est pas donné au poète de pénétrer le sens obscur, mais où la mort prématurée trace déjà ses traits funèbres. Néanmoins, son esprit était suffisamment délié pour affronter la rude nuit de la maladie qui l'emportera si jeune, parce qu'il plaçait  au même degré les souvenirs des faits et ceux de ses rêves, et ensemble la présence du coeur révélateur et ses correspondances secrètes.

 

Ce matin la mésange avait lancé son chant
Plus clair que de coutume et sans notes moroses
Les papillons baisaient les pétales des roses
La nature fêtait le retour du printemps.

 

Si la poésie est d'abord une soif ardente qu'il lui faut apaiser, un univers mouvant  inaccessible comme un feu d'herbes, elle est également une voix inspirante qui jette son ferment et mêle Dieu et l'amour en une seule entité d'un bord à l'autre du monde. C'est la raison pour laquelle le poète, mieux que quiconque, nous invite à accueillir le printemps, les violettes doubles, le coq qui chante, les chiens qui rêvent, les genêts fleuris, la mer voisine, les labours plats, la maison appuyée contre la nuit, afin d'être réceptifs aux simples miracles quotidiens.

 

Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque noeud du bois renferme davantage
De cris d'oiseaux que tout le coeur de la forêt
Il suffit qu'une lampe pose son cou de femme
A la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
Et l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel est le bonheur de cette solitude
Qu'une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d'un arbre dans le matin.

 

Des poètes comme René Guy Cadou ne meurent qu'en apparence. Parti au printemps de l'an 1951, il ne cesse plus d'accompagner les renaissances d'une saison qui avait paré de fleurs son encrier.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Le poète et sa femme, Hélène.

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René-Guy Cadou ou la rêverie printanière
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 08:22
Michel Ciry ou la reconquête spirituelle

 

Né à la Baule en 1919 et mort à Varengeville le 26 décembre 2018 à l'âge de 99 ans, Michel Ciry occupe une place particulière et unique dans l'univers artistique contemporain et échappe à toute tentative de classification réductrice.  Doté de tous les dons, la panoplie de ses talents est impressionnante. Peintre, il est aussi un graveur marquant de la seconde moitié du XXème siècle, un dessinateur magistral de même qu'un écrivain et un compositeur. Or ces facettes formelles ne sont en rien un signe de dispersion, car Michel Ciry approfondit depuis plus de soixante ans une pensée d'une étonnante cohérence, qui s’exprime dans l’univers des arts dont il a la maîtrise. Le sillon de sa pensée forme le fil d'ariane conduisant à la compréhension d'une œuvre totale, dense, qui ne cherche nullement à séduire. Une œuvre qui se mérite.

 

 

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MUSEE DE VARENGEVILLE   - cliquer  ICI  ( pour la visite  )

 

 

Cet artiste a une conception de l'art bien éloignée de celle que le XXème siècle a largement admise. S'opposant farouchement à la théorie de l'art pour l'art, il justifie son rôle de créateur par le message spirituel qu'il se sent chargé de transmettre. Profondément croyant, Ciry s'est fait le serviteur de la foi qui l'anime. Combattant la stérilité d'un art dénué de spiritualité, il aspire à traduire dans son œuvre la richesse et la beauté de l'univers du Créateur, engagement chrétien autant qu'artistique et moral. D’où les obstacles qu’il a rencontrés de la part d’un public qui, trop souvent, n’a pas souhaité le comprendre. Animant d’une lumière insolite ses toiles et ses aquarelles, Ciry confère un caractère sacré à sa production et possède une maîtrise du dessin et un sens de la couleur peu communs.

  

« Il les met en pratique pour donner à ses portraits une authenticité de vie à la limite du surnaturel et à ses paysages ( campagne normande, Venise, Provence ) un réalisme qui transcende la nature »  - écrit de lui Jean-Louis Gauthier, tandis que François Mauriac, dont il a illustré plusieurs ouvrages, écrivait à son propos :

 

« Michel Ciry traverse son époque sans en subir la contagion. Il est demeuré fidèle au visage humain. Il n’est pas de portrait, de paysage, de nature morte dans son œuvre que la même présence n’anime sourdement et c’est ce qui la rend singulière dans ce monde où la mort de Dieu, proclamée par Nietzsche, condamne à l’abstrait, et qui ne hait peut-être la figure de l’homme, que parce qu’elle lui rappelle cette âme qu’il a perdue. » 

 

 

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                     L'hiver à Varengeville

 

 

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                                          L'incrédulité de Thomas

 

 

Graveur, il le sera très tôt et avec une précision et une perfection qui ont fait de lui l’un des plus grands. Musicien, il le sera ensuite à l’école de Nadia Boulanger et composera jusqu’en 1958 des œuvres musicales essentiellement religieuses, ainsi que des cycles de mélodies plus souvent interprétées à l’étranger qu’en France, malgré leurs évidentes qualités. Mais la peinture et le dessin entendent occuper la place essentielle, de même que l’écriture et, ne pouvant tout mener de front, Ciry va s’y consacrer en priorité et alterner gravures, toiles, aquarelles, en même temps qu’il poursuit l’élaboration de ses mémoires, rédigeant au fil des années les 25 tomes de son journal. C’est ainsi qu’il entraine le lecteur dans le monde entier et en fait le témoin de ses réflexions, de ses doutes et de ses convictions sur lesquelles il ne transigera jamais. L'auteur n'hésite jamais à pointer du doigt et de la plume les faux-semblants et les mensonges d’une époque qu’il considère comme déclinante. En insatiable témoin, il sonde  les sujets les plus divers d’une plume élégante et mordante qui sait aussi bien louer que châtier, brossant de notre époque un saisissant tableau, chronique saint-simonienne du XXe siècle.

 

 

 

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Depuis plusieurs décades, Michel Ciry vit à Varengeville, village normand pour lequel il a eu le coup de foudre et où il s’est installé dans une bergerie qu’il a transformée en une gentilhommière d’une admirable pureté architecturale, quittant les vanités de la capitale et ne se consacrant plus qu’à l’élaboration d’une œuvre exigeante. Depuis peu, un musée lui est consacré où un grand nombre de ses peintures, gravures et aquarelles sont exposés dans un cadre qui les met en valeur et rendent compte d’un parcours hors du commun et d’un talent qui ne peut être remis en cause. Pour moi, les portraits de Michel Ciry peuvent être comparés à ceux d'un Philippe de Champaigne par leur profondeur, l’émotion qu’ils suscitent, cette plongée dans le monde intérieur qu’ils proposent. Les visages qu’il peint dans leur humanité touchante et leur troublante vulnérabilité ne cessent d’interroger et de transmettre quelque chose de la clarté divine. L’artiste excelle également dans l’art de l’aquarelle d’où se dégage une force antique lorsqu’il saisit un paysage d’hiver, une terre brûlée par le soleil, le dépouillement d’une côte rocheuse ou le sublime graphisme d’un arbre à la fin de l’automne. Il reconnaît volontiers avoir été marqué par Turner, le père de l’aquarelle, et il y a dans ses lumières quelque chose du grand maître. Que ce soit dans ses toiles ou ses aquarelles, on sent de sa part un engagement total, et il est évident que rien ne reste à l’état d’ébauche. Ce grand travailleur, rarement satisfait, se plaît dans la difficulté, difficulté qu’il a rencontrée dès son plus jeune âge avec la gravure, véritable travail de tâcheron. Si son oeuvre est souvent tragique, elle n’en est pas moins baignée d’espérance avec, dans son tracé, l'empreinte de l'éternité. 

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Adresse du Musée Michel Ciry : 6 Bis rue Marguerite ROLLE  76119 VARENGEVILLE sur MER

 

Pour consulter le site Michel CIRY, cliquer  LA

 

 

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Le Christ rompant le pain et le retour de l'enfant prodigue
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