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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 09:30

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Après une carrière en droit et en administration, Jean Marcoux, qui vient de prendre un aller simple pour les étoiles, écrivait des nouvelles les jours de pluie et aussi de beau temps. Il parlait avec passion de l’univers et osait parfois abjurer sa foi dans le «law and order» pour  s'aventurer dans la poésie. Auteur de "Les nouveaux Gulliver ".

 

 

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Après avoir lu cet article clair et précis de mon ami Jean MARCOUX, vous ne pourrez, au sujet de l'atome et de la mécanique quantique, qu'étonner vos amis...car vous aurez presque tout compris des mystères de l'univers.

 

Toute la matière connue est faite d’atomes : votre table d’ordinateur, la petite fleur que vous y avez mise, votre chat qui vient se frôler sur votre jambe, le soleil dont les rayons entrent par votre fenêtre, les étoiles qui enchantent vos nuits, vous, moi, tout est atome.

Mais ce qui est étonnant, c’est que les atomes sont surtout faits de vide. Si, comme le disait récemment un de mes amis physiciens, on se représentait le noyau de l’atome comme la pointe d’une aiguille, la taille de l’atome correspondrait au volume de la pièce dans laquelle vous êtes assis à votre ordinateur. Donc un noyau de la taille d’une pointe d’aiguille(qui, incidemment, contient 99,98% de la masse de l’atome) perdue dans l’immensité d’une pièce et tout le reste est un vide sillonné par de minuscules électrons (qui ne représentent que 0,02% de la masse de l’atome, aussi bien dire presque rien). Bizarre n’est-ce pas, de penser que nous sommes faits essentiellement de vide ! (Je vous entends marmonner que, dans mon cas, ça ne vous étonne pas).

 

Plus étonnant encore est le fait que les lois physiques habituelles, celles qui ont été énoncées particulièrement par le grand Isaac Newton et qui régissent notre comportement quotidien (comme, par exemple, la loi de la gravitation universelle qui vous garde les pieds collés au sol et permet d'interpréter aussi bien la chute des corps que le mouvement de la Lune autour de la Terre), deviennent négligeables sinon inapplicables dans le monde de l'extrêmement petit. Dans ce monde, ce sont d’autres lois qui prennent le devant de la scène : les lois de ce qu’on appelle la mécanique quantique. Cette mécanique décrit le comportement des atomes et des particules qui les composent.

 

Avec la théorie de la relativité d’Einstein, la mécanique quantique aura été la théorie scientifique la plus révolutionnaire du XXe siècle. Elle nous permet d'accéder au monde de l'extrêmement petit peuplé d'atomes, de photons, de neutrinos, de quarks et autres particules aux noms exotiques. C'est un monde bizarre et déroutant qui semble défier la logique et le bon sens. Pourtant, la théorie quantique a fait ses preuves, puisqu'elle est à l'origine des progrès technologiques fantastiques de notre époque : l'électronique, ses transistors, ses semi-conducteurs, le laser, etc.

Jusque vers les années 1920, on croyait bien connaître la nature de la matière et être en mesure de percer graduellement tous les secrets de l’univers. On prenait pour acquis que si l’on connaissait tous les ingrédients d’un problème, on pouvait le résoudre. Le monde était désormais sans mystères et, peu à peu, on arriverait à tout expliquer.

 

Le hasard n’avait aucune place dans cet univers déterministe où la raison régnait en maîtresse. Mais voilà que la mécanique quantique vient jeter une pierre dans cet étang de certitude : au niveau de l'extrêmement petit, le monde n'est plus ordonné, déterministe, comme dans notre quotidien. Il devient incertain et soumis au hasard. Le monde scientifique perd pied.

 

Cette mécanique nous ouvre les yeux sur de bien étranges mystères, particulièrement sur le fait que l’on ne peut plus prédire avec exactitude le comportement des particules mais qu’il faut se contenter de probabilités.

Je m’explique : si je m’installe sur le bord du trottoir et que je regarde une automobile passer devant moi, je peux évidemment situer exactement où se trouve cette automobile et, si j’ai en mains un radar, je peux, simultanément, connaître exactement sa vitesse. Eh bien, dans le monde quantique, rien ne va plus : si j’arrive à localiser un électron, je ne suis plus capable d’établir simultanément sa vitesse de déplacement.

Inversement, si j’établis cette vitesse, je ne sais plus avec exactitude où se trouve ce cachottier d’électron. Je dois me contenter de le situer approximativement. C’est ce que Heisenberg a appelé «le principe d’incertitude». Un sacrilège qui a ébranlé les fondements de la physique classique où l’on ne jurait que sur l’autel de la certitude.

 

Vous n’y comprenez rien à cette mécanique quantique? Eh bien, vous êtes sur la bonne voie : il n’y a rien à comprendre. « Je pense que je peux dire sans grande crainte de me tromper que personne ne comprend la mécanique quantique », disait le grand physicien Richard Feynman.

Mais il y a encore plus étrange dans ce monde de l'extrêmement petit : des particules qui naissent de rien et disparaissent en un éclair, comme le dit Pierre Yves Morvan :

«…pendant des temps très courts, le principe de conservation de l’énergie peut être violé. Ce principe dit en effet qu’on a rien pour rien, que tout se paie, ou encore qu’on ne peut avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre. C’est déjà ce que disaient à leur manière Empédocle et Lavoisier : «Rien ne se perd, rien ne se crée».

Pourtant, les relations d’Heisenberg permettent que des couples particule/antiparticule apparaissent de rien et existent pendant un certain temps.

C’est dire que des particules naissent d’un coup de baguette quantique et entrent, sans aucune invitation dans le grand bal de l’être.»

Puis, on est incapable de calculer à quel moment un neutron disparaîtra : sa disparition est laissée au pur hasard. Lavoisier se retourne dans sa tombe.

Einstein a combattu toute sa vie la physique quantique, vainement. Il n’arrivait pas à admettre que, au niveau de l’infiniment petit, le comportement des particules soit laissé au hasard. D’où, sa célèbre phrase : «Dieu ne joue pas aux dés». Ce à quoi, son adversaire et pourtant ami, Niels Bohr, lui répondait : «Qui êtes-vous, Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire?»

D’autre part, on ne sait plus ce qu’est véritablement la matière. Si, par exemple, on examine la trace qu’un électron laisse sur une plaque métallique, on décèle une particule. Si on lui tourne le dos, il se comporte comme une onde. Certains avancent même une «théorie des cordes» où l’atome ne serait pas un corpuscule mais serait fait de vibrations ??? Qui donc est-il véritablement ? J’aime bien à cet égard rappeler les mots de l’astrophysicien James Dean qui disait que l’univers ressemble parfois plus à une grande pensée qu’à une grande machine.

On peut donc dire que, au niveau de l’extrêmement petit, la réalité nous échappe. Le monde des déterministes, qui s’acheminait vers un monde sans mystère, devient soudain un monde opaque où règnent des fantômes.

Bou !

 

Jean MARCOUX

 

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Il était une fois la voie lactée

 

 

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 11:03
John Ruskin ou le culte de la beauté

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Nous devons à Robert de la Sizeranne et à son ouvrage " Ruskin et le religion de la beauté " d'avoir fait connaître à la France le critique, théoricien et historien d'art anglais, John Ruskin. Né en 1819 et mort en 1900, cet homme de grand talent allait ainsi, à la suite d'Emerson et de Carlyle, faire découvrir à Marcel Proust une réalité éternelle intuitivement perçue par l'inspiration. En effet,l'esthétique de Proust sera en partie formée par Ruskin qui voyait en l'artiste le déchiffreur des lois insaisissables et des mystères d'en haut, artiste qui se devait, à la suite d'Homère et dans sa continuité, rendre témoignage de ce qu'il avait vu et senti. Proust, qui se croyait dépourvu d'imagination, trouvera dans la lecture de Ruskin une consolation puisque, selon ce dernier, l'écrivain, de par sa nature, se devait d'être, avant toute autre chose, un contemplatif, un visionnaire, en charge d'associer psychologie et esthétisme au service du goût et de la beauté. Ce qui les séparera plus tard sera leur réflexion sur la littérature, Proust considérant, contrairement à l'auteur anglais, que si celle-ci nous fait approcher de la vie spirituelle, elle ne peut en aucun cas la constituer.

Mais qui était donc Ruskin à l'heure où Proust s'éveillait à l'écriture ? De 52 ans son aîné, il avait vu le jour à Londres le 8 février 1819 dans une famille de riches écossais et allait recevoir, dès son plus jeune âge, une solide éducation artistique et religieuse. Formé par ses parents et des précepteurs, il étudia outre les mathématiques et l'histoire, le dessin et la musique, composa des vers et s'initia aux grands classiques de la culture européenne. Très tôt, ses parents l'emmenèrent en voyage, lui faisant visiter les châteaux, les musées, les cathédrales, ainsi que les plus belles villes d'Europe et particulièrement celles d'Italie. Par la suite, il fréquentera Oxford et se révélera un brillant érudit, féru de géologie et auteur de fort jolis croquis. Son premier ouvrage sera consacré aux "Peintres modernes" dans lequel il se livrait à une défense passionnée de William Turner, ouvrage qui ne comprendra pas moins de 4 volumes et lui méritera autant d'admirateurs que de détracteurs virulents. En 1845, amoureux de l'Italie, il y retourne seul, séjourne à Florence et à Pise, puis à Venise, découvrant les primitifs qui vont à jamais changer sa conception de l'art. Au retour, il s'attarde en France afin d'étudier les principaux monuments et, de ce voyage, tirera une étude "Les sept lampes de l'architecte" ( 1849 ) où, à l'opposé d'un Viollet-le-Duc, il développe une conception antirestaurationniste et affirme sa conviction que l'art et l'architecture d'un peuple sont indissociables de sa religion, de sa morale, de ses moeurs et de ses sentiments nationaux. Pour lui, l'art commence à dégénérer après Raphaël avec des peintres qui, peu à peu, s'éloignèrent de la représentation divine pour s'attacher aux choses profanes, tout en les élevant au niveau du sacré. Les pré-raphaélistes étant à l'époque éreintés par la critique, il vole à leur secours et s'emploie à les défendre dans un pamphlet intitulé "Pré-Raphaeltism" ( 1851 ), où il s'inscrit dans la lignée de son ami Turner dont il est l'héritier testamentaire, soulignant que " le classicisme commença avec la foi païenne, que le médévialisme commença et continua partout où le civilisation avait confessé le Christ et, qu'enfin, le modernisme continue partout où la civilisation renie le Christ." En résumé, un monde privé de ses racines spirituelles ne peut que sombrer dans un matérialisme d'où sont absents l'art et la beauté...

 

En parallèle à cette existence de grand travailleur durant laquelle Ruskin rédigea  89 volumes d'une oeuvre d'une extrême cohésion, sa vie privée fut un désert affectif. Son mariage en 1848 avec Effie Gray ne sera jamais consommé et le couple finira par se séparer sans que l'on sache la raison exacte de ce cuisant échec. Remariée avec le peintre et grand ami de Ruskin, John Everett Millais, Effie aura une vie conjugale enfin sereine et mettra au monde huit enfants. A la suite de ses déboires conjugaux et des dépressions dont il sera victime à plusieurs reprises, John Ruskin poursuivra ses innombrables travaux et son mécénat envers ses amis peintres. Sa passion pour le Moyen-Age l'incitera à fonder avec l'écrivain et artiste William Morris le mouvement Arts et Artisanats, dont la vocation était d'arracher le prolétariat à ses travaux serviles. En créant des ateliers où l'art était lié à l'artisanat et non plus séparé de lui, les deux protagonistes oeuvraient en sorte que les artistes et les artisans se ré-approprient la création dans sa plénitude. Conjuguant le social et l'esthétisme, Ruskin et Morris plaidaient pour le renouveau d'un artisanat de haute qualité, en mesure de libérer l'homme de la laideur et du machinisme productif, faisant appel à ses ressources inventives et à l'usage des techniques traditionnelles. Ainsi vont-ils ouvrir  des écoles et de véritables communautés d'artisans : le beau ne doit-il pas être présent partout et la simplicité prévaloir comme ce l'avait été à l'ère cistercienne ? Le mouvement ne sera pas sans influencer l'Art nouveau, l'Art déco, le Bauhaus, leur inspirant des formes pures et dépouillées. D'autre part, Ruskin, s'éloignant des voies progressistes et des canons à prétention scientifique, ne peut rester indifférent aux problèmes d'ordre financier et économique qu'il aborde sous l'angle du bon sens et de la morale. " Le système devient faux, anormal et destructeur - expliquait-il - quand le mauvais ouvrier peut offrir son travail à moitié prix et prendre ainsi la place du bon ouvrier, ou le forcer, par sa concurrence au rabais, à travailler pour une somme insuffisante."

Apprenant sa mort, Marcel Proust s'écriera : "Ruskin est mort, Nietzsche est fou, Tolstoï et Ibsen semblent au terme de leur carrière, l'Europe perd l'un après l'autre ses grands directeurs de conscience  !" - se désolant que le monde n'ait plus pour l'éclairer cet apôtre prophétique de l'art et de la beauté.

 

Il semblerait qu'aujourd'hui l'historien de l'art sorte enfin du purgatoire où il était confiné depuis plusieurs décades. En effet, l'édition française le redécouvre. "Les pierres de Venise " ont été de nouveau publiées chez Hermann en 2010 et " Les deux chemins " aux Presses du réel en 2011, alors même que les éditions "Le Pas de côté" nous proposent une traduction de ses "Quatre essais sur les principes d'économie politique" rassemblés sous le titre " Il n'y a de richesse que la vie ", nous rappelant à bon escient que John Ruskin ne fut pas seulement un critique et un théoricien de l'art, mais s'intéressa également à l'économie et que sa vision esthétique ne se séparait pas d'une conception de la cité et de la vie.

 

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John Ruskin ou le culte de la beauté
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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 09:12
André Comte-Sponville ou le gai désespoir

 

Le philosophe André Comte-Sponville a publié, il y a de cela quelque temps, un ouvrage qui a pour titre  "Le goût de vivre et cent autres propos" *, dans lequel il fait l'apologie de la sagesse et revient ainsi à la source même de la philosophie occidentale. Tout d'abord, il se définit comme un philosophe rationaliste, matérialiste et humaniste. Rationaliste parce qu'il croit à la toute puissance de la raison qui lui apparaît comme le meilleur outil pour comprendre le monde et se comprendre soi-même ; matérialiste parce qu'il considère que tout est matière ou produit de la matière ; humaniste enfin parce qu'attaché à l'humanité et aux droits de l'homme. Néanmoins, il distingue deux types d'humanisme, dont celui qu'on peut appeler religieux, au sens où c'est une religion de l'homme, celle à laquelle il adhère, si bien que cet humanisme s'apparente plus à un humanisme de la miséricorde tel qu'on le trouve chez Montaigne, lequel disait : Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment. Etre humaniste, c'est donc se conduire le plus humainement possible, sans se faire pour autant trop d'illusions sur l'être humain. 
 

Car la sagesse est d'abord ce qui importe. C'est la vie heureuse, mais la vie heureuse dans la vérité. Soit le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité. Il s'agit de penser mieux pour vivre mieux. D'abord parce que la dimension atemporelle de la sagesse est sans doute aussi ancienne que la civilisation. Dès lors que nous sommes doués de vie et de pensée, la question se pose pour chacun d'entre nous d'articuler l'une à l'autre ces deux dimensions. Cette démarche de sagesse fait partie de la condition humaine. Le besoin de philosophie d'un public de plus en plus large s'explique par le déclin des réponses toutes faites. Celles apportées par les grandes idéologies, mais aussi les sciences humaines. Avec le temps, on a découvert que les sciences humaines ne sont finalement que des sciences approximatives, et surtout qu'elles ne répondent pas à la question : comment vivre ?
 
 

Toute sagesse est individuelle. Toute politique est collective. C'est pourquoi nous avons besoin des deux et de la différence entre les deux. Au temps de ma jeunesse - dit le philosophe - nous avions le sentiment que tout passait par un salut collectif et donc par la politique. C'était une illusion, parce qu'il n'y a de bonheur qu'individuel. Pour autant, aucune société ne peut se passer de communion et de fidélité. Qu'est-ce que le philosophe entend par communion ? Communier, c'est partager sans diviser. C'est donc un paradoxe. On ne peut partager la plupart des choses qu'en les divisant. Songez à un gâteau. Comment le partager sans le diviser ? C'est impossible. On ne peut donc communier en un gâteau. En revanche, on peut communier dans le plaisir qu'il y a à manger ensemble un gâteau. Le plaisir de chacun est augmenté et non diminué par le plaisir de tous. C'est la raison pour laquelle on parle de communion des esprits, car seuls les esprits peuvent partager sans diviser.
 

 

Je veux dire par là - poursuit Comte-Sponville - qu'une société a besoin de pouvoir partager un certain nombre de valeurs communes. C'est du reste l'un des deux sens étymologiques du mot religio en latin, que certains rattachent au verbe religare - relier. Ce qui nous relie, c'est un certain nombre de valeurs communes. Venons-en à la fidélité, qui nous ramène, elle, à l'autre étymologie possible du mot religio, qui nous viendrait, non de religare mais de religere, relire, recueillir. En ce sens, la religion repose sur un ensemble de textes fondateurs qu'on ne cesse de lire, relire et, par là, de transmettre. La fidélité consiste donc à transmettre ce que l'on a reçu à ceux qui viennent après nous. C'est à cette double condition - communion et fidélité - qu'une société peut subsister. Nos sociétés sont aussi menacées par deux dangers symétriques : le fanatisme, surtout à l'extérieur, qui est une espèce d'excès de foi, et le nihilisme, surtout à l'intérieur, qui est un manque de fidélité.
 

 

Bien que personnellement athée, je reconnais qu'il n'y a pas plus de preuves de l'existence de Dieu que de son inexistence. Pascal le savait. C'est pourquoi, je me définis comme athée non dogmatique et fidèle. Pourquoi non dogmatique, parce que tout athée que je suis, je reconnais que mon athéisme n'est pas un savoir. Si quelqu'un vous dit savoir que Dieu n'existe pas, il y a de fortes chances pour que ce soit un imbécile. Pareillement d'une personne qui vous dit savoir que Dieu existe. C'est là une double erreur : théologique, parce que la foi est une grâce, ce que le savoir ne saurait être et, philosophique, parce qu'on confond alors deux concepts différents : le concept de croyance et le concept de savoir. L'athéisme que je professe n'est ni un savoir, ni un dogme : je ne sais pas si Dieu existe ou non.
 

 


Et pourquoi athée fidèle ? Parce que tout athée que je sois, je reste évidemment attaché, par toutes les fibres de mon être, à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles, qui sont nées le plus souvent dans les grandes religions, et spécialement, pour nous Européens, dans le Christianisme, dont je perçois toujours la grandeur. Ce n'est pas parce que je suis athée que je vais cracher sur deux mille ans de civilisation chrétienne et trois mille ans de civilisation judéo-chrétienne. La fidélité n'est pas une croyance mais un attachement à des valeurs et la volonté de les transmettre.
 

 

Mais si Dieu n'existe pas, il y a assurément quelque chose de désespérant dans la condition humaine. C'est pourquoi tout le monde préférerait, moi inclus, qu'il existe. Il y a d'ailleurs tout lieu de se demander si Dieu n'a pas été inventé pour satisfaire ce désir que l'on a de Lui. Quand on ne croit pas en Dieu, ce n'est pas la morale qui change ; ce qui change, c'est qu'on passe d'une dimension d'espérance à une dimension de désespoir. Je crois que Pascal, Kant, Kierkegaard ont raison de dire qu'un athée lucide et cohérent ne peut échapper à une part de désespoir. Leur erreur - me semble-t-il - c'est d'avoir confondu le désespoir et le malheur ; parce que, de même que l'espérance n'est pas la même chose que le bonheur, le désespoir n'est pas la même chose que le malheur. Si l'on espère être heureux, c'est que l'on n'est pas heureux, et, inversement, quand on est heureux, il n'y a plus rien à espérer. Comme dit Spinoza, il n'y a pas d'espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. Si bien, que m'appuyant à la fois sur les sagesses antique et orientale, j'ai été amené à proposer ce que j'appelle une sagesse du " gai désespoir ". Loin de chercher une consolation dans une vie après la mort, il s'agit d'apprendre à aimer la vie présente. Le désespoir que j'évoque n'a donc rien à voir avec la tristesse et le nihilisme. C'est un désespoir tonique, dynamique, actif : espérer un peu moins, aimer et agir un peu plus. C'est pourquoi j'ai appelé mon ouvrage "Le goût de vivre". Il ne s'agit pas d'inventer des systèmes, non, simplement d'apprendre à aimer la vie. Tel est le but de la philosophie et sa réussite la plus haute.

 

 

Le goût de vivre et cent autres propos " d'André Comte-Sponville - Albin Michel (416 pages)  20 euros

 

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 09:53

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Lorsque l'été s'achève, cela se voit à des signes imperceptibles, malgré la chaleur qui subsiste encore : les tons d'aquarelle qui tamisent la lumière, les feuilles qui se colorent d'or et de feu, la plage qui retrouve sa solitude, les cours de récréation qui s'animent du rire des enfants. Et les volets des demeures estivales qui se ferment. Cela se voit aussi aux vols des oiseaux migrateurs qui empruntent tous le même itinéraire, comme s'ils possédaient un code infaillible qui les guidaient tout au long des milliers de kilomètres qu'ils auront à parcourir et passent devant mes fenêtres plus volontiers aux heures crépusculaires. Cela se voit également aux vitrines des libraires qui affichent les dernières publications, dont une qui a retenu immédiatement mon attention pour son titre magnifique : " Un coeur intelligent ". Comment avec un tel titre, ne pas entrer chez le libraire pour acquérir immédiatement l'ouvrage et, sans plus tarder, se plonger dans la lecture d'un livre qui aspire à ce que l'homme fasse en sorte que son coeur agisse avec plus d'intelligence et son intelligence avec plus de coeur. L'auteur n'est autre que Alain Finkielkraut, un homme courageux que j'estime parce qu'il défend, avec une énergie inlassable, la notion de transmission et la culture classique. Chemin faisant, le philosophe s'est rendu compte qu'il ne pouvait plus adhérer aux slogans des années 60 du type : Cours camarade, le vieux monde est derrière toi - pour la raison qu'il se sait, comme vous et moi, issu de ce vieux monde et que la détestation du passé lui est insupportable. Pour lui, les temps modernes doivent réunir à la fois l'humanisme de la Renaissance et le subjectivisme cartésien. L'humanisme de la Renaissance pose le principe que l'homme accède à la connaissance de lui-même grâce aux signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture. Les premiers modernes firent donc allégeance aux Anciens et reconnurent la dette des vivants envers les morts. Le subjectivisme cartésien dit autre chose : c'est le " je pense donc je suis " qui ouvre la voie de la maîtrise et de l'émancipation en exonérant le sujet de toute référence au passé et à la culture. D'où la querelle des Anciens et des Modernes et la rupture survenue dans notre civilisation lorsque l'on a cessé de penser la culture au singulier. Tout est alors devenu culturel et, comme l'exprime très bien l'auteur, si la modernité constitue le moment où la culture s'est émancipée de la religion, la postmodernité serait celui où la culture s'est abolie dans le culturel. En conséquence, le projet moderne aurait-il échoué ? Finkielkraut ne se veut pas trop pessimiste. On ne peut pas dire qu'il ait échoué - dit-il. Il est devenu moins un projet qu'un processus et moins une utopie qu'un destin.

 

 

Mais, malgré tout, quelque chose a déraillé. Le grand principe d'égalité a cessé de régir seulement le domaine politique pour s'emparer de tous les domaines de l'existence. Si nous sommes tous égaux, l'idée de valeur sombre dans l'équivalence. Le jugement est comme frappé d'interdit. Or la culture est justement l'art de juger et de discerner. Finkielkraut se considère aujourd'hui comme l'était Hannah Arendt il y a un demi-siècle, lorsqu'elle pointait du doigt les dérives libertaires de l'enseignement Outre-Atlantique. Car l'enseignement est la première victime de cette infantilisation généralisée où l'on se refuse à accepter nos différences structurelles et affectives. Plus rien ne vaut. On observe même un acharnement particulier contre toute forme de sublimation, de dépassement, de transcendance. Triomphe de nos jours - ajoute l'auteur - dans cet idéal proclamée de la " désidéalisation ".

 

 

Le titre de son livre, il le doit d'ailleurs à Hannah Arendt qui se référait à une prière adressée par Salomon au Roi des rois. Il adjurait Dieu de lui accorder un coeur intelligent. Pour obtenir aujourd'hui ce coeur intelligent - reprend le philosophe, je ne vois qu'une solution : lire. La littérature lui apparaît comme le refuge privilégié contre l'infantilisation propagée par les médias et encouragée par les instances du nouvel ordre mondial. Des auteurs comme Kundera, Philip Roth, Henry James, Lévinas ou encore Grosmann. Jamais avant Grosmann - avoue Alain Finkielkraut - on a su aussi bien parler de la bonté. Son originalité n'est pas de l'avoir opposée au mal, au nom d'un manichéisme primaire et sentimental, mais...au bien. C'est d'autant plus important que nous sortons d'une siècle - le XXe - où l'on a pu éprouver ce que pouvait produire d'horrible le développement d'intelligences purement fonctionnelles. Avec Kundera, la question est autre : quelle est la place, se demande-t-il,  de l'humour dans une société poststalinienne toujours en proie au sérieux révolutionnaire ?

 


Car si le rire est le propre de l'homme, l'humour ne l'est pas. L'humour n'est que le propre de l'homme civilisé ou de l'homme moderne qui met en doute ses propres certitudes. C'est certes Descartes affirmant sa prétention à la maîtrise, mais c'est aussi Cervantès découvrant la relativité des opinions humaines et la sagesse du principe d'incertitude. Nous assistons ainsi, sous couleur de plaisanterie, au retour du rire originel, lequel n'est que l'expression effrayante de la suffisance barbare de l'homme en bonne santé face à l'homme disgracié, à l'homme différent, à l'homme malade. Notre époque est celle d'un réensauvagement du monde par le rire. Le bouffon du roi est devenu roi.

 

 

Or le souci premier de la littérature est de répondre à celle-ci, qui est primordiale : qu'est-ce que l'homme ?  Je ne crois pas que l'on puisse répondre à cette question par un traité philosophique, reprend Finkielkraut. On ne peut le faire qu'au travers d'oeuvres de fiction qui mettent des hommes aux prises avec leur destin impossible. Si bien que l'on peut poser, au sujet de la littérature, une nouvelle question : sera-t-elle en mesure de sauver le monde pour parler comme Dostoïevski ? En effet, la seule voie pour l'homme contemporain qui souhaite échapper à sa prison intérieure, c'est elle. Grâce à elle, chacun peut appréhender intimement une expérience qui lui est étrangère. C'est d'après Soljénitsyne, le sens qu'il faut donner à la formule dostoïevskienne. La beauté sauvera le monde parce que, par la beauté littéraire, les hommes peuvent réellement entrer au contact les uns des autres. Sinon, ils n'ont plus que l'information, la médiatisation planétaire d'événements ciblés, l'air du temps et la communion avec des figures illusoires. Quant à savoir si cela suffira au salut des hommes, c'est une autre question à laquelle le philosophe, amoureux de la littérature, ne répond pas.

 

En conclusion de cet ouvrage passionnant qui m'ouvre sur la gravité automnale et le retour à la vie intérieure, il m'apparaît que l'intelligence sans le coeur ne parvient pas à donner sens à la vie et que le coeur sans intelligence est impuissant à forger notre jugement et à satisfaire notre curiosité des choses.

 

" Un coeur intelligent " d'Alain Finkielkraut  Ed. Stock/Flammarion - 288 pages

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Alain Finkielkraut ou le coeur intelligent
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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 09:48
Trouville, le havre des artistes

 trouville plage (WinCE)

 

Trouville, contrairement à Deauville, a eu l’avantage d’être découverte, non par des financiers et des promoteurs, mais par des artistes. En ce coin privilégié du littoral, ils se sont toujours sentis chez eux ; ce, depuis le temps où la mère Ozerais accueillait Alexandre Dumas. A sa suite, d’autres artistes s’y sont installés, y ont résidé, peint, écrit, tourné des films, photographié, construit. Autre avantage, qui n’est pas l’un des moindres, Trouville a su grandir sans se défigurer. Cela grâce aux personnalités éclairées qui se sont succédées pour lui donner le visage qu’elle a aujourd’hui : Couyère l’artisan des premiers travaux d’infrastructure, le comte d’Hautpoul, le baron Clary et, à partir de 1935, le bienfaiteur de la ville, dont le quai porte le nom, Fernand Moureaux. Quant au nom de Trouville, d’où provient-il ? Sans doute d’un toponyme hybride, mi-roman, mi-scandinave. Le trou ou Thörulfr dériverait du nom du possesseur du lieu,  à l’origine un Viking prénommé Turold, l’un de ces nombreux et fameux navigateurs qui descendirent des brumes de Norvège ou du Danemark à bord de leurs drakkars et surent faire souche en épousant des jeunes filles du cru, nous donnant l’exemple d’une assimilation parfaitement réussie.

 

A une heure du matin, le samedi 4 janvier 1549, le sire de Gouberville quitta Honfleur avec chevaux et valet. Il partait en pleine nuit pour «avoir la grève », c’est-à-dire profiter de la marée basse pour atteindre Trouville au passage de la Touques. Dans l’ombre nocturne, les cavaliers avaient à éviter les moulières et roches noires, mais le chemin était plus aisé, plus court que les mauvaises routes de l’époque. Il s’agit bien de Trouville où le bac et ses passeurs étaient utilisés lorsque l’heure tardive et le flot, grossi par la marée montante, incitaient à la prudence. Mais le jour, on n’était point contraint à cela. Les cavaliers passaient la rivière à gué et les piétons utilisaient la barque de traversée. A marée haute, un bateau passager de plus grande taille embarquait les uns et les autres.

 

Aux alentours de 1600, Trouville était déjà un havre, c’est-à-dire un abri, un refuge pour les navires. En 1599, Robert Esnault d’Hennequeville arme un bâtiment pour aller s’approvisionner en sel jusqu’aux rivages de Galice et il n’est pas rare que d’autres armateurs envisagent des courses jusqu’en Ecosse, au Portugal, au Pays-Bas et à Terre-Neuve. A Trouville, en ces temps anciens, on pouvait être à la fois cultivateur, propriétaire de saline, maître et bourgeois de navire. Au XIXe siècle, Flaubert parlera d’une falaise surplombant des bateaux. Avant d’être reine des plages, Trouville fut d’abord et avant tout …un port. Quand la population commença de s’accroître à la fin de l’ancien régime, le village initial, aux masures couvertes de chaume, était devenu trop étroit au pied du vallon de Callenville. Désormais les demeures ne cesseront plus de gagner sur la dune et d’occuper les étendues sableuses de la péninsule de la Cahotte. C’est ainsi qu’un certain Pierre Grégoire Ozerais fait l’acquisition d’une portion de terrain en herbe le 17 mai 1783 pour y construire une maison, qui deviendra peu de temps après l’auberge du Bras d’or, tandis que la bourgade de pêcheurs poursuit tranquillement son développement. La construction navale prospère et le quai ne sert plus seulement à l’accostage des barques de pêche, mais au déchargement des navires marchands.


Mais voilà que par une journée de l’été 1825 arrive d’Honfleur, à marée basse, par le chemin de grève, un peintre de 19 ans qui va poser son chevalet et planter son parasol sur les bords de la Touques. Il s’appelle Charles Mozin et il est tellement séduit par le paysage qu’il décide de résider là un moment et prend pension à l’auberge du Bras d’or. Bien que celle-ci ne soit pas particulièrement confortable, le lieu l’enchante et le jeune peintre ne se lasse pas de dessiner Trouville sous toutes ses facettes : ses collines verdoyantes, ses pêcheuses sur la plage, ses barques dans la tempête, son estuaire au flux ou au jusant et, par-dessus tout, les ciels qui varient de couleur et d’intensité à chaque heure. Mozin vient de lancer Trouville sans le savoir. Il est bientôt rejoint chez la mère Ozerais par Eugène Isabey, Paul Huet, Alexandre Decamps et Alexandre Dumas. Si bien que le monde élégant n’a plus qu’à suivre, après qu’il y ait été encouragé par les descriptions de Dumas et les toiles de Mozin.

Une des premières personnalités à acquérir une demeure sera la comtesse de Boigne, célèbre mémorialiste, qui achète en mars 1850 quarante ares d’une propriété qui faisait autrefois partie du presbytère de l’église Saint Jean-Baptiste, acquise par un cultivateur lors de la vente des biens du clergé. Elle et son ami le duc Pasquier, ancien conseiller d’état et préfet de police de Paris, membre de l’Académie française, seront les personnalités influentes qui contribueront à la prospérité de la région.

 

Le 1er juillet 1847 a lieu l’ouverture du nouveau Salon des bains de mer sur un terrain ayant appartenu au docteur Olliffe, ce même docteur qui avait incité le frère de l’empereur, le duc de Morny, à s’intéresser aux étendues marécageuses qui se déployaient à perte de vue de l’autre côté de la Touques… Mais pour lors, Deauville n’existe pas et Trouville brille déjà de tous ses feux. Les bains de mer sont à la mode,  la petite ville ayant pris le relais de Dieppe lancé par la duchesse de Berry. En 1845, le comte d’Hautpoul est élu maire. Il est le fils du général d’Hautpoul, tué à la bataille d’Eylau et de la princesse de Wagram, fille du maréchal Berthier. C’est lui qui  va marquer le paysage architectural de la ville, alors que son épouse s’emploiera à des tâches charitables. Tandis que le comte termine les travaux de l’église Notre-Dame des Victoires, offrant sur sa cassette personnelle le maître-autel, l’une des cloches et la décoration picturale, la comtesse Caroline inaugure des orphelinats et des maisons ouvrières. A ce moment, Trouville a doublé sa population qui s’élève au respectable chiffre de 3.504 habitants. Aux aristocrates du début, qui ont bâti les premières grandes villas, ainsi la villa persane de la princesse de Sagan, celles de Monsieur de la Trémouille ou de la marquise de Montebello ou encore de Gallifet, s’ajouteront, à partir de 1860, la villa de Formeville, celle du docteur Olliffe, voisine de la villa de Monsieur Leroy d’Etiolle, tant et si bien que le modeste petit port est devenu un lieu de villégiature recherché par des estivants tout autant épris de sport et de grand air que de confort et de mondanités.

 

Les activités sportives constituent, en effet, un élément majeur de la vie balnéaire qui se doit d’être une fête permanente. Aux bains de mer, appréciés pour leurs vertus thérapeutiques et aux courses de chevaux pratiquées dans une région qui a la réputation d’être le paradis de ce noble animal, s’ajoute la plaisance qui séduit une clientèle de plus en plus large. C’est à Trouville qu’est créée la Coupe de France en 1891 et en 1906 les épreuves de régates dureront deux jours et seront remportées par une équipe allemande. Trouville aura aussi son vélodrome et, en 1893, le premier Paris-Trouville sera patronné par le Journal et ouvert aux vélopédistes comme aux tandémistes. Comment s’ennuyer à Trouville dont la municipalité met sur pied une fête des fleurs avec un défilé de 300 voitures, des tournois de lutte, un championnat international de catch ? Enfin il y a le casino qui a été complété par une salle de spectacle, si bien que cette fin du XIXe voit la cité au faîte de sa renommée.

 

C’est l’époque des artistes et des peintres et Dieu sait qu’ils seront nombreux à apprécier ce village de pêcheurs qui avait tant séduit Mozin, du temps où il était inconnu, mais qui ne leur déplait pas aujourd’hui qu’il a été rattrapé par le succès. Dans les rues montantes couronnant sa colline, sur la plage ou la jetée, on croise Boudin, Courbet, Whistler, Monet, Corot, Bonnard, Charles Pecrus, Degas, Helleu, Dufy, Marquet, Dubourg, pour ne citer que les plus prestigieux. Davantage que le pittoresque, c’est la qualité de la lumière qui fascine, le duo subtil de l’eau et du ciel, les masses de couleurs distribuées par l’ocre des sables et les toilettes des femmes, les jeux d’ombres perpétrés par les parasols et les ombrelles qui deviendront emblématiques de l’impressionnisme. Tous essaieront de rendre sensible les vibrations de la lumière, les glacis fluides qui l’accompagnent et cet aspect  porcelainé dont parlait Boudin. Sans doute doivent-ils à cette atmosphère quelques-unes de leurs plus belles toiles. Mais les peintres ne sont pas les seuls à être subjugués par la beauté des lieux : les écrivains ne sont pas en reste. Au manoir de la Cour Brûlée d’abord, ensuite dans celui des Mûriers qu’elle fera construire, Madame Straus, veuve du compositeur Bizet, transporte et prolonge, à la saison estivale, son salon parisien. Après Flaubert, qui était tombé amoureux à Trouville de la belle Madame Schlésinger : "Chaque matin, j’allais la voir se baigner. Je la contemplais de loin sous l’eau ; j’enviais la vague molle et paisible qui battait ses flancs et couvrait d’écume sa poitrine haletante ; je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient. Et puis, quand elle passait près de moi, j’entendais l’eau tomber de ses habits" - écrira-t-il de celle qui lui inspira le personnage central de son roman   « L’éducation sentimentale » - après Alexandre Dumas qui appréciait à Trouville sa belle chambre à l’hôtel du Bras d’or et les repas copieux qu’on lui servait pour un prix dérisoire, apparaît, comme le familier du salon de Geneviève Straus, Marcel Proust. Certes, il avait déjà séjourné avec sa mère à l’hôtel des Roches-Noires, mais ce seront les vacances passées auprès de ses amis Straus et Finaly qui lui laisseront le souvenir le plus prégnant.  Il y retrouvera ses camarades du lycée Condorcet, Jacques Bizet, Jacques Baignières, Fernand Gregh, Louis de la Salle, et se plaira à être l’un des habitués de ce cercle «Verdurin-sur-mer». Le soir, on s’attardait à bavarder sous les tonnelles où couraient les ampélopsis et les chèvrefeuilles, tandis que Mme Straus, bien campée sur son  trône en rotin, bavardait avec Edgar Degas et Anna de Noailles, Guy de Maupassant et Abel Hermant, Léon Delafosse et Charles Haas.

 

Le train à voie étroite ramenait chaque été son lot de villégiaturistes. Les passagers descendaient enveloppés dans des pelisses, les femmes dissimulées sous des voilettes qui les protégeaient des escarbilles. Les calèches attendaient devant la gare, inaugurée en 1863, trois ans après le pont de la Touques et qui, dorénavant, reliait Trouville à Deauville, sa cadette. Après-midi embaumés sous les vérandas, siestes rêveuses derrière les jalousies, promenades dans les sentes qui longeaient la mer, d’où l’on respirait le parfum mêlé de feuillées, de lait et de sel marin. «  Nous étions sortis d’un petit bois et avions suivi un lacis de chemins assez fréquentés dans la campagne qui domine Trouville et les chemins creux qui séparent les champs peuplés de pommiers chargés de fruits, bordés de haies qui laissent parfois apercevoir la mer, (…) le plus admirable pays que l’on puisse voir dans la campagne la plus belle avec des vues de mer idéales ».  (Marcel Proust - Lettre à Louise de Mornand - 1905 )

 

Quant à Deauville, elle commençait de s’émanciper et la période 1910-1912 sera décisive pour les stations des deux rives de la Touques. Trouville n’était plus la seule à capter l‘attention ; il fallait compter avec Deauville. La lutte fut d’autant plus rude que s’y mêlèrent politique, lutte des classes et rivalités de personnes. Ce fut entre autre la guerre des casinos. Les joueurs et les milieux mondains s’amusaient à parier sur l’un ou sur l’autre, selon la montée ou la baisse de leurs actions…Mais bientôt la mise fut remportée par le magicien de la nuit Eugène Cornuché qui entraîna les initiés dans le somptueux établissement qu’il inaugurait à Deauville. Les Trouvillais n’avaient plus que leurs larmes pour pleurer ; mais voilà que des nuages s’accumulaient à l’horizon et que le tocsin s’apprêtait à retentir dans toutes les églises de France : la déclaration de guerre, cette guerre née de la compétition des grandes puissances européennes, eut lieu durant l’été 14, si bien que les casinos rivaux se virent réquisitionnés comme « hôpitaux complémentaires » et  les joueurs relégués à d’autres tâches.

 

Lorsqu’au début de 1916 les blessés furent transférés à la caserne Hamelin de Caen, les casinos furent rendus à la vie civile et, dès septembre 1916, certaines personnalités politiques et mondaines s’activèrent pour redonner vie au vieux casino-salon dans le but de ramener une partie de la haute société. Le 13 juillet 1917 au soir, la salle était comble et l’édifice cerné de lumière et, bien que la guerre perdura, les festivités avaient repris dans les deux stations. En 1922, Cornuché,  qui avait fait la gloire du casino de Deauville, reprenait pied à Trouville. L’empereur des jeux mettait un terme à la compétition des deux casinos en les gérant l’un et l’autre et en faisant en sorte de les rendre complémentaires. Mais une station comme Trouville pouvait-elle se contenter du seul produit des jeux ? Certes non !  Par chance, deux hommes se proposaient de se consacrer à sa modernisation et à son embellissement ; un maire Fernand Moreaux ( 1863-1956 ) et un architecte Maurice Vincent. Moureaux écrivait ceci : «  Avec sa plage et son décor de verdure, notre cité devrait être une station estivale de premier ordre. Si cette ville était dirigée par des hommes, artistes de goût, vous verriez un joyau de prix inestimable et rare ». Le prix, il le paiera souvent de ses deniers, en mécène éclairé et d’une folle générosité, qui ambitionnait de redonner au petit port, découvert par Mozin, fréquenté par Musset, Hugo, Flaubert, Gounod, Thérèse de Lisieux, son caractère et son charme, tout en l'actualisant, car il faut bien vivre avec son temps ; cela, sans omettre de renchérir sur son pittoresque. Ainsi vont s’élever sur les quais rénovés et d’après les plans de Maurice Vincent, la nouvelle poissonnerie avec criée et se réaliser la normandisation des maisons qui bordent la Touques. En 1935 sort également de terre l’établissement des Bains de mer, la piscine bleue. La reine des plages entend se rendre plus conviviale et y réussit, puisque arrivent, par cars entiers ou trains surprises, les nouveaux vacanciers, impatients de bénéficier de l'air vivifiant du littoral. Il est vrai que la population balnéaire a changé : celle du XIXe siècle était relativement homogène, constituée principalement par l’aristocratie, les propriétaires et rentiers. Au début du XXe, et surtout après la guerre de 14, la noblesse s’est appauvrie et elle est peu à peu remplacée par des hommes d’affaires, banquiers, industriels, directeurs de journaux, clientèle plus active et mobile. Ainsi le brassage amorcé à la Belle Epoque trouve-t-il son plein épanouissement. Cela a un coût : l’obligation de s’adapter aux exigences de ces nouveaux estivants en agrandissant et en réhabilitant le capital hôtelier. Trouville possède bien deux hôtels de classe internationale, celui des Roches-Noires, peint par Monet, où Proust a séjourné, et l’hôtel de Paris, mais ce potentiel est insuffisant ; aussi vers 1910 inaugure-t-elle le Trouville-Palace qui réunit les caractéristiques du palace moderne : façade monumentale, larges fenêtres et chambres claires équipées de salles de bains.

 

C’est alors que la seconde guerre mondiale s’annonce et que Trouville  passe, sans transition, de l’heure des fêtes et des palaces, des bains de mer et des salles de jeux, à l’heure allemande. Le 19 juin 1940, dans une ville presque déserte, les premières troupes montent à l’assaut des rues comme une sombre marée et, durant quatre années, Trouville et ses habitants vont connaître la vie rude et austère des occupés. Officiers et sous-officiers  réquisitionnent immédiatement les hôtels, les villas, les immeubles, tandis que les avions anglais, qui tentent des raids, provoquent les tirs des batteries ennemies. En 1942, lorsque commence la construction du mur de l’Atlantique en vue de repousser un éventuel débarquement, barrages, blockhaus se dressent et les  ouvertures des villas et demeures du front de mer sont murées. Beaucoup de maisons seront évacuées et les habitants tenus à chercher asile ailleurs. En juillet 1943, les Allemands détruisent la jetée- promenade qui permettait l’accostage des bateaux à vapeur en provenance du Havre. En 44, les bombardements s’intensifient, entraînant des destructions importantes dans le patrimoine immobilier. Le 4 juin, on annonce que le débarquement est pour bientôt. Le 6 juin à 6 heures du matin, les Allemands font sauter les écluses du port de Deauville et un immeuble, rampe Notre-Dame à Trouville, est détruit parce qu’il gêne les tirs des canons installés à l’arrière, ce qui, du même coup, pulvérise les vitraux de l’église toute proche, là où la petite Thérèse se plaisait à aller prier lors de ses vacances trouvillaises. Le 21 août, c’est au tour du pont reliant Trouville à Deauville de sauter, causant de nombreux dégâts. Mais les alliés arrivent et le 24 août a lieu la libération. Les premiers à enjamber la Touques, sur les débris du pont, seront les combattants belges de la brigade Piron. Hélas, la semaine suivante, le Havre est écrasé sous les bombardements alliés. Comment oublier autant d’épreuves ? Cette guerre a laissé des traces durables; la Normandie a souffert plus qu’aucune autre région, les plaies seront longues à cicatriser. Le généreux maire Fernand Moureaux, l’haussmann trouvillais, président-fondateur de l’apéritif SUZE, avance sur ses fonds personnels ceux nécessaires à la destruction des blockhaus. Il ne faudra pas moins de douze années pour réparer les dommages immobiliers, déminer et redonner à la cité son cachet. Beaucoup de changements vont s’avérer inévitables : les grands hôtels seront reconvertis en appartements, un complexe nautique remplacera les bains bleus et la magnifique jetée-promenade ne verra pas aboutir, hélas ! les plans élaborés pour sa reconstruction.

 

Dès 1950, l’hôtel des Roches-Noires, après avoir servi d’hôpital militaire, devient une résidence privée où Marguerite Duras acquiert, en 1963, un appartement, ayant eu le coup de foudre pour ce village où tout le monde se connaît et dont elle disait qu’il possédait un charme très violent, immédiat. Le flux et reflux de la mer, qu’elle aimait à observer de ses fenêtres, lui rappelaient le mouvement des eaux dans l’Indochine de son enfance. L’écrivain avait avec elle une relation intime, viscérale, et avouait que lorsqu’elle quittait Trouville, elle perdait un peu de lumière. Elle y  séjournera souvent et y écrira "La vie matérielle", "L’été 80", "Yeux bleus, cheveux noirs" ; elle souhaitait d’ailleurs qu’on l’appelât Marguerite Duras de Trouville. Il est vrai que les artistes n’ont jamais manqué à Trouville. A Flaubert, Maxime Du Camp, Maupassant, Proust succédèrent des écrivains comme Duras, Modiano, Louis Pauwels ou Jérôme Garcin ; à Boudin et Corot, des peintres comme Hambourg, l’humoriste Savignac, le photographe Lartigue ; à Yvette Guibert et Loïe Fuller, qui faisaient les beaux jours de L’Eden-Théâtre, des actrices et acteurs, tels qu’Emmanuella Riva, Gérard Depardieu, Annie Girardot, Antoine de Caunes. Chacun a aimé ou aime à marcher, à la fin du jour, sur la plage livrée aux seuls oiseaux de mer où « dans cette atmosphère humide et douce s’épanouissent, le soir, en quelques instants, de ces bouquets célestes bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent des heures à se faner ». ( Marcel Proust - La Recherche )  

 

Chacun y a ses habitudes : les fruits de mer aux Voiles ou aux Vapeurs pour les uns, les pâtisseries de Charlotte Corday pour les autres, les pulls en cachemire de la "Petite Jeannette" ou les vêtements marins du "Loup de mer", ou encore une nuit dans un 5 étoiles à l'hôtel des Cures Marines. De même que chacun a son trouville :  rues étroites et pentues, quartiers pittoresques pour y flâner,  lieux de solitude pour y rêver. Dans une ambiance bon enfant se mêlent les résidents, les pêcheurs, les saisonniers. Parce qu’on l’aime pour mille raisons, la France s’est émue lorsque sa célèbre halle aux poissons a brûlé à l’aube du 24 septembre 2006. Les messages de sympathie et les dons affluèrent en si grand nombre que la municipalité a réagi avec une louable promptitude. Cette halle a été reconstruite à l’identique pour que le visage de Trouville, si familier et apprécié, ne soit pas défiguré et que l’œuvre de Maurice Vincent, Halley et Davy retrouve sa splendeur passée, ainsi qu’il convient à un édifice inscrit à l’inventaire des monuments historiques. Le destin de Trouville ne s’est-il pas inscrit dans la durée ?

 

 

 Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Les planches de Trouville au début du XXe siècle.

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La fameuse jetée qui permettait au bateau reliant le Havre à Trouville d'accoster.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 09:26
Voyage en Polynésie française

 

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Nous en rêvions depuis longtemps. S’envoler un jour vers ces îles lointaines qui semblent posées sur l’océan et serties comme des perles précieuses dans l’anneau émeraude des lagons, connaître la couleur du Pacifique, le parfum des fleurs de tiaré avec leurs corolles blanches et cireuses, celles du jasmin, de l’ylang-ylang et du frangipanier que les navigateurs d’autrefois respiraient avant même de discerner les contours des îles, comme une fragrance envoûtante. Puis, découvrir, ainsi qu’ils le faisaient, les paysages somptueux avec Mooréa au premier plan, Tahiti au fond, le bleu dur de la mer, le liserai d’écume qui ourle le littoral, surplombé par la masse sombre des montagnes, auxquelles s’accrochent les nuages, avant d’entrer en contact avec une population dont la légende veut qu’elle soit d’origine améridienne, arrivée en Polynésie à bord de pirogues depuis les rives sud-américaines, il y a de cela plusieurs millénaires. Aujourd’hui, il semble plus probable que cette population soit austronésienne, les Océaniens poursuivant leur lente avancée dans le Pacifique plus d’un millier d’années avant J.C. Excellents navigateurs, ils connaissaient déjà les ciels nocturnes et leurs moindres constellations et le langage de la houle et des vents. En un millénaire, ils s’implantèrent dans la Polynésie centrale et orientale, des îles Cook et de la Société à Hawaï et à l’île de Pâques. Oui, nous désirions connaître cela et, pour y parvenir, nous n’avons pas hésité à casser notre tirelire, d’autant plus que le franc pacifique, en cette année 1984, était le double du franc métropole. Aussi le voyage se ferait-il dans des hôtels ou pensions de famille au coût raisonnable, avec un seul repas par jour et les caboteurs chargés du courrier et du ravitaillement comme moyen de transport entre les îles, à l’exception de Bora-Bora, trop éloignée de Tahiti et, pour laquelle, nous serions tenus de prendre l’avion.

 

C’est un 21 juillet que nous avons décollé de Roissy pour Los Angeles dans un boeing 747. Douze heures de vol par le sud du Groenland, la baie d’Hudson et une partie des Etats-Unis, avec l’immensité des champs de céréales découpant géographiquement le sol en plaques de couleur. A Los Angeles, escale de 4 heures, ce qui paraît long en pleine nuit et ré-embarquement sur un DC 10 pour Papeete. Lorsque nous descendons de l’avion à Faa, je suis pieds nus, tant mes chevilles ont gonflé durant ces 22 heures de voyage. Le parcours en car depuis l’aéroport jusqu’à notre modeste hôtel, en pleine nuit, ne nous laissera aucun souvenir. Il faudra attendre le lever du soleil pour que nous découvrions les premiers paysages et au loin l’île de Mooréa se découpant dans la brume nacrée de l’aube. Pas question de dormir. Nous ne voulons pas passer au lit notre première matinée polynésienne. Une douche effacera les fatigues de ce long voyage. Le petit déjeuner avalé, nous nous enquérons d’une plage pour aller prendre notre premier bain dans le Pacifique. Mais les Maoris ne sont guère loquaces. Un battement de cil très fiu vous tiendra lieu d’explication. Comme il n’y a pas de truck le dimanche, nous voilà partis à pied vers une hypothétique plage que nous imaginons immaculément blanche. Mais il y a peu de belles plages à Tahiti, île volcanique. Par chance, nous sommes logés au sud de Papeete, non loin de Punaania qui est l’une des plus belles, frangée de bois de fer et de cocotiers. Ce premier bain dans le Pacifique n’en est pas moins décevant. Si la plage est sublime, la baignade est rendue difficile par l’abondance des coraux qui abondent jusqu’aux abords du sable.

 

Le réseau routier tahitien est limité au littoral, car l’intérieur des terres est occupé par le relief montagneux qui aligne ses flancs escarpés couverts d’une abondante végétation de pandanus, de bancouliers et de purau et que zèbrent une profusion de cascades. De là-haut les vues sont superbes mais difficilement accessibles, sinon à dos de mulet ou en 4x4 et cela coûte cher. Nous en seront réduits à quelques excursions pédestres, épuisantes par la chaleur, mais toujours récompensées par des points de vue d’une étonnante beauté.

 

C’est non loin de Punaania que Gauguin vécut de 1897 à 1901 et produisit une soixantaine de toiles dont  "D’où venons-nous" qui se trouve au musée de Boston. Dans les scènes familières, qu’il a croquées, comme "La sieste", "Le silence", "Le repos", l’artiste a su saisir les essences parfumées de l’île, les survivances des croyances ancestrales et l’insouciance lasse des femmes aux postures alanguies. Il est amusant de souligner que presque toutes les jeunes filles du coin disent descendre du peintre, leur grand-mère ayant été son modèle et son amante. Alors Dieu sait qu’il a dû en avoir !

 

Mais Tahiti ne parviendra pas à nous captiver, peut-être par son absence de chaleur humaine et les barrières infranchissables qui existent entre les diverses communautés : les Maoris, les Chinois et les Européens vivant les uns à côté des autres sans parvenir à dialoguer. Il n’y a qu’au marché de Papeete, le matin de bonne heure, que l’on est gentiment apostrophé par la gouaille des matrones qui vendent des chapeaux, des paréos, des fleurs, des multitudes de fruits et légumes, sans oublier les poissons aux écailles argentées. Il y a là une atmosphère bon enfant inoubliable, un parfum de vanille, des couleurs étincelantes et un petit quelque chose qui vous donne soudain l’impression d’être un peu moins loin de la mère patrie.

 

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                            Mooréa

 

Il faudra attendre Mooréa pour que nous ressentions le premier choc, lorsque le bateau, après un long travelling le long des côtes, approche de la merveilleuse baie de Cook (Pao Pao ), d’une beauté à couper le souffle. Elle se détache majestueuse avec ses pitons rocheux comme d’altières sentinelles, dominant l’arc parfait d’une anse ceinturée de cocotiers d’un vert profond, rehaussée par l’intense indigo du la mer. Nous débarquons à Vaiare et retrouvons d’un coup le charme d’un univers paisible où défilent, dans le désordre, les plages d’or, les villages blottis à l’ombre des manguiers et des filaos, les églises coquettes, les taches vert-de-gris que font les plantations d’ananas ou celles plus sombres des forêts de calfata, heureusement égayées par les toits rouges des farés, qui jettent leur éclat sur la fastueuse déclinaison des verts polynésiens. Mooréa, en 1984, était un véritable paradis, à l’abri du tourisme de masse et des laideurs commerciales et industrielles, dont le rythme de vie s’avérait lent et la population plus hospitalière. Ici, nous allons beaucoup marcher, afin de découvrir les coins propices à goûter la vie polynésienne dans ce qu’elle a de plus authentique. Empruntant les sentiers, nous aimions à accéder aux belvédères et apercevoir les baies se profilant dans de larges échancrures marines, contempler la montagne transpercée par la flèche de Pai ( Mont Mauaputa ), parcourir des lieux humanisés par les cultures soignées des vanilliers ou assister aux sorties des messes du dimanche lorsque les paroissiens s’échangent des nouvelles et des salutations et que les vaches se prélassent insouciantes dans les rues. Au loin, des pirogues dessinent leurs sillages blancs sur l’eau étale, tandis que l’air saturé du parfum enivrant de la fleur de tiaré vient à vous dans un souffle tiède et que quelques cumulus s’attardent à auréoler les sommets.

 

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                    BORA-BORA

 

Mais ce qui nous attend sera plus beau encore, bien qu'il ne soit plus possible, arrivé à ce degré, d’ajouter un superlatif au superlatif. Car l’île mythique par excellence, le havre de paix, la nature même du rêve dans sa perfection quasi indépassable, est sans aucun doute l’île de Bora-Bora. Il suffit de la survoler pour que les mots chargés de la décrire deviennent subitement impuissants. Oui, comment dépeindre cette merveille sortie des entrailles océanes et que l’on survole ébahi, avec l’impression d’apercevoir un territoire perdu dans l’immensité de l’océan, île nue comme devait l’être Vénus sortant de l’onde, paradis mis à l’abri  par un dieu protecteur, comme un saphir étincelant.

  

Après l’avoir découverte d’avion, nous en ferons le tour à bicyclette, puis en pirogue, afin d’aller donner à manger aux requins dans les passes qui séparent les lagons de la mer et irons même passer une journée entière sur un motu mais, comme le paradis n’existe pas, nous y serons dévorés par les no-no, minuscules moustiques blancs très friands de chair humaine. A l’époque où nous y séjournions, Paul-Emile Victor résidait encore dans le sien, le motu Tane, avec sa femme et son fils, et les touristes étaient peu nombreux, surtout en juillet, qui est la basse-saison ( hiver ) en Polynésie. Aussi aucune affluence à déplorer et partout une tranquillité débonnaire qui nous sied à merveille. La seule chose, que nous redoutions, était de recevoir sur la tête une noix de coco, car toutes les routes de Bora-Bora sont ombragées de cocotiers, arbre emblématique par excellence. Ils sont tellement chez eux ici qu’ils parviennent à monter à l’assaut du Mt Pahia, festonnent les plages, ombrent les bungalows recouverts de pandanus et s’agitent, sous le moindre alizé, pareils aux longues chevelures des vahinés.
 

Vaitape, la capitale, semble sortir d’un conte de fée. On y entend sans cesse des rires, des chants, on surprend des couples en train de danser avec leurs couronnes de fleurs sur la tête, comme si la fête était l’occupation principale de cette population insouciante et enjouée. Sur la place du bourg ( car cette capitale n’est jamais qu’un délicieux petit bourg, du moins l'était-elle encore en 1984 ), un ahu évoque le souvenir du navigateur solitaire Alain Gerbault qui aima tant et tant l’endroit qu’il demanda à y être enterré. Ce qui fut fait. A Bora-Bora, nous n’aurons manqué ni les danses villageoises, ni le repas des requins, ni la douceur languissante d’une journée sur un motu, ni la vision des poissons multicolores qui se déplacent par bancs et font miroiter l’eau à chacun de leur passage, ni les couchers de soleil solennels et somptueux comme des apothéoses, ni les veillées la nuit pour voir le ciel se peupler de milliers d’étoiles, au point de ne plus savoir où commence le ciel et où finit la terre, ni ce qui relève du rêve ou de la simple réalité.  IA ORANA.

 

Armelle BARGUILLET

 

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Haïti, un destin singulier

 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 10:15

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Ton ombre est restée prisonnière des saules

dans la nuit musicale où les ténèbres parlent à mon oreille.

Le temps a mis en gerbes ses moissons

disjoint les pierres qui jaunissent au soleil.

Tout avait commencé, ainsi tout va finir,

le vent comme la pluie scelleront en nos mémoires de tragiques espoirs.

Nous saurons un matin nous éveiller ensemble,

sans rien attendre de l’empire des songes,

nous tisserons notre destin qui nous fera aigle ou colombe.

 
(…)

 

D’un élan, tu es autre, loin de la maison pieuse,

loin de la lampe qui cristallise les objets.

Victimes d’un long oubli,

nous demeurons égaux dans le sommeil,

nous devinons nos visages qu’un souffle disperse et efface.

Autrefois, tu éprouvas la plénitude des choses,

tu sus te souvenir de ce qui ne fut pas.

La tension abolit la distance,

la forêt prend mesure de l’arbre,

nos pas ajustent le chemin.

De part en part, se situent les terres où le visible nous condamne.

 

(…)

 

Quelle clarté nocturne s’est aventurée dans tes yeux,

alors que je te contemple, que l’ombre te redessine,

que peut-être je t’invente, que sans doute je te fais roi ?

Car nous régnerons, nous qui avons épousé la jeunesse de l’eau.

Nous régnerons dans l’immobile noyau de notre songe.

Probablement est-ce là que les choses cesseront d’être mortelles,

que l’éternité prendra feu, que ta royauté me fera reine.

 

(…)

 

Ici, nous avons cru la nuit définitive,

peuplée de grands ducs et de dames blanches.

Crois-moi si je te rappelle que l’enfance

a le goût des cerises et des pommes sures.

Crois-moi si je t’évoque le parc empli de mystères

où s’empannent les ailes des oiseaux nocturnes.

La demeure resplendit comme une châsse

au bout de la nef d’arbres centenaires,

un peuple de fantômes s’y ébat

à la lueur mourante des chandelles.

Entends le bruit de leurs bottines

qui claquent sur les dalles de marbre noir !

Non, nous ne pouvons plus vivre ici,

trop obsédante est l’attentive sollicitude des branches,

le frémissement des trembles alors que passe l’étranger.

Et puis, au large de la plaine, le ciel a la couleur de l’ambre.

 

(…)

 

Ne dis rien. Préservons ensemble le temps qui dort,

tenons à l’abri la songeuse espérance.

Au-dehors, laissons le bruit battre à la vitre,

l’horloge égrener son chant funèbre,

écoutons le râle de la mer et les vents venus d’ailleurs

nous bercer de la complainte des lointaines terres.

 

Regarde-moi, dans ce demi-jour ou cette demi-nuit

me chauffer au feu qui décline,

me taire pour te mieux entendre,

pour te mieux connaître me recueillir dans ton absence.

Tout en moi se fait l’écho de toi.

C’est une vibration intime qui s’exaspère,

un prolongement irrésistible ; de l’un à l’autre vers ce qui recule et s’espère.

 

Deviner ton pas quand tu viens,

quand tu pars le supporter qui s’éloigne,

à chaque instant te découvrir,

te rejoindre en chaque pensée,

dans l’aube qui se défroisse,

ô songeuse espérance,

ne point laisser place à l’angoisse.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE     ( Extraits de “Profil de la Nuit ” )

 

 

 

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 10:50

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Nous voici, aujourd'hui 12 décembre, à quelques jours de Noël, aussi est-il plus que temps que je vous adresse ma lettre, en espérant que vous accepterez de réaliser certains de mes voeux, car, cher Père Noël, consciente que la conjoncture est difficile pour vous comme pour nous en ces semaines de crise et de récession, ce ne sont pas des présents auxquels j'aspire, mais des souhaits que je formule en vous priant de bien vouloir tenter de les exaucer.

 

Car, comme vous le savez probablement depuis votre lointaine étoile, la terre des hommes ne se porte pas bien. Avec les années, les choses ne se sont pas arrangées, hélas ! L'homme, qui n'est pas raisonnable, malgré les efforts de Descartes et de quelques autres, n'en finit pas de retomber dans les mêmes erreurs : les plus forts réduisent à l'impuissance les plus faibles, les plus riches se soucient comme d'une guigne des plus pauvres. Mais ce qui m'inquiète davantage est que la violence, elle, ne fait jamais récession. Elle se propage à la vitesse de l'éclair aux quatre points cardinaux, additionnant les morts et les blessés et semant la terreur. Alors, cher Père Noël, plutôt que de charger votre hotte en denrées périssables ( huîtres, foie gras, saumon, chocolats ) ne pourriez-vous pas la rendre moins pesante et distribuer dans les foyers, les administrations, les palais présidentiels, ministériels et autres, des denrées non périssables comme la bienveillance, le désintéressement, l'humilité, la modestie, le discernement, la tolérance, la compassion, la générosité, la courtoisie, le bon sens, qui auront ainsi le mérite d'alléger votre bagage et votre bourse. Ne pensez-vous pas qu'il y a urgence ?

 

Non, ne jetez pas au panier ma missive et tendez un peu votre oreille vers notre pauvre planète, d'où montent tant de plaintes, où sévissent tant d'injustices, où meurent et souffrent tant d'oubliés, où pleurent tant de malades, où s'affolent tant de coeurs et apportez-nous, je vous en supplie, en ces heures de l'Avent, non seulement la lumière mais la paix et l'amour.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Lettre au Père Noël 2017

Lettre au Père Noël 2016

Lettre au Père Noël 2015

Lettre au Père Noël 2013

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 11:46

AVT_Francis-Scott-Fitzgerald_8118.jpg fitz1.jpg   1896 - 1940

 


Francis Scott Fitzgerald, chef de file de la "génération perdue", marié à une fille du sud Zelda Sayre auteur d'un roman autobiographique Accordez-moi cette valse - elle sera une source d'inspiration pour son mari qui aura avec elle une fille et la verra progressivement sombrer dans la folie - est né à Saint Paul dans le Minnesota en septembre 1896 dans une famille de la petite bourgeoisie. Son père est un représentant de commerce sans ambition et sa mère verra mourir deux de ses filles en bas-âge et une autre à sa naissance et reportera sur son fils un amour exigeant et tyrannique. Sa jeunesse sera solitaire, à l'écart des habituels jeux d'enfants, le petit Scott préférant la lecture et la rédaction de poèmes. Exclu de par sa prétention de l'impitoyable société estudiantine, cet échec le marquera longtemps. Afin de s'affirmer, il propose sa plume au magazine humoristique Princeton Tiger, puis au Nassau Literary Magazine.

 

N'ayant finalement obtenu aucun diplôme conséquent, le jeune Scott s'engage dans l'armée en 1917 et est envoyé l'année suivante à Camp Sheridan près de Montgomery avec le grade de sous-lieutenant. C'est là qu'il rencontre Zelda, une jeune fille excentrique de 18 ans, qui le fascine et dont il s'éprend. Dans le souci de la conquérir, il rédige un premier roman Le Romantique égotiste qui est finalement accepté, après deux échecs, par un éditeur sous le titre L'envers du paradis. Déjà ! Malgré ses imperfections, l'ouvrage plait et fait de son auteur le représentant d'une génération, celle de l'ère Jazz. Les retombées financières de ce premier succès permettent à Scott de demander la main de Zelda qui lui sera accordée. C'est alors que, profitant du dollar fort, le couple décide de s'installer en France sur la côte d'azur où le coût de la vie, étant donné un franc faible, les autorise à s'offrir le luxe des palaces et des belles villas. C'est dans l'une d'elle que Scott écrit Gatsby le magnifique  dont il fait lire le manuscrit à Ernest Hemingway à la terrasse de la Closeraie des Lilas. Lors de sa publication, en avril 1925, et malgré d'excellentes critiques, les ventes ne décollent pas, si bien que l'écrivain est tenu de se remettre au travail en se consacrant à des nouvelles pour satisfaire les goûts de plus en plus extravagants de sa jeune épouse. Ces nouvelles, écrites d'une plume fine et aiguë, lui sont achetées à prix d'or par les journaux et propagent son nom sans lui valoir pour autant la notoriété à laquelle il aspire. Malgré les hauts et les bas de leurs ressources financières, Scott et Zelda vivent comme des riches car l'argent leur brûle les doigts et, ainsi que des papillons attirés par la lumière et les artifices, ils entendent jouir et se griser de tous les plaisirs. Zelda prend même un amant, un aviateur français Edouard Jozan, ce qui affecte beaucoup Scott dont les dernières années ( il meurt à 44 ans ) vont être empoisonnées par l'état de plus en plus alarmant de Zelda.

 

 

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Il parviendra, entre les visites dans les cliniques psychiatriques et malgré ses soucis pécuniaires, son propre alcoolisme et son état dépressif, à écrire Tendre est la nuit  considéré aujourd'hui comme son chef-d'oeuvre. Ce sera dans la misère que Fitzgerald mourra à Hollywood en 1940 alors qu'il exerçait la profession de scénariste. Il laissera son roman Le dernier Nabab inachevé. Sa femme décédera quelques années plus tard dans l'incendie qui ravagera le sanatorium d'Asheville où elle était internée.

 

Dans l'oeuvre de Fitzgerald, on voit défiler une époque qui semble frappée par la magie de l'instant et condamnée depuis toujours. Les femmes y sont belles et dansent le charleston sans se soucier du lendemain ; les hommes sont désoeuvrés et boivent beaucoup ; il y a de belles villas, de grandes piscines, les nuits sont piquetées d'étoiles mais la mort attend embusquée à l'angle d'un mur ou au détour d'une allée. Jamais le plaisir n'a été décrit de façon si tragique, jamais la fragilité n'y a été plus envahissante comme ces verres en cristal alignés qui se briseraient sous l'effet d'une tornade, celle de l'implacable réalité. Fitzgerald est un romantique déprimé qui n'a cessé de lutter contre les ténèbres de l'inconséquence et les vapeurs de l'alcool à coup de phrases tendres et de divins mots. Chantre des promesses non tenues et des illusions perdues, voilà que l'écrivain entre enfin au panthéon des lettres en éternel jeune homme, victoire d'une génération vulnérable que l'on croyait perdue.

 

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product_9782070121755_180x0.jpg   2 volumes - Bibliothèque de la Pléïade - Gallimard

 

 

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 09:25

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S'est-il instauré un dialogue plus permanent entre les hommes, aujourd'hui que les moyens de communication ont été élargis et simplifiés à l'extrême ? Cette facilité dans la communication nous rend-t-elle plus sociables, plus attentifs aux autres ? Si toute vie véritable est rencontre, comment réaliser celle du  je à un  tu  irréductiblement autre ? Et s'il est vrai que l'homme se rapproche de l'homme, ne serait-ce pas, hélas ! dans un esprit moutonnier, par perte d'autonomie et afin d'éviter heurts et conflits ? Autant d'interrogations qui peuvent se résumer en une seule : qu'est-ce que le dialogue ?

 


" Une communication verbale entre deux personnes ou groupes de personnes - répond le dictionnaire, formule courte et vague qui me laisse sur ma faim. Mais précisons tout de suite que dialoguer n'est pas converser. En effet, le dialogue permet de mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, la convergence entre des opinions, des idées, des thèses différentes. Renan écrivait à ce propos que la forme du dialogue était, en l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui lui semblait en mesure de convenir à l'exposition des pensées philosophiques. Ce en quoi Platon l'avait devancé en faisant du dialogue une forme littéraire et philosophique si probante que son oeuvre exerce, encore de nos jours, un vif attrait sur l'esprit. " Penser - disait-il - est pour l'âme s'entretenir avec elle-même ( dialogue intérieur ) ou avec les autres ( dialectique ). Ce qui importe est de réfléchir ensemble, de définir la signification d'une expression en la déterminant de façon conceptuelle ". C'est ainsi que l'on juge de sa propre activité intellectuelle avec les yeux d'autrui, que l'on apprend à former son esprit critique, à être plus sincère avec soi-même, à aller vaillamment jusqu'au bout de l'examen auquel on soumet sa conscience.

 

 

Pour Platon, la philosophie ne s'enseignait pas, elle se vivait. Grâce à lui et à son maître Socrate, l'art de la parole est devenu un art à part entière : la rhétorique. Cet art du parler et du penser repose sur une méthode envisagée comme une démonstration, un plaidoyer qui développe des intentions et s'efforce de les rendre persuasives, s'élève parfois jusqu'à l'exhortation par le moyen de justifications logiques et de raisonnements implacables, au point d'égaler les démonstrations mathématiques et, au final, de les surpasser par leur portée spirituelle.



Il est évident que converser ne se situe pas sur le même registre. Ce n'est autre que l'art d'échanger des propos sur un ton familier. " Il y a une conversation de rivière et une conversation de terrasse, une autre de salon, une autre encore de voiture " - notait Julien Green dans son Journal, illustrant ce que la conversation a de léger, de provisoire, d'inachevé, d'incomplet, même lorsque les partenaires sont brillants. Ainsi la diplomatie relève-t-elle plus souvent de la conversation que du dialogue, ce qui lui vaut d'engendrer plus de faux-fuyants que de solutions fiables. Le dialogue, quant à lui, instaure une recherche conjointe de la vérité, "afin de rendre pensable ce qui ne l'était pas encore conjointement "*.  Dans le dialogue, chacun devrait prendre toute sa part dans un climat d'écoute mutuelle. Tel devrait être du moins le dialogue idéal. Mais l'est-il ? Hélas non ! car trop souvent il tourne au conflit et se radicalise au fur et à mesure que l'on passe de la parole partagée à la parole péremptoire ou confisquée qui saborde toute chance d'échange véritable. Si bien que l'appropriation de la parole pour le seul usage de l'un des interlocuteurs débouche fatalement sur un anti-dialogue, sur une asymétrie dans le discours qui l'annule fatalement.



Certes, le dialogue n'est pas en soi une obligation d'acquiescer à tout,  mais celle de se laisser traverser par les réponses et les paroles d'autrui, de progresser avec lui dans une démarche qui nous devient commune. Rien ne s'impose, tout s'explique. De tels échanges sont le langage de la confiance, de la relation privilégiée. L'amour est, par essence, limpide et désintéressé. Cette relation de prédilection apparaît comme le modèle de ce que l'on pourrait nommer la parole heureuse, la parole juste, l'incomparable dire. Pour cette raison, elle baigne dans une chaleur de réciprocité, si bien que l'amour donné et l'amour reçu sont comparables à la parole donnée et à la parole reçue. Qui donne, qui reçoit ? On ne sait, tant le donner est étroitement lié au recevoir. Le désir est le mouvement qui me porte naturellement à chercher une complémentarité, à me rassurer sur mon tragique sentiment de solitude. Car, ne nous leurrons pas, l'homme fut, dès l'origine, un être solitaire. Penser, n'est-ce pas d'abord se penser, discourir avec soi-même ? Car quelle autre interprétation donner au  "je pense donc je suis" ?

 

 

Cesse-t-on jamais de se parler à soi-même ? L'homme cause à son coeur, même si ses paroles ne résonnent pas, ne sont pas émises. Il y a donc en nous une part de vie qui reste à jamais incommunicable. Ainsi naît le double jeu de la communication de soi à soi et de soi à l'autre. Surtout si l'on considère, qu'à  la différence de l'animal, nous sommes aptes à inclure l'absent dans notre dialogue intérieur, à faire entrer en relation avec le je/tu et le il  du disparu ou du lointain. En soi, on parle à celui qui nous reste proche par le sentiment, à l'être qu'il nous plait d'imaginer, ou à un Dieu qui nous subjugue et nous dépasse. Chacun  n'a-t-il pas son histoire personnelle avec l'invisible ?

 

 

Cependant ne soyons pas dupes de nos songes. Nous savons trop bien que le dialogue, si en vogue aujourd'hui ( dialogue inter-professionnel, inter-confessionnel etc. ), débouche trop souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre vite dans l'affrontement ou, pire, dans le bavardage stérile, lorsque chacun préfère exposer ses états d'âme que d'échanger la parole dans un souci de réciprocité. Pas seulement une parole proposée et admise, tour à tour donnée et accueillie, pas davantage une tension entre l'apport de l'un et l'apport de l'autre, mais une élaboration fraternelle dans une quête active vers plus d'humanité. Ce serait enfin la conclusion heureuse. D'autant que nous vivons dans une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées. Le dialogue est donc le seul mode de co-existence possible dans une société ou l'homme "en inquiétude" est confronté aux formes multiples et ignominieuses du mal.

 

 

* Francis Jacques -  Différence et subjectivité - Aubier

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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