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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 09:25

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S'est-il instauré un dialogue plus permanent entre les hommes, aujourd'hui que les moyens de communication ont été élargis et simplifiés à l'extrême ? Cette facilité dans la communication nous rend-t-elle plus sociables, plus attentifs aux autres ? Si toute vie véritable est rencontre, comment réaliser celle du  je à un  tu  irréductiblement autre ? Et s'il est vrai que l'homme se rapproche de l'homme, ne serait-ce pas, hélas ! dans un esprit moutonnier, par perte d'autonomie et afin d'éviter heurts et conflits ? Autant d'interrogations qui peuvent se résumer en une seule : qu'est-ce que le dialogue ?

 


" Une communication verbale entre deux personnes ou groupes de personnes - répond le dictionnaire, formule courte et vague qui me laisse sur ma faim. Mais précisons tout de suite que dialoguer n'est pas converser. En effet, le dialogue permet de mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, la convergence entre des opinions, des idées, des thèses différentes. Renan écrivait à ce propos que la forme du dialogue était, en l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui lui semblait en mesure de convenir à l'exposition des pensées philosophiques. Ce en quoi Platon l'avait devancé en faisant du dialogue une forme littéraire et philosophique si probante que son oeuvre exerce, encore de nos jours, un vif attrait sur l'esprit. " Penser - disait-il - est pour l'âme s'entretenir avec elle-même ( dialogue intérieur ) ou avec les autres ( dialectique ). Ce qui importe est de réfléchir ensemble, de définir la signification d'une expression en la déterminant de façon conceptuelle ". C'est ainsi que l'on juge de sa propre activité intellectuelle avec les yeux d'autrui, que l'on apprend à former son esprit critique, à être plus sincère avec soi-même, à aller vaillamment jusqu'au bout de l'examen auquel on soumet sa conscience.

 

 

Pour Platon, la philosophie ne s'enseignait pas, elle se vivait. Grâce à lui et à son maître Socrate, l'art de la parole est devenu un art à part entière : la rhétorique. Cet art du parler et du penser repose sur une méthode envisagée comme une démonstration, un plaidoyer qui développe des intentions et s'efforce de les rendre persuasives, s'élève parfois jusqu'à l'exhortation par le moyen de justifications logiques et de raisonnements implacables, au point d'égaler les démonstrations mathématiques et, au final, de les surpasser par leur portée spirituelle.



Il est évident que converser ne se situe pas sur le même registre. Ce n'est autre que l'art d'échanger des propos sur un ton familier. " Il y a une conversation de rivière et une conversation de terrasse, une autre de salon, une autre encore de voiture " - notait Julien Green dans son Journal, illustrant ce que la conversation a de léger, de provisoire, d'inachevé, d'incomplet, même lorsque les partenaires sont brillants. Ainsi la diplomatie relève-t-elle plus souvent de la conversation que du dialogue, ce qui lui vaut d'engendrer plus de faux-fuyants que de solutions fiables. Le dialogue, quant à lui, instaure une recherche conjointe de la vérité, "afin de rendre pensable ce qui ne l'était pas encore conjointement "*.  Dans le dialogue, chacun devrait prendre toute sa part dans un climat d'écoute mutuelle. Tel devrait être du moins le dialogue idéal. Mais l'est-il ? Hélas non ! car trop souvent il tourne au conflit et se radicalise au fur et à mesure que l'on passe de la parole partagée à la parole péremptoire ou confisquée qui saborde toute chance d'échange véritable. Si bien que l'appropriation de la parole pour le seul usage de l'un des interlocuteurs débouche fatalement sur un anti-dialogue, sur une asymétrie dans le discours qui l'annule fatalement.



Certes, le dialogue n'est pas en soi une obligation d'acquiescer à tout,  mais celle de se laisser traverser par les réponses et les paroles d'autrui, de progresser avec lui dans une démarche qui nous devient commune. Rien ne s'impose, tout s'explique. De tels échanges sont le langage de la confiance, de la relation privilégiée. L'amour est, par essence, limpide et désintéressé. Cette relation de prédilection apparaît comme le modèle de ce que l'on pourrait nommer la parole heureuse, la parole juste, l'incomparable dire. Pour cette raison, elle baigne dans une chaleur de réciprocité, si bien que l'amour donné et l'amour reçu sont comparables à la parole donnée et à la parole reçue. Qui donne, qui reçoit ? On ne sait, tant le donner est étroitement lié au recevoir. Le désir est le mouvement qui me porte naturellement à chercher une complémentarité, à me rassurer sur mon tragique sentiment de solitude. Car, ne nous leurrons pas, l'homme fut, dès l'origine, un être solitaire. Penser, n'est-ce pas d'abord se penser, discourir avec soi-même ? Car quelle autre interprétation donner au  "je pense donc je suis" ?

 

 

Cesse-t-on jamais de se parler à soi-même ? L'homme cause à son coeur, même si ses paroles ne résonnent pas, ne sont pas émises. Il y a donc en nous une part de vie qui reste à jamais incommunicable. Ainsi naît le double jeu de la communication de soi à soi et de soi à l'autre. Surtout si l'on considère, qu'à  la différence de l'animal, nous sommes aptes à inclure l'absent dans notre dialogue intérieur, à faire entrer en relation avec le je/tu et le il  du disparu ou du lointain. En soi, on parle à celui qui nous reste proche par le sentiment, à l'être qu'il nous plait d'imaginer, ou à un Dieu qui nous subjugue et nous dépasse. Chacun  n'a-t-il pas son histoire personnelle avec l'invisible ?

 

 

Cependant ne soyons pas dupes de nos songes. Nous savons trop bien que le dialogue, si en vogue aujourd'hui ( dialogue inter-professionnel, inter-confessionnel etc. ), débouche trop souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre vite dans l'affrontement ou, pire, dans le bavardage stérile, lorsque chacun préfère exposer ses états d'âme que d'échanger la parole dans un souci de réciprocité. Pas seulement une parole proposée et admise, tour à tour donnée et accueillie, pas davantage une tension entre l'apport de l'un et l'apport de l'autre, mais une élaboration fraternelle dans une quête active vers plus d'humanité. Ce serait enfin la conclusion heureuse. D'autant que nous vivons dans une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées. Le dialogue est donc le seul mode de co-existence possible dans une société ou l'homme "en inquiétude" est confronté aux formes multiples et ignominieuses du mal.

 

 

* Francis Jacques -  Différence et subjectivité - Aubier

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 08:19

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Notre première étape sur cette route des vins, qui vagabonde entre collines et vignobles, sera pour Obernai, centre médiéval au charme incontestable avec ses vieilles maisons aux toits polychromes qui s'ornent le plus souvent des armoiries des corporations. Toute l'Alsace semble s'être concentrée ici grâce à l'échantillonnage parfait de ce qui caractérise le mieux la province. Fondée par les Romains, elle est au VIIe siècle la principale résidence du duc Adalrie, père de la future sainte Odile, qui fonda le couvent de Hohenberg. Au milieu de la place du marché se dresse une statue à son effigie, figure rayonnante dont le mont qui porte son nom est devenu en Alsace une montagne sacrée, lieu d'un fervent pèlerinage. Il y a d'ailleurs à Obernai une rue des Pèlerins avec une maison en pierre de trois étages datant du XIIIe siècle. Nous poursuivons notre route jusqu'à Sélestat qui occupe une place centrale sur la route des vins. Située sur la rive gauche de l'Ill, la ville compacte, fleurie et couleur de grès rose possède deux églises et quelques maisons anciennes remarquables, témoignages d'art d'un grand intérêt. On sait que Charlemagne y fit un séjour en 775, mais c'est surtout par son histoire religieuse que Sélestat porte profondément la marque du Moyen-Age et de la Renaissance. Ainsi l'église conventuelle Sainte-Foy, construite dans la seconde moitié du XIIe siècle, attire l'attention pour trois raisons : son porche décoré de chapiteaux historiés, ses statues en bois sculpté et son harmonieux triptyque. L'église Saint Georges, plus tardive, date des XIIIe et XVe siècles et comporte un narthex original et des portes qui ont encore leurs vantaux et leurs pentures d'origine. Depuis les anciennes fortifications se déploie un panorama superbe sur les collines sous-vosgiennes et le Haut-Koenisbourg. On remarque également dans la ville d'agréables ruelles, une tour des sorcières et un trésor de la Renaissance, la bibliothèque humaniste, l'une des plus riches du monde, installée dans la halle aux blés et qui ne compte pas moins de 450 manuscrits, 530 incunables ( livres imprimés avant 1500 ) et 2000 imprimés du XVIe siècle.


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Nous terminons la journée à Ribeauvillé, lové au bord de sa rivière, au pied des célèbres châteaux de Girsberg, Saint-Ulrich et Ribeaupierre, par un temps doux qui permet de dîner dehors dans une auberge accueillante ( mais elles le sont toutes). Ici trois grands cépages sont à l'honneur : le riesling, le pinot gris et un gewurtztraminer particulièrement fin. Ce village, très étendu le long de sa rue centrale, offre un décor ravissant avec ses maisons à colombages et ses places agrémentées de fontaines, ainsi celle qui se trouve devant l'Hôtel de Ville et date de 1536, décorée d'un lion portant les armes de Guillaume Ier de Ribeaupierre dont les ruines du château dominent la cité. Les ménétriers, présents sur de nombreuses enseignes, en avaient fait leur capitale. Parmi les plus beaux bourgs de la route des vins, Ribeauvillé séduit par ses maisons colorées de jaune, de pourpre, de bleu, de vert qui enchantent l'oeil et savent composer entre elles une incomparable harmonie. La plupart de ces petites villes sont entourées de remparts encore visibles et ont gardé leurs puits, leurs colombages ouvragés, leurs volets décorés de motifs et leurs beffrois, nous donnant une vision précise des décors de jadis. Sans oublier la décoration florale que chaque habitant a à coeur de réaliser, faisant de leurs balcons, de leurs portes, du rebord de leurs fenêtres une véritable orchestration  végétale. Mais ce qui frappe est la propreté de l'Alsace. Où que vous alliez, et malgré un tourisme intense, vous ne verrez jamais traîner un papier ou une crotte de chien. Il semble que cette province, qui a traversé l'histoire en changeant souvent de nationalité, tantôt allemande, tantôt française, a eu l'intelligence et la sagesse d'assembler les qualités de chacune d'elles à son profit. Un grand bravo pour la chaleur de l'accueil, la disponibilité des habitants et bravo surtout pour l'excellence appliquée à toutes les octaves. 

 

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Le lendemain, nous allons découvrir d'autres villages dont Eguisheim où nous déjeunerons dans une ancienne cave à vin, ce qui est courant en Alsace et dégusterons ces fameuses tartes flambées, salées ou sucrées, dont la fine pâte est un véritable régal. Quant au village, il est peut-être le plus admirable de toute la région. On peut en faire le tour en suivant l'emplacement des anciens remparts bâtis comme les maisons de façon concentrique autour de son château, résidence du bailli épiscopal dont les vestiges du XIIIe siècle sont en partie ensevelis sous les reconstructions du siècle dernier. La silhouette des trois tours carrées du Haut-Eguisheim dominent les pentes environnantes couvertes de vignes et de forêts. Inoubliable sans doute l'arôme des deux grands crus d'Eguisheim mais inoubliable surtout la forme ronde de ce village escargot qui semble n'avoir pas vu passer le temps, tellement tout est resté à son exacte place  avec des rues étroites et pavées bordées de maisons riches architecturalement. On ne sépare plus les uns des autres les oriels sur consoles, les balcons ouvragés, les pans de bois peints et sculptés, les pignons pointus, pas plus qu'on ne peut décrire le charme qui émane de ce village où l'on plonge dans le décor miraculeusement sauvegardé de l'époque moyenâgeuse, village musée et cependant vivant, habité, fleuri, animé par des enfants jouant à la marelle, une femme devisant avec sa voisine, un homme arrosant ses jardinières, un rideau qui s'écarte, un chat qui se chauffe au soleil.

 

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La prochaine étape sera pour Turkeim au pied des côteaux du Brand. Cette petite cité médiévale a conservé son enceinte et ses trois portes du XIVème, de même qu'une tradition : celle du veilleur de nuit qui, l'été, fait sa tournée dans la ville avec sa lanterne, sa hallebarde, vêtu de sa houppelande et chante à chaque coin de rue : "Veillez au feu et à la lumière". Pour ceux qui ont les moyens de descendre à l'hôtel des "Deux clefs", dont la façade est rythmée par les colombages, ce sera une plongée soudaine dans le passé et l'histoire, tant cette hostellerie communale, réaménagée en 1620 avec ses poutrages apparents et son oriel sculpté, a gardé son caractère et reste une des attractions de ce lieu. L'ensemble du village a d'ailleurs l'allure d'un décor de théâtre, ainsi la place Turenne est là pour rappeler qu'en 1675 le fougueux maréchal écrasa impitoyablement les envahisseurs impériaux et fit entrer l'Alsace dans le giron du royaume de France. C'est à Turkeim que nous allons apercevoir enfin deux magnifiques cigognes debout dans leur nid et une autre en plein vol, la plupart de ces échassiers étant déjà partis hiverner en Afrique du nord. Les gens du pays ne nous ont pas caché, lorsque nous les avons interrogés à ce sujet, que les migrateurs étaient en moins grand nombre qu'autrefois, gênés par les bruits et nuisances des villes, les lignes électriques et l'assèchement des zones humides. Néanmoins les Alsaciens font de grand effort pour conserver cet oiseau emblématique auquel ils sont très attachés. Ainsi ont-ils créé des sites protégés et des enclos d'élevage où les mères peuvent couver en toute tranquillité.

Notre journée s'achèvera par la visite du délicieux village de Kayserberg au débouché de la vallée de la Weiss, lieu déjà connu à l'époque romaine et dont les ruines de son château du XIIe dominent le bourg. Construit par Frédéric II de Hohenstaufen, sa position stratégique permettait d'avoir une vue circulaire sur un paysage fait de collines qui ondulent très loin jusqu'à l'horizon, couvertes de vignes et de bois. A l'abri des remparts, les belles maisons confèrent à cette gracieuse cité son caractère pittoresque. C'est ici que naquit le docteur Albert Schweitzer, fondateur de l'hôpital de Lambaréné au Gabon, prix Nobel de la Paix en 1954, musicien, philosophe et pasteur protestant, dont la vie a inspiré un beau film : "Il est minuit docteur Schweitzer". La Weiss, qui traverse le village, ajoute un charme supplémentaire avec son pont fortifié et ses maisons typiques aux balcons fleuris qui se reflètent dans les eaux paisibles. A l'intérieur de l'église paroissiale construite entre les XIIe et XIVe siècles, l'art roman a laissé de nombreux témoignages : sur la façade un beau tympan de 1230/1235 représentant le couronnement de la Vierge ; à l'intérieur un riche mobilier et un retable sculpté, peint et doré de Hans Bongart daté de 1518.

 

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Strasbourg, la belle européenne    

Riquewihr   

Colmar, la petite Venise d'Alsace

 


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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 09:41
Scholastique Mukasonga ou la quête du paradis perdu

 

Scholastique Mukasonga, née en 1956 dans la province de Gikongoro, est une écrivaine rwandaise de langue française que j'aie eu la chance de rencontrer lors d'une présentation qu'elle faisait de son premier ouvrage Inyenzi ou les cafards  en 2008 aux "Puces gourmandes", près de Caen. La sympathie pour cette femme talentueuse et lucide, miraculeusement rescapée du génocide qui vit les Hutus procéder à une véritable purification ethnique à l'encontre des Tutsis, fut immédiate. Récemment, l'écrivaine eut la délicatesse de m'envoyer ses deux derniers livres dont j'ai pris connaissance avec un intérêt mêlé de beaucoup d'émotion. Car Scholastique, d'origine Tutsie, a perdu tous les membres de sa famille lors de ce génocide, dont sa merveilleuse maman courage Stefania à laquelle elle rend un vibrant et bouleversant hommage dans La femme aux pieds nus ( Folio ), afin que la sépulture que la cruauté du sort lui a refusée, sa fille le lui élève avec ses mots.

 

Pour Scholastique, qui vit désormais en Normandie si loin de sa patrie natale, l'écriture est devenue une priorité, celle de rendre témoignage de cet incompréhensible carnage qui a vu sa terre s'ensanglanter, sa famille disparaître, son enfance et sa jeunesse s'abîmer dans la douleur. Aussi, est-ce les évocations de ce drame qui donnent à ses livres une résonance déchirante, une actualité qui vous prend à la gorge, cela dans un style d'une grande pudeur et d'une intense poésie, toujours au plus près de la vérité. Dans La femme aux pieds nus, l'auteure nous raconte avec simplicité ce qu'était la vie auprès de sa mère et de ses frères et soeurs, rythmée par les tâches quotidiennes, les fêtes traditionnelles et les usages en vigueur au cours des années 60 où de nombreux Tutsis devinrent des exilés de l'intérieur dans leur propre pays, parqués dans l'aride région du Bugesera. La description de ce monde disparu dont " les larmes de la lune" sont le symbole, paradis où l'on pouvait encore envisager une vie, certes rude, mais familiale et digne, prend une coloration poignante au fur et à mesure que le danger se précise et, qu'à maints détails, on devine les tentatives génocidaires des Hutus, cela avant même qu'eût été proclamée l'indépendance du Rwenda.

 

" Longtemps les déplacés avaient espéré qu'ils rentreraient chez eux, au "Rwanda", comme ils disaient. Mais après les sanglantes représailles des premiers mois de 1963, ils perdirent leurs illusions. Ils avaient enfin compris - et les militaires de Gako étaient là au besoin pour le leur rappeler : jamais ils ne retraverseraient la Nyabarongo, jamais ils ne retrouveraient les collines d'où on les avait chassés. Ils étaient condamnés à une relégation perpétuelle, et pour eux et pour leurs enfants, dans ce pays de disgrâce et d'exil qu'avait toujours été le Bugesera dans l'histoire du Rwanda. Une contrée que l'on situait dans les contes tout au bout de la terre habitée par les hommes, où, s'il faut en croire les traditions, on égarait, afin qu'ils ne puissent retrouver le chemin du Rwanda, les guerriers félons, les filles déshonorées et les épouses adultères. Au bord des grands marais où erraient sans fin les Esprits des morts et où, pour beaucoup, en effet, les attendait la mort ".

 

Notre-Dame du Nil, son livre le plus récent, il date de 2012 et a été couronné par le prix Renaudot, n'est pas un récit, un témoignage comme les précédents mais un roman, un ouvrage où réalité et légende fusionnent, entremêlant leurs narratifs. Au début des années 70, près des sources du Nil que l'on nomme les Monts de la Lune, à 2500 m d'altitude, dans un collège tenu par des religieuses belges et françaises, se dispense un enseignement sensé former l'élite des jeunes filles rwandaises. L'ordre règne sur cette montagne dominée par une Vierge noire qui pourrait tout aussi bien être une reine de Nubie ou une pharaonne de Méroé. Car un vieux planteur de café excentrique et cultivé, Monsieur de Fontenaille, est persuadé que les Tutsis sont les descendants des Pharaons noirs. Aussi peint-il minutieusement le fin visage des jeunes élèves du collège qui osent s'aventurer jusqu'à lui, persuadé qu'elles seront bientôt exterminées et représentent, de ce fait, l'ultime trace de cette filiation mythique. Le président en exercice, Kayibanda, n'a-t-il pas commencé à lancer des opérations punitives contre cette ethnie rivale qu'il condamne dorénavant à la mort ou à l'exil ? D'ailleurs, au coeur du pensionnat, on a veillé à ce qu'il n'y ait qu'une minorité ( 10% ) de jeunes filles tutsies, dont Virginia, déterminée et studieuse, qui semble bien être le double de l'écrivaine et se charge de relater les amitiés, les haines qui se nouent dans cette petite société où déjà se profilent complots et persécutions sournoises. Dans un style concis et imagé, cette oeuvre maîtrisée nous rend proche et sensible le huis clos où vivent recluses ces lycéennes et les ultimes heures d'un monde condamné, suspendu au bord de l'abîme :

 

" Mais un soir, le bras de Nyamirongi, l'index et son grand ongle se mirent à trembler et elle dut pour le replier s'aider de son bras gauche. Elle regarda Virginia, les yeux brillants : - La pluie me dit qu'elle s'en va, elle laisse la place, ainsi qu'elle le doit, au temps poussiéreux. Et elle me dit aussi qu'en bas, au Rwanda, la saison des hommes a changé. Mais elle me dit encore de ne pas t'y fier : ceux qui croiront au temps calme, la foudre les surprendra. Ils seront frappés, ils périront. Tu vas bientôt me quitter. Demain, pour toi, je tirerai les sorts."

 

C'est ainsi grâce à sa plume que Scholastique Mukasonga se réapproprie un univers perdu qui, par la force de ses mots, le souffle de ses phrases, se met à revivre pour nous en ses beautés défuntes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 10:57
Riquewihr, au coeur des vignes alsaciennes

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Une journée entière, ce n'est pas de trop pour  faire le tour extérieur parmi les vignes puis flâner à l'intérieur de Riquewihr, le village le plus visité de la route des vins. Il est vrai que c'est un bijou et que l'on ne peut que s'émerveiller des magnifiques maisons qui bordent la rue centrale et les ruelles nombreuses distribuées en étoile, ainsi la maison Jung-Selig qui date de 1561 et la maison Dissler de 1610. La première remarquable par sa haute et large façade animée par un beau colombage, la seconde illustrant le goût et le raffinement de la bourgeoisie de l'époque. Comment ne pas être enclin à s'attarder à Riquewihr qui semble concentrer à lui seul ce que l'art médiéval a réalisé de plus accompli, de plus séduisant et ce que l'Alsace offre de plus raffiné, ainsi sa boutique "Féerie de Noël" où l'on trouve tous les objets qui sont sensés faire de cette fête un souvenir lumineux et captivant. On imagine ce que doivent être les marchés de Noël que je me suis promise de visiter un jour. Une autre boutique, consacrée à la verrerie d'art pratiquée ici avec un savoir-faire incomparable, présente des objets dignes de Baccarat, dont des chevaux en action, des coupes à fruits et des flacons à parfum absolument admirables.

 

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En flânant au gré des rues, on est frappé par l'harmonie qui se dégage des maisons. Si l'oeil ne se lasse pas,  c'est qu'aucune d'entre elles n'est semblable. Rarement mitoyennes, elles ont leur propre orientation, d'où le tracé sinueux des rues. Leurs couleurs forment un somptueux patchwork et ressortent gaiement sur les colombages en bois sombre. Le crépi blanc ou gris de jadis a été remplacé par des teintes vives, les bleu, vert, rouge ou ocre. Quant aux toits à forte pente, ils sont couverts de tuiles plates au rebord arrondi, tandis que des auvents protègent les murs et que les volets et les galeries en bois sculpté, partout fleuris de géraniums, donnent un air de fête aux façades. Rien n'est moins triste qu'un village alsacien.

 

Riquewihr est mentionné pour la première fois en 1049 sous le nom de "Richovilar". Au XIIe siècle, il appartient aux comtes d'Eguisheim, puis passe aux mains des comtes de Horbourg qui l'entourent de fortifications et lui confèrent le statut de "ville". Par la suite, celle qui est devenue ville, sera vendue aux Wurtemberg qui en resteront les seigneurs jusqu'à la Révolution. En 1520 est créée la corporation des vignerons qui contribue à rendre la petite ville florissante et lui permet de se développer avec de nouvelles fortifications : une Porte supérieure munie d'un pont-levis, des tours  et des beffrois. Le comte Georges de Wurtemberg et sa femme, qui s'y plaisaient beaucoup, démoliront le vieux château pour une demeure plus aimable qui devint la résidence principale de la comtesse. Elle sera achevée en 1540 et entourée de bâtiments annexes, chancellerie et écuries. Après la Révolution, convertie en école, elle l'est aujourd'hui encore. 
 

 

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Si le village surprend par son étonnant état de conservation, c'est que Riquewihr sut résister aux envahisseurs et eut  la chance de passer à travers les guerres et destructions et, qu'aujourd'hui, il veille à son bon entretien malgré ses deux millions de visiteurs annuels et quelques incendies. Ainsi a-t-il gardé intacte son harmonie architecturale, expression de la splendeur propre au XVIe siècle dont il est le vigilant gardien. Oui, le village allie de multiples séductions et son renom n'est nullement usurpé, surtout si l'on ajoute à son patrimoine architectural celui de ses vins. Blotti  au pied des collines coiffées de ruines médiévales, une mer de ceps, tout en courbes  ondoyantes, s'étire autour de lui et l'enveloppe de sa verdure. Une recherche constante de qualité a eu pour résultat que les trois-quart des vins blancs proviennent d'Alsace. Cette région offre ainsi l'occasion unique de s'initier, dans une joyeuse ambiance, à quelques-unes des innombrables variétés de la vigne.
 


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Par chance, la journée que nous consacrons à Riquewihr est un dimanche et nous allons avoir le plaisir d'assister à un concert de musiciens jouant du cor des Alpes. De ces instruments, posés à même le sol, s'élèvent des sonorités diverses, de curieuses variations semblables à des appels qui évoquent les forêts profondes ou les lieux d'altitude et nous plongent davantage encore dans le passé. C'est qu'en Alsace, tout est occasion de fête. Pas plus l'hiver que l'été, la vie n'y est morose. Les festivités se succèdent et garantissent l'immuable bonne humeur de la population. Autrefois, c'étaient surtout les pèlerinages, les processions et les fêtes patronales. Ainsi le pèlerinage de sainte Odile, la patronne de l'Alsace, reste  très fréquenté. D'autres fêtes, d'origine médiévale, rappellent un miracle légendaire lié à la fondation d'une ville. A Thann, le 30 juin, on commémore les prodige des Trois Sapins, à Ribeauvillé a lieu la fête des Ménétriers, de même qu'à Pâques le lièvre vient "pondre" dans les jardins des oeufs de toutes les couleurs. Oui, vous avez bien lu...le lièvre et non la poule. Sacré Alsaciens !  Lors de la fête d'un village, aux mariages, sur le faîte des constructions neuves, mais aussi les jours d'élection, on plante "un arbre de mai" enrubanné. A cela s'ajoutent les fêtes gastronomiques comme celle de la choucroute à Colmar ou la foire-kermesse de Wissembourg. Une région qui unit charme et plaisir et que l'on aspire à revoir très vite.

 

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Alsace : la route des vins     

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 08:17

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Après la côte d'Armor en juillet, voici l'Alsace en septembre par un temps que l'on nous annonçait beau à l'est et cela se vérifiera en effet, car la semaine va nous réserver une météorologie idéale pour le tourisme : soleil éclatant et température oscillant entre 16° et 26°. Que souhaiter de mieux pour les visites que nous allons faire et les longues promenades dans les collines et vignobles de cette route des vins qui nous réserve tant d'inoubliables surprises. C'est peut-être la route gastronomique la plus fameuse de France. Entre Strasbourg au nord et Colmar au sud, elle se déroule sur 125 km et sait varier les plaisirs entre passé et présent, vignes et jolis villages, vieux châteaux et caves de dégustation, fêtes vigneronnes et abbayes. Depuis que les Romains eurent la bonne idée de planter quelques ceps de vigne sur sa terre, on peut dire que l'Alsace a su les faire fructifier. Au Moyen-Age, ce furent les communautés religieuses qui s'employèrent à l'essor de cette noble et rentable activité, d'autant que les coteaux, exposés plein sud, s'y prêtaient et que le vin vendangé eut de suite un goût délicieux, inégalable et fruité. Installés à Riquewirh, en plein coeur de la région, nous allons rayonner facilement et apprécier le charme de ce pays où la nature composée de souples collines, de bois et de vignes s'allie à la beauté de l'habitat. Les villages se succédent tout au long du parcours, tantôt blottis au creux d'un vallon, tantôt couronnant une colline comme un nid de cigogne, et toujours enlacés de vignobles qui déroulent  alentour leur tapisserie ocre et blonde.
 

 

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                                            La petite France

 

Notre première visite sera pour Strasbourg, que nous connaissions pour y être passés trop rapidement, et qui est une ville admirablement belle avec sa cathédrale, ses maisons anciennes et son quartier de la "Petite France" qui fut celui des meuniers, des pêcheurs et des tanneurs et a conservé, malgré les rénovations, son caractère originel. Ici, on soignait les soldats des armées de Charles VIII et de Louis XII qui rentraient des campagnes d'Italie, on tannait les cuirs que l'on mettait à sécher sur des claies de roseaux cultivés à cet usage sur les berges de l'Ill. Se promener dans ce quartier est un enchantement, car les quais voient se succéder des maisons médiévales, des ponts, des tours, cela en une symphonie d'eau et de fleurs. Sur la place de la Cathédrale, admirable à maints égards, ne serait-ce que par ses vitraux, sa statuaire, son horloge astronomique, sa chaire finement sculptée, cathédrale que Paul Claudel nommait " le grand ange rose de Strasbourg", se trouve la pharmacie du Cerf, l'une des plus anciennes d'Europe. Et la maison Kammerzel du XVe siècle décorée de sculptures en bois qui représentent les signes du zodiaque, les cinq sens, les héros de l'antiquité et les légendes locales. Une petite merveille à elle seule.

 

 P1070995.JPG    Maison Kammerzel

 

Mais tout est étonnant, magnifique à Strasbourg dans ce vieux quartier où alternent, en un plaisant désordre, les palais - celui des Rohan-Soubise - les églises, les places, les musées, les cours intérieures et leurs balcons croulants de géraniums, ville qui a su éviter la démesure bien que siège du Parlement européen et du Conseil de l'Europe, en conservant une taille humaine. Dans le passé, Strasbourg fut tout ensemble le foyer d'un humanisme influent avec Gutenberg et d'une profonde réforme religieuse avec Calvin. Louis XV y épousa par procuration le 15 août 1725 Marie Leszczynska, fille du roi détrôné de Pologne, Marie-Antoinelle, arrivant de Vienne pour épouser le futur Louis XVI, sera reçue par Louis de Rohan en 1770, Mozart y donnera des concerts et Goethe y séjournera comme étudiant à la célèbre Université. Par ailleurs, Strasbourg concentre tout ce que la région compte de spécialités gastronomiques : foie gras, vins, charcuteries, pains d'épices, chocolats et pâtés innombrables. On n'a que l'embarras du choix entre le coq au riesling et la poularde aux morilles, l'incontournable choucroute, les baeckeofe et flammekueche auxquels s'ajoutent au dessert le kugelhopf, brioche aux raisins secs et aux amandes, et les délicieuses friandises que les pâtisseries vous proposent dans leurs alléchantes vitrines.


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Peu de grandes villes sont aussi harmonieuses et n'offrent à l'oeil, dans un périmètre restreint, autant d'occasions de s'émerveiller. Bien sûr la cathédrale, monument emblématique de la ville, commencée au début du XII ème et achevée en 1439, vit ces gens du Moyen-Age, que l'on dit souvent arriérés, élever à mains nues l'un des plus remarquables chefs-d'oeuvre de l'art gothique. Cet édifice d'une incroyable hardiesse architecturale domine le Vieux-Strasbourg et l'écheveau de ses rues. C'est en 1384 que Michel de Fribourg édifiera le beffroi surmonté d'une flèche majestueuse qui semble flirter avec le ciel. Et tout est majestueux en effet, de la façade, et de ses trois portails richement ornés, à la nef à l'ampleur insolite, de l'admirable chaire travaillée comme une broderie précieuse aux vitraux qui presque tous datent du XII ème siècle et prouvent l'art accompli des verriers de l'époque. Comme il fait doux, après avoir vu l'horloge astronomique sonner l'heure méridienne, nous nous installons à l'ombre d'un parasol sur la place, afin de goûter à notre première choucroute, avant de poursuivre notre itinéraire à travers la ville que nous ne quitterons qu'à la tombée du soir lorsque le ciel prend les teintes roses qui se marient si bien avec le rose du granit vosgien, jamais lassés de surprendre un détail, un jeu de lumière sur les vieilles pierres de cette cité unique. 


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Alsace : la route des vins    

Riquewihr    

Colmar, la petite Venise d'Alsace

 

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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 10:02

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Celui qui, selon Delacroix, avait l’air d’un fermier anglais, assez grossier et à la mine dure et froide, n’a jamais cessé d’intriguer, non seulement ses contemporains, mais le monde de la peinture en général et, ce, jusqu’à ces tous derniers temps. En somme, Turner était descendu au tombeau avec son mystère comme une sorte d’artiste sauvage au génie involontaire. On disait même, à son propos, que ses oeuvres étaient celles d’un grand esprit qui a sombré. Et puis il restait le fils d’un barbier de Londres, un rustre, formé sur le tas, et ne payant pas de mine. La critique l’accusera de tout ou de presque tout, entre autre de vouloir noyer la tradition dans les remous sanguinaires et solaires de sa palette ; un siècle plus tard, en plein XXe, le balancier s’inversera, sans nuance excessive. Aussi la magnifique exposition que le Grand Palais lui avait consacrée en 2010 et qui nécessita une somme de recherche et de travail considérable, a-t-elle contribué à réhabiliter le petit homme dont les formes indéterminées, les ciels tempétueux, les lueurs magiques avaient eu, pour conséquence, de désorienter le public, si bien que le principal mérite de cette exposition  "Turner et ses maîtres" qui reste un événement dans les annales de la peinture - a-t-il permis de le voir apparaître enfin comme l’un des plus grands génies de l’art. Car le souci des organisateurs ne fut pas le simple plaisir de rapprocher Turner de ses maîtres, mais de le situer dans le temps et, par la même occasion, de l’associer à l’ immense héritage du passé.

 

Autour de 1800, alors qu’il rejoint les rangs de la "Royal Academy", William Turner ne cache pas encore ses dettes à l’égard de ses aînés, bien au contraire. Une part de sa clientèle retrouve à travers ses tableaux, et à bon compte, le charme, devenu inaccessible financièrement, de la peinture d’antan. Et très vite, quelques amateurs éclairés vont commencer à croire en lui et le libérer de la nécessité d’imiter les modèles chers à ses prédécesseurs. Le premier de ses mécènes sera William Beckford, qui jouit d’une immense fortune, et rédige des contes fantastiques dans son château néogothique. Il va payer le prix fort quelques oeuvres de toute première importance, dont " La cinquième plaie d’Egypte", où l’artiste ne craint pas de rompre l’échelle des perspectives et d’user des contrastes de lumière. Il s’applique à traduire son romantisme en déséquilibrant volontairement la représentation des choses, agitant ses toiles d’un délire extatique et organisant ainsi la mise en scène d’un monde soumis à la violence la plus extrême. Désormais plus rien ne l’arrêtera. A trente-cinq ans, il est devenu le peintre du vertige, du terrible, d’un chaos somptueusement orchestré. Deux séjours prolongés à Venise, la cité crépusculaire des doges, en 1833 et 1840, vont lui permettre de rompre les ultimes amarres et nourrir son imagination. Autant qu’à ses exigences personnelles, il entend coller aux attentes des nouveaux touristes, lecteurs de Shakespeare et de Byron. Progressivement, il substitue au motif lui-même son rayonnement solaire ou sa lente désagrégation. Ruskin, qui sera son plus fervent avocat, écrira : " Pour qu’une oeuvre complètement terminée atteigne à la grandeur parfaite, il y faut quelque chose d’indistinct ".

 

Turner_Ovid_Banished_from_Rome.jpg  Rome

 

Avec Turner l’indistinct a pris définitivement la pas sur le distinct, alors même que le réel s’abîme davantage dans une aura hallucinée et dans les eaux glauques d’océans fantômes, limites devenues mobiles d’un génie qui présuppose le futur après avoir démodé le présent. Sa lumière insolite a fini par dévorer celle de ses maîtres, les Poussin, Lorrain, Piranèse, Van de Velde et sa nature déchaînée d’anéantir leurs frais bocages.

Aujourd'hui le musée Jacquemart-André lui consacre une belle exposition.

 

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 08:55
Proust et les eaux crépusculaires

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Le rêve de Venise fut longtemps l’un de ceux qui a hanté l’imagination du jeune Proust. Pour des raisons diverses qu’il est facile de comprendre, puisque cette ville est en elle-même une quintessence de l’art, que cela soit celui de l’architecture, de la sculpture, de la fresque, de la mosaïque, de la peinture, de la littérature, de la musique, cette ville est bien selon Jean d’Ormesson «  le rêve le plus réussi de toute l’histoire des hommes ». Ce rêve fut donc celui de Marcel comme de tant d’autres, artistes ou non, chacun aspirant à contempler cette accumulation de splendeurs qui invite à des sauts permanents dans le temps et n’est autre qu’un mirage qui a su tenir ses promesses. Ne disait-il pas lui-même : «  Quand je suis allé à Venise, cela me paraissait incroyable et si simple que mon rêve fût devenu mon adresse ».

 

 

«  Pendant  ce mois où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise, desquelles le désir qu’elles excitaient en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si ç’avait été un amour, un amour pour une personne – je ne cessai pas de croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le paradis. Aussi, sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux – et d’autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient – c’est ce qui me rappelait la réalité de ces images qui enflammait le plus mon désir, parce que cela c’était comme une promesse qu’il serait contenté. ( … ) Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j’allais voir, que Venise était «  l’école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique au moyen-âge », je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce, était redevenu un temps d’hiver, voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissés décourager, à arrondir et à ciseler, en leurs blocs congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait, mais ne parvenait pas à refréner la progressive poussée – je pensais que déjà le Ponte Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riches coloris avec elles. » ( Du côté de chez Swann )

 

 

Curieusement il y aura deux Venise pour Marcel Proust : celle qu’il a connue et visitée en compagnie de sa mère, de Reynaldo Hahn l’ami fidèle et de sa cousine Marie Nordlinger, artiste-peintre, en avril- mai 1900 et qu’il reverra seul la même année en octobre mais en faisant un large détour par Padoue afin d’y admirer les fresques de Giotto -  et la Venise transposée mais non magnifiée ou idéalisée de « La Recherche ». Oui, la Venise de la « Bible d’Amiens » et de Ruskin en quelque sorte, et celle de l’œuvre.

On le sait Venise est par excellence une tentation de l’écriture. C’est Dante fasciné par la vision infernale de l’Arsenal comme le sera Marcel à son tour ; Pétrarque séduit par les beautés de la cité villageoise et marine, de la ville des révélations et des mystères ; Commynes émerveillé par le Grand Canal et ses palais ; Montaigne saisi par le spectacle de la place Saint-Marc ; Joachim du Bellay qui évoque en un sonnet sarcastique les Epousailles de la mer ; Montesquieu qui déplore que cette ville ne vous engage pas à être aimable et vertueux ; Charles de Brosses qui trouve le Palais des Doges d’un style exécrable ; Goethe qui lui préfère Rome ; Shelley qui plonge avec délice dans la noire et magnifique poésie de la cité lagunaire ; Madame de Staël qui trouve Venise éblouissante ; George Sand qui y vit auprès de Musset des amours tumultueuses ; Théophile Gautier qui nous décrit la douceur de ses clairs de lune ; Taine qui se contente de l’admirer comme une femme fatale ; Stendhal qui pense un moment s’y installer ; Edmond et Jules de Goncourt qui lui consacreront des pages enthousiastes, alors que Henry James avec «  Les carnets d’Asper Jorn » et « Les ailes de la colombe » élève Venise au rang de mythe littéraire. De Marco Polo à Jean d’Ormesson, elle est longue la liste des écrivains qui ont parlé d’elle, fascinés par les mystères qu’ils y devinent, mais également troublés par ses faiblesses, ainsi Balzac qui voit la mort s’y profiler, Maurice Barrès et Zola qui parleront de son isolement au milieu des flots et en évoqueront la disparition dans une vision aussi mélancolique que tragique.  Et je ne saurais oublier Chateaubriand qui y vint en 1806, découvre une Venise meurtrie et à l’abandon et s’écrie : «  Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée ! »

 

 

Aussi Proust, qui rêve de Venise, ne fait-il rien d’autre que de se couler dans une longue lignée de célébrants pour lesquels la Sérénissime est une source d’inspiration inépuisable. On sait que son voyage à Venise fut envisagé après les pèlerinages ruskiniens qui lui avaient fait découvrir l’esthétique du philosophe anglais, sorte de médiateur entre l’art et l’homme et dont il se consacrait à traduire « La bible d’Amiens », ne serait-ce que parce qu’il partageait avec le britannique une égale exaltation pour le rôle capital et la nécessité sociale du poète et la même conscience douloureuse du temps. Accompagné de sa mère, il descendit non au Danieli mais à l’hôtel de l’Europe devenu depuis lors le siège de la Biennale, où une photo nous le montre assis dans un fauteuil d’osier sur le balcon de l’hôtel qui ouvrait sur le Grand Canal.

 

«  Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l’Ange d’or du campanile de Saint-Marc. Rutilant d’un soleil qui le rendait presque impossible à fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais une demi-heure plus tard sur la Piazzetta, une promesse de joie plus certaine que celle qu’il put être jadis chargé d’annoncer aux hommes de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j’étais couché, mais comme le monde n’est qu’un vaste cadran solaire ou seul un segment ensoleillé nous permet de voir l’heure qu’il est, dès le premier matin je pensai aux boutiques de Combray, sur la place de l’église, qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand j’arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort sous le soleil déjà chaud. Mais, dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, ce pourquoi je me levai, ce furent les impressions de la première sortie à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray : comme à Combray le dimanche matin, on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais cette rue était toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient, pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle ville aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grand’rue ; mais ce rôle de maison projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un dieu barbu avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. Sur la piazza l’ombre qu’eussent développée à Combray la toile du magasin de nouveautés et l’enseigne du coiffeur, c’étaient les petites fleurs bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le relief d’une façade Renaissance, non pas que, quand le soleil tapait fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser, même au bord du canal, des stores. Mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fenêtres gothiques. J’en dirai autant de celle de notre hôtel, devant les balustres de laquelle ma mère m’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût peut-être pas montrée autrefois à Combray où, mettant en moi des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me laisser voir combien elle m’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle me prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades, quand il est assuré qu’ils ne peuvent plus guérir. Certes, les humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l’Oiseau, son asymétrie à cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu’une embrasse divisait et retenait écartés, tout cela existait aussi à cet hôtel de Venise, où j’entendais ces mots si particuliers et si éloquents qui nous font reconnaître de loin la demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure fut la nôtre ; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu, non comme il l’était à Combray et comme il l’est un peu partout aux choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l’ogive encore à demi arabe d’une façade qui est reproduite dans tous les musées de moulages et tous les livres d’art illustrés, comme un des chefs-d’œuvre de l’architecture domestique au moyen-âge ; de bien loin et quand j’avais à peine dépassé Saint-Georges-le-Majeur, j’apercevais cette ogive qui m’avait vu, et l’élan de ses arcs brisés ajoutait à son sourire de bienvenue la distinction d’un regard plus élevé et presque incompris. »  ( La Fugitive )

 

Dans cette Venise, délivrée depuis 1866 de l’occupation autrichienne et redevenue italienne à part entière et capitale de la Vénitie, où sa venue avait été à plusieurs reprises différée, il s’y rendait en 1900 avec des valises chargées d’une véritable bibliothèque ruskinienne pour y retrouver Reynaldo et sa cousine Marie, tous deux logés au Palais Fortuny Madrazo, Raymond Madrazo, fils et petit-fils de peintres à la cour d’Espagne, ayant épousé Mara Hahn, sœur du compositeur. Proust élabore alors une doctrine selon laquelle une œuvre doit être à la fois l’exposé d’une théorie et l’invention d’une fiction, de même qu’il considère que le monde n’est plus un bien à conquérir mais une apparence à élucider. La découverte de Ruskin grâce à  l’ouvrage de Robert de la Sizeranne «  Ruskin et la religion de la beauté », après celles d’Emerson et de Carlyle, l’incitait à s’interroger sur la conception des formes littéraires et esthétiques. Certes Le Temps perdu n’est encore qu’à l’état de projet, mais le voyage à Venise sera en quelque sorte le passage obligé de la maturation qui, progressivement, le conduira de « Jean Santeuil » dont il ne parvient pas à mener à bien la réalisation et dont il abandonne la rédaction après ce premier voyage à Venise, à « Du côté de chez Swann »  qui ouvrira La Recherche. C’est en analysant la pensée de Ruskin, comme il l’avait fait de celles d’Edgar Poe et de Baudelaire, que Proust affermit le lent cheminement de sa faculté créatrice et de sa vocation littéraire. L’idée d’une construction ne le quittait plus et, dans sa traduction de Ruskin, l’écrivain cherchait déjà la forme future de son œuvre, si bien qu’il appliquera bientôt, pour son propre compte, les principes sur l’art que lui a transmis le philosophe et sociologue anglais.

 

Oui, à Venise tout est en état de gestation. Ruskin est l’étincelle qui incite Proust à passer de l’expérience de critique à celle de narrateur. Par ailleurs, il ne manquera pas d’appliquer à la genèse d’un livre, la genèse des monuments architecturaux et concevra son œuvre romanesque à la manière d’une cathédrale médiévale élaborée de la base au sommet en sorte que sa composition soit dans votre tête avant d’être couchée sur le papier. Toute œuvre, quelle qu’elle soit, doit être le fruit d’une création volontaire et obéir rigoureusement à un ordre et une méthode. C’est bien la raison qui a voulu que le commencement et la fin de « La Recherche » soient envisagés et combinés ensemble. N’écrivait-il pas à Mme Straus dès 1909 : «  Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. »

 

Mais pour l’heure, les quatre voyageurs communient avec un égal enthousiasme au culte du passé, attentifs à surprendre le plus infime détail évoqué par Ruskin, examinant chaque façade, chaque colonnade, chaque fronton, inventoriant les chapiteaux, détaillant les statues, tandis que Mme Proust poursuit son travail de traductrice, que Reynaldo chante des mélodies italiennes et que Marie assiste Marcel dans son travail d’inventaire  - «  en cette heure d’orage et d’obscurité où les mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière et d’un or interne, terrestre et ancien ».

 

Les jeunes gens poussent le scrupule jusqu’à demander une échelle afin de distinguer un relief que, sans elle, ils ne pourraient voir. Leur visite scrupuleuse et attentive de la Sérénissime leur permet d’explorer les strates d’une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons ( les slaves du sud qui combattaient pour la Sérénissime ), les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. Proust est envoûté par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. Aussi se plaît-il, après le souper, quand sa mère s’est retirée dans sa chambre, à sortir afin d’entrer en contact avec une Venise nocturne, plus secrète et presque inquiétante, qu’il découvre en suivant le lacis complexe des calli. Il y côtoie le petit peuple des artisans et des boutiquiers, des filles rieuses et des enfants encore attardés sur une aire de jeu, surprend la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre, faisant tour à tour saillir les sculptures et ferronneries d’une demeure ou luire le dôme lointain d’un baptistère.

 

«  Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, il semblait au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient la route. On sentait qu’entre les pauvres demeures que le petit canal venait de séparer, et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place n’avait été réservée. De sorte que le campanile de l’église ou les treilles des jardins surplombaient à pic le rio, comme dans une ville inondée ». 

 

Cet extrait puisé dans « La Fugitive » nous décrit une Venise qui n’est déjà plus la ville découverte par le jeune Proust et éclairée par un guide – en l’occurrence Ruskin – mais la Venise dont il se souvient bien des années plus tard, transposée par sa mémoire. Car nous ne connaissons du séjour vénitien que ce que Marie Nordlinger a bien voulu nous en dire, étant donné qu’aucune lettre de l’écrivain, ou quasiment aucune, ne nous est parvenue de ces deux séjours consécutifs dans la péninsule italienne.  Si Proust l’évoque dans l’édition définitive de « La Bible d’Amiens », ce n’est qu’en quelques lignes où il nous entretient de :

 

«  Ces jours bénis, quand avec les autres disciples du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l’objet de ses descriptions et l’image de sa pensée. »

 

 

A l’heure de « La Fugitive », rappelons-nous que Ruskin n’est déjà plus qu’un personnage proustien assez pâlot dont on ne retrouve les théories que dans les propos du peintre Elstir et de l’écrivain Bergotte, Proust ne subissant plus son influence depuis longtemps, bien que celle-ci ait été capitale. N’avouait-il pas à Céleste Albaret, à la fin de son existence, qu’il gardait un souvenir ébloui de son séjour à Venise et considérait la ville et Ruskin comme deux des découvertes qui avaient le plus marqué son esprit, bien qu’il ne citera qu’une seule fois le nom de Ruskin dans La Recherche. Ne faut-il pas à un moment donné tuer le père pour exister pleinement, au figuré bien entendu. Car, désormais, Marcel a franchi le pas ; son rôle d’exégète et d’érudit ne lui suffisant pas, son génie a pris le relais afin de composer une œuvre à part entière : la sienne. Ainsi s’est-il éloigné du monde et de la vie pour les recréer différemment et puiser dans sa mémoire et son imaginaire les matériaux en mesure d’édifier sa propre cathédrale, non de pierre, mais de mots.

 

«  Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps, un printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique ; je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes ; contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisations urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière. »    La Fugitive

 

 

Oui, Venise est bien une étape décisive dans l’existence de Proust, en le mettant sur une voie où il ira plus loin que personne, conscient que l’on ne devient écrivain qu’en se soumettant d’abord à une pensée et à un art extérieurs à soi-même, d’autant que l’occasion s’était présentée, grâce à l’incomparable médiateur que fût John Ruskin, de se conforter dans l’idée que la tâche d’un écrivain est de re-dire, comme le fit Homère, ce qu’il a vu et ce qu’il a senti, de rendre sensible l’âme des choses, tant il est vrai que ce qui est grand se restreint à ce qui est humain. Il évoquera d’ailleurs en 1906, dans un article, aussi bien la Venise agonisante de Barrès que la Venise carnavalesque et posthume de Régnier, la Venise insatiable d’amour de Madame de Noailles que la Venise de Léon Daudet exerçant sur toute imagination bien née une fascination unique et une emprise inégalable.

 

«  Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour l’égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j’allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. A ce moment, quelque mauvais génie qui avait pris l’apparence d’une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n’y a pas entre le souvenir d’un rêve et le souvenir d’une réalité de grandes différences, je finissais par me demander si ce n’était pas pendant mon sommeil que s’était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place entourée de palais romantiques à la méditation prolongée du clair de lune. »

 

 

Rentré fin mai 1900 à Paris, Proust se consacre avec sa mère à parfaire la traduction de « La bible d’Amiens », tandis que le roman, qui contient les moments essentiels de ce séjour, ne paraitra que 27 ans plus tard et 5 ans après la mort de leur auteur. Jeanne Proust, qui avait une connaissance approfondie de la langue anglaise, établira une première version dont la Bibliothèque Nationale conserve le manuscrit et que son fils retouchera et annotera abondamment. En 1901 Marcel remettra sa traduction définitive à l’éditeur Ollendorf, ouvrant sa vie personnelle sur d’autres perspectives. Dans sa préface, il fera preuve d’une érudition rare et montrera comment John Ruskin lui permit de comprendre non seulement l’art gothique mais l’Italie, puis il s’emploiera à l’oublier et la page sera définitivement tournée.  Il chargera d’ailleurs Marie Nordlinger d’achever la traduction commencée de « Sésame et le lys » pour lequel il fera néanmoins une admirable préface consacrée à la « lecture ».

 

 

Ainsi en est-il de la Venise réelle visitée à deux reprises par un Marcel Proust de 29 ans, vision d’azur et de printemps dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beautés en un temps où le jeune homme avouait qu’il n’y a pas de créateur sans un maître et pour qui le philosophe anglais en était un, parce qu’il savait établir entre les choses et les êtres « cette mystérieuse concordance qu’on demande vainement à la science d’analyser ». Mais qu’en sera-t-il de la Venise transposée bien des années après par l’écrivain et que deviendra-t-elle revisitée par son esprit, transformée par ses souvenirs er réanimée par sa mémoire involontaire ? Lorsqu’il entreprend la rédaction de la dernière partie de « La Recherche », soit celle de La fugitive et Le temps retrouvé, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s’est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été fauchés dans les combats et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. Les pages qui vont composer ce qui prendra plus tard le titre de « La Fugitive » sont celles qui le révèlent peut-être le plus intimement mais surtout apportent un éclairage essentiel sur la structure et la composition sensible de son œuvre. Il est par conséquent intéressant d’analyser la transition qu’opère l’écrivain pour passer de la réalité du voyage à son évocation littéraire. Dans la Venise de « La Recherche », Albertine apparaît et madame Proust n’est plus la collaboratrice qui aide son fils à traduire « La Bibled’Amiens », mais une femme vieillissante et d’une importance soudain considérable, alors même que la cité des eaux devient en quelque sorte le temps partagé entre l’œuvre que l’on aspire à écrire et celle que l’on redoute de ne pas achever, symbolisant à tout jamais ce qui ne cesse d’advenir entre le vécu et l’espéré.

 

«  Je me disais non seulement : « Est-il encore temps ? » mais « Suis-je en état ? » La maladie qui, en me faisant comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service ( car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits ), la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, notamment au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la re-création par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalent d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? Ah ! si j’avais encore les forces qui étaient intactes encore dans la soirée que j’avais alors évoquée en apercevant François le Champi ! C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort lente de ma grand-mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris la résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir Mr Swann. Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte du jardin s’ouvrir, sonner, se refermer…

 

 (…)

 

 

"Alors, je pensais tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, cette matinée – comme autrefois à Combray certains jours qui avaient influé sur moi – qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps."
 

( Le temps retrouvé )

 

 

Certes le temps presse, la maladie ne cessant de gagner du terrain. Heureusement avec « La Fugitive » et bientôt « Le temps retrouvé », il n’en est plus aux fondations mais aux galeries supérieures, aux rosaces, aux flèches. Autour de lui, lorsqu’il se penche, il voit, venant mourir à ses pieds la mer immense des souvenirs, il entend le phrasé des milliers de pages qu’il a écrites, parfois à bout de souffle, souvent à bout de force. Et cette œuvre à qui la consacre-t-il, en dehors du temps et de la création littéraire, sinon à sa mère, cette mère qu’il a cru profaner et qui l’ouvre à l’éternité de l’art et les fera perdurer ensemble.

 

«  Et parce que derrière ses balustrades de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille moins pour avoir l’air habillée devant les gens de l’hôtel que pour me paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée ; parce que, ne m’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole je l’appelais elle envoyait vers moi, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir, à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de moi que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait m’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée du soleil de midi… »

 

C’est curieusement une mère en deuil qu’il choisit de nous décrire, probablement parce que la Venise du romancier, si éloignée de celle du visiteur, est  hantée de spectres et de fantômes et semble concentrer en elle toutes les douleurs. Ainsi promène-t-il dans les calli désormais embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d’Albertine, auquel s’ajoute la peine inconsolée de la veuve d’Adrien et de la mère profanée. Venise offre à l’écrivain un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine où le passé se décompose en une mélancolie poignante qu’aggrave le caractère inéluctable de sa déchéance. Ici Proust rejoint Balzac, Barrès et Zola dans la vision d’une Venise qui s’engloutit peu à peu en ses eaux crépusculaires et dont la mort est annoncée mais qui, grâce à la plume de l’écrivain, renaîtra de ses cendres, remontera à la surface comme un reflet retrouvé, car écrivait-il –

 

« Les années heureuses sont des années perdues, on attend une souffrance pour travailler. »

 

En effet, le roman s’achèvera sur une fête quasi vénitienne qui n’ensevelit qu’apparemment ses participants et que la puissance des mots a à charge de recréer, puis d’éterniser. Parvenu en ce point du roman, « La Recherche » prend une autre dimension, construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s’épaissit, construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise.

 

« Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce qu’au moment où je la percevais, mon imagination qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même titre de livre, etc. – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination  de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement affectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur.

 

(… )

 

« Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà entendu ou respiré jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de « mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? »

 

 

Aussi est-il intéressant de savoir comment ces réminiscences successives vont découvrir des perspectives jusqu’alors inconnues, qui dépassent de beaucoup l’ordre du temps et plongent subitement le narrateur dans une sorte d’extase, un étourdissement que l’on éprouve parfois devant une vision ineffable, suggérées par des désirs qui ne sont connus que de l’esprit. Proust va vivre, en effet, un événement qui était déjà apparu, comme nous l’avons vu dans le texte cité à l’instant, au début de l’œuvre – mais qu’il n’avait pas encore pris soin d’analyser, considérant comme Chateaubriand et Nerval que ce n’était là qu’un phénomène intuitif, non un séisme d’une importance aussi capitale, de façon à en redoubler la signification, celle d’une vie qui a su ressusciter son passé, celle d’un roman qui récapitule et achève sa propre course en se refermant. Cet événement n’est autre qu’une réminiscence nouvelle qui conforte la première, celle de la madeleine -  et se produit au moment où le narrateur de « La Recherche »  entre dans la cour de l’hôtel de Guermantes et bute malencontreusement contre un pavé mal équarri. L’impression ressentie, comme une « visions éblouissante » par ce soudain déséquilibre, lui procure une félicité étrange et parfaite et fait réapparaître Venise et les dalles du baptistère Saint-Marc, mal équarries elles aussi. Or cette coïncidence avec deux moments de sa propre vie n’est pas le fait d’un simple flash-back, elle est un acte de mémoire qui entraîne l’émergence d’une autre réalité, une irruption dans le temps d’une dimension – écrit-il – extra-temporelle.

 

 

«  Et presque tout de suite, je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire, et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit, et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente ?
 

« Le temps retrouvé 

 

Tout l’effort du personnage d’Elstir, l’artiste-peintre de « La Recherche », dont les théories ne sont autres que celles de Ruskin, ne consistaient-elles pas à changer le regard qui interroge en une vision qui illumine ? Sa leçon devait produire de beaux fruits. L’illusion comme le rêve est chargée de façonner un autre réel, un réel intérieur que Proust – à sa suite – considère comme plus vrai parce que l’artiste, entre-temps, s’est plu à dévoiler le sens caché des choses, ces choses qui se dissimulaient derrière les apparences trompeuses de la réalité.

 

«  Me rappelant trop avec quelle indifférence relative Swann avait pu parler autrefois des jours où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait autre chose qu’eux, et la douleur subite que lui avait causée la petite phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mêmes, tel qu’il les avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût de la madeleine avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport avec ce que je cherchais souvent à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray, à l’aide d’une mémoire uniforme ; et je comprenais que la vie peut être jugée médiocre, bien qu’à certains moments elle parût si belle, parce que dans le premier cas c’est sur tout autre chose qu’elle-même, sur des images qui ne gardent rien d’elle, qu’on le juge et qu’on la déprécie.

 

(…)

 

Or cette cause, je la devinais en comparant ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans le jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, entre une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté, qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. »  ( Le temps retrouvé )

 

Mais revenons à Adèle Weil, morte depuis plus de dix ans et demandons-nous pourquoi est-ce une mère en deuil et si visiblement affligée que l’écrivain choisit de présenter dans son voyage littéraire, alors que la réalité du séjour à Venise fut sans doute l’un des moments les plus heureux de leur vie où mère et fils ont été le plus étroitement proches, à travers leur travail en commun sur Ruskin ? Oui, pour quelle raison cette rêverie solitaire s’achève-t-elle sous une treille assombrie et au bord d’une eau ténébreuse qui transmet d’étranges et funèbres murmures ? Il est vrai que Venise, ville de mirages et d’illusions - surtout en ces années 1900 où tourisme et restauration n’étaient pas à l’ordre du jour -  est le décor idéal pour une œuvre qui tente d’éclairer la nuit du monde et de l’âme, et dont l’auteur est un homme qui a perdu tous ceux qu’il aimait et, après avoir été le prisonnier de ses amours, l’est désormais de son œuvre. D’autant qu’au chagrin de la mère disparue – comme a disparu l’Albertine du roman – s’ajoute le remords de la mère profanée et, comme chez Dostoïevski, la dialectique de la faute et de l’expiation qui ne trouvera sa délivrance que dans l’œuvre rédemptrice. Proust se blâmait sans doute des pensées incestueuses qu’il avait pu avoir à l’intention de sa mère et se reprochait inlassablement les soucis qu’il lui avait causés par sa paresse et l’inquiète tendresse qu’il lui avait inspirée. Ce désir de punition est déjà lisible dans Sodome et Gomorrhe et se précise davantage encore dans La Fugitive. Ecoutons-le :

 

« Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être maintenant bien loin de la gare. Bientôt elle serait partie, je serai seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L’heure du train s’avançait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu’elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul, les choses m’étaient devenues étrangères, je n’avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me paraissaient comme des fictions mensongères que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties et quantités de marbre pareilles à toutes autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’azote, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme le lieu où on arrive et qui ne vous connaît pas encore, comme un lieu qu’on a quitté et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, laisser rien de moi se poser sur lui, il me contractait sur moi-même, je n’étais plus qu’un cœur qui battait, et une attention qui suivait anxieusement le développement de « Sole mio ». J’avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle courbe caractéristique du Rialto, il m’apparaissait avec la médiocrité de l’évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu’en son essence il n’est pas Hamlet.

 

 Et plus loin :

 

«  Si bien que ce bassin de l’Arsenal, à la fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mélange de dégoût et d’effroi que j’éprouvai la première fois que, tout enfant, j’accompagnai ma mère aux bains Deligny, et où, dans ce site fantastique d’une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des chambrettes, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, dans lesquelles les pôles étaient compris, et si cet étroit espace n’était pas la mer libre du pôle ; et dans ce site solitaire, irréel, glacial, sans sympathie pour moi, où j’allais rester seul, le chant de « Sole mio » s’élevait comme une déploration de la Venise que j’avais connue, et semblait prendre à témoin mon malheur. »

 

Et deux pages plus loin, on lit encore ceci :

 

« Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt elle serait partie. Et c’était déjà la Venise où je resterais sans elle, qui s’étendait devant moi. »

 

Ainsi Venise aura-t-elle eu le pouvoir d’initier l’œuvre puis de la clore après que son auteur ait fait l’expérience, ô combien difficile et souvent cruelle, d’un monde, le sien et celui des Guermantes, qui se noie dans les artifices et les douleurs, ainsi que Venise dans ses eaux ténébreuses d’où les brouillards montent comme de la cendre humide. Proust a prêté volontairement aux dernières pages de son roman l’atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu’il parcourut seul en quête de ses plaisirs et de ses inquiétudes, monde qui s’enfonce lentement dans la mort mais que la plume de l’écrivain ressuscitera comme un éternel printemps, ainsi qu’il le fera du jardin de Combray, du baiser maternel, du tintement ferrugineux de la petite cloche et de ce passé qui descendait si loin. Car comment sauver de l’oubli les êtres aimés et les personnages fictifs et les lieux, les saveurs, la beauté ? Comment donner sens et forme à la vie qui ne fait que passer ? Comment enfermer, ou plutôt circonscrire, dans une enceinte les êtres qui s’empressent à nous fuir, les choses qui se plaisent à nous quitter ? Par quel moyen ? Le seul possible : la transmutation littéraire.

 

Aussi pour goûter plus parfaitement les impressions qui nous atteignent, l’écrivain nous invite-t-il à les rendre plus claires jusque dans leurs profondeurs. « La Recherche » n’est autre qu’une œuvre de survie. Proust n’a-t-il pas proclamé à plusieurs reprises que tout devait revenir : le fleuve à sa source, l’homme à son enfance. Mais comment y parvenir sinon en se perpétuant, ce qui est, de toute évidence, la meilleure façon de se consoler du « chagrin d’être » aurait dit le philosophe et moraliste roumain Emil Michel Cioran. Aussi l’œuvre a-t-elle ce privilège immense, qu’elle soit de pierre ou de mot, de permettre à l’auteur d’échapper à l’écoulement et à l’effritement de ce qui l’entoure, en visant à l’ordre le plus construit et à l’architecture la plus rigoureuse, conclusion de ce que la leçon de Venise fut pour l’incomparable écrivain du temps perdu et retrouvé.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE    (Extraits de mon ouvrage "Proust et le miroir des eaux" )

 

 

 

Proust et les eaux réfléchissantes

Proust et les eaux violentes 

Proust et les eaux troubles

Proust et les eaux marines 

Proust et les eaux familiales 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

Marcel Proust et l'Eau-mère

 

 

 

 

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Oeuvre de Francesco Guardi qui sut faire vibrer  l'atmosphère  de la lumière vénitienne.

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Reynaldo Hahn en gondole.

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 07:44

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De tous les palais impériaux d'été qui se trouvent à quelques kilomètres de Saint-Pétersbourg, celui de Pavlovsk est l'un des plus séduisants. Moins pompeux que Tsarskoïe Selo, moins impérial que Peterhoff, il allie les charmes complémentaires d'une résidence à caractère intime et d'un parc délicieusement bucolique. Ce parc, l'un des plus grands de Russie, est traversé par la rivière Slavianka, qui se plaît à y musarder entre collines et vallons. Elaboré avec amour par ses propriétaires, il devint, au cours des décennies, une véritable encyclopédie de l'architecture paysagère et reflète à merveille les tendances de l'art des jardins aux XVIIIe et XIXe siècles. Si le style anglais domine avec ses plans libres imitant la nature, autour du palais se déploient les parterres réguliers d'un jardin à la française, alors que les jardins privés adoptent le caractère intime des jardins à la hollandaise avec leurs plantations de tulipes, ce qui constituait une diversité très innovante et spectaculaire pour l'époque. C'est la raison pour laquelle, ce parc sera choisi pour cadre des festivités grandioses organisées en 1814, lors du retour triomphal du tsar Alexandre Ier après sa victoire sur Napoléon, à la suite de la désastreuse retraite de Russie.
Le parc est beau à toute saison, si bien que l'on a pu écrire qu'il ressemblait à une gravure en hiver, à un dessin au pastel au printemps, à une aquarelle en été et à une peinture à l'huile en hiver.

 

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Toutefois, commençons par le commencement : l'histoire de ce palais qui se conjugue avec celui de la Russie. Construit par Catherine II en 1772, il fut offert par cette dernière à son fils Paul qui avait 23 ans et s'y installera en 1770 avec sa jeune femme, la princesse Sophie Dorothée de Wurtemberg, baptisée dans la foi orthodoxe Maria Fédorovna. Le jeune prince, très amoureux, va vivre des années heureuses en cette demeure que lui et son épouse vont meubler et embellir, jusqu'à ce que Paul succède à sa mère en 1796. Paul est un personnage complexe, tourmenté, sur qui pèse une double tragédie : la mort de son père, dont le mystère l'a troublé et ses relations très difficiles avec sa mère, qui le maintiendra à l'écart des affaires durant son règne. De son père Pierre III, il a hérité d'un visage ingrat et d'un tempérament mal équilibré. Cependant il est doué d'une grande intelligence et a reçu une excellente instruction. Il avait 14 ans quand son père a été tué par les conjurés. Cette mort, l'usurpation du trône par sa mère qu'il voit entourée de nombreux amants, auront des répercussions sur son caractère et sur sa santé : il est nerveux, impulsif, rancunier, souffre de terribles maux de tête et de stress nerveux qui seront cause de son vieillissement précoce. Sa femme est tout son contraire : enjouée, resplendissante de jeunesse et de santé, elle est une personne captivante qui exercera une influence certaine sur son époque et donnera à Paul Ier dix enfants, dont deux empereurs : Alexandre Ier et Nicolas Ier. La nature et la qualité de son éducation l'ont dotée d'une intelligence fine et intuitive et d'admirables dons artistiques. C'est elle, principalement, qui imposera son goût raffiné à ce palais d'où émanent la féminité et la grâce. Pour cela, elle fera appel à Charles Cameron pour l'architecture intérieure, au peintre italien Scotti pour les peintures murales, à Vincenzo Brenna pour la décoration et à bien d'autres artistes encore et prendra plaisir à distribuer les pièces de façon à y déposer avec art ses collections de faïences, porcelaines, bronzes, ses innombrables tableaux, livres et objets divers, que cette femme cultivée recherchera dans toute l'Europe avec un discernement jamais pris à défaut.


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Mais les heures sombres vont sonner. Paul, ayant succédé à sa mère, n'a plus guère de temps pour résider dans sa calme retraite de Pavlovsk, ce coin idyllique dans l'esprit de Jean-Jacques Rousseau, car ses obligations l'appellent. Il s'empressera d'ailleurs de prendre le contre-pied de la politique maternelle et commencera par changer la loi de succession au trône, imposant la primogéniture mâle au choix libre de son successeur par le monarque régnant, qui avait failli lui coûter le trône, Catherine II souhaitant que son petit-fils Alexandre  prenne la relève à la place de son père. Par la suite, il remettra ordre et discipline dans l'armée et fera en sorte de faciliter un peu plus la vie du peuple. En effet, Paul Ier luttera contre la dilapidation des Fonds de l'Etat, desserrera les mailles de l'administration, rendra une certaine autonomie aux allogènes, réduira les privilèges exorbitants de la noblesse et interdira la vente des serfs sans la cession simultanée de la terre qu'ils cultivaient. Il entreprendra également de réglementer et de limiter les obligations des serfs envers leurs maîtres en proclamant en 1797 qu'ils doivent travailler trois jours pour leurs maîtres, trois jours pour eux, tandis que le dimanche est jour de repos pour tous.
Ces lois vaudront à Paul de se mettre à dos l'aristocratie qui l'accusera de se laisser influencer par l'étranger et principalement par la Prusse de Frédéric II. En 1800, il se rapproche même de la France et considère l'ascension de Napoléon comme un gage de stabilité qui met fin aux désordres de la Révolution. Ce rapprochement exaspère l'Angleterre, d'autant qu'il s'attaque directement à eux après l'affaire malheureuse de l'île de Malte. Tant et si bien que l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg reçoit un jour une lettre secrète avec l'ordre de tuer le tsar, mais par les mains des conspirateurs russes. On comprend que la Grande-Bretagne préférât ne pas trop se salir les mains. Dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, grâce à des complicités internes, des conjurés pénètrent dans la chambre à coucher impériale et mettent le tsar en demeure d'abdiquer, ce que Paul Ier refuse. A la suite d'une confusion générale, l'empereur sera renversé et étranglé. Le lendemain, la Russie apprendra que Paul Ier a succombé à une attaque et que son fils assure la succession sous le nom d'Alexandre Ier. Une fois encore se justifiera la définition du régime politique russe : " Un absolutisme tempéré par l'assassinat".



Alexandre a 24 ans quand il accède au trône. Il tient de sa mère un visage régulier, un regard clair et souriant et une haute taille. Catherine II lui a donné comme précepteur le philosophe La Harpe qui l'a sensibilisé aux idées progressistes et au culte de la liberté. Sous son règne sera adopté un nombre non négligeable de réformes, bien qu'il faudra attendre Alexandre II pour que disparaisse enfin l'abominable servage. Mais les Français lui doivent néanmoins quelque chose que Chateaubriand n'oublia pas de souligner dans ses Mémoires d'Outre-Tombe * : il épargnera Paris lorsqu'il l'occupera avec son armée en 1814 en grand vainqueur des guerres napoléoniennes et aura l'élégance de ne rien piller dans les palais et les musées, cela parce qu'il a été élevé dans le culte de la beauté et de la culture française par sa grand-mère et sa mère. Il tentera, par la suite, d'établir la paix en Europe en conformité avec les principes du christianisme. Malheureusement la deuxième décennie de son règne sera beaucoup plus terne et l'empereur ne promulguera pratiquement plus aucune loi dans le sens du progrès. De plus en plus insatisfait de l'existence - il gardera toute sa vie le remords de l'assassinat de son père qu'il n'a pas empêché - il cherchera la consolation dans une foi mystique qui l'incitera à s'éloigner des vanités du monde. Monarque, ayant exercé un rôle considérable, il s'efface. C'est en novembre 1825 qu'il décède brutalement. Il n'a que 48 ans. A l'annonce de cette nouvelle, le peuple reste dubitatif. Le bruit court qu'en réalité sa conscience lui a dicté de quitter le pouvoir pour vivre en anachorète dans la solitude et la prière et qu'il serait devenu ermite sous le nom de Fedor Kouzmitch. Cette hypothèse s'appuie sur le désir, constamment exprimé par l'empereur de se débarrasser du fardeau de ses hautes fonctions et sur le refus d'un médecin de la cour de signer le certificat de décès. Cent ans plus tard, l'ouverture de la tombe d'Alexandre Ier n'aidera pas à résoudre le mystère : le cercueil est vide.


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                 Maria Fédorovna

 

Et qu'advint-il de l'impératrice après la mort de son époux ? Très marquée par ce drame, Maria Fédorovna va changer de style de vie dans ce palais auquel elle consacrera quarante années de sa vie, tous ses efforts et ses talents. Terminées les marches militaires, les parades, les manoeuvres. L'impératrice réunit autour d'elle un cercle de célèbres artistes, écrivains, poètes, musiciens et savants, organise des salons littéraires, des soirées musicales et même des expérimentations dans le domaine scientifique. Ainsi la vie et l'activité artistique du premier compositeur russe du XVIIIe siècle, Dimitri Bortniansky, sont liées à Pavlovsk. Et bientôt la musique  dominera l'existence du palais. Par la suite, plusieurs générations de princes, de grands-ducs et duchesses vont se succéder dans le même respect de la culture et de la beauté. Hélas, presque dévasté pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands qui le pillèrent et le brûlèrent, saccageant jusqu'au parc et abattant les arbres d'essences rares pour la construction d'ouvrages défensifs, il sera ressuscité, dès 1944, grâce aux efforts conjugués des restaurateurs, sous la conduite éclairée d'Anna Zelenova. Le travail titanesque, qui fut le leur, a permis de rendre à la demeure et à son parc sa séduction d'antan et de réaliser ce qu'on appellera plus tard " l'exploit du siècle". 
En ces lieux où tout invite à la rêverie, nul doute que des fantômes viennent flâner dans les allées et deviser sous les ombrages, alors que chantent les rossignols et glissent les cygnes, et que les nuits de juin, que les ténèbres ne menacent pas, posent sur le paysage leur lumière opalescente et leur sourire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 * C'est bien volontiers que je recopie ici le passage que j'évoque à propos du tsar Alexandre Ier, fils de Paul Ier et de Maria Fédorovna, à laquelle il ressemblait beaucoup physiquement et qui fut le vainqueur de Napoléon en 1814. Ce passage est tiré des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, témoin et reporter en quelque sorte. ( Tome II chez Flammarion - édition du Centenaire, préfacée par Julien Gracq - livre quatrième - chapitre 13 :

" Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur qui implorait la paix à genoux ; Bonaparte avait commandé le carnage de la Moskova ; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou ; Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine : à quelles représailles devions-nous donc nous attendre ? vous l'allez voir.
(... )
L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi. L'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au-dedans de moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.
Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans exemples dans les annales du monde : l'ordre, la paix et la modération régnèrent partout ; les boutiques se rouvrirent ; des soldats russes de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues par de petits polissons français qui se moquaient d'eux, comme des pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris pour les vainqueurs ; ceux-ci tremblant de leurs succès, avaient l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où logeaient les rois et les princes étrangers. Le 31 mars 1814, des armées innombrables occupaient la France ; quelques mois après, toutes ces troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L'ancienne France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières ; on partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers ; on lui rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de combat, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe à l'autre ; Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-d'oeuvre conquis et la liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à ses lumières qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes, doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui seul de tous les souverains de l'Europe avait compris qu'à l'âge de civilisation auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu'en vertu d'une constitution libre.
(...)
Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence et ne s'attribuait rien. Mme de Staël le complimentant sur le bonheur que ses sujets, privés d'une constitution, avaient d'être gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : Je ne suis qu'un accident heureux.
Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens ; il lui répliqua : Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour cela ? - Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se souvenant que Bonaparte s'était plu dans les palais de Vienne, de Berlin et de Moscou.
( ... )
Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir passer le cortège.
( ... )
Alexandre avait quelque chose de calme et de triste : il se promenait dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il avait l'air étonné de son triomphe ; ses regards presque attendris erraient sur une population qu'il semblait considérer comme supérieure à lui : on eût dit qu'il se trouvait un barbare au milieu de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée ; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien."

 

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2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 09:59

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Afin de poursuivre notre approche de l'écrivain Andreï Makine, qui compte parmi nos meilleurs  contemporains, voici l'entretien qu'il a accordé à la journaliste Murielle Lucie Clément où il dévoile un peu de sa personnalité et nous explique comment il conçoit le rôle de l'écrivain dans l'actualité d'aujourd'hui.

 

Murielle Lucie Clément  Andreï Makine, votre conception de la littérature a-t-elle changé depuis vos débuts, il y a une vingtaine d’années ?

 

Andreï Makine. – En ses lignes générales non, mais encore faut-il savoir ce que vous entendez par « conception de la littérature ».

 

M. L. Clément – Votre conception personnelle et générale de la littérature.

 

A. Makine – La place de la littérature dans ce monde, la place de la littérature face aux arts qui ne sont pas littéraires, face à la philosophie ? Il faut bien déterminer le domaine. La littérature pour moi était une sorte de sacerdoce. On entre en littérature comme on entre en religion. Ceci sans aucune connotation ascétique ou religieuse. Un engagement total. Une autre façon de vivre. Proust disait : « Lire, c’est s’absenter de la vie.» Un livre c’est une autre façon de vivre. Réussit-on jamais à accéder à ce mode de vie pleinement ? Je ne le crois pas car nous sommes de simples mortels donc sollicités par de nombreuses autres activités. D’autant que la littérature, grâce à Verlaine est devenue presque un gros mot : « Et tout le reste est littérature ! »

 

La vision qu’en ont les Russes est assez originale. Ils n’ont pas créé de grands systèmes philosophiques, ils se sont rattrapés avec la création littéraire. En Russie, être écrivain signifie aussi être penseur et philosophe. Il n’y a pas cette délimitation qui existe en France et en Allemagne entre la littérature et les grands systèmes philosophiques comme ceux de Descartes, de Hegel ou de Kant. Donc, chez les Russes, il y a un syncrétisme, ce qui peut être très utile. Cela leur a permis d’éviter le développement pléthorique d’une littérature légère, que l’on a d’ailleurs toujours caractérisée comme belletristika. Le mot qui est noble en français, « belles lettres », en russe est un mot péjoratif et englobe tout ce qui est théâtre de boulevard, roman de gare, tous ces genres mineurs, des œuvrettes faciles. Ils ont toujours été dédaignés en Russie. Quel serait le rôle de la littérature, sa définition ? Une sorte de sotériologie. La littérature, c’est surtout cela. Depuis mes premiers écrits, ma vision de la littérature s’est diversifiée, ne serait-ce que sous l’influence des choses que j’ai écrites, tout simplement. Il y a des sphères qui m’apparaissaient autrefois inaccessibles, comme le théâtre par exemple. Je ne pensais jamais écrire une pièce de théâtre, mais je l’ai fait. J’ai écrit des essais et je ne me croyais pas essayiste. Enfin, je ne pensais pas devoir l’écrire et, finalement, l’actualité m’a poussé à écrire Cette France qu’on oublie d’aimer.

 

 M. L. Clément – Pourriez-vous expliquer comment êtes-vous devenu écrivain ?

 

A. Makine – Il faudrait consacrer tout un livre à la naissance d’une vocation. Revenons sur le sens étymologique de ce mot, la vox, la voix qui vous est adressée. Non pas qu’on entende des voix, qu’on soit illuminé. Cet appel est lancé par des réalités irréfutables et auxquelles on pense sans y penser tout en y pensant : l’éros, la mort, la brièveté de la vie, la fugacité de notre être, la souffrance, la disparition des proches, le Mal, le Bien, enfin, toutes les grandes interrogations de l’humanité qui exigent de nous une réponse. Encore faudrait-il trouver une forme appropriée pour les dire sans être scolastique, ni obscur, ni alambiqué. Trouver un langage simple pour dire la mort, l’éros, la souffrance, le Bien, le Mal, etc. Et, sans avoir à échafauder, on y revient, de grand système philosophique à proprement parler.

 

M. L. Clément – Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question. Comment cela a-t-il commencé pour vous ? Comment êtes-vous devenu écrivain ?

 

A. Makine – Oui, mais j’ai été tant de choses voyez-vous. Vous auriez pu me demander comment êtes-vous devenu portefaix à douze ans sur un marché kolkhozien, berger et plus tard soldat, et ainsi de suite. Je pensais un moment devenir sportif professionnel. Nous sommes composés de toutes ces facettes. Nabokov était un professeur d’université. Était-ce la part essentielle de son être, de sa vocation ? Plutôt un gagne-pain comme pour moi les mille métiers que j’ai faits.

 

M. L. Clément – Je vous le demande, parce qu’avant vous avez été universitaire et vous avez écrit des thèses de doctorat et des articles de critique littéraire. Peut-être aurais-je dû poser ma question autrement et vous demander comment êtes-vous devenu romancier ?

 

A. Makine – L’art de l’analyse littéraire est subsidiaire à la création littéraire. Imaginez, par exemple, un champion de course automobile qui s’intéresse à la mécanique. Cela lui apporte quelque chose. Il comprend mieux le moteur, son fonctionnement, ses limites, mais cela ne remplace pas son talent de pilote de course. Peut-être un jour, en perdant son emploi, il pourrait même basculer de l’autre côté et devenir mécanicien. Il en est de même pour la vocation littéraire.

 

M. L. Clément – Comme vous écrivez des romans, c’est tout de même ce que vous écrivez le plus, j’aimerais savoir comment naît un roman d’Andreï Makine ? Avez-vous en premier lieu l’idée d’un personnage, ou bien est-ce un sujet qui vous parle… ?

 

A. Makine – Simplifions les choses. Il y a bien sûr une part de vérité vécue, il y a une idée, il y a une présence humaine, la présence d’un caractère qui vous frappe par son côté insolite ou, au contraire, par son extrême banalité et qui demande à être décrit. C’est un acte de naissance qui se réduit parfois à un ton musical car tout est harmonie dans ce monde. Vous pouvez l’exprimer par des équations mathématiques ou bien par des formules chimiques ou encore par le rythme car tout est rythmé, tout est cadencé dans cet univers et, sans doute, sentez-vous cette cadence-là, cette mesure qui commence à rythmer votre vie et à paraître comme un mystère chiffré. Ce message codé se concentre dans ce personnage-là ou dans cette journée-là ou dans cette situation-là. Un peu comme – encore une image très banale – une goutte de rosée qui reflète tout un monde. Cette goutte de rosée qui est très importante, ne l’est pas dans son expression matérielle. C’est un prisme où vous voyez la lumière qui jette son spectre, vous découvrez les couleurs de l’arc-en-ciel. Ainsi, faut-il  trouver cette goutte de rosée qui peut être un homme, une situation, une souffrance ou un amour.

 

M. L. Clément – Prenez-vous des notes ou bien faites-vous un plan ?

 

A. Makine – D’abord, tout commence par une longue maturation. Je le porte en moi-même. Cela devient une musique chantée intérieurement. Une ritournelle, un rondeau qui revient sur les mêmes thèmes. Un thème se développe devenant un sujet, caractère, décor, intrigue, pour parler comme un froid analyste.

 

M. L. Clément – Quelles sont vos influences les plus directes en littérature ?

 

A. Makine – Tout nous influence. Simplement,  souvent sans vraiment nous détourner de ce que nous pensons être notre chemin. J’ai beaucoup lu les philosophes et j’ai certainement été influencé par Marx, Hegel, Spinoza ou Bergson. Chaque lecture déteint sur nous, même des lectures ratées. Dans sa jeunesse, on peut lire des romans de gare ou des polars qui sont un genre mineur et, effectivement, être influencé mais pour se dire : « Jamais je n’écrirai ça ! Comme c’est mauvais ! » On peut donc se démarquer de quelque chose et c’est souvent le cas d’ailleurs.

 

M. L. Clément – Avez-vous l’impression qu’un écrivain parfois s’améliore avec l’expérience ?

 

A. Makine – Hemingway a répondu à cette question : « La création, c’est cinquante pour cent de travail et cinquante pour cent, hélas, de talent. » Cette phrase est terrible. Elle est à la fois stupide et très juste. J’ai toujours été très désarmé devant les sciences exactes. Y aurait-il une prédisposition « génétique » pour la création littéraire ? Ai-je reçu une compensation grâce aux sciences « non exactes » ?

 

M. L. Clément – Un écrivain est-il bon parce qu’il travaille ou parce qu’il a du génie… Peut-être, faut-il avoir du talent et travailler surtout énormément ?

 

A. Makine – On reprochait à un peintre russe de produire beaucoup, à quoi il répondait : « Chers amis, j’ai passé quarante ans pour apprendre à faire un tableau en quarante heures. »

 

M. L. Clément – Comment écrivez-vous ? Je veux dire, écrivez-vous à l’ordinateur, à la machine à écrire ou avec un crayon ou stylo, à la main ?

 

Cette France qu'on oublie d'aimer

A. Makine – Je prends toutes mes notes à la main. J’ai besoin de ce contact physique. Mais, je ne le préconise pas pour tous.

 

M. L. Clément – J’ai une question qui peut paraître légèrement mystique, mais avez-vous des rituels d’écriture ?

 

 

 

A. Makine – Non, non. Pas du tout. C’est la question qui est toujours posée aux auteurs et qui commencent à raconter qu’ils écrivent avec tel stylo à telle heure. Quand on se met à ritualiser quelque chose d’aussi profond et violent que l’écriture, c’est que l’on n’est plus dans le vrai. Comme en religion, cette lourde ritualisation prouve qu’il y a quelque chose de faux dans l’ordre ecclésial.

 

M. L. Clément – Mais, sans avoir un rituel, avez-vous une discipline ?

 

A. Makine – Je prends des notes tous les jours, mais je peux bien traverser l’Australie sans penser à mon stylo. Je ne suis pas, non plus, esclave de ma plume ou un écrivain de cabinet.

 

M. L. Clément – En somme, vous n’avez pas vraiment une discipline d’écriture.

 

A. Makine – Il faut travailler beaucoup et retravailler. C’est la seule discipline qui s’impose.

 

M. L. Clément – Pensez-vous que tout le monde puisse devenir écrivain ? Je vous pose cette question par rapport aux ateliers d’écriture que l’on voit surgir comme des champignons.

 

A. Makine – S’approprier l’art d’écrire n’est pas mauvais en soi. Pourquoi pas ? Encore faut-il définir la figure même de l’écrivain. Ce pourra être l’homme qui nous rend tangibles toutes ces grandes interrogations dont j’ai parlé : l’amour, la mort, le plaisir, la fugacité de l’être, le Mal, le Bien. Si en entrant dans un livre, on ressort avec un léger sentiment de satisfaction ou de malaise ou une émotion terne et neutre de ce qu’on a lu, était-ce vraiment une lecture nécessaire ? Je viens déjà de définir « l’utilité » de ce genre de livres. Ils sont écrits pour que les écrivains voient comment il ne faut pas écrire. D’ailleurs aujourd’hui, la littérature de divertissement perd tout son intérêt car il y a des industries de divertissement beaucoup plus efficaces comme la télévision, le cinéma, Internet. On peut donc se divertir de manière beaucoup plus variée. En cela, nous vivons, à mon avis, un temps béni pour la poésie, la vraie poésie et la vraie littérature, quand tout ce qui était adjacent a été annexé par ces activités nouvelles de divertissement. Nous pouvons donc nous concentrer sur l’essentiel. L’essentiel qui est cette sotériologie qui fait que chaque livre doit proposer un chemin de salut.

 

M. L. Clément – Mais, ne pensez-vous pas, justement, qu’il puisse y avoir une fonction pour la littérature de divertissement pour, disons, les personnes qui refusent ce système de divertissement télévisuel, cinématographique ou informatique ?

 

A. Makine – Oui, dans ce cas-là, il vaut mieux lire des polars, pourquoi pas. Mais, je vais vous dire franchement. De plus en plus, je pense que lorsque l’on a un tant soit peu d’imagination, sur une page de revue, on peut très bien décrire un crime. Dans le train, je lisais tout à l’heure, un crime qui s’est passé en Allemagne. Une femme a engagé un comédien pour jouer le rôle de son mari qu’elle a trucidé paraît-il. Une page suffit. Le reste, nous pouvons l’inventer, même mieux que l’auteur. Le problème des romans policiers, c’est qu’ils sont très mauvais. Ils nous font patienter parce qu’il faut tout de même deux cent pages pour que ça s’appelle un livre. Tandis que dans une seule page de journal, on a déjà saisi l’intrigue. On peut imaginer comment cette femme a plongé son mari dans le ciment, l’a jeté dans la rivière et pourquoi elle l’a fait. Sinon, c’est du rembourrage, pour dire cela grossièrement, qui ne m’intéresse pas beaucoup. Et puis, comment vous dire, les générations se renouvellent et chaque génération a besoin de son roman social, de son roman psychologique, de ces genres qui se répètent de siècle en siècle. Pourquoi répéter ?

 

M. L. Clément – Je vous demande cela, parce que dans la musique, il y a les styles différents : l’opéra, la chanson, le jazz, et l’importance n’est pas tant le style que le niveau dans chaque style, et je pensais que, pour vous spécialiste de littérature, peut-être y aurait-il également en littérature une possibilité d’avoir différents niveaux. C’est-à-dire que l’on pourrait avoir de très bons polars, par exemple. Ils sont rares, je l’avoue, mais…

 

A. Makine – Certainement. Conan Doyle, c’est très fort. Qui serait contre ? Pourquoi pas ? Mais, le noyau de la littérature, c’est cette science du salut. Maintenant, qu’on expérimente à côté de cela dans plusieurs directions. Pourquoi pas ? Cela peut nous apprendre des choses. Mais, la vie est courte. Pourquoi perdre son temps à lire un polar de trois cent pages ? Quel est le but du polar ? C’est de faire durer l’attente, n’est-ce pas ? Le suspense. Faire un peu peur, procéder à des retournements de situations, nous montrer de belles têtes bien typées parce que c’est un genre qui simplifie les caractères. Mais, le cinéma le fait beaucoup mieux qu’un livre.

 

M. L. Clément – Ne trouvez-vous pas le cinéma trop autoritaire ?

 

A. Makine – Le cinéma est totalitaire car il nous impose tout jusqu’à la couleur des yeux de chaque personnage. Mais je pense que le polar dont nous parlons ne mérite pas mieux. Maintenant, si vous voulez faire du criminel un personnage à la Dostoïevski, là, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, toute la partie polar devient subsidiaire par rapport à quelque chose de beaucoup plus important. Comment cette femme, a pu tuer son mari ? Sur Facebook, elle a un visage d’ange, une jolie Allemande blonde, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Un journaliste a enquêté. Cette femme angélique a tenu plusieurs salons de massage, pour ne pas dire des bordels. Son mari avait-il eu vent de ses activités ? A un moment, notre polar commence à muter en devenant un roman psychologique, un roman sociologique, un roman d’investigation existentielle. Et, en ce sens, les polars, les romans de gare, les romans d’amour comme on les appelle, ne sont que l’amorce d’une création véritable.

 

M. L. Clément – Ils doivent passer au niveau supérieur ?

 

A. Makine – A mon avis, oui. Si on écrit un crime, autant écrire Crime et châtiment ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

 

M. L. Clément – J’ai une autre question, peut-être assez directe. Pensez-vous que l’inspiration existe ?

 

A. Makine – Il y a des états seconds absolument magnifiques, assez rares, qui sont une sorte d’écoute. A un moment d’écriture, vous avez l’impression d’une riche consonance de réalité – un sentiment océanique, écrirait un Mauriac. C’est peut-être cela que l’on appelle l’inspiration. Comme un univers que vous inspireriez au sens physiologique du terme, comme si votre cerveau n’était plus qu’une caisse de résonance pour entendre cette musique des sphères. Ce sont des moments rares et précieux et, en même temps, il ne faut pas les attendre parce que sinon on passerait son temps dans cette attente prophétique. Ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est un labeur quotidien qui parvient peut-être au même résultat.

 

M. L. Clément – Pensez-vous qu’il y ait certaines choses dans le roman qui puissent vraiment gêner les lecteurs. Ou plus précisément qu’est-ce qui vous gêne personnellement dans un roman ?

 

A. Makine – De quel lecteur parlons-nous ? Des lecteurs aussi anormaux que sont les écrivains ?

 

M. L. Clément – Pour vous-même, par exemple.

 

A. Makine – Ce qui me gêne, c’est la capacité des humains de créer, de continuer à créer ce fleuve de romans. Cela, oui, cela me laisse perplexe. Je me dis : « A quoi bon ? » Il y a comme une sorte de totale inanité, de totale futilité dans cela. Il y aura toujours des romans qui occupent le palmarès des livres. Il y aura toujours des personnages de femmes qui aimeront des personnages d’hommes qui ne les aimeront plus, puis qui se sépareront, qui mourront… il y a tout ce vécu de l’humanité sans cesse réédité. Des suicides, des départs, des séparations, tout ce petit théâtre, cette tragi-comédie humaine, que l’homme décrit avec beaucoup de complaisance. L’humanité est amoureuse d’elle-même. Le vécu tel qu’il est a été mille fois décrit de façon magistrale par Balzac ou par Tolstoï.

 

M. L. Clément – Et, qu’espéreriez-vous ?

 

A. Makine – Une grande réduction de ce champ littéraire. L’humanité est rattrapée par l’accélération du temps. Avant la télévision, il n’y avait pas d’autres moyens de rendre l’immédiateté du vécu socio-psychologique. Les écrivains se sentaient obligés de jouer au photographe du quotidien. Tandis que maintenant, avec les nouvelles techniques, le monde est décrit. Imaginons, par exemple, un paysan d’antan au fin fond de la Sibérie ou au fin fond de la Provence, ou dans la France profonde. Il n’avait pas cette possibilité de voir l’image du monde. Maintenant, cette image du monde est partout. Et donc, à quoi bon écrire sur ce monde ? Autrefois, les romans se faisaient messagers. On y trouvait un compte rendu du vécu collectif. Mais, a-t-on besoin de cela aujourd’hui ? Parce que notre monde est rempli de remâchage permanent, de ce vécu petit-bourgeois et « people » comme on dit maintenant. Chaque téléspectateur sait quelle star s’est fait faire du Botox, s’est découpé les lèvres pour qu’elles soient plus pulpeuses, s’est refait les seins. On vit dans l’immédiateté de la vie de tout le monde. Tout le monde est connecté à Internet sur tout. Vous voyez, si vous calculez le nombre de personnes qui s’y branchent, qui font des recherches, qui écrivent, qui composent des textes, peut-être est-ce la moitié de l’humanité et l’autre moitié lit tout cela. Nous sommes tous dans cette bulle communicative permanente qui rend le roman de divertissement parfaitement inutile. Pourtant, il occupe quatre-vingt-dix pour cent de ce qui est publié.

 

M. L. Clément – N’est-ce pas justement nécessaire ? Je dois prendre une autre métaphore. Par exemple, dans la musique classique indienne on dit que les écoles de musique sont nécessaires même si les talents sont assez médiocres ou moyens pour permettre aux génies de s’y nourrir et d’y fleurir.

 

A. Makine – On a souvent dit cela des romans policiers et des romans de genre. Dans une librairie, vous trouvez cinq romans sur la vie des profs en France aujourd’hui, une dizaine de romans sur l’actualité politique, sur le monde du travail, sur la vie des minorités, etc. Cela a toujours existé et cela existera toujours et mes appels sont un vœu pieux. Mais, le problème est que tous ces thèmes sont déjà repris dans les journaux, dans des reportages, à la télévision. Dans ce cas-là, il vaut mieux lire l’enquête qu’a publié Florence Aubenas. Son livre est bien écrit, avec un savoir-faire journalistique. Mais lire ce que l’écrivain Dupont a écrit en inventant un monde qu’il a très peu côtoyé et qu’il affabule complètement ou madame Unetelle âgée de vingt ans qui nous décrit la Seconde Guerre mondiale …

 

M. L. Clément – Est-ce que la littérature n’est pas justement écrire aussi des fantasmes ou du moins, n’est-ce pas une fictionnalisation.

 

A. Makine – Au nom de quoi ? La fictionnalisation au nom de quoi !?

 

M. L. Clément – Bien, apparemment, si je lis Makine, je lis aussi Makine qui écrit sur la guerre qu’il n’a pas connu.

 

A. Makine – Sans doute.

 

M. L. Clément – Donc, il y a une fictionnalisation d’une idée ou d’une connaissance…

 

A. Makine – Voilà ! Qui est basée sur une connaissance, sur un témoignage.

 

M. L. Clément – Mais, ne voulez-vous pas dire que ce qui est important n’est peut-être pas ce qui est dit, mais la manière dont c’est écrit ?

 

A. Makine – Certainement, et là nous revenons au point de départ. Le problème, c’est que ces myriades de romans sont très mal écrites. C’est même pas mal écrit : c’est écrit platement. C’est une écriture qui ne mène nulle part ; qui fait le constat d’un certain nombre de vérités, qui se base sur une imagination assez moyenne, sur une réalité mal vue, mal perçue, mal connue… Une jeune fille habitant dans le seizième arrondissement, rencontre un jeune homme habitant dans le sixième arrondissement. Ils s’aiment, puis, ils se droguent un peu, puis se séparent, puis se retrouvent… A quoi bon tout cela ? Quel intérêt ? On peut le voir de nos propres yeux. On peut l’inventer. Mais ce sera du bruitage supplémentaire dans un monde qui devient sourd de trop de bruit.

 

M. L. Clément – J’espérais justement que vous alliez m’expliquer l’intérêt de tout cela, mais vous pensez qu’il n’y a aucun intérêt ?

 

A. Makine – Aujourd’hui, non ! Autant je vous disais qu’il y avait une utilité d’illustration, d’instruction au XIXe siècle… Vous prenez, par exemple, Octave Mirbeau. Qui le connaît maintenant ? Il a écrit des romans sociologiques, des romans sur la vie de l’Eglise. A l’époque, c’était important. Pourquoi ? Il abordait des sujets, il abordait des domaines que tout le monde ne pouvait pas connaître, mais surtout, vu le manque de communications, il était un messager. C’était des livres qui pouvaient ouvrir la conscience du public à des choses qui seraient passées sous silence.

 

M. L. Clément – Mais, n’y a-t-il pas, à notre époque, une différence de médium nécessaire ? C’est autre chose de le lire tranquillement ou d’en être submergé par la télévision, même s’il s’agit exactement du même sujet. Si, par exemple, vous n’avez pas la télévision et que vous n’aimez pas Internet, il vous reste tout de même les livres. Est-ce que cela n’a pas une certaine fonction ?

 

A. Makine – Sans doute. Dans chaque livre, même le plus nullissime, on peut trouver une jolie tournure, on peut trouver une façon de présenter le personnage qui est intéressante, etc. Mais ce sont de si petits gains dans un océan de platitude et de bêtise qu’un homme plus ou moins doué peut l’inventer lui-même. Il n’a pas besoin de passer par un roman.

 

M. L. Clément – D’accord. Alors, ne pensez-vous pas que ces romans qui sont assez nuls…

 

A. Makin – Faibles ! Ils sont faibles ! Nous avons très très peu de temps. Si vous avez du temps à consacrer à la littérature, il faut lire l’essentiel. 

 

M. L. Clément. – Ne pensez-vous pas qu’il y ait des livres qui soient trop difficiles pour certaines personnes ? 

 

A. Makine – Certainement. Là, il y a un grand pas à faire de la part des écrivains. Il faut évoquer ces interrogations comme la mort, l’amour, le Bien, le Mal à l’écart de tout sabir philosophique. La littérature est appelée à être sensuelle, sensitive, charnelle, tangible. Si elle ne donne pas l’image immédiate de tous ces grands thèmes, une présence tangible, l’écriture ne vaut rien.

 

Pour consulter l'article consacré à l'écrivain, cliquer sur son titre : 

 

Andreï Makine ou l'héritage accablant

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 07:27

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                                        La forteresse Pierre-et-Paul

 

Surgie des brumes féeriques de ses canaux, Saint-Pétersbourg est née de l'imagination débridée d'un homme épris de beauté et de grandeur. Quand Pierre le Grand fonde la cité en 1703, il souhaite tout d'abord ouvrir " une fenêtre sur l'Europe" et décide qu'elle se dressera là, dans la zone marécageuse du delta de la Neva récemment reconquise sur les Suédois. Devenue la capitale de l'Empire russe en 1712, la ville le restera jusqu'à la fin du règne de Nicolas II. Au cours de l'histoire, rebaptisée Petrograd puis Leningrad - elle récupérera son nom d'origine en 1991 - elle n'a jamais cessé de revendiquer l'héritage visionnaire de son fondateur. La visiter au moment où les nuits sont pratiquement inexistantes ajoute un supplément de magie à la solennité de ses ensembles architecturaux, à la beauté particulière de ses grandes avenues, à la verdure de ses parcs, à la complexité de ses canaux et à cette fusion quasi unique de l'architecture et de l'eau. L'édification de la nouvelle capitale impliquera une telle concentration d'efforts titanesques que des milliers de vies humaines y seront sacrifiés. Doit-on voir là l'une des raisons des tragédies qui n'ont cessé de l'affecter au long de ces trois cents ans d'existence ? Je ne le crois pas, mais cataclysmes et guerres ne l'on pas épargnée, ne serait-ce que le terrible blocus perpétré par les armées hitlériennes qui dura 872 jours du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944 et ne put venir à bout de l'endurance et du formidable courage de sa population.



Imaginée dans son impériale grandeur par un homme inspiré, elle est la ville la plus intelligente qui soit, parce que sa construction fut marquée du sceau conscient de la création. Tout a été conçu de façon harmonieuse, de manière à ce que les espaces de terre, les lignes sinueuses de la Neva, les canaux, les rives du golf de Finlande soient les éléments de base d'un urbanisme innovant. Une attention supplémentaire fut accordée aux perspectives lointaines afin de jouer pleinement l'atout de sa disposition géographique. Saint-Pétersbourg est également une ville moderne dans le sens qu'elle s'est ouverte délibérément sur l'Europe et a sollicité la venue d'artistes étrangers, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, invités sur ces terres fangeuses à concevoir un style unique et d'avant-garde. Si bien que des Allemands, des Français, des Suédois, des Hollandais, des Italiens, des Anglais s'y sont installés en petites colonies distinctes et que la ville s'est peu à peu constituée comme une capitale singulière à tous égards. En collaboration avec les maîtres russes, ces artistes participèrent à l'embellissement de la ville et des résidences impériales proches, ainsi qu'à la naissance d'une culture spécifiquement pétersbourgeoise. C'est la raison pour laquelle, les visiteurs que nous sommes, découvrons au fur et à mesure de nos pérégrinations d'étranges ressemblances : ses quais font penser à Paris, ses canaux à Amsterdam, ses ponts et la proximité de la mer à Venise, ses brouillards fréquents et la verdure de ses parcs à Londres. Mais malgré ces similitudes, Saint-Pétersbourg ne ressemble qu'à elle-même, solennelle et incomparable et, ce, à n'importe quelle saison : en été, ce sera le charme féerique de ses nuits blanches ; en hiver, la parure cristalline de la neige et du givre.

 


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Par où commencer une visite de la ville ? Je pense par une promenade en bateau sur la Neva et les canaux qui offre un panorama d'ensemble et permet de s'imprégner de l'atmosphère aquatique de la ville. A Saint-Pétersbourg, tout est uni et divisé par son fleuve. Dans ses eaux se mirent les façades de ses palais, ses ponts, ses églises, ainsi passe-t-on devant quelques-uns des plus fameux, dont le palais Marinski, le palais Menchikov qui appartenait au compagnon d'armes de Pierre le Grand, le palais Youssoupov où durant la nuit du 16 décembre 1916 fut assassiné Grigori Raspoutine, le palais de Marbre que Catherine II avait offert à son favori Grigori Orlov ; ou sous les ponts les plus élégants dont l'Anitchkov et je pourrais en citer bien d'autres puisque plus de 500 relient entre eux les quelques cent îles et îlots qui constituent le territoire de cette ville, enfin la forteresse Pierre-et-Paul construite sur l'île des Lièvres, emplacement choisi par le tsar lui-même en raison de sa position stratégique sur le delta de la Neva et qui, outre la forteresse, abrite la cathédrale où sont enterrés les Romanov depuis Pierre le Grand, sans oublier sur les quais de la Moïka, l'ancien palais de la princesse Volkonskaïa que Pouchkine, le poète tant aimé des Russes, habita avec sa belle épouse Natalia de novembre 1836 jusqu'au jour de sa mort, survenue lors d'un duel, le 29 janvier 1837, et aujourd'hui transformé en un musée mémorial à sa gloire.



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Eglise de la Résurrection du Christ sur le sang versé

 

Marcher dans la ville est aussi une façon idéale de s'imprégner de son atmosphère, de respirer son parfum, de traverser les parcs, de s'attarder le long des quais, d'entrer dans les églises innombrables et fastueuses de par leurs richesses et leurs décorations intérieures comme Notre-Dame de Kazan, impressionnante par ses proportions mais un peu froide, par celle stupéfiante de la Résurrection du Christ sur le sang versé, entièrement couverte de mosaïques et qui fut élevée sur ordre de l'empereur Alexandre III à l'endroit précis où son père Alexandre II avait été assassiné, alors que le pays devait à ce tsar l'abolition du servage et un nombre important de lois sociales. Mais mon coup de coeur a été pour la cathédrale Saint-Nicolas-des-marins, noyée parmi les lilas en fleurs, édifice blanc et azur avec ces 5 doubles coupoles dorées, harmonieusement proportionnées, qui se reflètent dans les eaux du canal Krioukov. On est également happé par la Perspective Nevski, l'artère commerçante et l'âme de Saint-Pétersbourg, bordée par le canal Griboïedov dont Gogol écrivait : " Rien n'est plus beau que la Perspective Nevski à Pétersbourg du moins ; elle est tout pour lui. N'y a-t-il rien qui manque à la splendeur de cette artère, la reine de beauté de notre capitale ?"


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                 Palais de l'Ermitage



Sans contrarier Gogol, selon moi, le sommet de la ville n'est pas la Perspective Nevski mais le Palais de l'Ermitage déployant les façades de ses cinq édifices le long de la Neva et symbolisant le pouvoir impérial. La place sur laquelle il s'ouvre a vu se jouer certaines pages marquantes de l'histoire russe, dont celle du dimanche sanglant de 1905 et de la prise du pouvoir par les Bolcheviks lors de la Révolution d'octobre 1917. On doit la façade grandiose du palais d'Hiver à l'italien Bartolomeo Rastrelli dans un style baroque tardif qui se distingue par l'expressivité et le dynamisme de ses formes. Les multiples colonnes et demi-colonnes, pilastres, sculptures décoratives des frontons, de même que les ressauts rythment ces façades et donnent au monument une élégance somptueuse. Aujourd'hui le palais abrite les collections commencées par Catherine II dès 1764 et compte environ 3 millions d'articles d'exposition. La splendeur de ce musée est indescriptible et userait tous les superlatifs. Rénové de façon admirable, l'Ermitage est considéré à juste titre comme l'un des plus beaux musées du monde et le visiter vous plonge littéralement dans l'extase tant il recèle de chefs-d'oeuvre. Devant autant de beauté créée par la main de l'homme, on se surprend à penser que son génie ne semble pas avoir de limite et qu'il arrive à l'homme de surpasser l'homme.
Mais c'est sans doute le soir, alors que la lumière se contente de se mettre en veilleuse, qu'il fait bon flâner au hasard des avenues et des quais. Dans cet écheveau tressé de pierre et d'eau, alors que les dômes, les flèches, les façades baignent dans une étrange phosphorescence, que les chatoiements du ciel se reflètent dans le fleuve devenu translucide, on se laisse imperceptiblement gagner par l'intense poésie de cette ville et les mouvements imprévisibles de son histoire et on comprend mieux pourquoi le défi de ce tsar visionnaire conserve à jamais la consistance tragique et sublime d'un songe.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été

 

La Russie, de la Volga à la Neva

 

Peterhof ou la maison de Pierre


Moscou : pleins feux sur la capitale russe
 

 

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    Cathédrale Saint-Nicolas-Des-Marins

 

 

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