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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 09:42

1153330744 c1  Photo de John Foley

 

 

Cioran ( 1911-1995 ) est un philosophe roumain de langue française, dont l'oeuvre, qui s'est attachée à dénoncer toute idéologie ou doctrine quelle qu'elle soit, repose sur un fond de lucidité désabusée. Ses principaux ouvrages Précis de décomposition ( 1949 ) , La tentation d'exister ( 1956 ), De l'inconvénient d'être né ( 1973 ) sont une longue méditation sur la difficulté de vivre, le philosophe osant placer le désespoir au coeur même de sa réflexion.  Eviter la souffrance serait pour lui courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien en commun avec l'existence humaine. Chaque livre véritable, disait-il, devrait être capable de tout remettre en cause et saper notre propension au confort intellectuel. Il disait aussi avec sa raillerie coutumière : " Dire du mal de l'univers pour échapper à son emprise, dire du mal de l'histoire pour ne pas être écrasé par elle."

   

Personnellement, j'ai toujours usé de Cioran à doses homéopathiques,  mais j'en use, car il m'apparaît comme un excellent contre-poison, lorsque vous  frappe une attaque  subite d'auto-suffisance ou de surestimation de  soi. A haute dose, il risque de trop freiner l'enthousiasme et, les jours de déprime, il est même franchement contre-indiqué. Mais pour la personne qui souhaite entretenir le bon état de son esprit critique et de sa lucidité, il est à conseiller à dose raisonnable.

Les aphorismes, que je vous propose, ont le mérite d'être roboratifs à souhait. Les choses y sont dites avec vigueur. On peut ne pas tous les apprécier. Je ne suis pas moi-même d'accord avec certains d'entre eux, mais les esprits polémistes sont si rares de nos jours, que je ne puis m'empêcher de les porter à votre connaissance, comme l'a fait très aimablement un de mes visiteurs, Monsieur Cyril Labail, qui me les a transmis. Ils sont extraits de ses cahiers 1957/ 1972.

 

" Perpétuelle poésie sans mots ; silence qui gronde en dessous de moi-même. Pourquoi n'ai-je pas le don du Verbe ? Etre stérile avec tant de sensations !
J'ai trop cultivé le sentir au détriment de l'exprimé ; j'ai vécu par la parole ; - ainsi ai-je sacrifié le dire -
Tant d'années, toute une vie - et aucun vers !

Tous les poèmes que j'aurais pu écrire, que j'ai étouffés en moi par manque de talent ou par amour de la prose, viennent soudain réclamer leur droit à l'existence, me crient leur indignation et me submergent.

Je sens que je vais me réconcilier avec la poésie. Il n'en saurait être autrement, je ne peux penser qu'à moi-même.

"Tâchez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu'elle est creuse, vous n'y trouverez que de l'avenir." Cette phrase de Sartre, aucun poète n'y souscrirait. D'ailleurs, si elle était vraie, elle rendrait l'existence même de la poésie inexplicable.

 

Il est incroyable à quel point je me suis détaché de Rilke ! Il y a chez lui un abus du ton poétique qui est proprement intolérable. Je ne comprends pas mon ancien emballement pour lui. J'ai changé sans doute avec l'époque. Qu'il y ait de la mièvrerie chez Rilke, je suis navré de le dire. Ce qui en lui semblait représenter la poésie même, voilà que tout cela sonne creux. Encore un adieu.

Il y a une poésie française, mais il n'y a rien de poétique dans la vie française ( à l'exception de la Bretagne d'avant le tourisme ).

Les écrivains, les poètes surtout, qui exercent une trop grande influence, deviennent vite illisibles. Byron en est l'exemple le plus illustre. Rousseau aussi, à un degré moindre toutefois.

Je vois tout à travers des concepts, les détails les plus mesquins comme les plus rares. D'où mon inaptitude à la poésie.

 

Je ne puis supporter ni le poème mal foutu, ni le poème laborieux. Et cependant c'est ce qu'on nous propose de partout. Il n'est guère de choix plus piteux.

Il est incroyable à quel point l'hiver est poétique.

Quatre jours en Sologne. Il est réconfortant de penser qu'il puisse y avoir un paysage si chargé de poésie à une heure de Paris. - La Sauldre du côté de Romorantin - et puis le canal de la Sauldre de l'étang du Puits jusqu'à La Motte-Beuvron. Marcher dans l'enchantement.
Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu'on ne pense pas.
Mais on dira : savoir qu'on ne pense pas, c'est encore penser. Oui, sans doute, mais la "pensée" s'arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volonté de sa suspension.

 

La poésie occidentale a perdu l'usage du cri. Exercice verbal, démarche de saltimbanques et d'esthètes. Acrobatie d'épuisés.

Il n'y a rien de plus stérilisant pour un poète que de lire d'autres poètes. De même lire des philosophes et rien qu'eux, c'est se condamner à n'avoir jamais une seule pensée philosophique.

Le poète qui médite sur le langage prouve que la poésie l'a quitté.

Misère des misères ! Aujourd'hui, les poètes écrivent sur la poésie, les romanciers sur le roman, les critiques sur la critique, les philosophes sur la philosophie, les mystiques sur la mystique.
Ce qu'on fait est devenu le seul objet du faire ; le métier s'est substitué au réel ; le procédé à l'expérience ; partout une déficience en originel, en vécu ; la réflexion prime tout ; le sentiment n'est plus de mise nulle part - c'est comme s'il n'y avait plus rien à sentir.

 

Heidegger parle de Hölderlin comme s'il s'agissait d'un présocratique. Appliquer le même traitement à un poète et à un penseur me semble une hérésie. Il est des secteurs auxquels les philosophes ne devraient pas toucher. Désarticuler un poème comme on le fait d'un système est un crime contre la poésie.
Chose curieuse : les poètes sont contents quand on fait des considérations philosophiques sur leurs oeuvres. Cela les flatte, ils ont l'illusion d'une promotion. Que c'est pitoyable !

Le poète qui a dit les choses les plus profondes sur la poésie est Keats, dans ses lettres. Infiniment plus lucide que n'importe lequel de ses contemporains, Coleridge inclus, ou même les romantiques allemands, Schlegel et Novalis y compris.

 

La poésie qui approche de la prière est supérieure et à la prière et à la poésie.

Je tombe dans le livre de Foucault " Les mots et les choses", que je n'ai nulle envie de lire, sur une phrase où il met sur le même plan Hölderlin, Nietzsche et Heidegger. Seul un universitaire pouvait commettre une telle faute de lèse-génie. Heidegger, un prof à côté de Nietzsche et Hölderlin ! - Cela me rappelle ce critique qui s'est permis d'écrire : "De Leopardi à Sartre " -comme si de l'un à l'autre il pouvait y avoir la moindre filiation. Un poète, un esprit suprêmement vrai d'un côté, un faiseur doué, mais faiseur, de l'autre.
Ce genre de rapprochements, cette confusion des valeurs me mettent hors de moi.

S'il y a un déclin de la poésie, il commence au moment où les poètes prennent un intérêt théorique au langage.

Le Français est l'être le moins poétique qu'on puisse imaginer.


Jamais je n'ai rencontré en France un paysan qui m'ait dit que le paysage au milieu duquel il vivait était beau. Et pourtant le Français est naturellement peintre ! Comment expliquer ces contradictions ?
La nostalgie n'est pas française. Or elle est la source secrète de toute poésie.

Le regret est un état automatiquement poétique.

Je suis infiniment plus proche de la musique que de la poésie et de la poésie que de la sagesse ou de la religion. C'est que pour moi l'absolu est question d'humeur. Il exige de la continuité, c'est précisément ce qui me manque.
Je suis trop cafardeux pour pouvoir fournir l'effort nécessaire au moindre perfectionnement intérieur. Je ne peux être que celui que je suis, comme Dieu...

Ce que j'aime chez Claudel, c'est sa violence, la forte et saine violence. ( On ne la trouve ni chez Gide, ni chez Valéry )

L'incroyable minceur de la poésie française. Le côté paysan de Claudel l'a préservé du danger de l'anémie.
Claudel est une nature ; les autres sont des écrivains.

 

Pour consulter les autres articles consacrés à Cioran, cliquer sur leurs titres :

 

La solitude selon Emile Cioran      Le silence selon Emile Cioran      

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:23

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Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l'être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n'a cessé de s'enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l'origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d'interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c'est en s'alliant à la poésie que la philosophie surmontera l'épreuve de la vérité de l'être, tant il est vrai qu'en s'opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l'avenir, n'est-ce pas dans sa quête de l'essence des choses qu'elle s'affirme, n'est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu'il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète «  de faire des mots qui abandonnent l'être, un retour vers lui ».

 

 

Car ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l'esprit. N'est-elle pas - selon Saint-John Perse - l'initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysique, l'animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l'héritage des morts ?  - Lors de la réception de son prix Nobel de littérature le 10 décembre 1960, Saint-John Perse proclamait encore :



«  Plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques, parce qu'il est part irréductibles de l'homme. Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord poétique, au sens propre du mot. Des astronomes ont pu s'affoler d'une théorie de l'univers en expansion ( celle du bing-bang ) ; il n'est pas moins d'expansion dans l'infini moral de l'homme, cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières et sur tout l'arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n'est pas - comme on l'a dit - le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension. »

 

 

En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s'informer de lui-même ? Probablement pour s'ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n'est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l'avoir créée. Cette expérience, bien des savants l'ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l'expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm :

 

«  De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun ».

 

Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l'univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai - «  tant les mots sont à la fois signes et objets ( objets porteurs d'images ) qui s'organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C'est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas «  à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l'universalité de la beauté et de l'être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible »  - poursuit-elle dans son ouvrage «  Sens et Non-sens en Poésie ».

 

Il en résulte que le poème, s'il est, ne peut être que par le sens poétique, aussi subordonné ou insoumis qu'il soit, et quelle que fût l'atmosphère d'ombre ou de clarté dans laquelle il est plongé, il se construit et n'existe que lorsque le sens intelligible est présent.

Oui, l'expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l'âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d'attente, dans un lieu d'extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l'esprit, à la source ensorcelée de l'inspiration. On réalise alors combien le poème s'élabore dans un désir jamais assouvi d'accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d'enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s'accordent avec l'émotion que le poète se propose de communiquer. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors seulement que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d'après-guerre qu'elle se sentait «  divisée entre la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu'est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu'elle était une quête anxieuse sur l'origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice qui veut «  qu'il n'y ait d'être en nous que dans le désir qui jamais ne s'obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation.

 

Mais s'il en est ainsi chez les vrais poètes, qu'en est-il chez ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabriquant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui resterait en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparaît un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et comme éclatées en un véritable désordre structurel.

Depuis deux décennies, une vague déferlante, qui semble toutefois s'apaiser, du nom de NovPoésie a, tel un rouleau compresseur très médiatisé, faussé les données et tenté de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté.

 

«  Huile machine - De l'huile machine - Coudre machine - De machine à coudre Singer - Coudre machine - De huile de machine à coudre Singer ». Et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé un éditeur et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Ainsi s'est-elle présentée sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle ; si bien que dans ce fatras, auquel certains se sont laissés prendre - comment s'y reconnaître et où retrouver la poésie, celle dont Rimbaud disait «  qu'elle est la langue de l'âme pour l'âme » et Mallarmé «  une sens plus pur aux mots de la tribu » ?

 

Il est vrai que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile. Mais contrairement à ces faiseurs de mots qui se plaisent au jeu narcissique ou à l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Aussi tendons l'oreille,  accueillons la poésie actuelle en péril dans ses catacombes et aidons-là à se relever dans les pans de nuit où elle se trouve condamnée. Il faut la supplier de vivre, dit le poète Marc Alyn, car si elle est présente partout comme l'or dans le lit des rivières, que serait l'or sans l'orpailleur ? C'est à cela que chacun de nous doit réfléchir, car le monde de demain sera ce que nous en ferons. Lorsque Laurent Gaspar affirme que le poème n'est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l'interrogation, qu'en déduire ? Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe nous invite à la réflexion, le poète trace un sillage, car  "seules les traces font rêver" -écrivait René Char. Et, dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux, autant qu'il le faisait autrefois, il incombe au poète la charge de relever le défi qui a réduit Dieu à n'être qu'une hypothèse parmi d'autres. Aux certitudes de jadis, qui plaçaient l'homme face à son Créateur, succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'auto-détruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création.

 

Il n'en reste pas moins, qu'aujourd'hui comme hier, il revient au poète de nommer l'invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l'on accepte désormais la notion de mystère comme l'une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L'énigme, plutôt que le mystère, n'est-elle pas sa matière première ou du moins l'une d'elle ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l'esprit au plus haut de sa vigilance », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu'une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l'existence humaine, si le poète ne s'essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s'il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d'assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus qu'elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 09:42

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Fort intéressant et éclairant et plus que jamais d'actualité le livre du philosophe Michel Blain : " Douze mythes qui ont fondé l'Europe " aux éditions de l'Harmattan. Prenant pour horizon la thèse pessimiste de l'écrivain tchèque Milan Kundera d'une Europe qui n'est pas parvenue à penser sa littérature comme une unité historique et voit là " son irréparable échec intellectuel ", Michel Blain s'interroge sur la crise actuelle d'une Europe en quête d'elle-même et organise, dans son passionnant ouvrage, une sorte de Table Ronde à l'image des Chevaliers d'antan, conviant autour d'elle douze récits d'envergure mythique que l'auteur tient pour représentatifs de notre aventure culturelle commune et, par voie de conséquence, de notre politique. Et les questions qu'il pose d'introduction : Cette Europe que nous appelons de nos voeux a-t-elle encore une âmeQuelle est-elle ? Et une société sans mythe est-elle viable ? - nous éclairent d'emblée sur la perspective où l'auteur entend situer sa réflexion. Rappelons-nous la belle phrase de Patrice de la Tour du Pin : " Les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid ". ( La Quête de joie - 1933 )

 

Le but principal de cette étude est donc de revisiter et redécouvrir nos lieux de mémoire afin, écrit l'auteur, "de redonner à nos coeurs et à nos intelligences un peu de la beauté, de la chaleur et du sens qui leur manquent en ce difficile début du troisième millénaire". Ces mythes sont les suivants : Roland ou le martyre du preux neveu de Charlemagne, le Graal et sa quête de perfection, Tristan et Iseult ou la passion mortifère, Schéhérazade ou les pouvoirs de l'art du récit, Dante et Béatrice ou l'amour comme voie de l'au-delà, Jeanne d'Arc ou la foi irrésistible d'une femme, Don Quichotte ou le chevalier errant entre imaginaire et réalité, Don Juan ou le séducteur perpétuel, Robinson ou la survie en solitaire, les Lumières ou le salut par la raison, Faust ou l'apprenti sorcier de la connaissance, K ( Kafka ) ou l'étranger absolu - tous établissent un rapport particulier entre le temps originaire et le temps profane et habitent notre inconscient individuel et collectif, tant il est vrai qu'ils sont entrés dans les faits et les recouvrent à maints égards.



"L'Histoire, dans les mythes qui se nourrissent d'elle - précise le philosophe - dévoile son sens caché et, en retour, s'en inspire. Et il ajoute : " Répondre au besoin de mythes qu'ont les peuples en faisant dialoguer ceux-ci n'a donc rien d'impropre, ni d'impur. Une Europe sans repères identitaires, sans projet visionnaire, sans mise en perspective critique et en récit de sa propre saga - et donc sans mythes - ne serait qu'un corps sans âme".

 

Cette idée qui associe l'identité d'un peuple et sa tradition pérenne peut aider, en effet, les Européens, passablement divisés, à retrouver eux aussi leurs liens par-delà une religion personnelle ou son absence. Quels liens ? D'abord ceux de leur tradition et, mieux encore, de leur culture commune, seuls capables de les souder les uns aux autres et de les armer moralement pour affronter la menace assez clairement dessinée de leur disparition dans le néant du grand brassage universel ou de la mondialisation. Les hommes n'existent que par ce qui les distingue, clan, lignée, culture, tradition.

 


La tradition européenne dont les sources sont antérieures au Christianisme peut d'autant mieux se concilier avec les convictions religieuses - ou leur absence - que celles-ci sont devenues en Europe une affaire purement privée. Que l'on soit chrétien, libre penseur, athée, l'important, pour résister et renaître, est sans doute de se hisser au-delà du contingent politique ou confessionnel, afin de renouer avec la permanence de la tradition. Une tradition toute entière formulée dans nos poèmes fondateurs depuis une trentaine de siècles, mais qui ont trop souvent, hélas ! masqué les ruptures de la mémoire.

 

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Douze mythes qui ont fondé l'Europe de Michel BLAIN
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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 09:56

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Cet article a été rédigé en octobre 2011, mais il me semble plus que jamais d'actualité ... 

 

Pourquoi ne pas se poser la question et tenter de l'élucider, en se demandant, par la même occasion, si le rire n'est pas davantage conformiste que libérateur ? Kierkegaard reconnaissait que l'ironie était la marque du solitaire : " Quand l'ironie devient collective - écrivait-il - on passe à autre chose, à cette grossièreté de la foule qui sanctionne ce qui la dérange ". On croit souvent que le rire est une expression de l'indignation, qu'il montre du doigt les injustices et les abus, que l'on rit de ce qui est répréhensible, choquant, grotesque, inconvenant. On le sait depuis Bergson : le rire précède de peu l'insensibilité ; il fait donc mauvais ménage avec la colère. On peut raconter des blagues sur le tyran, cela ne l'atteint pas : le plus souvent, dans le même mouvement, le rieur brise le ressort de sa révolte. En définitive, le rire dénonce les ridicules, nullement les fautes.

 


Tourner en ridicule le Christianisme ou l'Islamisme ou un grand de ce monde, est-ce que cela leur donne tort ? Car qui rit de tout, ne s'indigne plus de rien, ou, pire, ne respecte plus rien. Est-ce du ridicule qu'il faut se garder ou de la violence : violence des propos, des attaques verbales, des préjugés, des a priori ? Il n'est pas dit que les esprits y gagnent en liberté. Bien au contraire ! La liberté de la presse ne garantit pas la liberté des esprits. La relaxe obtenue, jadis, par le journal Charlie Hebdo nous rassure sur cette liberté de la presse, mais la question reste posée sur la liberté en tant que telle et sur la capacité du rire à être libérateur. Cette culture de la dérision, que nous entretenons avec une certaine complaisance, nous rend-t-elle plus libres, plus efficaces, plus clairvoyants ? Rire à bon compte, n'est-ce pas réducteur ?  On se cache alors derrière le rire comme derrière un écran. Le rire de dérision offense toujours et ne résout pas.

 

 

Et la caricature, qui est le propre de la dérision, ne s'efforce-t-elle pas de rendre visible, en l'agrandissant, tout mouvement de l'être, réalisant ainsi des déformations et disproportions, art de l'exagération et de l'outrance par excellence ? Nous voyons alors le comique s'opposer à la grâce et à la beauté et s'accommoder à bon compte de la raideur, voire de la laideur. Le rire devient ainsi une brimade sociale. Il est là pour inventer un mode de correction dont on use volontiers à l'égard des petites sociétés qui se forment au sein des grandes. A l'insociabilité supposée des personnages visés s'érige l'insensibilité des censeurs. " Le rire ne peut pas être absolument juste - écrivait Bergson - répétons qu'il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d'intimider en humiliant. Il n'y réussirait pas si la nature n'avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d'entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout du moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n'approfondissions pas trop ce point. Nous n'y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d'expansion n'est qu'un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s'affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer le personnage d'autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption, nous démêlerions d'ailleurs bien vite un peu d'égoïsme, et, derrière l'égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant... quelle amertume". En effet, peut-on se permettre de ne pas penser comme tout le monde ?

 

A l'évidence, le sarcasme ne peut rien contre le fanatisme, celui-ci n'étant jamais qu'une arme de dérision... dérisoire. Il est vrai, par ailleurs, que la caricature annihile toute forme de confiance, si bien que, contrairement à ce que nous serions tentés de croire, le scepticisme ne neutralisera jamais aucun fanatisme. Il aurait même tendance à l'exacerber. La seule chose que l'on puisse opposer à l'excès est la modération, au fanatisme .... le discernement, ce qui manque trop souvent, hélas ! à nos élites. 

 

Armelle Barguillet Hauteloire

 

 

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 09:22

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Qu'est-ce que le bonheur, qu'entend-t-on par être heureux, nager dans le bonheur ? Il y a déjà le plaisir, la joie, la satisfaction, alors le bonheur de quelle façon est-il autre, de quelle façon se singularise-t-il, comment savoir que nous sommes heureux ? Et être heureux, ne serait-ce pas seulement ...ne pas être malheureux ? Autant de questions que nous sommes en droit de nous poser, tant il est vrai que l'on parle beaucoup du bonheur sans très bien savoir le définir, sans savoir si nous l'avons jamais éprouvé, s'il est chimère ou réalité ?

 

L'optimisme de ceux qu'on a appelés au XVIIIe siècle  " les philosophes" a placé le bonheur dans le développement des "Lumières", c'est-à-dire dans le développement de la connaissance et de l'intelligence. Après s'être appliqués à libérer les esprits de tout ce qu'ils considéraient comme des préjugés, ils ont pensé affranchir les individus de toutes les servitudes, les oppressions, les despotismes, et ont eu une confiance illimitée dans  " le progrès".



Deux ouvrages de Rousseau sont centrés sur le bonheur : L'Emile et La Nouvelle Héloïse. Selon le philosophe, l'éducation de l'enfant devait le rendre heureux. C'était une première approche de ce bonheur tant souhaité. Pour qu'il l'éprouve, il fallait donc laisser l'enfant se développer, jouer, se promener, apprendre librement. L'idée dominante était que la nature humaine est foncièrement bonne et, par conséquent, ne présente aucun obstacle au bonheur individuel. En quelque sorte, le bonheur serait de pouvoir faire ce que l'on veut, comme on le veut, quand on le veut. Vision simpliste des choses que la vie s'est empressée de démolir, car le bonheur est chose plus complexe et mystérieuse que certains ont bien voulu le laisser entendre. Par exemple un Président de la République, qui ambitionnait de contribuer au bonheur des Français, ne fit, en définitive, que des lois pour les contraindre davantage.

 


Le bonheur humain peut-il être une organisation parfaite de la société telle que Charles Fourier, théoricien socialiste l'espérait au début du XIXe siècle, le fruit de l'usage de la raison et de la recherche de l'intérêt bien compris ?  Dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, le personnage du Grand Inquisiteur croit que le salut promis aux hommes est la réalisation d'un royaume terrestre de justice, d'amour, d'équité pour tous. Puis, il s'aperçoit que bien peu d'entre eux sont capables de répondre à cet appel. Aussi renonce-t-il à ce rêve déraisonnable pour entreprendre une tâche plus humaine : l'établissement d'un ordre terrestre tel que les hommes puissent l'envisager comme accessible, même si une part de leur liberté est entre les mains de quelques maîtres qui se chargent d'aménager et d'organiser rationnellement leur condition.

 

D'importants textes bibliques développent l'idée que le bonheur a un caractère aléatoire, hasardeux, improbable. Les guerres, les maladies, les injustices, les famines semblent, en permanence, compromettre le bonheur de l'homme sur la terre. On a parlé de ce monde comme d'une vallée de larmes où le bonheur n'est concevable que dans un autre monde.  Shopenhauer, philosophe du XIXe siècle, rappelait que, durant sa vie, l'homme oscille en permanence entre souffrance et ennui. Selon lui, le bonheur était inaccessible. Aussi fallait-il s'appliquer à ne pas ajouter au malheur en pratiquant la bienveillance et la compassion et trouver, pour soi-même, la paix intérieure en s'exerçant, comme les sages de l'Inde, au détachement et au renoncement des désirs.

Aristote, son prédécesseur, était plus optimiste. Il estimait que le plaisir est un élément du bonheur mais qu'il n'en est pas le tout. Il s'ajoute à l'acte comme la beauté s'ajoute à la jeunesse. Un homme n'est heureux que s'il vit conformément à sa nature et se tient à l'écart des perversions de l'esprit et de la chair. La vie heureuse est une continuité d'actions que la raison accompagne - écrivait il.  La pratique de la vertu ajoutait un élément supplémentaire en procurant la force de supporter les privations et les inconvénients dont la vie ne cesse de nous affliger.

 

 
L'intellectualisme de Spinoza n'a pas séparé la parfaite connaissance de la vertu et la vertu du bonheur. L'homme, participant de l'essence infinie de Dieu, se sait éternellement uni à la substance divine et l'amour intellectuel de Dieu est sa béatitude. Pour Kant, la recherche du bonheur ne devait être en aucune façon le mobile de la vertu. L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme devaient représenter des postulats suffisamment importants pour que nous lui sacrifions le bonheur. Il est vrai que les Grecs avaient déjà eu conscience que le bonheur, en tant qu'état imperturbable et définitif,  n'appartenait pas aux mortels.  A travers l'histoire, les philosophes ont toujours été convaincus que la vie des êtres soumis au temps, au changement et à ses aléas, était incompatible avec le bonheur absolu, que celui-ci était une conquête toujours fragile, que certains de ses éléments ne dépendaient pas de nous et que nous restions exposés aux bons et aux mauvais coups du sort. Ils ont toujours souligné que le bonheur ne pouvait pas se confondre avec le plaisir, qu'il ne se séparait pas de la moralité, qu'il s'accordait avec les aspirations les plus nobles et les plus élevées. En effet, la permissivité ne rend pas l'homme heureux. On dit de certaines personnes qu'elles ont des natures heureuses, comme s'il y avait une prédispositions au bonheur. Peut-être la recette est-elle simplement de ne pas envier celui des autres...

 

Le bonheur nous tombe rarement dessus comme le malheur. On ne sait d'ailleurs pas très bien pourquoi et comment nous sommes heureux. Ce n'est pas une immersion subite comme le sont la joie et le plaisir ; plutôt un état où les éléments, qui nous composent, paraissent être en accord les uns avec les autres. Est-ce l'amour, la réussite professionnelle, une santé à toute épreuve qui concourent à composer ce subtil équilibre ? Je crois que sa définition est impossible pour la bonne raison que le bonheur n'est semblable pour personne, car particulier à chacun. Certains vous diront qu'ils ont éprouvé du bonheur dans des situations difficiles, voire problématiques, simplement parce que de se sentir en mesure de les surmonter leur communiquait un sentiment de plénitude et que cette satisfaction-là s'apparentait au bonheur. Ne cherchons pas non plus à le traquer, ce serait une quête perdue d'avance. Ne tient-il pas à la fois de l'harmonie intérieure et de quelques opportunités extérieures ! On ne s'étourdit pas de bonheur comme on s'étourdit de plaisir ; on s'apaise et se rassure à son contact, on goûte alors à la saveur rare de la sérénité et on l'éprouve sans pouvoir le partager, tant il ne relève que de nous-même.

 

Néanmoins, l'aspiration au bonheur ne se laisse pas décourager. Elle reste au coeur de chacun, profonde, universelle, incoercible, fermement liée à l'exigence de voir réunis bonheur et vertu et de s'alimenter à la flamme de la sagesse et de la raison. Le bonheur ne se décrète pas mais se secrète comme un suc et c'est pour cela qu'il reste personnel, que chacun le ressent, le perçoit selon sa nature et que l'on ne peut en aucune façon le quantifier ou le cerner. Il est au secret du coeur ce quelque chose qui ressemble au contentement, à la plénitude. Il n'est pas en soi absence de malheur, mais plus précisément quiétude de l'esprit, harmonie et concorde de ce qui compose l'étoffe intime de notre être.

 

" J'ai senti que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi. Il est toujours là ( mais nous n'en savons rien ), frappant à la porte pour que nous lui ouvrions, et qu'il entre, et qu'il soupe avec nous ".

 

Julien Green  ( Journal - 1940 )

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 09:43
Deauville - Histoire d'une légende -

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Depuis que le duc de Morny en l'année 1860 fit naître Deauville des sables et de l'eau, il semble que la cité balnéaire ait été entourée des fées et des génies les mieux attentionnés. Ceux-ci étaient déjà là pour veiller sur ses premiers pas avec une vigilance maternelle et n'auront plus de cesse, à l'avenir, de la parer de telle sorte qu'elle devienne l'une des plus aimables, fastueuses et élégantes stations du littoral français.Si bien que sa renommée aura vite fait d'outrepasser les frontières de la France et de l'Europe et de devenir internationale. Mais comment, et grâce à qui, ce qui n'était hier qu'un bourg de hobereaux allait-il accéder à pareille notoriété ? Pour le savoir, commençons par remonter le temps...

 

En 1060 était Auevilla, un coteau surplombant un marais. Là régnait le seigneur Hubert du Mont Canisy, compagnon de Guillaume le Conquérant. Dans son fief, on ne recensait guère que 79 âmes et en 1851, lorsque Jean-Louis Auguste Brunet devint maire pour la seconde fois, le hameau n'en comptait pas davantage, alors que Trouville était en passe de devenir "la reine des plages". C'est alors qu'un médecin, Joseph Olliffe, propriétaire d'une villa à Trouville, se laissa envoûter par les étendues de sable qui se déroulaient à perte de vue sur l'autre rive de la Touques, espaces vierges qui paraissaient boire les lumières du ciel et dont les berges frangées de roseaux étaient le refuge d'une pléiade d'oiseaux. Rentré à Paris, et en visite chez son ami le duc de Morny, il lui décrira ces paysages avec un enthousiasme si communicatif, que ce dernier se laissera convaincre de se rendre sur place pour les admirer à son tour. Découvrant le panorama du haut du Mont Canisy, il s'écrie : "C'est vertigineux ! Quelle immensité et quelle beauté ! Nous allons bâtir ici le royaume de l'élégance."

 

A l'architecte Desle-François Breney sont confiés les plans de la future ville, un trapèze délimité par des avenues et une digue-promenade qui sera baptisée "La Terrasse". Dès juillet 1863 ouvraient un casino, puis un centre d'hydrothérapie et, en août 1864, avaient lieu les premières courses sur l'hippodrome de la Touques. En cette même année, quarante villas étaient déjà occupées et un hôtel de deux cents chambres recevait ses premiers clients. Mais le duc allait mourir avant d'avoir vu se réaliser un projet qui lui tenait à coeur : le bassin de 300 mètres de long qui devait permettre aux bateaux de fort tonnage de remonter la rivière de la Touques, favorisant un commerce maritime qui contribuerait au développement économique de la région.

 

Deauville était lancé et, malgré la disparition de son créateur, des villas continuaient de s'élever de terre, ainsi qu'un phare de 22m à l'entrée du port, tandis que se croisaient sur l'hippodrome, lors des Grands Prix, des personnalités telles que Ferdinand de Lesseps et Adolphe Thiers. Malgré cette expansion continue, en avril 1895, à la consternation générale, le casino se voit dans l'obligation de fermer ses portes à la suite d'irrégularités. Par chance, Désiré Magloire Le Hoc, le nouveau maire, s'affirmait d'emblée comme un homme déterminé qui allait se consacrer avec une énergie inlassable à améliorer la vie quotidienne des deauvillais et développer le tourisme estival qui souffrait d'un équipement hôtelier insuffisant. Peu de temps après entrait en scène un personnage haut en couleur qui, à la suite de Morny et en collaboration avec Le Hoc, se préparait à écrire une page importante de la légende de Deauville : Eugène Cornuché. C'est lui que le maire, bien inspiré, venait de choisir pour créer un nouvel établissement de jeux, ce qu'il s'empressa de faire en achetant la villa "Les Flots" et les terrains avoisinants, construisant sur ces lieux un casino et un hôtel au charme irrésistible : le Normandy.

 


DeauvilleHotelNB1912.jpg      Hôtel Normandy

 

Dès l'ouverture en juillet 1912, le succès dépassait les prévisions et n'allait cesser de croître. Il est vrai que Cornuché, petit homme replet à la moustache conquérante, ne manquait ni d'habileté, ni de savoir-faire. Après avoir été garçon de courses, livreur, aide sommelier, ce fils d'un modeste restaurateur parisien avait fait ses premières armes en ouvrant le restaurant "Maxim's", dont l'engouement auprès du Tout-Paris avait été immédiat, au point qu'on l'avait surnommé "Le Napoléon des restaurateurs". Même chose à Deauville, où le Normandy était présenté par les chroniqueurs comme "le plus bel hôtel du monde" et qu'il ne fallait pas moins - pour la soirée inaugurale de son théâtre - que la présence prestigieuse du célèbre ténor russe Fiedor Chialapine.

 

Fort de ces réussites, Cornuché souhaitait aller plus loin dans ses investissements et mit en chantier, sur le terrain de la ville "La Louisiane", un hôtel qu'il envisageait comme " le plus colossal et le plus luxueux de la région", ce serait "Le Royal", bâti en moins d'un an pour satisfaire une clientèle internationale. Le 28 juillet 1913, la belle Otero présidait à son inauguration, car à ville fatale ... femme fatale. En trois ans, Deauville venait de se doter de deux palaces, d'un casino, d'un hippodrome rénové, de boutiques de luxe dont celle que venait d'ouvrir Mademoiselle Chanel, alors que le tocsin sonnait dans toutes les églises et que les blessés se préparaient à remplacer sur ces lieux de fête les princes et les mondaines et les tables d'opération les tables de jeux. Désiré le Hoc s'impliquera de toutes ses forces dans les oeuvres de guerre: la Croix Rouge, le Foyer des soldats, celui des Réfugiés français et belges et mourra en mars 1919 après dix-neuf années de bons et loyaux services.

 

En 1920, la ville n'en a pas moins retrouvé une existence normale, après une guerre qui lui a coûté 103 morts et 22 disparus. Churchill choisit Deauville et le Royal pour sacrifier à la mode des vacances, comme le fera le roi Alphonse XIII d'Espagne et l'Aga Khan, et on ne compte plus les maharadjahs et les célébrités qui prennent "le train bleu", mis en service par la compagnie des Wagons-lits, pour venir passer quelques jours dans une station balnéaire qui offre tous les divertissements et commodités. Mais nouveau coup du sort, lorsque le 1er avril 1926, Eugène Cornuché, âgé de 59 ans, tire sa révérence à une société dont il a été le maître incontesté des loisirs. Qui peut remplacer un tel homme ? Un nom s'impose néanmoins, celui de François André.

 

lucien-barriere.jpg    François André

 

 

François André semble sortir de l'imagination d'un Stendhal ou d'un Maupassant avec son parapluie et son canotier, sa stature majestueuse, son regard aigu qui sait tout voir et sa discrétion qui sait tout taire. Sans nul doute, il y a un peu de Bel-Ami et de Julien Sorel dans ce beau jeune homme qui, dans les années 1900, monte à Paris depuis son village de Rosières et peut se dire : " A nous deux Paris ! " et même " A nous deux la France ! ", tant sa réussite excédera de beaucoup la capitale. Son père, qui exerçait la profession de brasseur, venait d'être ruiné par trois années de sécheresse, aussi François - qui n'avait pas le goût de la terre - se trouvait-il dans l'obligation de chercher fortune ailleurs. C'est donc cet homme qui va prendre en main le destin de Deauville et, après avoir assuré la régence du casino d'Ostende, s'emparer de celui de Deauville et jouer dans un premier temps en partenariat avec Cornuché qui lui laissera bientôt la bride sur le cou, si bien qu'à la mort du maire il est le successeur tout désigné et que Deauville sera l'une des pièces privilégiées d'un royaume qu'il ne cessera plus d'agrandir. Ce seront Le Touquet, Aix-les-Bains, La Baule, Biarritz, Cannes. Et aux casinos, il ajoutera des hôtels prestigieux, des golfs, des restaurants. A Deauville, il fait construire un troisième fleuron, l'hôtel du Golf sur les hauteurs du Mont Canisy, et devient l'ami des rois, le familier des princes, des artistes, des hommes politiques. On ne résiste pas à ce paysan de l'Ardèche qui est l'élégance même. Etre l'empereur des jeux, peut-être, mais sans perdre son âme. D'ailleurs ces succès ne les doit-il pas à un travail acharné ? Levé à 10 heures, il ne se couchait jamais avant 5 heures...du matin, service oblige !

 

En 1938, le contre-coup du crack boursier de New-York n'en fait pas moins sentir ses effets jusque sur le bilan de sa société et il faut que François André agisse avec prudence et fermeté pour ré-équilibrer la balance financière. Ce, au moment où des rumeurs de guerre commencent à agiter les milieux politiques, non sans raison, puisqu'elle se déclare le 3 septembre 1939, obligeant le patron à prendre des mesures d'urgence avant que le Kommandantur ne vienne occuper Le Royal et que les autres palaces ne soient transformés en hôpitaux : mettre à l'abri l'argenterie et surtout les grands crus à la valeur inestimable qui seront discrètement acheminés vers son village. Ils y passeront la guerre à l'abri des convoitises, alors que les tickets d'alimentation font leur apparition.

 

On sait ce qu'a enduré la Normandie durant ces années terribles et Deauville ne fut pas épargné. Cependant, dès 1946, les estivants reviennent, bien que la station n'ait pas encore retrouvé son lustre d'antan. Peu à peu, on remet en état les hôtels, le front de mer, le casino, les bains pompéiens et les propriétaires de villas, les amateurs de jeux reprennent leurs habitudes, alors que Monsieur André commence à ressentir les premiers symptômes de l'âge et envisage sa succession. N'ayant pas d'enfant, il porte son choix sur  Lucien Barrière son neveu, qui lui ressemble étrangement, le fait venir et le forme sans complaisance afin que ce dauphin soit en mesure d'assurer la relève. Ce qu'il fera en 1962, lorsque André décède un an après la mort de sa femme Marie-Louise.


Lucien Barrière, ce nom brillera bientôt sur la façade des établissements du Groupe qu'il s'apprête à gérer d'une main ferme et avisée, alors qu'un autre homme d'envergure, Michel d'Ornano, accède au fauteuil de maire, si bien que Deauville se voit gratifiée de deux hommes dynamiques et ambitieux qui entendent oeuvrer pour élargir encore la notoriété de ce lieu, déjà considéré comme le XXIeme arrondissement de Paris. Lucien n'a certes pas l'assurance tranquille de l'Oncle qui en imposait tant aux ducs et aux banquiers, mais c'est un terrien lucide, doué d'un rude bons sens, ce qui lui évitera les emballements et lui inspirera une prudente stratégie. Bien qu'il se plaise à vivre modestement, il n'en devient pas moins le pape du tourisme de luxe en France et sait administrer le patrimoine sans omettre de l'ouvrir à la modernité. Ses premières décisions concernent la rénovation de l'héritage. A Deauville, il entreprend de grands travaux pour mettre au goût du jour les hôtels Normandy, Royal et Golf, participe à la construction d'une piscine olympique, à celle du Palais des Congrès (le CID), subventionne des courses hippiques et accueille avec les Ornano le Festival du film américain en offrant aux stars hollywoodiennes des suites somptueuses qui porteront leurs noms, enfin en vivant ce grand bouleversement que sera pour les casinos l'irruption des machines à sous.

 

Quant à Michel d'Ornano, il ne reste pas inactif, lui non plus. Sous ses mandats, la piste de l'aéroport de Saint-Gatien se prolonge de façon à accueillir les Caravelles d'Air-France, le lycée André Maurois s'installe dans les bâtiments qui furent jadis ceux de l'hôtel de la Terrasse, un centre de cures marines ouvre à côté de la piscine, un vaste hall en forme d'amphithéâtre - le centre Elie de Brignac - est édifié pour la vente des yearlings, tandis que le complexe de Port-Deauville ( la seule fausse note ) reçoit ses premiers estivants. Mais de plus en plus sollicité par la politique, il renonce à briguer un quatrième mandat et cède la place à son épouse Anne, suivant de près, dans la mort - il est renversé par une camionnette de livreur le 8 mars 1991, alors qu'il traversait une rue de la capitale - , Lucien Barrière qui s'en est allé rejoindre son oncle dans le modeste enclos au cimetière de leur village ardéchois en 1990. C'est Diane Desseigne, l'héritière naturelle, qui reprend le sceptre et la couronne du groupe Barrière, alors qu'Anne d'Ornano se fait élire comme présidente du Conseil Général du Calvados, invitées l'une et l'autre à rédiger une nouvelle page de la légende deauvillaise.

 

 

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         Anne d'Ornano              Diane Barrière-Desseigne

 

Nul doute qu'Anne et Diane vont jouer un rôle d'autant plus emblématique qu'elles symbolisent l'avènement des femmes à des postes de décision. On voit Diane figurer dans les magazines et faire rayonner l'image d'une réussite exemplaire. Quand, soudain, la tragédie fait irruption, jetant sur l'icône un voile funèbre. Victime d'un accident d'avion tandis qu'elle se rendait à La Baule, Diane s'en sort par miracle mais restera tétraplégique, subira des dizaines d'opérations et soixante-dix anesthésies générales. Face à une telle épreuve, cette très belle jeune femme ne cédera ni devant l'adversité, ni ne sombrera devant la souffrance, acceptant l'inacceptable. Après trois années de calvaire, elle reprend ses activités à la tête du groupe, soutenue par son mari avec lequel elle  forme un tandem efficace qui leur permet d'achever la modernisation du Groupe Barrière et d'acquérir un palace parisien le Fouquet's, avant que Diane ne s'éteigne dans son sommeil le 18 mai 2001. Comme tout va généralement de pair à Deauville, Anne d'Ornano, après plusieurs mandats, se retire à son tour, chargeant son successeur Philippe Augier, formé dans le sérail, de perpétuer une politique d'expansion et d'innovation qui correspond bien à la vocation de Deauville. Aujourd'hui, inscrits à l'angle de ses squares, de ses avenues, de ses places, de ses impasses et de ses quais, ils sont là les noms de ceux qui ont contribué à son rayonnement, ont illustré sa mémoire et invitent les promeneurs à se rendre  complices et témoins d'une légende toujours actuelle et vivante.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 
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Trouville, le havre des artistes     

 

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 10:09

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Les mélodies que l'on entend sont douces,
mais celles que l'on n'entend pas sont plus douces encore :
aussi, tendres pipeaux, jouez toujours,
non pas à l'oreille sensuelle, mais plus séduisants encore
modulez pour l'esprit des chants silencieux.

 

Keats ( Ode à l'urne grecque )

 

Dérivé du mot image, en latin imago, imagination est de la famille étymologique du verbe imiter qui signifie reproduire ce que l'on a perçu. Mais, si nous réfléchissons plus avant, imaginer ne serait-ce pas plutôt la faculté de reformer différemment ce que l'on voit, de le modifier au gré de notre fantaisie ?

 

" Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, il n'y a pas imagination", écrit Gaston Bachelard dans "L'air et les songes". Alors qu'est-ce que l'imaginaire et qu'est-ce qu'imaginer ? On pourrait envisager qu'imaginer est une façon particulière de voyager dans sa pensée, de concevoir, d'inventer des images, des formes ou des figures nouvelles, car c'est la loi même de l'expression poétique que de transgresser l'ordre des choses, de s'octroyer la liberté de voguer à sa guise sans plus se référer à des idées précises, en quelque sorte une façon de s'affranchir des concepts habituels de l'esprit. En règle générale, l'imaginaire ne relève ni du domaine de la sensation, qui est un phénomène subi, ni de celui de la perception, sinon ce ne pourrait être que d'une perception d'absence. Imaginer, ce serait poser le réel en néant, néantiser ce qui est.

 

" Tout imaginaire paraît sur fond de monde, mais réciproquement toute appréhension du réel comme monde implique un déplacement caché vers l'imaginaire. Toute conscience imaginante maintient le monde comme fond néantisé de l'imaginaire et réciproquement toute conscience du monde appelle et motive une conscience imaginante comme saisie du sens particulier de la situation " - nous dit Jean-Paul Sartre.

 

Le philosophe Alain a montré, pour sa part, en quoi une image diffère d'une perception, parce que dans la perception la chose est inépuisable, alors que l'imaginaire ne peut pas être observé ; imaginer, c'est envisager un être ou une chose absent, c'est sortir de ce qui est donné ici et maintenant. " Il n'y a point d'images, il n'y a que des objets imaginaires" - précise Alain.
 


Pour Platon, par exemple, l'image n'est qu'un second objet, une réplique, une perception passée qui redevient présente sans être semblable pour autant. Similitude avec ce qui a été, statut paradoxal à classer entre l'être et le non-être, glissement du réel vers le non-réel. Ce que nous percevons, soulignait-il, n'est plus la réalité vraie, puisque nous sommes déjà dans un monde d'apparence. Pour lui, le vrai monde, le monde supérieur ne pouvait être que celui des idées. Il faut se rappeler que Platon, contrairement à Aristote, supposait que les idées nous précédaient et existaient de toute éternité. A partir de cette supériorité de l'idée sur l'image, Platon envisageait trois mondes : le monde des concepts, le monde dans lequel nous vivons et le monde des artistes qui est celui de l'illusion et du simulacre, un monde d'autant plus dangereux que l'homme est sensé céder facilement à la magie des artifices.
 


Pascal n'était pas très éloigné de cette vision des choses, lorsqu'il écrivait : "C'est cette partie décevante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité si elle était infaillible de mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux".
 

Le philosophe reprochait à l'imagination de troubler notre raison et de fausser notre jugement qui ne savait plus alors discerner et apprécier. Quant à Descartes, il considérait l'imagination comme le degré le plus bas de la pensée. Elle n'était jamais qu'une modalité qui ne s'expliquait que par sa relation étroite avec le corps (sensation), celui-ci ayant le pouvoir d'activer l'imaginaire. Si bien qu'il n'attribuait à l'imagination que des images en corrélation directe avec les sens. Malbranche ne l'appelait-il pas la folle du logis ? Mais s'il peut en être ainsi de l'imagination dite reproductrice, qui nous transporte ailleurs mais parfois à la dérive et nous divertit à bon compte, qu'en est-il de l'imagination créatrice qui n'adhère plus au réel, crée des images inédites, tisse un réseau d'actualités innovantes et initie un voyage au pays de l'infini ? Pour celui qui réfléchit, elle est un mirage mais un mirage fascinant, imposant - nous dit Bachelard - le réalisme de l'irréalité. Elle prend alors les allures d'un "psychisme précurseur" qui projette des impressions intimes sur le monde extérieur. Ne serait-elle pas alors la reine des facultés, celle qui permet au poète et à l'artiste en général d'entrer dans le monde des correspondances ? Désormais, l'esprit invente, consent au fictif, c'est-à-dire à ce qui n'est pas, tant il est vrai que nous ne pouvons pas vivre sans ces contrastes et variations qui tendent tous à modifier les choses. C'est une forme de liberté face au réel qui tient le monde à distance et fait preuve d'une dynamique novatrice, tant et si bien que même le savant, l'inventeur ont eu, à un moment ou à un autre, recours à elle.

 

Il est évident que cette imaginaire-là se situe bien au-delà du psychologique. On doit donc trouver une filiation régulière du réel à l'imaginaire, car comment oublier l'action signifiante de l'image poétique ? Elle n'est autre qu'un sens à l'état naissant. Son rôle est de notifier autre chose et de faire rêver autrement. L'image littéraire, c'est-à-dire l'image créatrice, ne vient pas habiller une image nue mais donner la parole à une image muette, finalisant un désir humain. Cette faculté nous aide à mieux comprendre dans quelle mesure notre conscience peut être envahie, habitée, voire submergée, par des productions différentes de celles habituelles de l'esprit. Tous les arts ont été inventés pour perpétuer un moment d'éphémère où le non-réel se laisse capturer. D'ailleurs ne serait-il pas plus judicieux de parler d'imagination novatrice ?


Mais pour quelles raisons les hommes aspirent-ils à ce point à quitter la réalité ? Simplement parce qu'elle est frustrante, qu'elle ne parvient pas à satisfaire leurs désirs. Le fantasme, le rêve, l'art témoignent de ce processus de compensation. L'imagination fait partie de l'économie de la vie. Elle reste consciente, contrairement à la folie, et elle n'est nullement pathologique. Privés d'elle, nous ne saurions vivre, parce qu'elle est une source de création permanente qui produit des images originales et vivantes : - " On les éprouve dans leur lyrisme en acte ; elles donnent - et tout particulièrement les images littéraires - une espérance à un sentiment, une vigueur spéciale à notre décision d'être une personne, une tonicité même à notre vie physique" - ajoute Bachelard, qui poursuit : - " Le livre qui les contient est soudain pour nous une lettre intime ".

 

Ce rapport très particulier entre l'imaginaire et le réel est celui qui relie le pouvoir créateur de la pensée de l'homme à sa situation de créature limitée, à cette finitude qui le rend dépendant du monde extérieur. En l'homme se trouve donc une faculté centrale qui peut devenir la folle du logis si l'on n'y prend garde, mais sait se hausser, dans la mesure où elle est régulée, jusqu'à l'art qui est en nous la manifestation d'une puissance essentiellement créatrice. Cette faculté produit des schèmes. Un schème est une méthode, un dynamisme d'où fusent les idées. Kant écrit : " C'est un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine". Et Nabert : "Nous avons donc une imagination pure, comme pouvoir fondamental de l'âme humaine qui sert à priori de principe à toute connaissance". Elle est, en conséquence, le signe absolu qu'en l'homme existe des ressources mystérieuses qui le dépassent.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 08:55

 


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En classant des papiers l'autre jour, j'ai retrouvé, au hasard d'une pile, un texte que j'avais commis à l'âge de 18 ans - j'étais alors élève à l'école du journalisme - à l'occasion d'un concours de bibliophilie qui me valut d'obtenir un second prix. Ma participation à ce concours n'avait d'autre raison que celle-ci : mon père, bibliophile, m'avait donné très tôt le goût des livres, si bien que j'avais eu la chance inouie de trouver à portée de main, dans la bibliothèque paternelle, les ouvrages les plus divers et les mieux à même de m'enrichir. La plupart étaient des éditions originales, superbement reliées, que j'avais l'obligation de lire...avec des gants. On ne dira jamais assez le soin dont les bibliophiles entourent leurs précieux ouvrages. De nos jours, cette noble passion me semble toujours d'actualité, c'est pourquoi je retranscris au mot près le texte d'hier, espérant qu'il suscitera des vocations chez quelques-uns de mes visiteurs. D'autre part, sa ré-actualisation sur mon blog me permet de rendre, par-delà la mort, un hommage à un père qui a si bien su éveiller ma curiosité à toutes les formes d'art et de culture.

 

 

                             CONCOURS DU BIBLIOPHILE EN HERBE
                        

Grâce aux livres, la pensée humaine a survécu à l'oubli du temps. Depuis que l'homme pense, il a cherché le moyen de fixer sa pensée afin qu'elle puisse se transmettre aux générations futures. Il a donc commencé par l'inscrire dans la pierre et laissé ainsi, au bord des routes, son message dans l'idée d'enrichir le capital humain du fruit de son expérience.
Echelonné dans le temps, chaque siècle a bénéficié de nouveaux apports dans les domaines les plus divers et, dès que l'imprimerie a été inventée, les livres ont eu pour vocation d'être les dépositaires privilégiés de la pensée sous sa forme la plus intelligible. Ainsi s'est perpétué de génération en génération un incomparable héritage. Il est émouvant de recueillir les témoignages des temps révolus par le biais de ces oeuvres imprimées à l'époque même de leur création, d'où la nécessité de sauvegarder ce patrimoine dans les meilleures conditions possibles. Les Etats et les municipalités se sont employés à créer des bibliothèques à cet usage, mais le rôle du particulier n'en est pas moins primordial, car l'individu, mieux qu'aucun organisme social, est enclin à user d'attention et de dévouement pour réunir et préserver de tels documents. Ces deux formes de conservation, collective et individuelle, présentent une utilité majeure : l'accès aux sources de la culture devant être garanti à chacun.
Malgré les procédés mécaniques de reproduction dont nous disposons actuellement, la possession du manuscrit original ou de l'édition princeps est d'autant plus importante qu'elle est une preuve irréfutable d'authenticité. Tout ce qui se pare d'un caractère unique d'originalité, tant en textes qu'en images, acquiert pour l'avenir une valeur incomparable. Le bibliophile est l'homme attaché à la protection de ces valeurs. Son amour pour les témoignages du passé est encore renforcé lorsque la présentation s'enrichit de recherches artistiques : ainsi l'illustration qui complète les mérites du texte et la reliure qui donne élégance et beauté au livre, faisant de cet objet une véritable oeuvre d'art.

 

Il arrive néanmoins qu'une réédition soit supérieure au premier tirage pour les motifs suivants : l'illustration d'un artiste qui a embelli l'ouvrage ou bien  les corrections que l'auteur a souhaité apporter en prévision des tirages ultérieurs. Je citerai, pour exemple, la 2eme édition du Génie du Christianisme  qui comporte des corrections de Monsieur de Chateaubriand et sa dédicace au Général Bonaparte ; celles-ci ne figurant plus ensuite dans aucune autre édition. Il s'est créé ainsi un classement des ouvrages anciens de librairie, selon l'importance sentimentale qu'ils revêtent aux yeux de l'amateur et selon leur état de conservation. 

 

Par chance, la bibliophilie n'est pas une passion égoïste. Le bibliophile accapare rarement les livres pour son seul profit ; il les prend en charge et les garde dans le souci constant de n'être que momentanément le dépositaire d'un trésor. Il peut d'ailleurs, à l'occasion d'expositions, prêter et communiquer certains d'entre eux ou les léguer plus tard à une collectivité. Les facteurs déterminants de leur valeur sont d'une part la qualité du texte, d'autre part  la notoriété de l'auteur. Les classiques forment assurément le fond de toute bibliothèque qui se respecte. Mais, à partir de là, le choix des oeuvres est largement ouvert ; chacun ayant à coeur de se spécialiser dans une époque, un style, des sujets qui le touchent ou le concernent plus précisément, en vue de composer un ensemble cohérent.
Après le texte, la présentation est l'élément qui, en général, détermine une acquisition. Elle consiste dans la qualité de la typographie et du papier. Il est intéressant de noter que l'époque romantique a souffert d'une insuffisance dans la fabrication du papier, aussi les ouvrages du XIXe sont-ils souvent marqués de rousseurs et de piqûres. C'est pour cette raison que ceux, parvenus jusqu'à nous dans un état satisfaisant de conservation, sont particulièrement prisés.


Depuis le Moyen-Age,  l'homme a pris goût à enjoliver ce qu'il y avait d'un peu trop abstrait dans la pensée écrite. Ainsi les manuscrits se sont-ils enluminés et enrichis d'admirables miniatures ; puis, avec la découverte de l'imprimerie, apparurent la gravure sur bois, puis sur cuivre et sur pierre, enfin la photographie. Il est évident que le travail accompli manuellement l'emportera toujours sur les procédés mécaniques. De grands artistes se sont consacrés à l'illustration des livres et en ont fait un art original et raffiné. De telles réussites ont marqué à jamais l'alliance d'un texte et d'une iconographie de haute qualité. Ces ouvrages rares sont appréciés des bibliophiles,  moins pour leur valeur numéraire que pour leur richesse artistique et intellectuelle.

 

L'habillage du livre, c'est-à-dire la reliure, couronne l'ensemble. C'est là aussi un art à part entière. Le relieur a le devoir d'harmoniser son travail avec la teneur du sujet auquel il se voue. Il est préférable que la reliure ait été réalisée peu de temps après la publication, l'ensemble représentant, dans ces divers domaines, le témoignage d'une époque. Cette collaboration dans le temps justifie les soins et l'amour que les bibliophiles portent aux livres anciens et, à travers eux, l'hommage silencieux qu'ils rendent à la pensée et aux travaux de leurs aînés dans ce qu'ils ont fait de meilleur et de plus remarquable. Les objets du passé ont toujours eu un attrait irrésistible pour ceux qui se plaisent à découvrir la mystérieuse poésie du souvenir.


La haute bibliophilie ne se conçoit pas uniquement comme une quête de livres anciens réputés, mais s'attache à exhumer des exemplaires rarissimes qui portent les traces de l'histoire. C'est ainsi que des livres, annotés de la main de grands écrivains et porteurs de dédicaces que les épreuves du temps ont rendu attachantes, revêtent une valeur de culte pour les bibliophiles. Nul doute que cette noble passion grandisse l'homme qui s'y consacre car, à l'effort de recherche et de culture qu'elle suppose, se joignent des qualités de coeur et de sentiment. Puissent naître de nouvelles générations de bibliophiles qui s'attacheront à veiller, dans les siècles à venir, sur le patrimoine de la pensée et souhaitons qu'une capitale, comme Paris, reste le centre mondial d'une telle activité !

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Autre article concernant l'amour des livres :

Le goût de lire

 

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Bibliophilie ou la passion des livres
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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 09:37

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Prenez un paysage de mer et de coteaux, un hôtel de style second empire plein de charme et de raffinement, un écrivain unique, l'un des plus grands de la langue française, et vous aurez les ingrédients qui composent un après-midi et une soirée d'exception concoctés par le Cercle Littéraire proustien de Cabourg-Balbec en ce 19 novembre, à l'occasion de son dîner annuel et de la 6e édition de son prix de la Madeleine d'or. Et pour combler les esprits les plus exigeants, le Cercle avait programmé à 16 heures, dans la salle à manger transformée momentanément en auditorium, la conférence du professeur Michel Blain sur le thème des Mille et une Nuits dans "La Recherche du temps perdu". Pourquoi les "Mille et une Nuits" ? Parce que ce récit aux 150 sous-titres, ces nuits qui cumulent un nombre rare de mystères sont avec "Les mémoires de Saint Simon" l'un des deux livres modèles, sorte de références cadres selon lesquelles Proust envisage sa Recherche dans sa forme et sa longévité. Il l'a avoué lui-même : " Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d'une oeuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment et ne pas penser  à son goût, mais à une vérité qui ne nous demande pas nos préférences et nous défend d'y songer". ( Pléïade - Tome IV - page 620 )

 

 

 

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L'écrivain avait eu connaissance de ces contes grâce à Joseph-Charles Mardrus, né au Caire en 1868, époux de  Lucie Delarue, médecin et orientaliste demeurant à Paris qui, encouragé par Mallarmé, avait traduit de 1898 à 1904 une nouvelle version de cette oeuvre arabo-musulmane en seize volumes, et, ce, dans une perspective plus érotique ( car non expurgée ) que les précédentes. C'est cette version que Proust découvrît avec émerveillement. Ces contes, figés dans l'écrit à partir de XIIIe siècle, sont le résultat de la fusion de nombreuses versions orales ( d'origines diverses : Perse, Bagdad, Egypte ) qui commencèrent à se diffuser en Europe avec la traduction d'Antoine Galland, au début du XVIIIe. Ce long récit est l'histoire de Shéhérazade, fille du vizir, qui a été promise au roi des rois Shahryar, car elle est la dernière vierge de son royaume. Trompé par sa première épouse, le roi craint que les autres ne fassent de même, aussi, prenant les devants, les fait-il exécuter les unes après les autres dès la nuit de noces consommée. Pour tenter de reculer cette mort annoncée, la belle jeune fille va ajouter à sa séduction personnelle le secours de la parole, et inventer chaque soir un récit dans l'espoir de captiver son amant et repousser, nuit après nuit, la terrible échéance. Par chance son talent de conteuse est tel que, bientôt, le roi ne peut plus se passer des narrations vraies ou imaginaires qui le tiennent en haleine et 1001 nuits passeront ainsi dans les délices des sens et de l'esprit, si bien que Shahryar épousera Shéhérazade et qu'ils auront plusieurs enfants.

 

Chacun de ces contes, d'une sensualité raffinée et parfois grivoise, où alternent avec finesse la contemplation amoureuse et mystique et l'interrogation obsessionnelle sur la nature du désir, n'en sont pas moins empreints de sagesse, voyage initiatique autour de la chambre vers des ailleurs inouïs, oeuvre qui a le pouvoir de réveiller les récits endormis au fond des pages, car Shéhérazade a beaucoup lu, c'est une intellectuelle qui parvient à avoir raison de la misogynie de Shahryar par l'agrément de son verbe. 

 

Dans "La Recherche", les allusions aux Mille et une Nuits sont nombreuses, ainsi les assiettes de la salle à manger de Combray qui représentent des scènes des contes, Venise tout encombrée d'Orient, Albertine prisonnière comme une femme du sérail, le narrateur somnolent entre veille et sommeil et surtout Proust, lui-même, luttant chaque nuit dans sa chambre tapissée de liège, afin que l'écriture maintienne en lui la flamme de la création littéraire et diffère, autant que faire se peut, cette mort qui s'avance à son devant.

 



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  Professeur Kazuyoshi Yoshikawa ( à gauche )                  Luc Fraisse

 

A la suite de la conférence, nous allions nous retrouver à l'heure de l'apéritif dans une atmosphère conviviale et peu protocolaire. C'est un moment de détente où les membres du Cercle, toujours plus nombreux, prennent plaisir à échanger, minutes qui m'ont permis de faire la connaissance de l'un des lauréats, car cette année - on ne prête qu'aux riches - nous en avions deux, tant les ouvrages proposés étaient de qualité. Parmi les livres en compétition, je citerai "Proust et l'obscur" de Diane de Margerie et "Lectures de Proust" de Raphaël Enthoven. Le prix est donc allé à Luc Fraisse, docteur ès lettres, professeur à la faculté de Strasbourg, dont l'ouvrage " La petite musique du style" ( Classiques Garnier ), son douzième consacré à l'auteur de "La Recherche", nous présente un échantillonnage, depuis Homère jusqu'à ses contemporains, du rapport de Proust avec ses lectures inspiratrices. Proust et ses sources, mais également Proust devenu source pour nombre d'écrivains qui l'ont suivi comme Julien Gracq et Samuel Beckett, résurgences de Proust dans la littérature d'aujourd'hui.

 

Le lauréat ex-aequo n'est autre que le professeur Yoshikawa, un fidèle du Cercle, qui voit couronner "Proust et l'art pictural" ( Ed. Honoré Champion ) de la Madeleine d'or, tant est riche la galerie de tableaux que nous propose le roman proustien. Le sujet est quasiment inépuisable. Elstir, le peintre de La Recherche, qui évoque tout autant Pissaro, Degas, Helleu ou Monet, est le porteur et l'intercesseur de la mystique artistique qui fonde l'oeuvre. Immense était la culture picturale de l'écrivain que ses traductions de Ruskin avaient introduit dans les arcanes les plus secrètes de l'art. Grâce à son érudition, Kazuyoshi Yoshikawa nous guide avec bonheur sur la voie de cette information multiple. Professeur à l'université de Tokyo, monsieur Yoshikawa a consacré à la littérature française et à Proust, en particulier, sa vie d'intellectuel éclairé et francophone, puisque son dernier livre a été rédigé directement dans la langue de Racine et  Molière. Bel exemple de cette insémination culturelle à travers l'espace et le temps de la langue et de l'art qui devrait nous inciter à sauvegarder la nôtre, facteur civilisationnel par excellence.

 

Avant le dîner, Madame Bloch-Dano, présidente du jury, au cours d'une allocution sobre et précise, nous présenta les deux lauréats et leurs ouvrages respectifs, avant que Monsieur Fraisse, le seul présent, Monsieur Yoshikawa étant retenu à Tokyo par un colloque, nous entretienne de la teneur de son travail qui allie la modestie du chercheur à l'érudition d'un familier des grands textes. Le dîner devait clôturer une journée riche, que l'écrivain aurait probablement aimée, pour la raison qu'il n'y avait là que des amoureux de son oeuvre, communiant dans l'évocation de son souvenir,  et toujours en attente d'aller plus loin dans la découverte de ce continent qu'il a fait surgir des eaux pensives et fécondes de son imaginaire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( membre du conseil d'administration )

 

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Avec mon mari lors du dîner au Grand-Hôtel ( je porte une veste blanche )

Avec mon mari lors du dîner au Grand-Hôtel ( je porte une veste blanche )

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 09:10

images.jpg    1911 - 1975

 

 

Patrice de la Tour du Pin devait faire très jeune une entrée éblouissante dans le monde littéraire avec sa Quête de joie, entrée comparable à ce qu’avait pu être, en son temps, celle de Lamartine et de ses Méditations. Il avait 19 ans et venait d‘écrire un chef-d’œuvre. Difficile de devenir en un âge si tendre presque déjà insurpassable, car si le poète devait produire par la suite avec ce qui deviendra son œuvre unique et colossale "La Somme de Poésie", un travail admirable et admiré, jamais, peut-être, il n’aura été davantage poète que dans cette quête de sa toute jeunesse. C‘est Jules Supervielle qui avait remarqué le manuscrit et souhaité publier une première partie "Les enfants de septembre" à la NRF dès 1933.

 

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;

Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent

Les Enfants sauvages, fuyant vers d’autres cieux,

Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace.

 

La jeunesse ne pouvait que se retrouver dans ces vers romantiques qui lui restituaient une atmosphère proche de celle du Grand Meaulnes. Poésie enchanteresse par cette grâce princière qui a quelque chose du Printemps de Botticelli et de la délicate nostalgie de Charles d’Orléans et n’a jamais rien concédé au confus et à l’obscur. Cette inspiration, Patrice de la Tour du Pin l’a puisée dans le pays de son enfance composé de bois giboyeux, d’étangs, de vertes prairies et de jardins secrets, qu’il aimait à parcourir seul ou avec sa sœur Phylis et son frère Aymar, domaine des vacances familiales dont il héritera par la suite et où il passera la plus grande partie de sa vie.

 

Va dire à ma chère Ile, là-bas, tout là-bas,

Près de cet obscur marais de Foulc, dans la lande,

Que je viendrai vers elle ce soir, qu’elle attende,

Qu’au lever de la lune elle entendra mon pas.

 

Cette "quête de joie" sera donc le premier fruit d’une solitude qui lui apportera une gloire précoce avant que les années de guerre et de captivité en Allemagne fassent de lui, selon la formule de Jean Guitton, non seulement un poète à ses heures mais à toutes les heures, ayant trouvé en soi son cloître intime où il vivrait reclus en poésie. Les autorités allemandes l’ayant relâché, il va se réfugier au Bignon-Mirabeau, la demeure familiale à l’extrême pointe nord-est du Loiret, ancrée au bord d’une vallée :

 

C’était un château de vallée,

L’herbe dressée de trois prairies

Les bois de pentes, aux chemins

Indéfinis qui s’en allaient,

Les Morailles, les Picardies

Avec leurs châteaux de sapins.

 

 

En 1943, il épouse sa cousine Anne de Bernis, dont le visage lui était apparu, lors d’un voyage en train, comme celui de la femme élue : « Suis-je à la fin du voyage ?/ Le monde d’amour n’est pas là ! / - Il ne vint aucune réponse ! / Juste la forme d’un visage, / Comme fut l’archange à l’annonce, / Et ce fut bien trop beau pour moi…".

Désormais le poète va vivre à deux un monde d’amour. Quatre filles viendront égayer ce foyer uni, tandis que le poète se consacre à son aventure spirituelle et poétique en achevant, dès 1946, Le Premier Jeu soit "Le jeu de l’homme en lui-même" et qu’il envisage structurellement ce que seront les deux suivants : "Le jeu de l’homme devant les autres" et "Le jeu de l’homme devant Dieu". Durant une dizaine d’années, de 1948 à 1958, l’auteur traverse une période d’angoisse et se voit confronté à cette traversée du désert que la plupart des mystiques ont connue et qui lui fait douter de ses capacités à mener à bien cette œuvre déjà construite dans sa pensée et que, soudain, en panne d’inspiration, il ne parvient plus à composer. Humble, il accepte l’épreuve d’être ainsi dépossédé par son Seigneur. "Les prières du désert" en font foi : « Si tu m’as conduit là, Seigneur, c’est pour renaître, / Si je renais ce n’est pas homme mais enfant, / Non pas de mon passé, mais de ton testament. / Tant pis pour le poète que j’aurais pu être ! / Tu me reprendras tout, dès le commencement, / Tu n’es pas Dieu qui repousse un enfant.»

 

C’est à la suite de ce passage à vide qu’il prend conscience que son intelligence est au service du baptême et sa volonté à celui de l’eucharistie. En 1964, l’Eglise du Concile Vatican II l’ayant appelé à faire partie de la commission des cinq membres choisis par l’épiscopat pour traduire en français les textes liturgiques, il dit oui spontanément sans prendre en considération la mesure de cet engagement. Ce oui contraste avec le non tout aussi spontané qu’il avait adressé aux immortels de l’Académie française lorsqu’ils lui avaient demandé de siéger parmi eux. Ce sont désormais dix années de sa vie qui vont être consacrées à ce travail de traducteur des oraisons de la messe, des préfaces, des quatre prières eucharistiques, des rituels du baptême et du mariage, des Psaumes du Psautier français liturgique, sans compter qu’il composera personnellement une vingtaine d’hymnes pour la liturgie des heures. Son langage audacieux ne fera pas toujours l’unanimité. Pierre Emmanuel écrira à ce propos : "On peut regretter que ceux avec lesquels il coopéra ne l’aient pas poussé à être davantage l’homme qu’il était. Mais sa tentative fut la première - et la seule - pour introduire la poésie dans le culte, dans l’expression canonique de la foi".

 

Le poète introverti qu’il est, consacré jusqu’alors à une œuvre personnelle destinée à quelques initiés, s’impose subitement de composer pour le public le plus large et passe sans transition de la solitude à la communion et d’un certain hermétisme à une grande clarté. Ne doutant pas un instant que le Christ travaille en lui, il s’attelle à cette tâche avec ferveur. Ce travail aura une influence sur la poursuite de son œuvre, la Somme dont il aborde "Le jeu de l’homme devant les autres". Ce Jeu, en se greffant à la liturgie, décrit l’état d’homme eucharistique et inscrit le Christ au centre de la vie et de la création. Ainsi l’auteur de "La quête de joie" devient-il théopoète, un peu à la façon d’un Grégoire de Nysse ou d’un Augustin, cultivant une théopoésie qui est, tour à tour, christologique, liturgique et sacramentelle, entièrement ordonnée autour de l’approche eucharistique du Dieu vivant, nous dit Jacques Gauthier, qui a consacré au poète une thèse de doctorat en théologie.

L’incroyance de son siècle l’a toujours stimulé et l’incite à opposer la louange à l‘indifférence ambiante. Affaibli par un cancer, il sait que, dorénavant, ses jours sont comptés et il se hâte à donner à la "Somme" et, surtout au dernier Jeu, celui de l’homme devant Dieu, sa forme définitive. L’avant-veille de retourner à son Seigneur, il dicte à sa femme un ultime poème "Ordre de mission" pour conclure ce parcours d’amour qu’ils ont partagé et mené d’un pas égal :

 

Sors de la chambre des enfants

Et du secret de ses trésors,

Et va révéler au-dehors

Ma version de l’homme vivant.

 

Ce mystère qu’on dit obscur

Est tout couvert de l’Eternel :

Il n’est pas vrai que les vents gèlent

En parvenant à ses bordures.

 

C’est un lieu d’une eau toujours vierge

Et qui ne peut se profaner !

Il redevient vierge, il renaît

Quand un rayon de Dieu l’immerge.

 

La poésie fut toujours pour Patrice de la Tour du Pin une manière d’être au monde, une façon de chanter l’existence, une expérience ou, plus exactement, une quête de sens. A cet égard, il appartient davantage à la famille des chercheurs d’absolu qu’à la communauté littéraire de son époque qu’il négligea, n’ayant pas avec elle les mêmes préoccupations de langage et d’objectif. Et il est certain que là où l’homme de foi trouve abondamment sa nourriture spirituelle, le simple amateur de poésie risque d’être déconcerté par autant d’exigence et dans l’incapacité de suivre ce premier de cordée à une telle altitude. Le néophyte regrettera l’œuvre première, "La quête de joie" où resplendissaient les poèmes de jeunesse. Indifférent aux modes et peu soucieux de séduire, Patrice de la Tour du Pin visait autre chose que la seule alliance des mots. Il lui avait fallu, pour édifier son grand œuvre, renoncer aux strophes fluides et presque murmurées des vers d’antan pour dire Dieu, ici et maintenant, et se mettre tout entier au service de la connaissance de l’homme dans le Christ. «Seigneur, la vocation d’un poète est tragique / Surtout lorsque pour Toi il veut tout renouveler». Au fil du temps, le désert, la solitude ont changé la quête de joie en quête d’eucharistie et le dernier "Jeu" n’aura d’autre mission que de proclamer les merveilles du Seigneur. Ainsi le théopoète marche-t-il vers des cieux nouveaux en bâtissant, avec les mots qui engagent tout l’être, la terre nouvelle.

 

Cependant, Patrice de la Tour du Pin ne pouvait en aucune façon mener son Jeu devant Dieu, si Dieu Lui-même ne le menait pas en premier. L’initiative relève toujours de Lui seul. Nul ne cherche Dieu si Dieu ne l’a pas cherché. «Trouver Dieu pour le chercher davantage»selon la célèbre phrase de Pascal dans "Le Mystère de Jésus". Lors de cette célébration intime qu’est devenu le poème, l’amour est épiphanique et le texte se situe dans la plus pure lignée de ceux traitant de la contemplation. La foi, en dépassant la raison, n’est-elle pas elle-même une quête d’intelligence ? Et la poésie en dépassant l’idée ne s’ouvre-t-elle pas plus pleinement au mystère ? « Mon Dieu, je me heurte à tout autre, / Tout éclair, un versant caché. / Toute créature un abîme / Où ton souffle seul peut passer". 

 

En prenant conscience que l’intelligence, elle aussi, a été baptisée, Patrice de la Tour du Pin entendait rendre concevable au penseur honnête la mystique chrétienne. Et, puisque l’action de Dieu était en mesure d’organiser la poésie à cette fin, et, dès lors, qu’elle faisait corps avec l’expérience spirituelle la plus authentique, en vertu de quoi la poésie ne serait-elle pas autorisée à s’associer à la théologie dans l’approche du mystère et la révélation de l’union de Dieu et de l’homme ?   «N’attendez pas que votre chair / Soit déjà morte, / N’hésitez pas, ouvrez la porte, / Demandez Dieu, c’est lui qui sert, / Demandez tout, il vous l’apporte : / Il est le vivre et le couvert». Ici le Christ est choisi en même temps comme objet et sujet de la quête : «Je peux retourner à la terre / Sans peur n’étant pas seulement / Fils de mon père et de ma mère, / Car tu m’as fait dans mon désert / Fils de ta grâce et de mon sang».

 

Ce poème de "La veillée pascale" clôture cette "Somme" édifiée dans le silence. Le poète s’était consumé à l’écrire loin des vanités du monde et des courants littéraires de son temps, si bien qu’il s’en alla les mains vides, mais assuré, ô combien ! que le langage de la prière serait le seul à ne pas passer…

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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